Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage,

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3fr COLLECTION 3fr

VARIA

HUGUES REBELL

LES NUITS CHAUDES

DU CAP FRANÇAIS

[Illustration]

Editions Georges Cres

Paris 21 rue Hautefeuille

Les Nuits chaudes

du Cap français

[Illustration]

HUGUES REBELL

Les Nuits chaudes

du Cap français

[Illustration: logo de l'éditeur]

PARIS

GEORGES CRÈS & Cie

Éditions de la _Plume_

116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116

MCMXVIII

_A MAURICE SAILLAND_

LIVRE PREMIER

LA VENGEANCE D'UN INCONNU

Comme je visitais Bordeaux, par un matin d'été, et que je suivais, avec

un ami, une ruelle sombre conduisant à la Porte du Palais, mon regard

s'attacha sur une maison du XVIIIe siècle, aux balcons de fer renflés,

soutenus de cariatides, aux hautes fenêtres surmontées de mascarons

grimaçants. Encadrée de jardins, de hauts feuillages pleins de ténèbres,

elle semblait prendre ses aises avec les baraques étriquées, tordues,

sans doute pauvrement habitées, de son entourage, où l'on voyait du

linge et des mouchoirs rouges à sécher. En dépit de la lumière jaune et

avare qui ne l'éclairait qu'à demi, des figures sculptées assez

rudement, des amours aux jambes cagneuses et aux pieds serpentins

cabriolant sous les balustres massifs du premier étage, cette demeure

avait grand air; j'y lisais comme une expression de richesse fastueuse

et insolente; des souvenirs de ce négoce hardi qui s'en allait à travers

le monde, à la ruine ou à la fortune et qui, s'il avait réussi, étalait

au retour son triomphe et criait ses plaisirs.

Voyant que les vieux murs m'avaient rendu songeur, mon compagnon, qui

était de la ville, me dit: «Cette maison a une histoire singulière.» Je

la lui demandai. Et voici à peu près ce qu'il me conta, tandis que nous

nous faisions un chemin avec peine au milieu des marchandes de fruits

voiturant leurs éventaires et des servantes allant aux provisions, les

cheveux enroulés sous un foulard écarlate.

* * * * *

Pour écraser l'émeute qu'avaient soulevée à Bordeaux l'arrestation des

députés girondins, l'arrêt des affaires et enfin la famine, la

Convention venait d'envoyer avec pleins pouvoirs le représentant

Tallien. C'était un homme médiocre, paisible, mais fat et ambitieux qui,

par intérêt, besoin de se distinguer, de conquérir un rang élevé dans la

République, devint tout d'un coup sanguinaire. Trouvant que

l'insurrection s'était calmée trop promptement pour sa gloire, il

affecta de découvrir partout des complots et des conspirateurs, et la

guillotine ne chôma plus.

Cependant, au milieu de ces boucheries, Tallien eut un moment d'humanité

et il se laissa attendrir. Une jeune femme, Thérésia de Cabarrus, épouse

divorcée de M. de Fontenay, se trouvant en prison comme suspecte,

s'autorisa d'une courte entrevue qu'elle avait eue naguère avec le

représentant pour lui demander justice; elle parvint à le voir, le

toucha de sa vive et agaçante beauté d'Espagnole. Tallien lui rendit la

liberté, et n'eut pas de peine ensuite à en faire sa maîtresse; sans

être beau ni agréable, c'était alors une puissance, que Thérésia, peu

farouche, et surtout intéressée, devait se plaire à conquérir. On les

vit passer sur le Cours de Tourny, enlacés comme d'humbles et obscurs

amoureux; dès lors, Bordeaux les confondit dans la même réprobation.

Thérésia, pourtant, loin de ressembler à Tallien, mettait son honneur

féminin à être bonne et s'appliquait à la miséricorde comme à une

élégance. Arracher de Tallien des passeports, parfois des levées

d'écrou; empêcher des visites domiciliaires, prévenir des condamnations,

c'était son jeu. Seulement, comme la bonté est une vertu qui mérite

récompense et qu'on ne peut guère attendre celles de l'autre monde,

Thérésia trouvait juste de faire payer ses grâces à ses obligés. Tantôt

c'était un collier de douze ou quinze mille livres, tantôt c'était

presque une fortune, vite gaspillée d'ailleurs, en joyaux, en toilette

et en fêtes.

Le ménage vivait ainsi, fort doucement, des menaces du maître et des

rémissions de la maîtresse. Il y avait bien, de temps à autre, de

légères querelles, soit que Tallien jugeât périlleuse la vente d'une

nouvelle grâce, soit que Thérésia se fût montrée trop aimable pour les

camarades du représentant. Avec des façons d'ours mal apprivoisé, il

criait à son amie: «Si tu continues, je vais te faire guillotiner.» Mais

la jeune femme lui répliquait en riant: «C'est bien! je ne t'embrasse

plus.» Et sans force armée, sans bourreau, sans pouvoirs derrière elle,

c'était encore la plus puissante.

Elle se faisait un divertissement, ou même une arme, de ces colères

qu'elle savait fugitives, dont elle humiliait ensuite Tallien, et qui le

lui rendaient plus soumis, plus attaché. Alors, semblable aux femmes qui

n'ont point à compter avec l'amour, elle sacrifiait ses adorateurs à sa

fortune.

Un matin qu'elle était encore couchée, goûtant ces voluptés de paresse

qui sont si chères aux créoles et aux méridionales, on lui apporta une

lettre qui longtemps la secoua de rires et la remplit d'une gaieté

enfantine. Bien que Thérésia eût le style emphatique et contourné dès

qu'elle se mêlait d'écrire, les manières prétentieuses de son

correspondant ne l'en amusèrent pas moins à l'excès. La tête renversée

sur l'oreiller, ayant peine à contenir son rire:

--Tiens, regarde-moi cela, dit-elle à Tallien qui travaillait près de

son lit, et elle lui tendit l'épître d'un geste nonchalant, au bout de

son bras nu.

«Jamais l'Innocence, écrivait-on, entre autres compliments, n'a décoré

un front plus pur que le vôtre; il rendrait l'Amour muet, et glacerait

jusqu'au Désir, si votre bouche mutine, formée par les Grâces, en

inspirant l'admiration, ne laissait croire aussi que les paroles

sensibles et pitoyables lui conviennent mieux que les cruelles...»

--Hein! s'écria Thérésia, tu ne m'en as jamais écrit de pareilles!

--L'insolent, murmurait Tallien.

--Bah! fit-elle, c'est du bel esprit de province. Ça ne tire pas à

conséquence.

--Bel esprit, bel esprit! cela te plaît à dire, mais ce jargon ridicule

cache peut-être des intentions fort malhonnêtes. Je voudrais bien savoir

quel est le malotru qui s'est permis de t'adresser ces indécences. Je

lui ferais passer le goût de t'en écrire de nouvelles.

--Laisse-donc! Laisse-donc! disait Thérésia. Je suis de force à me

défendre d'un galantin.

--Tu les encourages par tes coquetteries, s'écriait Tallien furieux, et

il se promenait à grands pas, froissant la lettre, heurtant les meubles

à jeter et à briser, les uns contre les autres, les sèvres fragiles et

les riens charmants de biscuit et de cristal, dont était remplie cette

chambre féminine.

Mais Thérésia, toute joyeuse d'avoir ainsi chauffé au point voulu la

colère de Tallien, se mettait à appeler sa femme de chambre:

--Frénelle! Frénelle!

C'était le secrétaire, l'agent secret, l'auxiliaire de Thérésia;

d'ailleurs, comme sa maîtresse, jeune et jolie.

Elle accourut, riant déjà, le nez au vent, flairant quelque aventure.

--Frénelle, regardez la colère de mon mari, pour une misérable lettre

que je viens de lui montrer! Voilà comment il encourage ma confiance!

--Oh! citoyen, s'écria Frénelle, essayant de prendre un air contristé,

pouvez-vous gronder une femme si excellente, si dévouée!

Et comme le regard de Tallien, radouci mais défiant, allait de la

maîtresse à la servante:

--Allons! embrassez-vous, et que ça finisse!

Thérésia, vautrée sur le lit, à demi riante et à demi boudeuse, voyait

Tallien hésiter, glissait, se haussait vers lui, souple et massive, et

d'une bouche chaude, molle, agrandie, lui buvait un baiser.

--Ne recommence plus, disait Tallien, ça fait trop de mal!

--Mes caresses?

--Non, ces lettres...

--Mais ce n'est pourtant pas ma faute si on m'écrit, répliquait

Thérésia de cette voix claire des Espagnoles du nord, résonnante comme

un roulement de tambour.

* * * * *

Thérésia ne cachait guère son existence. Sauf les grâces accordées aux

suspects qu'il fallait naturellement tenir secrètes si on ne voulait pas

risquer sa fortune et plus encore, elle ne laissait rien ignorer de son

ménage avec Tallien, de ses amours passées et de ses amoureux du moment.

Sa cour d'admirateurs aussi bien que ses domestiques se chargeaient de

colporter, avec les menus faits de sa maison, les médisances qui se

succédaient sur ses lèvres. L'aventure de la lettre fut bientôt la fable

de la ville.

Cet amant méprisé se nommait Dubousquens. C'était un des plus riches

négociants de Bordeaux, bel homme avec cela, jeune encore, ayant ces

façons élégantes, autoritaires et affables du haut commerce bordelais

qui était autrefois une véritable aristocratie. Il passait pour un homme

habile en affaires, assez fin dans la conduite de sa vie; et, bien que

ce ne fût pas son métier d'écrire des billets doux, on s'étonnait qu'il

eût en cette occasion montré tant de maladresse. Il fallait que Thérésia

lui eût tourné la tête. D'ordinaire il observait une réserve extrême;

et, en dehors des affaires et des réceptions obligées, son existence

s'écoulait presque mystérieuse au fond de son hôtel de la rue

Sainte-Catherine.

Il est vrai qu'il n'avait pas toujours ainsi vécu. On l'avait connu gai,

d'une prodigalité extravagante, affichant son luxe et ses débauches. Il

entretenait alors une comédienne à la mode, et c'est pour elle qu'il

avait fait bâtir ce fastueux hôtel de la Porte du Palais, où il ne

l'installa point, car les amants se brouillèrent avant qu'il ne fût

achevé. Après la rupture, Dubousquens était parti pour Saint-Domingue,

d'où arriva un beau jour cette nouvelle: «Dubousquens se marie!

Dubousquens se marie!»

Ces épousailles étaient au moins aussi inattendues que la déclaration à

Thérésia de Fontenay.

On annonça son retour, et déjà la curiosité provinciale s'éveillait,

essayant d'imaginer les qualités et les défauts de Mme Dubousquens; déjà

on préparait voeux et compliments, bals et festins, quand on vit le

négociant revenir seul. Il apparut accablé, presque méconnaissable de

visage et d'humeur.

Des bruits étranges se répandirent. Sa fiancée était morte, assassinée,

disait-on, par une femme.

Dubousquens ne revenait pourtant pas seul ainsi qu'il l'avait laissé

soupçonner. Parmi ses domestiques il ramenait une jeune fille noire,

trop belle pour n'être qu'une servante. Elle semblait réunir en sa

personne comme la séduction de deux races. Elle avait les traits fins,

les cheveux souples et soyeux, les formes élancées, je ne sais quelle

grâce légère, tout européenne; et aussi de ces grands yeux vagues qui

s'endorment ou s'illuminent sans qu'on devine pourquoi; une vie tour à

tour somnolente et furieuse, mais ne se trahissant que par l'ardeur des

gestes, le mouvement d'un sein qui s'offre, d'une croupe qui ondule, des

bonds d'animal lubrique. C'est du moins ce qu'avaient rapporté les rares

personnes qui l'avaient entrevue sur le navire, ou, en passant, par une

fenêtre entr'ouverte. On ne pouvait l'approcher davantage. Dès son

arrivée à Bordeaux, Dubousquens l'avait pour ainsi dire cloîtrée dans

son hôtel de la Porte du Palais, dont les vastes jardins étaient

défendus de toute curiosité par d'épais ombrages. Deux vieux domestiques

anglais, et ne connaissant que leur langue natale, tout dévoués à leur

maître, devaient la servir et la garder. Si tranquille et peu fréquentée

que fût la rue où donnait l'hôtel, il n'était point permis à la jeune

noire de s'y montrer. Pourtant, quelquefois, elle apparaissait un

instant au balcon. On ne l'avait jamais surprise à causer, ni même à

dire un seul mot à personne, mais elle lançait de temps à autre aux

ciels du soir de ces courtes et dolentes mélopées africaines, qui

semblent, plutôt qu'un chant développé, un soupir d'exil, un appel aux

grandes forêts de ténèbres, à la mer endormeuse de là-bas.

Chaque mois, Dubousquens, laissant le soin de ses affaires à son premier

commis Jumilhac, feignait de s'absenter de Bordeaux quelques jours. Il

allait simplement s'enfermer dans son hôtel de la Porte du Palais. Il

n'y recevait personne. Jumilhac lui-même, que seul on avait mis dans le

secret, avait défense, sous quelque prétexte que ce fût, de venir l'y

chercher.

Dans la ville, Dubousquens était aimé du peuple, auquel il faisait de

larges aumônes; envié des riches, à cause de sa grande fortune. On ne

manquait pas de commenter cette retraite et d'essayer d'en soulever le

voile. «Pauvre homme! disait-on, avec plus ou moins de pitié et de

raillerie, il a été si malheureux, il tente de se consoler.--Il se

vengerait plutôt, répliquaient les autres. Le négociant n'est peut-être

point l'homme paisible qu'il veut paraître.»

Et l'on racontait qu'il s'élevait souvent, de la maison mystérieuse, les

lamentations, des hurlements sauvages. Quelqu'un disait avoir assisté, à

la faveur des fenêtres ouvertes, à une horrible scène. Dubousquens

frappait de toute sa force la jeune noire. On entendait au milieu des

sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur

la chair nue, la voix furieuse du maître: «Ah! parle donc de tes

caresses! toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses

sourires. Tiens, donne-moi tes mains, tes mains criminelles, que je les

frappe encore! Vois-tu, je devrais te tuer comme tu l'as tuée, exécrable

fille!... Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscène, à celle qui

était l'Amour!» Le témoin s'était enfui, épouvanté de ces imprécations

insensées, puis, ramené par la curiosité, il avait vu Dubousquens

subitement calmé, gémissant auprès de sa victime, lui disant d'une voix

entrecoupée: «Laisse-moi baiser ton épaule, elle s'y appuyait comme

cela, t'en souviens-tu? Te rappelles-tu aussi, le jour où elle s'est

endormie contre toi?» Puis il haussait la voix comme si la colère le

dominait encore: «Ingrate! Ingrate! Elle qui t'aimait tant! As-tu connu

maîtresse si clémente!»

On prétendait qu'entre le négociant et la jeune noire, il existait

quelque sorcellerie diabolique et comme un pacte exécrable de luxure.

Depuis plus de cinq ans, ils étaient ainsi enchaînés l'un à l'autre.

Tous ces bruits vinrent aux oreilles de Thérésia de Fontenay qui s'amusa

fort d'avoir pour adorateur «l'homme à la négresse».

Elle ne comprenait rien à cette double adoration: «S'il m'aime tant,

disait-elle, que ne quitte-t-il sa miss Chocolat. Bah! coeur

d'artichaut: une feuille pour tout le monde!»

* * * * *

Cependant, avec une persistance, une régularité inexplicable, les

épîtres amoureuses de Dubousquens arrivaient chaque matin à Thérésia.

Elle ne les montrait point à Tallien, et les mettait dans un petit

bonheur du jour où elle conservait tout ce qui lui rappelait ses

caprices ou flattait son âme vaniteuse. Bien qu'assez lasse d'une

poursuite si opiniâtre, elle avait jugé convenable de ne point repousser

brutalement une passion dont elle pouvait plus tard avoir besoin et

tirer profit; sans rien faire pour l'encourager, elle voulait attendre.

Mais ce qu'elle supportait d'abord sans trop d'ennui, lui devint bientôt

odieux. Les lettres, peu à peu, avaient changé de style. Ce n'étaient

plus d'humbles supplications, d'idolâtres prières, mais des ordres et

des menaces, puis des insultes.

Enfin la mesure fut dépassée. Un matin la servante Frénelle vit sa

maîtresse blême, tremblante d'émotion, les yeux en larmes, sauter à bas

de son lit, se précipiter vers Tallien, lui tendre un papier bouchonné,

déchiré comme si on avait voulu le détruire et qu'on se fût, après coup,

décidé à le conserver.

--Lis, lis! disait-elle. C'est inouï!

Tallien commença à haute voix, mais il s'arrêta à la première ligne:

«Immonde prostituée, toi qui t'es vendue à tout Bordeaux, toi que le

dernier des portefaix a pu trousser sur le pont...»

Le reste était encore plus insultant.

Comme s'il n'y avait point dans le vocabulaire commun d'assez basse

injure, on était allé chercher les mots les plus boueux que se lancent

les mariniers ivres, ceux qui n'évoquent les charmes de la femme que

pour les mépriser et les salir.

Le représentant devint pâle; la lettre tremblait entre ses doigts.

--Tallien, dit Thérésia, vas-tu laisser ta femme être la risée d'une

ville et la proie d'un misérable? Vais-je tous les jours être traitée de

la sorte!

--Comment, tous les jours?

--Oui, reprit Thérésia, ce n'est pas la première lettre de ce genre que

je reçois. J'en ai reçu vingt, trente peut-être! Je ne te les montrais

pas, pour ne pas t'attrister. Cette fois vraiment c'est trop d'outrages!

Je ne peux plus me taire, souffrir sans crier. Défends-moi, frappe le

lâche.

--Quel est le misérable, s'écriait le représentant, quel est le

misérable qui a pu écrire ces abominations!

--Tu ne vois pas! La lettre est signée!

--Comment! il a osé!... Du-bous-quens! Dubousquens! répétait Tallien,

mais je connais ce nom-là.

Il courut chercher des rapports de police, éventra des montagnes de

paperasses, et après avoir bouleversé de lourds dossiers, feuilleté et

refeuilleté de gros livres, il finit par découvrir sur une page de

calepin, une petite note ainsi conçue:

«Dubousquens, négociant. Fortune évaluée à trente millions. Suspect

par ses relations avec Gensonné, avec des royalistes avérés comme

Martignac. Rôle douteux pendant l'insurrection contre-révolutionnaire.

Depuis, a affecté des sentiments constitutionnels.

«A des amis puissants dans tous les partis. Très lié avec Robespierre

jeune. Très populaire dans la ville. A ménager.»

--Très populaire, répétait Tallien en secouant la tête, très populaire

et à ménager!

--Et qu'importe qu'il soit populaire! s'écria Thérésia.

Puis changeant de ton et se pendant au cou de son amant, l'étreignant

avec force:

--Voyons, m'aimes-tu, Tallien? Vas-tu souffrir qu'on insulte ta

Thérésia? Vas-tu hésiter à châtier un monstre! De quoi as-tu peur?

N'es-tu pas le maître ici? D'ailleurs, il est suspect, ce bandit. Ah! si

tu ne prends pas mieux ma défense, tu verras ce qui arrivera. Ils me

traiteront comme Théroigne, ils me battront, ils me fouleront aux pieds,

ils m'égorgeront peut-être, les infâmes!

--Sois donc tranquille! sois donc tranquille!

--Non! je ne serai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas vengée!

* * * * *

Le lendemain de cette scène, Jumilhac, le premier commis de Dubousquens,

fut averti du danger que courait son patron par une chanteuse du

théâtre, amie de Thérésia. Dubousquens était alors à son hôtel de la

Porte du Palais, dont l'accès était interdit à tout le monde. Mais

Jumilhac, sous le coup d'une si pressante menace, ne crut point devoir

respecter la défense, et, sans retard, il s'en fut le trouver.

A l'heure qu'il arriva, la rue était déserte. Sous le ciel clair,

l'hôtel et les jardins formaient une nuit impénétrable. Mais comme il

levait le marteau pour frapper, il surprit un mince filet de lumière aux

fenêtres du premier étage et, au même instant, un cri atroce, un

rugissement prolongé qui remplit la rue. Malgré l'émotion qu'il

éprouvait, Jumilhac heurta violemment à la porte. La curiosité, et aussi

le désir d'être utile à Dubousquens, dominaient son inquiétude. On ne

parut pas l'avoir entendu. Des cris étouffés, puis perçants, retentirent

encore; enfin, comme il s'obstinait à frapper, une fenêtre s'ouvrit, un

homme parut, demanda:

--Qui est là?

--C'est moi, Jumilhac, il faut absolument que je vous parle!

Un instant après un verrou glissait, la porte s'entrebâilla, et Jumilhac

pénétrait enfin dans la mystérieuse demeure, suivant Dubousquens à

travers des corridors obscurs, jusqu'à un vaste salon entouré de glaces

et meublé de sofas, qu'éclairait d'une lumière pâle un lustre à demi

allumé. A son entrée, il entendit soupirer, sangloter longuement dans la

pièce voisine.

--Que venez-vous faire? demanda Dubousquens, et qui vous a permis?

Sans habit, dans une fine et précieuse chemise de dentelles, mais à demi

déchirée, laissant voir son cou sillonné d'éraflures rouges et comme de

griffes profondes, Dubousquens l'effraya, avec ses yeux hagards, ses

mains sanglantes, le halètement de colère ou de passion qui soulevait sa

poitrine. Il tenait à la main une canne longue et flexible.

Jumilhac lui dit d'une voix sourde:

--Je viens vous sauver. Votre existence est en grand péril.

--Comment cela? fit Dubousquens sans se troubler.

Absorbé comme il l'était, il prêtait à peine attention aux paroles les

plus alarmantes.

--Vous avez été bien imprudent! répliqua le commis. Courtiser la

maîtresse d'un homme aussi puissant, c'était déjà dangereux; mais lui

écrire des injures!... Quel démon vous poussait à jouer aussi légèrement

votre tête?

--Que me contez-vous là? s'écria Dubousquens qui avait écouté son commis

avec la plus grande surprise.

--Mais la vérité simplement!

--Moi, j'ai courtisé une femme? Je lui ai écrit des injures? Voyons,

vous êtes fou!

--Je ne suis pas fou. On a bien reconnu votre écriture.

--Et comment s'appelait cette amoureuse que j'ignore?

Avec hésitation, du bout des lèvres, comme si les démentis formels de

son patron lui avaient enlevé son assurance, Jumilhac prononça le nom de

la gracieuse Espagnole. Dubousquens le regarda fixement. Il cherchait à

découvrir sur le visage de son commis quelque intention secrète, la

raison d'un langage qui lui paraissait extravagant.

--Thérésia de Fontenay! dit-il, mais c'est absurde, c'est insensé!

Thérésia de Fontenay! je l'ai vue juste une fois, un soir qu'elle

passait au cours de Tourny. J'ai même dit, je m'en souviens, à un ami:

«Vraiment, cette femme est au-dessous de sa réputation. Je l'aurais crue

plus belle.»

A ce moment, un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire

qui ressemblait plutôt à un aboiement de chienne qu'à un éclat de gaieté

humaine retentit dans la pièce voisine; Dubousquens s'approcha de la

porte, y donna un coup de pied.

--Tigresse! te tairas-tu, enfin?

Et se tournant vers Jumilhac:

--Il n'y a pas d'être au monde qui m'ait fait plus de mal.

Puis il se mit à marcher à grands pas, la tête baissée, tandis qu'il

répétait sans cesse:

--Thérésia de Fontenay! mais je ne la connais pas! je ne la connais pas

plus que je n'ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez

audacieux pour avoir osé se servir de mon nom?

--Il est adroit en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces

lettres n'ont pas douté qu'elles ne fussent de vous et Thérésia moins

que tout autre. Or elle est en mesure de se venger. Vous connaissez

Tallien, n'est-ce pas? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer

un honnête homme en suspect.

--Mais que faire? demanda Dubousquens accablé.

--Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard. Il faut fuir dès ce

soir.

--Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune?

--Et votre vie! vous n'y pensez plus? vous ne pensez pas que vous avez

contre vous des ennemis acharnés, des amitiés compromettantes, des

jalousies. Il ne s'agit d'ailleurs que de disparaître un moment. Je vous

remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la première fois.

Dubousquens réfléchit quelque temps, puis se décidant tout à coup:

--Allons, fit-il, et il alla préparer son départ.

Il n'avait pas plutôt quitté le salon, que de la chambre voisine

s'élança, bondit et se glissa à côté de Jumilhac comme un vif et souple

animal. Le commis aperçut alors une femme noire complètement nue.

Son allure conservait quelque chose de sauvage, même de féroce; le

regard au contraire était plein d'une douceur insinuante. Jumilhac crut

lui voir autour du cou une parure de corail: c'étaient des gouttelettes

de sang qui coulaient d'une blessure toute fraîche; on eût dit qu'une

lame d'épée venait de lui entailler la peau légèrement. Ses yeux

restaient encore rouges, et humides des pleurs qu'elle venait de

répandre.

Elle alla s'étendre sur un sofa, et les bras rejetés en arrière, la tête

appuyée contre les mains, la chevelure dénouée, elle regardait devant

elle, en montrant ses dents brillantes.

Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage, prêt à

partir. Quand il vit la négresse, une grande fureur l'emporta; il la

prit par les cheveux, et la poussa du sofa à coups de pieds. Elle

s'abandonnait aux brutalités du maître sans paraître en éprouver aucune

frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents en un rire plein de

dédain et qui semblait une menace de morsure.

--Misérable! criait Dubousquens en la frappant. Oh! je ne te laisserai

pas ainsi. Il faut que je te tue!

--A quoi songez-vous? dit Jumilhac, et il saisit le bras de Dubousquens

qui se levait pour la battre encore. Quand vous êtes en danger d'être

arrêté, ne pouvez-vous oublier vos querelles? Tenez, écoutez!

La rue retentissait d'un long piétinement. Des pas s'arrêtèrent devant

l'hôtel. Des crosses de fusil tombèrent sur le seuil. Une voix haute

cria:

--Ouvrez! au nom de la loi!

--Les bougres! fit Jumilhac, nous sommes foutus maintenant!

Cependant Dubousquens, très calme, éteignait le lustre, poussait la

négresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte à clef, et

priait Jumilhac de le suivre.

Ils se glissèrent doucement dans le jardin, et comme la lune était

levée, ils longèrent les murs abrités par de grands cèdres. Ils

gagnèrent ainsi une petite porte dissimulée sous les arbres. Tout en

cherchant la clef qui devait l'ouvrir:

--Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls à connaître cette

issue, et nous avons intérêt tous deux à ne point nous trahir.

--Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J'ai tout préparé pour votre

départ. Vous trouverez des chevaux à côté de Sainte-Croix. Gagnez

Soulac. Le _Scipion_ prend la mer après-demain, il vous débarquera sur

la côte d'Espagne. En cas d'ennuis, voici un passeport en règle. Je vous

apporte aussi l'argent qui est rentré cette semaine.

--Ah! mon ami, puissè-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me

faites en ce moment.

--Dépêchons-nous, fit Jumilhac. J'entends du bruit.

Dubousquens ouvrit alors avec précaution la petite porte. Mais il eut un

recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la

nuit. Une troupe de gendarmes l'attendaient à sortir.

--Ah! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire!

Et il essaya de faire feu de ses pistolets; mais aussitôt on se jeta sur

lui, il fut désarmé en un clin d'oeil.

Comme on l'entraînait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu

des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C'était la

négresse qui s'était échappée ou qu'on venait de délivrer. Elle se

détourna en courant, envoya du bout de ses longs doigts un baiser

ironique à Dubousquens, eut son rire étrange pareil à un aboiement de

chienne, puis elle disparut dans une ruelle.

* * * * *

Dubousquens fut condamné à mort. Thérésia, implacable dans sa haine,

suivit d'un balcon, en compagnie de Tallien, l'exécution de son

insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a épuisé les plaisirs

et peut-être, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de

ce monde.

Mon guide ignore ce que devint la négresse. Elle dut quitter la France,

retourner parmi les siens, maintenant affranchis et maîtres, oublier au

milieu d'eux son servage, ses amours horribles, peut-être ses crimes.

A Bordeaux, le secret de cette vengeance et de cette union bizarre n'est

point encore éclairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles,

dont les mascarons grimaçants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans

doute on craint toujours les fantômes de ce passé tragique, car les

volets clos et le seuil moussu de l'hôtel exhalent la sombre tristesse

des maisons abandonnées.

* * * * *

Quelques jours après avoir entendu et consigné par écrit cette aventure,

le hasard nous mettait entre les mains divers manuscrits qui semblent se

rapporter à notre histoire: c'est le journal d'une dame créole, le livre

de bord d'un négrier et un cahier des mémoires d'un docteur. Plus tard

nous fîmes encore une nouvelle découverte. Nous donnerons toutes ces

pages à la suite de ce récit. Peut-être le lecteur trouvera-t-il comme

nous qu'un même lien les unit et que, contenant chacune des

renseignements spéciaux, et écrites d'un style particulier, elles n'en

forment pas moins, dans leur ensemble, comme les diverses parties d'une

même histoire.

LIVRE SECOND

JOURNAL D'UNE DAME CRÉOLE

_Le Cap français, mai 1791._

J'ai allumé tous les flambeaux, puis je me suis mise à écrire sur mon

lit, après avoir fermé le moustiquaire. J'aurai moins peur à présent.

La nuit m'a semblé si brusque! Oh! je me rappellerai toujours cette

sortie de l'église, ce jour décoloré, cette allée d'acajous dont le

feuillage m'apparut terne et flétri. Il soufflait un vent frais, et j'ai

respiré, sous le porche, une odeur exquise, la même odeur que Mme Du

Plantier, l'autre soir, m'a fait respirer sur son corsage. On eût dit

que la traîne de sa robe s'était longuement attardée sur ce seuil. Eh

bien! je me sentais oppressée comme par un air brûlant, corrompu. Et,

lorsque le soleil est tombé dans la mer, que l'obscurité nous a envahis,

j'ai cru que mon châtiment était venu et que j'allais, à ce moment même,

cesser de vivre. Mon Dieu! avant de m'appeler, laissez-moi du moins

m'expliquer avec vous, entendez ma confession. Epargnez-moi si je n'ai

pas tout dit à votre ministre: je ne le pouvais pas!

Je m'étais bien promis ce matin de ne rien cacher; puis Mme de Létang

m'a invitée à dîner. J'ai accepté pour m'étourdir, vous le savez:

j'étais si malheureuse. Est-ce cette liqueur, ce tafia au muguet qu'elle

m'a servi à la fin du repas, qui m'a grisée? mais, lorsque plus tard, au

confessionnal, l'abbé de la Pouyade m'a demandé d'une voix un peu

surprise, inquiète même: «Est-ce tout?» j'ai répondu «oui» sans

hésitation. Je crois bien que je n'ai pas menti. Si coupable que je

sois, du moins ma confession n'a-t-elle pas été sacrilège! C'est

seulement après avoir quitté M. de la Pouyade que j'ai retrouvé avec

terreur mon péché, que je l'ai senti autour de moi qui m'étreignait, qui

m'étouffait. Ah! pourquoi l'abbé n'a-t-il pas insisté, ne m'a t-il pas

pressée de questions? Je n'aurais pas cette charge horrible sur la

conscience!

Il paraît que j'ai crié tout à l'heure, comme une suppliciée; je me

voyais damnée; dans mon désespoir, j'avais jeté mes papiers, je me

roulais sur mon lit et je mordais les draps. J'ai été bien surprise de

voir tout à coup la bonne figure un peu pleine et réjouie de M. de

Montouroy, cette forte moustache qui ombrage ses lèvres narquoises. Bien

qu'il ne soit pas méchant, cet homme me gêne toujours un peu. Gras d'une

graisse sans couleur, avec son teint noir, il ressemble à sa mère qui

est de Séville: il a, comme elle, une trivialité de gestes, une façon

bruyante de rire et de parler qui manquent tout à fait d'élégance. Il

venait d'entr'ouvrir les rideaux et d'écarter le moustiquaire. Je me

suis retournée et relevée un peu lourdement et puis, au milieu de ma

peine, j'ai ri, parce que ma chemise, dans les mouvements que j'avais

faits, s'était un peu trop troussée et que Montouroy, en entrant, avait

dû découvrir une drôle de figure.

--Vous me devez un cierge, Rose, m'a-t-il dit. (Il est familier avec moi

à la façon des Espagnols, et puis nous sommes un peu parents.)

--Pour m'avoir surprise au lit?

--Pour vous avoir empêchée de brûler. Sans moi vous flambiez comme un

champ de cannes. Le bas de vos rideaux était déjà en feu.

Je vis en effet le bord du moustiquaire tout noirci et rongé. Je

tremblai à l'idée du danger que je venais de courir, et puis je riais de

ma frayeur, parce qu'à présent j'étais en sûreté.

--Vous ne vous aperceviez de rien?

--Non. Je sentais bien un peu le roussi; seulement dans mon rêve je me

croyais en enfer: c'était de circonstance. Mais, comment étiez-vous

encore ici?

--Je suis resté pour elle, Rose. (Ici sa voix est devenue grave comme

pour un reproche.) Ne vous souvenez-vous plus de votre promesse? Ne

deviez-vous pas _lui_ parler ce soir?

Il venait aussitôt de me rappeler, sans qu'il s'en doutât, l'opprobre de

mon existence, en me parlant de cette jeune fille qu'un crime a conduite

chez moi et à laquelle j'ai pris tout son luxe, tout son bien-être,

toute sa liberté!...

Ah! qu'ai-je écrit? Moi, qui passe pour la plus pieuse, la plus

charitable des femmes! Tant pis, j'avais besoin de me confesser. Et puis

personne ne verra ce cahier, que moi--et Dieu.

--Si, mon ami, ai-je répondu, si, je me souviens bien, mais pour parler

de vous à Antoinette, il fallait trouver une occasion. Vous savez que

les jeunes filles sont capricieuses. Il suffit que je vous présente pour

qu'elle ne vous trouve pas de son goût. Venez souvent à la maison,

faites-lui votre cour. Je vous y autorise. Et vous verrez ce qu'elle

pense de vous. Je vous promets de faire tout pour la décider à une

union que je souhaite de mon côté très vivement, je vous assure. Mais je

ne me crois pas le droit de la lui imposer.

--Merci, Rose. Seulement si elle songe à moi, sachez lui faire un bel

éloge de votre serviteur.

--Je n'y manquerai pas. A présent sauvez-vous, mon cher Jacques. Si

quelque esclave vous apercevait, dès demain on dirait dans toute la

ville... vous savez quoi!

--Personne ne m'a vu ni ne me verra. Je sais marcher discrètement. A

propos, vous avez toujours cette Zinga?

--Mais oui!

--Cette horrible négresse?

--Pourquoi horrible? elle est plutôt jolie, cette enfant.

--Je n'aime pas ses yeux. J'y lis la haine, la cruauté, le goût du mal,

et puis...

--Et puis quoi? Dites, Jacques, dites vite. Je veux savoir!

Je lui avais saisi les bras, m'avançant toute vers lui, haletant contre

sa poitrine, mais il se dégagea légèrement, et me saluant avec un

sourire:

--Une autre fois! Vous savez bien qu'il est trop tard ce soir pour que

je vous parle longtemps. On dirait dans toute la ville...

--Méchant! lui criai-je comme il sortait de la chambre.

Que lui a-t-on raconté sur la négresse? Est-ce qu'il saurait quelque

chose de nos conventions atroces? Non, car il ne viendrait plus ici. Je

lui ferais peur. Sa visite doit plutôt me rassurer. Et puisque je l'ai à

ma disposition, ce jeune homme, je dois me servir de lui. C'est même

étrange que je n'y aie pas songé plus tôt. Qu'il épouse Antoinette, oui!

qu'il l'emmène et me délivre pour toujours de cette enfant dont la vue

même m'est un remords. Absente, je ne penserai plus à elle, je n'aurai

plus souvenir des événements qui l'ont conduite dans ma maison; je ne

redouterai plus que les indiscrétions, les colères de Zinga lui révèlent

le passé et me dénoncent à toute la ville. Je finirai par croire, comme

tout le monde, à ma charité. Je serai, à mes yeux mêmes, «la bonne

Madame Gourgueil».

Mais aux yeux de Dieu?...

Et si Dieu n'existait pas?... Mme du Plantier est athée; le docteur

Chiron aussi. Ce sont des êtres intelligents pourtant, aussi

intelligents que moi, et beaucoup plus instruits. Peut-être ma croyance

vient-elle de mon éducation, et de cette bête de tante qui me faisait

tout le jour, quand j'étais fillette, ânonner le catéchisme... A Paris

il y a, paraît-il, de grands esprits qui ne croient pas.

Dans cette nuit chaude, c'est en vain que j'essaie de m'assoupir. A

chaque instant des idées surgissent en moi; il faut que je reprenne mon

cahier, ma plume, et que j'écrive comme pour soulager mon esprit en feu.

Le vrai soulagement sans doute serait de parler à Antoinette. Si, enfin,

je savais ce qu'elle pense de Montouroy? si j'avais la certitude qu'elle

est prête à l'épouser. Elle partirait avec lui pour Saint-Domingue;

peut-être même le couple quitterait-il l'île; je ne la verrais plus.

* * * * *

Un désir de causer avec elle dès à présent m'a saisie. Il m'a semblé que

le calme et la fraîcheur de la nuit seraient plus propices à notre

entretien que le jour. Puis les esclaves dorment. Zinga elle-même s'est

assoupie. Je l'entends ronfler à côté. Je ne verrai pas devant nous son

sourire railleur; elle ne soupçonnera rien; elle ne s'avisera donc pas

de m'adresser des reproches pour faire acte d'autorité.

Je me suis levée; et, sans prendre la peine de me vêtir, j'ai traversé

le corridor, je suis allée avec un flambeau jusqu'à la chambre

d'Antoinette, j'ai écarté la portière: Antoinette dort aussi elle,

doucement. C'est à peine si je perçois son souffle. J'ai été surprise.

D'ordinaire elle se couche moins tôt. Je crains de l'éveiller. Elle est

si tranquille! Pourquoi troubler cette âme d'un amour auquel elle ne

songe pas encore? Son enfance lui est légère; elle s'y attarde,

dirait-on, avec délices. C'est vrai. Cependant l'image d'un jeune amant

pourrait bien la ravir aussi. Et puis qu'importe qu'elle aime ou

qu'elle reste innocente! J'ai besoin, moi, qu'elle se marie; il faut que

je sache son opinion sur Montouroy. Elle l'aime peut-être. Et si elle ne

l'aime pas, elle l'épousera tout de même. Pourtant je ne voudrais pas

avoir trop l'air de la contraindre.

* * * * *

Je suis entrée dans la chambre; je me suis approchée du lit. Comme sa

bouche large, charnue, entr'ouverte, comme ses paupières aux longs cils,

bien arrondies et baissées, lui donnent de grâce! Le jour, quand elle

laisse voir son regard, elle trahit moins sa pensée que dans ce sommeil

ingénu et souriant. Un peu de feu anime son teint; ses cheveux châtains,

aux touffes opulentes, sont répandus ici et là sur l'oreiller; de ses

pieds unis, elle foule les draps rejetés au bas du lit, et, comme pour

corriger ce désordre, son bras, d'un geste pudique, ramène la chemise

sur son sein.

Jamais je n'aurais soupçonné qu'elle pût être aussi jolie. J'ai eu

soudain pitié d'elle. Quelle destinée atroce m'a livré cette

malheureuse enfant!

Mais, dominant une émotion si nuisible à mes intérêts, j'ai hâté le

réveil d'Antoinette, en levant l'abat-jour du flambeau. A la clarté

subite qui tombait sur son visage, elle a ouvert les yeux, et, tout de

suite, elle a fait une moue gentille, une moue d'enfant volontaire qui

se révolte contre une pénitence.

--Je ne veux pas qu'on m'agace comme ça! s'est-elle écriée, puis en me

reconnaissant: Ah! c'est vous, madame!...

Elle avait cru que c'était une esclave qui était entrée.

--Je venais voir si vous dormiez, ma chère enfant.

--Oh! oui... et bien! il faisait si plaisant là-bas!

--Dans vos songes? A quoi rêviez-vous donc?

--Je ne sais pas... Mais je me sentais bien heureuse.

Et elle s'étirait, se retournait voluptueusement comme pour saisir,

effleurer encore ce bon sommeil qui s'enfuyait, tendant vers moi toute

la cambrure déjà robuste de ses reins, insouciante, dans l'effarement du

réveil, de ce qu'elle pouvait me montrer de ses grâces secrètes.

--Ma chérie, lui dis-je, j'aurais désiré vous parler de choses

sérieuses. Je pensais que ce soir, comme d'habitude, vous profiteriez de

la fraîcheur pour travailler à vos dentelles. Le moment me paraissait

convenable pour causer avec vous. Nous n'aurions pas eu à craindre les

visites ni les nègres. Mais puisque vous êtes couchée, je me retire.

Elle parut troublée de mes paroles: une rougeur soudaine vint colorer

son front, et ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle dit:

--Restez, madame, je n'ai plus envie de dormir.

Je savais bien qu'elle insisterait. Je m'assis au bord de son lit, tout

près d'elle.

--Vous avez vu aujourd'hui M. de Montouroy?...

A ces paroles, Antoinette fut encore plus émue; elle mit presque de la

colère à me répondre:

--Oui, il a été ridicule comme toujours.

--Ridicule! m'écriai-je, est-ce donc ridicule de vous trouver aimable,

de se plaire auprès de vous?

--Ah! il me trouve aimable! fit-elle en riant d'un rire forcé. Et moi je

le trouve simplement insupportable.

--Ne vous conduisez pas en fillette, continuai-je d'un ton sévère; je

vous rappelle que M. de Montouroy est mon parent, que je le reçois chez

moi: vous lui devez des égards. J'avouerai que j'avais des vues sur lui:

M. de Montouroy n'est pas un vieillard; c'est un brillant gentilhomme.

--Un fat! dit Antoinette à demi-voix, et en haussant les épaules.

J'étais irritée; je répliquai vivement:

--Vous répétez un mot d'Agathe; maintenant vous jugez tout le monde

d'après les impressions de votre amie.

Agathe de Létang est une de ces enfants dont l'aveugle tendresse d'une

mère fait des révoltées, des envieuses ou des despotes. Habituées au

plaisir comme à leur esclave, elles voudraient que tout pliât sous leurs

caprices, jusqu'à la nature, jusqu'à l'existence. Agathe ne s'explique

pas que Montouroy ait pu, au dernier bal de Mme Du Plantier, la faire

danser toute une nuit sans aussitôt s'éprendre d'amour pour elle. A

présent, auprès de toutes ses amies, elle essaie de le rendre odieux. Je

pensais bien qu'aux yeux d'Antoinette, cette aversion d'une camarade

était le principal désavantage de Montouroy.

Cependant Antoinette me répondit:

--Personne ne m'a jamais parlé de M. de Montouroy, madame.

--Alors qu'avez-vous contre lui?

--Il me déplaît.

--Antoinette, lui dis-je, je veux vous parler ce soir comme l'aurait

fait votre pauvre mère. Il ne s'agit pas d'une fantaisie enfantine, mais

de votre avenir. Vous devez déjà y songer. Que deviendrez-vous sans

fortune? Vous savez que mon affection pour vous, qui est très grande, ne

correspond malheureusement pas à mes ressources d'argent, d'une

médiocrité telle, que c'est à peine si j'ai pu vous venir en aide

jusqu'ici, et que j'ignore même si plus tard j'en aurai les moyens.

Je lui mentais avec tranquillité. Mon Dieu, pardonnez-moi! Si je fus

criminelle autrefois je suis aujourd'hui décidée au bien. Peut-être de

tout le mal que j'ai fait, naîtra-t-il une bonne action. Je ne puis

oublier mes intérêts, je le confesse, du moins ai-je le désir d'être

utile à cette enfant.

Antoinette ne perdait aucune de mes paroles comme si chaque mot, tombé

de mes lèvres, devait la perdre ou la sauver; les battements précipités

de son coeur soulevaient son sein dont l'éclat et la plénitude se

révélaient à moi pour la première fois. Touchée d'une soumission si

attentive, je continuai de la sorte:

--Mon enfant, je vous prie, ne vous fiez pas à une impression qui ne

peut durer. Dès que vous connaîtrez M. de Montouroy, soyez-en sûre, vous

l'estimerez. Il possède ces sérieuses qualités d'esprit sans lesquelles

il n'est point d'homme; il a la jeunesse, la race, la fortune, que

demander de plus? J'ai donc pensé, et justement je crois, que personne,

mieux que lui, ne saurait vous rendre heureuse.

Je n'achevais pas, qu'Antoinette se cachait la tête dans l'oreiller et

éclatait en sanglots. Je voulus la prendre contre moi et essuyer ses

larmes, mais elle se refusait à mes consolations et gémissait plus fort,

la face collée contre son lit. Lorsque j'essayais de l'attirer, elle me

repoussait avec violence.

L'écrirai-je? Au milieu des larmes qui donnaient à son teint plus de

lustre et de chaleur, elle était si belle, que je m'en voulais de mes

propositions, tout en bénissant le chagrin qui me l'avait découverte. Je

la regardais: elle était déjà femme par les proportions de son corps, et

pourtant elle conservait dans son visage gras, où les traits se

dessinaient à peine, le charme d'enveloppement et la splendeur pulpeuse

de l'enfance. La chair, dans sa blanche nudité ou sous les plis de la

chemise, formait des courbes audacieuses, ou s'effaçait en des lignes

d'une mollesse et d'une modestie adorables. Pour moi je ne me rassasiais

pas de contempler cet épanouissement vaste, ni ces flexibles

souplesses.

Alors j'ai ressenti ce que je n'avais jamais éprouvé pour elle, pour

personne. Je l'ai vraiment aimée comme ma fille, avec une tendresse

jalouse qui ne souffre point de partage. Montouroy m'a paru absurde, et

mon désir de l'unir à cette enfant, plus absurde encore. Je me suis dit

qu'il fallait garder pour moi des grâces si précieuses. Ne serait-ce pas

un sacrilège de confier cette enfant naïve, délicate, à un homme que je

connais en réalité si mal. Car enfin, qu'il soit mon parent, que je le

croie un honnête garçon, je n'en ignore pas moins son véritable

caractère. Les hommes savent si bien se déguiser jusqu'au mariage! Je

suis sûre seulement que c'est un brutal. Il suffit, pour s'en

convaincre, de l'entendre marcher, de le voir prendre un objet

quelconque avec ses grosses mains. Mon flair de femme ne s'y trompe pas.

Et j'allais lui confier Antoinette! Ne serait-elle pas infiniment

malheureuse avec lui? D'ailleurs ne serait-elle pas malheureuse avec

tout homme! Elle est si jeune; elle n'est pas en âge d'être sacrifiée.

Quelle plénitude de joie je ressens à la pensée que nous pourrons sans

doute vivre ensemble, confondre nos existences et qu'ainsi une partie du

mal que je lui ai fait autrefois sera réparé, puisque mon bien sera son

bien, qu'elle vivra de sa, de ma fortune, comme je vivrai de son

plaisir.

Dites, mon Dieu! que vous le permettez!

Elle pleurait toujours. Je me suis agenouillée sur son lit, courbée vers

elle, et effleurant son visage dans un baiser:

--Chère petite sotte, lui ai-je dit, croyez-vous que je parlais

sérieusement? C'était une épreuve, voilà tout. Je voulais voir si vous

teniez un peu à moi ou si vous désiriez quitter la maison.

--Oh! madame.

--Vous m'aimez donc un peu?

--Oh oui! Et vrai, vous ne me chasserez pas d'ici?

--Chère mignonne, Madame Gourgueil n'a pas l'habitude de faire du mal à

personne et moins encore à celles qu'elle aime.

--Je vous suis à charge, je le sens bien, allez, madame. Si je pouvais

vous aider en quoi que ce soit. Je me trouve si inutile. Et puis je suis

paresseuse!

--Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter. Vous n'avez qu'à rester près

de moi. Votre présence suffit à me rendre heureuse. J'ai tant aimé votre

pauvre mère, ma chère mignonne. Vous me la rappelez; puis vous me faites

oublier la grande douleur de ma vie: l'enfant que Dieu n'a pas voulu me

donner et que vous remplacez.

Ses larmes coulaient plus abondantes, mais à présent c'était la joie qui

l'attendrissait ainsi. Avec quelles délices l'ai-je serrée dans mes

bras! J'étais aussi surprise qu'elle-même; la tranquillité d'âme que je

cherchais ne m'était pas venue, mais une passion inattendue,

dominatrice, qui effaçait tous les soucis, et qui se répandait en moi

brûlante, savoureuse comme un vin de fruits et de piments.

Comment ai-je pu vivre près d'elle et l'ignorer jusqu'aujourd'hui!

Je l'étreignis et je la baisai. La chérie me mit toute son âme fraîche

sur les lèvres, et je sentis ses larmes comme une rosée matinale

humecter mes joues; puis, voulant la laisser reposer, je regagnai

doucement mon lit.

J'étais à peine couchée que Zinga a paru devant mon lit, riant de ses

dents fines et de ses grosses lèvres entr'ouvertes qui me donnent à la

fois l'idée d'un fruit suave et d'une gueule venimeuse. Son être est

fait de contrastes. D'allures légères et de pieds lourds, gracieuse de

traits, mais effrayante par l'expression de sa physionomie, cette jeune

noire respire un vice naïf, une haine caressante qui me remplit

d'horreur. Dire que je pensais oublier le passé, refaire mon existence,

ne rien laisser subsister en moi de la femme d'autrefois!... et la seule

vue de cette fille moqueuse me rappelle mes fautes,--mes crimes, hélas!

Ah! si je pouvais la vendre! Mais elle sait bien que cela n'est pas

possible! elle me dénoncerait à ses nouveaux maîtres,--on ne la connaît

pas, elle, et moi on me soupçonnerait; et puis il serait si facile de

savoir tout ce que j'ai fait! Si je la tuais?... Peut-être. J'y

songerai. Ce n'est qu'une esclave, après tout. Mais les moeurs

deviennent si étranges à présent! Madame Du Plantier a eu des ennuis

pour avoir châtié trop rudement son vieux Jeannot qui, pourtant, avait

volé son argenterie. D'ailleurs cette fille, dont la présence m'est un

continuel remords, dont le sourire m'épouvante, je ne sais quelle

sorcellerie me lie à elle, me rend sa perversité délicieuse. Cependant

je lui ai crié d'une voix rude:

--Qui t'a appelée?

--_Maîtress, mo tandé-li. Pa domi. Mo çatouillé li?_ (Maîtresse, je t'ai

entendue. Tu ne dormais pas. Veux-tu que je te chatouille?)

Je l'ai vue agiter les longues ailes de perroquets dont elle vient me

caresser le soir quand je ne dors pas.

--Non, non, ai-je murmuré tout bas.

Je ne voulais pas qu'elle me touchât ce soir.

Les Nuits chaudes du Cap français · 第 1 / 12 段