--Vous avez mille pièces cette année, mon père? dit Eugénie.

--Oui, _fifille_.

Ce mot était l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.

--Cela fait deux cent mille pièces de vingt sous.

--Oui, mademoiselle Grandet.

--Eh! bien, mon père, vous pouvez facilement secourir Charles.

L'étonnement, la colère, la stupéfaction de Balthazar en apercevant le

_Mane-Tekel-Pharès_ ne sauraient se comparer au froid courroux de

Grandet qui, ne pensant plus à son neveu, le retrouvait logé au coeur et

dans les calculs de sa fille.

--Ah! çà, depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout

y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des dragées, de

faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-là. Je

sais, à mon âge, comment je dois me conduire, peut-être! D'ailleurs je

n'ai de leçons à prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour

mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas à y fourrer

le nez. Quant à toi, Eugénie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne

m'en parle plus, sinon je t'envoie à l'abbaye de Noyers avec Nanon voir

si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. Où est-il

donc, ce garçon, est-il descendu?

--Non, mon ami, répondit madame Grandet.

--Eh! bien, que fait-il donc?

--Il pleure son père, répondit Eugénie.

Grandet regarda sa fille sans trouver un mot à dire. Il était un peu

père, lui. Après avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta

promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds

publics. Ses deux mille arpents de forêt coupés à blanc lui avaient

donné six cent mille francs; en joignant à cette somme l'argent de ses

peupliers, ses revenus de l'année dernière et de l'année courante, outre

les deux cent mille francs du marché qu'il venait de conclure, il

pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent à

gagner en peu de temps sur les rentes, qui étaient à 80 francs, le

tentaient. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son

frère était annoncée, en entendant, sans les écouter, les gémissements

de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son maître à

descendre: le dîner était servi. Sous la voûte et à la dernière marche

de l'escalier, Grandet disait en lui-même:

--Puisque je toucherai mes intérêts à huit, je ferai cette affaire. En

deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en

bon or.

--Eh! bien, où donc est mon neveu?

--Il dit qu'il ne veut pas manger, répondit Nanon. Ca n'est pas sain.

--Autant d'économisé, lui répliqua son maître.

--Dame, _voui_, dit-elle.

--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du

bois.

Le dîner fut étrangement silencieux.

--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut ôtée, il faut que

nous prenions le deuil.

--En vérité, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour

dépenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.

--Mais le deuil d'un frère est indispensable, et l'Eglise nous ordonne

de ...

--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crêpe, cela

me suffira.

Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la première fois dans

sa vie, ses généreux penchants endormis, comprimés, mais subitement

éveillés, étaient à tout moment froissés. Cette soirée fut semblable en

apparence à mille soirées de leur existence monotone, mais ce fut certes

la plus horrible. Eugénie travailla sans lever la tête, et ne se servit

point du nécessaire que Charles avait dédaigné la veille. Madame Grandet

tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,

abîmé dans des calculs dont les résultats devaient, le lendemain,

étonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-là, visiter la famille. En ce

moment, la ville entière retentissait du tour de force de Grandet, de la

faillite de son frère et de l'arrivée de son neveu. Pour obéir au besoin

de bavarder sur leurs intérêts communs, tous les propriétaires de

vignobles des hautes et moyennes sociétés de Saumur étaient chez

monsieur des Grassins, où se fulminèrent de terribles imprécations

contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la

seule voix qui se fît entendre sous les planchers grisâtres de la salle.

--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents

blanches et grosses comme des amandes pelées.

--Ne faut rien user, répondit Grandet en se réveillant de ses

méditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,

voguait sur cette longue nappe d'or.

--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir à mon neveu pour tout le monde, et

voir s'il veut prendre quelque chose.

Madame Grandet resta sur le palier du premier étage pour entendre la

conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.

Eugénie, plus hardie que sa mère, monta deux marches.

--Hé! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est

naturel. Un père est un père. Mais faut prendre notre mal en patience.

Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,

voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin?

Le vin ne coûte rien à Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes

une tasse de thé.

--Mais, dit Grandet en continuant, vous êtes sans lumière. Mauvais,

mauvais! faut voir clair à ce que l'on fait. Grandet marcha vers la

cheminée.

--Tiens! s'écria-t-il, voilà de la bougie. Où diable a-t-on pêché de la

bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des

oeufs à ce garçon-là.

En entendant ces mots, la mère et la fille rentrèrent dans leurs

chambres et se fourrèrent dans leurs lits avec la célérité de souris

effrayées qui rentrent dans leurs trous.

--Madame Grandet, vous avez donc un trésor? dit l'homme en entrant dans

la chambre de sa femme.

--Mon ami, je fais mes prières, attendez, répondit d'une voix altérée la

pauvre mère.

--Que le diable emporte ton bon Dieu! répliqua Grandet en grommelant.

Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour

eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle,

où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique

et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à

miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'édifice social est

appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une

transition peu redoutée. L'avenir, qui nous attendait par delà le

requiem, a été transposé dans le présent. Arriver _per fas et nefas_ au

paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son

coeur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on

souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la

pensée générale! pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les

lois, qui demandent au législateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:

Que penses-tu? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au

peuple, que deviendra le pays?

--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.

--Mon ami, je prie pour toi.

--Très bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.

La pauvre femme s'endormit comme l'écolier qui, n'ayant pas appris ses

leçons, craint de trouver à son réveil le visage irrité du maître. Au

moment où, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien

entendre, Eugénie se coula près d'elle, en chemise, pieds nus, et vint

la baiser au front.

--Oh! bonne mère, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi.

--Non, il t'enverrait à Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.

--Entends-tu, maman?

--Quoi?

--Hé! bien, _il_ pleure toujours.

--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau

est humide.

Ainsi se passa la journée solennelle qui devait peser sur toute la vie

de la riche et pauvre héritière dont le sommeil ne fut plus aussi

complet ni aussi pur qu'il l'avait été jusqu'alors. Assez souvent

certaines actions de la vie humaine paraissent, littéralement parlant,

invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet

presque toujours de répandre sur nos déterminations spontanées une sorte

de lumière psychologique, en n'expliquant pas les raisons

mystérieusement conçues qui les ont nécessitées? Peut-être la profonde

passion d'Eugénie devrait-elle être analysée dans ses fibrilles les plus

délicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie,

et influença toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les

dénouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches

qui soudent secrètement un fait à un autre dans l'ordre moral. Ici donc

le passé d'Eugénie servira, pour les observateurs de la nature humaine,

de garantie à la naïveté de son irréflexion et à la soudaineté des

effusions de son âme. Plus sa vie avait été tranquille, plus vivement la

pitié féminine, le plus ingénieux des sentiments, se déploya dans son

âme. Aussi, troublée par les événements de la journée, s'éveilla-t-elle,

à plusieurs reprises, pour écouter son cousin, croyant en avoir entendu

les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantôt elle

le voyait expirant de chagrin, tantôt elle le rêvait mourant de faim.

Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation.

Aussitôt elle se vêtit, et accourut au petit jour, d'un pied léger,

auprès de son cousin qui avait laissé sa porte ouverte. La bougie avait

brûlé dans la bobèche du flambeau. Charles, vaincu par la nature,

dormait habillé, assis dans un fauteuil, la tête renversée sur le lit;

il rêvait comme rêvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugénie put

pleurer à son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbré

par la douleur, ces yeux gonflés par les larmes, et qui tout endormis

semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la

présence d'Eugénie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.

--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant évidemment ni l'heure qu'il

était ni le lieu où il se trouvait.

--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru

que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous

vous fatiguez en restant ainsi.

--Cela est vrai.

--Hé! bien, adieu.

Elle se sauva, honteuse et heureuse d'être venue. L'innocence ose seule

de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le

Vice. Eugénie, qui, près de son cousin, n'avait pas tremblé, put à peine

se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante

vie avait cessé tout à coup, elle raisonna, se fit mille reproches.

Quelle idée va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'était

précisément ce qu'elle désirait le plus de lui voir croire. L'amour

franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel événement

pour cette jeune fille solitaire, d'être ainsi entrée furtivement chez

un jeune homme! N'y a-t-il pas des pensées, des actions qui, en amour,

équivalent, pour certaines âmes, à de saintes fiançailles! Une heure

après, elle entra chez sa mère, et l'habilla suivant son habitude. Puis

elles vinrent s'asseoir à leurs places devant la fenêtre et attendirent

Grandet avec cette anxiété qui glace le coeur ou l'échauffe, le serre ou

le dilate suivant les caractères, alors que l'on redoute une scène, une

punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques

l'éprouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux

qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme

descendit, mais il parla d'un air distrait à sa femme, embrassa Eugénie,

et se mit à table sans paraître penser à ses menaces de la veille.

--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gênant.

--Monsieur, il dort, répondit Nanon.

--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton

goguenard.

Cette clémence insolite, cette amère gaieté frappèrent madame Grandet

qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-être

est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou,

dans la Bretagne, le mot bonhomme, déjà souvent employé pour désigner

Grandet, est décerné aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,

aussitôt qu'ils sont arrivés à un certain âge. Ce titre ne préjuge rien

sur la mansuétude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses

gants, et dit:

--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.

--Eugénie, ton père a décidément quelque chose.

En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux

calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à

ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante

réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain

est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et

veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance

humaine mise au service de la personnalité. Il ne s'appuie que sur deux

sentiments: l'amour-propre et l'intérêt; mais l'intérêt étant en

quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation

continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux

parties d'un même tout, l'égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse

curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tient

par un fil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments

humains, en les résumant tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir

social se résoudra sans argent? Grandet avait bien réellement quelque

chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme

chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les

autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui,

n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit

de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh!

qui a bien compris l'agneau paisiblement couché aux pieds de Dieu, le

plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur

avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifiées? Cet agneau,

l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange

et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain.

Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours: de

là, sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens,

pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer,

espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de

sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur.

Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort

sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient

être placés pour trois ans, il n'avait plus qu'à gérer ses biens, il

fallait donc un aliment à son activité malicieuse et il l'avait trouvé

dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à

pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et

se montrer excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait

pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être

comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une

partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient

nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé

de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir même la comédie

dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il

lui en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses

d'avare, serments d'amour* En l'absence de son père, Eugénie eut le

bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aimé cousin,

d'épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l'une des

sublimes supériorités de la femme, la seule qu'elle veuille faire

sentir, la seule qu'elle pardonne à l'homme de lui laisser prendre sur

lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son

cousin; savoir s'il dormait, s'il se réveillait; puis, quand il se

leva, la crème, le café, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre,

tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l'objet de quelque

soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit

que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint

jusqu'à la porte.

--Mon cousin?

--Ma cousine.

--Voulez-vous déjeuner dans la salle ou dans votre chambre?

--Où vous voudrez.

--Comment vous trouvez-vous?

--Ma chère cousine, j'ai honte d'avoir faim.

Cette conversation à travers la porte était pour Eugénie tout un épisode

de roman.

--Eh! bien, nous vous apporterons à déjeuner dans votre chambre, afin

de ne pas contrarier mon père. Elle descendit dans la cuisine avec la

légèreté d'un oiseau.

--Nanon, va donc faire sa chambre.

Cet escalier si souvent monté, descendu, où retentissait le moindre

bruit, semblait à Eugénie avoir perdu son caractère de vétusté; elle le

voyait lumineux, il parlait, il était jeune comme elle, jeune comme son

amour auquel il servait. Enfin sa mère, sa bonne et indulgente mère,

voulut bien se prêter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre

de Charles fut faite, elles allèrent toutes deux tenir compagnie au

malheureux: la charité chrétienne n'ordonnait-elle pas de le consoler?

Ces deux femmes puisèrent dans la religion bon nombre de petits

sophismes pour se justifier leurs déportements. Charles Grandet se vit

donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur

endolori sentit vivement la douceur de cette amitié veloutée, de cette

exquise sympathie, que ces deux âmes toujours contraintes surent

déployer en se trouvant libres un moment dans la région des souffrances,

leur sphère naturelle. Autorisée par la parenté, Eugénie se mit à ranger

le linge, les objets de toilette que son cousin avait apportés, et put

s'émerveiller à son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets

d'argent, d'or travaillé qui lui tombaient sous la main, et qu'elle

tenait longtemps sous prétexte de les examiner. Charles ne vit pas sans

un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante

et sa cousine; il connaissait assez la société de Paris pour savoir que

dans sa position il n'y eût trouvé que des coeurs indifférents ou froids.

Eugénie lui apparut dans toute la splendeur de sa beauté spéciale.

Il admira dès lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la

veille. Aussi, quand Eugénie prit des mains de Nanon le bol de faïence

plein de café à la crème pour le lui servir avec toute l'ingénuité du

sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillèrent-ils

de larmes, il lui prit la main et la baisa.

--Hé! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.

--C'est des larmes de reconnaissance, répondit-il. Eugénie se tourna

brusquement vers la cheminée pour prendre les flambeaux.

--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.

Quand elle regarda son cousin, elle était bien rouge encore, mais au

moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui

lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimèrent un même sentiment,

comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée: l'avenir était à

eux. Cette douce émotion fut d'autant plus délicieuse pour Charles au

milieu de son immense chagrin, qu'elle était moins attendue. Un coup de

marteau rappela les deux femmes à leurs places. Par bonheur, elles

purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver à

l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les eût rencontrées sous la voûte,

il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupçons. Après le

déjeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnité

promise n'avait pas encore été donnée, arriva de Froidfond, d'où il

apportait un lièvre, des perdreaux tués dans le parc, des anguilles et

deux brochets dus par les meuniers.

--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme marée en carême. Est-ce

bon à manger, ça?

--Oui, mon cher généreux monsieur, c'est tué depuis deux jours.

--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera

pour le dîner, je régale deux Cruchot.

Nanon ouvrit des yeux bêtes et regarda tout le monde.

--Eh! bien, dit-elle, où que je trouverai du lard et des épices?

--Ma femme, dit Grandet, donne six francs à Nanon, et fais-moi souvenir

d'aller à la cave chercher du bon vin.

--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait préparé

sa harangue afin de faire décider la question de ses appointements,

monsieur Grandet ...

--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon

diable, nous verrons cela demain, je suis trop pressé aujourd'hui.

--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il à madame Grandet.

Il décampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour

onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,

après avoir ainsi repris, pièce à pièce, l'argent qu'il lui donnait.

--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,

quelque jour nous reconnaîtrons tes services.

Cornoiller n'eut rien à dire. Il partit.

--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,

je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, ça ira tout

de même.

--Fais un bon dîner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugénie.

--Décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame

Grandet. Voici la troisième fois que, depuis notre mariage, ton père

donne à dîner.

Vers quatre heures, au moment où Eugénie et sa mère avaient fini de

mettre un couvert pour six personnes, et où le maître du logis avait

monté quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les

provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme était

pâle. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent

une tristesse pleine de grâce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait

véritablement, et le voile étendu sur ses traits par la peine lui

donnait cet air intéressant qui plaît tant aux femmes. Eugénie l'en aima

bien davantage. Peut-être aussi le malheur l'avait-il rapproché d'elle.

Charles n'était plus ce riche et beau jeune homme placé dans une sphère

inabordable pour elle; mais un parent plongé dans une effroyable

misère. La misère enfante l'égalité. La femme a cela de commun avec

l'ange que les êtres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugénie

s'entendirent et se parlèrent des yeux seulement; car le pauvre dandy

déchu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier;

mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine

venait luire sur lui, le contraignait à quitter ses tristes pensées, à

s'élancer avec elle dans les champs de l'Espérance et de l'Avenir où

elle aimait à s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur était

plus émue du dîner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait été

la veille par la vente de sa récolte qui constituait un crime de haute

trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron eût donné son

dîner dans la même pensée qui coûta la queue au chien d'Alcibiade, il

aurait été peut-être un grand homme; mais trop supérieur à une ville de

laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les

des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable

du père de Charles, ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur

client afin de prendre part à son malheur et lui donner des signes

d'amitié, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé

à inviter, en semblable occurrence, les Cruchot à dîner. A cinq heures

précises, le président G. de Bonfons et son oncle le notaire arrivèrent

endimanchés jusqu'aux dents. Les convives se mirent à table et

commencèrent par manger notablement bien. Grandet était grave, Charles

silencieux, Eugénie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de

coutume, en sorte que ce dîner fut un véritable repas de condoléance.

Quand on se leva de table, Charles dit à sa tante et à son oncle:

--Permettez-moi de me retirer. Je suis obligé de m'occuper d'une longue

et triste correspondance.

--Faites, mon neveu.

Lorsque après son départ le bonhomme put présumer que Charles ne pouvait

rien entendre, et devait être plongé dans ses écritures, il regarda

sournoisement sa femme.

--Madame Grandet, ce que nous avons à dire serait du latin pour vous, il

est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre

portefeuille. Bonne nuit, ma fille.

Il embrassa Eugénie, et les deux femmes sortirent. Là commença la scène

où le père Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa

l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui

valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement

la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur eût porté son

ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver

vers les sphères supérieures de la Société, l'eussent envoyé dans les

congrès où se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y fût

servi du génie dont l'avait doté son intérêt personnel, nul doute qu'il

n'y eût été glorieusement utile à la France. Néanmoins, peut-être aussi

serait-il également probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait

fait qu'une pauvre figure. Peut-être en est-il des esprits comme de

certains animaux, qui n'engendrent plus transplantés hors des climats où

ils naissent.

--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pré ... pré ... pré ... président,

vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ...

Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui

passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par

les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les

deux Cruchot, qu'en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en

faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels

il s'empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de

donner l'histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne,

dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement

le français angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa

finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la discussion,

appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte de

mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que

Grandet, victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin

Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d'achever

lui-même les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le

damné Juif, d'être enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de

ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se

plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit

pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus

tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bénir

le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire

commercial; et, en l'occupant à exprimer sa pensée, de lui faire

constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus

que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdité, du bredouillement,

et des ambages incompréhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses

idées. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses

idées; puis, il voulait rester maître de sa parole, et laisser en doute

ses véritables intentions.

--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis

trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le président

put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme.

--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ...

peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, être empê ... pê ...

pê ... chées pa ... par ...

--Par les tribunaux de commerce eux-mêmes. Cela se voit tous les jours,

dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'idée du père Grandet ou croyant

la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez?

--J'écoucoute, répondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse

contenance d'un enfant qui rit intérieurement de son professeur tout en

paraissant lui prêter la plus grande attention.

--Quand un homme considérable et considéré, comme l'était, par exemple,

défunt monsieur votre frère à Paris ...

--Mon ... on frère, oui.

--Est menacé d'une déconfiture ...

--Caaaa s'aappelle dé, dé, déconfiture?

--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont

il est justiciable (suivez bien), a la faculté, par un jugement, de

nommer, à sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas

faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est

déshonoré; mais en liquidant, il reste honnête homme.

--C'est bien di, di, di, différent, si çaââ ne coû, ou, ou, ou, oûte

pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.

--Mais une liquidation peut encore se faire, même sans le secours du

tribunal de commerce. Car, dit le président en humant sa prise de tabac,

comment se déclare une faillite?

--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pensé, répondit Grandet.

--Premièrement, reprit le magistrat, par le dépôt du bilan au greffe du

tribunal, que fait le négociant lui-même, ou son fondé de pouvoirs,

dûment enregistré. Deuxièmement, à la requête des créanciers. Or, si le

négociant ne dépose pas de bilan, si aucun créancier ne requiert du

tribunal un jugement qui déclare le susdit négociant en faillite,

qu'arriverait-il?

--Oui, i, i, voy, voy ... ons.

--Alors la famille du décédé, ses représentants, son hoirie; ou le

négociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est caché, liquident.

Peut-être voulez-vous liquider les affaires de votre frère? demanda le

président.

--Ah! Grandet, s'écria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur

au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre

nom, vous seriez un homme ...

--Sublime, dit le président en interrompant son oncle.

--Ceertainement, répliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frère se

no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. Cé, ce, c'es, c'est sûr

et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li,

li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, être sooons

tous lles ra, ra, rapports très avanvantatageuse aux in, in, in,

intérêts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir.

Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis à Sau,

au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooossés, et, en, enfin

j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce

qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup reçu, je n'en ai

jamais si, si, signé ... C, a, aaa se ssse touche, ça s'essscooompte.

Voilllà tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di,

dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...

--Oui, dit le président. L'on peut acquérir les billets sur la place,

moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?

Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le

président lui répéta sa phrase.

--Mais, répondit le vigneron, il y a ddddonc à boire et à manger dan,

dans tout cela. Je, je, je ne sais rien, à mon âââge, de toooutes ce,

ce, ces choooses-là. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,

veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le

grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux ré,

ré, récoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures à Froidfond et des

inté, té, téressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma,

maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous

les di, diaâblles, où je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que

je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrêter la déclaration de

faillite, être à Paris. On ne peut pas se trooou, ouver à la fois en,

en, en deux endroits, à moins d'être pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...

--Et, je vous entends, s'écria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami,

vous avez des amis, de vieux amis, capables de dévouement pour vous.

--Allons donc, pensait en lui-même le vigneron, décidez-vous donc!

--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort créancier

de votre frère Guillaume, lui disait ...

--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,

que cho, chooo, chose ce, ce, comme ça:

--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det

de Saumur par là. Il aime son frère, il aime son ne, ne, neveu. Grandet

est un bon pa, pa, parent, et il a de très bonnes intentions. Il a bien

vendu sa ré, ré, récolte. Ne déclarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite,

aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors

Grandet ve, éé, erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant

qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le né, né, nez ...

Hein! pas vrai?

--Juste! dit le président.

--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir,

avant de se dé, décider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af,

af, affaire ooonénéreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut

connaître les ressources et les charges. Hein! pas vrai?

--Certainement, dit le président. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques

mois de temps l'on pourra racheter les créances pour une somme de, et

payer intégralement par arrangement. Ha! ha! l'on mène les chiens bien

loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de

déclaration de faillite et que vous tenez les titres de créances, vous

devenez blanc comme neige.

--Comme né, né, neige, répéta Grandet en refaisant un cornet de sa main.

Je ne comprends pas la né, né, neige.

--Mais, cria le président, écoutez-moi donc, alors.

--J'é, j'é, j'écoute.

--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.

Ceci est une déduction du principe de Jérémie Bentham sur l'usure. Ce

publiciste a prouvé que le préjugé qui frappait de réprobation les

usuriers était une sottise.

--Ouais! fit le bonhomme.

--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,

et que ce qui représente l'argent devient également marchandise, reprit

le président; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations

habituelles qui régissent les choses commerciales, la marchandise-

billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article,

abonde ou manque sur la place, qu'elle est chère ou tombe à rien, le

tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bête, pardon), je suis d'avis

que vous pourrez racheter votre frère pour vingt-cinq du cent.

--Vooous le no, no, no, nommez Jé, Jé, Jé, Jérémie Ben ...

--Bentham, un Anglais.

--Ce Jérémie-là nous fera éviter bien des lamentations dans les

affaires, dit le notaire en riant.

--Ces Anglais ont qué, qué, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet.

Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon

frère ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis

bien, n'est-ce pas? Cela me paraît clair ... Les créanciers seraient

... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.

--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le président. En Droit, si

vous possédez les titres de toutes les créances dues par la maison

Grandet, votre frère ou ses hoirs ne doivent rien à personne. Bien.

--Bien, répéta le bonhomme.

--En équité, si les effets de votre frère se négocient (négocient,

entendez-vous bien ce terme?) sur la place à tant pour cent de perte;

si l'un de vos amis a passé par là; s'il les a rachetés, les créanciers

n'ayant été contraints par aucune violence à les donner, la succession

de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.

--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.

Cela pooooosé ... Mais, néanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que

c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni,

ni le temps, ni le temps, ni ...

--Oui, vous ne pouvez pas vous déranger. Hé! bien, je vous offre

d'aller à Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misère).

J'y vois les créanciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange

avec un supplément de payement que vous ajoutez aux valeurs de la

liquidation, afin de rentrer dans les titres de créances.

--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux

pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut,

ne peut. Vooouous comprenez?

--Cela est juste.

--J'ai la tête ca, ca, cassée de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez

dé, dé, décliqué là. Voilà la, la, première fois de ma vie que je, je

suis fooorcé de son, songer à de ...

--Oui, vous n'êtes pas jurisconsulte.

--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que

vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j'é, j'é, j'étudie

çççà.

--Hé! bien, reprit le président en se posant comme pour résumer la

discussion.

--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.

--Hé! bien, mon oncle, répondit le président.

--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en

ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le définir congrûm ...

Un coup de marteau qui annonça l'arrivée de la famille des Grassins,

leur entrée et leurs salutations empêchèrent Cruchot d'achever sa

phrase. Le notaire fut content de cette interruption; déjà Grandet le

regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intérieur; mais

d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable à un président de

tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des

créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois

de la stricte probité; puis, n'ayant pas encore entendu le père Grandet

exprimant la moindre velléité de payer quoi que ce fût, il tremblait

instinctivement de voir son neveu engagé dans cette affaire. Il profita

donc du moment où les des Grassins entraient pour prendre le président

par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fenêtre.

--Tu t'es bien suffisamment montré mon neveu; mais assez de dévouement

comme ça. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas

aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant

conduire la barque, aide seulement à la manoeuvre. Est-ce bien ton rôle

de compromettre ta dignité de magistrat dans une pareille ...

Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux

tonnelier en lui tendant la main:

--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arrivé dans votre famille,

le désastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frère;

nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons à ce triste

événement.

--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,

que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tué

s'il avait eu l'idée d'appeler son frère à son secours. Notre vieil ami

qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes

de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le président pour lui éviter

les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir

sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les créanciers et les

satisfaire convenablement.

Ces paroles confirmées par l'attitude du vigneron qui se caressait le

menton surprirent étrangement les trois des Grassins qui pendant le

chemin avaient médit tout à loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant

presque d'un fratricide.

--Ah! je le savais bien s'écria le banquier en regardant sa femme. Que

te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur

jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reçoive la

plus légère atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a

de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, très bien Grandet. Je

suis un vieux militaire, je ne sais pas déguiser ma pensée; je la dis

rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.

--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher,

répondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement

la main.

--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en déplaise à monsieur le président,

reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un

négociant consommé. Ne faut-il pas se connaître aux comptes de retour,

débours, calculs d'intérêts? Je dois aller à Paris pour mes affaires,

et je pourrais alors me charger de ...

--Nous verrions donc à tâ ... tâ ... tâcher de nous aaaarranger tou ...

tous deux dans les po ... po ... po ... possibilités relatives et sans

m'en ... m'en ... m'engager à quelque chose que je ... je ... je ne

voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en bégayant. Parce que,

voyez-vous, monsieur le président me demandait naturellement les frais

du voyage.

Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.

--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'être à

Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.

Et elle fit un signe à son mari comme pour l'encourager à souffler cette

commission à leurs adversaires coûte que coûte; puis elle regarda fort

ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet

saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira

dans un coin.

--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le président, lui

dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa

loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de

francs de rente à faire acheter, et je ne veux placer qu'à quatre-vingts

francs. Cette mécanique baisse, dit-on, à la fin des mois. Vous vous

connaissez à ça, pas vrai?

--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente à

lever pour vous?

--Pas grand'chose pour commencer. _Motus_! Je veux jouer ce jeu-là sans

qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un marché pour la fin du mois;

mais n'en dites rien aux Cruchot, ça les taquinerait. Puisque vous

allez à Paris, nous y verrons en même temps, pour mon pauvre neveu, de

quelle couleur sont les atouts.

--Voilà qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit à haute voix

des Grassins, et je viendrai prendre vos dernières instructions à ... à

quelle heure?

--A cinq heures, avant le dîner, dit le vigneron en se frottant les

mains.

Les deux partis restèrent encore quelques instants en présence.

Des Grassins dit après une pause en frappant sur l'épaule de Grandet:

--Il fait bon avoir de bons parents comme ça ...

--Oui, oui, sans que ça paraisse, répondit Grandet, je suis un bon pa ...

parent. J'aimais mon frère, et je le prouverai bien si si ça ne ne coûte

pas ...

--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en

l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevât sa phrase. Si j'avance

mon départ, il faut mettre en ordre quelques affaires.

--Bien, bien. Moi-même, raa ... apport à ce que vouvous savez je je vais

me rereretirer dans ma cham ... ambre des dédélibérations, comme dit le

président Cruchot.

--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le

magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuyé par

une plaidoirie.

Les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ni les uns

ni les autres ne songeaient plus à la trahison dont s'était rendu

coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sondèrent

mutuellement, mais en vain, pour connaître ce qu'ils pensaient sur les

intentions réelles du bonhomme en cette nouvelle affaire.

--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au

notaire.

--Nous irons plus tard, répondit le président. Si mon oncle le permet,

j'ai promis à mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir,

et nous nous y rendrons d'abord.

--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des

Grassins furent à quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit à son père:

--Ils fument joliment, hein?

--Tais-toi donc, mon fils, lui répliqua sa mère, ils peuvent encore nous

entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon goût et sent l'Ecole

de Droit.

--Eh! bien, mon oncle, s'écria le magistrat quand il vit les des

Grassins éloignés, j'ai commencé par être le président de Bonfons, et

j'ai fini par être tout simplement un Cruchot.

--J'ai bien vu que ça te contrariait; mais le vent était aux des

Grassins. Es-tu bête, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer

sur un _nous verrons_ du père Grandet, et tiens-toi tranquille, mon

petit: Eugénie n'en sera pas moins ta femme.

En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet

se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus question

dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun pardonnait à

Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre les

propriétaires, en admirant son honneur, en vantant une générosité dont

on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractère français de

s'enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du

moment, pour les bâtons flottants de l'actualité. Les êtres collectifs,

les peuples, seraient-ils donc sans mémoire?

Quand le père Grandet eut fermé sa porte, il appela Nanon.

--Ne lâche pas le chien et ne dors pas, nous avons à travailler

ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver à ma porte avec le

berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empêcher de cogner, et

dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police défendent le tapage

nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me

mettre en route.

Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, où Nanon l'entendit

remuant, fouillant, allant, venant, mais avec précaution. Il ne voulait

évidemment réveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point

exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commencé par maudire en

apercevant de la lumière dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugénie,

préoccupée de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et

pour elle ce mourant était Charles: elle l'avait quitté si pâle, si

désespéré! peut-être s'était-il tué. Soudain elle s'enveloppa d'une

coiffe, espèce de pelisse à capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive

lumière qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu;

puis elle se rassura bientôt en entendant les pas pesants de Nanon et sa

voix mêlée au hennissement de plusieurs chevaux.

--Mon père enlèverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa

porte avec assez de précaution pour l'empêcher de crier, mais de manière

à voir ce qui se passait dans le corridor.

Tout à coup son oeil rencontra celui de son père, dont le regard, quelque

vague et insouciant qu'il fût, la glaça de terreur. Le bonhomme et Nanon

étaient accouplés par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur

épaule droite et soutenait un câble auquel était attaché un barillet

semblable à ceux que le père Grandet s'amusait à faire dans son fournil

à ses moments perdus.

--Sainte Vierge! monsieur, ça pèse-t-il?... dit à voix basse la Nanon.

--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! répondit le bonhomme.

Prends garde de heurter le chandelier.

Cette scène était éclairée par une seule chandelle placée entre deux

barreaux de la rampe.

--Cornoiller, dit Grandet à son garde _in partibus_, as-tu pris tes

pistolets?

--Non, monsieur. Pardé! quoi qu'il y a donc à craindre pour vos gros

sous?...

--Oh! rien, dit le père Grandet.

--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi

pour vous leurs meilleurs chevaux.

--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit où j'allais?

--Je ne le savais point.

--Bien. La voiture est solide?

--Ca, notre maître? ha! ben, ça porterait trois mille. Qu'est-ce que

ça pèse donc vos méchants barils?

--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben près de dix-huit cents.

--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras à ma femme que je suis allé à la

campagne. Je serai revenu pour dîner. Va bon train, Cornoiller, faut

être à Angers avant neuf heures.

La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lâcha le chien, se

coucha l'épaule meurtrie, et personne dans le quartier ne soupçonna ni

le départ de Grandet ni l'objet de son voyage. La discrétion du bonhomme

était complète. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison

pleine d'or. Après avoir appris dans la matinée par les causeries du

port que l'or avait doublé de prix par suite de nombreux armements

entrepris à Nantes, et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers

pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait

à ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en

rapporter en valeurs du receveur-général sur le trésor la somme

nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio.

--Mon père s'en va, dit Eugénie qui du haut de l'escalier avait tout

entendu. Le silence était rétabli dans la maison, et le lointain

roulement de la voiture, qui cessa par degrés, ne retentissait déjà plus

dans Saumur endormi. En ce moment, Eugénie entendit en son coeur, avant

de l'écouter par l'oreille, une plainte qui perça les cloisons, et qui

venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que

le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait

horizontalement les balustres du vieil escalier.

--Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gémissement

la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte était entr'ouverte,

elle la poussa. Charles dormait la tête penchée en dehors du vieux

fauteuil, sa main avait laissé tomber la plume et touchait presque à

terre. La respiration saccadée que nécessitait la posture du jeune homme

effraya soudain Eugénie, qui entra promptement.

--Il doit être bien fatigué, se dit-elle en regardant une dizaine de

lettres cachetées, elle en lut les adresses: A messieurs Farry,

Breilman et Cie, carrossiers.

--A monsieur Buisson, tailleur, etc.

--Il a sans doute arrangé toutes ses affaires pour pouvoir bientôt

quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tombèrent sur deux lettres

ouvertes. Ces mots qui en commençaient une: «Ma chère Annette ...»lui

causèrent un éblouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clouèrent sur

le carreau. Sa chère Annette, il aime, il est aimé! Plus d'espoir! Que

lui dit-il? Ces idées lui traversèrent la tête et le coeur. Elle lisait

ces mots partout, même sur les carreaux, en traits de flammes.

--Déjà renoncer à lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en

aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit

doucement la tête, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire

comme un enfant qui, même en dormant, connaît encore sa mère et reçoit,

sans s'éveiller, ses soins et ses baisers. Comme une mère, Eugénie

releva la main pendante, et, comme une mère, elle baisa doucement les

cheveux. Chère Annette! Un démon lui criait ces deux mots aux oreilles.

--Je sais que je fais peut-être mal, mais je lirai la lettre, dit-elle.

Eugénie détourna la tête, car sa noble probité gronda. Pour la première

fois de sa vie, le bien et le mal étaient en présence dans son coeur.

Jusque-là elle n'avait eu à rougir d'aucune action. La passion, la

curiosité l'emportèrent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage,

et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit

encore plus friands les plaisirs du premier amour.

«Ma chère Annette, rien ne devait nous séparer, si ce n'est le malheur

qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prévoir. Mon

père s'est tué, sa fortune et la mienne sont entièrement perdues. Je

suis orphelin à un âge où, par la nature de mon éducation, je puis

passer pour un enfant; et je dois néanmoins me relever homme de l'abîme

où je suis tombé. Je viens d'employer une partie de cette nuit à faire

mes calculs. Si je veux quitter la France en honnête homme, et ce n'est

pas un doute, je n'ai pas cent francs à moi pour aller tenter le sort

aux Indes ou en Amérique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la

fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux, elle

est sûre et prompte, m'a-t-on dit. Quant à rester à Paris, je ne

saurais. Ni mon âme ni mon visage ne sont faits à supporter les

affronts, la froideur, le dédain qui attendent l'homme ruiné, le fils du

failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tué en duel dans

la première semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus

tendre et le plus dévoué qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme, ne

saurait m'y attirer. Hélas! ma bien-aimée, je n'ai point assez d'argent

pour aller là où tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser où

je puiserais la force nécessaire à mon entreprise. »

--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui

donnerai, dit Eugénie.

Elle reprit sa lecture après avoir essuyé ses pleurs.

«Je n'avais point encore songé aux malheurs de la misère. Si j'ai les

cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me

faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je

ne connaîtrai ce qui me restera d'argent qu'après le règlement de mes

dettes à Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement à Nantes, je m'y

embarquerai simple matelot, et je commencerai là-bas comme ont commencé

les hommes d'énergie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus,

riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisagé mon avenir.

Il est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choyé par une

mère qui m'adorait, chéri par le meilleur des pères, et qui, à mon début

dans le monde, ai rencontré l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les

fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai néanmoins, ma

chère Annette, plus de courage qu'il n'était permis à un insouciant

jeune homme d'en avoir, surtout à un jeune homme habitué aux cajoleries

de la plus délicieuse femme de Paris, bercé dans les joies de la

famille, à qui tout souriait au logis, et dont les désirs étaient des

lois pour un père ... Oh! mon père, Annette, il est mort ... Eh! bien,

j'ai réfléchi à ma position, j'ai réfléchi à la tienne aussi. J'ai bien

vieilli en vingt-quatre heures. Chère Anna, si, pour me garder près de

toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta

toilette, ta loge à l'Opéra, nous n'arriverions pas encore au chiffre

des dépenses nécessaires à ma vie dissipée; puis je ne saurais accepter

tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. »

--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!

Eugénie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de

terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'éveilla pas. Elle reprit:

«Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit

promptement un Européen, et surtout un Européen qui travaille.

Mettons-nous à dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit ans,

elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien cruel,

ta fille le sera peut-être davantage. Nous avons vu des exemples de ces

jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en

profiter. Garde au fond de ton âme comme je le garderai moi-même le

souvenir de ces quatre années de bonheur, et sois fidèle, si tu peux, à

ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma

chère Annette, je dois me conformer à ma position, voir bourgeoisement

la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui

devient une des nécessités de ma nouvelle existence; et je t'avouerai

que j'ai trouvé ici, à Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les

manières, la figure, l'esprit et le coeur te plairaient, et qui, en

outre, me paraît avoir ... »

--Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire, se dit

Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase.

Elle le justifiait! N'était-il pas impossible alors que cette innocente

fille s'aperçût de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes

filles religieusement élevées, ignorantes et pures, tout est amour dès

qu'elles mettent le pied dans les régions enchantées de l'amour. Elles y

marchent entourées de la céleste lumière que leur âme projette, et qui

rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur

propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs de la

femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa

confiance dans le vrai. Pour Eugénie, ces mots: Ma chère Annette, ma

bien-aimée, lui résonnaient au coeur comme le plus joli langage de

l'amour, et lui caressaient l'âme comme, dans son enfance, les notes

divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui caressèrent

l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de

Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une

jeune fille doit être séduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait

tant son père et le pleurait si véritablement, cette tendresse venait

moins de la bonté de son coeur que des bontés paternelles? Monsieur et

madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de

leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient

empêché de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins

coupables, à Paris, la plupart des enfants quand, en présence des

jouissances parisiennes, ils forment des désirs et conçoivent des plans

qu'ils voient avec chagrin incessamment ajournés et retardés par la vie

de leurs parents. La prodigalité du père alla donc jusqu'à semer dans le

coeur de son fils un amour filial vrai, sans arrière-pensée. Néanmoins,

Charles était un enfant de Paris, habitué par les moeurs de Paris, par

Annette elle-même, à tout calculer, déjà vieillard sous le masque du

jeune homme. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde, où,

dans une soirée, il se commet en pensées, en paroles, plus de crimes que

la Justice n'en punit aux Cours d'assises, où les bons mots assassinent

les plus grandes idées, où l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on

voit juste; et là, voir juste, c'est ne croire à rien, ni aux

sentiments, ni aux hommes, ni même aux événements: on y fait de faux

événements. Là, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse

d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive;

provisoirement, ne rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles

actions, et donner pour mobile à toute chose l'intérêt personnel. Après

mille folies, la grande dame, la belle Annette, forçait Charles à penser

gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans

les cheveux une main parfumée; en lui refaisant une boucle, elle lui

faisait calculer la vie: elle le féminisait et le matérialisait. Double

corruption, mais corruption élégante et fine, de bon goût.

--Vous êtes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine à

vous apprendre le monde. Vous avez été très mal pour monsieur des

Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez

qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mépriserez à votre aise.

Savez-vous ce que madame Campan nous disait?

--Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministère, adorez-le;

tombe-t-il, aidez à le traîner à la voirie. Puissant, il est une espèce

de dieu; détruit, il est au-dessous de Marat dans son égout, parce

qu'il vit et que Marat était mort. La vie est une suite de combinaisons,

et il faut les étudier, les suivre, pour arriver à se maintenir toujours

en bonne position.

Charles était un homme trop à la mode, il avait été trop constamment

heureux par ses parents, trop adulé par le monde pour avoir de grands

sentiments. Le grain d'or que sa mère lui avait jeté au coeur s'était

étendu dans la filière parisienne, il l'avait employé en superficie et

devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt

et un ans. A cet âge, la fraîcheur de la vie semble inséparable de la

candeur de l'âme. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie

avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avoué le plus

incrédule, l'usurier le moins facile hésitent-ils toujours à croire à la

vieillesse du coeur, à la corruption des calculs, quand les yeux nagent

encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front.

Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la

morale parisienne, et jusqu'à ce jour il était beau d'inexpérience.

Mais, à son insu, l'égoïsme lui avait été inoculé. Les germes de

l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne

devaient pas tarder à y fleurir, aussitôt que de spectateur oisif il

deviendrait acteur dans le drame de la vie réelle. Presque toutes les

jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais

Eugénie eût-elle été prudente et observatrice autant que le sont

certaines filles en province, aurait-elle pu se défier de son cousin,

quand, chez lui, les manières, les paroles et les actions s'accordaient

encore avec les inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui

fit essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui fût en ce

jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la

conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et

se mit complaisamment à contempler son cousin endormi: les fraîches

illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se

jura d'abord à elle-même de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux

sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance à cette

indiscrétion, et, si elle commença de la lire, ce fut pour acquérir de

nouvelles preuves des nobles qualités que, semblable à toutes les

femmes, elle prêtait à celui qu'elle choisissait.

«Mon cher, Alphonse, au moment où tu liras cette lettre je n'aurai plus

d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitués à

prodiguer ce mot, je n'ai pas douté de ton amitié. Je te charge donc

d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti de

tout ce que je possède. Tu dois maintenant connaître ma position. Je

n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'écrire à

toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelqu'argent, et tu en

trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la

donner de mémoire. Ma bibliothèque, mes meubles, mes voitures, mes

chevaux, etc., suffiront, je crois, à payer mes dettes. Je ne veux me

réserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me

faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai

d'ici, pour cette vente, une procuration régulière, en cas de

contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour

toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bête,

j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que lègue un mourant à

son exécuteur testamentaire. On m'a fait une très _comfortable_ voiture

de voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livrée,

obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnité; s'ils se

refusaient à cet arrangement, évite tout ce qui pourrait entacher ma

loyauté, dans les circonstances où je me trouve. Je dois six louis à

l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui ... »

--Cher cousin, dit Eugénie en laissant la lettre, et se sauvant à petits

pas chez elle avec une des bougies allumées. Là ce ne fut pas sans une

vive émotion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en

chêne, l'un des plus beaux ouvrages de l'époque nommée la _Renaissance_,

et sur lequel se voyait encore, à demi effacée, la fameuse Salamandre

royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge à glands d'or, et

bordée de cannetille usée, provenant de la succession de sa grand'mère.

Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut à vérifier

le compte oublié de son petit pécule. Elle sépara d'abord vingt

portugaises encore neuves, frappées sous le règne de Jean V, en 1725,

valant réellement au change cinq lisbonines ou chacune cent

soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son père, mais

dont la valeur conventionnelle était de cent quatre-vingts francs,

attendu la rareté, la beauté desdites pièces qui reluisaient comme des

soleils. ITEM, cinq génovines ou pièces de cent livres de Gênes, autre

monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change, mais cent

francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La

Bertellière. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V,

frappés en 1729, donnés par madame Gentillet, qui, en les lui offrant,

lui disait toujours la même phrase:

--Ce cher serin-là, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres!

Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trésor. ITEM, ce

que son père estimait le plus (l'or de ces pièces était à vingt-trois

carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqués en l'an

1756, et valant près de treize francs. ITEM, une grande curiosité!...

des espèces de médailles précieuses aux avares, trois roupies au signe

de la Balance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur à

vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont

chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au

moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment à manier l'or.

ITEM, le napoléon de quarante francs reçu l'avant-veille, et qu'elle

avait négligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trésor contenait des

pièces neuves et vierges, de véritables morceaux d'art desquels le père

Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de détailler à

sa fille les vertus intrinsèques, comme la beauté du cordon, la clarté

du plat, la richesse des lettres dont les vives arêtes n'étaient pas

encore rayées. Mais elle ne pensait ni à ces raretés, ni à la manie de

son père, ni au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor

si cher à son père; non, elle songeait à son cousin, et parvint enfin à

comprendre, après quelques fautes de calcul, qu'elle possédait environ

cinq mille huit cents francs en valeurs réelles, qui, conventionnellement,

pouvaient se vendre près de deux mille écus. A la vue de ses richesses,

elle se mit à applaudir en battant des mains, comme un enfant forcé de

perdre son trop plein de joie dans les naïfs mouvements du corps. Ainsi

le père et la fille avaient compté chacun leur fortune: lui, pour aller

vendre son or; Eugénie, pour jeter le sien dans un océan d'affection.

Elle remit les pièces dans la vieille bourse, la prit et remonta sans

hésitation. La misère secrète de son cousin lui faisait oublier la nuit,

les convenances; puis, elle était forte de sa conscience, de son

dévouement, de son bonheur. Au moment où elle se montra sur le seuil de

la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles

se réveilla, vit sa cousine et resta béant de surprise. Eugénie

s'avança, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix émue:

--Mon cousin, j'ai à vous demander pardon d'une faute grave que j'ai

commise envers vous; mais Dieu me le pardonnera, ce péché, si vous

voulez l'effacer.

--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.

--J'ai lu ces deux lettres.

Charles rougit.

--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je montée? En

vérité, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tentée de ne pas

trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait

connaître votre coeur, votre âme et ...

--Et quoi? demanda Charles.

--Et vos projets, la nécessité où vous êtes d'avoir une somme ...

--Ma chère cousine ...

--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'éveillons personne. Voici,

dit-elle en ouvrant la bourse, les économies d'une pauvre fille qui n'a

besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'était

l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voilà tout. Un

cousin est presque un frère, vous pouvez bien emprunter la bourse de

votre soeur.

Eugénie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prévu des refus, et

son cousin restait muet.

--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugénie dont les palpitations

retentirent au milieu du profond silence.

L'hésitation de son cousin l'humilia; mais la nécessité dans laquelle

il se trouvait se représenta plus vivement à son esprit, et elle plia le

genou.

--Je ne me relèverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon

cousin, de grâce, une réponse?... que je sache si vous m'honorez, si

vous êtes généreux, si ...

En entendant le cri d'un noble désespoir, Charles laissa tomber des

larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empêcher de

s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugénie sauta sur la

bourse, la lui versa sur la table.

--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne

craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur;

un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin

je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous

devriez ne pas donner tant de prix à ce don.

Charles put enfin exprimer ses sentiments.

--Oui, Eugénie, j'aurais l'âme bien petite, si je n'acceptais pas.

Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.

--Que voulez-vous, dit-elle effrayée.

--Ecoutez, ma chère cousine, j'ai là ... Il s'interrompit pour montrer sur

la commode une caisse carrée enveloppée d'un surtout de cuir.

--Là, voyez-vous, une chose qui m'est aussi précieuse que la vie. Cette

boîte est un présent de ma mère. Depuis ce matin je pensais que, si elle

pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-même l'or que sa

tendresse lui a fait prodiguer dans ce nécessaire; mais, accomplie par

moi, cette action me paraîtrait un sacrilège. Eugénie serra

convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.

--Non, reprit-il après une légère pause, pendant laquelle tous deux ils

se jetèrent un regard humide, non, je ne veux ni le détruire, ni le

risquer dans mes voyages. Chère Eugénie, vous en serez dépositaire.

Jamais ami n'aura confié quelque chose de plus sacré à son ami. Soyez-en

juge. Il alla prendre la boîte, la sortit du fourreau, l'ouvrit et

montra tristement à sa cousine émerveillée un nécessaire où le travail

donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids.

--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit

partir un double fond. Voilà ce qui, pour moi, vaut la terre entière. Il

tira deux portraits, deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement

entourés de perles.

--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame à qui vous écriv ...

--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mère, et voici mon père,

qui sont votre tante et votre oncle. Eugénie, je devrais vous supplier à

genoux de me garder ce trésor. Si je périssais en perdant votre petite

fortune, cet or vous dédommagerait; et, à vous seule, je puis laisser

les deux portraits, vous êtes digne de les conserver; mais

détruisez-les, afin qu'après vous ils n'aillent pas en d'autres mains ...

Eugénie se taisait.

--Hé! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grâce.

En entendant les mots qu'elle venait de dire à son cousin, elle lui jeta

son premier regard de femme aimante, un de ces regards où il y a presque

autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la

baisa.

--Ange de pureté! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais

rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout désormais.

--Vous ressemblez à votre mère. Avait-elle la voix aussi douce que la

vôtre?

--Oh! bien plus douce ...

--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupières. Allons, Charles,

couchez-vous, je le veux, vous êtes fatigué. A demain.

Elle dégagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la

reconduisit en l'éclairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de

la porte:

--Ah! pourquoi suis-je ruiné, dit-il.

--Bah! mon père est riche, je le crois, répondit-elle.

--Pauvre enfant, reprit Charles en avançant un pied dans la chambre et

s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laissé mourir le mien, il ne

vous laisserait pas dans ce dénuement, enfin il vivrait autrement.

--Mais il a Froidfond.

--Et que vaut Froidfond?

--Je ne sais pas; mais il a Noyers.

--Quelque mauvaise ferme!

--Il a des vignes et des prés ...

--Des misères, dit Charles d'un air dédaigneux. Si votre père avait

seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette

chambre froide et nue? ajouta-t-il en avançant le pied gauche.

--Là seront donc mes trésors, dit-il en montrant le vieux bahut pour

voiler sa pensée.

--Allez dormir, dit-elle en l'empêchant d'entrer dans une chambre en

désordre.

Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.

Tous deux ils s'endormirent dans le même rêve, et Charles commença dès

lors à jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame

Grandet trouva sa fille se promenant avant le déjeuner en compagnie de

Charles. Le jeune homme était encore triste comme devait l'être un

malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en

mesurant la profondeur de l'abîme où il était tombé, avait senti tout le

poids de sa vie future.

--Mon père ne reviendra que pour le dîner, dit Eugénie en voyant

l'inquiétude peinte sur le visage de sa mère.

Il était facile de voir dans les manières, sur la figure d'Eugénie et

dans la singulière douceur que contracta sa voix, une conformité de

pensée entre elle et son cousin. Leurs âmes s'étaient ardemment épousées

avant peut-être même d'avoir bien éprouvé la force des sentiments par

lesquels ils s'unissaient l'un à l'autre. Charles resta dans la salle,

et sa mélancolie y fut respectée. Chacune des trois femmes eut à

s'occuper. Grandet ayant oublié ses affaires, il vint un assez grand

nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maçon, les

terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour

conclure des marchés relatifs à des réparations, les autres pour payer

des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugénie furent

donc obligées d'aller et de venir, de répondre aux interminables

discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les

redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son

maître pour savoir ce qui devait être gardé pour la maison ou vendu au

marché. L'habitude du bonhomme était, comme celle d'un grand nombre de

gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses

fruits gâtés. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu

quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des

bons royaux qui lui portaient intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer

ses rentes. Il avait laissé Cornoiller à Angers, pour y soigner les

chevaux à demi fourbus, et les ramener lentement après les avoir bien

fait reposer.

--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.

Nanon lui cria de la cuisine:

--Est-ce que vous n'avez rien mangé depuis hier?

--Rien, répondit le bonhomme.

Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son

client au moment où la famille était à table. Le père Grandet n'avait

seulement pas vu son neveu.

--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons.

Savez-vous ce que vaut l'or à Angers où l'on en est venu chercher pour

Nantes? je vais en envoyer.

--N'en envoyez pas, répondit le bonhomme, il y en a déjà suffisamment.

Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous évite pas une perte de

temps.

--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.

--Dites donc valait.

--D'où diable en serait-il venu?

--Je suis allé cette nuit à Angers, lui répondit Grandet à voix basse.

Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'établit

entre eux d'oreille à oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet

regardèrent Charles à plusieurs reprises. Au moment où sans doute

l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de

rente, des Grassins laissa derechef échapper un geste d'étonnement.

--Monsieur Grandet, dit-il à Charles, je pars pour Paris; et, si vous

aviez des commissions à me donner ...

--Aucune, monsieur. Je vous remercie, répondit Charles.

--Remerciez-le mieux que ça, mon neveu. Monsieur va pour arranger les

affaires de la maison Guillaume Grandet.

--Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles.

--Mais, s'écria le tonnelier avec un orgueil bien joué, n'êtes-vous pas

mon neveu? votre honneur est le nôtre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?

Charles se leva, saisit le père Grandet, l'embrassa, pâlit et sortit.

Eugénie contemplait son père avec admiration.

--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout à vous, et emboisez-moi bien

ces gens-là! Les deux diplomates se donnèrent une poignée de main,

l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu'à la porte; puis,

après l'avoir fermée, il revint et dit à Nanon en se plongeant dans son

fauteuil:

--Donne-moi du cassis? Mais trop ému pour rester en place, il se leva,

regarda le portrait de monsieur de La Bertellière et se mit à chanter,

en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:

Eugénie Grandet · 第 6 / 9 题