nous avons la lune de miel. Si c'est un miracle, j'en remercie Dieu
du meilleur de mon cœur. Dieu a fait ce miracle. Henri est jeune,
tout jeune. Il reste à mes côtés des soirées entières. Je chante,
figure-toi; il trouve que je chante bien. Il s'occupe de ma toilette;
il proscrit les bandeaux parce que la frisure me va mieux; il me dit:
«Tu mettras telle robe aujourd'hui.» L'autre soir, je l'ai vu jaloux...
»Est-ce possible! Henri, jaloux! le vicomte de Grévy, inquiet comme
un petit notaire, ou comme un bon gentilhomme du Mans, ta patrie! Le
terrible vicomte de Grévy, ce papillon myope, cette phalène qui courait
se brûler à toute flamme, tourne autour de sa femme en poussant de gros
soupirs, de vrais soupirs, ma chère!
»Vois-tu cela, toi, Aglaé? Moi, j'avoue qu'il y a des moments où je
crois faire un rêve. Je me demande si ces deux années ne comptent
pas,--ou si Henri est remarié avec une femme jeune et belle. Je me
tâte. Je suis pourtant bien moi. Miracle! miracle!
»C'était bien étrange, aussi, ce qui se passait entre nous, sais-tu.
Jamais il n'y avait eu de brouille. Nous nous éloignions l'un de
l'autre par suite d'un parti pris inexplicable. Nous y mettions tous
deux un courage imbécile et une stupide fermeté. Comme il n'y avait
point de motif à notre séparation, tout motif de rapprochement nous
manquait. Sur quoi eût porté une explication? Henri faisait ce que font
tous les hommes; moi, j'habillais ma sagesse en coquetterie. C'est
simple; on ne trouve que cela dans Paris: cet état de choses ne fournit
aucun angle où se prendre.
»Je souffrais; je ne me l'avouais pas tous les jours. Henri devait
souffrir beaucoup moins que moi, parce que les hommes ont les chevaux,
le jeu et les dames. Pourtant, c'est lui qui est revenu.
»Ce n'est pas pour te parler de moi que je prenais la plume. Ma grande
histoire a marché et j'ai bien des choses à te dire. Mais je ne suis
pas habituée au bonheur: j'ai besoin de triompher et de chanter
victoire. J'éprouve un indicible plaisir à constater mes conquêtes et
à classer les causes de mon succès.
»Tu ne sais pas ton Paris, Aglaé. Tu y viens de temps à autre pour
danser; pour refaire tes toilettes démodées, pour écouter de tes
propres oreilles le ténor à la mode,--et pour m'embrasser. Tu ne fais
que passer. Paris ne se montre jamais à ceux qui passent.
»Vous ne voyez jamais de Paris que les choses qui surmontent le niveau:
les grandes gloires et les hautes tours. Vous les voyez, par cela même,
bien mieux que nous. Les Parisiens, c'est un fait notoire, sont les
seuls en Europe à ne pas connaître ce qu'on appelle les curiosités
de Paris. Ces curiosités sont pour les étrangers: les Parisiens ne
connaissent que leur Paris à eux. Il y a autant de Paris que de
Parisiens.
»Je te dis cela, parce que tu aurais beau regarder ta vie, ta
conscience, ton ménage, tu ne devinerais jamais la maladie qui nous
minait, Henri et moi. Là-bas, dans ton magnifique château, près de cet
homme excellemment noble qui t'a donné son nom avec son cœur, tu ne
soupçonnes même pas l'infinie ténuité de l'aiguille qui nous blessait à
l'âme.
»Si j'avais à lui donner un nom, je dirais: C'était Paris. Mais le mot
est vague et semble paradoxal. Appelons l'aiguille _ennui_,--mais ennui
de Paris.
»L'ennui de province n'est qu'une infirmité; l'ennui de Paris est une
maladie mortelle.
»Nous étions sans but, nous n'avions nul prétexte de nous efforcer.
Notre union n'avait pas été féconde. Si j'avais donné un enfant à
Henri, rien de tout cela ne serait arrivé. Nous fûmes dès l'abord, et
dans toute la force du terme, un ménage parisien.
»Le monde ne veut pas qu'on s'aime, et le monde a pour cela ses
raisons. Nous laissâmes le monde se glisser entre nous deux. Au premier
jour, le monde prit peu de place. Ce fut comme un de ces faibles
ruisseaux au travers desquels on peut encore se presser la main. Je
n'eus pas d'inquiétudes; j'étais, d'ailleurs, entraînée. Au bout de
quelques semaines, il me prit envie de chercher Henri de l'autre côté
du ruisseau: Henri était si loin, que je ne le vis plus. Le ruisseau
était un fleuve,--une mer!
»Et cet océan humain nous souriait à tous les deux, séparés que nous
étions. Les murmures étaient des bravos. Nous vivions comme on doit
vivre, à son gré. Je pouvais être à tous un peu, puisqu'il était à
toutes. Foin de ces unions égoïstes et bourgeoises où l'un se garde à
l'autre. C'est l'égoïsme à deux.
»Le monde est, au fond, saint-simonien, mormon et le reste. Il ne lui
manque que le courage de son opinion.
»Henri ne se plaignait pas. Je me roidis pour montrer une vaillance
égale à la sienne. Un mot, prononcé de part ou d'autre, aurait suffi à
rompre le charme malfaisant. Ce mot ne fut pas prononcé. Fi donc! il
faut de la dignité. L'idée de revenir la première me faisait rougir
jusqu'aux oreilles. Qu'aurait dit le monde?
»Il y eut entre nous un contrat tacite; car le dépit vint, puis la
rancune. Les contrats tacites sont ceux que l'on n'enfreint jamais.
Le démon de la fausse pudeur les abrite sous son aisselle. Nous fîmes
comme si chacun de nous eût rendu à l'autre sa pleine et entière
liberté. Nous exagérâmes cette abnégation qui n'était qu'un mensonge;
nous fûmes des fanfarons d'indifférence.
»Je ne crois pas qu'Henri fût heureux. Moi, je me mourais. L'idée du
suicide naissait parfois dans mes insomnies;--mais cette autre idée ne
me venait point d'écarter de la main le monstre idiot qui étouffait
notre bonheur.
»Dieu a eu pitié de nous, Aglaé. Dieu voyait bien que nous étions
fous et non pas méchants; sa providence a fait que nous nous sommes
rencontrés dans une bonne action. Nous nous sommes ligués, sous
prétexte de protéger la même détresse et de combattre un ennemi
commun. Cher prétexte! divine providence! Si tu savais comme j'aime
Béatrice, qui est notre salut! si tu savais comme je respecte ce pauvre
vieux soldat, qui m'appelle son bon ange! Je n'ai agi que pour moi, ma
sœur chérie. Parfois, leur reconnaissance me pique comme un remords.
»C'est elle qui est mon bon ange, cette belle et sainte Béatrice, que
je connais d'hier et que j'aime déjà presque autant que toi. Ne sois
pas jalouse: je t'aime bien mieux depuis qu'elle m'a rendu mon cœur.
»Mais n'es-tu pas étonnée, ma bonne Aglaé, de me voir encore en vie
après ce que je t'ai raconté dans mes deux dernières lettres? Est-il
possible que le poignard m'ait épargnée, que le poison n'ait pas su
m'atteindre? Je me suis attaquée à une femme...
»Oh! que je te vois bien d'ici, dans ta grande bergère armoriée,
auprès de ton foyer énorme où brûlent des troncs de hêtre! Tes enfants
jouent autour de toi pendant que tu lis ma lettre, et, tout en leur
recommandant de ne pas faire de bruit, tu te dis: «Cette pauvre Anna
exagère sans le savoir et sans le vouloir, comme les autres respirent!
N'a-t-elle pas fantaisie de me faire croire qu'elle a trouvé sur
son chemin, en plein XIXe siècle, à Paris, la ville où le petit
Saint-Thomas fleurit, où le Fidèle Berger confit, où la chambre des
députés pérore,--à Paris d'où viennent les gants Jouvin et où naît
chaque matin le _Journal des villes et des campagnes_,--à Paris,
célèbre dans l'univers entier par son passage des Panoramas et ses
gilets de flanelle,--la capitale, enfin, du monde civilisé,--n'a-t-elle
pas, dis-je, fantaisie de me faire croire qu'elle a rencontré la
femelle de Han d'Islande, une Gorgone doublée de Lucrèce Borgia, une
Brinvilliers greffée sur bois de Frédegonde!»
»En premier lieu, Aglaé, tu as grand tort d'empêcher les beaux petits
anges de faire du bruit. Les enfants qui ne font pas de bruit ne
servent à rien. Ah! si j'avais seulement un démon adoré pour emplir ma
maison de joyeux tapage!
»En second lieu, si tu avais le temps de lire la _Gazette des
Tribunaux_, tu verrais combien tu es arriérée en mettant les siècles
passés si fort au-dessus du nôtre en fait d'infamies. Notre ère
illustre a tous les genres de supériorité. Es-tu aveugle, pour ne point
voir que le progrès marche en tous sens,--un peu moins, cependant, en
avant qu'en arrière.
»C'est une tache d'huile, ce progrès. Il enduit généreusement tout ce
qui est entre la bourse et la bague: le centre et la circonférence.
»Oui, j'ai rencontré une Euménide, belle et grande comme le crime
antique, effrayante autant que la Gorgone, implacable autant que la
Borgia ou que la sanguinaire servante de Chilpéric, empoisonneuse à
l'égal de la Brinvilliers, un monstre de ruse et d'audace, vivant de
ses méfaits comme les bandits du moyen âge, et cachant sous un diadème
de noble vertu les diaboliques souillures de son front.
»Oui, j'ai trouvé dans le chemin frayé où je marche une de ces
créatures impossibles auxquelles on ne croit qu'après les avoir
vues,--et après s'être pincée jusqu'au sang pour se bien assurer
que l'on veille; j'ai trouvé une véritable échappée de l'enfer, une
damnée, si bien pétrie de vices, d'hypocrisies, d'appétits mauvais et
insatiables, d'ambition désordonnée et de sauvage cruauté, que mon
premier mouvement a été de dire comme toi: Cela est invraisemblable et
absurde; cela tient de la fièvre et du cauchemar; cela n'est possible
qu'au delà du rideau extravagant d'un théâtre de mélodrames!
»Cela est. J'ai non-seulement vu de mes yeux ce miracle de perversité;
mais j'ai pu remonter le sentier de sa vie et y compter les sanglantes
traces de ses carnages.--Ma bonne Aglaé, je veux t'accorder que, dans
nos forêts, les loups sont moins nombreux qu'autrefois; mais, de temps
en temps, la bergerie ravagée témoigne de ce fait que les loups qui
restent ont de terribles dents.
»J'ai affronté le monstre, et, jusqu'à présent, je n'ai point de
morsures. En sera-t-il toujours ainsi? J'ai les superstitions du
bonheur. Je crois que l'amour revenu d'Henri est mon égide.
»Cependant, il ne faut pas se faire plus brave qu'on ne l'est en
effet. J'ai pris mes précautions, je me suis armée en guerre. Sachant
les façons de madame la marquise de S. C., qui cherche toujours à se
ménager des intelligences dans la place ennemie, j'ai réformé tout
d'un temps ma maison. Au lieu de mes deux femmes de chambre, c'est
Gote, ma vieille nourrice bretonne, qui m'habille. Notre cordon bleu
a été honorablement congédié: Gote fait la cuisine. Le mari de Gote
est notre cocher et sert de valet de chambre à monsieur. Notre maison
est à mourir de rire. Henri s'est d'abord fâché tout rouge; mais,
après mes explications, il a fort admiré ma sagesse. Cet état de siége
l'amuse énormément. Gote et son mari sont aux anges. A l'âge où l'on
prend ordinairement sa retraite, ils se voient en pleine activité de
commandement.
»Nous avons quitté notre hôtel, qui a un bel écriteau sur sa porte
cochère. Cela fait jaser. On nous dit ruinés. Nous aurons cette année
vingt mille écus d'économies. Gote et Vincent, «son homme,» croyant
des premiers à notre déconfiture, nous ont proposé de nous servir pour
rien. Gote et Vincent auront quinze cents livres de rente à la fin de
cette année; nous partagerons avec eux nos économies de vingt mille
écus.
»Mais que je te dise dans quelle forteresse nous nous sommes réfugiés,
quel créneaux nous avons dressés, quelles douves nous avons creusées
pour dormir tranquilles au milieu des embûches de toutes sortes qui,
très-certainement, nous entourent.
»L'idée est de moi. Si tu m'accordes que je ne suis pas folle, j'espère
que tu me trouveras tout uniment sublime.
»Où rencontrer, dans Paris, une citadelle imprenable?
»Le commissaire de police du 10e arrondissement est un peu
propriétaire. Sa maison a deux étages; il habite le premier; j'ai loué
le second.
»Pends toi! tu n'aurais pas trouvé celle-là. Les rois de Portugal
faisaient coucher un gentilhomme, la nuit, en travers de leur porte.
Pour deux mille quatre cents francs par an, nous faisons servir au même
usage un employé du gouvernement, un fonctionnaire, un magistrat! Pour
arriver jusqu'à nous, il faudrait que la Gorgone écrasât un gardien de
la sûreté publique, il faudrait que Lucrèce Borgia passât sur un corps
de commissaire!
»Tu vois que nous rions tout de même. Dieu merci, nous n'avons pourtant
pas beaucoup de temps à donner aux choses frivoles. Nous travaillons
comme des nègres. Et je t'assure que c'est bien bon de se fatiguer, de
s'exposer, de vivre!
»Où en étions-nous de mon histoire? Tu as dû la flétrir du nom de
roman, incrédule! Mes deux dernières lettres étaient un peu à bâtons
rompus. Je t'excuse, parce que tu as dû trouver là dedans bien des
énigmes insolubles.
»Où en étions-nous? Je t'ai raconté en détail mon étrange entrevue avec
cette bonne madame du Tresnoy, «qui a ses deux filles.» Je t'ai parlé
des papiers de feu le préfet de police, un galant homme, un magistrat
intègre, qui n'a eu qu'un tort: le tort de laisser au serpent le temps
de s'enrouler et de bondir.
»Je comble ici une lacune; car je me souviens que je t'ai conduite
au bal de l'hôtel de Mersanz en sortant de chez la baronne. Avant
d'arriver au bal, j'aurais dû te parler de cette petite bonne femme
à la boîte cylindrique, criant de sa voix douce, sur l'Esplanade des
Invalides: «Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir.»
»Cette petite vieille est un mystère comme notre Brinvilliers. C'est
la bonne fée de ce terrible conte. Ah! vous croyez, vous autres, que
le fantastique est mort! Rien ne meurt. Je suis persuadée que les
mémoires de Marguerite Vital feraient un livre très-intéressant,
pourvu qu'elle ne commençât pas son histoire à la naissance de son
arrière-grand'tante; mais je ne les ai pas lus, parce qu'elle ne les a
point écrits, et je suis obligée de me borner à ce qu'elle a bien voulu
me dire.
»Je la pris à la volée en sortant de chez la baronne, et je la fis
monter, bon gré mal gré, dans ma voiture. Elle accueillit d'abord mes
questions avec une certaine défiance; mais elle sait tout, cette fée.
Quand je lui eus dit mon nom, elle se dérida tout d'un coup.
»--Je vous connais, ma belle dame, me dit-elle; je suis du quartier
depuis si longtemps... J'ai tenu la porte du nº 81, là bas, rue de
l'Université, quand vous étiez demoiselle et quand vous demeuriez au 76
avec votre maman, une bien respectable chrétienne... Je vis passer la
noce qui allait à Saint-Thomas-d'Aquin... Ah! dame! ces jeunes ménages
ne sont pas toujours tranquilles... et vous étiez bien jeunes tous
deux, le vicomte et vous.
»Elle poussa un gros soupir; je compris bien qu'il y avait là de
lointaines souffrances.
»Un quart d'heure après, nous étions une paire d'amies.--Mon premier
dessein avait été de la conduire chez moi; mais elle me proposa de la
suivre dans son réduit, et j'acceptai avec empressement.
»Si peu d'attention que tu aies donné à mes premières lettres, ma bonne
Aglaé, à cause de l'incohérence ou de l'obscurité des détails que je te
fournissais sans préparation aucune et par suite seulement du besoin
que j'avais de parler, tu dois te souvenir que Marguerite Vital était
la concierge du nº 37bis de la rue du Cherche-Midi, où demeurait
madame Seveste. Elle ne me donna pas sur cette affaire tous les
renseignements que j'aurais désirés. Quelque chose semblait la retenir.
Ce n'était point défaut de confiance. Il est évident pour moi qu'elle
a, pour se taire, quelque motif de haute délicatesse.
»Ne t'y trompe pas: Marguerite Vital, dans la très-humble position
où Dieu l'a laissée, est une femme pour qui cette expression _haute
délicatesse_ ne dit rien de trop. Elle est absolument au-dessus du
capitaine Roger, son mari, qui dut l'abandonner autrefois parce qu'il
ne la comprenait point. Elle est digne en tout d'être la mère de cette
créature angélique, Béatrice de Mersanz, et d'un autre ange dont j'ai
dû prononcer le nom dans mon récit de la scène du bal, mais un ange à
moustaches, celui-là, le magnifique et trop doux lieutenant Vital.
»Elle n'a fait aucune difficulté de m'avouer ces deux points.
»--Je sais, m'a-t-elle dit, que vous ne ferez pas mauvais usage de ma
confidence, et, d'ailleurs, le danger n'est pas là. Aucun effort humain
ne peut empêcher une catastrophe. Elle aura lieu bientôt. Le plus tôt
sera le mieux. Nous en sortirons avec l'aide de la Providence.
»Elle parlait ainsi, assise sur un vieux coffre, dans sa petite
mansarde. Elle m'avait donné son unique chaise. Elle me tenait les deux
mains en me regardant le blanc des yeux. Je lui trouvais un peu l'air
d'une bonne petite sorcière qui cherche à voir le fond de l'âme de ceux
qui lui demandent la bonne aventure.
»Tout à coup, elle me dit:
»--Non, non, il n'est plus temps de rien cacher. Ce soir ou demain,
Paris tout entier saura qu'elle n'est pas sa femme...--Entendons-nous,
pourtant! s'interrompit-elle avec fierté; c'est devant les hommes
seulement qu'on peut la condamner. Devant Dieu, nous sommes mariés;
nous avons eu la bénédiction d'un prêtre. Mais la loi ne reconnaît
plus cela. Il faut bien que ces messieurs aient le moyen facile et peu
dangereux de tromper les pauvres enfants. Où en serait la société, bon
Dieu! si la loi forçait les hommes à tenir leurs promesses! Quand Paris
tout entier saura cela, se reprit-elle, Béatrice ne sera plus chez son
mari. J'ignore l'expédient qu'ils choisiront pour la chasser; mais ce
doit être arrangé déjà. Béatrice ne résistera point; son mari ne lui
dira pas: «Va-t'en!» mais il ne fera rien pour la retenir. Celui-là ne
vaut même pas la peine d'être haï... Ah! madame, s'interrompit-elle
encore, si l'enfant avait eu sa mère, rien de pareil n'aurait eu
lieu. Si vous saviez comme j'aurais veillé sur ma fille! J'aurais été
toujours entre elle et le danger. Je l'aurais donnée à l'honnête homme
qu'elle eut distingué...
»Au lieu d'achever, Marguerite se leva et se mit à chercher la clef de
son grand coffre, sur lequel tout à l'heure elle était assise. Elle me
regarda d'un air un peu sournois, et son sourire eut de la coquetterie.
»--Après cela, murmura-t-elle, y en a-t-il une seule parmi vos
comtesses qui tienne mieux qu'elle sa place et son rang?
»Je n'eus pas le temps de répondre. Sans avoir l'air d'y toucher, cette
petite femme fait tout avec une incroyable prestesse.
»Elle était déjà debout auprès de moi, les bras croisés sur sa
poitrine.
»--Merci, me dit-elle avec une respectueuse sensibilité, merci, madame
la vicomtesse. J'aurais dû vous parler plus tôt de reconnaissance. Vous
allez me rendre un grand service aujourd'hui; je cherchais justement
une personne qui eût accès chez M. de Mersanz. C'est vous qui ferez ma
commission, ce soir, n'est-ce pas?
»--De tout mon cœur, répliquai-je.
»Sa tête expressive et si délicatement modelée, qu'elle donne l'idée de
ces bijoux de marquises dont nous parlaient nos pères, s'inclina sur
son épaule.
»--Pourquoi aimez-vous ma Béatrice? me demanda-t-elle.
»--Parce qu'elle souffre, repartis-je.
»--Vous vous trompez, murmura-t-elle, tandis qu'un fin sourire errait
autour de ses lèvres, ce n'est pas pour cela.
»--Et pourquoi donc?
»--C'est parce que vous souffrez.
»Je n'ai pu m'empêcher de lui tendre la main.
»--Elle l'aime, me dit-elle les larmes aux yeux. Nous aimons parfois
ces hommes. C'est notre malheur. Je ne sais pas si celui-ci peut
s'amender jamais au point de la rendre heureuse; mais je veux qu'elle
soit tranquille et honorée... je le veux!... Je veux qu'on lui rapporte
son titre de comtesse et qu'on la supplie à genoux de l'accepter...
Je suis si petite, qu'ils ne me voient pas. C'est là une partie de ma
force...
»Elle ouvrit précipitamment son coffre et mit, sans chercher, la main
sur un bijou qu'elle me tendit après l'avoir baisé.
»C'était un anneau d'or: une alliance.
»--Voici la bague de mariage de la première comtesse de Mersanz,
reprit-elle. Quand madame de Sainte-Croix lui eût donné le coup de la
mort...
»--C'est donc bien vrai? m'écriai-je.
»--Oui, c'est bien vrai... Quand la jeune martyre avait déjà son
dernier soupir sur les lèvres, elle retira cet anneau de son doigt et
me le donna... Je ne savais pas alors ce que je sais aujourd'hui...
Cette femme ne tuera pas ma fille, je vous en réponds, madame la
vicomtesse!
»Ses yeux brillaient. Toute sa petite personne avait pris un air de
force et de dignité.
»--Savez-vous, demandai-je, ce qu'est devenu l'enfant qu'on mit au
chevet de madame Seveste?
»Elle tourna la tête et plongea ses deux mains dans son coffre.
»--Madame la baronne a donc parlé!... murmura-t-elle; je sais bien des
choses, ma belle dame. Chacune de ces choses viendra à son temps...
Écoutez!
»Une voix de jeune homme, chantant un air de vaudeville, montait de
l'étage au-dessous.
»--La marquise a deux instruments, continua Marguerite: cette jeune
fille qui se nomme Maxence et qui est plus belle que Béatrice
elle-même...
»--Celle qui doit épouser le comte, mademoiselle de Sainte-Croix, je la
connais.
»Ses yeux, qui étaient fixés sur moi, se baissèrent.
»--Elle n'épousera jamais le comte, prononça-t-elle lentement; elle
n'est pas mademoiselle de Sainte-Croix, et vous ne la connaissez pas.
Personne ne la connaît. C'est une âme fermée... et moi qui devrais
savoir, j'ignore encore si cette âme est un poignard empoisonné dans sa
gaine ou un pur diamant dans son écrin... L'autre instrument, c'est ce
jeune homme qui chante sous nos pieds et qui se nomme Léon Rodelet...
»--Rodelet!... répétai-je en recueillant mes souvenirs; madame du
Tresnoy ne m'a-t-elle pas parlé d'un Rodelet?
»Au lieu de répondre, Marguerite Vital continua:
»--La marquise déteste Maxence comme le bohémien maltraite et hait
l'enfant qu'il a volé dans ses maraudes nocturnes!...
»--Elle n'est donc pas sa fille?
»--La providence de Dieu, murmura la petite bonne femme,--a des voies
où nous n'entendons rien.
»Puis elle reprit:
»--La marquise déteste Léon Rodelet, parce qu'elle a ruiné, déshonoré
ou assassiné son aïeul, son père et sa mère...
II
--Suite de la lettre.--
»Je me rappelai aussitôt toute cette étrange affaire du nº 81 de la rue
de l'Université et la disparition de la famille du millionnaire. La
petite bonne femme avait été concierge au nº 81.
»Elle continuait, cependant:
»--Maxence est pour le comte; Léon Rodelet, pauvre garçon qui chancelle
en équilibre entre l'honnêteté native de son cœur et l'entraînement
d'une passion trop forte pour sa faiblesse, est pour Césarine. Je ne
sais pas encore quel rouage il sera dans la machine infernale inventée
par cette femme; mais il sera un rouage. On se servira de lui comme on
se servit de son père.--Et qui sait si, tout simplement, l'audacieuse
comédie de la maison Rodelet n'aura pas sa seconde représentation? On
fait de tout dans la fabrique de mariages de cette femme, tout, excepté
des mariages. On y fabrique de l'or avec des larmes et du sang...
»Le jeune homme chantait toujours à l'étage inférieur. Une grosse voix
l'interrompit tout à coup. La petite bonne femme se tut aussitôt. Elle
alla ouvrir la porte de sa chambre, étouffant son pas avec une adresse
de chatte et neutralisant le bruit des gonds. Elle sortit sur le carré
et me fit signe de la suivre. Nous restâmes là environ trois minutes.
M. Léon Rodelet et son interlocuteur causaient maintenant tout bas.
»Au bout de trois minutes, la porte de M. Rodelet s'ouvrit. Je vis
sortir un de ces beaux hommes à tournure quasi-militaire dont l'aspect
seul inspire une légitime défiance. Celui-ci avait le cigare à la
bouche. Il était boutonné fièrement dans un frac bleu et portait je
ne sais quelle décoration étrangère. C'est à lui qu'appartenait cette
grosse voix si bien timbrée.
»En sortant, il dit à M. Léon Rodelet,--un fort beau jeune homme:
»--Nous avons fait du chemin. Les demoiselles Géran sont à vous. La
petite en tient dans l'aile. Si vous vous laissez guider bien comme il
faut, vous aurez vos amours avec un sac de taille héroïque...
»Tu connais cet homme à frac bleu, ma bonne Aglaé: c'était le fameux
Garnier de Clérambault, directeur de la fabrique de mariages. Quant aux
demoiselles Géran, je ne t'en ai point parlé encore. Ce sont deux types
de toute beauté, auxquels je consacrerai dans une de mes prochaines
lettres une description particulière.
»Elles tiennent une institution distinguée, avenue de Saxe. Elles font
partie de l'armée de la marquise de Sainte-Croix. Je ne sais pas quelle
est leur solde. Césarine de Mersanz et cette belle Maxence sont de
leurs élèves.
»Nous rentrâmes dans la mansarde de la petite vieille, qui était toute
pensive.