Césarine et ma police.
»Ce qui chauffe au rouge l'ardeur du superbe Achille, c'est la
résistance qu'on lui oppose, résistance sincère de la part de Maxence,
résistance calculée et admirablement ménagée de la part de madame la
marquise de Sainte-Croix.
»Maxence est fort malade, comme j'ai pu te le dire. C'est une fille
dont la menaçante précocité n'a pu être domptée que par la plus belle
des âmes. Pour moi, Maxence est plus parfaite encore de cœur que
de visage. Elle ne voit personne. Césarine elle-même n'a pu parvenir
jusqu'à elle.
»Tout à l'heure, j'aurai l'honneur de te présenter le précieux
Fromenteau, le chef de ma brigade de sûreté. C'est lui qui t'apprendra
ce qui se passe dans la maison Sainte-Croix. Césarine n'en sait pas le
premier mot. Extrême en tout, elle allait jusqu'à soupçonner Maxence,
qui, autrefois, paraîtrait-il, lui avait parlé contre Béatrice.
»Cette Maxence a dû beaucoup combattre avant de remporter son admirable
victoire.
»Le comte Achille en est donc réduit à faire sa cour par ambassadeur.
Il ne traite qu'avec la marquise, et tu juges s'il est bien servi. La
marquise lui a mis le pied sur la gorge. Elle pèse. Il est vaincu, il
est esclave.
»Ce n'a pas été cependant sans résister un peu qu'il s'est couché
devant son vainqueur. Il y a eu réaction après la scène du bal et le
duel. La réprobation de ses amis les moins scrupuleux, le vide qui
s'est fait subitement autour de lui, la conduite du maréchal, tout cela
lui a donné à réfléchir. Le lendemain du bal, il resta enfermé tout le
jour dans sa chambre. Vers le soir, pris d'un beau mouvement, il chassa
M. Baptiste, son valet de chambre, un des plus splendides marauds de
la rive gauche, et mademoiselle Jenny, l'ancienne femme de chambre de
Béatrice,--une peste de premier ordre.
»Il ordonna d'atteler. Césarine croit qu'il avait réellement la pensée
d'aller chercher Béatrice.
»Madame la marquise de Sainte-Croix se fit annoncer au moment où il
partait. Elle passa toute cette soirée avec lui. M. Baptiste rentra.
Mademoiselle Jenny fut gagée pour servir de femme de chambre à la
nouvelle comtesse. Le mariage était décidé. Depuis lors, Césarine
elle-même a été tenue à distance. Le comte est comme un étranger dans
son hôtel, où il ne fait que de rares apparitions. Césarine croit
savoir que le maréchal lui avait signifié dans une lettre fort dure
qu'il n'était plus son héritier. Ceci l'a touché médiocrement: c'est,
il est vrai, une immense fortune de perdue, mais il lui reste son
propre patrimoine, qui est une immense fortune aussi.
»Mais qu'y a-t-il donc entre Marguerite et le maréchal, pour que cet
homme, si sévère et si fort ennemi des mésalliances, punisse ainsi son
neveu,--presque son fils,--précisément par cette raison qu'il n'a pas
voulu se mésallier?
»Le comte à l'air très-triste. Il a parlé vaguement de s'expatrier.
C'est une idée qui germe en lui. Si l'intérêt de la Sainte-Croix s'y
trouve conforme, il l'exécutera.
»Lors des rares séjours que le comte Achille fait à son hôtel, il y a
de nombreuses allées et venues d'hommes d'affaires. Maître Souëf, l'un
des principaux notaires du quartier, vient jusqu'à trois et quatre fois
par jour à la maison. Quand ce n'est pas lui, c'est l'un de ses clercs.
»Voilà ce que je sais par Césarine; mais passons à Fromenteau.
»Figure-toi le plus pauvre diable qui ait jamais battu l'affreux pavé
du quartier Saint-Jacques, un cloporte de ces vieilles maisons qui
empâtent le palais des Thermes, un ancien petit clerc d'huissier, je
pense, monté en grade et devenu écrivain public, habitant le tonneau
de Diogène ou une guérite abandonnée, et rédigeant, pour cinq sous,
pétitions, placets, réclamations, lettres au roi, cédules amoureuses,
etc. Figure-toi cela. Fromenteau est plus fort.
»Fromenteau a cinq ou six grandes poches d'où sortent témérairement des
liasses de papier formidables. Il est hérissé de papiers, comme une
bogue de châtaigne est hérissée de ses épines. Il est déjeté, il est
affamé, il rit jaune comme un homme souvent battu, il louche un peu
derrière des lunettes invraisemblables, il court, il rampe, il passe
partout; il a une pauvre redingote si luisante, qu'on la dirait peinte
à l'huile; il a, au contraire, des bottes, si haut crottées, qu'on se
demande en les voyant, comment il se fait que les rues de Paris aient
encore de la boue.
»Il a un cousin dentiste qui s'associerait à son commerce s'il pouvait
_faire_ mille francs de capital; il croit à tout, même à sa fortune:
il est simple plus qu'un enfant, rusé plus qu'un renard et amoureux
imperturbablement.
»Je te conterai quelque jour les amours de Fromenteau avec sa
Stéphanie, qui est à son quatrième veuvage et en train de se remarier,
en attendant qu'il ait une position faite.
»Les naïvetés véritablement grandes, profondes, épiques, ne se trouvent
qu'à Paris.
»Fromenteau a essayé de tous les métiers, peut-être même de quelque
métier honnête. Il n'a pas de bonheur. La _position_ le fuit. C'est
une victime de notre civilisation.
»Il a tant de talent, cependant! Il nous a déjà rendu des services
depuis hier. Je le récompenserai. Peut-être son étoile va-t-elle enfin
percer le brouillard; peut-être sera-t-il le sixième mari de Stéphanie?
»Vers sept heures, ce soir, Fromenteau est entré dans ma chambre. Je
lui avais donné ses instructions le matin. Il m'a demandé un bouillon,
ayant couru, à son dire, toute la journée durant sans manger ni boire.
»Il a, du reste, parfaitement l'air d'un homme qui ne mange qu'à
l'occasion.
»Ayant dépêché un bol de potage, il a tiré de sa poche un volumineux
dossier et m'a dit:
»--Madame la vicomtesse demeure donc maintenant dans la maison du
commissaire?
»Ç'avait été son premier mot ce matin. Cela le préoccupe
singulièrement. Pour les gens comme Fromenteau, les commissaires ont
une incalculable importance.
»--Qu'avez-vous fait, monsieur Fromenteau? demandai-je.
»--J'ai dépensé les cinq louis que madame la vicomtesse avait bien
voulu me confier.
»--Et vous êtes à jeun?
»--Quant à moi, oui, madame la vicomtesse... mais j'ai fait dîner
Coqueret, Bertrand, Jolyet, Martellier et Burot.
»--A un louis par tête.
»--Burot à deux louis, madame la vicomtesse; c'est lui qui a traité M.
Baptiste de chez le comte de Mersanz.
»Je comprenais.
»Fromenteau s'est frotté les mains parce qu'il me voyait sourire.
»--Et que savez-vous par M. Baptiste? demandai-je.
»Fromenteau assura ses lunettes de ce coup de doigt sec qui annonce
l'homme de plume et déplia un de ses papiers.
»--Pas grand'chose, grommela-t-il en haussant les épaules; c'est de
l'argent qui ne rapporte pas. M. Baptiste ne se grise jamais tout
à fait... et il lui faut du bon... il en a à la maison... Voici le
rapport de Burot...
»Je ne te donnerai pas le rapport de Burot... Il ne contenait guère en
substance qu'une contrepartie des renseignements fournis par Césarine.
M. Baptiste, cependant, ne partageait point l'opinion que le comte pût
passer à l'étranger. On est si bien en France pour faire une sottise!
»Ce Baptiste est un maraud de beaucoup d'esprit, qui juge son maître
de haut. Le mépris de ce coquin est superbe. Chaque mot qu'il prononce
au sujet de son maître est écrasant de dédain. Assurément, nous qui
avons tant à nous plaindre d'Achille, nous sommes loin de le juger
aussi sévèrement que M. Baptiste.
»--C'est vrai, dis-je après avoir pris connaissance du rapport, il n'y
en a pas beaucoup pour deux louis.
»--Il y a, me répondit Fromenteau, de la marchandise plus avantageuse.
Coqueret a déjeuné avec Marcailloux, troisième clerc chez maître Souëf
(Isidore-Adalbert), et ça n'a coûté que douze francs cinquante...
Différence des positions.
»Je voulus voir tout de suite le rapport de Coqueret.
»--Ce sont des jeunes gens bien, me dit Fromenteau en dépliant son
second papier. Moi, je ne peux pas faire ce service, rapport à mon
costume d'abord, qui est un peu défraîchi... Ça ne flatte pas d'entrer
avec moi dans un établissement public... En outre de quoi, la boisson
me fait mal, n'en ayant pas l'habitude... Enfin, troisième raison, je
manque un peu de gaieté pour cause de préoccupation de mes affaires de
cœur.
»Il poussa un énorme soupir et je lus sur les flétrissures de sa lèvre
le nom adoré de Stéphanie.
»Le rapport de Coqueret contenait ces renseignements principaux:
»On avait déjà consulté M. Souëf pour le contrat de mariage. Le mariage
était donc arrêté en principe; mais ce fameux contrat est, à ce qu'il
paraît, aussi difficile à dresser qu'un traité de paix entre une
demi-douzaine de puissances de premier ordre. Il nécessite des travaux
diplomatiques extraordinaires. Les protocoles se succèdent avec la
rapidité de la foudre, et l'étude de maître Souëf (Isidore-Adalbert)
est sur les dents.
»Personne, à l'étude, ne connaît madame la marquise. Maître Souëf ne
l'a jamais vue; les clercs donneraient beaucoup pour l'apercevoir. Elle
traite par ambassadeur, et son chargé d'affaire est un négociateur
de haute importance, un homme dont la spécialité est de faire des
mariages, un dieu Mercure du bon motif, un courtier d'hyménées, dont le
renom est positivement européen.
»M. Garnier de Clérambault, connu par vingt ans de succès, le seul
qui, par ses relations dans la haute société, puisse offrir des dots
échelonnées depuis six cents livres de rente jusqu'à cinq millions six
cent mille francs!
»Tu juges, ma bonne petite sœur, si ce rapport m'intéressait. Je
savais que ce Garnier de Clérambault avait toujours été l'homme de
la Sainte-Croix; mais je savais aussi que depuis très-longtemps ils
dissimulaient leurs accointances avec une adresse telle, que M. du
Tresnoy lui-même, lorsqu'il était préfet de police, n'avait pu les
surprendre ensemble.
»L'opinion de ce magistrat était qu'ils devaient avoir un lieu de
réunion dans Paris même, car les voyages laissent une piste facile à
suivre, et ses recherches ne l'avaient jamais mis sur cette trace.
»Quoi qu'il en soit, je n'interrompis point Fromenteau, qui
poursuivait. Je traduis son rapport:
»Au contraire, M. le comte de Mersanz agit par lui-même. Il est bien
aisé de voir qu'il a honte et qu'il ne veut point élargir le cercle
de ses confidents. Quand il ne vient pas à l'étude, maître Souëf lui
écrit; il répond. Les clercs ne font d'autre office que celui de
messager.
»Mais, pour cette belle jeunesse qui fleurit les études, le papier
vélin lui-même est transparent. C'est un clerc qui a inventé cet art de
la seconde vue, au moyen duquel on lit un livre fermé. Les clercs de
maître Souëf (Isidore-Adalbert), savent les affaires de M. de Mersanz
sur le bout du doigt.
»Le Clérambault lui tient la dragée haute. Il ne faut pas croire que
le comte Achille dicte les conditions. Le comte Achille est comme ce
malade à qui son chirurgien disait, au beau milieu d'une opération:
«Payez, ou je vous laisse mourir!» Le comte Achille est dépassé,
dominé, vaincu. On le pille, on le rançonne, on le pousse à bout. Il
courbe la tête.
»Quand la marquise et lui se voient, ils ne parlent jamais d'affaires.
La marquise ne veut pas. Elle tient les choses au plus bas de son
superbe dédain. Mais, tous les jours, Clérambault apporte des exigences
nouvelles, et l'on dirait que le comte s'acharne davantage à cet
extravagant projet, à mesure que les conditions qui lui sont faites
sont plus inacceptables.
»C'est la loi. Cette marquise connaît admirablement le cœur humain.
Elle sait ce qu'on peut oser au delà des limites du possible avec un
homme comme le comte Achille.
»D'autant qu'on ne lui accorde rien, absolument rien. Il n'a pas vu
Maxence depuis la scène du bal. Tant qu'on lui tiendra ainsi la tête
sous l'eau, on peut tout risquer.
»Du reste, la marquise et son Garnier de Clérambault ont trouvé un
prétexte pour colorer leurs exactions; deux prétextes.
»Pour ce qui regarde la Sainte-Croix elle-même, car elle a fait
stipuler impudemment un pot-de-vin considérable, Clérambault a déclaré
ruine complète, dangers de toutes sortes, créanciers ennemis. Il faut
sortir de là. On ne fait pas toilette pour sauter par la fenêtre d'une
maison en flammes. De l'argent pour la marquise; ou point de mariage.
»Tu sens bien qu'Achille sait où il va. C'est un homme intelligent,
après tout, et qui connaît le monde. Il se voit parfaitement glisser
sur sa pente et ne peut méconnaître à quelle sorte de gens il a affaire.
»Mesure donc son entêtement, puisqu'il ne fait aucun effort pour
s'arrêter.
»Il va. Il est aveugle. On dirait un furieux qui prend sa course tête
baissée pour se jeter du haut d'un pont. C'est un homme abandonné de
Dieu, depuis sa dernière lâcheté. Son bon ange a déserté avec Béatrice.
Il reste seul, damné dans sa maison maudite.
»Pour ce qui regarde Maxence elle-même, le prétexte est bien autrement
heureux. Il permet de tout stipuler; il exige qu'on soit sans pitié. Ne
faut-il pas sauvegarder la troisième épouse de Barbe-Bleue? Ne faut-il
pas revêtir d'une armure la fiancée de ce vampire qui a déjà pris le
sang de deux femmes.
»Oui, ma bonne, la marquise a cette suprême effronterie de s'appuyer
sur les deuils qu'elle a faits, sur les ruines qui sont son ouvrage. Le
Clérambault parle la bouche ouverte de la première comtesse de Mersanz
et de Béatrice. Il les cite toutes deux comme exemple. Cette tombe et
cet exil lui sont des arguments. Il dit:
»--Nous ne voulons pas que Maxence ait un jour le sort de celle-ci
ou de celle-là. Nous connaissons votre vie. Nous avons le droit de
n'avoir point confiance en vous. L'amour qui vous pousse aujourd'hui
durera-t-il jusqu'à demain? Vos amours sont ainsi: ardents mais
éphémères. Nous voulons des sûretés, nous voulons des garanties. Nous
ne voulons pas mourir comme la première; nous ne voulons pas être
chassée comme la seconde.
»Achille proteste et jure que sa tendresse durera autant que lui-même.
»--Alors, réplique ce logicien de Clérambault, qu'avez-vous à craindre?
Ne serez-vous pas toujours le maître chez votre femme? Ne jouirez-vous
pas indéfiniment des biens que vous lui aurez donnés?
»--Mais, objecte le comte,--puis-je me dépouiller?
»--Vous pouvez rompre les négociations, voilà votre droit... Songez
bien que nous n'avons pas à vous défendre contre votre fiancée de seize
ans, mais bien à protéger votre fiancée de seize ans contre vous...
»On a stipulé d'abord ainsi je ne sais quel douaire impossible,
puis la reconnaissance par contrat d'une bonne partie des biens de
Mersanz,--puis une donation;--il semble qu'on veuille arriver à une
vente.
»Tout cela en projet, pourtant. Rien n'est fait. Maxence, mineure, ne
peut traiter que par l'entremise d'un tuteur. Or, on n'a pas encore
produit le moindre papier.
»Il n'y a là véritablement que ténèbres.
»L'argent comptant seul peut se livrer de la main à la main sans actes
ni formalités. Tu verras que ces préliminaires de contrat sont une
comédie jouée. J'ai mes soupçons. Fromenteau m'a parlé d'un certain
nombre de nièces dont la Sainte-Croix se servait jadis comme elle se
sert aujourd'hui de Maxence.
»Cette femme n'a jamais dû être mère.
»Il n'y a point de papiers, il n'y a point de tutelle. C'est fourberie
audacieuse du haut en bas. Nous n'avons à craindre que la folie du
comte Achille, qui pourrait se défaire de ses immeubles...
»Mais il faut du temps pour cela, et rien, dans les rapports de
Fromenteau, n'indique une pareille extrémité.
»La vente n'est encore probablement que dans mes soupçons et dans les
espoirs de la Sainte-Croix.
»Elle aura lieu: souviens-toi bien de ce que je te dis là,--mais trop
tard pour la marquise. Nous marchons à grands pas vers un dénoûment.
Nous serons en mesure.
»Quand Fromenteau a remis le rapport de Coqueret dans sa poche, je lui
ai dit:
»--Avant de passer outre, donnez-moi tous les renseignements que vous
avez sur ce Garnier de Clérambault.
»Il a pris aussitôt un air interdit et sournois.
»--Sur ce Garnier de Clérambault! a-t-il répété;--c'est que... j'en
demande bien pardon à madame la vicomtesse... ça va allonger la sauce
pas mal... et le potage est déjà loin.
»J'ai sonné. J'ai ordonné qu'on servît à souper sur mon guéridon.
»J'aurais donné quelque chose pour avoir un témoin qui vît la figure
jubilante de mon Fromenteau à l'aspect des trois plats de viande froide
qui furent étalés devant lui. Sa joie était mêlée d'attendrissement. Il
regardait tour à tour la volaille froide, le pâté, la daube: une larme
pendait à son œil. Je crois que c'était pour la daube, enfouie dans
sa gelée d'or.
»Il souriait en même temps. Il était laid à miracle. Je comprends les
mariages de Stéphanie. Elle fait comme ce captif à qui le baron des
Adrets ordonnait de sauter du haut d'une tour. Elle prend plusieurs
fois son élan.
»--Bien des excuses! murmurait-il,--bien des excuses!... et des
pardons... si j'ai osé... Madame est si bonne.
»--A table! à table! monsieur Fromenteau.
»J'imitai ces candidats qui tiennent table ouverte avant l'élection. Je
versai moi-même à l'amant de Stéphanie son premier verre de vin.
»Il se mit à frétiller comme un chien qu'on caresse. Il se serait
bien assis, mais il ne savait pas où poser son chapeau. Ce chapeau,
dangereux pour les meubles, fut enfin placé sous la table.
»--Bien des pardons, répétait cependant Fromenteau,--et des excuses...
de m'asseoir en présence de madame la vicomtesse.
»--A table! à table!
»Quand tu viendras à Paris, je te donnerai le spectacle de Fromenteau
aux prises avec un ambigu. Ah! ma bonne! c'est un beau coup d'œil!
Il a des dents qu'on ne soupçonne pas! C'est un des plus vaillants
estomacs qu'il m'ait été donné de contempler en ma vie.
»Je savais bien que c'était la daube qui lui mettait la larme à
l'œil. Il est d'abord tombé sur la daube avec une voracité sourde,
mais implacable. Il ne fait point de grands mouvements, ses mâchoires
ne jouent point à la volée. Je ne sais pas te dire, moi; il broie, il
avale sans bruit. C'est une mécanique à part. On s'aperçoit seulement
qu'une énorme quantité de nourriture disparaît.
»Entre ces deux mots: «Bien des excuses... et des pardons,» il absorbe
le dîner d'un être civilisé.
»Et il parle en mangeant quand il veut. Quel brevet à prendre!--Je
m'attendais à le voir enfler, comme un boa constrictor, de tout
le volume de la daube, du pâté, de la volaille, du pain, du vin,
etc.--Point! Cela descend on ne sait où. Mon Fromenteau reste plat
comme une sardine et garde toujours ce même air affamé qui est le trait
le plus aimable de sa physionomie.
»Au milieu de la daube, il a commencé, la bouche pleine:
»--Bien des pardons... S'il m'était permis de boire à la santé de
madame la vicomtesse...
»--Buvez et entrez en matière, monsieur Fromenteau: je vous écoute.
»--Bien des excuses... Tant pis pour le patron... j'entends M.
Garnier!... Comme on est traité on sert... Je suis sobre, excepté à
l'occasion... M. Garnier de Clérambault est le dernier qui m'ait promis
les mille francs pour ma position d'associé avec mon neveu... Ça a été
bien près, mais ce grand coquin de Jean Lagard arriva et _chipa_ la
chose... Si M. Garnier m'avait donné le billet, Stéphanie ne serait
pas affichée au onzième et je ne dirais rien sur lui ni pour or ni pour
argent... mais il ne m'a pas payé seulement les renseignements que
j'avais pris sur le jeune Rodelet et la somme totale des biens de M. le
comte de Mersanz, chez M. Souëf (Isidore-Adalbert). Aussi, je ne lui
dois rien.
»--A quelle époque? demandai-je.
»--Ça n'est pas vieux... c'était l'autre jour, avenue de Saxe... Le
commencement de la danse, quoi! Il préparait ce qui se fait aujourd'hui.
»--Et vous l'avez aidé?...
»--C'est l'état... Il y a donc que vous ne pouvez pas mieux vous
adresser: d'abord, parce que M. Garnier et moi, nous sommes de vieilles
connaissances, ayant été employé par M. du Tresnoy pour le surveiller
et m'étant trouvé mêlé à certaine affaire de la rue du Cherche-Midi.
»--Je sais cela, l'interrompis-je,--passez.
»Fromenteau discontinua pour un moment d'adresser à la volaille froide
toutes les caresses de son regard et tourna vers moi son œil étonné.
»--Ah! ah!... fit-il,--vous savez cela... Alors, vous connaissez madame
la baronne du Tresnoy... ou la petite concierge... ou la sage-femme...
ou madame Merriaux... ou...
»--Passez, vous dis-je!
»--Bien des pardons... et des excuses... Le fait est que je ne suis
pas ici pour interroger madame la vicomtesse... mais l'habitude de
l'état... Où en étions-nous?
»--A la seconde raison que je puis avoir de vous féliciter...
»--D'avoir fait ma connaissance!... c'est cela... Elle est fameuse, la
seconde raison!... et inédite, comme ils disaient quand j'étais pour
faire les courses chez le libraire!... Celle-là, vous ne la connaissez
pas!
»Il lâcha sa fourchette pour se frotter les mains tout doucement; puis
il but un bon petit coup de vin avec sensualité.
»--C'est une histoire, dit-il en s'accoudant sur la table, car les plus
ardents travailleurs ont des temps de repos, et il lui fallait vraiment
reprendre haleine avant d'attaquer la poularde,--c'est une histoire...
Faut-il comme ça que des individus aient de drôles d'idées!... Il y
a dans Paris un homme qui pense le jour et la nuit à faire un trou
dans le mur d'octroi, là! c'est une idée fixe, quoi! Il veut percer la
barrière des Paillassons. Je ne sais pas son nom; mais si madame la
vicomtesse le veut...
»--Oh! fis-je en l'interrompant,--je n'ai aucune envie de savoir le nom
de cet homme-là.
»Fromenteau sourit avec finesse, quoiqu'il mit beaucoup d'énergie à
broyer le reste de la croûte de pâté.
»--Peut-être, peut-être, dit-il:--ne jurons de rien... Si j'avais
rencontré cet homme-là du temps où je travaillais pour M. le baron du
Tresnoy...
»Il vit que, sur-le-champ, je devenais plus attentive et poursuivit en
baissant la voix:
»--La chose qui arrêtait les recherches de feu M. le baron et qui
arrêtera toutes celles qu'on voudra tenter contre le Clérambault et
sa marquise, c'est qu'on ne peut jamais les prendre ensemble. On
savait bien dès lors qu'ils mêlaient leur jeu; mais jamais madame de
Sainte-Croix ne mettait le pied dans la maison Clérambault, et jamais
M. Garnier ne passait le seuil de l'hôtel de Sainte-Croix. Ils se
voyaient, pourtant. Où se voyaient-ils? Feu le baron s'en est allé
avant de savoir la réponse à cette question.
»Ces deux mots d'explication étaient nécessaires pour que madame la
vicomtesse comprit le sel de ma petite histoire.
»Voilà cinq ou six jours, je me promenais sur le boulevard extérieur,
vers cinq heures du matin. C'est un moment où l'on n'y rencontre pas
beaucoup de calèches découvertes; mais, moi, je vas et je viens, la
nuit comme le jour. L'état veut ça; j'aimerais mieux être rentier.
»Je flânais donc, revenant je ne sais d'où, entre la barrière de
l'École et la barrière de Sèvres, lorsque j'entendis tout à coup deux
hommes qui causaient de l'autre côté de la chaussée. Quand une fois on
a pris l'habitude d'écouter, ça se fait tout seul. Je marchai cinquante
pas pour ne pas effaroucher les oiseaux, et puis je traversai la
chaussée tout doucement, pour me couler le long du mur d'octroi. Il y
avait un grand et un gros. Le gros disait:
»--Nini, c'est fini, rien ne vient, vous m'avez induit. Vous verrez de
quel bois je me chauffe, quand on se moque de moi!
»Je tressaillis en entendant de plus près la voix du grand. C'était
Clérambault. Mes deux oreilles s'ouvrirent comme des cornets pour les
sourds.
»--Vous êtes incorrigible, mon bon, disait-il;--on a beau travailler
pour vous, c'est comme si l'on chantait! Pensez-vous que Paris a été
bâti en un jour?...
»Et autres balivernes à l'usage du Garnier. Je vis qu'il était en train
d'empaumer mon gros, et je m'appuyai crânement le dos à l'arbre qui
nous séparait: histoire de me reposer en écoutant leur colloque.
»Voici de quoi il s'agissait. Le gros, qui m'avait la tournure d'un
aubergiste de campagne ou d'un cabaretier de la banlieue, avait prêté
sa maison à Clérambault et à la marquise pour leurs conférences,--et
sa maison devait être bien commode pour cela, car je n'y avais vu que
du feu, dans le temps où M. le baron du Tresnoy m'avait promis ma
position si je lui trouvais cette piste-là.