»Une autre preuve que la maison était commode, c'est que Clérambault se

démenait comme un diable pour garder la possibilité d'y continuer ses

rendez-vous. Mais le gros ne voulait plus. Il donnait congé en bonne

forme. Ça m'amusait. Bien des excuses et des pardons...

»Ici, Fromenteau ayant repris son couteau et sa fourchette, décolla

sans art, mais avec succès, la cuisse et l'aile de la poularde. Il les

mit sur son assiette, gardant le reste pour plus tard.

»--Garnier parlait ferme, poursuivit-il; le gros tenait bon. Il disait:

»--Voilà assez de temps qu'on me fait aller. Je commence à voir que je

suis le dindon. La justice mettra le nez là-dedans un jour ou l'autre;

je ne veux pas que mon établissement soit souillé par le déshonneur!

»Garnier répondait:

»--Ingrat! au moment où l'on s'occupe de nous dans tous les ministères

et auprès des architectes du roi, vous vous plaignez! Croyez-vous qu'on

n'ait que vous à penser aux travaux publics des ponts et chaussées!

Vous vous retirez à l'heure de la récolte. Dans quelques jours, votre

fortune sera faite, et vous renoncez de vous-même à toute récompense!...

»Comme le gros haussait les épaules et disait: «Tarare!» Garnier a pris

tout à coup une pose aussi noble que celle des acteurs de tragédie, et

il a tendu sa main vers le mur d'octroi. Justement, ils étaient arrêtés

devant cette baraque qu'on appelle la barrière des Paillassons, bien

que l'enceinte n'ait point d'ouverture à cet endroit.

»--Malheur! s'est écrié Garnier;--vous touchiez au but de vos espoirs!

j'avais sur moi le plan de l'ouverture, dressé par les architectes du

gouvernement! Adieu! jamais la barrière des Paillassons ne sera percée.

»Il a fait mine de s'éloigner à grands pas. Le gros a hésité, puis

il l'a rappelé. Le plus fort, c'est que ce coquin de Clérambault

avait dans sa poche un plan, un véritable plan, dressé par un homme

de l'art.--Ce plan présentait une porte à double grille, flanquée de

deux monuments aussi jolis que toutes nos autres barrières. Il faut

que Clérambault et la marquise tiennent diaboliquement... bien des

excuses... et des pardons... tiennent fameusement à la baraque du gros

pour préparer des frimes semblables...

»Mais conçoit-on cette idée, faire un trou dans le mur d'octroi!...

Le gros a pleuré, madame! Il a pleuré comme un veau, sauf le respect

que je vous dois; il a mouillé le papier, qu'il regardait à la lueur

d'un réverbère. Il a demandé pardon à Clérambault. Il a promis de ne

plus faire le méchant. Bref, son établissement reste entièrement à la

disposition de M. Garnier et de madame la marquise...

»Ainsi se termina le récit de Fromenteau, ma bonne Aglaé, en même temps

que la dernière bouchée de la poularde disparaissait dans son vaste

estomac. J'avoue que j'attendais mieux, et, cependant, ce tronçon

d'histoire était comme une nouvelle énigme proposée à mon imagination,

déjà si tendue.

»Ma première parole a été, tu le penses bien:

»--Pourquoi n'avoir pas suivi ces deux hommes?

»Je te donne, dans sa solidité antique, la réponse textuelle de

Fromenteau:

»--Parce que je n'avais plus M. le baron du Tresnoy et que je n'avais

pas encore madame la vicomtesse.

»Fromenteau ne fait que sur commande.

»Mais il va rôder. Il se fait fort de trouver le gros avant une semaine.

»Les rapports de ses autres agents avaient trait à divers personnages

de notre imbroglio. Je n'ai pas besoin de te dire que toute cette

campagne a été conduite d'après la haute inspiration de ma petite bonne

femme, général en chef; Martellier avait dîné avec un Polonais qui joue

le rôle de prince russe dans les grandes occasions pour le compte de la

fabrique de mariages. Il a vingt francs, et on lui prête l'habit avec

les décorations. Jolyet a obtenu un rendez-vous de la femme de chambre

de madame la marquise.--Bertrand a pris son repas dans un bouge de la

plus excentrique espèce, une maison de jeu clandestine.--On lui a parlé

d'une femme en noir qui vient s'établir dans une sorte de cage, d'où

elle dirige son jeu par l'entremise d'un serviteur complaisant. Cette

femme boit de grands verres d'eau-de-vie derrière son voile épais de

dentelles. Serait-il possible que ce fût la marquise! Elle perd des

sommes folles presque tous les soirs.

»Tu ne saurais croire, ma bonne petite sœur, avec quelle passion je

me plonge dans cet océan de mystères.

»Henri va mieux. Il demande à servir comme simple soldat dans notre

bataillon.

»Il m'aime toujours.

»J'ai promis à Fromenteau de lui donner la position de dentiste associé

s'il fait bien son devoir. Il m'a quittée à minuit, son repas l'avait

un peu alourdi. Pourtant, j'ai vu briller un éclair derrière ses

lunettes, et, pendant que ses mains frémissantes entassaient dans ses

poches des montagnes de vieux papier, il a murmuré d'une voix douce et

tendre ce mélodieux nom de Stéphanie...»

V

--Dernières lettres de la vicomtesse.--

«Du 5 avril.

»Je sais enfin le lien qui unit le maréchal et ma petite bonne femme.

C'est le maréchal lui-même qui me l'a raconté. Je rougis de mes

soupçons, ma chère Aglaé. C'était bien Marguerite Vital qu'on nommait

la Perlette; mais mon imagination avait rêvé le reste. Marguerite Vital

est l'honneur même. Il n'y a rien qu'une noble et touchante histoire où

ma petite bonne femme joue un rôle héroïque.

»Marguerite a sauvé la vie du maréchal, autrefois, dans les guerres

d'Allemagne. Il est bien vrai qu'elle était charmante alors; mais elle

adorait son mari, qui n'en valait pas beaucoup la peine, comme notre

pauvre Béatrice adore le corps sans âme d'Achille. Pourquoi cette

destinée appartient-elle à tant de femmes, et aux meilleures souvent,

et aux plus belles?

»Marguerite a fait davantage. Elle a sauvé l'honneur de celle qui porta

plus tard le nom du maréchal. L'agrafe de diamants était un gage donné

sur le champ de bataille. Marguerite est restée vingt ans dans son

humble fortune sans réclamer le prix du service rendu.

»La maréchale, qui est morte depuis plusieurs années, n'avait jamais vu

Marguerite. Elle savait seulement qu'une jeune femme, une vivandière de

la septième demi-brigade, s'était battue comme un vaillant petit soldat

dans la forêt de Thuringe, en défendant son mari, alors général S***,

qu'une chute de cheval mettait, au milieu de la nuit, à la merci des

Autrichiens.

»En mourant, elle lui avait dit:

»--Je veux que cette dette soit enfin acquittée.

»Le maréchal avait donc dans le cœur une double gratitude: la sienne

et celle qu'il avait héritée de sa femme, sainte créature dont la

mémoire resta en lui comme un culte.

»Voilà pourquoi l'agrafe joua si bien son rôle de talisman au bal du

comte Achille.

»Les choses ont peu marché, en apparence du moins, et pourtant je

pressens, aux angoisses de mon cœur, que le dénoûment est proche. Le

dénoûment sera terrible.

»Nous attaquons le tigre. Dans ces chasses farouches, quelqu'un des

assaillants reste toujours sur l'herbe. Le tigre ne meurt jamais sans

se venger.

»Lequel d'entre nous tombera? Quelle vie sera tranchée? Moi, je ne veux

plus mourir, depuis que je me sens aimée. Le destin choisit parfois

précisément l'heure où l'on ne veut plus mourir...

»Elle se défendra. Son fort doit être prêt. Du tigre, elle a aussi le

flair. Elle a dû interroger les quatre aires de vent pour voir l'ennemi

venir. L'ennemi vient de tous côtés; elle le voit. Qu'a-t-elle imaginé

pour combattre ou pour fuir?

»Te le dirai-je, Aglaé? ce n'est pas de la haine que j'ai contre cette

femme. Elle est la cause involontaire de ma résurrection: pour ce fait

seul, je lui pardonnerais. Maintenant que la lumière est faite pour

moi sur sa vie, car ces quinze jours ont porté leur fruit, sinon pour

le présent, du moins pour le passé, maintenant que je pourrais établir

la liste exacte de ses crimes, son image se dresse devant moi comme un

spectre qui n'a rien d'humain. C'est l'enfant d'une de ces familles

matérialistes et sages, commercialement parlant, qui n'ont d'autre Dieu

que l'intérêt et qui végètent, sans vertus ni vices, plongées jusqu'au

cou dans les petites fourberies du comptoir. Parmi toutes les laideurs

de notre civilisation, ce peuple de sangsues microscopiques est ce

qu'il y a de plus repoussant et de plus odieux. C'est l'immoralité sans

passion, c'est-à-dire la perversité sans excuse.

»Son premier acte, sa fuite de la maison paternelle me semble

fatalement excusable: il n'en pouvait être autrement. Les murs de cette

cellule où le trafic épaississait l'air l'opprimaient. Elle était trop

grande pour cette coquille où s'agitaient de mesquines ambitions. Elle

a quitté sa famille comme l'enfant sauvage déchirerait, dans un brusque

effort, son vêtement trop étroit.

»C'était, en effet, un enfant. Flavie Soyer (madame la marquise de

Sainte-Croix) avait quatorze ou quinze ans quand elle vînt à Paris.

»Paris dut l'enivrer. Toutes les aspirations, tous les désirs, toutes

les jalousies, toutes les forces étaient en elle.--Et qui sait ce qu'un

enseignement chrétien eût fait de cet être exceptionnel?

»Son premier pas fut une chute, son premier acte une tragédie. Le nom

qu'elle porte lui coûta deux meurtres.

»Puis son existence, embarquée sur cette pente infernale, fut comme

un brûlot au milieu de ce Paris, qui l'adorait, belle, riche, titrée,

reine des élégances et des plaisirs. Elle frappa, devant, derrière,

à droite, à gauche, partout où le chemin était barré, partout où le

sang se pouvait changer en or. Plus d'arrêt, plus de trêve; le crime

entraînait le crime. Ce fut comme une longue orgie de forfaits.

»Ces fils et ces filles de la fatalité antique qui passent tout

sanglants dans les poésies d'Eschyle ou de Sophocle, on ne les hait

point; ils font horreur.

»Cette femme me fait horreur, et je ne peux la haïr.

»Mes derniers renseignements me la montrent solitaire, écrasée par

d'effrayantes lassitudes,--masquée de cet épais voile noir sous lequel

passent de grands verres d'eau-de-vie.

»Figure toi cela, si tu peux: cette femme en qui j'admirais si

souvent le type parfait, je dirai même idéalisé des distinctions

aristocratiques, cette femme _boit_. Cette femme s'oublie dans

l'ivresse ignoble et repoussante.

»Elle! la marquise! et je vois cela, moi, je vois le verre d'alcool

glisser lentement sous le voile. Cela me fait sonder la plaie profonde;

c'est pour moi comme un morne et poignant sanglot. Les médecins

n'endorment-ils pas maintenant à l'aide de l'éther ou du chloroforme

l'atrocité de certaines douleurs physiques?

»Je vois cette femme ayant déjà les deux pieds en enfer. Je ne la hais

pas. L'horreur qu'elle m'inspire va jusqu'à l'épouvante...

»Madame Rodelet est à Paris depuis plusieurs jours. C'est une pauvre

femme douce, pieuse et fatiguée de larmes. Elle a reconnu Marguerite

Vital. Dès les premiers mots prononcés, parmi lesquels se trouvait le

nom de madame de Sainte-Croix, son instinct de mère a tout deviné. Elle

a poussé un cri déchirant. Elle voulait voir son fils et l'emporter

comme une proie.

»Ce n'était pas tout à fait pour cela que nous l'avions fait venir.

Marguerite, qui est l'abnégation même, Marguerite, qui n'a jamais

travaillé que pour les autres, a pourtant, à l'occasion, l'égoïsme de

quiconque livre un suprême combat. Elle prend ses armes où elle les

trouve. Madame Rodelet est une arme.

»Elle a d'abord refusé son concours nettement et avec une fermeté qui

laissait peu d'espoir. Elle ne voulait, disait elle, ni réhabilitation,

ni vengeance. Depuis plus de vingt ans, elle cache son malheur comme

un crime, mettant tous ses efforts à se faire oublier. L'idée de

recommencer la lutte contre cette femme qui l'a si cruellement brisée,

l'écrasait à l'avance et l'anéantissait. Il a fallu encore la pensée de

son fils pour la déterminer. Elle témoignera.

»Ce mot te dit, ma bonne Aglaé, sur quel terrain est engagée la

bataille; tes lettres me prouvent que tu n'as pas encore pris au

sérieux cette grande et terrible affaire. Tu railles, tu te moques, tu

me demandes si nous travaillons pour la _Gazette des Tribunaux_.

»Je te réponds: Oui, à moins que Dieu ne paralyse brusquement nos

efforts, ceci sera une cause célèbre. Y a-t-il un autre champ clos où

l'on puisse attaquer une femme comme la Sainte-Croix.

»Sans parler du comte Achille, à qui mon Henri garde cependant une

sorte d'amitié, nous avons à sauver Césarine, Béatrice et Maxence

elle-même.

»Si tu savais quelle joie j'aurais à conquérir cette créature choisie,

à la rendre mienne, à lui faire oublier toutes les souillures qui

entourèrent son enfance sans ternir le pur éclat de sa belle âme.

Je parle souvent de Maxence avec ma petite bonne femme. Nous devons

beaucoup à Maxence. S'il lui faut une mère, je l'adopterai.

»C'est votre tort à vous autres _provinciales_ (car je vais te dire de

gros mots, si tu te permets de siffler ma pièce), c'est votre tort de

crier au roman dès que certains événements sortent de l'ornière un peu

étroite où roule si paisiblement votre vie. Exprimons-nous mieux: c'est

votre tort de ne pas croire au roman. Je ne sais pas comment les choses

se passent dans le Maine; mais, depuis que j'existe, j'ai toujours vu

le roman se glisser dans la réalité. Je dis: toujours. Ce qu'on appelle

_roman_, dans le langage des pacifiques, c'est-à-dire ce qui sort avec

quelque violence de la vie moutonnière et routinière, abonde à ce point

autour de nous, qu'on est tenté de se demander à quelle source tarie

les écrivains d'imagination vont puiser. Ils exagèrent, il est vrai,

de temps en temps, quand le fond de leur récit montre par trop son

indigence; mais, dans la peinture des caractères comme dans la logique

des faits, ils restent sans cesse au-dessous du réel.

»Après cela, peut-être en est-il autrement dans le département de la

Sarthe. Tu vois que je suis en colère. Là, vraiment, je t'en veux.

J'espérais te faire peur avec mes lettres. Je t'ai fait rire; c'est une

chute. Mais le dénoûment me vengera.

»Dans tout ce que je t'ai mandé, deux choses t'intéressent: la fabrique

de mariages du célèbre Garnier de Clérambault; tu en as entendu parler,

et madame la baronne du Tresnoy, _qui a ses filles_. C'est de la

comédie.

»Vous voilà bien, mesdames de province! ce sont vos petits voyages à

Paris qui font le succès du Vaudeville et du Gymnase! Entre tous les

mets intellectuels, ce que vous adorez, c'est le commérage.

»Je veux flatter tes faiblesses. Je joins à cet envoi une monographie

de la fabrique Clérambault, composée par notre Fromenteau, qui

va décidément épouser Stéphanie. La conclusion de cette œuvre

éminemment remarquable est que la spéculation de Clérambault n'est

pas du tout fondée sur le mariage. Il a deux listes de fantômes: une

liste de fantômes mâles, une liste de fantômes femelles. Aux vivants,

il communique la seconde liste moyennant finances; aux vivantes, il

produit la première pour quelque rémunération.

»Ceci est la base commerciale de l'affaire. Une fois la prime touchée,

Clérambault présente à son client une dame, à sa cliente un monsieur.

Des difficultés surgissent. On ne convient pas: la prime seule reste.

»On peut gagner très-honnêtement sa vie à ce métier. C'est le rudiment

de l'industrie matrimoniale.

»La marquise de Sainte-Croix, qui avait plus de besoins, avait inventé

une autre formule. Elle ajoutait à ce thème trop élémentaire une

variation que j'intitulerai: _vol ou détournement de nièce_. Puisque tu

es abonnée à la _Gazette des Tribunaux_, tu trouveras sous peu dans ton

journal des renseignements complets à ce sujet.

»Cela viendra plus vite que tu ne penses. J'espère que tu crois à la

_Gazette des Tribunaux_?

»Passons maintenant à la baronne, _qui a ses filles_. Lis d'abord le

billet ci-joint que je lui écrivais il y a quinze jours, d'après les

instructions de ma petite bonne femme. Tu as lu? Deux partis! deux

mariages! tel est l'appât que nous avons jeté à ce modèle des mères.

Elle est venue à l'ordre, mais sans empressement, avec sa dignité

accoutumée. C'est une belle figure de mère ayant à placer des filles

de douteuse défaite. Tu connais le cousin Anatole de Jolien, sa tête

de mouton, ses cheveux crêpés, d'un jaune si avantageux, sa décoration

de l'Éperon d'or, et son zézayement qui donne tant de suavité à son

innocence. Quel mari pour mademoiselle Dorothée! Eh bien, on peut dire

de mademoiselle Dorothée: quelle femme pour ce pauvre Jolien! Dorothée,

c'est celle qui chante. Elle est haute comme une perche; elle a gardé

toutes les petites gentillesses des pensionnaires. Jolien sera un

heureux baron.

»Juliette, c'est la pianiste, celle qui a reçu de ces leçons qui

coûtent si cher. A mon sens, elle est plus insupportable que Dorothée.

»Mussaton est gentilhomme, sandis! Mussaton de Bassagnac! natif de

Libourne. Eh donc! cousin, issu d'arrière-cousin du maréchal. Il sait

peindre sur velours et découper des bobèches en papier. C'est un

artiste.

»Quand je vois cette austère baronne, il me semble toujours qu'elle va

me réciter l'églogue de madame Deshoulières. Elle-même paît ses deux

grandes brebis

Dans ces prés fleuris

Qu'arrose la Seine...

»Mais il ne s'agissait pas de rire! Elle a ses filles!

»Te souviens-tu de cette thèse extravagante soutenue par Montmorin chez

toi l'an dernier? Le fou prétendait qu'il fallait supprimer la famille,

parce que les trois quarts des crimes, des escroqueries, des bassesses,

des abus de confiance, avaient pour motif ou pour excuse la lourde

charge qui pèse sur le père de famille. Montmorin fut lapidé, selon

l'habitude. On l'accusa d'insensibilité, d'impiété, de cruauté. Par ce

fait, les sarcasmes qui s'attaquent à des plaies si profondes, sonnent

mal à toutes les oreilles; c'est barbarie que de faire de l'esprit

à propos de ces détresses sociales. Mais il y a un atome de vérité

au fond de tous les paradoxes. L'aspect seul de cette digne baronne

du Tresnoy me fait sauter aux yeux ce qu'il y a de sérieux sous les

facétieux sophismes de Montmorin.

»Elle a ses filles. Elle est armée en guerre. C'est la mère poule qui

bat impitoyablement tout ce qui s'approche de son nid.

»Passez au large: elle a ses filles!

»Il faut à chacune de ces filles un mari, une maison, une bonne petite

aisance: le nécessaire à tout le moins, le superflu s'il se peut. Dès

lors, la morale humaine perd ses deux grandes divisions, le bien et le

mal. Toutes choses se partagent ainsi: celles qui favorisent le mariage

de mademoiselle Dorothée et de mademoiselle Juliette, celles qui

nuiraient à l'établissement de mademoiselle Juliette et de mademoiselle

Dorothée.

»La première catégorie forme, pour madame du Tresnoy, ce qui est bien,

la seconde ce qui est mal.

»Que le monde marche, c'est son droit, mais que le monde s'arrange de

manière à faire le sort des deux grandes demoiselles, sinon la baronne,

révoltée, appellera le jugement dernier de tous ses vœux.

»Elle était tout en noir, selon sa coutume, et plus grave encore qu'à

l'ordinaire, s'il est possible. Tu sais que, en définitive, c'est une

femme du plus grand ton quand elle veut. Sa sévérité ne l'empêche pas

du tout d'être gracieuse au besoin. Elle connaît sur le bout du doigt

toutes les rubriques mondaines. En toutes circonstances, elle parvient

à sauver les périls actuels d'une situation qui n'est pas toujours

exempte de ridicule.

»Je dis actuels, parce que le rire vient souvent après son départ. Mais

il ne l'atteint plus.

»--Ce n'est pas vous qui avez commencé mes ennuis, ma belle petite, me

dit-elle en entrant. Voilà déjà plusieurs partis qui se présentent.

Cela m'apprend trop bien que le temps approche où il faudra me séparer

de mes chers enfants.

»Ici, un profond soupir.

»Puis, d'une voix légèrement altérée:

»--Voilà la vie, ma bonne Anna! On se fonde un bonheur, un entourage,

des besoins et des habitudes de cœur... On élève des enfants pour

en faire la joie de la maison, le sourire de son intérieur... Si ce

sont des garçons, ils s'envolent de leurs propres ailes, gais souvent,

et enchantés de voir le pays nouveau; si ce sont des filles, un mari

vient, qui vous prend non-seulement leur présence chérie, mais leur

cœur aussi, Anna, la meilleure et la plus vive part de leur

amour... et l'on ne veut pas que les pauvres mères soient jalouses!

»Second soupir.

»J'ai entendu cette tirade dans plusieurs drames, mais placée dans des

bouches plus sincères.

»Après tout, pourquoi cette brave baronne n'adorerait-elle pas ses

grandes filles?

»Seulement, elle grille de les marier. Ces grimaces me déplurent. Je

m'inclinai sans rien répondre. Elle reprit:

»--Je ne viens pas vous voir pour me plaindre, ma bonne petite, mais

pour vous remercier d'avoir pensé à nous... car il faut encore que les

pauvres mères remercient... Vrai, vous ne pouvez pas entrer dans nos

petites angoisses... Vous avez agi par obligeance et par amitié...

Causons de vos deux protégés, voulez-vous?

»J'eus peine à réprimer un sourire. _Protégés!_ N'admires-tu pas le mot?

»Notez bien que cette façon de se poser réussit avec presque tout le

monde.

»La baronne avait une grâce à nous accorder. Ma lettre était une

pétition. C'est superbe!

»--Causons, répétai-je.

»Elle s'accouda contre mon guéridon, et me dit:

»--Vous comprenez, chère belle, avec quelle joie je m'allierais à votre

famille... mais Juliette a beaucoup plu cet hiver: nous avons un

parti... Les treize mille livres de rente de M. le baron de Jolien sont

en terre?

»--En terre, madame?

»--Aurait-il répugnance à placer une partie de la somme qui

proviendrait d'une vente, opérée prudemment, sur hypothèques solides

et...?

»--Madame, l'interrompis-je,--je vous avoue que je n'en sais absolument

rien.

»--Je conçois, ma bonne petite... Nous causons... La terre rapporte si

peu... et un revenu de treize mille francs, ce n'est pas le bout du

monde... Mes pauvres filles ont une dot assez minime, vous savez?...

»--Ces messieurs se contenteront...

»--Oh! certes, certes... je le pensais bien... Ce ne sont pas des

mariages d'argent... Pendant que nous tenons M. de Jolien, vous

serait-il possible de spécifier les espérances?...

»--Pas d'une manière précise...

»--A vue de nez, ma bonne.

»--La tante a quinze ou vingt mille francs de revenu.

»--Et pas d'autres héritiers?

»--Si fait.

»--Combien?

»--Trois, à ma connaissance.

»--Et sa santé?...

»--Médiocre.

»--Pas de maladie organique?

»--Non, que je sache.

»--Ce n'est pas que je désire... mais une mère, vous comprenez bien?...

»Je comprenais bien que ce fou de Montmorin dit parfois, en cabriolant,

des choses assez sensées. Cet entretien matrimonial se renouvelle

chaque jour cent fois dans Paris. Cent fois par jour, on épluche

sans vergogne ni remords ce bon plat de décès qu'on nomme des

_espérances_.--Tu as sans doute entendu parler de cette bonne madame de

C***, qui fit comme les compagnies d'assurances sur la vie: elle exigea

un certificat de médecin pour marier sa fille au marquis de B***.

»Le certificat ne portait point sur la santé du marquis. Il attestait

seulement que le vieux commandeur de B***, oncle du même marquis,

avait eu déjà trois attaques d'apoplexie; il constatait que ce mal _ne

pardonne pas_; il augurait que la quatrième attaque serait la bonne.

»On ne s'est pas trop moqué de madame de C***; mais bien des gens en

veulent au vieux commandeur, qui, négligeant d'accomplir la promesse

du certificat, vit encore, et vit, ma foi, très-bien,--en attendant la

bonne attaque.

»Soyons juste envers la baronne. La maladie organique ne vaut pas le

certificat.

»--Pour ma part, a-t-elle repris, je trouve M. de Jolien parfaitement

bien... outre le plaisir de resserrer nos attaches par un lien de

famille... Il doit avoir d'autres parents que cette tante?

»--Certes; mais c'est moins assuré...

»--On peut bien porter, n'est-ce pas, l'incertain à deux ou trois cents

louis?

»--Si l'on veut.

»--Les principes... Pardon, si je vous obsède ainsi, ma bonne petite,

mais une mère...

»--Je trouve tout simple, madame, que vous preniez vos informations...

Les principes de M. le baron de Jolien...

»--Excellents, je le sais, en politique comme en religion... Nous

causons, n'est-ce pas?... Dorothée est un ange de piété... Nous ne

voudrions pas d'un duc et pair millionnaire qui prêterait à la critique

sous le rapport des principes!

La fabrique de mariages, Vol. 5 · 第 6 / 8 段