Charles. »

--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procédés, se dit-il. Et il avait

cherché le mandat, et il avait ajouté ceci:

«P.S. Je joins à ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit

mille francs à votre ordre, et payable en or, comprenant intérêts et

capital de la somme que vous avez eu la bonté de me prêter. J'attends de

Bordeaux une caisse où se trouvent quelques objets que vous me

permettrez de vous offrir en témoignage de mon éternelle reconnaissance.

Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette à l'hôtel d'Aubrion,

rue Hillerin-Bertin. »

--Par la diligence! dit Eugénie. Une chose pour laquelle j'aurais donné

mille fois ma vie!

Epouvantable et complet désastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni

un cordage, ni une planche sur le vaste océan des espérances. En se

voyant abandonnées, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras

d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'échafaud ou

dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime est

une sublime passion qui impose à la Justice humaine. D'autres femmes

baissent la tête et souffrent en silence; elles vont mourantes et

résignées, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au

dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,

l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment

d'Eugénie après avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au

ciel, en pensant aux dernières paroles de sa mère, qui, semblable à

quelques mourants, avait projeté sur l'avenir un coup d'oeil pénétrant,

lucide; puis, Eugénie se souvenant de cette mort et de cette vie

prophétique, mesura d'un regard toute sa destinée. Elle n'avait plus

qu'à déployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prières jusqu'au

jour de sa délivrance.

--Ma mère avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.

Elle vint à pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude,

elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de

son cousin dans ce vieux salon gris, sur la cheminée duquel était

toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins à

son déjeuner, ainsi que du sucrier de vieux Sèvres. Cette matinée devait

être solennelle et pleine d'événements pour elle. Nanon lui annonça le

curé de la paroisse. Ce curé, parent des Cruchot, était dans les

intérêts du président de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abbé

l'avait déterminé à parler à mademoiselle Grandet, dans un sens purement

religieux, de l'obligation où elle était de contracter mariage. En

voyant son pasteur, Eugénie crut qu'il venait chercher les mille francs

qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit à Nanon de les aller

chercher; mais le curé se prit à sourire.

--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille à

laquelle toute la ville de Saumur s'intéresse, et qui, faute de charité

pour elle-même, ne vit pas chrétiennement.

--Mon Dieu! monsieur le curé, vous me trouvez dans un moment où il

m'est impossible de songer à mon prochain, je suis tout occupée de moi.

Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a

un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments

assez féconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les

tarir.

--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous

occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous

n'avez que deux voies à suivre, ou quitter le monde ou en suivre les

lois. Obéir à votre destinée terrestre ou à votre destinée céleste.

--Ah! votre voix me parle au moment où je voulais entendre une voix.

Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et

vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.

--Il est nécessaire, ma fille, de longtemps réfléchir à ce violent

parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.

--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le curé, dit-elle

avec une effrayante vivacité.

--La mort! mais vous avez de grandes obligations à remplir envers la

Société, mademoiselle. N'êtes-vous donc pas la mère des pauvres auxquels

vous donnez des vêtements, du bois en hiver et du travail en été? Votre

grande fortune est un prêt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement

acceptée ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'égoïsme;

quant à rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,

pourriez-vous gérer seule votre immense fortune? vous la perdriez

peut-être. Vous auriez bientôt mille procès, et vous seriez engarriée en

d'inextricables difficultés. Croyez votre pasteur: un époux vous est

utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donné. Je vous parle

comme à une ouaille chérie. Vous aimez trop sincèrement Dieu pour ne pas

faire votre salut au milieu du monde, dont vous êtes un des plus beaux

ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.

En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amenée

par la vengeance et par un grand désespoir.

--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le curé. Je me tais, je

venais vous parler d'affaires, et je vois que vous êtes en grande

conférence.

--Madame, dit le curé, je vous laisse le champ libre.

--Oh! monsieur le curé, dit Eugénie, revenez dans quelques instants,

votre appui m'est en ce moment bien nécessaire.

--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.

--Que voulez-vous dire? demandèrent mademoiselle Grandet et le curé.

--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec

mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa

poche.

Eugénie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter à

l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père.

--Eh! bien, madame, répondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit

dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le

curé, vous savez qu'il est mon directeur.

--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'écrit. Lisez.

Eugénie lut la lettre suivante:

«Ma chère femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est à Paris

depuis un mois ... »

--Un mois! se dit Eugénie en laissant tomber sa main.

Après une pause, elle reprit la lettre.

«... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler à

ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et

que tous les bans soient publiés ... »

--Il m'écrivait donc au moment où ... se dit Eugénie. Elle n'acheva pas,

elle ne s'écria pas comme une Parisienne: «Le polisson!»Mais pour

ne pas être exprimé, le mépris n'en fut pas moins complet.

«... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera

pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des

soins que son oncle et moi nous avons donnés aux affaires de son père,

et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les

créanciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il

pas eu le front de me répondre, à moi qui, pendant cinq ans, me suis

dévoué nuit et jour à ses intérêts et à son honneur, que _les affaires

de son père n'étaient pas les siennes_. Un agréé serait en droit de lui

demander trente à quarante mille francs d'honoraires, à un pour cent sur

la somme des créances. Mais, patience, il est bien légitimement dû douze

cent mille francs aux créanciers, et je vais faire déclarer son père en

faillite. Je me suis embarqué dans cette affaire sur la parole de ce

vieux caïman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la

famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur,

le mien m'intéresse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux

créanciers. Néanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugénie, à

l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pensé,

pour agir sans que tu lui aies parlé de cette affaire ... »

Là, Eugénie rendit froidement la lettre sans l'achever.

--Je vous remercie, dit-elle à madame des Grassins, _nous verrons cela_ ...

--En ce moment, vous avez toute la voix de défunt votre père, dit madame

des Grassins.

--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or à nous compter, lui dit

Nanon.

--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame

Cornoiller.

--Monsieur le curé, dit Eugénie avec un noble sang-froid que lui donna

la pensée qu'elle allait exprimer, serait-ce pécher que de demeurer en

état de virginité dans le mariage?

--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous

voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le célèbre

Sanchez, je pourrai vous le dire demain.

Le curé partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son père

et y passa la journée seule, sans vouloir descendre à l'heure du dîner,

malgré les instances de Nanon. Elle parut le soir, à l'heure où les

habitués de son cercle arrivèrent. Jamais le salon des Grandet n'avait

été aussi plein qu'il le fut pendant cette soirée. La nouvelle du retour

et de la sotte trahison de Charles avait été répandue dans toute la

ville. Mais quelque attentive que fût la curiosité des visiteurs, elle

ne fut point satisfaite. Eugénie, qui s'y était attendue, ne laissa

percer sur son visage calme aucune des cruelles émotions qui

l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour répondre à ceux qui

voulurent lui témoigner de l'intérêt par des regards ou des paroles

mélancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la

politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs

quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups

de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment où

l'assemblée se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de

théâtre qui retentit dans Saumur, de là dans l'arrondissement et dans

les quatre préfectures environnantes.

--Restez, monsieur le président, dit Eugénie à monsieur de Bonfons en

lui voyant prendre sa canne.

A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemblée qui

ne se sentit ému. Le président pâlit et fut obligé de s'asseoir.

--Au président les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.

--C'est clair, le président de Bonfons épouse mademoiselle Grandet,

s'écria madame d'Orsonval.

--Voilà le meilleur coup de la partie, dit l'abbé.

--C'est un beau _schleem_, dit le notaire.

Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'héritière

montée sur ses millions, comme sur un piédestal. Le drame commencé

depuis neuf ans se dénouait. Dire, en face de tout Saumur, au président

de rester, n'était-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son

mari. Dans les petites villes, les convenances sont si sévèrement

observées, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle

des promesses.

--Monsieur le président, lui dit Eugénie d'une voix émue quand ils

furent seuls, je sais ce qui vous plaît en moi. Jurez de me laisser

libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le

mariage vous donne sur moi, et ma main est à vous. Oh! reprit-elle en

le voyant se mettre à ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas

vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible.

L'amitié sera le seul sentiment que je puisse accorder à mon mari: je

ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne

posséderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service.

--Vous me voyez prêt à tout, dit le président.

--Voici douze cent mille francs, monsieur le président, dit-elle en

tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non

pas cette nuit, mais à l'instant même. Rendez-vous chez monsieur des

Grassins, sachez-y le nom de tous les créanciers de mon oncle,

rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et

intérêts à cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu'à celui du

remboursement, enfin veillez à faire faire une quittance générale et

notariée, bien en forme Vous êtes magistrat, je ne me fie qu'à vous en

cette affaire. Vous êtes un homme loyal, un galant homme; je

m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de

la vie à l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle

indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes

presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.

Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie

et d'angoisse.

--Je serai votre esclave! lui dit-il.

--Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un

regard froid, vous la porterez avec tous les titres à mon cousin Grandet

et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma

parole.

Le président comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet à un dépit

amoureux; aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus

grande promptitude, afin qu'il n'arrivât aucune réconciliation entre les

deux amants.

Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugénie tomba sur son fauteuil et

fondit en larmes. Tout était consommé. Le président prit la poste, et se

trouvait à Paris le lendemain soir. Dans la matinée du jour qui suivit

son arrivée, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les

créanciers en l'Etude du notaire où étaient déposés les titres, et chez

lequel pas un ne faillit à l'appel. Quoique ce fussent des créanciers,

il faut leur rendre justice: ils furent exacts. Là, le président de

Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les

intérêts dus. Le payement des intérêts fut pour le commerce parisien un

des événements les plus étonnants de l'époque. Quand la quittance fut

enregistrée et des Grassins payé de ses soins par le don d'une somme de

cinquante mille francs que lui avait allouée Eugénie, le président se

rendit à l'hôtel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment où il rentrait

dans son appartement, accablé par son beau-père. Le vieux marquis venait

de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous

les créanciers de Guillaume Grandet seraient soldés.

Le président lui remit d'abord la lettre suivante.

«MON COUSIN, monsieur le président de Bonfons s'est chargé de vous

remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle

par laquelle je reconnais les avoir reçues de vous. On m'a parlé de

faillite!... J'ai pensé que le fils d'un failli ne pouvait peut-être pas

épouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jugé de

mon esprit et de mes manières: je n'ai sans doute rien du monde, je

n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner

les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les

conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours.

Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que

l'honneur de votre père. Adieu, vous aurez toujours une fidèle amie dans

votre cousine,

Eugénie Grandet · 第 8 / 9 题