serait peut-être impossible, et notre victoire même ne trancherait
rien. On recommencerait. Il faut que les choses aillent au pis. Mon
plan est fait depuis longtemps. Roger sera puni comme il l'a mérité. Ma
pauvre Béatrice pleurera;--mais elle sera sauvée.
»Elle me fit asseoir, et, avec une lucidité d'expression assurément
extraordinaire pour une femme de sa sorte, elle me détailla son plan de
campagne. Je n'aime pas les choses trop subtiles. Le fil d'Ariane peut
se rompre. Le plan de la petite bonne femme me fit peur. Je lui dis mon
sentiment.
»--Vous serez là, me répondit-elle;--et pensez-vous que ce ne soit pas
déjà un sourire du bon Dieu pour notre cœur que votre présence parmi
nous?
»Puis, sans transition:
»--M. le vicomte est-il jaloux?
»Je fis de mon mieux pour éclater de rire.--Si tu savais, petite
sœur, combien souvent j'ai désiré qu'Henri fût jaloux.
»--Pas le moins du monde, répondis-je.
»--C'est que, reprit-elle,--mon garçon Vital est le plus bel officier
de l'armée française.
»Elle s'était redressée, rayonnante d'orgueil.
»--Et que nous fait cela, ma bonne Marguerite? demandai-je.
»--C'est vous qui allez conduire mon garçon au bal, ce soir, ma belle
dame: et, si M. le vicomte avait été jaloux... Vous m'entendez bien?...
»Mon sourire dut exprimer trop clairement ma pensée; car elle ajouta
d'un air piqué:
»--Il n'est que lieutenant, c'est vrai, mais il compromettrait tout de
même une duchesse... et très-bien... Pas volontairement, au moins, le
pauvre agneau!
»Naïve vanité des mères!--Je me déclarai prête à prendre le lieutenant
Vital pour cavalier au bal de l'hôtel de Mersanz.
»J'acceptai, en outre, la mission de parler à cette superbe Maxence et
de glisser dans la conversation certaines paroles mystérieuses dont
je n'eus point moi-même l'explication. Je puis bien te dire du moins
quatre vers assez bizarres que je dus apprendre par cœur et qui, le
soir même, répétés par moi, firent sur Maxence un effet extraordinaire.
Les voici:
»A son insu, l'acide mord;
A son insu, la fange tache;
Et le vil poignard qui se cache,
A son insu donne la mort.
»Mais j'ai hâte d'arriver à un autre talisman que je devais aussi
emporter avec moi. Cette petite bonne femme est toute cousue de
mystères,--de grands mystères.
»Quand je vais au fond des choses, je suis bien forcée de me
rendre justice. Ce n'est pas moi qui combats madame la marquise
de Sainte-Croix; ce n'est pas moi surtout qui l'abattrai: c'est
Marguerite Vital, la marchande de pommes d'api et de plaisirs. Je ne
suis qu'une arme de plus dans sa main.
»Aussi ne fais-je pas la fière. Je la reconnais pour mon chef de file:
dès qu'elle ordonne, j'obéis. Il y a plus: j'obéis souvent sans savoir
ce que ma soumission produira.
»Marguerite rouvrit son grand coffre, derrière lequel, plus attentive,
je pus apercevoir, cette fois, une manière de trophée, composé
d'une veste de vivandière, d'un petit baril de cantine, d'une paire
d'épaulettes, d'un sabre, etc. Elle souleva une première planche où les
objets de son humble commerce étaient rangés avec un ordre admirable.
Sous cette planche, formant double fond, reposaient sa toilette du
dimanche et ses bijoux.
»Je dis bien: ses bijoux. Marguerite possède d'autres joyaux que la
bague de mariage de la première comtesse de Mersanz. Il y avait parmi
ses hardes une croix de chevalier de la Légion d'honneur, un hausse-col
d'officier et une agrafe de diamants que j'estime à vue de nez...
»Mais tu ne me croirais pas. L'agrafe est d'un grand prix, voilà ce
qui est certain; ni toi ni moi n'avons rien de pareil. Ceci, je te
l'affirme,--malgré le bruit que l'on faisait là-bas, au pays manceau,
des fameux diamants de ta belle-mère.
»Ah! ah! ma mignonne, te voilà prise! Tu as beau poser ma lettre sur le
guéridon d'un air dédaigneux. Ton œil suit malgré toi les lignes de
mon écriture de chat: tu veux savoir!
»Tu veux savoir! Des diamants dans ce coffre, sous des pommes d'api et
sous des plaisirs! des diamants dans cette mansarde!
»Cela te frappe plus vivement que tout le reste. Que nous sommes
singulières, nous autres femmes! Il y a pourtant dans mon récit des
choses bien plus intéressantes que cela.
»Mais d'où viennent-ils, ces diamants? Que je te le dise bien vite,
n'est-ce pas? Tu ne trouves aucun sel à cette façon de faire languir
les gens. C'est de l'esprit par trop facile. Tu t'impatientes, tu te
fâches! Oh! la curieuse!
»Est-ce un dépôt? Parfois les gens de la condition la plus humble ont
entre les mains des objets de prix qu'on leur a ainsi confiés? Est-ce
un héritage, comme l'alliance de madame de Mersanz? La petite bonne
femme a dû voir mourir bien des victimes en suivant la piste que nous
savons. Est-ce un gage d'amour? Je te déclare que la petite bonne femme
a été une beauté,--une beauté rare.
»Or, devine, Aglaé. Quand on vend du plaisir et des pommes, il y a de
mauvais jours, des jours où le pain manque, où l'espoir s'en va. Cette
agrafe pouvait faire de la petite bonne femme une rentière.
»Devine.
»Renonces-tu?
»Pauvre Aglaé, je n'en sais pas plus long que toi. Ne me maudis pas
pour avoir retardé si longtemps cet aveu. Je me venge de ma propre
ignorance. En vérité, j'aurais donné quelque chose pour connaître
l'histoire de l'agrafe.
»Marguerite est une douce et modeste créature. Elle garde sa distance,
et ses paroles sont toujours pleines de respect. Mais, je te le dis,
elle impose à sa manière. Quand il lui plaît de se taire, on regarde à
deux fois avant de l'interroger.
»Du reste, l'agrafe jouera son rôle tout à l'heure. Tu as le tour
d'esprit plus ingénieux que moi. Peut-être mettras-tu la main du
premier coup sur le mot de l'énigme.
»Ce fut précisément l'agrafe de diamants que Marguerite Vital prit
au fond de son coffre. L'agrafe était enveloppée dans un mouchoir de
batiste, jaune comme une relique, merveilleusement brodé et marqué de
taches brunes qui ressemblaient à des gouttes de sang.
»Quand Marguerite se releva, sa petite figure pâle, un peu maigre et
sculptée délicatement comme un ivoire de maître, avait une expression
émue.
»Elle resta un instant silencieuse, contemplant les brillants qui
miroitaient dans sa main. Sa main avait un tremblement léger qu'elle
essayait en vain de réprimer.
»Elle approcha le bijou de ses lèvres.
»--S'il a bon cœur et bonne mémoire, murmura-t-elle,--comme sa
glorieuse renommée le dit, cela peut sauver ma fille Béatrice.
»Vois-tu percer le mystère?--Moi, j'étais tout oreilles. Il me semblait
que mon secret pendait à sa lèvre entr'ouverte.
»--Nous n'avons qu'un ennemi loyal, dit-elle en faisant un pas vers
moi:--c'est l'oncle de M. le comte de Mersanz, le maréchal duc de ***.
Celui-là est contre nous par un sentiment que je ne blâme point. Le
comte Achille doit hériter de sa pairie. Il faut que certaines familles
se gardent toujours au niveau de leur fortune ou de leur gloire. C'est
la loi de conservation, je la comprends;--mais ma fille Béatrice
mourrait si la volonté du maréchal était faite. Je me défends contre
lui. Je suis dans mon droit de mère, comme il est dans son droit de
grand seigneur. J'aime mieux mon droit que le sien.
»Le maréchal a toujours été opposé au mariage de son neveu avec
Béatrice. Il traitait avec pleine raison cette union de mésalliance.
Achille ayant passé outre, en apparence du moins, le maréchal cessa de
le recevoir.
»Ils se sont réconciliés depuis peu. Le rapprochement a été froid
et tout officiel. Le maréchal avait été autrefois pour Achille un
véritable père.
»Voici quelques jours seulement que le maréchal sait le mystère de
l'hôtel de Mersanz. Il croyait son neveu bien et dûment marié. Je n'ai
pas besoin de vous dire par quelle voie cette révélation est venue au
maréchal.
»Ce n'est pas un homme qui puisse se liguer sciemment avec des gens
d'espèce douteuse, même dans le cas où son intérêt l'y porterait. C'est
une gloire honorable. J'appuie sur ce mot, parce que nous avons eu dans
notre illustre armée des gloires qui ont fait des fredaines. Je connais
cela: j'ai été militaire.--Mais, sans prendre positivement des brigands
pour alliés, on peut profiter de leurs méfaits en temps de guerre. Le
maréchal est un tacticien. Il se gardera de négliger cet avantage.
D'ailleurs, je n'ai aucune raison pour penser qu'il ait la moindre idée
de ce que peut être madame la marquise de Sainte-Croix.
»Madame la marquise de Sainte-Croix, de son côté, n'est pas femme
à négliger l'appui moral que peut lui apporter le maréchal. Il y a
entre eux le souvenir d'anciennes relations courtoises. Il a dû subir
autrefois plus ou moins l'attrait de son prestige. N'oubliez pas
qu'elle a été pendant un temps assez long la reine la plus légitime
qui ait tenu jamais le sceptre des hautes élégances. Nous n'avons pas
affaire à la première venue. La preuve que madame la marquise est un
prodige d'habileté, c'est son existence même. Je ne sais point de femme
au monde que la vingtième partie des vices qu'elle a n'eût empoisonnée,
point de créature humaine que le quart des crimes qu'elle a commis
n'eût précipitée au fond de l'abîme.
»Elle vit, donc elle a une incontestable supériorité; supériorité
d'autant plus grande que ses besoins extravagants, ses vices dont je
parlais, sa passion insatiable, l'ont maintes fois poussée aux limites
les plus extrêmes de l'imprudence. A côté des combinaisons subtiles et
sûres de sa diplomatie, il y a ce que j'appellerai l'improvisation,
fruit de la nécessité. Bien des fois, elle s'est jetée à corps perdu
dans les témérités les plus grossières; bien des fois, elle a joué sa
position, son crédit, sa vie même sur la plus mauvaise de toutes les
cartes.
»Non-seulement elle n'a pas perdu, mais le monde n'a jamais eu
connaissance de ces parties désespérées qui eussent été sa condamnation.
»Elle est forte. Elle est mieux que cela: elle est heureuse dans le
mal. Elle a une étoile.
»Depuis la mort de M. le baron du Tresnoy, dont elle a fait un saint
dans le ciel, je suis seule ici-bas pour la connaître bien et la
combattre. Je ne dirai pas que je ne peux rien: ce serait mentir; mais
je suis trop faible pour l'attaquer de face. Il m'a fallu attendre,
chercher mon terrain et mes armes. Moi aussi, je suis un petit peu
tacticienne. J'ai suivi si longtemps nos armées victorieuses!--J'ai
attendu, j'attends encore... Ma fille a souffert; ma fille souffrira
davantage, mais nous verrons la fin!
»Madame la marquise de Sainte-Croix a donc besoin du maréchal, non pas
précisément pour remporter une victoire qui ne lui sera point disputée,
mais pour en profiter. Je ne veux pas qu'elle en profite. Il faut que
sa fortune s'arrête et que son étoile pâlisse au moment même où ma
pauvre Béatrice, vaincue, sera chassée de sa propre maison...
»Ici, je ne pus m'empêcher d'interrompre Marguerite.
»--Comment! m'écriai-je,--vous croyez que les choses iront jusque-là!
»--Il est nécessaire qu'elles aillent jusque-là, me répondit-elle.
»Et, comme mon regard l'interrogeait, elle ajouta:
»--Si Béatrice était la plus forte dans cette première bataille, le
comte Achille ne reviendrait pas à elle pour cela. Le seul résultat
serait que Béatrice resterait dans la maison du comte Achille. Or, qui
veillerait sur elle?... Toutes les armes sont bonnes pour cette femme,
qui joue ici un va-tout de plusieurs millions. Une fois la partie
engagée, je veux que ma fille soit à moi, sous mes yeux, sous ma garde.
Si la marquise veut arriver jusqu'à ma fille, la marquise me passera
sur le corps... et, toute petite que je suis, ma bonne dame, je vous
préviens que ce n'est pas facile.
»Elle souriait, ma foi, d'un air crâne et vaillant. Je crois qu'elle
avait piqué son poing sur sa hanche.--Non! ce ne doit pas être facile
de passer outre quand cette petite bonne femme est résolue à barrer le
chemin!
»C'est une étrange créature.
»--Pour parler stratégie, reprit-elle, ce que je veux empêcher, c'est
la jonction des deux armées ennemies après notre retraite. J'ai compté
sur vous pour cela, ma bonne chère dame. Vous êtes de ce monde-là, et
vous aborderez tout naturellement le maréchal.
»--Je ferai tout ce que vous voudrez, Marguerite, répliquai-je;--c'est
pour cela que je suis ici... Mais j'aurais voulu agir plus
efficacement...
»--Soyez tranquille, m'interrompit-elle;--ça ne fait que commencer...
au second engagement, nous vous donnerons un poste d'honneur... Pour ce
soir, il s'agit seulement de vous placer entre le maréchal et madame de
Sainte-Croix, au moment où Béatrice sortira du salon.
»--Vous pensez que cela aura lieu ce soir même? fis-je dans mon
étonnement profond.
»--J'en suis parfaitement sûre. La marquise a sa police; mais j'ai
aussi la mienne.
»--Et le maréchal sera là tout à point?...
»--Non pas par l'effet du hasard, ma bonne petite dame... La marquise
aura manœuvré pour cela. Je la sais par cœur, voyez-vous, et
c'est ma force.
»Elle me tendit l'agrafe de diamants, enveloppée de nouveau dans le
mouchoir brodé.
»--Vous montrerez ceci au maréchal, ajouta-t-elle.
»--Et je dirai?...
»--Ce que vous voudrez... l'objet suffit.
»--Mais cependant...
»--Si l'objet ne suffit pas, rien n'y fera... mais quelque chose me dit
que cet homme a du cœur. C'est un vieux soldat... Vous le prierez de
vous accompagner jusqu'à votre voiture. Une fois là, vous le tiendrez
et vous me l'amènerez.
»--Ici?
»--Non... chez vous... Ne voulez-vous point que je vous rende votre
visite?
»L'heure avançait. J'avais mes instructions, et il me fallait le temps
de faire ma toilette. Je pris congé de la petite bonne femme, qui me
demanda la permission de m'embrasser. Ce fut, en vérité, de bon cœur
que je lui rendis son gros baiser. Elle est charmante depuis les pieds
jusqu'à la tête. Je ne peux pas te dire comme son étroite mansarde a
une bonne odeur de propreté.
»Elle me reconduisit jusqu'au bas de l'escalier. La retraite battait,
rue de Babylone. Elle remonta ses cinq étages en chantant gaillardement
l'air de la retraite.
»Tu sais, ma bonne Aglaé, les principaux événements de cette fête à
l'hôtel de Mersanz. Je t'ai dit le rôle singulier qu'y a joué la jeune
Césarine, une enfant de seize ans, qu'on voudrait aimer. Je t'ai dit
les quelques paroles échangées entre moi et Maxence, l'effet que firent
sur elles ces quatre vers récités par moi comme une leçon, et mon
étonnement lorsqu'elle me demanda d'une voix tremblante si je savais
l'histoire de sa naissance.
»Il y a là encore un mystère que je n'ai pu percer. Du reste, tout est
mystère dans cette splendide nature qui semble déjà fléchir sous le
poids d'une terrible fatalité. Elle est plus que bonne, elle est noble,
quoique j'aie vu son œil ardemment voilé se fixer sur le comte
Achille avec une expression qui m'a remplie d'effroi.
»Je te l'ai dit: le comte est de ces hommes qui tournent la tête aux
femmes.
»Je voudrais une jeune sœur comme cette Maxence, ou une fille, quand
j'aurai quelques années de plus. Ce serait un enchantement que de
guider un pareil cœur après l'avoir sondé...
»Je passe tout de suite à l'affaire de l'agrafe, puisque ma dernière
lettre finissait au moment où cette petite Césarine, qui semblait agir
sous le coup de je ne sais quelle funeste fascination, portait le
dernier coup à notre pauvre Béatrice en disant au vieux Roger: «Votre
fille n'est pas la femme de mon père.»
»Jusqu'alors, je n'avais pas aperçu le maréchal, bien que je l'eusse
cherché avec soin, depuis le commencement de la soirée. Il est évident
pour moi que Marguerite ne se trompait pas. Le maréchal a dû venir à
point nommé. Son entrée était calculée. Il y avait, du reste, dans
cette réunion beaucoup de gens qui jouaient un rôle à leur insu.
»Comme la petite bonne femme l'avait annoncé encore, madame la marquise
a voulu accaparer le maréchal. Elle m'a même pris ma phrase, le priant
fort galamment, de la conduire à sa voiture. Cela m'a déconcertée. Je
n'ai peut-être pas _fait mon entrée_, comme ils disent au théâtre, avec
tout l'aplomb désirable.
»Mais je suis bien forcée d'avouer, ma bonne petite sœur, que ma
personnalité n'était rien ici. Peu importait réellement que je tinsse
bien ou mal mon pauvre emploi de comparse.
»L'agrafe était tout.
»Oh! le magique talisman!
»La marquise, triomphante, arrondissait déjà son bras, lorsque les
yeux du maréchal sont tombés sur la fameuse agrafe. Sous les touffes
de ses gros sourcils, j'ai vu ses paupières s'écarquiller. Honni soit
qui mal y pense! Mais, derrière ce précieux bijou, j'entrevois bien des
chapitres de roman. Encore une fois, cette Marguerite a dû être une
ravissante jeune fille en son temps. Entends-tu: ravissante!
»Il m'a suivie, docile comme un agneau, le vieux brave, après s'être
sommairement excusé vis-à-vis de la marquise, furieuse. Nous l'avons
laissée en tête-à-tête avec ce malheureux de Mersanz, qui ressemblait
à un mannequin battu. Le maréchal est monté dans ma voiture sans qu'il
ait été besoin de l'y engager.
»--A l'hôtel! ai-je dit, car le second étage de mon commissaire n'était
pas encore inventé.
»C'est à peine si le maréchal a pris le temps de fermer la portière.
»--Madame, s'est-il écrié, vit-elle encore? Est-elle heureuse?
»Tu juges de mon embarras. Parlait-il de la petite bonne femme?
Était-il question d'une autre personne dont Marguerite aurait été la
mandataire? Je ne savais rien, et pouvais-je me résoudre à l'avouer
après l'usage péremptoire que je venais de faire des diamants?
»Je gardai le silence. Il continua de m'interroger avec une extrême
agitation.
»Je me souviens qu'il me dit:
»--Madame, il faut pardonner à l'état de fièvre où je suis et surtout
ne rien supposer que de bon, car il s'agit d'une créature qui m'est
apparue sous l'aspect d'un ange... Il y a bien longtemps! et, depuis
lors, j'ai oublié bien des choses... Mais le hasard ne m'a pas blasé
sur les aventures romanesques, madame. Je n'ai jamais fait que la
guerre... Ce souvenir reste en moi parmi les épisodes de ma vie comme
j'ai vu ces vertes oasis, pressées de tous côtés par les sables du
désert ardent... C'est comme un coin délicieux où ma mémoire va
s'abriter souvent... Je l'ai cherchée, madame, je vous jure que je l'ai
cherchée avec soin, avec patience, avec amour... Je vous le demande en
grâce, dites-moi si Dieu va me donner cette joie de la revoir!...
»Moi aussi, j'avais la fièvre. Ma curiosité arrivait à son paroxysme.
»Était-il bien possible que ces expressions passionnées s'appliquassent
à la pauvre petite marchande de plaisirs?
»Elle a été vivandière, je l'ai supposé du moins par ce trophée qui est
dans son réduit. Certains de ces maréchaux d'empire ont trouvé leur
bâton dans leur giberne. Mais ce n'était point le cas du maréchal duc
de ***.
»Bien certainement, l'agrafe devait n'être qu'un héritage, comme
l'alliance de la première comtesse de Mersanz.
»Il n'y avait pas deux manières de se conduire. Mon silence avait
déjà trop duré. Je dus avouer enfin au maréchal que j'étais purement
un messager, ignorant le contenu de ses dépêches, et non point un
ambassadeur. J'ajoutai:
»--Du reste, monsieur le duc, votre incertitude sera courte. Mon hôtel
est à deux pas, et vous allez y trouver la personne qui m'a envoyée
vers vous.
»Je croyais ainsi mettre un terme à ses questions. Je me trompais.
»--Vous la connaissez! me dit-il;--dépeignez-la moi, je vous en prie...
Pardieu! j'ai son portrait dans la tête, et il me semble que je viens
de la quitter: une petite femme...
»--Très-petite.
»--C'est cela... une taille à prendre dans les deux mains.
»--Pas tout à fait; mais...
»--Au fait, elle n'a plus dix-huit ans... de beaux cheveux noirs...
»--Non, gris!
»--Gris!... Au fait... c'est clair... La Perlette doit être une vieille
femme!
»La Perlette! Te figures-tu cela, mon Aglaé? La Perlette! Ce nom devait
aller admirablement bien à Marguerite, quand elle avait vingt ans.
»La voiture s'arrêtait à la porte de l'hôtel.
»Le maréchal, malgré sa goutte, monta les escaliers comme un jeune
homme. Marguerite n'avait point voulu entrer au salon, bien que les
domestiques eussent mes ordres. Elle attendait dans l'antichambre. Dès
son entrée, le maréchal la vit. Il s'arrêta, essoufflé, à la regarder.
En un quart de minute, il changea trois fois de couleur. Puis il dit,
riant et pleurant comme un excellent cœur qu'il est:
»--Ah çà! de par tous les diables, où vous êtes-vous donc cachée?
»Marguerite était debout. Elle avait la main au front pour dessiner le
salut militaire.
»--Maréchal, répondit-elle les larmes aux yeux,--vous ne m'avez donc
pas oubliée!...
»J'étais émue, moi, de confiance et sans savoir, émue jusqu'au fond de
l'âme. Le vieux maréchal s'avança vers Marguerite en la menaçant du
doigt.
»--C'est mal, fit-il;--je ne ris pas, morbleu! c'est très-mal! Moi,
oublier la Perlette!
»C'était donc bien ma petite bonne femme, cette Perlette!
»Ils s'embrassèrent vaillamment et avec bruit comme deux vieux
camarades.
»Puis Marguerite reprit:
»--J'ai eu de la chance avec vous, maréchal. Je n'avais pas voulu gâter
cette affaire-là en allant vous importuner.
»--M'importuner! répéta le duc, dont l'indignation se traduisit par
deux ou trois jurons successifs.
»On eût dit que la vue de la cantinière lui rendait ses meilleures
habitudes du bivac.
»--S'il s'était agi de moi, reprit Marguerite,--je me serais contentée
d'aller de temps en temps, selon mon habitude, à la porte du Luxembourg
pour vous voir passer quand vous entriez à la chambre des pairs (ici un
juron); mais il ne s'agit plus de moi...
»--Et de quoi s'agit-il (un juron)?
»--De ma fille, qu'on veut me tuer, maréchal.
»Six jurons régulièrement enfilés. Après quoi:
»--Il a fallu cela pour vous faire sortir du bois! c'est bien.
Contez-moi la chose, Marguerite, et nous allons régler le compte de
ceux qui veulent vous tuer votre fille.
»La petite bonne femme se tourna vers moi.
»--Madame la vicomtesse m'a permis de tout oser avec elle?...
commença-t-elle.
»--Je me retire, ma bonne Marguerite, l'interrompis-je;--passez au
salon avec M. le maréchal; vous y serez seuls et personne ne vous
dérangera.
»Elle prit ma main, qu'elle porta à ses lèvres. Le maréchal, qui n'en
était pas aux compliments, l'entraîna sans me souhaiter le bonsoir.
»Or, mon Aglaé bien-aimée, tu auras beau le récrier, je te déclare que
l'émotion du maréchal passait les bornes.
»Il a été jeune, après tout.
»Les charades ont le privilége de mettre ma pauvre tête en ébullition.
»Voyons. A tout péché miséricorde. Les cantinières, quand elles font un
faux pas, sont moins coupables que bien d'autres femmes. Il faut avoir
égard...
»Enfin, voilà: s'il se trouvait que notre belle Béatrice fût la
fille naturelle du maréchal duc de ***, qui est célibataire et sans
enfants?...
»La Perlette était mariée, diras-tu? Qu'en savons-nous? Ce sont
d'autres mœurs que celles de nos familles. On se mariait beaucoup au
tambour, en ce temps-là...
»Sais-tu que cela changerait bien la face des choses?...»
III
--Autres lettres de la vicomtesse.--
«Chère madame,
»Vous avez été d'une neutralité superbe, l'autre soir, à l'hôtel de
Mersanz. J'ai cru voir que madame la marquise de Sainte-Croix vous
menaçait très-durement, tant elle vous souriait avec douceur. Je ne
vous dirai pas de ne rien craindre: vous n'êtes pas le moins du monde
compromise. Je veux vous entretenir d'un tout autre sujet.
»Pardonnez mon indiscrétion: ne songez-vous point à établir vos
charmantes filles? En offrant mes compliments à mademoiselle Juliette
et à mademoiselle Dorothée, je vous prie de leur dire de ma part
qu'elles ont été fort remarquées chez le comte Achille. Mon parent, M.
le baron de Jolien, m'a parlé de Dorothée avec une chaleur et dans des
termes... Je le crois fort épris. Il est de bonne maison. Son revenu
monte à treize mille livres de rente. Il a des espérances: une tante de
soixante seize ans et sept mois.
»Quant à mademoiselle Juliette, elle a tout uniment fasciné ce pauvre
Mussaton. Le maréchal me le disait hier. Ils sont un peu cousins,
Mussaton et le maréchal. Mussaton est bel homme, vous savez? Sondez
mademoiselle Juliette. Il y a deux cent mille francs liquides et pas
mal de fonds espagnols. La présidente, qui est sa marraine, ferait
peut-être quelque chose. En tous cas, elle est fort âgée.
»Réfléchissez. Croyez-moi tout à vous, et faites-moi un petit mot de
réponse.
»ANNA.»