--Vous causez donc? dit le père Grandet en pliant avec exactitude la
lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il
regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses
émotions et ses calculs.
--Vous êtes-vous réchauffé?
--Très bien, mon cher oncle.
--Hé! bien, où sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant déjà que son
neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie et ma dame Grandet
rentrèrent.
--Tout est-il arrangé là-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant
son calme.
--Oui, mon père.
--Hé! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué, Nanon va vous conduire à
votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais
vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impôts
nous avalent tout.
--Nous ne voulons pas être indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous
pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir.
A demain.
A ces mots, l'assemblée se leva, et chacun fit la révérence suivant son
caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et
vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des
Grassins n'avait pas prévu l'incident qui devait faire finir
prématurément la soirée, et son domestique n'était pas arrivé.
--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit
l'abbé Cruchot à madame des Grassins.
--Merci, monsieur l'abbé. J'ai mon fils, répondit-elle sèchement.
--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abbé.
--Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui dit son mari.
L'abbé emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver à quelques
pas en avant de la caravane.
--Il est très bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le
bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu
à mademoiselle Grandet, Eugénie sera pour le Parisien. A moins que ce
cousin ne soit amouraché d'une Parisienne, votre fils Adolphe va
rencontrer en lui le rival le plus ...
--Laissez donc, monsieur l'abbé. Ce jeune homme ne tardera pas à
s'apercevoir qu'Eugénie est une niaise, une fille sans fraîcheur.
L'avez-vous examinée? elle était, ce soir, jaune comme un coing.
--Vous l'avez peut-être déjà fait remarquer au cousin.
--Et je ne m'en suis pas gênée ...
--Mettez-vous toujours auprès d'Eugénie, madame, et vous n'aurez pas
grand'chose à dire à ce jeune homme contre sa cousine, il fera de
lui-même une comparaison qui ...
--D'abord, il m'a promis de venir dîner après-demain chez moi.
--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abbé.
--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abbé? Entendez-vous
ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrivée à l'âge de
trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu merci, pour la
compromettre, même quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous
sommes à un âge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut
dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien
incongrues. Fi! cela est digne de Faublas.
--Vous avez donc lu Faublas?
--Non, monsieur l'abbé, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.
--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abbé. Mais
vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je
voulais simplement vous ...
--Osez me dire que vous ne songiez pas à me conseiller de vilaines
choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est très bien,
j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa cousine. A
Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le
bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
monsieur l'abbé.
--Oui, madame.
--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-même ne voudrait
pas de cent millions achetés à ce prix ...
--Madame, je n'ai point parlé de cent millions. La tentation eût été
peut-être au-dessus de nos forces à l'un et à l'autre. Seulement je
crois qu'une honnête femme peut se permettre, en tout bien tout honneur,
de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie de ses devoirs
en société, et qui ...
--Vous croyez?
--Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous être agréables les uns aux
autres ... Permettez que je me mouche.
--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu
plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
pardonne d'honorer préférablement à la vieillesse la beauté ...
--Il est clair, disait le président de sa grosse voix, que monsieur
Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des intentions
extrêmement matrimoniales ...
--Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé comme une bombe, répondait
le notaire.
--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est
_cachottier_.
--Des Grassins, mon ami, je l'ai invité à dîner, ce jeune homme. Il
faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnière, et les du
Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu
qu'elle se mette bien ce jour-là! Par jalousie, sa mère la fagote si
mal! J'espère, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux
Cruchot.
--Vous voilà chez vous, madame, dit le notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d'analyse que possèdent
les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le grand événement de
cette soirée, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et
des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces
grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité
d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empêcher Eugénie d'aimer son cousin, et Charles de penser à
sa cousine? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides,
aux calomnies doucereuses, aux médisances pleines d'éloges, aux
dénégations naïves qui allaient constamment tourner autour de lui et
l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé
dans leur ruche?
Lorsque les quatre parents se trouvèrent seuls dans la salle, monsieur
Grandet dit à son neveu:
--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous
amènent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
déjeunons à huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain
sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dînons,
comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà l'ordre. Si vous voulez voir
la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez
si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous
les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis riche:
monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par là! Je les laisse dire,
leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n'ai pas le sou,
et je travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout
bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être
bientôt par vous-même ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons,
Nanon, les chandelles?
--J'espère, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez
besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous
pourrez appeler Nanon.
--Ma chère tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emporté toutes
mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi
qu'à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie allumée, une bougie d'Anjou,
bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille à de la
chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en soupçonner l'existence
au logis, ne s'aperçut pas de cette magnificence.
--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la voûte,
Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir qui séparait la salle
de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre
ovale fermait ce couloir du côté de l'escalier afin de tempérer le froid
qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par
là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la salle,
à peine la chaleur s'y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon alla
verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l'écurie un
chien-loup dont la voix était cassée comme s'il avait une laryngite. Cet
animal d'une notable férocité ne connaissait que Nanon. Ces deux
créatures champêtres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres
et enfumés de la cage où l'escalier à rampe vermoulue tremblait sous le
pas pesant de son oncle, son dégrisement alla _rinforzando_. Il se
croyait dans un juchoir à poules. Sa tante et sa cousine, vers
lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, étaient si bien
façonnées à cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
étonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
répondirent par un sourire agréable qui le désespéra.
--Que diable mon père m'envoie-t-il faire ici? se disait-il.
Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portes peintes en rouge
étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille
poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées, apparentes, terminées
en façon de flammes comme l'était à chaque bout la longue entrée de la
serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et
qui donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était
évidemment murée. On n'y pénétrait en effet que par la chambre de
Grandet, à qui cette pièce servait de cabinet. L'unique croisée d'où
elle tirait son jour était défendue sur la cour par d'énormes barreaux
en fer grillagés. Personne, pas même madame Grandet, n'avait la
permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un
alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été
très habilement pratiquée, là s'emmagasinaient les titres de propriété,
là pendaient les balances à peser les louis, là se faisaient nuitamment
et en secret les quittances, les reçus, les calculs; de manière que les
gens d'affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer
qu'il avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand
Nanon ronflait à ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et
bâillait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien
endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver,
cercler son or. Les murs étaient épais, les contrevents discrets. Lui
seul avait la clef de ce laboratoire, où, dit-on, il consultait des
plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient désignés et où il
chiffrait ses produits à un provin, à une bourrée près. L'entrée de la
chambre d'Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au bout du
palier, était l'appartement des deux époux qui occupaient tout le devant
de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle
d'Eugénie, chez qui l'on entrait par une porte vitrée. La chambre du
maître était séparée de celle de sa femme par une cloison, et du
mystérieux cabinet par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu
au second étage, dans la haute mansarde située au-dessus de sa chambre,
de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et
de venir. Quand Eugénie et sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles
se donnèrent le baiser du soir; puis, après avoir dit à Charles
quelques mots d'adieu, froids sur les lèvres, mais certes chaleureux au
coeur de la fille, elles rentrèrent dans leurs chambres.
--Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le père Grandet à Charles en lui
ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, armée
d'une bassinoire.
--En voilà bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon
neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise,
Nanon.
--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
mignon comme une femme.
--Allons, va, puisque tu l'as dans la tête, dit Grandet en la poussant
par les épaules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Après avoir jeté les
yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune à
bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une cheminée en
pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait froid, sur des
chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui semblaient avoir
plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de
lisière placé au bas d'un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient
comme si elles allaient tomber, achevées par les vers, il regarda
sérieusement la grande Nanon et lui dit:
--Ah çà! ma chère enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien
maire de Saumur, frère de monsieur Grandet de Paris?
--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles?
--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
dans les marins de la garde impériale?
--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que ça, les marins de la
garde? C'est-y salé? Ca va-t-il sur l'eau?
--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici
la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe de chambre en soie verte à
fleurs d'or et à dessins antiques.
--Vous allez mettre ça pour vous coucher, dit-elle.
--Oui.
--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
cher mignon monsieur, donnez donc ça à l'église, vous sauverez votre
âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh! que vous êtes donc gentil
comme ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.
--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plaît
tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop bon chrétien pour vous la
refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
ajouter foi à ses paroles.
--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rêve déjà, ce
monsieur. Bonsoir.
--Bonsoir, Nanon.
--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
Mon père n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! à
demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.
--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugénie en
interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent pas finies.
Madame Grandet n'eut aucune pensée en se couchant. Elle entendait, par
la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable à toutes
les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son seigneur. De
même que la mouette prévoit l'orage, elle avait, à d'imperceptibles
signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet, et, pour
employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.
Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu'il avait
fait mettre à son cabinet, et se disait:
--Quelle idée bizarre a eue mon frère de me léguer son enfant? Jolie
succession! Je n'ai pas vingt écus à donner. Mais qu'est-ce que vingt
écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme s'il avait voulu
en faire du feu?
En songeant aux conséquences de ce testament de douleur, Grandet était
peut-être plus agité que ne l'était son frère au moment où il le traça.
--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habillée de
son devant d'autel, rêvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la
première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d'amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'âme, où la fleur
leur exprime des pensées, où les palpitations du coeur communiquent au
cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un vague désir;
jour d'innocente mélancolie et de suaves joyeusetés! Quand les enfants
commencent à voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment
dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière
est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumière du coeur?
Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour
Eugénie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
bonne heure, fit sa prière, et commença l'oeuvre de sa toilette,
occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec
le plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s'échappassent de
leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa
la timide candeur de son visage, en accordant la simplicité des
accessoires à la naïveté des lignes. En se lavant plusieurs fois les
mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle
regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin
pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien façonnés.
Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laça droit,
sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la première fois de sa
vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe
fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
achevée, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'étonna de
ne compter que sept heures. Le désir d'avoir tout le temps nécessaire
pour se bien habiller l'avait fait lever trop tôt. Ignorant l'art de
remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en étudier l'effet, Eugénie
se croisa bonnement les bras, s'assit à sa fenêtre, contempla la cour,
le jardin étroit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue
mélancolique, bornée, mais qui n'était pas dépourvue des mystérieuses
beautés particulières aux endroits solitaires ou à la nature inculte.
Auprès de la cuisine se trouvait un puits entouré d'une margelle, et à
poulie maintenue dans une branche de fer courbée, qu'embrassait une
vigne aux pampres flétris, rougis, brouis par la saison. De là, le
tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec autant
d'exactitude que peuvent l'être les livres d'un bibliophile. Le pavé de
la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les
mousses, par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais
présentaient leur chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin
les huit marches qui régnaient au fond de la cour et menaient à la porte
du jardin, étaient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme
le tombeau d'un chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades.
Au-dessus d'une assise de pierres toutes rongées s'élevait une grille de
bois pourri, à moitié tombée de vétusté, mais à laquelle se mariaient à
leur gré des plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à
claire-voie s'avançaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris.
Trois allées parallèles, sablées et séparées par des carrés dont les
terres étaient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
un bout, des framboisiers; à l'autre, un immense noyer qui inclinait
ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau
soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient à
dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux
murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva
des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
ordinaires pour elle. Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et
y croissaient à mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil.
Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique.
Ses réflexions s'accordaient avec les détails de ce singulier paysage,
et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'où tombaient des
Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes comme la
gorge des pigeons, de célestes rayons d'espérance illuminèrent l'avenir
pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses fleurs
pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla un
souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille
produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau,
donnait une réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui
serait restée là, pendant toute la journée, sans s'apercevoir de la
fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'âme. Elle se
leva fréquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire
des injures à lui-même.
--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle était la pensée d'Eugénie,
pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait
pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des
premières vertus de l'amour. Eugénie appartenait bien à ce type
d'enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite
bourgeoisie, et dont les beautés paraissent vulgaires; mais si elle
ressemblait à Vénus de Milo, ses formes étaient ennoblies par cette
suavité du sentiment chrétien qui purifie la femme et lui donne une
distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme,
le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris
auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entière, imprimait une
lumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et
rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n'y
point laisser de traces, mais qui avait détruit le velouté de la peau,
néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y
traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort,
mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les
lèvres à mille raies étaient pleines d'amour et de bonté. Le col avait
une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement voilé, attirait le
regard et faisait rêver; il manquait sans doute un peu de la grâce due
à la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité de cette
haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n'avait
donc rien du joli qui plaît aux masses; mais elle était belle de cette
beauté si facile à reconnaître, et dont s'éprennent seulement les
artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de
Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers
devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature,
mais qu'une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire
acquérir; ce peintre, amoureux d'un si rare modèle, eût trouvé tout à
coup dans le visage d'Eugénie la noblesse innée qui s'ignore; il eût vu
sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans
l'habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
contours de sa tête que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
tranchées dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
calme, colorée, bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait
l'âme, communiquait le charme de la conscience qui s'y reflétait, et
commandait le regard. Eugénie était encore sur la rive de la vie où
fleurissent les illusions enfantines, où se cueillent les marguerites
avec des délices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'était l'amour:
--Je suis trop laide, il ne fera pas attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.
--Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son
feu, enchaînant le chien et parlant à ses bêtes dans l'écurie. Aussitôt
Eugénie descendit et courut à Nanon qui trayait la vache.
--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crème pour le café de mon
cousin.
--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
partit d'un gros éclat de rire. Je ne peux pas faire de la crème. Votre
cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
--Nanon, fais-nous donc de la galette.
--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre?
dit Nanon laquelle en sa qualité de premier ministre de Grandet
prenait parfois une importance énorme aux yeux d'Eugénie et de sa mère.
Faut-il pas le voler, cet homme, pour fêter votre cousin? Demandez-lui
du beurre, de la farine, du bois, il est votre père, il peut vous en
donner. Tenez, le voilà qui descend pour voir aux provisions ...
Eugénie se sauva dans le jardin, tout épouvantée en entendant trembler
l'escalier sous le pas de son père. Elle éprouvait déjà les effets de
cette profonde pudeur et de cette conscience particulière de notre
bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos pensées
sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
s'apercevant enfin du froid dénuement de la maison paternelle, la pauvre
fille concevait une sorte de dépit de ne pouvoir la mettre en harmonie
avec l'élégance de son cousin. Elle éprouva un besoin passionné de faire
quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Naïve et vraie,
elle se laissait aller à sa nature angélique sans se défier ni de ses
impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait
éveillé chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se
déployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisième
année, elle se trouvait dans la plénitude de son intelligence et de ses
désirs. Pour la première fois, elle eut dans le coeur de la terreur à
l'aspect de son père, vit en lui le maître de son sort, et se crut
coupable d'une faute en lui taisant quelques pensées. Elle se mit à
marcher à pas précipités en s'étonnant de respirer un air plus pur, de
sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur
morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour
obtenir la galette, il s'élevait entre la Grande Nanon et Grandet une de
ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme était venu pour mesurer les vivres
nécessaires à la consommation de la journée.
--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il à Nanon.
--Pas une miette, monsieur.
Grandet prit un gros pain rond, bien enfariné, moulé dans un de ces
paniers plats qui servent à boulanger en Anjou, et il allait le couper,
quand Nanon lui dit:
--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.
--C'est vrai, répondit Grandet, mais ton pain pèse six livres, il en
restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que ça ne mange
point de pain.
--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.
En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
du pain, depuis le beurre étendu sur la tartine, frippe vulgaire,
jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distinguée des frippes; et
tous ceux qui, dans leur enfance, ont léché la frippe et laissé le pain,
comprendront la portée de cette locution.
--Non, répondit Grandet, ça ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
quasiment comme des filles à marier.
Enfin, après avoir parcimonieusement ordonné le menu quotidien, le
bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant néanmoins les
armoires de sa _Dépense_, lorsque Nanon l'arrêta pour lui dire:
--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai
une galette aux enfants.
--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage à cause de mon neveu?
--Je ne pensais pas plus à votre neveu qu'à votre chien, pas plus que
vous n'y pensez vous-même. Ne voilà-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_
que six morceaux de sucre, m'en faut huit.
--Ha! çà, Nanon, je ne t'ai jamais vue comme ça. Qu'est-ce qui te passe
donc par la tête? Es-tu la maîtresse ici? Tu n'auras que six morceaux
de sucre.
--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son café?
--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.
--Vous vous passerez de sucre, à votre âge! J'aimerais mieux vous en
acheter de ma poche.
--Mêle-toi de ce qui te regarde.
Malgré la baisse du prix, le sucre était toujours, aux yeux du
tonnelier, la plus précieuse des denrées coloniales, il valait toujours
six francs la livre, pour lui. L'obligation de le ménager, prise sous
l'Empire, était devenue la plus indélébile de ses habitudes. Toutes les
femmes, même la plus niaise, savent ruser pour arriver à leurs fins,
Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.
--Mademoiselle, cria-t-elle par la croisée, est-ce pas que vous voulez
de la galette?
--Non, non, répondit Eugénie.
--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il
ouvrit la _mette_ où était la farine, lui en donna une mesure, et ajouta
quelques onces de beurre au morceau qu'il avait déjà coupé.
--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.
--Eh! bien, tu en prendras à ta suffisance, répondit-il
mélancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
nous cuiras au four tout le dîner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
feux.
--Quien! s'écria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet
jeta sur son fidèle ministre un coup d'oeil presque paternel.
--Mademoiselle, cria la cuisinière, nous aurons une galette. Le père
Grandet revint chargé de ses fruits, et en rangea une première assiettée
sur la table de la cuisine.
--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre
neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que ça se nettoie donc?
Faut-il y mettre de votre cirage à l'oeuf?
--Nanon, je crois que l'oeuf gâterait ce cuir-là. D'ailleurs, dis-lui que
tu ne connais point la manière de cirer le maroquin, oui, c'est du
maroquin, il achètera lui-même à Saumur et t'apportera de quoi illustrer
ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage
pour le rendre brillant.
--C'est donc bon à manger, dit la servante en portant les bottes à son
nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
c'est-il drôle.
--Drôle! dit le maître, tu trouves drôle de mettre à des bottes plus
d'argent que n'en vaut celui qui les porte.
--Monsieur, dit-elle au second voyage de son maître qui avait fermé le
fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
par semaine à cause de votre ...?
--Oui.
--Faudra que j'aille à la boucherie.
--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
t'en laisseront pas chômer. Mais je vais dire à Cornoiller de me tuer
des corbeaux. Ce gibier-là donne le meilleur bouillon de la terre.
--C'est-y vrai, monsieur, que ça mange les morts?
--Tu es bête, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que
les successions? Le père Grandet n'ayant plus d'ordre à donner, tira sa
montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant
le déjeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit:
--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
quelque chose à y faire.
Eugénie alla mettre son chapeau de paille cousue, doublé de taffetas
rose; puis, le père et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'à
la place.
--Où dévalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
Grandet.
--Voir quelque chose, répondit le bonhomme sans être la dupe de la
promenade matinale de son ami.
Quand le père Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
expérience qu'il y avait toujours quelque chose à gagner avec lui. Donc
il l'accompagna.
--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous êtes de mes amis, je
vais vous démontrer comme quoi c'est une bêtise de planter des peupliers
dans de bonnes terres ...
--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
palpés pour ceux qui étaient dans vos prairies de la Loire, dit maître
Cruchot en ouvrant des yeux hébétés. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
vos arbres au moment où l'on manquait de bois blanc à Nantes, et les
vendre trente francs!
Eugénie écoutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel
de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrêt
paternel et souverain. Grandet était arrivé aux magnifiques prairies
qu'il possédait au bord de la Loire, et où trente ouvriers s'occupaient
à déblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les
peupliers.
--Maître Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
notaire. Jean, cria-t-il à un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise
dans tou ... t ou ... tous les sens?
--Quatre fois huit pieds, répondit l'ouvrier après avoir fini.
--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet à Cruchot. J'avais sur cette
ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ...
cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ...
mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
côtés, quinze cents; les rangées du milieu autant. Alors, mé ... mé ...
mettons mille bottes de foin.
--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-là
valent environ six cents francs.
--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents à cause des trois à quatre
cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que
que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do
... donnent a ... a ... avec les in ... in ... intérêts com ... com ...
composés que que que vouous saaavez.
--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.
--Je le veux bien! ça ne ne ne fera que que que soixante mille francs.
Eh! bien, reprit le vigneron sans bégayer, deux mille peupliers de
quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte.
J'ai trouvé ça, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean,
reprit-il, tu combleras les trous, excepté du côté de la Loire, où tu
planteras les peupliers que j'ai achetés. En les mettant dans la
rivière, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
se tournant vers Cruchot et imprimant à la loupe de son nez un léger
mouvement qui valait le plus ironique des sourires.
--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
terres maigres, dit Cruchot stupéfait par les calculs de Grandet.
--_O-u-i, monsieur_, répondit ironiquement le tonnelier.
Eugénie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans écouter les
calculs de son père, prêta bientôt l'oreille aux discours de Cruchot en
l'entendant dire à son client:
--Hé! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question
que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientôt avoir un contrat à
dresser, père Grandet.
--Vous ... ou ... vous êtes so ... so ... orti de bo ... bonne heure
pooour me dire ça, reprit Grandet en accompagnant cette réflexion d'un
mouvement de sa loupe. Hé! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux,
voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la
dooonner à son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer ça.
Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.
Cette réponse causa des éblouissements à Eugénie. Les lointaines
espérances qui pour elle commençaient à poindre dans son coeur fleurirent
soudain, se réalisèrent et formèrent un faisceau de fleurs qu'elle vit
coupées et gisant à terre. Depuis la veille, elle s'attachait à Charles
par tous les liens de bonheur qui unissent les âmes; désormais la
souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble
destinée de la femme d'être plus touchée des pompes de la misère que des
splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu
s'éteindre au fond du coeur de son père? de quel crime Charles était-il
donc coupable? Questions mystérieuses! Déjà son amour naissant,
mystère si profond, s'enveloppait de mystères. Elle revint tremblant sur
ses jambes, et en arrivant à la vieille rue sombre, si joyeuse pour
elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la mélancolie
que les temps et les choses y avaient imprimée. Aucun des enseignements
de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devança son
père et l'attendit à la porte après y avoir frappé. Mais Grandet, qui
voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
dit:
--Où en sont les fonds?
--Vous ne voulez pas m'écouter, Grandet, lui répondit Cruchot.
Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent à gagner en deux ans,
outre les intérêts à un excellent taux, cinq mille livres de rente pour
quatre-vingt mille francs. Les fonds sont à quatre-vingts francs
cinquante centimes.
--Nous verrons cela, répondit Grandet en se frottant le menton.
--Mon Dieu! dit le notaire.
--Hé! bien, quoi? s'écria Grandet au moment où Cruchot lui mettait le
journal sous les yeux en lui disant:
--Lisez cet article.
_Monsieur Grandet, l'un des négociants les plus estimés de Paris, s'est
brûlé la cervelle hier après avoir fait son apparition accoutumée à la
Bourse. Il avait envoyé au président de la Chambre des Députés sa
démission, et s'était également démis de ses fonctions de juge au
tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son
agent de change et son notaire, l'ont ruiné. La considération dont
jouissait monsieur Grandet et son crédit étaient néanmoins tels qu'il
eût sans doute trouvé des secours sur la place de Paris. Il est à
regretter que cet homme honorable ait cédé à un premier moment de
désespoir, etc_.
--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.
Ce mot glaça maître Cruchot, qui, malgré son impassibilité de notaire,
se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur.
--Et son fils, si joyeux hier ...
--Il ne sait rien encore, répondit Grandet avec le même calme.
--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer
le président de Bonfons.
En entrant, Grandet trouva le déjeuner prêt. Madame Grandet, au cou de
laquelle Eugénie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur
que nous cause un chagrin secret, était déjà sur son siége à patins, et
se tricotait des manches pour l'hiver.
--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre à
quatre, l'enfant dort comme un chérubin. Qu'il est gentil les yeux
fermés! Je suis entrée, je l'ai appelé. Ah bien oui! personne.
--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'éveillera toujours assez tôt
aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.
--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugénie en mettant dans son café les deux
petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
bonhomme s'amusait à couper lui-même à ses heures perdues. Madame
Grandet, qui n'avait pas osé faire cette question, regarda son mari.
--Son père s'est brûlé la cervelle.
--Mon oncle?... dit Eugénie.
--Le pauvre jeune homme! s'écria madame Grandet.
--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possède pas un sou.
--Hé! ben, il dort comme s'il était le roi de la terre, dit Nanon d'un
accent doux.
Eugénie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand,
pour la première fois, la compassion, excitée par le malheur de celui
qu'elle aime, s'épanche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
fille pleura.
--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
père en lui lançant un de ces regards de tigre affamé qu'il jetait sans
doute à ses tas d'or.
--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de pitié pour
ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?
--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.
Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas.
--Jusqu'à mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espère, m'ame
Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis obligé d'aller faire
aligner le fossé de mes prés sur la route. Je serai revenu à midi pour
le second déjeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant
à toi, mademoiselle Eugénie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures,
assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les
grandes Indes. Tu ne le verras plus ...
Le père prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
autres, et sortit.
--Ah! maman, j'étouffe, s'écria Eugénie quand elle fut seule avec sa
mère. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
pâlir, ouvrit la croisée et lui fit respirer le grand air.
--Je suis mieux, dit Eugénie après un moment.
Cette émotion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et
froide réagit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
intuition sympathique dont sont douées les mères pour l'objet de leur
tendresse, et devina tout. Mais, à la vérité, la vie des célèbres soeurs
hongroises, attachées l'une à l'autre par une erreur de la nature,
n'avait pas été plus intime que ne l'était celle d'Eugénie et de sa
mère, toujours ensemble dans cette embrasure de croisée, ensemble à
l'église, et dormant ensemble dans le même air.
--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tête d'Eugénie
pour l'appuyer contre son sein.
A ces mots, la jeune fille releva la tête, interrogea sa mère par un
regard, en scruta les secrètes pensées, et lui dit:
--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas
rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent?
--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton père a ses raisons,
nous devons les respecter.
La mère et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise à patins,
l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur
ouvrage. Oppressée de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur
que lui avait témoignée sa mère, Eugénie lui baisa la main en disant:
--Combien tu es bonne, ma chère maman!
Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, flétri par de
longues douleurs.
--Le trouves-tu bien? demanda Eugénie.
Madame Grandet ne répondit que par un sourire; puis, après un moment de
silence, elle dit à voix basse:
--L'aimerais-tu donc déjà? ce serait mal.
--Mal, reprit Eugénie, pourquoi? Il te plaît, il plaît à Nanon,
pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son
déjeuner. Elle jeta son ouvrage, la mère en fit autant en lui disant:
--Tu es folle! Mais elle se plut à justifier la folie de sa fille en la
partageant. Eugénie appela Nanon.
--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?
--Nanon, tu auras bien de la crème pour midi.
--Ah! pour midi, oui, répondit la vieille servante.
--Hé! bien, donne-lui du café bien fort, j'ai entendu dire à monsieur
des Grassins que le café se faisait bien fort à Paris. Mets-en beaucoup.
--Et où voulez-vous que j'en prenne?
--Achètes-en.
--Et si monsieur me rencontre?
--Il est à ses prés.
--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a déjà demandé si les trois Mages
étaient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
nos déportements.
--Si ton père s'aperçoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
capable de nous battre.
--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups à genoux.
Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute réponse. Nanon prit sa
coiffe et sortit. Eugénie donna du linge blanc, elle alla chercher
quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'était amusée à étendre sur
des cordes dans le grenier; elle marcha légèrement le long du corridor
pour ne point éveiller son cousin, et ne put s'empêcher d'écouter à sa
porte la respiration qui s'échappait en temps égaux de ses lèvres.
--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus
vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que
l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement
sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires
comptées par son père, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre à
sac toute la maison de son père; mais il avait les clefs de tout. Nanon
revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugénie eut l'envie de
lui sauter au cou.
--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
demandés, et il me les a donnés pour m'être agréable, le mignon.
Après deux heures de soins, pendant lesquelles Eugénie quitta vingt fois
son ouvrage pour aller voir bouillir le café, pour aller écouter le
bruit que faisait son cousin en se levant, elle réussit à préparer un
déjeuner très simple, peu coûteux, mais qui dérogeait terriblement aux
habitudes invétérées de la maison. Le déjeuner de midi s'y faisait
debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un
verre de vin. En voyant la table placée auprès du feu, l'un des
fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
et le sucre amoncelé dans une soucoupe, Eugénie trembla de tous ses
membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
père, s'il venait à entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
pendule, afin de calculer si son cousin pourrait déjeuner avant le
retour du bonhomme.
--Sois tranquille, Eugénie, si ton père vient, je prendrai tout sur moi,
dit madame Grandet.
Eugénie ne put retenir une larme.
--Oh! ma bonne mère, s'écria-t-elle, je ne t'ai pas assez aimée!
Charles, après avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
descendit enfin. Heureusement, il n'était encore que onze heures. Le
parisien! il avait mis autant de coquetterie à sa toilette que s'il se
fût trouvé au château de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra
de cet air affable et riant qui sied si bien à la jeunesse, et qui causa
une joie triste à Eugénie. Il avait pris en plaisanterie le désastre de
ses châteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.
--Avez-vous bien passé la nuit, ma chère tante? Et vous, ma cousine?
--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.
--Moi, parfaitement.
--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugénie; mettez-vous à table.
--Mais je ne déjeune jamais avant midi, le moment où je me lève.
Cependant, j'ai si mal vécu en route, que je me laisserai faire.
D'ailleurs ... Il tira la plus délicieuse montre plate que Breguet ait
faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai été matinal.
--Matinal?... dit madame Grandet.
--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.
--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.
--Un perdreau, se disait Eugénie qui aurai voulu payer un perdreau de
tout son pécule.
--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.
Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
pose sur son divan. Eugénie et sa mère prirent des chaises et se mirent
près de lui devant le feu.
--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières.
--Toujours, répondit Eugénie en le regardant, excepté pendant les
vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous à l'abbaye de
Noyers.
--Vous ne vous promenez jamais?
--Quelquefois le dimanche après vêpres, quand il fait beau, dit madame
Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.
--Avez-vous un théâtre?
--Aller au spectacle, s'écria madame Grandet, voir des comédiens! Mais,
monsieur, ne savez-vous pas que c'est un péché mortel?
--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous
donnerons les poulets à la coque.
--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitués au
luxe ne pensait déjà plus à son perdreau. Mais c'est délicieux, si vous
aviez du beurre? Hein, ma chère enfant.
--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.
--Mais donne du beurre, Nanon! s'écria Eugénie.
La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait
plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend à voir
jouer un mélodrame où triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles,
élevé par une mère gracieuse, perfectionné par une femme à la mode,
avait des mouvements coquets, élégants, menus, comme le sont ceux d'une
petite maîtresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
possèdent une influence vraiment magnétique. Aussi Charles, en se voyant
l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se
soustraire à l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en
l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugénie un de ces regards
brillants de bonté, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
s'aperçut, en contemplant Eugénie, de l'exquise harmonie des traits de
ce pur visage, de son innocente attitude, de la clarté magique de ses
yeux où scintillaient de jeunes pensées d'amour, et où le désir ignorait
la volupté.
--Ma foi, ma chère cousine, si vous étiez en grande loge et en grande
toilette à l'Opéra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
vous y feriez faire bien des péchés d'envie aux hommes et de jalousie
aux femmes.
Ce compliment étreignit le coeur d'Eugénie, et le fit palpiter de joie,
quoiqu'elle n'y comprit rien.
--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
provinciale.
--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
raillerie, elle flétrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il
goba fort agréablement sa mouillette beurrée. Non, je n'ai probablement
pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce défaut me fait
beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garçon est
bête comme un rhinocéros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre
une poupée du premier coup à trente pas avec toute espèce de pistolet et
en plein champ, la raillerie me respecte.
--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.
--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugénie, est-ce mal de vous
demander à la voir?
Charles tendit la main en défaisant son anneau, et Eugénie rougit en
effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.
--Voyez, ma mère, le beau travail.
--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le café.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.
Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faïencé à
l'intérieur, bordé d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
café en revenant à la surface du liquide bouillonnant.
--C'est du café boullu, dit Nanon.
--Ah! ma chère tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
de mon passage ici. Vous êtes bien arriérés! Je vous apprendrai à faire
du bon café dans une cafetière à la Chaptal.
Il tenta d'expliquer le système de la cafetière à la Chaptal.
--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que ça, dit Manon, il faudrait
bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de café comme ça. Ah! bien,
oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je
ferais le café?
--C'est moi qui le ferai, dit Eugénie.
--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.
A ce mot, qui rappelait le chagrin près de fondre sur ce malheureux
jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplèrent d'un air de
commisération qui le frappa.
--Qu'avez-vous donc, ma cousine?
--Chut! dit madame Grandet à Eugénie qui allait parler. Tu sais, ma
fille, que ton père s'est chargé de parler à monsieur ...
--Dites Charles, dit le jeune Grandet.
--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'écria Eugénie.
Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. Là, Nanon, madame
Grandet et Eugénie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux
tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur
était bien connu.
--Voilà papa, dit Eugénie.
Elle ôta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la
nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme
une biche effrayée. C'était une peur panique de laquelle Charles dut
s'étonner.
--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.
--Mais voilà mon père, dit Eugénie.
--Eh! bien?...
Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles,
il vit tout.
--Ah! ah! vous avez fait fête à votre neveu, c'est bien, très bien,
c'est fort bien! dit-il sans bégayer. Quand le chat court sur les
toits, les souris dansent sur les planchers.
--Fête?... se dit Charles incapable de soupçonner le régime et les moeurs
de cette maison.
--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.
Eugénie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de
corne à grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'étendit
soigneusement et se mit à manger debout. En ce moment, Charles sucrait
son café. Le père Grandet aperçut les morceaux de sucre, examina sa
femme qui pâlit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la
pauvre vieille, et lui dit:
--Où donc avez-vous pris tout ce sucre?
--Nanon est allée en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.
Il est impossible de se figurer l'intérêt profond que cette scène muette
offrait à ces trois femmes: Nanon avait quitté sa cuisine et regardait
dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles
ayant goûté son café, le trouva trop amer et chercha le sucre que
Grandet avait déjà serré.
--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.
--Le sucre.
--Mettez du lait, répondit le maître de la maison, votre café
s'adoucira.
Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée, et la
mit sur la table en contemplant son père d'un air calme. Certes, la
Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses
faibles bras une échelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en
déployait Eugénie en remettant le sucre sur la table. L'amant
récompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
bras meurtri dont chaque veine flétrie sera baignée de larmes, de
baisers, et guérie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais
être dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa
cousine, alors foudroyée par le regard du vieux tonnelier.
--Tu ne manges pas, ma femme?
La pauvre ilote s'avança, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
une poire. Eugénie offrit audacieusement à son père du raisin, en lui
disant:
--Goûte donc à ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
n'est-ce pas? Je suis allée chercher ces jolies grappes-là pour vous.
--Oh! si on ne les arrête, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
j'ai à vous dire des choses qui ne sont pas sucrées.
Eugénie et sa mère lancèrent un regard sur Charles à l'expression duquel
le jeune homme ne put se tromper.
--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma
pauvre mère ... (à ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur
possible pour moi ...
--Mon neveu, qui peut connaître les afflictions par lesquelles Dieu veut
nous éprouver? lui dit sa tante.
--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voilà les bêtises qui commencent. Je
vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les
espèces d'épaules de mouton que la nature lui avait mises au bout des
bras. Voilà des mains faites pour ramasser des écus! Vous avez été
élevé à mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
portefeuilles où nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!
--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux être pendu si je comprends un
seul mot.
--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le
reste de son vin blanc et ouvrit la porte.
--Mon cousin, ayez du courage!
L'accent de la jeune fille avait glacé Charles, qui suivit son terrible
parent en proie à de mortelles inquiétudes. Eugénie, sa mère et Nanon
vinrent dans la cuisine, excitées par une invincible curiosité à épier
les deux acteurs de la scène qui allait se passer dans le petit jardin
humide où l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet
n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père,
mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et
il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
vérité. Vous avez perdu votre père! ce n'était rien à dire. Les pères
meurent avant les enfants. Mais: Vous êtes sans aucune espèce de
fortune! tous les malheurs de la terre étaient réunis dans ces paroles.
Et le bonhomme de faire, pour la troisième fois, le tour de l'allée du
milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes
circonstances de la vie, notre âme s'attache fortement aux lieux où les
plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il
avec une attention particulière les buis de ce petit jardin, les
feuilles pâles qui tombaient, les dégradations des murs, les bizarreries
des arbres fruitiers, détails pittoresques qui devaient rester gravés
dans son souvenir, éternellement mêlés à cette heure suprême, par une
mnémotechnie particulière aux passions.
--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
partie d'air.
--Oui, mon oncle, mais pourquoi ...
--Eh! bien, mon garçon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles à
t'apprendre. Ton père est bien mal ...
--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
tournant vers son oncle qui demeurait immobile.
--Les chevaux et la voiture sont inutiles, répondit Grandet. Charles
resta muet, pâlit et les yeux devinrent fixes.
--Oui, mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien.
Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brûlé la cervelle ...
--Mon père?...
--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
avaient le droit. Tiens, lis.
Grandet, qui avait emprunté le journal de Cruchot, mit le fatal article
sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
enfant, encore dans l'âge où les sentiments se produisent avec naïveté,
fondit en larmes.
--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le
voilà sauvé. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet à
haute voix sans savoir si Charles l'écoutait, ce n'est rien, tu te
consoleras; mais ...
--Jamais! jamais! mon père! mon père!
--Il t'a ruiné, tu es sans argent.
--Qu'est-ce que cela me fait! Où est mon père, mon père?
Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une
horrible façon et se répercutaient dans les échos. Les trois femmes,
saisies de pitié, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que
peut l'être le rire. Charles, sans écouter son oncle, se sauva dans la
cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers
sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer à son aise
loin de ses parents.
--Il faut laisser passer la première averse, dit Grandet en rentrant
dans la salle où Eugénie et sa mère avaient brusquement repris leurs
places et travaillaient d'une main tremblante après s'être essuyé les
yeux. Mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts
que de l'argent.
Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimant ainsi sur la plus
sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père.
Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous
terre, ne cessa que vers le soir, après s'être graduellement affaiblie.
--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.
Fatale exclamation! Le père Grandet regarda sa femme, Eugénie et le
sucrier; il se souvint du déjeuner extraordinaire apprêté pour le
parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.
--Ah! çà, j'espère, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez
pas continuer vos prodigalités, madame Grandet. Je ne vous donne pas
_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle.
--Ma mère n'y est pour rien, dit Eugénie. C'est moi qui ...
--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa
fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugénie ...
--Mon père, le fils de votre frère ne devait pas manquer chez vous de ...
--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils
de mon frère par-ci, mon neveu par là. Charles ne nous est de rien, il
n'a ni sou ni maille; son père a fait faillite; et, quand ce mirliflor
aura pleuré son soûl, il décampera d'ici; je ne veux pas qu'il
révolutionne ma maison.
--Qu'est-ce que c'est, mon père, que de faire faillite? demanda
Eugénie.
--Faire faillite, reprit le père, c'est commettre l'action la plus
déshonorante entre toutes celles qui peuvent déshonorer l'homme.
--Ce doit être un bien grand péché, dit madame Grandet, et notre frère
serait damné.
--Allons, voilà tes litanies, dit-il à sa femme en haussant les épaules.
Faire faillite, Eugénie, reprit-il, est un vol que la loi prend
malheureusement sous sa protection. Des gens ont donné leurs denrées à
Guillaume Grandet sur sa réputation d'honneur et de probité, puis il a
tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
grand chemin est préférable au banqueroutier: celui-là vous attaque,
vous pouvez vous défendre, il risque sa tête; mais l'autre ... Enfin
Charles est déshonoré.
Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesèrent de
tout leur poids. Probe autant qu'une fleur née au fond d'une forêt est
délicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses
raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce
explication que son père lui donnait à dessein de la faillite, sans lui
faire connaître la distinction qui existe entre une faillite
involontaire et une faillite calculée.
--Eh! bien, mon père, vous n'avez donc pu empêcher ce malheur?
--Mon frère ne m'a pas consulté. D'ailleurs, il doit quatre millions.
--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon père? demanda-t-elle avec
la naïveté d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il
désire.
--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pièces de
vingt sous, et il faut cinq pièces de vingt sous pour faire cinq francs.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Eugénie, comment mon oncle avait-il eu à
lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui
puisse avoir autant de millions? (Le père Grandet se caressait le
menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir
mon cousin Charles?
--Il va partir pour les Grandes-Indes, où, selon le voeu de son père, il
tâchera de faire fortune.
--Mais a-t-il de l'argent pour aller là?
--Je lui payerai son voyage ... jusqu'à ... Oui, jusqu'à Nantes.
Eugénie sauta d'un bond au cou de son père.
--Ah! mon père, vous êtes bon, vous!
Elle l'embrassait de manière à rendre presque honteux Grandet, que sa
conscience harcelait un peu.
--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui
demanda-t-elle.
--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napoléon.
Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.
--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.
--J'y pensais, répondit la mère.
--C'est cela! toujours dépenser de l'argent, s'écria le père. Ah! çà,
croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?
En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,
retentit dans les greniers et glaça de terreur Eugénie et sa mère.
--Nanon, va voir là-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.
--Ha! çà, reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son
mot avait rendues pâles, pas de bêtises, vous deux. Je vous laisse. Je
vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout ça.
Il partit. Quand Grandet eut tiré la porte, Eugénie et sa mère
respirèrent à leur aise. Avant cette matinée, jamais la fille n'avait
senti de contrainte en présence de son père; mais, depuis quelques
heures, elle changeait à tous moments et de sentiments et d'idées.
--Maman, pour combien de louis vend-on une pièce de vin?
--Ton père vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,
quelquefois deux cents, à ce que j'ai entendu dire.
--Quand il récolte quatorze cents pièces de vin ...
--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton père ne me
dit jamais ses affaires.
--Mais alors papa doit être riche.
--Peut-être. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait acheté Froidfond
il y a deux ans. Ca l'aura gêné.
Eugénie, ne comprenant plus rien à la fortune de son père, en resta là
de ses calculs.
--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.
Il est étendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine,
que c'est une vraie bénédiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil
jeune homme?
--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous
descendrons.
Madame Grandet fut sans défense contre les harmonies de la voix de sa
fille. Eugénie était sublime, elle était femme. Toutes deux, le coeur
palpitant, montèrent à la chambre de Charles. La porte était ouverte. Le
jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plongé dans les larmes, il
poussait des plaintes inarticulées.
--Comme il aime son père? dit Eugénie à voix basse.
Il était impossible de méconnaître dans l'accent de ces paroles les
espérances d'un coeur à son insu passionné. Aussi madame Grandet
jeta-t-elle à sa fille un regard empreint de maternité, puis tout bas à
l'oreille:
--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.
--L'aimer! reprit Eugénie. Ah! si tu savais ce que mon père a dit!
Charles se retourna, aperçut sa tante et sa cousine.
--J'ai perdu mon père, mon pauvre père! S'il m'avait confié le secret
de son malheur, nous aurions travaillé tous deux à le réparer. Mon Dieu,
mon bon père! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois,
froidement embrassé.
Les sanglots lui coupèrent la parole.
--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Résignez-vous à la
volonté de Dieu.
--Mon cousin, dit Eugénie, prenez courage! Votre perte est irréparable;
ainsi songez maintenant à sauver votre honneur ...
Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute
chose, même quand elle console, Eugénie voulait tromper la douleur de
son cousin en l'occupant de lui-même.
--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un
mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.
--Ah! c'est vrai. Mon père, disait mon oncle, a fait faillite. Il
poussa un cri déchirant et se cacha le visage dans ses mains.
--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez
à mon père, il a dû bien souffrir.
Il y avait quelque chose d'horriblement attachant à voir l'expression de
cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrière-pensée. C'était
une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugénie et de sa mère
comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner
à lui-même. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places près
de la croisée, et travaillèrent pendant une heure environ sans se dire
un mot. Eugénie avait aperçu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
ménage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un
clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses
rasoirs enrichis d'or. Cette échappée d'un luxe vu à travers la douleur
lui rendit Charles encore plus intéressant, par contraste peut-être.
Jamais un événement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
frappé l'imagination de ces deux créatures incessamment plongées dans le
calme et la solitude.
--Maman, dit Eugénie, nous porterons le deuil de mon oncle.
--Ton père décidera de cela, répondit madame Grandet.
Elles restèrent de nouveau silencieuses. Eugénie tirait ses points avec
une régularité de mouvement qui eût dévoilé à un observateur les
fécondes pensées de sa méditation. Le premier désir de cette adorable
fille était de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un
coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.
--Qu'a donc ton père? dit-elle à sa fille.
Le vigneron entra joyeux. Après avoir ôté ses gants, il se frotta les
mains à s'en emporter la peau, si l'épiderme n'en eût pas été tanné
comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mélèzes et de l'encens. Il se
promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui échappa.
--Ma femme, dit-il sans bégayer, je les ai tous attrapés. Notre vin est
vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis
promené sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de bêtiser.
Chose, que tu connais, est venu à moi. Les propriétaires de tous les
bons vignobles gardent leur récolte et veulent attendre, je ne les en ai
pas empêchés. Notre Belge était désespéré. J'ai vu cela. Affaire faite,
il prend notre récolte à deux cents francs la pièce, moitié comptant. Je
suis payé en or. Les billets sont faits, voilà six louis pour toi. Dans
trois mois, les vins baisseront.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton calme, mais si profondément
ironique, que les gens de Saumur, groupés en ce moment sur la place et
anéantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en
auraient frémi s'ils les eussent entendus. Une peur panique eût fait
tomber les vins de cinquante pour cent.