fille de cette femme, libre à vous!... Voici un acte de naissance qui
vous donne le droit de porter un autre nom.
»--Et cet acte de naissance est le mien? s'écria Maxence éperdue.
»--Oui, répliqua la petite bonne femme, dure comme la destinée; mais
vous n'en êtes pas moins la fille de la nommée Flavie Soyer, dite la
marquise de Sainte-Croix.
»Maxence retomba du haut de sa fausse joie. Elle poussa un long
gémissement.
»J'aurais mieux aimé, je crois, qu'on me torturât moi-même.
»Je devinais à demi. L'acte de naissance était bien, en effet, celui
de Maxence, sous le nom de Julie Seveste. C'était Maxence qu'on avait
trouvée dans le berceau, près du lit de madame Seveste, au nº 39 de la
rue du Cherche-Midi.--Si tu as présente cette histoire d'audacieuse
substitution d'enfant, à moi racontée par madame la baronne du Tresnoy,
lors de notre première entrevue, tu te souviendras que la sage-femme,
quittant le chevet de la prétendue madame Octave Merriaux (Flavie
de Sainte-Croix), passa d'une maison dans l'autre et vint voler le
nouveau-né des époux Seveste, qui était un enfant du sexe masculin.
»Il fallait un fils à madame de Sainte-Croix, qui poursuivait, en ce
temps-là, une intrigue avec le vieux prince de ***.--Et bien, peu s'en
fallut qu'elle ne devînt princesse.
»Je ne saurais plus dire quel fut le sort de l'enfant volé; il dut
mourir, puisque Flavie ne fut pas princesse. La petite Julie fut
élevée chez les Seveste; mais madame Seveste ne put jamais la voir
sans un serrement de cœur. Elle était sûre d'avoir reconnu le sexe
de son enfant: c'était un fils. Bien qu'elle ne devinât point les
complications romanesques de l'aventure, elle avait conscience d'une
tromperie, et la disparition de la sage-femme, qui ne vint point
réclamer ses honoraires, ne put qu'augmenter ses soupçons.
»La petite Julie fut donc dès le berceau un être malheureux. Elle ne
connut point les caresses d'une mère. Madame Seveste eut un second
enfant. Son mari mourut; réduite à la misère, elle fit un choix entre
ses deux petits. Julie fut abandonnée et recueillie par Marguerite
Vital, qui la mit à la campagne, chez de pauvres gens. Ceux-ci
l'élevèrent.
»Pour comprendre le reste de cette misérable histoire, il faut se
reporter à l'industrie principale de la Sainte-Croix. Elle avait besoin
de belles jeunes filles qu'elle instituait ses nièces, afin de les
produire sur les registres de Clérambault. On s'y prenait longtemps à
l'avance; il y avait des nièces qui jouaient d'autant mieux leur rôle
qu'elles ne croyaient point jouer un rôle.
»Clérambault pourvoyait à cela; il parcourait de temps à autre la
province pour recruter des nièces, car tout s'use.
»Clérambault, un jour, trouva cette enfant miraculeusement belle sur
son chemin. La Sainte-Croix la voulut voir.
»On en fut si enthousiasmé, qu'au lieu d'en faire une nièce, on l'éleva
à la dignité de fille unique de madame la marquise.
»N'y a-t-il pas là, ma bonne Aglaé, une étrange intervention de la
Providence! Et les faiseurs de romans qui fatiguent leur cervelle à
trouver des complications, mettent-ils souvent la main sur de pareils
nœuds? Celui qui dirait que le fait semble inventé à plaisir se
tromperait, selon moi: les choses que l'on invente ne forment jamais un
de ces drames tout d'une pièce, comme celui de cette mère et de cette
fille.
»C'est terrible, c'est tragique, et cette Maxence, qui est belle comme
une Grecque de Phidias, porte sur son front la double couronne des
fatalités antiques.
»Maxence parcourut d'un regard troublé l'acte de naissance.
»--Madame de Sainte-Croix a-t-elle donc porté ce nom de servante?
demanda-t-elle.
»--Non, répondit Marguerite, qui choisit parmi les autres papiers un
cahier qu'elle lui mit dans la main.
»C'était une des pièces du dossier du Tresnoy, expliquant clairement et
succinctement ce que tu sais déjà.
»Maxence en lut à peu près le quart; puis elle se prit la tête à deux
mains, et, d'un accent plein de fatigue:
»--Je ne comprends pas, dit-elle; je ne sais plus comparer ni
réfléchir... Qu'y a-t-il là dedans?
»--Votre histoire, repartit Marguerite.
»Maxence releva sur elle ses grands yeux égarés.
»--Mon histoire n'a qu'un mot, murmura-t-elle: affirmeriez-vous sous
serment que je suis la fille de cette femme?
»--Oui... sous serment! répliqua Marguerite.
»Maxence, à ce mot, s'est tournée de mon côté, comme pour chercher un
appui dans son inexprimable détresse.
»Vivrais-je cent ans, ce regard restera gravé dans mes souvenirs.
»Par un mouvement involontaire, je me suis élancée vers elle. Il était
trop tard. Elle a fermé les yeux; puis elle s'est affaissée, inerte,
sur le carreau.
»Nous l'avons portée, Marguerite et moi, sur un lit...
»Quatre heures du soir.
»Mon Henri vient de rentrer.
»La bonne Béatrice est restée avec Maxence une partie du jour. Elle l'a
quittée un instant pour aller près de son père. Maxence a pu se lever,
ouvrir une porte donnant sur l'escalier et s'évader.
»Marguerite avait-elle raison? Maxence est-elle complice de la
Sainte-Croix? Faut-il tenir en cage toujours les petits de la louve?...
»Huit heures. Fromenteau n'a pas été assassiné. Il est sur la piste. Il
a rencontré par hasard ce gros homme du boulevard extérieur qui veut
percer le mur d'octroi...
»La marquise a juré qu'aucun de nous ne serait vivant demain matin.
»Le courrier part. Je ferme ma lettre. A demain, si Dieu le veut!»
FIN DU CINQUIÈME VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
DEUXIÈME PARTIE.--L'HOTEL DE MERSANZ.
(SUITE.)
XX. La huitième contredanse. 7
TROISIÈME PARTIE.--LA GUERRE SAINTE.
I. Lettre de la vicomtesse. 51
II. Suite de la lettre. 69
III. Autres lettres de la vicomtesse. 95
IV. La police de la vicomtesse. 113
V. Dernières lettres de la vicomtesse. 145
FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME.
End of Project Gutenberg's La fabrique de mariages - volume 5, by Paul Féval