J'avais un bon papa.
Nanon, madame Grandet, Eugénie s'examinèrent mutuellement et en silence.
La joie du vigneron les épouvantait toujours quand elle arrivait à son
apogée. La soirée fut bientôt finie. D'abord le père Grandet voulut se
coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait
dormir; de même que quand Auguste buvait la Pologne était ivre. Puis
Nanon, Charles et Eugénie n'étaient pas moins las que le maître. Quant à
madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les
désirs de son mari. Néanmoins, pendant les deux heures accordées à la
digestion, le tonnelier, plus facétieux qu'il ne l'avait jamais été, dit
beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure
de son esprit. Quand il eut avalé son cassis, il regarda le verre.
--On n'a pas plutôt mis les lèvres à un verre qu'il est déjà vide!
Voilà notre histoire. On ne peut pas être et avoir été. Les écus ne
peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait
trop belle.
Il fut jovial et clément. Lorsque Nanon vint avec son rouet:
--Tu dois être lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.
--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, répondit la servante.
--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?
--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que
les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.
--Ils y mettent trop de sucre, ça ne sent plus rien, dit le bonhomme.
Le lendemain la famille, réunie à huit heures pour le déjeuner, offrit
le tableau de la première scène d'une intimité bien réelle. Le malheur
avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugénie et Charles;
Nanon elle-même sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre
commencèrent à faire une même famille. Quant au vieux vigneron, son
avarice satisfaite et la certitude de voir bientôt partir le mirliflor
sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes, le rendirent
presque indifférent à sa présence au logis. Il laissa les deux enfants,
ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie, libres de se comporter comme bon
leur semblerait sous l'oeil de madame Grandet, en laquelle il avait
d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique
et religieuse. L'alignement de ses prés et des fossés jouxtant la route,
ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d'hiver dans ses
clos et à Froidfond l'occupèrent exclusivement. Dès lors commença pour
Eugénie le primevère de l'amour. Depuis la scène de nuit pendant
laquelle la cousine donna son trésor au cousin, son coeur avait suivi le
trésor. Complices tous deux du même secret, ils se regardaient en
s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs
sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les
mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La
parenté n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une
tendresse dans les regards: aussi Eugénie se plut-elle à endormir les
souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour.
N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de
l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux
chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses
histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'espérance ne
déploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas
tour à tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas
pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un
mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés? N'est-il
pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre
seconde transformation. L'enfance et l'amour furent même chose entre
Eugénie et Charles: ce fut la passion première avec tous ses
enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils étaient
enveloppés de mélancolie. En se débattant à sa naissance sous les crêpes
du deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la
simplicité provinciale de cette maison en ruines. En échangeant quelques
mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette; en
restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu'à l'heure où le
soleil se couchait, occupés à se dire de grands riens ou recueillis dans
le calme qui régnait entre le rempart et la maison, comme on l'est sous
les arcades d'une église, Charles comprit la sainteté de l'amour; car
sa grande dame, sa chère Annette ne lui en avait fait connaître que les
troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne,
coquette, vaniteuse, éclatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait
cette maison, dont les moeurs ne lui semblèrent plus si ridicules. Il
descendait dès le matin afin de pouvoir causer avec Eugénie quelques
moments avant que Grandet ne vint donner les provisions; et, quand les
pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au
jardin. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal, secret même
pour la mère d'Eugénie, et que Nanon faisait semblant de ne pas
apercevoir, imprimait à l'amour le plus innocent du monde la vivacité
des plaisirs défendus. Puis, quand, après le déjeuner, le père Grandet
était parti pour aller voir ses propriétés et ses exploitations, Charles
demeurait entre la mère et la fille, éprouvant des délices inconnues à
leur prêter les mains pour dévider du fil, à les voir travaillant, à les
entendre jaser La simplicité de cette vie presque monastique, qui lui
révéla les beautés de ces âmes auxquelles le monde était inconnu, le
toucha vivement. Il avait cru ces moeurs impossibles en France, et
n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'était-ce que
fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. Bientôt pour lui
Eugénie fut l'idéal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de
jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui
s'abandonna délicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa
félicité comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du
fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence
n'attristaient-ils pas déjà les heures les plus joyeuses de ces fuyardes
journées? Chaque jour un petit événement leur rappelait la prochaine
séparation. Ainsi, trois jours après le départ de des Grassins, Charles
fut emmené par Grandet au Tribunal de Première Instance avec la
solennité que les gens de province attachent à de tels actes, pour y
signer une renonciation à la succession de son père. Répudiation
terrible! espèce d'apostasie domestique. Il alla chez maître Cruchot
faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour
l'ami chargé de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les
formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Enfin,
quand arrivèrent les simples vêtements de deuil que Charles avait
demandés à Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa
garde-robe inutile. Cet acte plut singulièrement au père Grandet.
--Ah! vous voilà comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire
fortune, lui dit-il en le voyant vêtu d'une redingote de gros drap noir.
Bien, très bien!
--Je vous prie de croire, monsieur, lui répondit Charles, que je saurai
bien avoir l'esprit de ma situation.
--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux
s'animèrent à la vue d'une poignée d'or que lui montra Charles.
--Monsieur, j'ai réuni mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluités
que je possède et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne
connaissant personne à Saumur, je voulais vous prier ce matin de ...
--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.
--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnête homme qui ...
--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela là-haut, et je
reviendrai vous dire ce que cela vaut, à un centime près. Or de bijou,
dit-il en examinant une longue chaîne, dix-huit à dix-neuf carats.
Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.
--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons
qui pourront vous servir à attacher des rubans à vos poignets. Cela fait
un bracelet fort à la mode en ce moment.
--J'accepte sans hésiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard
d'intelligence.
--Ma tante, voici le dé de ma mère, je le gardais précieusement dans ma
toilette de voyage, dit Charles en présentant un joli dé d'or à madame
Grandet qui depuis dix ans en désirait un.
--Il n'y a pas de remercîments possibles, mon neveu, dit la vieille mère
dont les yeux se mouillèrent de larmes. Soir et matin dans mes prières
j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des
voyageurs. Si je mourais, Eugénie vous conserverait ce bijou.
--Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes,
mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous éviter la
peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent ... en livres.
Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les écus de
six livres doivent être acceptés pour six francs sans déduction.
--Je n'osais vous le proposer, répondit Charles; mais il me répugnait
de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver
son linge sale en famille, disait Napoléon. Je vous remercie donc de
votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment
de silence.
--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme
s'il eût craint de blesser sa susceptibilité, ma cousine et ma tante ont
bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez à votre tour
agréer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous
rappelleront un pauvre garçon qui, loin de vous, pensera certes à ceux
qui désormais seront toute sa famille.
--Mon garçon! mon garçon, faut pas te dénuer comme ça ... Qu'as-tu donc,
ma femme? dit-il en se tournant avec avidité vers elle, ah! un dé
d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends
tes boutons, mon garçon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais
... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux
Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garçon,
qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compté que l'or brut, il y a
peut-être quelque chose à gagner sur les façons. Ainsi, voilà qui est
dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me
prêtera; car je n'ai pas un rouge liard ici, à moins que Perrottet, qui
est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais
l'aller voir.
Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.
--Vous vous en irez donc, dit Eugénie en lui jetant un regard de
tristesse mêlée d'admiration.
--Il le faut, dit-il en baissant la tête.
Depuis quelques jours, le maintien, les manières, les paroles de Charles
étaient devenus ceux d'un homme profondément affligé, mais qui, sentant
peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son
malheur. Il ne soupirait plus, il s'était fait homme. Aussi jamais
Eugénie ne présuma-t-elle mieux du caractère de son cousin, qu'en le
voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien à
sa figure pâlie et à sa sombre contenance. Ce jour-là le deuil fut pris
par les deux femmes, qui assistèrent avec Charles à un Requiem célébré à
la paroisse pour l'âme de feu Guillaume Grandet.
Au second déjeuner, Charles reçut des lettres de Paris, et les lut.
--Hé! bien, mon cousin, êtes-vous content de vos affaires? dit Eugénie
à voix basse.
--Ne fais donc jamais de ces questions-là, ma fille, répondit Grandet.
Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez
dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garçon.
--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.
--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride
dans le commerce.
Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit à Eugénie
en l'attirant sur le vieux banc où ils s'assirent sous le noyer:
--J'avais bien présumé d'Alphonse, il s'est conduit à merveille. Il a
fait mes affaires avec prudence et loyauté. Je ne dois rien à Paris,
tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'après les
conseils d'un capitaine au long-cours, employé trois mille francs qui
lui restaient en une pacotille composée de curiosités européennes
desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirigé mes colis
sur Nantes, où se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours,
Eugénie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-être, mais au
moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient
deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer à
mon retour avant plusieurs années. Ma chère cousine, ne mettez pas en
balance ma vie et la vôtre, je puis périr, peut-être se présentera-t-il
pour vous un riche établissement ...
--Vous m'aimez?... dit-elle.
--Oh! oui, bien, répondit-il avec une profondeur d'accent qui révélait
une égale profondeur dans le sentiment.
--J'attendrai, Charles. Dieu! mon père est à sa fenêtre, dit-elle en
repoussant son cousin qui s'approchait pour l'embrasser.
Elle se sauva sous la voûte, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se
retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans
trop savoir où elle allait, Eugénie se trouva près du bouge de Nanon, à
l'endroit le moins clair du couloir; là Charles, qui l'avait
accompagnée, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la
taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugénie ne résista plus; elle
reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de
tous les baisers.
--Chère Eugénie, un cousin est mieux qu'un frère, il peut t'épouser, lui
dit Charles.
--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.
Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle, où Eugénie reprit
son ouvrage, et où Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans
le paroissien de madame Grandet.
--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prières.
Dès que Charles eut annoncé son départ, Grandet se mit en mouvement pour
faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intérêt; il se montra libéral
de tout ce qui ne coûtait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et
dit que cet homme prétendait vendre ses caisses trop cher; il voulut
alors à toute force les faire lui-même, et y employa de vieilles
planches; il se leva dès le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer
ses voliges et en confectionner de très belles caisses dans lesquelles
il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire
descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expédier en
temps utile à Nantes.
Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour
Eugénie avec une effrayante rapidité. Parfois elle voulait suivre son
cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la
durée est chaque jour abrégée par l'âge, par le temps, par une maladie
mortelle, par quelques-unes des fatalités humaines, celui-là comprendra
les tourments d'Eugénie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce
jardin, maintenant trop étroit pour elle, ainsi que la cour, la maison,
la ville: elle s'élançait par avance sur la vaste étendue des mers.
Enfin la veille du départ arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et
de Nanon, le précieux coffret où se trouvaient les deux portraits fut
solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clef
et où était la bourse maintenant vide. Le dépôt de ce trésor n'alla pas
sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugénie mit la clef dans
son sein, elle n'eut pas le courage de défendre à Charles d'y baiser la
place.
--Elle ne sortira pas de là, mon ami.
--Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi.
--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.
--Ne sommes-nous pas mariés, répondit-il; j'ai ta parole, prends la
mienne.
--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.
Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur
d'Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles. Le lendemain
matin le déjeuner fut triste. Malgré la robe d'or et une croix à la
Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-même, libre d'exprimer ses
sentiments, eut la larme à l'oeil.
--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.
A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
Charles à la diligence de Nantes. Nanon avait lâché le chien, fermé la
porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de
la vieille rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer
ce cortège, auquel se joignit sur la place maître Cruchot.
--Ne va pas pleurer, Eugénie, lui dit sa mère.
--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant
Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez
l'honneur de votre père sauf. Je vous en réponds, moi, Grandet; car,
alors, il ne tiendra qu'à vous de ...
--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon départ. N'est-ce pas
le plus beau présent que vous puissiez me faire?
Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
interrompu, Charles répandit sur le visage tanné de son oncle des larmes
de reconnaissance, tandis qu'Eugénie serrait de toutes ses forces la
main de son cousin et celle de son père. Le notaire seul souriait en
admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le
bonhomme. Les quatre Saumurois, environnés de plusieurs personnes,
restèrent devant la voiture jusqu'à ce qu'elle partît; puis, quand elle
disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain:
--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement maître Cruchot fut le seul
qui entendit cette exclamation. Eugénie et sa mère étaient allées à un
endroit du quai d'où elles pouvaient encore voir la diligence, et
agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel répondit Charles en
déployant le sien.
--Ma mère, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit
Eugénie au moment où elle ne vit plus le mouchoir de Charles.
Pour ne point interrompre le cours des événements qui se passèrent au
sein de la famille Grandet, il est nécessaire de jeter par anticipation
un coup d'oeil sur les opérations que le bonhomme fit à Paris par
l'entremise de des Grassins. Un mois après le départ du banquier,
Grandet possédait une inscription de cent mille livres de rente achetée
à quatre-vingts francs net. Les renseignements donnés à sa mort par son
inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumière sur les moyens que sa
défiance lui suggéra pour échanger le prix de l'inscription contre
l'inscription elle-même. Maître Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu,
l'instrument fidèle du transport des fonds. Vers cette époque, la
servante fit une absence de cinq jours, sous prétexte d'aller ranger
quelque chose à Froidfond, comme si le bonhomme était capable de laisser
traîner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison
Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent.
A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements
les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des départements.
Les noms de des Grassins et de Félix Grandet de Saumur y étaient connus
et y jouissaient de l'estime accordée aux célébrités financières qui
s'appuient sur d'immenses propriétés territoriales libres d'hypothèques.
L'arrivée du banquier de Saumur, chargé, disait-on, de liquider par
honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour éviter à l'ombre du
négociant la honte des protêts. La levée des scellés se fit en présence
des créanciers, et le notaire de la famille se mit à procéder
régulièrement à l'inventaire de la succession. Bientôt des Grassins
réunit les créanciers, qui, d'une voix unanime, élurent pour
liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec François Keller,
chef d'une riche maison, l'un des principaux intéressés, et leur
confièrent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur
de la famille et les créances. Le crédit du Grandet de Saumur,
l'espérance qu'il répandit au coeur des créanciers par l'organe de des
Grassins, facilitèrent les transactions; il ne se rencontra pas un seul
récalcitrant parmi les créanciers. Personne ne pensait à passer sa
créance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait:
--Grandet de Saumur payera! Six mois s'écoulèrent. Les Parisiens
avaient remboursé les effets en circulation et les conservaient au fond
de leurs portefeuilles. Premier résultat que voulait obtenir le
tonnelier. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidateurs
distribuèrent quarante-sept pour cent à chaque créancier. Cette somme
fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses
généralement quelconques appartenant à feu Guillaume Grandet, et qui fut
faite avec une fidélité scrupuleuse. La plus exacte probité présidait à
cette liquidation. Les créanciers se plurent à reconnaître l'admirable
et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circulé
convenablement, les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Il
leur fallut écrire une lettre collective à Grandet.
--Nous y voilà, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu;
patience, mes petits amis.
En réponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de
Saumur demanda le dépôt chez un notaire de tous les titres de créance
existants contre la succession de son frère, en les accompagnant d'une
quittance des payements déjà faits, sous prétexte d'apurer les comptes,
et de correctement établir l'état de la succession. Ce dépôt souleva
mille difficultés. Généralement, le créancier est une sorte de maniaque.
Aujourd'hui prêt à conclure, demain il veut tout mettre à feu et à sang;
plus tard il se fait ultra-débonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis,
il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir,
il est mélancolique, il dit oui à toutes les propositions qui peuvent
terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties, à la
fin du mois il prétend vous exécuter, le bourreau! Le créancier
ressemble à ce moineau franc à la queue duquel on engage les petits
enfants à tâcher de poser un grain de sel; mais le créancier rétorque
cette image contre sa créance, de laquelle il ne peut rien saisir.
Grandet avait observé les variations atmosphériques des créanciers, et
ceux de son frère obéirent à tous ses calculs. Les uns se fâchèrent et
se refusèrent _net_ au dépôt.
--Bon! ça va bien, disait Grandet en se frottant les mains à la lecture
des lettres que lui écrivait à ce sujet des Grassins. Quelques autres ne
consentirent audit dépôt que sous la condition de faire bien constater
leurs droits, ne renoncer à aucuns, et se réserver même celui de faire
déclarer la faillite. Nouvelle correspondance, après laquelle Grandet de
Saumur consentit à toutes les réserves demandées. Moyennant cette
concession, les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers
durs. Le dépôt eut lieu, non sans quelques plaintes.
--Ce bonhomme, dit-on à des Grassins, se moque de vous et de nous.
Vingt-trois mois après la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
commerçants, entraînés par le mouvement des affaires de Paris, avaient
oublié leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire:
--Je commence à croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que
je tirerai de cela. Le tonnelier avait calculé sur la puissance du
temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisième année,
des Grassins écrivit à Grandet que, moyennant dix pour cent des deux
millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il
avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. Grandet répondit
que le notaire et l'agent de change dont les épouvantables faillites
avaient causé la mort de son frère, vivaient, _eux_! pouvaient être
devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
chose et diminuer le chiffre du déficit. A la fin de la quatrième année,
le déficit fut bien et dûment arrêté à la somme de douze cent mille
francs. Il y eut des pourparlers qui durèrent six mois entre les
liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref,
vivement pressé de s'exécuter, Grandet de Saumur répondit aux deux
liquidateurs, vers le neuvième mois de cette année, que son neveu, qui
avait fait fortune aux Indes, lui avait manifesté l'intention de payer
intégralement les dettes de son père; il ne pouvait pas prendre sur lui
de les solder frauduleusement sans l'avoir consulté; il attendait une
réponse. Les créanciers, vers le milieu de la cinquième année, étaient
encore tenus en échec avec le mot _intégralement_, de temps en temps
lâché par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait
jamais, sans laisser échapper un fin sourire et un juron, le mot:
--Ces PARISIENS! Mais les créanciers furent réservés à un sort inouï
dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position où les
avait maintenus Grandet au moment où les événements de cette histoire
les obligeront à y reparaître. Quand les rentes atteignirent à 115, le
père Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent
mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent
mille francs d'intérêts composés que lui avaient donnés ses
inscriptions. Des Grassins demeurait à Paris. Voici pourquoi. D'abord il
fut nommé député; puis il s'amouracha, lui père de famille, mais ennuyé
par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices
du théâtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-maître chez
le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut jugée à
Saumur profondément immorale. Sa femme se trouva très heureuse d'être
séparée de biens et d'avoir assez de tête pour mener la maison de
Saumur, dont les affaires se continuèrent sous son nom, afin de réparer
les brèches faites à sa fortune par les folies de monsieur des Grassins.
Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve,
qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie
Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins à Paris, et y
devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.
--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prêtant une somme à
madame des Grassins, moyennant sûretés. Je vous plains beaucoup, vous
êtes une bonne petite femme.
--Ah! monsieur, répondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour
où il partit de chez vous pour aller à Paris, il courait à sa ruine.
--Le ciel m'est témoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier
moment pour l'empêcher d'y aller. Monsieur le président voulait à toute
force l'y remplacer; et, s'il tenait tant à s'y rendre, nous savons
maintenant pourquoi.
Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins.
*Chagrins de famille* En toute situation, les femmes ont plus de causes
de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il
pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait
Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin
dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abîme qu'il a
ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes.
Ainsi faisait Eugénie. Elle s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer,
souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.
Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son
bonheur, amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la
sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le
creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle
ils arrivèrent bientôt. Le lendemain du départ de Charles, la maison
Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie
qui la trouva tout à coup bien vide. A l'insu de son père, elle voulut
que la chambre de Charles restât dans l'état où il l'avait laissée.
Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_.
--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tôt que nous ne le croyons,
dit-elle.
--Ah! je le voudrais voir ici, répondit Nanon. Je m'accoutumais ben à
lui! C'était un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli,
moutonné comme une fille. Eugénie regarda Nanon.
--Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux à la perdition de
votre âme! Ne regardez donc pas le monde comme ça.
Depuis ce jour, la beauté de mademoiselle Grandet prit un nouveau
caractère. Les graves pensées d'amour par lesquelles son âme était
lentement envahie, la dignité de la femme aimée donnèrent à ses traits
cette espèce d'éclat que les peintres figurent par l'auréole. Avant la
venue de son cousin, Eugénie pouvait être comparée à la Vierge avant la
conception, quand il fut parti elle ressemblait à la Vierge mère: elle
avait conçu l'amour. Ces deux Maries, si différentes et si bien
représentées par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la
messe où elle alla le lendemain du départ de Charles, et où elle avait
fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la
ville, une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir, afin de suivre
son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un
peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir,
de lui adresser mille questions, de lui dire:
--Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien à moi, en voyant
cette étoile dont tu m'as appris à connaître les beautés et l'usage?
Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc
de bois rongé par les vers et garni de mousse grise où ils s'étaient dit
tant de bonnes choses, de niaiseries, où ils avaient bâti les châteaux
en Espagne de leur joli ménage. Elle pensait à l'avenir en regardant le
ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser;
puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel était la chambre
de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
qui se glisse dans toutes les pensées, et devient la substance, ou,
comme eussent dit nos pères, l'étoffe de la vie. Quand les soi-disant
amis du père Grandet venaient faire la partie le soir, elle était gaie,
elle dissimulait; mais, pendant toute la matinée, elle causait de
Charles avec sa mère et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait
compatir aux souffrances de sa jeune maîtresse sans manquer à ses
devoirs envers son vieux patron, elle qui disait à Eugénie:
--Si j'avais eu un homme à moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je
l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais ...
rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous,
mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de même,
tourne autour de ma jupe, rapport à mes rentes, tout comme ceux qui
viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je
vois ça, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une
tour; hé! bien, mam'zelle, ça me fait plaisir, quoique ça ne soye pas
de l'amour.
Deux mois se passèrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone,
s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement
ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers grisâtres de cette
salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugénie
ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche
matin elle fut surprise par sa mère au moment où elle était occupée à
chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut
alors initiée au terrible secret de l'échange fait par le voyageur
contre le trésor d'Eugénie.
--Tu lui as tout donné, dit la mère épouvantée. Que diras-tu donc à ton
père, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?
Les yeux d'Eugénie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurèrent dans
un effroi mortel pendant la moitié de la matinée. Elles furent assez
troublées pour manquer la grand'messe, et n'allèrent qu'à la messe
militaire. Dans trois jours l'année 1819 finissait. Dans trois jours
devait commencer une terrible action, une tragédie bourgeoise sans
poison, ni poignard, ni sang répandu; mais, relativement aux acteurs,
plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
Atrides.
--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet à sa fille en laissant son
tricot sur ses genoux.
La pauvre mère subissait de tels troubles depuis deux mois que les
manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'étaient pas
encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes
résultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une façon
fâcheuse au milieu d'une sueur causée par une épouvantable colère de son
mari.
--Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confié ton secret,
nous aurions eu le temps d'écrire à Paris à monsieur des Grassins. Il
aurait pu nous envoyer des pièces d'or semblables aux tiennes; et,
quoique Grandet les connaisse bien, peut-être ...
--Mais où donc aurions-nous pris tant d'argent?
--J'aurais engagé mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous eût
bien ...
--Il n'est plus temps, répondit Eugénie d'une voix sourde et altérée en
interrompant sa mère. Demain matin ne devons-nous pas aller lui
souhaiter la bonne année dans sa chambre?
--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?
--Non, non, ce serait me livrer à eux et nous mettre sous leur
dépendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
repens de rien. Dieu me protégera. Que sa sainte volonté se fasse. Ah!
si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pensé qu'à lui, ma mère.
Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante à
laquelle la mère et la fille étaient en proie leur suggéra la plus
naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre
de Grandet. L'hiver de 1819 à 1820 fut un des plus rigoureux de
l'époque. La neige encombrait les toits.
Madame Grandet dit à son mari, dès qu'elle l'entendit se remuant dans sa
chambre:
--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid
est si vif que je gèle sous ma couverture. Je suis arrivée à un âge où
j'ai besoin de ménagements. D'ailleurs, reprit-elle après une légère
pause, Eugénie viendra s'habiller là. Cette pauvre fille pourrait gagner
une maladie à faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous
irons te souhaiter le bon an près du feu, dans la salle.
--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'année, madame
Grandet? Tu n'as jamais tant parlé. Cependant tu n'as pas mangé de pain
trempé dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien,
reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait,
je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une
bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur à l'échéance de
ton âge, quoique en général les La Bertellière soient faits de vieux
ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il après une pause. Enfin, nous en
avons hérité, je leur pardonne. Et il toussa.
--Vous êtes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.
--Toujours gai, moi,
Gai, gai, gai, le tonnelier,
Raccommodez votre cuvier!
ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habillé. Oui, nom d'un petit
bonhomme, il fait solidement froid tout de même. Nous déjeunerons bien,
ma femme. Des Grassins m'a envoyé un pâté de foies gras truffé! Je vais
aller le chercher à la diligence. Il doit y avoir joint un double
napoléon pour Eugénie, vint lui dire le tonnelier à l'oreille. Je n'ai
plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pièces, je
puis te dire cela à toi; mais il a fallu les lâcher pour les affaires.
Et, pour célébrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front.
--Eugénie, cria la bonne mère, je ne sais sur quel côté ton père a
dormi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.
--Quoi qu'il a donc, notre maître? dit Nanon en entrant chez sa
maîtresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: «Bonjour, bon
an, grosse bête! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid.»Ai-je
été sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un écu de
six francs qui n'est quasi point rogné du tout! tenez, madame,
regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de
même. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais
lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben
parfait, un ben bon homme ...
Le secret de cette joie était dans une entière réussite de la
spéculation de Grandet. Monsieur des Grassins, après avoir déduit les
sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante
mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait
avancé afin de compléter l'argent nécessaire à l'achat des cent mille
livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en
écus, restant sur le semestre de ses intérêts, et lui avait annoncé la
hausse des fonds publics. Ils étaient alors à 89, les plus célèbres
capitalistes en achetaient, fin janvier, à 92. Grandet gagnait, depuis
deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apuré ses comptes,
et allait désormais toucher cinquante mille francs tous les six mois
sans avoir à paver ni impositions, ni réparations. Il concevait enfin la
rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une
répugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, maître d'un
capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint à
la valeur territoriale de ses propriétés, composerait une fortune
colossale. Les six francs donnés à Nanon étaient peut-être le solde d'un
immense service que la servante avait à son insu rendu à son maître.
--Oh! oh! où va donc le père Grandet, qu'il court dès le matin comme
au feu? se dirent les marchands occupés à ouvrir leurs boutiques. Puis,
quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries
transportant sur une brouette des sacs pleins:
--L'eau va toujours à la rivière, le bonhomme allait à ses écus, disait
l'un.
--Il lui en vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre.
--Il finira par acheter Saumur, s'écriait un troisième.
--Il se moque du froid, il est toujours à son affaire, disait une femme
à son mari.
--Eh! eh! monsieur Grandet, si ça vous gênait, lui dit un marchand de
drap, son plus proche voisin, je vous en débarrasserais.
--Ouin! ce sont des sous, répondit le vigneron.
--D'argent, dit le facteur à voix basse.
--Si tu veux que je te soigne, mets une bride à ta _margoulette_, dit le
bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.
--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il
paraît que quand il fait froid il entend.
--Voilà vingt sous pour tes étrennes, et _motus_! Détale! lui dit
Grandet. Nanon te reportera ta brouette.
--Nanon, les linottes sont-elles à la messe?
--Oui, monsieur.
--Allons, haut la patte! à l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de
sacs. En un moment les écus furent transportés dans sa chambre où il
s'enferma.
--Quand le déjeuner sera prêt, tu me cogneras au mur. Reporte la
brouette aux Messageries.
La famille ne déjeuna qu'à dix heures.
--Ici ton père ne demandera pas à voir ton or, dit madame Grandet à sa
fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis
nous aurons le temps de remplir ton trésor pour le jour de ta naissance ...
Grandet descendait l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses
écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur
l'Etat. Il était décidé à placer ainsi ses revenus jusqu'à ce que la
rente atteignit le taux de cent francs. Méditation funeste à Eugénie.
Aussitôt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitèrent une bonne année,
sa fille en lui sautant au cou et le câlinant, madame Grandet gravement
et avec dignité.
--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je
travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent
pour être heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voilà un napoléon tout
neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas
un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or,
fifille.
--Bah! il fait trop froid; déjeunons, lui répondit Eugénie.
--Hé! bien, après, hein? Ca nous aidera tous à digérer. Ce gros des
Grassins, il nous a envoyé ça tout de même, reprit-il. Ainsi mangez, mes
enfants, ça ne nous coûte rien. Il va bien des Grassins, je suis content
de lui. Le merluchon rend service à Charles, et gratis encore. Il
arrange très bien les affaires de ce pauvre défunt Grandet.
--Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, après une pause, cela est
bon! Manges-en donc, ma femme? ça nourrit au moins pour deux jours.
--Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien.
--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre;
tu es une La Bertellière, une femme solide. Tu es bien un petit brin
jaunette, mais j'aime le jaune.
L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible
peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa
fille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de
famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le
coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait néanmoins un appui
dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.
--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.
A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants de
courage.
--Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures le déjeuner
fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour
voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit, ma foi, non.
Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf
francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un.
Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce
que, vois-tu, fifille ... Hé! bien, pourquoi nous écoutes-tu? Montre-moi
tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon
disparut.
--Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras
pas à ton pépère, ma petite fifille, hein? Les deux femmes étaient
muettes.
--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six
mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire.
Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc,
fifille. Il se présente une belle occasion: tu peux mettre tes six
mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près
de deux cents francs d'intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle,
ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu répugnes
peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de
même. Je te ramasserai des pièces d'or, des hollandaises, des
portugaises, des roupies du Mogol, des génovines; et, avec celles que
je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de
son joli petit trésor en or. Que dis-tu, fifille? Lève donc le nez.
Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux
pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour
les écus. Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes: ça
va, ça vient, ça sue, ça produit.
Eugénie se leva; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte,
elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit:
--Je n'ai plus _mon_ or.
--Tu n'as plus ton or! s'écria Grandet en se dressant sur ses jarrets
comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui.
--Non, je ne l'ai plus.
--Tu te trompes, Eugénie.
--Non.
--Par la serpette de mon père!
Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.
--Bon saint bon Dieu! voilà madame qui pâlit, cria Nanon.
--Grandet, ta colère me fera mourir, dit la pauvre femme.
--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille!
--Eugénie, qu'avez-vous fait de vos pièces? cria-t-il en fondant sur
elle.
--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mère souffre
beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.
Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme,
naguère si jaune.
--Nanon, venez m'aider à me coucher, dit la mère d'une voix faible. Je
meurs.
Aussitôt Nanon donna le bras à sa maîtresse, autant en fit Eugénie, et
ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez
elle, car elle tombait en défaillance de marche en marche. Grandet resta
seul. Néanmoins, quelques moments après, il monta sept ou huit marches,
et cria:
--Eugénie, quand votre mère sera couchée, vous descendrez.
--Oui, mon père.
Elle ne tarda pas à venir, après avoir rassuré sa mère.
--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire où est votre trésor.
--Mon père, si vous me faites des présents dont je ne sois pas
entièrement maîtresse, reprenez-les, répondit froidement Eugénie en
cherchant le napoléon sur la cheminée et le lui présentant.
Grandet saisit vivement le napoléon et le coula dans son gousset.
--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement ça!
dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa maîtresse dent.
Vous méprisez donc votre père, vous n'avez donc pas confiance en lui,
vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père. S'il n'est pas tout pour
vous, il n'est rien. Où est votre or?
--Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère; mais je
vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez
assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait
de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sûr qu'il est bien
placé ...
--Où?
--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?
--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?
--C'est aussi mon affaire.
--Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à
votre père, mademoiselle Grandet.
--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
--Au moins, quand avez-vous donné votre or? Eugénie fit un signe de
tête négatif.
--Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein? Eugénie, devenue
aussi rusée par amour que son père l'était par avarice, réitéra le même
signe de tête.
--Mais l'on n'a jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet
d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la
maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura
pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or
est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes,
donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et même
chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à
quelqu'un, hein? Eugénie fut impassible. A-t-on vu pareille fille!
Est-ce moi qui suis votre père? Si vous l'avez placé, vous en avez un
reçu ...
--Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
Etait-ce à moi?
--Mais tu es un enfant.
--Majeure.
Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet pâlit, trépigna, jura;
puis trouvant enfin des paroles, il cria:
--Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je
t'aime, et tu en abuses. Elle égorge son père! Pardieu, tu auras jeté
notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin.
Par la serpette de mon père, je ne peux pas te déshériter, nom d'un
tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants! Tu ne
verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'était à
Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce méchant
mirliflor m'aurait dévalisé ... Il regarda sa fille qui restait muette et
froide.
--Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet
que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donné ton or pour rien, au moins.
Voyons, dis? Eugénie regarda son père, en lui jetant un regard ironique
qui l'offensa. Eugénie, vous êtes chez moi, chez votre père. Vous devez,
pour y rester, vous soumettre à ses ordres. Les prêtres vous ordonnent
de m'obéir. Eugénie baissa la tête. Vous m'offensez dans ce que j'ai de
plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre
chambre. Vous y demeurerez jusqu'à ce que je vous permette d'en sortir.
Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!
Eugénie fondit en larmes et se sauva près de sa mère. Après avoir fait
un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans
s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait être chez sa
femme; et, charmé de la prendre en contravention à ses ordres, il
grimpa les escaliers avec l'agilité d'un chat, et apparut dans la
chambre de madame Grandet au moment où elle caressait les cheveux
d'Eugénie dont le visage était plongé dans le sein maternel.
--Console-toi, ma pauvre enfant, ton père s'apaisera.
--Elle n'a plus de père, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi,
madame Grandet, qui avons fait une fille désobéissante comme l'est
celle-là? Jolie éducation, et religieuse surtout. Hé! bien, vous
n'êtes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison,
mademoiselle.
--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en
montrant un visage rougi par la fièvre.
--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la
maison. Tonnerre, où est l'or, qu'est devenu l'or?
Eugénie se leva, lança un regard d'orgueil sur son père, et rentra dans
sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clef.
--Nanon, cria-t-il, éteins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur
un fauteuil au coin de la cheminée de sa femme, en lui disant:
--Elle l'a donné sans doute à ce misérable séducteur de Charles qui n'en
voulait qu'à notre argent.
Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaçait sa fille et dans son
sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide,
muette et sourde.
--Je ne savais rien de tout ceci, répondit-elle en se tournant du côté
de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards étincelants de son
mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes
pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez
dû m'épargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais causé de
chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois
innocente autant que l'enfant qui naît; ainsi ne lui faites pas de
peine, révoquez votre arrêt. Le froid est bien vif, vous pouvez être
cause de quelque grave maladie.
--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au
pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Que diable,
un chef de famille doit savoir où va l'or de sa maison. Elle possédait
les seules roupies qui fussent en France peut-être, puis des génovines,
des ducats de Hollande.
--Monsieur, Eugénie est notre unique enfant, et quand même elle les
aurait jetés à l'eau ...
--A l'eau? cria le bonhomme, à l'eau! Vous êtes folle, madame Grandet.
Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au
logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes
s'entendent mieux entre elles à ça que nous autres. Quoi qu'elle ait pu
faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait
doré son cousin de la tête aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous
ne pouvons pas courir après ...
--Eh! bien, monsieur? Excitée par la crise nerveuse où elle se
trouvait, ou par le malheur de sa fille qui développait sa tendresse et
son intelligence, la perspicacité de madame Grandet lui fit apercevoir
un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment où elle
répondait; elle changea d'idée sans changer de ton.
--Eh! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez?
Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.
--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta,
vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-être avec elle.
Il regarda sa femme fixement.
--En vérité, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'à
continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dût-il m'en coûter la
vie, je vous le répéterais encore: vous avez tort envers votre fille,
elle est plus raisonnable que vous ne l'êtes. Cet argent lui
appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le
droit de connaître nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie,
rendez vos bonnes grâces à Eugénie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du
coup que m'a porté votre colère, et vous me sauverez peut-être la vie.
Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.
--Je décampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mère et la fille
raisonnent et parlent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donné de
cruelles étrennes, Eugénie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous
faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de
manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de
votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre coeur quand
vous n'aurez plus que ça à lui prêter? Vous verrez ce que vaut votre
Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il
n'a ni coeur ni âme, puisqu'il ose emporter le trésor d'une pauvre fille
sans l'agrément des parents.
Quand la porte de la rue fut fermée, Eugénie sortit de sa chambre et
vint près de sa mère.
--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.
--Vois-tu, mon enfant, où nous mènent les choses illicites?... tu m'as
fait faire un mensonge.
--Oh! je demanderai à Dieu de m'en punir seule.
--C'est-y vrai, dit Nanon effarée en arrivant, que voilà mademoiselle au
pain et à l'eau pour le reste des jours?
--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugénie.
--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la
maison mange du pain sec. Non, non.
--Pas un mot de tout ça, Nanon, dit Eugénie.
--J'aurai la goule morte, mais vous verrez.
Grandet dîna seul pour la première fois depuis vingt-quatre ans.
--Vous voilà donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien désagréable
d'être veuf avec deux femmes dans sa maison.
--Je ne te parle pas à toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le
fourneau?
--C'est des graisses que je fonds ...
--Il viendra du monde ce soir, allume le feu.
Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivèrent à huit heures,
et s'étonnèrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.
--Ma femme est un peu indisposée. Eugénie est auprès d'elle, répondit le
vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune émotion.
Au bout d'une heure employée en conversations insignifiantes, madame des
Grassins, qui était montée faire sa visite à madame Grandet, descendit,
et chacun lui demanda:
--Comment va madame Grandet?
--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'état de sa santé me
paraît vraiment inquiétant. A son âge, il faut prendre les plus grandes
précautions, papa Grandet.
--Nous verrons cela, répondit le vigneron d'un air distrait.
Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue,
madame des Grassins leur dit:
--Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mère est très mal
sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme
quelqu'un qui a pleuré longtemps. Voudraient-ils la marier contre son
gré?
Lorsque le vigneron fut couché, Nanon vint en chaussons à pas muets chez
Eugénie, et lui découvrit un pâté fait à la casserole.
--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donné un
lièvre. Vous mangez si peu, que ce pâté vous durera bien huit jours;
et, par la gelée, il ne risquera point de se gâter. Au moins, vous ne
demeurerez pas au pain sec. C'est que ça n'est point sain du tout.
--Pauvre Nanon, dit Eugénie en lui serrant la main.
--Je l'ai fait ben bon, ben délicat, et il ne s'en est point aperçu.
J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben
la maîtresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.
Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme à des
heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille,
sans la voir, ni faire à elle la moindre allusion Madame Grandet ne
quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son état empira. Rien ne
fit plier le vieux tonnelier. Il restait inébranlable, âpre et froid
comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses
habitudes; mais il ne bégaya plus, causa moins, et se montra dans les
affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais été. Souvent il lui échappait
quelque erreur dans ses chiffres.
--Il s'est passé quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins
et les Grassinistes.
--Qu'est-il donc arrivé dans la maison Grandet? fut une question
convenue que l'on s'adressait généralement dans toutes les soirées à
Saumur. Eugénie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir
de l'église, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle
y répondait d'une manière évasive et sans satisfaire sa curiosité.
Néanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux
trois Cruchot, soit à madame des Grassins, le secret de la réclusion
d'Eugénie. Il y eut un moment où les prétextes manquèrent pour justifier
sa perpétuelle absence. Puis, sans qu'il fût possible de savoir par qui
le secret avait été trahi, toute la ville apprit que depuis le premier
jour de l'an mademoiselle Grandet était, par l'ordre de son père,
enfermée dans sa chambre, au pain et à l'eau, sans feu; que Nanon lui
faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on
savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que
pendant le temps où son père était absent du logis. La conduite de
Grandet fut alors jugée très sévèrement. La ville entière le mit pour
ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses duretés, et
l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant.
Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller à la messe ou à
vêpres, accompagnée de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
fenêtres pour examiner avec curiosité la contenance de la riche
héritière et son visage, où se peignaient une mélancolie et une douceur
angéliques. Sa réclusion, la disgrâce de son père, n'étaient rien pour
elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan
de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses lèvres le miel qu'y avaient
laissé les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les
conversations dont elle était l'objet en ville, tout aussi bien que les
ignorait son père. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et
l'amour l'aidaient à patiemment supporter la colère et la vengeance
paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres
douleurs. Chaque jour, sa mère, douce et tendre créature, qui
s'embellissait de l'éclat que jetait son âme en approchant de la tombe,
sa mère dépérissait de jour en jour. Souvent Eugénie se reprochait
d'avoir été la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la
dévorait. Ces remords, quoique calmés par sa mère, l'attachaient encore
plus étroitement à son amour. Tous les matins, aussitôt que son père
était sorti, elle venait au chevet du lit de sa mère, et là, Nanon lui
apportait son déjeuner. Mais la pauvre Eugénie, triste et souffrante des
souffrances de sa mère, en montrait le visage à Nanon par un geste muet,
pleurait et n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la première,
était forcée de lui dire:
--Où est-_il_? pourquoi n'écrit-_il_ pas?
La mère et la fille ignoraient complètement les distances.
--Pensons à lui, ma mère, répondait Eugénie, et n'en parlons pas. Vous
souffrez, vous avant tout.
_Tout_ c'était _lui_.
--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu
m'a protégée en me faisant envisager avec joie le terme de mes misères.
Les paroles de cette femme étaient constamment saintes et chrétiennes.
Quand, au moment de déjeuner près d'elle, son mari venait se promener
dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'année, les
mêmes discours, répétés avec une douceur angélique, mais avec la fermeté
d'une femme à qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait
manqué pendant sa vie.
--Monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ma santé,
lui répondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes;
mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et alléger
mes douleurs, rendez vos bonnes grâces à notre fille; montrez-vous
chrétien, époux et père.
En entendant ces mots, Grandet s'asseyait près du lit et agissait comme
un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement à l'abri
sous une porte cochère: il écoutait silencieusement sa femme, et ne
répondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus
religieuses supplications lui avaient été adressées, il disait:
--Tu es un peu pâlotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus
complet de sa fille semblait être gravé sur son front de grès, sur ses
lèvres serrées. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues
réponses, dont les termes étaient à peine variés, faisaient couler le
long du blanc visage de sa femme.
--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne
moi-même. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.
Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus osé se servir de son
terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'était-il pas
désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour
en jour, chassée par l'expression des qualités morales qui venaient
fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière semblait
purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la
faisait resplendir. Qui n'a pas observé le phénomène de cette
transfiguration sur de saints visages où les habitudes de l'âme
finissent par triompher des traits les plus rudement contournés, en leur
imprimant l'animation particulière due à la noblesse et à la pureté des
pensées élevées! Le spectacle de cette transformation accomplie par les
souffrances qui consumaient les lambeaux de l'être humain dans cette
femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont le
caractère resta de bronze. Si sa parole ne fut plus dédaigneuse, un
imperturbable silence, qui sauvait sa supériorité de père de famille,
domina sa conduite. Sa fidèle Nanon paraissait-elle au marché, soudain
quelques lazzis, quelques plaintes sur son maître lui sifflaient aux
oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnât hautement le père
Grandet, la servante le défendait par orgueil pour la maison.
--Eh! bien, disait-elle aux détracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne
devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous
pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries.
Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son
goût. D'ailleurs, mes maîtres ont des raisons majeures.
Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dévorée par le
chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas réussi, malgré ses
prières, à réconcilier Eugénie et son père, confia ses peines secrètes
aux Cruchot.
--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et à l'eau?... s'écria le
président de Bonfons, et sans motifs; mais cela constitue _des sévices
tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur_ ...
--Allons, mon neveu; dit le notaire, laissez votre baragouin de palais.
Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette réclusion dès demain.
En entendant parler d'elle, Eugénie sortit de sa chambre.
--Messieurs, dit-elle en s'avançant par un mouvement plein de fierté, je
vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon père est maître
chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obéir. Sa conduite
ne saurait être soumise à l'approbation ni à la désapprobation du monde,
il n'en est comptable qu'à Dieu. Je réclame de votre amitié le plus
profond silence à cet égard. Blâmer mon père serait attaquer notre
propre considération. Je vous sais gré, messieurs, de l'intérêt que vous
me témoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire
cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai
été instruite par hasard.
--Elle a raison, dit madame Grandet.
--Mademoiselle, la meilleure manière d'empêcher le monde de jaser est de
vous faire rendre la liberté, lui répondit respectueusement le vieux
notaire frappé de la beauté que la retraite, la mélancolie et l'amour
avaient imprimée à Eugénie.
--Eh! bien, ma fille, laisse à monsieur Cruchot le soin d'arranger
cette affaire, puisqu'il répond du succès. Il connaît ton père et sait
comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu
de temps qui me reste à vivre, il faut, à tout prix, que ton père et toi
vous soyez réconciliés.
Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion
d'Eugénie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit
jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment où Eugénie se
peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait
derrière le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants à
contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre
les pensées que lui suggérait la ténacité de son caractère et le désir
d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de
bois pourri où Charles et Eugénie s'étaient juré un éternel amour,
pendant qu'elle regardait aussi son père à la dérobée ou dans son
miroir. S'il se levait et recommençait sa promenade, elle s'asseyait
complaisamment à la fenêtre et se mettait à examiner le pan de mur où
pendaient les plus jolies fleurs, d'où sortaient, d'entre les crevasses,
des Cheveux de Vénus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
blanche, un _Sedum_ très abondant dans les vignes à Saumur et à Tours.
Maître Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par
un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuyé au mur mitoyen,
occupé à voir sa fille.
--Qu'y a-t-il pour votre service, maître Cruchot? dit-il en apercevant
le notaire.
--Je viens vous parler d'affaires.
--Ah! ah! avez-vous un peu d'or à me donner contre des écus?
--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugénie. Tout
le monde parle d'elle et de vous.
--De quoi se mêle-t-on? Charbonnier est maître chez lui.
--D'accord, le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce qui est
pis, de jeter son argent par les fenêtres.
--Comment cela?
--Eh! mais votre femme est très malade, mon ami. Vous devriez même
consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait
à mourir sans avoir été soignée comme il faut, vous ne seriez pas
tranquille, je le crois.
--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces médecins, une
fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq à six fois
par jour.
--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de
vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus
que moi d'intérêt à ce qui vous concerne; j'ai donc dû vous dire cela.
Maintenant, arrive qui plante, vous êtes majeur, vous savez vous
conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amène. Il
s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-être. Après tout,
vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
Songez donc à la situation où vous seriez, vis-à-vis votre fille, si
madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes à Eugénie, puisque vous
êtes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de
réclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin,
elle succède à sa mère, de qui vous ne pouvez pas hériter.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'était pas
aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Il n'avait
jamais pensé à une licitation.
--Ainsi je vous engage à la traiter avec douceur, dit Cruchot en
terminant.
--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot?
--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du père
Grandet et de connaître la cause de la querelle.
--Elle a donné son or.
--Eh! bien, était-il à elle? demanda le notaire.
--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras
par un mouvement tragique.
--Allez-vous, pour une misère, reprit Cruchot, mettre des entraves aux
concessions que vous lui demanderez de vous faire à la mort de sa mère?
--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misère?
--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que coûtera l'inventaire et le
partage de la succession de votre femme si Eugénie l'exige?
--Quoi?
--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-être! Ne faudra-t-il
pas liciter, et vendre pour connaître la véritable valeur? au lieu
qu'en vous entendant ...
--Par la serpette de mon père! s'écria le vigneron qui s'assit en
pâlissant, nous verrons ça, Cruchot.
Après un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire
en lui disant:
--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot,
reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur
l'honneur que ce que vous me chantez là est fondé en Droit. Montrez-moi
le Code, je veux voir le Code!
--Mon pauvre ami, répondit le notaire, ne sais-je pas mon métier?
--Cela est donc bien vrai. Je serai dépouillé, trahi, tué, dévoré par ma
fille.
--Elle hérite de sa mère.
--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est
solide heureusement. C'est une La Bertellière.
--Elle n'a pas un mois à vivre.
Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard
effrayant à Cruchot:
--Comment faire? lui dit-il.
--Eugénie pourra renoncer purement et simplement à la succession de sa
mère. Vous ne voulez pas la déshériter, n'est-ce pas? Mais, pour
obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis
là, mon vieux, est contre mon intérêt. Qu'ai-je à faire, moi?... des
liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ...
--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me
tribouillez les entrailles. Avez-vous reçu de l'or?
--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les
donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugénie. Voyez-vous, tout
Saumur vous jette la pierre.
--Les drôles!
--Allons, les rentes sont à 99. Soyez donc content une fois dans la vie.
--A 99, Cruchot?
--Oui.
--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire
jusqu'à la porte de la rue. Puis, trop agité par ce qu'il venait
d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit:
--Allons, la mère, tu peux passer la journée avec ta fille, je vais à
Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage,
ma bonne femme: tiens, voilà dix écus pour ton reposoir de la
Fête-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, régale-toi!
Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta
dix écus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tête pour
la baiser au front.
--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?
--Comment pouvez-vous penser à recevoir dans votre maison le Dieu qui
pardonne en tenant votre fille exilée de votre coeur? dit-elle avec
émotion.
--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le père d'une voix caressante, nous verrons
cela.
--Bonté du ciel! Eugénie, cria la mère en rougissant de joie, viens
embrasser ton père? il te pardonne!
Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait à toutes jambes vers ses
closeries en tâchant de mettre en ordre ses idées renversées. Grandet
commençait alors sa soixante-seizième année. Depuis deux ans
principalement, son avarice s'était accrue comme s'accroissent toutes
les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur
les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été
consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné plus
particulièrement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession
de l'or était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait
grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la
moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une
chose _contre nature_. Déclarer sa fortune à sa fille, inventorier
l'universalité de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?...
--Ce serait à se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos
en en examinant les ceps.
Enfin il prit son parti, revint à Saumur à l'heure du dîner, résolu de
plier devant Eugénie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir
mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rênes de ses
millions. Au moment où le bonhomme, qui par hasard avait pris son
passe-partout, montait l'escalier à pas de loup pour venir chez sa
femme, Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire.
Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le
portrait de Charles, en examinant celui de sa mère.
--C'est tout à fait son front et sa bouche! disait Eugénie au moment où
le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or,
madame Grandet cria:
--Mon Dieu, ayez pitié de nous!
Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant
endormi.
--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trésor et allant
se placer à la fenêtre.
--Du bon or! de l'or! s'écria-t-il ... Beaucoup d'or! ça pèse deux
livres. Ah! ah! Charles t'a donné cela contre tes belles pièces. Hein!
pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu
es ma fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de tous ses membres.
--N'est-ce pas, ceci est à Charles? reprit le bonhomme.
--Oui, mon père, ce n'est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.
--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit
trésor.
--Mon père?...
Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
d'or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie
s'élança pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois
l'oeil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en étendant le
bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mère.
--Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.
Grandet avait tiré son couteau et s'apprêtait à soulever l'or.
--Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour
arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au
nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort
sur la croix; au nom de votre salut éternel, mon père, au nom de ma
vie, ne touchez pas à ceci! Cette toilette n'est ni à vous ni à moi;
elle est à un malheureux parent qui me l'a confiée, et je dois la lui
rendre intacte.
--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dépôt? Voir, c'est pis que
toucher.
--Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père,
entendez-vous?
--Monsieur, grâce! dit la mère.
--Mon père, cria Eugénie d'une voix si éclatante que Nanon effrayée
monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s'en arma.
--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.
--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mère.
--Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je
me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade,
vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure?
Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en
hésitant.
--En serais-tu donc capable, Eugénie? dit-il.
--Oui, monsieur, dit la mère.
--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable,
monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille
alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'évanouit.
--Là, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria Nanon.
--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc!
s'écria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.
--Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin.
--Allons, la mère, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien;
va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu
mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la
mère, mémère, timère, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugénie.
Elle aime son cousin, elle l'épousera si elle veut, elle lui gardera le
petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!
Ecoute, tu auras le plus beau reposoir qui ce soit jamais fait à Saumur.
--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit
d'une voix faible madame Grandet.
--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre
femme. Il alla à son cabinet, et revint avec une poignée de louis qu'il
éparpilla sur le lit.
--Tiens, Eugénie, tiens, ma femme, voilà pour vous, dit-il en maniant
les louis. Allons, égaie-toi, ma femme; porte-toi bien, tu ne manqueras
de rien ni Eugénie non plus. Voilà cent louis d'or pour elle. Tu ne les
donneras pas, Eugénie, ceux-là, hein?
Madame Grandet et sa fille se regardèrent étonnées.
--Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse.
--Eh! bien, c'est ça, dit-il en empochant les louis, vivons comme de
bons amis. Descendons tous dans la salle pour dîner, pour jouer au loto
tous les soirs à deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?
--Hélas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous être agréable, dit
la mourante; mais je ne saurais me lever.
--Pauvre mère, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et
toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon
d'embrasser sa fille après une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,
mémère, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il à
Eugénie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en
parlerai plus, jamais.
Monsieur Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur, arriva bientôt. La
consultation finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme était
bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un régime doux et des soins
minutieux pourraient reculer l'époque de sa mort vers la fin de
l'automne.
--Ça coûtera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?
--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, répondit le médecin qui ne put
retenir un sourire.
--Enfin, monsieur Bergerin, répondit Grandet, vous êtes un homme
d'honneur, pas vrai? Je me fie à vous, venez voir ma femme toutes et
quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme;
je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que ça paraisse, parce que, chez
moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'âme. J'ai du chagrin. Le
chagrin est entré chez moi avec la mort de mon frère pour lequel je
dépense, à Paris, des sommes ... les yeux de la tête, enfin! et ça ne
finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la,
quand même il faudrait dépenser pour ça cent ou deux cents francs.
Malgré les souhaits fervents que Grandet faisait pour la santé de sa
femme, dont la succession ouverte était une première mort pour lui;
malgré la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les
moindres volontés de la mère et de la fille étonnées; malgré les soins
les plus tendres prodigués par Eugénie, madame Grandet marcha rapidement
vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et dépérissait comme
dépérissent la plupart des femmes atteintes, à cet âge, par la maladie.
Elle était frêle autant que les feuilles des arbres en automne. Les
rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil
traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute
chrétienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822
éclatèrent particulièrement ses vertus, sa patience d'ange et son amour
pour sa fille; elle s'éteignit sans avoir laissé échapper la moindre
plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait
ici-bas que la douce compagne de sa froide vie, à laquelle ses derniers
regards semblaient prédire mille maux. Elle tremblait de laisser cette
brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde égoïste qui
voulait lui arracher sa toison, ses trésors.
--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans
le ciel, tu le sauras un jour.
Le lendemain de cette mort, Eugénie trouva de nouveaux motifs de
s'attacher à cette maison où elle était née, où elle avait tant
souffert, où sa mère venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la
croisée et la chaise à patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle
crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses
soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au
déjeuner; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures
entières; enfin il la couvait comme si elle eût été d'or. Le vieux
tonnelier se ressemblait si peu à lui-même, il tremblait tellement
devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, témoins de sa faiblesse,
l'attribuèrent à son grand âge, et craignirent ainsi quelque
affaiblissement dans ses facultés; mais le jour où la famille prit le
deuil, après le dîner auquel fut convié maître Cruchot, qui seul
connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.
--Ma chère enfant, dit-il à Eugénie lorsque la table fut ôtée et les
portes soigneusement closes, te voilà héritière de ta mère, et nous
avons de petites affaires à régler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?
--Oui.
--Est-il donc si nécessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon père?
--Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude où je
suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine.
--Oh! mon père.
--Hé! bien, il faut arranger tout cela ce soir.
--Que voulez-vous donc que je fasse?
--Mais, fifille, ça ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.
--Mademoiselle, monsieur votre père ne voudrait ni partager, ni vendre
ses biens, ni payer des droits énormes pour l'argent comptant qu'il peut
posséder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire
l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise
entre vous et monsieur votre père ...
--Cruchot, êtes-vous bien sûr de cela, pour en parler ainsi devant un
enfant?
--Laissez-moi dire, Grandet.
--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dépouiller.
N'est-ce pas, fifille?
--Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugénie
impatientée.
--Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous
renonceriez à la succession de madame votre mère, et laisseriez à votre
père l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous
assure la nue-propriété ...
--Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites, répondit Eugénie,
donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place où je dois signer.
Le père Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille
et l'acte, en éprouvant de si violentes émotions qu'il s'essuya quelques
gouttes de sueur venues sur son front.
--Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui coûtera gros à faire
enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement à la
succession de ta pauvre chère mère défunte, et t'en rapporter à moi pour
l'avenir, j'aimerais mieux ça. Je te ferais alors tous les mois une
bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de
messes que tu voudrais à ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein!
cent francs par mois, en livres?
--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon père.
--Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire
observer que vous vous dépouillez ...
--Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?
--Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'écria Grandet en prenant la
main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugénie, tu ne te dédiras
point, tu es une honnête fille, hein?
--Oh! mon père?...
Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras à l'étouffer.
--Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père; mais tu lui rends ce
qu'il t'a donné: nous sommes quittes. Voilà comment doivent se faire
les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis! Tu es une vertueuse
fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A
demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire épouvanté. Vous
verrez à bien préparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.
Le lendemain, vers midi, fut signée la déclaration par laquelle Eugénie
accomplissait elle-même sa spoliation. Cependant, malgré sa parole, à la
fin de la première année, le vieux tonnelier n'avait pas encore donné un
sou des cent francs par mois si solennellement promis à sa fille. Aussi,
quand Eugénie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empêcher de rougir;
il monta vivement à son cabinet, revint, et lui présenta environ le
tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu.
--Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu ça pour tes
douze cents francs?
--O mon père! vrai, me les donnez-vous?
--Je t'en rendrai autant l'année prochaine, dit-il en les lui jetant
dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques,
ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir spéculer sur le
sentiment de sa fille.
Néanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la nécessité
d'initier sa fille aux secrets du ménage. Pendant deux années
consécutives il lui fit ordonner en sa présence le menu de la maison, et
recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les
noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième année
il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, il les
avait si véritablement tournées chez elle en habitudes, qu'il lui laissa
sans crainte les clefs de la dépense, et l'institua la maîtresse au
logis.
Cinq ans se passèrent sans qu'aucun événement marquât dans l'existence
monotone d'Eugénie et de son père. Ce fut les mêmes actes constamment
accomplis avec la régularité chronométrique des mouvements de la vieille
pendule. La profonde mélancolie de mademoiselle Grandet n'était un
secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause,
jamais un mot prononcé par elle ne justifia les soupçons que toutes les
sociétés de Saumur formaient sur l'état du coeur de la riche héritière.
Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de
leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui
avaient appris à jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la
partie. Dans l'année 1827, son père, sentant le poids des infirmités fut
forcé de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui
disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot le notaire,
dont la probité lui était connue. Puis, vers la fin de cette année, le
bonhomme fut enfin, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une
paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par monsieur
Bergerin. En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le
monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra
plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pensée, comme dans
celle de toutes les femmes aimantes, l'amour était le monde entier, et
Charles n'était pas là. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour
son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont
l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne
contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler
entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute
plein d'or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour
avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. Il se
faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand
étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la
cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l'heure où
il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers,
ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes
jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le
faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu'elle plaçât en secret
elle-même les sacs d'argent les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât
la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu'elle
lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son
gilet, et qu'il tâtait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le
notaire, sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son
neveu le président si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins
et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de
Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés,
aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout en or et en argent
qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin
arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du
bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au
coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à lui et
roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait à
Nanon:
--Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir
les yeux, où toute sa vie s'était réfugiée, il les tournait aussitôt
vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille:
--Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui dénotait une sorte de
peur panique.
--Oui, mon père.
--Veille à l'or, mets de l'or devant moi.
Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures
entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment
où il commence à voir, contemple stupidement le même objet; et, comme à
un enfant, il lui échappait un sourire pénible.
--Ça me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa
figure une expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en
apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix,
des chandeliers, du bénitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa
loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des
lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un
épouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie.
Il appela Eugénie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle fût agenouillée
devant lui et qu'elle baignât de ses larmes une main déjà froide.
--Mon père, bénissez-moi.
--Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en
prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la
religion des avares.
Eugénie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant
que Nanon à qui elle pût jeter un regard avec la certitude d'être
entendue et comprise, Nanon, le seul être qui l'aimât pour elle et avec
qui elle pût causer de ses chagrins. La grande Nanon était une
providence pour Eugénie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une
humble amie. Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître
Cruchot qu'elle possédait trois cent mille livres de rente en
biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions placés en
trois pour cent à soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept
francs; plus deux millions en or et cent mille francs en écus, sans
compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens
allait à dix-sept millions.
--Où donc est mon cousin? se dit-elle.
Le jour où maître Cruchot remit à sa cliente l'état de la succession,
devenue claire et liquide, Eugénie resta seule avec Nanon, assises l'une
et l'autre de chaque côté de la cheminée de cette salle si vide, où tout
était souvenir, depuis la chaise à patins sur laquelle s'asseyait sa
mère jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.
--Nanon, nous sommes seules ...
--Oui, mademoiselle; et, si je savais où il est, ce mignon, j'irais de
mon pied le chercher.
--Il y a la mer entre nous, dit-elle.
Pendant que la pauvre héritière pleurait ainsi en compagnie de sa
vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle
composait tout l'univers, il n'était question de Nantes à Orléans que
des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes
fut de donner douze cents francs de rente viagère à Nanon, qui,
possédant déjà six cents autres francs, devint un riche parti. En moins
d'un mois, elle passa de l'état de fille à celui de femme sous la
protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nommé garde-général des terres
et propriétés de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses
contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle eût cinquante-neuf ans,
elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
avaient résisté aux attaques du temps. Grâce au régime de sa vie
monastique, elle narguait la vieillesse par un teint coloré, par une
santé de fer. Peut-être n'avait-elle jamais été aussi bien qu'elle le
fut au jour de son mariage. Elle eut les bénéfices de sa laideur, et
apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air
de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller.
--Elle est bon teint, disait le drapier.
--Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle
s'est conservée comme dans de la saumure, sous votre respect--Elle est
riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin.
En sortant du vieux logis, Nanon, qui était aimée de tout le voisinage,
ne reçut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se
rendre à la paroisse. Pour présent de noce, Eugénie lui donna trois
douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence,
parlait de sa maîtresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher
pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugénie, madame Cornoiller
eut désormais un bonheur égal pour elle à celui de posséder un mari.
Elle avait enfin une dépense à ouvrir, à fermer, des provisions à donner
le matin, comme faisait son défunt maître. Puis elle eut à régir deux
domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée de
raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle.
Cornoiller cumula les fonctions de garde et de régisseur. Il est inutile
de dire que la cuisinière et la femme de chambre choisies par Nanon
étaient de véritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre
serviteurs dont le dévouement était sans bornes. Les fermiers ne
s'aperçurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait sévèrement
établi les usages et coutumes de son administration, qui fut
soigneusement continuée par monsieur et madame Cornoiller.
*Ainsi va le monde* A trente ans, Eugénie ne connaissait encore aucune
des félicités de la vie. Sa pâle et triste enfance s'était écoulée
auprès d'une mère dont le coeur méconnu, froissé, avait toujours
souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mère plaignit sa
fille d'avoir à vivre, et lui laissa dans l'âme de légers remords et
d'éternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugénie était, pour
elle, un principe de mélancolie. Après avoir entrevu son amant pendant
quelques jours, elle lui avait donné son coeur entre deux baisers
furtivement acceptés et reçus; puis, il était parti, mettant tout un
monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son père, lui avait
presque coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs mêlées de
frêles espérances. Ainsi jusqu'alors elle s'était élancée vers le
bonheur en perdant ses forces, sans les échanger. Dans la vie morale,
aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une
respiration: l'âme a besoin d'absorber les sentiments d'une autre âme,
de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau
phénomène humain, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il
souffre, et dépérit. Eugénie commençait à souffrir. Pour elle, la
fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait
exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir.
L'amour lui expliquait l'éternité. Son coeur et l'Evangile lui
signalaient deux mondes à attendre. Elle se plongeait nuit et jour au
sein de deux pensées infinies, qui pour elle peut-être n'en faisaient
qu'une seule. Elle se retirait en elle-même, aimant, et se croyant
aimée. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trésors
n'étaient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le
coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus à son lit, mais
les bijoux rachetés à son père, étalés orgueilleusement sur une couche
de ouate dans un tiroir du bahut; mais le dé de sa tante duquel s'était
servi sa mère, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
travailler à une broderie, ouvrage de Pénélope, entrepris seulement pour
mettre à son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas
vraisemblable que mademoiselle Grandet voulût se marier durant son
deuil. Sa piété vraie était connue. Aussi la famille Cruchot, dont la
politique était sagement dirigée par le vieil abbé, se contenta-t-elle
de cerner l'héritière, en l'entourant des soins les plus affectueux.
Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une société
composée des plus chauds et des plus dévoués Cruchotins du pays qui
s'efforçaient de chanter les louanges de la maîtresse du logis sur tous
les tons. Elle avait le médecin ordinaire de sa chambre, son grand
aumônier, son chambellan, sa première dame d'atours, son premier
ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout
dire. L'héritière eût-elle désiré un porte-queue, on lui en aurait
trouvé un. C'était une reine, et la plus habilement adulée de toutes les
reines. La flatterie n'émane jamais des grandes âmes, elle est l'apanage
des petits esprits qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux
entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils
gravitent. La flatterie sous-entend un intérêt. Aussi les personnes qui
venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nommée
par elles mademoiselle de Froidfond, réussissaient-elles
merveilleusement à l'accabler de louanges. Ce concert d'éloges, nouveaux
pour Eugénie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque
grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien à
entendre vanter sa beauté, que si quelque nouveau venu l'eût trouvée
laide, ce reproche lui aurait été beaucoup plus sensible alors que huit
ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait
secrètement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrés à se
laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs.
Monsieur le président de Bonfons était le héros de ce petit cercle, où
son esprit, sa personne, son instruction, son amabilité sans cesse
étaient vantés. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait
beaucoup augmenté sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille
francs de rente et se trouvait enclavé, comme tous les biens des
Cruchot, dans les vastes domaines de l'héritière.
--Savez-vous, mademoiselle, disait un habitué, que les Cruchot ont à eux
quarante mille livres de rente.
--Et leurs économies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de
Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernièrement offrir à
monsieur Cruchot deux cent mille francs de son étude. Il doit la vendre,
s'il peut être nommé juge de paix.
--Il veut succéder à monsieur de Bonfons dans la présidence du tribunal,
et prend ses précautions, répondit madame d'Orsonval; car monsieur le
président deviendra conseiller, puis président à la Cour, il a trop de
moyens pour ne pas arriver.
--Oui, c'est un homme bien distingué, disait un autre. Ne trouvez-vous
pas, mademoiselle? Monsieur le président avait tâché de se mettre en
harmonie avec le rôle qu'il voulait jouer. Malgré ses quarante ans,
malgré sa figure brune et rébarbative, flétrie comme le sont presque
toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme,
badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de
Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le
jabot à gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du
genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière, et lui
disait: Notre chère Eugénie! Enfin, hormis le nombre des personnages,
en remplaçant le loto par le whist, et en supprimant les figures de
monsieur et de madame Grandet, la scène, par laquelle commence cette
histoire, était à peu près la même que par le passé. La meute
poursuivait toujours Eugénie et ses millions; mais la meute plus
nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles
fût arrivé du fond des Indes, il eût donc retrouvé les mêmes personnages
et les mêmes intérêts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugénie était
parfaite de grâce et de bonté, persistait à tourmenter les Cruchot. Mais
alors, comme autrefois, la figure d'Eugénie eût dominé le tableau;
comme autrefois, Charles eût encore été là le souverain. Néanmoins il y
avait un progrès. Le bouquet présenté jadis à Eugénie aux jours de sa
fête par le président était devenu périodique. Tous les soirs il
apportait à la riche héritière un gros et magnifique bouquet que madame
Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secrètement
dans un coin de la cour, aussitôt les visiteurs partis. Au commencement
du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des
Cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond, dont la maison
ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par
un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la
pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de dédain d'Eugénie
pour une approbation, elle allait disant que le mariage de monsieur le
président Cruchot n'était pas aussi avancé qu'on le croyait.
--Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne
paraît pas plus âgé que ne l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a
des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France,
et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
sais de science certaine que le père Grandet, en réunissant tous ses
biens à la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il était malin, le bonhomme.
--Comment, Nanon, dit un soir Eugénie en se couchant, il ne m'écrira pas
une fois en sept ans?...
Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune
aux Indes. Sa pacotille s'était d'abord très bien vendue. Il avait
réalisé promptement une somme de six mille dollars. Le baptême de la
Ligne lui fit perdre beaucoup de préjugés; il s'aperçut que le meilleur
moyen d'arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales,
aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc
sur les côtes d'Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son
commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses à
échanger sur les divers marchés où l'amenaient ses intérêts. Il porta
dans les affaires une activité qui ne lui laissait aucun moment de
libre. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans tout
l'éclat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante
encore que celle d'où il était tombé. A force de rouler à travers les
hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses idées se
modifièrent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur
le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui
était vertu dans un autre. Au contact perpétuel des intérêts, son coeur
se refroidit, se contracta, se dessécha. Le sang des Grandet ne faillit
point à sa destinée. Charles devint dur, âpre à la curée. Il vendit des
Chinois, des Nègres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes;
il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le
rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors à
Saint-Thomas acheter à vil prix les marchandises volées par les pirates,
et les portait sur les places où elles manquaient. Si la noble et pure
figure d'Eugénie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image
de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il
attribua ses premiers succès à la magique influence des voeux et des
prières de cette douce fille; plus tard, les Négresses, les
Mulâtresses, les Blanches, les Javanaises, les Almées, ses orgies de
toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays
effacèrent complètement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la
maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait
seulement du petit jardin encadré de vieux murs, parce que là sa
destinée hasardeuse avait commencé; mais il reniait sa famille: son
oncle était un vieux chien qui lui avait filouté ses bijoux; Eugénie
n'occupait ni son coeur ni ses pensées, elle occupait une place dans ses
affaires comme créancière d'une somme de six mille francs. Cette
conduite et ces idées expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les
Indes, à Saint-Thomas, à la côte d'Afrique, à Lisbonne et aux
Etats-Unis, le spéculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom,
le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer
partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, résolu de faire
fortune _quibuscumque viis_, se dépêche d'en finir avec l'infamie pour
rester honnête homme pendant le restant de ses jours. Avec ce système,
sa fortune fut rapide et brillante. En 1827 donc il revenait à Bordeaux,
sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant à une maison de commerce
royaliste. Il possédait dix-neuf mille francs en trois tonneaux de
poudre d'or bien cerclés, desquels il comptait tirer sept ou huit pour
cent en les monnayant à Paris. Sur ce brick, se trouvait également un
gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur
d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'épouser une femme à
la mode, et dont la fortune était aux îles. Pour réparer les
prodigalités de madame d'Aubrion, il était allé réaliser ses propriétés.
Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion-de-Busch, dont le
dernier Captal mourut avant 1789, réduits à une vingtaine de mille
livres de rente, avaient une fille assez laide que la mère voulait
marier sans dot, sa fortune lui suffisant à peine pour vivre à Paris.
C'était une entreprise dont le succès eût semblé problématique à tous
les gens du monde malgré l'habileté qu'ils prêtent aux femmes à la mode.
Aussi madame d'Aubrion elle-même désespérait-elle presque, en voyant sa
fille, d'en embarrasser qui que ce fût, fût-ce même un homme ivre de
noblesse. Mademoiselle d'Aubrion était une demoiselle longue comme
l'insecte, son homonyme, maigre, fluette, à bouche dédaigneuse, sur
laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent à l'état
normal, mais complétement rouge après les repas, espèce de phénomène
végétal plus désagréable au milieu d'un visage pâle et ennuyé que dans
tout autre. Enfin, elle était telle que pouvait la désirer une mère de
trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des prétentions. Mais,
pour contre-balancer de tels désavantages, la marquise d'Aubrion avait
donné à sa fille un air très distingué, l'avait soumise à une hygiène
qui maintenait provisoirement le nez à un ton de chair raisonnable, lui
avait appris l'art de se mettre avec goût, l'avait dotée de jolies
manières, lui avait enseigné ces regards mélancoliques qui intéressent
un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement
cherché; elle lui avait montré la manoeuvre du pied, pour l'avancer à
propos et en faire admirer la petitesse, au moment où le nez avait
l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tiré de sa fille un parti
très satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de
robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset à haute pression,
elle avait obtenu des produits féminins si curieux que, pour
l'instruction des mères, elle aurait dû les déposer dans un musée.
Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait précisément
se lier avec lui. Plusieurs personnes prétendent même que, pendant la
traversée, la belle madame d'Aubrion ne négligea aucun moyen de capturer
un gendre si riche. En débarquant à Bordeaux, au mois de juin 1827,
monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logèrent ensemble
dans le même hôtel et partirent ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion
était criblé d'hypothèques, Charles devait le libérer. La mère avait
déjà parlé du bonheur qu'elle aurait de céder son rez-de-chaussée à son
gendre et à sa fille. Ne partageant pas les préjugés de monsieur
d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis à Charles Grandet d'obtenir
du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet,
à porter le nom d'Aubrion, à en prendre les armes, et à succéder,
moyennant la constitution d'un majorat de trente-six mille livres de
rente, à Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion.
En réunissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant
des sinécures, on pourrait réunir cent et quelques mille livres de rente
à l'hôtel d'Aubrion.
--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que
l'on va à la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre,
on devient tout ce qu'on veut être, disait-elle à Charles. Ainsi vous
serez, à votre choix, maître des requêtes au conseil d'Etat, préfet,
secrétaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion,
ils se connaissent depuis l'enfance.
Enivré d'ambition par cette femme, Charles avait caressé, pendant la
traversée, toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main
habile, et sous forme de confidences versées de coeur à coeur. Croyant les
affaires de son père arrangées par son oncle, il se voyait ancré tout à
coup dans le faubourg Saint-Germain, où tout le monde voulait alors
entrer, et où, à l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il
reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en
Brézé. Ebloui par la prospérité de la Restauration qu'il avait laissée
chancelante, saisi par l'éclat des idées aristocratiques, son enivrement
commencé sur le vaisseau se maintint à Paris où il résolut de tout faire
pour arriver à la haute position que son égoïste belle-mère lui faisait
entrevoir. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans
l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du
monde, Annette conseilla vivement à son ancien ami de contracter cette
alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises
ambitieuses. Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle
laide et ennuyeuse à Charles, que le séjour des Indes avait rendu très
séduisant: son teint avait bruni, ses manières étaient devenues
décidées, hardies, comme le sont celles des hommes habitués à trancher,
à dominer, à réussir. Charles respira plus à l'aise dans Paris, en
voyant qu'il pouvait y jouer un rôle. Des Grassins, apprenant son
retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler
des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les
dettes de son père. Il trouva Charles en conférence avec le joaillier
auquel il avait commandé des bijoux pour la corbeille de mademoiselle
d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgré les magnifiques
diamants que Charles avait rapportés des Indes, les façons,
l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune ménage allaient
encore à plus de deux cent mille francs. Charles reçut des Grassins,
qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme à la mode,
qui, dans les Indes, avait tué quatre hommes en différents duels.
Monsieur des Grassins était déjà venu trois fois, Charles l'écouta
froidement; puis il lui répondit, sans l'avoir bien compris:
--Les affaires de mon père ne sont pas les miennes. Je vous suis obligé,
monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne
saurais profiter. Je n'ai pas ramassé presque deux millions à la sueur
de mon front pour aller les flanquer à la tête des créanciers de mon
père.
--Et si monsieur votre père était, d'ici à quelques jours, déclaré en
faillite?
--Monsieur, d'ici à quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion.
Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indifférent. D'ailleurs,
vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de
rente, son père n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant
poliment le sieur des Grassins vers la porte.
Au commencement du mois d'août de cette année, Eugénie était assise sur
le petit banc de bois où son cousin lui avait juré un éternel amour, et
où elle venait déjeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se
complaisait en ce moment, par la plus fraîche, la plus joyeuse matinée,
à repasser dans sa mémoire les grands, les petits événements de son
amour, et les catastrophes dont il avait été suivi. Le soleil éclairait
le joli pan de mur tout fendillé, presque en ruines, auquel il était
défendu de toucher, de par la fantasque héritière, quoique Cornoiller
répétât souvent à sa femme qu'on serait écrasé dessous quelque jour. En
ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre à madame
Cornoiller, qui vint au jardin en criant:
--Mademoiselle, une lettre!
Elle la donna à sa maîtresse en lui disant:
--C'est-y celle que vous attendez?
Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugénie qu'ils
retentirent réellement entre les murailles de la cour et du jardin.
--Paris! C'est de lui. Il est revenu.
Eugénie pâlit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop
vivement pour pouvoir la décacheter et la lire. La grande Nanon resta
debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'échapper
comme une fumée par les crevasses de son brun visage.
--Lisez donc, mademoiselle ...
--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est allé par
Saumur?
--Lisez, vous le saurez.
Eugénie décacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la
maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa.
«Ma chère cousine ... »
--Je ne suis plus Eugénie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra.
«Vous ... »
--Il me disait _tu_!
Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes
lui vinrent aux yeux.
--Est-il mort? demanda Nanon.
--Il n'écrirait pas, dit Eugénie.
Elle lut toute la lettre que voici.
«Ma chère cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le
succès de mes entreprises. Vous m'avez porté bonheur, je suis revenu
riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de
ma tante viennent de m'être apprises par monsieur des Grassins. La mort
de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succéder.
J'espère que vous êtes aujourd'hui consolée. Rien ne résiste au temps,
je l'éprouve. Oui, ma chère cousine, malheureusement pour moi, le moment
des illusions est passé. Que voulez-vous! En voyageant à travers de
nombreux pays, j'ai réfléchi sur la vie. D'enfant que j'étais au départ,
je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense à bien des choses
auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous êtes libre, ma cousine, et
je suis libre encore; rien n'empêche, en apparence, la réalisation de
nos petits projets; mais j'ai trop de loyauté dans le caractère pour
vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oublié que je ne
m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues
traversées du petit banc de bois ... »
Eugénie se leva comme si elle eût été sur des charbons ardents, et alla
s'asseoir sur une des marches de la cour.
«... du petit banc de bois où nous nous sommes juré de nous aimer
toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et
de la nuit où vous m'avez rendu, par votre délicate obligeance, mon
avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me
suis dit que vous pensiez toujours à moi comme je pensais souvent à
vous, à l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regardé les nuages à
neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une
amitié sacrée pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit,
en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait à toutes les idées
que je me suis formées sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une
chimère. Aujourd'hui mon expérience me dit qu'il faut obéir à toutes les
lois sociales et réunir toutes les convenances voulues par le monde en
se mariant. Or, déjà se trouve entre nous une différence d'âge qui,
peut-être, influerait plus sur votre avenir, ma chère cousine, que sur
le mien. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre éducation, ni
de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris,
et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultérieurs. Il entre
dans mes plans de tenir un grand état de maison, de recevoir beaucoup de
monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et
tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma
situation; il vous appartient de la connaître, et vous avez le droit de
la juger. Aujourd'hui je possède quatre-vingt mille livres de rentes.
Cette fortune me permet de m'unir à la famille d'Aubrion, dont
l'héritière, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son
nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa
Majesté, et une position des plus brillantes.
Je vous avouerai, ma chère cousine, que je n'aime pas le moins du monde
mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure à mes enfants
une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables:
de jour en jour, les idées monarchiques reprennent faveur. Donc,
quelques années plus tard, mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un
majorat de quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat
telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons à nos
enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose
l'état de mon coeur, de mes espérances et de ma fortune. Il est possible
que de votre côté vous ayez oublié nos enfantillages après sept années
d'absence; mais moi, je n'ai oublié ni votre indulgence, ni mes paroles;
je me souviens de toutes, même des plus légèrement données, et
auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant
un coeur moins jeune et moins probe, ne songerait même pas. En vous
disant que je ne pense qu'à faire un mariage de convenance, et que je me
souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre
entièrement à votre discrétion, vous rendre maîtresse de mon sort, et
vous dire que, s'il faut renoncer à mes ambitions sociales, je me
contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez
offert de si touchantes images ... »
--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Toûn!--Toûn, ta, ti.--
Tinn, ta, ta ..., etc., avait chanté Charles Grandet sur l'air de _Non
più andrai_, en signant:
«Votre dévoué cousin,