»Je ne sais pas trop, à te vrai dire, ma bonne Aglaé, quels sont les

principes de mon cousin, le baron. Je crois qu'il aime le bordeaux sans

mépriser le bourgogne, et que, protecteur éclairé des arts, il a acheté

autrefois ses entrées au théâtre des Folies-Dramatiques.

»Mais la baronne a glissé, plus légère qu'une sylphide, sur ce

chapitre-là. Passant donc à un autre exercice, nous avons disséqué

Mussaton de Bassagnac. Deux cent mille francs! C'est la dot d'un petit

bonhomme de la rue du Sentier, dont les parents sont encore dans le

commerce!

»--Juliette vaut mieux que cela, chère belle, soyez juste! Avez-vous

remarqué comme sa taille se fait depuis un an? Elle a un talent,--non

pas un talent d'artiste, Dieu merci,--mais un magnifique talent

d'amateur. Vous doutez-vous de ce qu'on dépense pour obtenir cela?... A

combien sont les fonds espagnols?

»--Très-bien, comme toujours.

»--S'il en a beaucoup... Mais pourquoi n'a-t-il pas vendu cet hiver,

lors de la hausse?... Vous parliez de la présidente, sa marraine: la

présidente a des neveux...

»--Le testament de la présidente...

»--Est-ce qu'on pourrait en avoir communication?

»Puis le petit couplet sur les principes. Juliette est pieuse comme un

ange, à l'instar de sa sœur. Ce serait un meurtre que de la marier à

l'un de ces hommes qui...

»Mais l'affaire des principes n'est jamais bien longue avec cette

excellente baronne. Elle fait les demandes et les réponses avec une

égale bonne foi.

»En un tour de main, c'est fini.

»Elle s'est levée après une visite qui avait duré tout au plus une

demi-heure.

»--Ce qui me séduit dans tout cela, m'a-t-elle dit,--ce qui me charme

au plus haut point, c'est l'idée d'une alliance avec vous et avec ce

vénérable maréchal... Ces demoiselles ont réellement fait beaucoup

d'effet cet hiver. Plusieurs de nos amis nous harcèlent... Ah! bonne

petite, ce moment est cruel.--Mais, en définitive, a-t-elle ajouté en

changeant de ton,--puisqu'il faut en passer par là, menons les choses

rondement, n'est-ce pas?... Ces demoiselles ont vu ces deux messieurs,

cet hiver... Ils ne déplaisent pas: vous pouvez le leur annoncer...

Chargez-vous de la double présentation; ce sera une corvée une fois

faite et tout le monde vous en saura gré. Quant aux contrats, j'ai mon

notaire. Quand voulez-vous que nous vous recevions?

»Tu vois qu'elle va vite en besogne. J'ai cru un instant qu'elle allait

me demander d'être marraine des deux petits premiers.

»Mais tout ceci n'est rien auprès de la fin. J'avais remarqué, lors

de son entrée, qu'elle portait un ample manchon, malgré le premier

beau soleil. Le manchon avait été déposé sur un meuble. Comme elle se

dirigeait vers la porte, je l'ai arrêtée, disant:

»--Chère madame, ne causerons-nous pas un peu de l'autre affaire?

»Son regard s'est tourné tout de suite vers le manchon.

»Elle s'est mise à sourire.

»--Bonne petite, m'a-t-elle répondu, comme je ne demeure pas au-dessus

d'un commissaire de police, je vous prie de me laisser, autant que

possible, derrière le rideau. Ce n'est pas généreux de m'avoir reproché

dans votre lettre ma neutralité: j'ai mes filles.

»Tout en parlant, elle avait pris son manchon. Elle en a retiré un

paquet assez volumineux, qu'elle m'a mis dans la main.

»Puis, fort lestement:

»--Pressons les choses, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit en

m'embrassant.--Au revoir, bonne petite... vous avez rajeuni de dix ans

et embelli... Je vous attends toute la semaine.

»Elle a disparu. J'ai ouvert le paquet, qui contenait, comme je m'y

attendais, toutes les notes rassemblées par feu le baron du Tresnoy sur

madame la marquise de Sainte-Croix.

»Donnant, donnant. Cette baronne paye ses dettes comptant.

»Le soir même, les notes étaient au parquet du procureur du roi.

»Il y a six jours de cela. J'ai déjà reçu trois billets doux de la

baronne.»

«Du 27 mai au matin.

»La foudre a éclaté, ma chère sœur. Césarine a quitté la maison de

son père. Elle est chez le maréchal. Il y a deux jours que le comte

Achille n'est rentré chez lui. Personne n'a de ses nouvelles. Le

maréchal est fou d'inquiétude. Les erreurs d'un fils ne vous guérissent

pas de l'aimer, et Achille était véritablement un fils pour le

maréchal. Henri et tous nos amis se sont mis en campagne. Est-il arrivé

malheur?

»Hier encore, je causais avec toi et je riais. En quelques heures,

est-il possible de tant vieillir? La foudre a éclaté; les minutes me

semblent des siècles. J'attends. Rien ne vient. Que se passe-t-il? Le

tigre est acculé. Y a-t-il déjà des victimes?

»Hier au soir, 26 mai, un mandat d'arrêt a été décerné au parquet de

Paris contre madame la marquise de Sainte-Croix et contre Garnier

de Clérambault, son complice. Leurs demeures respectives ont été

cernées cette nuit. Les deux maisons étaient vides. On n'a pu capturer

ni madame la marquise de Sainte-Croix, ni son complice, Garnier de

Clérambault.

»Maître Souëf, cité au parquet, a déclaré avoir opéré pour le compte

de M. de Mersanz, dans l'espace de trois semaines, diverses ventes

d'immeubles,--à l'amiable,--et versé entre ses mains des sommes dont le

total s'élève à deux millions cinq cent mille francs.

»A-t-il quitté la France avec ces valeurs, comme il en avait exprimé

plusieurs fois l'intention? La Sainte-Croix l'a-t-elle enlevé?--ou

devons-nous craindre quelque chose de pire?

»Clérambault et Flavie sont-ils cachés dans ce repaire dont parle

Fromenteau, chez cet homme dont la manie est de percer le mur d'octroi?

Ont-ils attiré dans ce coupe-gorge le malheureux Achille?

»Rien de tout cela n'est impossible.--Et pourtant l'appât principal

leur manque. Maxence n'est pas avec eux.

»Je veux te parler de Maxence. Maxence aussi, toute malade qu'elle

était, avait disparu de l'hôtel de Sainte-Croix. Quand on est venu me

dire cela, mon cœur s'est serré: j'ai senti de la sueur froide à mes

tempes.

»Si tu la connaissais comme moi, Aglaé, cette créature si

merveilleusement belle, écrasée sous une malédiction si profonde, tu

l'aimerais comme moi. Depuis bien des jours, elle est le sujet de

mes entretiens avec Marguerite Vital, avec la pauvre Béatrice, avec

Césarine elle-même. Je crois que je donnerais une part de mon sang pour

la sauver.

»C'est horrible, cette fatalité qu'on nie et qui s'affirme elle-même de

temps en temps, en brûlant nos regards épouvantés.

»A peine lui ai-je parlé deux fois en ma vie, et je l'aime comme si

elle était ma sœur ou ma fille. Je l'aime bien mieux que Césarine,

pauvre enfant qui pourtant se réhabilite dans le repentir. Je l'aime

presque autant que ma sainte et noble Béatrice.

»Pour elle, pour Maxence, j'ai quitté ce matin notre forteresse, où

j'attends de minute en minute Fromenteau, toujours en chasse avec ses

hommes, et je me suis rendue chez Marguerite Vital.

»J'avais comme un pressentiment de trouver là des nouvelles de Maxence.

»Lorsque je suis arrivée, on ne savait rien. Toute la famille était

rassemblée et le maréchal tenait Béatrice dans une embrasure.

»J'ai entendu que Béatrice disait d'une voix brisée par les sanglots:

»--Dieu m'est témoin que je l'aime toujours. Jamais je n'aimerai que

lui. Mais la Providence ne nous a point donné d'enfants. Le lien entre

nous est rompu. Désormais, il ne sera point renoué.

»Le maréchal parlait avec chaleur. Un instant j'eus l'idée qu'Achille

venait à résipiscence.

»Mais tout était comme je te l'ai dit. On n'avait point de nouvelles

d'Achille. Le pauvre vieux maréchal s'est pris pour Béatrice d'une

véritable adoration. Il tâche, il s'efforce; toute l'inquiète vivacité

de la jeunesse est revenue en lui. A chaque instant, il interroge

Béatrice, bâtit des hypothèses en cherchant à ramener sa chère nièce,

comme il l'appelle toujours, pour le cas où Achille reviendrait.

»Béatrice le traite avec un respect plein d'affection; mais sa

résolution paraît irrévocable. Elle veut la séparation éternelle.

»Le reste de la famille est dans l'état que je t'ai dépeint l'autre

jour. La situation du vieux capitaine n'a pas varié. C'est toujours

le même sommeil de l'intelligence, accompagné de rêves qui font en

quelque sorte effort pour toucher à la réalité. Il parle bien souvent

du lieutenant Toussaint, qui, suivant ses propres paroles, _s'est fait

sauter le caisson_.

»Toutes les fois que son délire aborde ce sujet, Béatrice éprouve un

contre-coup douloureux et terrible. Elle pâlit, elle tremble. Je crois

deviner ce qu'il y a de menaçant dans ce rêve.

»Mais ce qui est curieux, c'est la façon dont ma petite bonne femme se

multiplie. Nous sommes loin de savoir tout ce qu'elle fait. Elle est

parfois absente une bonne moitié du jour, et le maréchal lui-même n'a

qu'une partie de ses confidences.

»Quant à moi, je suis positivement sous ses ordres. Il est bien certain

que l'homme est une créature obéissante.

»Ma petite bonne femme me traite quelquefois avec une familiarité qui

me charme. Quand elle reprend ses airs respectueux, je la crois fâchée

et je suis triste.

»Je suis un peu, vis-à-vis d'elle, dans la position des anciens

courtisans auprès du roi.

»A mesure que le moment approche, son activité redouble; il lui vient

en même temps je ne sais quelle grave tristesse qu'on peut définir:

le sentiment même de sa responsabilité! Cela n'empêche pas ses gaies

reparties de se faire jour; mais on sent qu'il y a là-dessous la grande

mélancolie des veilles de bataille.

»Elle est admirable avec sa fille. Quand elle embrasse son fils, il

semble qu'on lui voit le cœur. Je ne t'ai pas reparlé de ce pauvre

beau Vital depuis la scène de la fête. Après la conduite de Césarine,

il croyait son amour guéri par l'indignation. Quand donc l'indignation

a-t-elle guéri de l'amour? Vital aime Césarine comme un malade souffre

de sa fièvre, et Césarine est folle de lui. Marguerite sollicite pour

son fils, à l'aide du maréchal, un grade dans les zouaves. Elle dit,

les larmes aux yeux, qu'il lui faut l'Algérie.

»Le maréchal sourit. Le vent est aux mésalliances.

»Je crois que le maréchal a pris Césarine chez lui parce qu'on avait

tenté, à l'hôtel de Mersanz, une misérable imitation de la fameuse

affaire Rodelet. La marquise et ses complices ont été pris de court;

sans cela, d'assaillants que nous sommes, nous aurions été assiégés.

Cela est évident pour moi.

»Ce malheureux jeune homme, M. Léon Rodelet, avait été choisi, comme

j'ai dû te le dire, pour enlever Césarine. Il y a eu commencement

d'exécution. Mademoiselle Jenny, ancienne femme de chambre de Béatrice,

est sous la main de la justice. Léon Rodelet est en fuite avec Garnier

de Clérambault et la marquise.

»On ne sait pas ce qu'est devenu Fromenteau. On ne l'a vu ni hier au

soir ni ce matin. Mon inquiétude est d'autant plus cruelle, que c'est

moi qui l'ai lancé sur cette piste si dangereuse.

»Mais que je te dise, pendant que j'ai encore une minute, la scène

véritablement navrante à laquelle j'ai assisté.

»Il s'agit de Maxence.

»Mes pressentiments ne m'avaient pas tout à fait trompée. Je devais

avoir des nouvelles de Maxence avant de quitter la maison de Marguerite

Vital.

»Au moment où j'embrassais Béatrice pour me retirer, la porte s'est

ouverte brusquement et Maxence est entrée. L'étonnement a été général.

Personne, pas même Marguerite, ne s'attendait à cela.

»Du reste, moi seule ai reconnu mademoiselle de Sainte-Croix du

premier coup d'œil. Je pensais à elle. J'ai prononcé son nom comme

malgré moi. Elle est changée à ce point, qu'elle ne se ressemble plus

à elle-même. On dirait le spectre délicieux et charmant encore de

cette charmante et délicieuse créature qui passait dans la vie comme

un éblouissant rayon. Sa beauté serre le cœur; son sourire désolé

emplit les yeux de larmes.

»Je me suis avancée vers elle. Sa main froide a touché la mienne; mais,

me repoussant aussitôt, elle est allée droit à Marguerite.

»Dans la chambre, un silence profond régnait.

»Marguerite avait l'air troublé. En quelque circonstance que ce soit,

je ne l'ai jamais vue que vaillante. Je ne sais point de péril qui soit

capable de l'effrayer.--Et pourtant, en face de cette pauvre belle

enfant sur qui pèse si lourdement la main de Dieu, Marguerite tremblait.

»Maxence, arrivée auprès d'elle, s'appuya au dossier d'une chaise pour

ne point tomber.

»--Je vous ai écrit, lui dit-elle d'une voix très-basse, mais qui

arrivait distincte à l'oreille;--pourquoi ne m'avez-vous point répondu?

»--Parce que je n'avais rien à vous répondre, repartit Marguerite avec

un accent de dureté qui me fit mal.

»Maxence reprit en fixant sur elle ses grands yeux, qui semblaient

avoir le don de pénétrer jusqu'au fond de l'âme:

»--Marguerite, vous m'avez connue tout enfant... Il y a des moments où

je vous vois autour de mon berceau...

»--Folie! grommela Marguerite, qui tourna la tête.

»Maxence poursuivait comme si cet entretien n'eût pas eu de témoins:

»--Il y a des moments où j'ai l'intime certitude que vous m'avez vue

naître.

»--Visions! dit encore Marguerite, qui haussa les épaules.

»--Vous ne parviendrez pas à me rebuter, continua Maxence;--je suis

venue ici dans un but: ce but sera rempli; je veux savoir: je saurai.

»Ma petite bonne femme sourit avec dédain.

»Je ne l'avais jamais vue ainsi, elle qui d'ordinaire est si secourable

et si douce. Je me disais:

»--Elle devrait avoir plus de pitié.

»C'est parce qu'elle avait pitié qu'elle se taisait.

»Maxence fit un pas vers elle. Il fut évident pour moi que Marguerite

aurait voulu s'éloigner; mais quelque chose de plus fort qu'elle-même

la retint.

»Maxence poursuivit d'une voix qui devenait en quelque sorte plus

pénétrante à mesure qu'elle faiblissait matériellement:

»--Au nom de Dieu, répondez-moi! De votre réponse dépend ma mort ou ma

vie: suis-je la fille de cette femme?

»--Je n'en sais rien, prononça Marguerite entre ses dents serrées.

»--Vous mentez!... vous mentez! répéta par deux fois Maxence.

»Puis elle ajouta:

»--C'est mal de tromper une pauvre fille qui va mourir.

»Le rouge montait aux tempes de Marguerite.

»L'accusation de Maxence était manifestement juste: Marguerite venait

de mentir...

»Je m'interromps ici, ma bonne Aglaé. J'avais envoyé au logis

de Fromenteau. Voilà deux jours qu'on ne l'a vu. Henri vient de

rentrer. Tout le personnel de la préfecture est sur pied. On fouille

littéralement Paris.--Henri repart pour savoir si Maxence est encore de

ce monde. Au moment où je l'ai quittée ce matin, elle n'avait plus que

le souffle.

»Cette journée est terrible. Je vois arriver la nuit avec angoisse.

»Une voix intérieure me dit que la dernière convulsion de cet horrible

drame aura lieu cette nuit.

»Dernières nouvelles apportées par Henri: Achille a été reconnu hier

dans la cour des messageries de la rue Montmartre. Il était en costume

de voyage. Il a parlé rapidement à une femme qui pourrait bien être

madame de Sainte-Croix. Les registres des messageries, compulsés

scrupuleusement ne portent point le nom de M. le comte de Mersanz.

Aurait-il changé de nom?

»Hier, toute l'argenterie de l'hôtel de Sainte-Croix a été engagée

chez J. A..., l'orfévre, prêteur sur gage, bien connu de nos lions

du faubourg Saint-Germain. Ce n'est pas la marquise qui a fait

l'engagement. Le signalement de son émissaire ne se rapporte pas à

Garnier de Clérambault.

»Ténèbres partout! nuit complète! Mystère impénétrable...

»Je reprends l'histoire de la pauvre Maxence.

»Marguerite avait l'air de souffrir autant qu'elle, pendant cet

interrogatoire. Habituée que je suis maintenant à lire sa pensée

sur son visage, je voyais qu'elle pousserait la résistance à toute

extrémité; je voyais aussi que Maxence s'obstinerait dans sa volonté de

savoir.

»Béatrice n'écoutait pas. Elle ploie de plus en plus sous le poids

des pensées qui l'absorbent. Le maréchal venait d'entraîner Vital au

dehors. Le vieux capitaine Roger dormait. J'étais seule pour entendre

et pour voir.

»Ce fut Maxence qui reprit la parole la première.

»--Ne cherchez pas à vous dérober, dit-elle;--il n'y a rien de fort

comme la dernière étreinte de l'agonie... Je suis une mourante:

regardez-moi!

»L'esprit se révolte, Aglaé, contre cette idée de la mort, appliquée à

l'un des plus parfaits chefs-d'œuvre qui soient sortis de la main de

Dieu.--Mais elle est si pâle, cette Maxence!--Et ce feu qui brûle au

fond de sa prunelle a de si lugubres lueurs!

»Marguerite baissa les yeux; mais elle resta muette.

»--Dès la première fois que je vous ai vue à la pension Géran, reprit

Maxence, j'ai eu de vagues et profonds souvenirs. Vous m'attiriez en

même temps que vous me faisiez peur. Je voyais en vous ma destinée...

Vos paroles mystérieuses étaient pour moi une lettre morte dont je

travaillais nuit et jour à deviner le sens... Regrettez-vous d'avoir

été une barrière entre moi et le précipice?

»Marguerite lui tendit la main comme malgré elle. Marguerite l'attira

jusqu'à sa poitrine et déposa un baiser sur son front.

»--Ne m'interrogez plus, dit-elle.

»Maxence prononça lentement ces quatre vers, dont je gardais fidèle

souvenir:

A son insu, l'acide mord;

A son insu, la fange tache;

Et le vil poignard qui se cache,

A son insu donne la mort...

»Elle s'était tournée à demi vers moi. Son sourire semblait me saluer

comme si elle ne m'eût point encore vue.

»Puis, revenant à Marguerite:

»--Sans vous, dit-elle, j'aurais pu être tout cela: poison, fange,

poignard... à mon insu.

»Une seconde fois, Marguerite la baisa.

»Maxence se laissa aller contre son cœur, et, d'une voix pleine de

larmes:

»--Dites-moi... je vous en supplie, dites-moi que je ne suis pas la

fille de cette femme!...

»Et, comme Marguerite gardait le silence, mademoiselle de Sainte-Croix

reprit avec vivacité:

»--Elle m'a volée... ou achetée à ces pauvres gens de la campagne... Ma

mère me cherche peut-être... Ne sais-je pas qu'ils avaient toujours

besoin de jeunes filles!... Écoutez! écoutez! s'interrompit-elle,--vous

ne mesurez pas le mal que me fait votre silence! Craignez-vous de me

tuer sur le coup? Je suis forte!...

»Elle chancelait. Marguerite la soutenait dans ses bras.

»Marguerite me regardait, puis levait les yeux au ciel.

»Je comprenais cette muette condamnation. Mon âme était navrée.

»--Je suis forte, répéta cependant Maxence;--à mon âge, j'ai pu

résister à l'homme que j'aimais d'un amour qui est au-dessus de mon

âge!... Je reste debout quand j'ai le cœur déchiré... J'aimais...

j'aime encore, et me voici près de vous!...

»Béatrice s'était tout doucement approchée.

»--Pauvre noble enfant! murmura-t-elle.

»Maxence se retourna et lui saisit les deux mains qu'elle toucha de ses

lèvres.

»--Intercédez pour moi! supplia-t-elle,--intercédez pour moi!

»Pendant le silence morne qui suivit cette suprême prière, le vieux

Roger s'agita dans son lit. Nous entendîmes tout à coup son rire creux.

Il se mit à dire:

»--Hé! Palaproie! sergent Niquet, ohé!... le trouvez-vous piqué des

vers, le vin de mon gendre?

»Il faisait effort pour s'élancer hors du lit. Béatrice alla draper les

couvertures.

»Maxence se laissa choir sur ses deux genoux.

»--Malade, brisée, désespérée, poursuivit-elle, j'ai résisté à cette

femme, qui me disait d'être heureuse... qui me lisait de brûlantes

lettres d'amour... qui me montrait la fortune et le bonheur... J'aime

le luxe, moi, j'aime toutes les splendeurs... et j'ai résisté! Ne

voyez-vous pas que je suis forte?... Ses lettres me le montraient

agenouillé à mes pieds... je croyais entendre sa voix si douce qui

tremblait... Est-ce un crime, cet amour qui a germé dans mon cœur

d'enfant?... Les rêves de ma fièvre me le présentaient toujours beau

comme un dieu... Et n'est-il pas le plus beau des hommes?... J'ai

résisté pendant de longs jours et pendant de longues nuits... J'ai

résisté à mes désirs, à ses prières, à mes songes d'ambitieuse, aux

supplications de cette femme, qui me disait: «Je suis ta mère...» J'ai

résisté à ma fièvre et à leurs obsessions... Je suis forte!

»Elle porta ses deux mains à sa poitrine, où sa respiration oppressée

sifflait.

»--Mais, si elle est ma mère! s'écria-t-elle tout à coup avec

éclat,--on se doit à sa mère! Pour l'enfant, il n'y a pas de mère

coupable.

»Elle courba la tête si bas, que ses beaux cheveux inondèrent son

visage comme un flot.

»--Sais-je, moi, reprit-elle, si les hommes ne l'ont pas attaquée?

Sais-je si elle ne défend pas une juste querelle? Sais-je encore si

ceux qui l'accusent ne sont pas des calomniateurs?... Qu'ai-je vu?

Qu'elle voulait marier sa fille à un homme riche et puissant. Mais que

font les autres mères? N'est-ce pas là leur ambition commune?... Il

y avait des obstacles; elle a fait ce qu'il fallait pour briser les

obstacles: c'est le propre de toute ambition, et c'est l'éternelle

bataille de la vie...

»Pendant qu'elle parlait, je ne sais quel poids opprimait mon

entendement.

»Je sentais l'effort désespéré qu'elle faisait pour sophistiquer sa

pensée.

»Je ne crois pas qu'un être humain puisse souffrir plus que je n'ai vu

souffrir cette enfant.

»Marguerite, inflexible, gardait toujours le même silence.

»--Elle m'a tout dit, continua Maxence, dont l'accent prit une nuance

de menace;--pendant trois semaines, elle est restée à mon chevet.

Je sais que sa vie, sa fortune, son honneur dépendent de moi...

Elle s'est agenouillée devant moi... Elle a humilié à mes pieds sa

toute-puissance de mère... Et c'est pour cela que je ne me crois pas

sa fille... C'est parce que mon cœur n'a pas battu plus vite à ses

sanglots, c'est parce que rien en moi n'a vibré... rien!

»Sa voix s'enflait; son regard devenait farouche.

»--Que vous a-t-elle donc fait, s'écria-t-elle, pour que vous la

persécutiez ainsi?... Elle me l'a dit elle-même: on l'accule comme une

bête féroce... C'est pour se défendre qu'elle a besoin d'or... On l'a

ruinée... on essaye de la déshonorer... on veut la traîner jusqu'aux

bancs infâmes de la cour d'assises... Vous voyez bien que je sais

tout... Avec l'alliance du comte de Mersanz, elle sera sauvée; car elle

dressera son immense fortune entre elle et vous comme un rempart...

Que vous a-t-elle donc fait?... et que m'a-t-elle fait à moi-même,

pour que son cri de détresse n'ait point descendu jusqu'à mon âme?...

Pourquoi cette répulsion qui est presque de l'horreur?... Pourquoi?...

pourquoi?... C'est qu'elle n'est pas ma mère!

»Marguerite fit un mouvement. Je vis qu'elle allait enfin répondre.

»Mes yeux dévoraient d'avance les paroles suspendues encore à ses

lèvres.

»Marguerite avait les sourcils froncés. De courtes convulsions

agitaient sa bouche.

»--S'il m'était donné de vous sauver, mademoiselle, dit-elle d'une

voix sourde et saccadée que je ne lui connaissais pas,--je ferais

le possible comme j'ai fait pour bien d'autres. J'ai cru vous haïr

autrefois: ce n'était que le regret de ne pas pouvoir vous aimer...

Vous êtes une belle âme et Dieu vous avait créée pour aller plus haut

qu'aucune d'entre nous... mais tous les jeunes arbres que Dieu sème

n'atteignent pas leur hauteur... Vous avez le cœur trop fier pour

vivre de tolérance ou de honte. Le prix que vous valez vous condamne...

Vous ne sortirez plus d'ici, Maxence: je vous retiens prisonnière.

»Rien ne peut te dire mon étonnement. J'élevai la voix pour protester.

»La petite bonne femme me lança un sombre coup d'œil.

»--Nous défendons notre peau, dit-elle en ajoutant par l'expression

de sa voix à la brutalité de ce mot;--on ne lâche pas comme cela les

petits de la louve... Si nous ne mangeons pas, nous serons mangés!

»Béatrice prit la main de sa mère et dit:

»--Il ne sera point fait de mal à cette jeune fille!

»--Du mal! répéta Marguerite avec une surprise pleine de reproche.

»Puis elle ajouta entre ses dents:

»--S'il reste une chance de salut pour elle, cette chance est ici.

»Maxence demeurait affaissée.--Marguerite alla ouvrir son coffre, seul

meuble qu'elle eût apporté de sa mansarde. Elle y prit quelques papiers

et revint à mademoiselle de Sainte-Croix.

»--Béatrice, ma fille, dit-elle, laissez-nous pour un instant. Vous

préparerez la chambre de Maxence.

»J'allais suivre Béatrice, Marguerite m'arrêta en ajoutant:

»--Ce que je vais dire n'est pas un secret pour vous.

»Maxence s'était redressée à demi. Elle regardait ces papiers que

Marguerite tenait à la main avec un vague espoir, mêlé d'un terrible

effroi.

La fabrique de mariages, Vol. 5 · 第 7 / 8 段