«Ma chère enfant,
»Il y a longtemps que nous vous avons pardonné. Nous savons à quel
point vous avez été abusée. Ce que vous nous proposez part d'un
excellent naturel; mais il est des maladies morales qu'il ne faut pas
heurter de front. Ne tentez rien auprès de votre père, pour le présent,
du moins. Quand il sera temps d'agir vous serez prévenue; car nous
avons confiance en vous.
»Vous comprenez que je ne puis me présenter à l'hôtel de Mersanz après
ce qui s'est passé entre mon mari et le comte Achille. Par la même
raison, vous ne pouvez venir chez moi. Je partage cependant le désir
que vous me témoignez: je serais heureuse de vous voir et de vous
donner quelques conseils dont vous avez grand besoin.
»Entre parenthèses, vous avez eu tort de chasser de chez vous les
demoiselles Géran, vos anciennes maîtresses. Un pareil éclat ne vaut
rien. On en tirera parti contre vous. La violence, croyez-moi, est
rarement utile et presque toujours nuisible.
»La douce et sainte femme à qui vous avez failli donner le coup de la
mort ne vous en veut point. Elle n'a jamais cessé de vous aimer comme
si vous étiez sa sœur ou sa fille.
»Vous me dites que vous avez bien pleuré. Je vous crois: votre entrée
dans la vie a été terrible et funeste. Espérons qu'il vous sera donné
de réparer le mal que vous avez fait. Notre Béatrice vous envoie un
baiser.
»Soyez aujourd'hui à quatre heures chez votre parrain: je m'y
trouverai.»
L'adresse de ce billet était, comme le lecteur l'a deviné sans doute:
«A mademoiselle Césarine de Mersanz.»
Le parrain de Césarine était le maréchal duc de ***.
«Madame,
«Votre présence à Paris pourrait sauver monsieur votre fils d'un danger
imminent et cruel. Des événements graves qu'on ne peut vous détailler
dans une lettre, ont lieu ici. Le hasard m'a fait connaître une partie
de votre histoire. Il est des malheurs qui ne peuvent inspirer qu'un
profond et respectueux intérêt: celle qui vous écrit ce mot, madame,
est votre amie.
»Ne répondez pas; venez. Je prends la liberté de vous adresser un petit
mandat, parce que je sais la position où vous ont réduite ceux-là mêmes
qui veulent aujourd'hui entraîner votre malheureux fils dans l'abîme.»
«A madame Ernestine Rodelet, à Chartres.»
«Madame la vicomtesse de Grévy prie M. Fromenteau de passer chez elle
immédiatement, pour affaire importante.--De la part de madame la
baronne du Tresnoy.»
Elle avait un peu de fatigue sur le visage, cette charmante vicomtesse,
au moment où elle cachetait cette dernière lettre, adressée à l'humble
agent de renseignements qui nous a raconté, au début de cette histoire,
ses malheurs amoureux et les innombrables mariages de Stéphanie, son
amante. Ses yeux étaient légèrement battus, son teint un peu pâle; mais
elle avait le sourire aux lèvres.
C'était dans une jolie petite chambre d'aspect bourgeois, basse d'étage
et modestement meublée. Le guéridon où écrivait Anna tenait un des
coins du foyer. De l'autre, il y avait un de ces grands fauteuils à
roulettes qui servent aux vieillards,--ou aux blessés.
Dans l'alcôve voisine, on entendait une respiration égale et calme. Les
rayons de la lampe, glissant au travers des rideaux, montraient sur
l'oreiller une tête de lion malade. C'était le vicomte Henri de Grévy
qui reposait paisiblement. Son bras droit, arrondi sur la couverture,
était entouré de bandages.
Cette chambre faisait partie de l'appartement loué au commissaire.
Madame de Grévy sonna. Elle remit au domestique sa correspondance
cachetée, en disant:
--Hâtez-vous!
Il n'y avait que la lettre de madame Rodelet qui fût pour la poste. Les
autres étaient à porter.
Quand le domestique fut parti, Anna se leva et gagna l'alcôve sur la
pointe du pied. Elle dérangea un peu le rideau pour éclairer mieux le
visage de son mari et se mit à le contempler avec une sorte d'extase.
Il était beau, cet Henri de Grévy, de cette heureuse beauté qui annonce
la franchise insouciante et les jeunes gaietés survivant à l'âge viril.
Ce n'était pas un héros, ce n'était pas un penseur. C'était un de ces
joyeux garçons dont l'humeur facile fait l'élégance et la liberté du
monde. Il faudrait fermer, en qualité de maison dangereuse, un salon où
il n'y aurait que des héros et des penseurs. On ne tolère les penseurs
et les héros, croyez-moi bien, que par cette raison qu'ils forment une
insignifiante minorité.
Henri, avec son sourire spirituel et bon enfant qui n'excluait
nullement la distinction, était bien le mari qu'il fallait à cette
délicieuse Anna, spirituelle jusqu'au bout des ongles et bonne
encore davantage. Il ne faut point croire, cependant, que leur
paradis conjugal, nouvellement reconquis, dût être à l'abri de toute
bourrasque. Ils étaient faits pour s'entendre, mais aussi pour se
contrarier. Ce sont les bons ménages.
Désormais, dans la guerre comme dans la paix, Henri et Anna devaient
former la perle des couples.
La vicomtesse, avec une légèreté d'oiseau, becqueta le front de son
vicomte endormi; puis elle disposa la couverture avec soin et revint
s'asseoir auprès du guéridon.
Les lettres d'affaires étaient expédiées. On allait causer avec la
bonne amie.
Notez que la bonne amie de province est agréable entre toutes à
entretenir. On sait que l'arrivée de la lettre parisienne fera
sensation au château. La province joue éternellement vis-à-vis de Paris
la scène du _Dépit amoureux_. La province déteste Paris, mais elle
l'adore; les choses, les lettres et les gens qui viennent de Paris
produisent à coup sûr un certain effet, d'autant qu'on se roidit contre
cet effet, d'autant qu'on le nie.
Avec une amie de province, on peut se permette un tantinet de style. Il
est permis d'espérer qu'on étonnera un peu. Que voulez-vous dire à une
Parisienne?
Elles savent tout, comme le gamin, leur célèbre compatriote. Elles ont
d'autres points de ressemblance avec le gamin: elles se moquent de
tout, et, chose désolante, dès qu'on entreprend la tâche absurde et
téméraire de les divertir, on les ennuie.
Ennuyez-les au contraire, en italien, par exemple, et vous êtes
parfaitement certain de les divertir.
Avec une amie de province, on raconte; les Parisiennes n'écoutent
jamais. Elles ne lisent que les enseignes des magasins de nouveautés.
Depuis que les tables ne tournent plus, que font-elles?
La plume de la vicomtesse courut bientôt sur le papier, traçant ces
caractères bleus, inclinés, longs, élancés, coquets, qui tombent de
toutes les plumes de vicomtesse.
«Il est tard, ma bonne Aglaé, je devrais dormir; mais tu as enfin
daigné me donner signe de vie, et ta lettre me prouve que notre
imbroglio t'a fouetté le sang. N'est-ce pas que c'est fort attachant?
Moi, cela m'enchante. Ma vie est désormais un feuilleton roman. Chaque
soir, je m'endors en me disant: «La suite à demain.»
»Et le lendemain apporte le chapitre impatiemment attendu.
»J'ai peur, quand cela sera fini, de trouver l'existence bien monotone.
»Sais-tu quel est mon emploi pour le moment? J'ai monté en grade:
félicite-moi. Naguère, je portais les messages, j'étais facteur.
Maintenant, je fais bel et bien la correspondance. J'ai l'honneur
d'être secrétaire particulier de ma petite bonne femme. J'ose espérer
qu'elle est contente de mes services.
»J'ai écrit quatre lettres ce soir, non pas sous la dictée de
Marguerite, mais d'après ses instructions formelles. Le drame se serre;
l'intrigue brouille ses fils. Nous aurons de la peine à dévider cet
écheveau. Voici que nous allons prendre la baronne par ses deux grandes
filles, Césarine par son repentir bien sincère, la pauvre enfant, et la
belle Maxence...
»Mais on dit qu'elle est bien malade. J'ai peur! Je n'ai pas besoin de
te dire de quoi est capable madame la marquise de Sainte-Croix.
»Madame Rodelet, la mère du jeune M. Léon, va nous venir en aide.
Fromenteau, l'ancien agent de M. du Tresnoy, va se mettre en campagne.
Je suis sur les traces d'une nommée Justine dont le témoignage
porterait un terrible coup, et une sœur de madame Seveste,
l'accouchée de la rue du Cherche-Midi...
»Revenons à notre récit. Tu me demandes des nouvelles d'Henri. Henri
est ici, près de moi, blessé d'un coup d'épée au bras. Rassure-toi:
c'est peu de chose, et la fièvre traumatique, comme l'appelle notre
docteur, est déjà passée.
»Je me doutais bien, figure-toi, qu'il y avait quelque chose, mais
j'étais à cent lieues de penser qu'on eût été jusqu'à une provocation.
Sans cela, quelles transes, mon Dieu! Risquer de perdre mon Henri le
jour même où il m'était rendu! Quand j'y songe, je n'ai plus une seule
goutte de sang dans les veines.
»Ils se sont battus le lendemain du bal, dans le jardin du comte D...,
honnête gentilhomme qui aime ces sortes d'émotions, pourvu qu'il soit
simple spectateur, et qui a fait disposer une de ses terrasses en champ
clos. Il prête gratis cet emplacement commode à tous ceux qui veulent
s'entrecouper la gorge sans franchir le mur d'octroi. Il a des armes,
un véritable arsenal: depuis le brutal espadon jusqu'à la courtoise
épée, depuis le pistolet de tir jusqu'au revolver et à la carabine des
duels américains.
»Il n'a pas encore pu placer ses carabines. Il cherche deux gentlemen
assez avisés pour se battre à cinquante pas avec des balles à pointe de
cuivre, perçant des plaques de tôle de deux centimètres d'épaisseur.
Jusqu'ici, personne n'a voulu lui donner cet aimable spectacle.
»Lors de son dernier duel, ce fou de Montmorin lui a dit: «Encore passe
si vous auriez des canons!»
»M. de X. a eu pendant trois jours l'idée de faire fondre une paire de
canons. Mais son jardin est au milieu de Paris. Cela ferait trop de
tapage.
»Il a une pharmacie pour les cas malheureux, et son chirurgien est
à l'année. Il a des lits mécaniques, facilitant les mouvements des
blessés.
»Il a des intelligences aux pompes funèbres.
»Il donne à déjeuner aux témoins, quand les blessures sont légères.
Mais il faut qu'on se blesse. Sans cela, il se déclare lésé et met tout
le monde à la porte.
»Henri et Achille se sont donc battus dans _l'établissement_ du comte
de X... M. de Mersanz n'avait pas pu trouver de témoins parmi les gens
de son monde. Sa conduite avait révolté tous ses anciens amis: Henri
avait Montmorin et Beaumont.
»A l'heure dite, on vit arriver le maréchal pour M. de Mersanz. Le
comte de X... a des témoins dans le quartier: il en fournit un, et le
combat commença à l'épée.
»A l'épée comme au pistolet, mon pauvre Henri est toujours parfaitement
sûr de son affaire. Il a une douzaine de piqûres pour s'être battu six
fois. Le comte Achille, ne t'y trompe pas, est un homme aussi brave
qu'habile au maniement des armes. Je suis toujours étonnée quand je
vois le courage, même ce banal courage de duelliste, s'allier à de si
tristes défaillances du cœur.
»Les choses se sont passées au contentement parfait de cet honnête
comte de X... Henri a reçu son dû, c'est-à-dire sa blessure, et les
chirurgiens se sont emparés de lui.
»Avant le combat, je dois mentionner cette circonstance: le maréchal
avait refusé la main du comte Achille, son neveu. Après l'engagement,
il s'est séparé d'Achille sans mot dire. C'est lui qui est monté dans
la voiture d'Henri pour le conduire à la maison.
»Je n'ai pas eu un coup trop violent. Henri m'est arrivé sur ses
jambes, un peu pâle, il est vrai, et le bras en écharpe, mais le
sourire aux lèvres. On l'a mis au lit tout de suite. Depuis ce temps,
je le veille. Il me dit que je suis son ange gardien. Nous ferions
bien rire peut-être ceux qui écouteraient à notre porte, car nous
échangeons des fadeurs à qui mieux mieux. Mais ces fadeurs, c'est
l'amour. Nous sommes heureux comme une paire de tourterelles au
printemps.
»Tu te doutes bien que, ce matin-là, je n'avais pas commis le péché
de paresse. Au moment où l'on me ramenait mon Henri, je rentrais, moi
aussi: je venais de faire ma visite à la mansarde de Marguerite Vital.
»Ils étaient là tous les trois, campés dans cette pièce étroite:
Marguerite, Béatrice et le capitaine Roger.
»Béatrice avait encore sa toilette de bal. Elle ne s'était point
couchée. Elle avait passé la nuit auprès de son père, pris d'une sorte
de transport au cerveau. Je ne peux pas le dire, Aglaé, ce qu'il y
aurait eu de tristesse en ce lieu, sans la petite bonne femme.
»Quand je suis entrée, elle avait sa fille sur ses genoux. Le père, un
peu calmé, sommeillait à demi, la figure hâve et pleine de cheveux gris
en désordre. Le lieutenant était venu les voir au point du jour: son
devoir l'avait rappelé à la caserne.
»Elles se levèrent toutes deux pour me laisser l'unique chaise.
Marguerite, en voyant mes yeux se mouiller à l'aspect de sa fille,
serra mes deux mains contre son cœur. Béatrice me tendit
silencieusement son front. J'ai remarqué cela: le malheur est une
enfance parce qu'il est une faiblesse. Les gens qu'un grand coup vient
de frapper ont des habitudes et des gestes d'enfant, parmi la majesté
même de leur infortune.
»Je m'assis. Nous fûmes du temps avant de parler. Moi, je n'osais
ouvrir la bouche, parce qu'il me semblait que ma voix allait
s'étrangler dans ma gorge.
»--Elle ne regrette rien, dit enfin la petite bonne femme, qui baignait
ses doigts avec volupté dans les doux cheveux de sa fille; rien de
toute cette richesse... rien de toute cette noblesse... Elle ne
regrette que lui... elle l'aime.
»Béatrice se retourna vers elle et l'attira dans un long baiser en
murmurant:
»--Je vous aime aussi, ma mère.
»Celle-ci la pressa passionnément contre son cœur.
»--C'est la Providence, figurez-vous, me dit-elle, c'est le bon
Dieu qui nous a réunies. Je l'avais vue bien souvent, cette belle
jeune femme qui remplaçait l'ange que j'avais tant aimée... la
première comtesse de Mersanz. C'était une raison pour que j'eusse
de l'éloignement pour elle... Et cependant, chaque fois que je la
rencontrais, moi, portant ma boîte, elle, entraînée par les bouillants
chevaux de son équipage, il me semblait que toute mon âme s'élançait
sur sa trace... Il me venait parfois à l'esprit qu'elle pourrait bien
avoir le même sort que l'autre, et mes cheveux se dressaient sur ma
tête... Le comte Achille n'est pas un méchant homme; il est de ceux qui
tuent les femmes sans savoir et qui enjambent le corps pour aller où le
caprice les mène... J'avais peur...
»Elle ramena Béatrice, distraite et muette tout contre sa poitrine pour
continuer en s'adressant toujours à moi:
»--Comment aurais-je su que je l'adorais déjà?... Une fois, à la
pension Géran, où j'allais vendre mes plaisirs, j'entendis qu'on
parlait d'elle; je m'approchai: c'était mademoiselle Mélite qui causait
avec la marquise. La marquise disait: «Le mécontentement du maréchal
est bien naturel; c'est une fille de rien. Je connais quelqu'un qui
a fréquenté autrefois son père, un grossier soldat de fortune, sans
éducation, sans manières, un homme impossible! Quand on s'appelle le
comte de Mersanz, on n'épouse pas une demoiselle Roger...»
»Te souviens-tu, Béatrice, ma chérie, s'interrompit ici Marguerite,
tu me vis arriver tout essoufflée. Je pénétrai dans ton jardin malgré
le suisse et j'allai t'offrir des plaisirs. Le suisse venait pour me
chasser; tu l'apaisas en riant et tu m'achetas toute ma boîte... Oh!
le bon et cher louis! la sainte pièce d'or! Le premier sourire de ma
fille!... Depuis, j'allais à l'hôtel bien souvent, j'y étais toujours
reçue. Elle ne savait rien, cette enfant-là; je n'étais pour elle que
la petite bonne femme!... maman Carabosse, comme ils m'appellent tous;
et pourtant, si vous aviez vu comme elle était bonne avec moi! Je ne
me suis découverte à elle qu'au moment où j'ai deviné le danger...
Il fallait bien qu'il y eut un homme dans tout ceci: je parvins à
introduire mon Vital et je lui avouai qu'il était son frère... Écoutez,
il ne faut pas nous faire meilleurs que nous ne sommes... sur cent
femmes dans sa position, il y en aurait eu quatre-vingt-dix-neuf pour
se pâmer de désolation en apprenant cette foudroyante nouvelle... la
comtesse de Mersanz, fille de maman Carabosse!... Eh bien, elle tomba
tout de suite dans mes bras en pleurant de joie et en m'appelant sa
mère...
»Le vieux Roger s'agita en ce moment dans son lit. Nous le vîmes se
soulever sur le coude. Il avait vraiment l'air d'un spectre.
»--Pourquoi donc, nous demanda-t-il, pendant que son regard abêti
faisait le tour de la chambre, pourquoi donc le lieutenant Toussaint
s'est-il fait sauter le caisson?... J'ai su cela... je ne m'en souviens
plus.
»Béatrice nous quitta aussitôt pour s'approcher du lit. Le bonhomme la
regarda en face d'abord, puis avec une appréhension sournoise.
»--Comtesse! murmura-t-il; est-ce bien heureux d'avoir une fille
comtesse?... Il faut regarder où l'on pose le pied dans ces grandes
maisons.
»Et, tout à coup, fronçant le sourcil:
»--Bien! bien! voilà que je m'en souviens!... On rencontre de vieux
camarades, n'est-ce pas? on boit un verre ou deux ensemble... je ne
savais pas que c'était péché de boire dans le jardin... Niquet et
Palaproie ont fait un peu de bruit: ce n'est pas des marquis... On
ne le fera plus... d'ailleurs, je vas retourner dans mon trou: je ne
gênerai plus personne.
»--Mon père! mon bon père! prononça doucement Béatrice, qui lui jeta
ses deux bras autour du cou.
»Le vieux Roger se laissa caresser un instant. Il était plus calme et
un sourire voulait naître autour de ses lèvres. Mais nous le vîmes
soudain repousser Béatrice, tandis que ses yeux hagards interrogeaient
le vide:
»--Est-ce Toussaint ou Langlois?... murmura-t-il; Toussaint avait une
fille; Langlois aussi... Lequel des deux s'est brûlé la cervelle?...»
IV
--La police de la vicomtesse.--
«Hier au soir, ma bonne Aglaé, je n'ai pas achevé ma lettre. Mon malade
s'est éveillé. Dès qu'il s'éveille, je vais m'asseoir à son chevet.
Nous causons. Naguère, nous ne savions pas causer. Quand le hasard nous
rassemblait et que nous étions dix minutes ensemble, l'impatience me
prenait, et je voyais bien qu'il faisait des efforts terribles pour ne
point bâiller. Nous n'avions d'autre souci que d'être quittes l'un de
l'autre.
»N'est-ce pas admirable cette chance que Dieu nous laisse de renaître
au bonheur après une mort si longue? Je t'assure, Aglaé, que le
bonheur qui renaît ainsi vaut toutes les jeunes félicités. Ou plutôt,
je t'affirme que le bonheur est la jeunesse même. Nous sommes jeunes,
depuis que nous nous aimons.
»Nous avons vécu deux fois. Nous pouvons comparer ces fleurs du second
printemps à celles qui parfumaient nos belles années. Celles-ci sont
plus douces; je les aime mieux. Se faneront-elles aussi?...
»Depuis hier, il s'est passé bien des choses. Mais achevons d'abord de
régler notre arriéré. Tu penses bien que je n'ai pas laissé la famille
Roger dans la mansarde de la petite bonne femme. Nous avons choisi un
appartement dans le quartier, rue Bourbon-le-Château, et nous nous
voyons tous les jours. Le pauvre vieux capitaine est toujours fort
malade. Je ne crois pas qu'on puisse appliquer le mot délire à son état
mental: c'est une sorte d'engourdissement coupé de réveils imparfaits,
où il entrevoit comme une vague lueur de réalité. Cela ne va jamais
jusqu'à la perception complète. Il n'a aucune idée de ce qui s'est
passé. Je ne t'étonnerai pas beaucoup en te disant qu'il n'a point
reconnu sa femme.
»Ma petite marchande de plaisirs est bonne et douce pour lui; mais le
moment de la reconnaissance (style dramatique), s'il vient jamais, ne
sera pas des plus attendrissants. Marguerite a concentré toutes ses
facultés d'aimer sur ses deux enfants. Entre elle et Roger, c'est un
lien brisé. Elle sera miséricordieuse, attentive et dévouée, ce sera
tout.
»Il y avait vingt-quatre ans qu'ils ne s'étaient vus. C'est trop. Et
peut-être les motifs de la séparation furent-ils graves. J'aurais peine
à mettre les torts du côté de ma petite bonne femme.
»Elle est tellement au-dessus de Roger... Mais je ne sais pourquoi je
raisonne ainsi à tâtons. Nous avons autre chose à faire.
»Ma belle Béatrice soigne son père et défend son mari, que Marguerite
veut parfois attaquer. Je n'ai jamais vu résignation plus angélique.
Elle serait capable encore de pardonner. Tant mieux!
»Quant à ce qui s'est passé dans la fameuse entrevue du maréchal et de
Marguerite, la nuit du bal, je n'en sais pas plus long que le premier
jour. Ce qui est certain, c'est que le maréchal est à nous et qu'il
mène son neveu tambour battant. La petite bonne femme me paraît le
diriger comme elle me dirige moi même...
»Maintenant, procédons par ordre; car il est bien facile de s'égarer
dans ce dédale de démarches et de faits. Je te promets que mon métier
actuel n'est pas une sinécure. Je ne connais qu'une personne au monde
pour travailler plus que moi: c'est maman Carabosse. Mais celle-là est
une fée.
»Césarine est venue, malgré une lettre de moi qui le lui défendait.
Elle est venue de grand matin et s'est presque jetée à mes pieds.
C'est une enfant extrême en tout, qui voudrait maintenant payer de sa
vie le mal qu'elle a fait. Elle pourra bien faire encore d'autre mal
par imprudence ou par excès de zèle; mais il est impossible de ne pas
lui pardonner et de ne pas l'aimer. Ceci a été pour elle une terrible
leçon. Dès qu'elle va devenir femme, ce sera un être charmant; mais,
puisque nous parlions de sinécure, ce n'en sera pas une non plus que
l'état de son mari. Je ne connais qu'un homme absolument propre à la
dompter: c'est ce pieux Énée de Vital, ce modèle de douceur vaillante
que je n'aurais certes pas choisi pour moi, mais dont la fermeté
vertueuse et la mâle patience useraient bien vite l'exubérance de
fougue qui met en fièvre cette indomptée.
»Tu vas me demander si je suis folle. Encore passe de travailler à la
réunion du comte et de Béatrice, puisqu'il y a fait accompli;--mais
marier ce lieutenant de la ligne à mademoiselle de Mersanz!...
»Mon Dieu! ma bonne, en principe, je déteste profondément ces
épousailles de princesses et de bergers. J'ai plus d'une fois cessé
de couper les feuilles d'un roman nouveau parce qu'il était question
d'amener à bien l'union de la fille d'un pair de France avec un jeune
sculpteur pauvre et rempli de talent. Ce n'est pas audacieux comme ils
le pensent: c'est nigaud, tout uniment.
»Mais, ici, la position de Béatrice change bien l'énoncé du problème.
D'ailleurs, à part leur fortune, ces de Mersanz ne sont pas le Pérou.
Noblesse de finance, qui, un beau jour, s'est pendu la brette aux reins.
»D'ailleurs encore, l'idée n'est pas de moi. Elle est, ne t'en
déplaise, de mademoiselle Césarine de Mersanz elle-même. Hélas! oui!
à la respectable pension Géran, on prend de ces idées-là vers la
quinzième année, quand on ne les a pas dès quatorze ans. Césarine aime
Vital de toute la somme de tendresse que le contraste peut ajouter à la
passion. Et le timide Vital le lui rend avec usure.
»Je n'ai pas pu te dire cela dans ma première lettre parce que je
l'ignorais: la grande scène d'insulte, conduite par cette petite
Césarine avec tant d'impitoyable audace, était purement une affaire de
jalousie. Elle croyait que Vital était l'amant de sa belle-mère.
»En sortant de la vénérable pension Géran, on est apte à faire, du
premier coup, de ces suppositions-là.
»Du reste, je ne prétends pas du tout ici te faire part du mariage du
pauvre lieutenant Vital avec Césarine de Mersanz. Nous causons toutes
deux et je te dis: Si ce mariage se fait, Césarine sera une adorable
femme.
»Elle veut voir Béatrice, elle veut embrasser ses genoux, elle
veut quitter la maison de son père, elle veut se retirer auprès de
Béatrice.--Et toutes ces extravagances paraissent le double de leur
taille quand elles sortent de sa bouche.
»Traduction littérale: elle en est folle du lieutenant Vital.
»Mais il y a quelqu'un de plus fou qu'elle, c'est son grand bellâtre de
père. Quand je songe que j'aurais pu épouser un homme pareil, je suis
tentée de mettre mon Henri sous verre. Achille est noyé jusqu'au cou
dans sa passion nouvelle; Achille a le transport au cerveau.
»Si quelqu'un me disait ce soir qu'Achille s'est jeté du haut de
la colonne Vendôme sur le pavé, j'en serais fâchée pour ma pauvre
Béatrice, et non point surprise.
»Ces tempêtes du cœur chez les hommes qui n'ont pas de cœur sont
cependant des phénomènes bien curieux.