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LA
FABRIQUE DE MARIAGES.
COLLECTION HETZEL.
LA
FABRIQUE DE MARIAGES
PAR
PAUL FÉVAL.
V
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
LEIPZIG,
ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1858
BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeek, 12.
DEUXIÈME PARTIE.
L'HOTEL DE MERSANZ
(SUITE).
XX
--La huitième contredanse.--
Nous vous le disons en pleine sincérité, mademoiselle Philomène Géran
était une douce fille, sans angles, sans défauts. Elle valait mieux que
Mélite, qui était cependant une personne de très-belle tenue.--Mais il
faut bien soutenir un établissement.
Mademoiselle Philomène Géran croisa ses mains sur ses genoux et
répondit à la question de Césarine:
--Je vous parle de votre mère à cette heure et en ce lieu, ma pauvre
enfant chérie, parce que cette heure et ce lieu font naître en moi de
cruels souvenirs... La dernière fois que nous la vîmes, elle dansait,
toute jeune et toute belle... Souvenez-vous de ce que je vous disais
naguère: Dans la plupart des cas, votre devoir serait de remplir ici
un rôle de paix et d'employer votre influence à resserrer des liens
illusoires... _mais_, ajoutais-je... et j'hésitais, ma fille... vous
l'avez bien vu... Voici ce que je voulais dire: Votre mère est morte
bien jeune, morte bien malheureuse... et cette femme qui ose s'asseoir
à la place qu'elle occupait...
Philomène s'arrêta.
Les yeux de Césarine étaient fixes et brûlants.
--Ayez le courage d'achever, ma sœur! dit solennellement Mélite.
--Césarine m'a compris, prononça Philomène avec lenteur.
C'était vrai, car Césarine dit d'une voix étouffée.
--Accusez-vous ma belle-mère?... l'accusez-vous?
Et, comme Philomène tardait à répondre:
--Elle n'était pas à Paris! reprit la jeune fille au comble de
l'agitation;--elle ne connaissait pas encore mon père.
Les deux demoiselles Géran échangèrent ostensiblement un regard plein
de commisération; puis Philomène reprit:
--Il ne nous a pas été donné de percer le mystère qui entoura ce
funeste événement... A Dieu ne plaise que nous accusions sans preuves!
--A Dieu ne plaise! répéta Mélite.
Il y eut un silence.
Césarine avait mis sa main au-devant de ses yeux.
Peut-être évoquait-elle au tribunal de sa conscience la victime chère
et l'accusée tout à l'heure encore détestée. On la faisait juge.
Peut-être jugeait-elle.
Elle dut les voir ensemble, au travers de ses yeux fermés, les deux
femmes qui avaient porté le nom de son père,--les deux comtesses de
Mersanz, dont les portraits rivaux se regardaient dans le boudoir
où Maxence promenait tout à l'heure de l'un à l'autre sa prunelle
mélancolique et profonde.
Elle dut les voir, elle les vit: sa mère, douce martyre;--Béatrice, sur
qui pesait l'accusation de meurtre.
Elle vit deux angéliques visages. Le premier avait les sourires du
ciel. Le second s'inondait de larmes.
Il n'y avait point de colère vengeresse dans les yeux limpides de la
sainte.--Dans les yeux de celle qui vivait, il n'y avait point de
remords.
Césarine releva la tête et dit:
--Je ne soupçonne pas ma belle-mère.
Elle appuya sur ce dernier mot. Son accent était, du reste, si
péremptoire, qu'il fallait se taire ou engager la lutte sur un autre
terrain.
Mélite regarda sa sœur d'un air courroucé. Ce regard pouvait se
traduire ainsi: «Tu as voulu faire des tiennes et tu as tout perdu!»
Philomène sembla grandir dans ce revers. Elle redressa de son mieux sa
taille un peu difforme et prit un air de résignation digne:
--J'ai de la joie, dit-elle,--à voir sous toutes ses faces votre âme
si naïve et si belle, ma chère enfant... Ne soupçonnez donc point...
En y réfléchissant, peut-être vous ai-je causé un chagrin inutile...
Mon excuse, c'est le dévouement sans bornes que je portais à celle qui
n'est plus... Vous n'aviez pas l'âge de juger: moi, j'étais déjà une
vieille femme... Conservez votre douce insouciance: je garde, moi, mes
impressions et mes doutes...
--Mais, alors, expliquez-vous! s'écria Césarine.
--Non, répondit Philomène.--Cela nous éloigne de notre sujet... Ce
n'est pas pour rien, ma chère fille, que nous vous retenons prisonnière
entre nous deux, au moment où vous pourriez jouir des plaisirs de votre
âge. Nous avons un but, puisque vous avez un devoir. Nous ne lâchons
pas prise. Vous êtes libre depuis quelques heures: vous avons-nous
parlé de tout cela quand vous n'étiez pas libre?... Cherchez bien!
avant de continuer, je vous en conjure, cherchez bien s'il est possible
que nous ayons un autre intérêt que celui de votre avenir...
--Chère demoiselle, l'interrompit Césarine,--je n'ai point prétendu...
Elle n'acheva pas. Ses yeux se fixèrent sur la porte du salon d'entrée
et prirent incontinent un éclat nouveau. Involontairement, ses mains
touchèrent sa coiffure pour s'assurer que perles et fleurs étaient bien
à leur place parmi la soyeuse richesse de ses blonds cheveux si doux.
En même temps, elle disposa les plis de sa robe et cacha son sourire
ému derrière l'ivoire à jour de son éventail.
Le lieutenant Vital venait de paraître à la porte du salon.
Césarine pouvait se dire qu'il était exact; car l'orchestre n'avait pas
encore annoncé la huitième contredanse.
Pourquoi ne s'étonna-t-elle point de cette grande joie si
disproportionnée à son motif: la venue du lieutenant Vital?
Était-elle faite déjà à l'idée d'aimer?
Ou plutôt l'idée d'aimer n'avait-elle pas encore pris naissance en elle?
Vital semblait inquiet. Il cherchait. Qui pouvait-il chercher, sinon
Césarine, à qui était promise la huitième contredanse?
Il traversa la pièce d'un pas rapide, jetant ses regards à droite et
à gauche; puis il disparut par la porte opposée, qui donnait dans un
cabinet de repos.
--Il ne m'a pas aperçue! se dit Césarine tristement.
De tout ceci, Philomène et Mélite n'avaient rien perdu.
Il y eut entre elles, par-dessus la tête de leur ancienne élève, une
sorte de conversation muette. Ce petit événement allait-il leur nuire
ou les servir? La bataille, d'abord bien engagée, devenait scabreuse.
Césarine résistait beaucoup plus qu'on n'avait pu le prévoir.
Une déroute était possible.
Or, en cas de défaite, mademoiselle Philomène et mademoiselle Mélite se
sentaient déplorablement compromises.
--Je vous remercie, ma bonne petite, reprit Philomène, qui était
décidément l'orateur en titre d'office,--de l'opinion avantageuse que
vous avez de nous. Ce n'est, du reste, que justice; nous la méritons
par notre complet désintéressement...
--Voici le prélude! murmura Césarine, qui eut aux joues une rougeur
légère;--je vous demande pardon, mes chères demoiselles: je suis
engagée.
--Par le lieutenant Vital? fit Mélite non sans aigreur.
Césarine fronça le sourcil en rougissant davantage.
--Un charmant jeune homme, s'empressa de dire Philomène,--et qui va
venir vous prendre quand il en sera temps... Terminons notre affaire,
ma petite chérie. Voulez-vous, oui ou non, être le salut de votre père
et le bon ange de la maison?
--Consultez votre cœur avant de répondre, chère enfant, ajouta
Mélite.
--Mon Dieu, mesdemoiselles, repartit Césarine,--je viens d'avoir seize
ans... Ma volonté n'est rien ici, où je suis toute nouvelle...
--Votre volonté est tout! l'interrompirent à la fois les deux Géran.
Césarine continua de ce ton qui veut mettre fin à l'entretien:
--Mon père est le maître... Mon père sait ce qu'il doit faire... Ce que
vous reprochez à ma belle-mère...
--Nous ne vous avons pas dit encore, ma fille, prononça sévèrement
Philomène,--ce que tout le monde lui reproche!
--Non, appuya Mélite, la plus majestueuse de toutes les mouches du
coche,--nous ne vous l'avons pas dit!
Mais Césarine n'avait plus confiance, ou plutôt, l'aversion un peu
folle qu'elle nourrissait contre Béatrice s'était évanouie sous le coup
des efforts mêmes qu'on avait fait pour l'exalter. Cela rendait à son
bon sens natif toute sa liberté. Elle flairait désormais d'instinct une
trahison, ou tout au moins une calomnie.
Si elle ne quittait pas en ce moment ses deux anciennes maîtresses,
c'est qu'elle attendait Vital, et que l'attente, comme il arrive
toujours, doublait et triplait la fougue de sa fantaisie. Il y avait en
elle une véritable angoisse. Elle interrogeait avec effroi son pauvre
petit cœur, endolori par la première peine d'amour. Elle sentait la
fièvre lui monter au cerveau. Elle souffrait comme une femme, l'enfant
qu'elle était.
Les paroles des deux Géran bourdonnaient autour de son oreille comme
ces bruits extérieurs qui importunent et fatiguent.
Philomène s'adressa gravement à Mélite.
--Ma sœur, dit-elle, faut-il que nous accomplissions notre tâche
jusqu'au bout?
--Oui, ma sœur, répondit Mélite aux trois quarts découragée.
--Eh bien, poursuivit Philomène,--je vaincrai ma répugnance... Je dirai
à cette pauvre enfant, aveugle et frivole comme son âge: Le nom de
votre père est à vous; c'est la meilleure part de votre héritage...
Cette femme a sali le nom de votre père!
--Assez, mademoiselle! fit Césarine en se levant à demi;--vous oubliez
qui je suis!...
Mélite, toute pâle, pliait et dépliait son foulard, qui n'en pouvait
plus.
Philomène, supérieure à l'orage, montra en cette circonstance quel
merveilleux talent se cachait sous son exquise modestie.
Elle se leva comme Césarine. Elle l'attira entre ses bras d'un geste
véritablement pathétique et la pressa avec passion contre son cœur.
Mélite a prétendu depuis qu'elle avait réussi à verser de vraies larmes.
--Chassez-moi donc! s'écria-t-elle en un beau mouvement,--chassez ma
sœur!... dites à vos valets d'expulser deux pauvres femmes qui vous
donnent à cette heure la preuve de leur incomparable dévouement!...
Mélite mit son foulard sur ses yeux secs, tandis que sa sœur
continuait:
--Mais non, mon enfant bien-aimée!... ayez pitié de votre père!...
Songez que la conduite de cette femme est la fable de tout Paris...
Songez que personne n'ignore, dans cette maison qui est la vôtre, le
degré d'égarement où elle est tombée... Votre père, faible ou généreux,
ferme encore les yeux... Ouvrez-les lui...
Césarine fit un mouvement pour se dégager. Toute cette éloquence était
en pure perte.
L'orchestre jetait les premières mesures de la contredanse.
Césarine ne croyait pas,--et Césarine interrogeait du regard tous les
coins du salon pour chercher son danseur.
La sueur perçait à ses tempes. Si Vital n'allait pas venir!
Oh! je vous le dis, en ce moment, elle aimait!
--Vous ne répondez pas? murmura Philomène, prête à battre en retraite.
--Si fait, répondit mademoiselle de Mersanz d'un ton glacé;--je vous
réponds, chère demoiselle, que vous ne pouviez vous adresser plus
mal... Je ne suis point venue ici pour y établir ma royauté de seize
ans... La maison est grande... La place qu'on m'y voudra bien donner
sera toujours suffisante... et jamais, entendez-vous, jamais je ne
jouerai le rôle de dénonciatrice!
C'était assurément le dernier coup et il n'y avait plus d'attaque
possible.
Mais, en ces instants désespérés, le hasard se plaît parfois à changer
subitement la face d'une bataille.
Mélite pinça par derrière le coude de Philomène atterrée.
Elle lui montra du doigt le cabinet de repos où Vital avait naguère
disparu. Philomène, qui en était à chercher un moyen de faire retraite,
songeant déjà sans doute au mauvais accueil qui l'attendait auprès de
madame de Sainte-Croix, Philomène tourna un regard distrait dans la
direction indiquée par sa sœur.
Elle ne vit rien d'abord, parce que le cabinet de travail était
beaucoup moins éclairé que le grand salon; mais, au bout de quelques
secondes, elle distingua deux ombres qui se mouvaient au milieu d'un
cadre brillant, formant le fond de la perspective.
Le cadre était une glace. Les deux ombres, un homme et une femme, s'y
dessinaient de plus en plus distinctement.
Mélite avait un méchant sourire. Philomène eut peine à retenir une
exclamation de joie.
--Mignonne, dit-elle d'un ton dégagé qu'elle n'aurait certes pas pris
l'instant d'auparavant,--vous nous donnez la récompense qui trop peu
souvent atteint ceux qui se dévouent au bien... Vous êtes jeune...
peut-être était-ce trop demander à un enfant... Plus tard, quand vous
serez femme, souvenez-vous, mon pauvre ange, de l'effort tenté près de
vous par vos deux vieilles amies... Allez danser, ma fille!
Mélite se leva et répéta:
--Allez danser, ma fille.
--Seulement, reprit Philomène de son ton le plus mielleux,--ce ne sera
pas avec le cavalier inscrit pour la huitième contredanse...
--Parce que?... demanda Césarine piquée au vif.
--Parce que... si vous aviez voulu recevoir nos confidences, il nous
suffirait d'un geste pour répondre à cette question... Maintenant, ce
serait trop long: le quadrille vous appelle... Allez, ma fille, allez!
--Allez, ma pauvre enfant! appuya Mélite.
Césarine restait à les regarder.
--Expliquez-vous, dit-elle avec une véritable colère.
--Pour tromper son mari, murmura Philomène en rougissant,--il faut pour
le moins un complice...
--Mademoiselle!... commença Césarine avec menace.
Philomène n'acheva point; Mélite se tut.--Mais ces deux respectables
personnes étendirent à la fois leurs doigts indicateurs, qui
désignèrent le cabinet de travail.
Les deux ombres se miraient encore dans la glace du fond: le jeune
homme et la jeune femme. La main de la jeune femme était dans celle du
jeune homme.
Ils étaient tous deux sur un sofa et devaient se croire protégés contre
les regards indiscrets. Pour les voir, en effet, il fallait l'angle
réflecteur de la glace.
La jeune femme souriait.
Voici ce qu'elle disait au jeune homme, qui la contemplait avec
tendresse:
--Je vous assure que vous vous trompez, Vital, vous, la bonne
Marguerite et cette nouvelle amie dont vous me parlez, madame la
vicomtesse de Grévy... Votre affection vous porte à tout exagérer...
Rien ne menace, je vous l'affirme, je vous en réponds!... Mon mari
a été pour moi aujourd'hui d'une bonté parfaite... Mon pauvre père
est sur le point de me quitter... Tous les dangers qui semblaient
m'entourer s'évanouissent...
--Béatrice, ma chère Béatrice, l'interrompit le jeune homme, qui porta
sa main à ses lèvres,--prends garde!...
Ce fut à ce moment même que les yeux de Césarine se fixèrent sur la
glace.
Si les deux Géran avaient voulu frapper un coup de foudre, elles
furent servies à souhait. Césarine chancela et se retint à l'épaule de
Philomène pour ne point tomber à la renverse.
Sa face se couvrit d'une pâleur livide. Elle mit sa main sur son
cœur en poussant un cri étranglé.
Il serait malaisé de dire la violence terrible de cette angoisse. Que
se passait-il dans l'âme de cette enfant? Elle ne savait pas encore
qu'elle aimait. Subissait-elle à ce point déjà l'empire mortel de la
jalousie?
Était-ce l'orgueil blessé, car elle était vaine? ou seulement la
détresse d'un pauvre jeune cœur déchiré cruellement par les ronces,
dès son premier pas dans le sentier d'amour?
Cette femme qu'elle venait de défendre! cette femme coupable envers son
père!
C'était cette femme justement qui mettait sa vie en deuil!
Il y avait de tout dans ce cerveau en feu: une indignation juste, une
détresse poignante, une haine folle.
Et dites que la douce Philomène n'était pas une fille de ressource.
Césarine resta un instant écrasée par un anéantissement complet.
Puis tout son sang lui monta au visage.
Par un effort violent, elle se dégagea des mains des Géran, qui
maintenant voulaient la retenir. Cette enfant, affolée par le poison
qu'elles-mêmes avaient versé, leur faisait peur.
Césarine se dirigea d'un pas ivre vers la porte du cabinet.
Par un de ces hasards qui servent presque toujours les catastrophes,
Vital et Béatrice, dont l'entretien était achevé, lui épargnèrent la
moitié du chemin. Ils rentraient au salon et venaient, par conséquent,
à sa rencontre.
Sans cela, les premiers éclats de la fureur de Césarine se seraient
perdus dans la solitude du cabinet de travail.--Mais Césarine avait
peine à marcher. Vital et sa compagne passèrent le seuil les premiers.
Elle les aborda dans le salon. Béatrice ne la voyait point.
Vital, effrayé à son aspect, balbutia:
--Mademoiselle, qu'avez-vous?
Un son rauque sortit de la poitrine de Césarine de Mersanz. Béatrice
s'avança pour la soutenir, car il semblait qu'elle fût sur le point de
s'affaisser, mourante. Elle repoussa Béatrice et marcha sur elle comme
un homme qui va provoquer son ennemi face à face.
--Madame, lui dit-elle avec cette emphase et ces excès de langage
auxquels sont sujettes toutes les pensionnaires,--même celles
qui sortent de l'établissement modèle tenu par les demoiselles
Géran,--votre présence va-t-elle encore déshonorer longtemps la maison
de mon père?
Cela fut prononcé d'une voix haute et mordante. Cinquante personnes
l'entendirent.
La danse commencée s'arrêta comme si le lustre se fût détaché du
plafond. Il y eut un instant de silence morne et d'immobilité absolue,
pendant lequel l'orchestre continua de jeter à cette foule muette sa
légère et sautillante harmonie.
On s'attendait, il est vrai, à un coup de théâtre; mais ceci dépassait
de beaucoup les espoirs des plus implacables amis du drame. Nous
n'avons pas besoin de dire que le bruit de cette étrange aventure
se communiqua de salon en salon avec la rapidité d'une étincelle
électrique. En un clin d'œil, le bal changea d'aspect. La danse fit
trêve; l'orchestre, après avoir achevé la première figure, se tut à son
tour. Le buffet se vida, le fumoir aussi; l'antichambre (_infandum!_)
laissa passer quelques hardis marauds par sa porte entre-bâillée.
Ce qui se disait en ce premier moment, nous ne pourrions le répéter
à moins d'un volume. Le fait, qui déjà était bien assez grave par
lui-même, se trouvait interprété, traduit, sophistiqué, travesti, selon
le caractère de chacun. Les gens qui arrivaient du fumoir disaient que
Vital avait souffleté le comte; les fugitifs du buffet insinuaient que
le comte n'avait pas respecté la moustache blanche du vieux Roger; les
citoyens de l'antichambre allaient répétant que monsieur avait mis
madame à la porte par les épaules.
Les autres versions, au nombre de plusieurs centaines, seront épargnées
au lecteur. On en faisait au seuil même du salon, où Césarine et
Béatrice restaient en face l'une de l'autre, au milieu de cet obscène
cercle de curieux qui ne manque pas plus aux batailles du monde qu'aux
pugilats de la rue.
Mélite et Philomène s'étaient esquivées au moment où Césarine avait
enfin bondi sous l'aiguillon. Elles avaient rejoint madame la marquise
de Sainte-Croix, froide et calme comme le mineur qui se sent à l'abri
après avoir mis le feu à la traînée de poudre.
Aux premières paroles qu'elles prononcèrent, la marquise les
interrompit en disant:
--J'ai tout deviné: vous serez récompensées.
Le tumulte emplissait déjà les salons. Madame du Tresnoy avait peine à
retenir ses grandes filles, qui voulaient se précipiter au fort de la
mêlée,--pour voir comme on chasse une femme.
Madame du Tresnoy avait rencontré le regard triomphant de la marquise.
De l'endroit où elles étaient, on ne voyait rien; car la presse était
énorme au seuil du second salon. De vagues murmures sortaient de cette
foule qui ondulait tout à coup par intervalles, comme si de mystérieux
courants l'eussent traversée.
Elle n'arrivait point cependant jusqu'aux principaux personnages de
la scène dont nous avons vu le terrible débat. Un cercle assez large
se faisait. C'est l'instinct de toutes les curiosités. Il faut bien
laisser un peu de place aux acteurs: sans cela, point de comédie.
Césarine et Béatrice étaient toujours là en face l'une de l'autre.
Césarine ne voyait point ce flot qui envahissait le salon. Son regard
méchant et dur allait droit à sa belle-mère. Les paroles qu'elle venait
de prononcer n'avaient pas assouvi sa haine. Ses yeux brûlaient d'un
feu sombre; sa gentillesse presque enfantine s'était transformée pour
prendre un caractère tragique. Vital, qui l'examinait avec une sorte de
terreur, vit deux ou trois fois ses paupières battre, comme si elle eût
forcé sa prunelle à ne se point tourner de son côté.
Vital avait pour cette enfant une tendresse qui tenait du culte.
C'était l'amour soumis et tremblant de la vingtième année, qui lui
était venu longtemps après l'âge. Vital, depuis bien des mois, passait
sa vie à la regarder de loin et d'en bas comme les dévots d'Italie
contemplent la madone.
Vital comprenait mieux que Béatrice elle-même la portée de cette
attaque brutale. Il savait d'avance que l'attaque devait avoir lieu; il
était venu tout à l'heure pour l'en prévenir, de la part de madame de
Grévy.--Mais il ne s'attendait pas à trouver devant lui Césarine.
C'était un cœur primitif, d'une loyauté sévère et sans bornes. Entre
son amour, qui était toute sa vie, et son devoir, nous pouvons affirmer
que Vital n'eut pas un seul instant hésité.
Vital était homme à briser ici d'un mot, avec réflexion, avec volonté,
l'espoir de son existence tout entière. Il l'eût fait si deux bâillons
ne s'étaient posés à la fois sur sa bouche. D'abord, les ordres de
madame de Grévy, d'après lesquels il agissait depuis le commencement de
la soirée;--ensuite, le regard suppliant par lequel Béatrice elle-même
implorait de lui le silence.
Il se tut, et ses yeux cherchèrent parmi les assistants, dont le nombre
augmentait sans cesse, quelle main avait pu pousser mademoiselle de
Mersanz.
Nous savons que mademoiselle Mélite et mademoiselle Philomène n'étaient
plus en vue.
Mais ce qui était à peindre et ce que nous désespérons de rendre par
des paroles, c'est l'impression du visage de Béatrice. Elle était
sortie de ce cabinet toute gaie et toute heureuse. Le calme de sa
conscience angélique éclatait sur ses traits, en même temps que la
joie de ces chères illusions qu'elle nourrissait depuis le matin. S'il
faut le dire, ses amis la gênaient, loin de lui être secourables.
Dans sa pensée, il ne lui fallait rien devoir qu'à M. de Mersanz, son
bienfaiteur et son sauveur.
Cette sourde conspiration dont Vital lui avait parlé n'était pour elle
que le rêve de cette bonne Marguerite, toujours entourée d'inquiétudes
et de visions.
Le danger lui semblait être tout entier dans cette autre conspiration,
organisée par ceux qui l'aimaient: Vital, Marguerite et madame la
vicomtesse de Grévy.
D'où venait le zèle de madame de Grévy? Béatrice ne la connaissait
point.
Achille avait été si bon, ce matin, si affectueux! Césarine pouvait
être ramenée;--et cette jeune fille si belle, Maxence, dont on lui
avait fait un épouvantail, Maxence lui avait baisé la main avec des
larmes dans les yeux!...
Tout était riant et rose. Il n'y avait dans l'avenir que des promesses
et des espoirs.
Béatrice tomba de son haut aux premières paroles de Césarine. Elle fut
blessée au plus profond de son cœur. Nous savons comme elle aimait
la fille d'Achille. Il y eut en elle une grande, une immense douleur,
sans aucun désir de représailles ou de vengeance. Ses beaux yeux
humides, qui se fixèrent sur ceux de la jeune fille, disaient toute sa
souffrance, et aussi une sorte de compassion; car elle plaignait au
fond de l'âme celle qui la frappait si cruellement.
Il est à peine besoin de dire que cet état de silencieuse immobilité
dura à peine le quart d'une minute. Les minutes, en ces occasions,
semblent longues comme de longues heures.
--Césarine, prononça enfin Béatrice d'une voix basse, mais plus ferme
qu'on ne devait s'y attendre,--que vous ai-je fait, ma chère enfant?
--Ce que vous m'avez fait! répéta l'implacable fillette avec une
provoquante amertume:--osez-vous bien me le demander, madame?
Il y eut ici un mouvement dans le cercle qui entourait le groupe
principal. Les rangs s'ouvrirent. Madame la marquise de Sainte-Croix
parut, calme et digne avec son grand air de reine. Derrière elle,
madame la vicomtesse de Grévy se glissa.
Sur leurs pas, un flot nouveau se pressa.
La marquise vint prendre Césarine par la main et lui dit:
--Ma fille, retirez-vous.
Césarine la repoussa comme elle avait fait tout à l'heure pour Béatrice.
--Je sais ce que je fais, madame, dit-elle avec hauteur.
Dans l'autre salon, Maxence, qui restait seule, s'approcha de la
baronne du Tresnoy. Les deux Géran voulurent se mettre en tiers
aussitôt. Maxence leur dit:
--Je suis comme ma mère: j'ai tout deviné.
Son doigt impérieux, montra les siéges que les deux sœurs venaient
de quitter. Elles se rassirent.
Maxence reprit en s'adressant à la baronne:
--Madame, je vous prie, au nom de Dieu, de me dire si je suis la fille
de madame de Sainte-Croix.
La baronne laissa tomber sur elle un regard de glacial étonnement.
--La folie est contagieuse ici, murmura-t-elle.
Puis, faisant signe à mademoiselle Juliette et à mademoiselle Dorothée,
qui ouvraient d'énormes yeux:
--Retirez-vous, ajouta-t-elle.
Maxence fit un pas en avant et prononça à voix basse:
--Si c'est pour vos filles, la lâcheté ne porte pas bonheur!
--Mère, supplia Juliette, restons encore un peu.
--Voyons la fin, ajouta Dorothée.
Ainsi parlent les jeunes commerçants de la rue Saint-Denis, quand leurs
mamans, le dimanche, au spectacle, prennent leur châle un peu avant la
fin du dix-huitième et dernier tableau.
Madame la baronne du Tresnoy sortit. Maxence, rêveuse et triste, se
dirigea vers le salon, où se dénouait le drame.
On eût dit qu'une force invincible l'entraînait de ce côté malgré elle.
Deux acteurs de plus étaient en scène: le comte Achille de Mersanz et
le vicomte de Grévy, qui, myope à toute outrance, était sorti des rangs
pour mieux voir. Frémiaux, Montmorin, Aymar de Quelquechose et autres,
lorgnaient en amateurs. M. Martineau, le préposé au buffet, avait pris
le plateau de Jean pour avoir un prétexte de regarder.
Comme M. le vicomte de Grévy s'avançait sans défiance, il se trouva
tout à coup nez à nez avec une femme qui lui prit le bras.
Il mit aussitôt son lorgnon en arrêt et recula d'un pas en
reconnaissant la vicomtesse.
--Monsieur, lui dit-elle,--il se peut que je prononce ici des paroles
qui vous mettraient en danger...
--Y avait-il longtemps que je ne vous avais si bien vue, Anna! répliqua
le vicomte, qui passa son bras sous le sien;--dites et faites ce que
vous voudrez... Avec mon lorgnon, je puis encore très-bien tirer l'épée.
--Dans la position où nous sommes..., murmura la jeune femme.
--Elle est pitoyable, madame, notre position... Parce que je suis votre
mari, est-ce une raison pour ne point être mon amie?... Si je suis
blessé, vous me soignerez: ce sera un prétexte pour nous remarier... Je
vous trouve charmante et je vous demande la permission de vous refaire
la cour.
La vicomtesse rougit, mais elle sourit.
--Vous êtes un fou, Henri, dit-elle;--éloignez-vous, je vous en prie!
Ces petites intrigues viennent au travers des grands drames, comme les
rides que soulève la brise au dos des immenses vagues de l'Océan.
La réponse de M. de Grévy fut coupée par la voix brève et stridente de
Césarine, qui appelait son père.
Béatrice n'avait point vu venir Achille. Elle tressaillit à ce nom.
Ses yeux se fermèrent un instant, et l'on aurait pu distinguer les
gouttelettes de sueur qui perlaient à ses tempes.
C'était l'heure de l'angoisse suprême; son arrêt allait être prononcé.
Le comte Achille était entré par le cabinet de travail.
Chacun remarqua l'air d'indécision et d'inquiétude qui était sur son
visage.
Il resta un instant sur le seuil. Son regard, plein d'un étonnement qui
allait jusqu'à l'effroi, interrogea le cercle des spectateurs avant de
se porter vers le groupe principal.
Il avait bien plutôt la mine d'un accusé que celle d'un juge.
De tous côtés, les gens qui se prétendaient à la hauteur de la
question, les personnes bien informées et capables de juger les coups,
se prirent à chuchoter. Ces mots firent le tour de la galerie:
--Il n'osera pas!... Il n'osera jamais!
D'autres ajoutaient:
--La petite fille va être renvoyée en pension.
Puis les commentaires obligés:
--On s'y est mal pris!
--Ce n'était pas l'enfant qu'il fallait mettre en avant.
--Le scandale n'est jamais bon.
Montmorin dit à Frémiaux:
--Ce pauvre Achille fait pitié.
--Je propose l'amendement suivant, repartit Frémiaux, toujours spirituel
comme toutes les écuries des Champs-Élysées réunies:--remplacez pitié
par dégoût.
--Ah! messieurs, déclama M. Aymar de Quelquechose,--ce n'est pas une
petite affaire que de régulariser une position.
A l'unanimité, Frémiaux, Montmorin et les autres s'avouèrent que M.
Aymar de Quelquechose était un oison de premier mérite. Mais le fameux
mot avait porté; deux ou trois échos le répétèrent, puis dix,--puis
cent,--et ce fut comme un vaste murmure, composé de ces trois paroles
cabalistiques: _Régulariser une position_.
On allait donc enfin voir une position régularisée!
M. le comte Achille de Mersanz balbutia en homme qui ne sait pas s'il
parle ou s'il se tait:
--Qu'y a-t-il donc?
Césarine fixa sur lui ses yeux hardis.
--Il y a, répondit-elle d'une voix nette et claire,--que la maison est
trop petite pour nous deux, cette femme et moi...
Les paupières de M. de Mersanz tombèrent. Il ne dit rien et devint
seulement plus pâle.
On murmurait tout à l'entour:
--Peste! voilà qui n'est pas marchandé!
--La petite n'y va pas par quatre chemins!
M. de Grévy dit à l'oreille de sa femme:
--Je vous donne carte blanche, Anna! quoiqu'il soit pénible de
s'attaquer à ce pauvre Achille...
--Ce n'est pas lui que nous attaquerons! prononça la vicomtesse entre
ses dents serrées.
Elle avait les yeux demi-fermés. Ses cils laissaient passer deux
flammes qui allaient à madame de Sainte-Croix.
Césarine continua en marchant sur son père, comme tout à l'heure elle
avait marché sur Béatrice:
--Il y a que, si cette femme reste à l'hôtel de Mersanz, j'en sortirai!
Un murmure se fit encore; mais, cette fois, c'était le silence du comte
Achille qui le provoquait.
Tous les écrivains l'ont dit: rien n'est si changeant que le sentiment
de la foule. Et peu importe, encore une fois, que la foule ait ses
sabots dans la boue du ruisseau ou ses souliers de satin et ses bottes
vernies sur le parquet mosaïque d'un salon. Sauf les formules du
langage, une foule ressemble comme deux gouttes d'eau à une autre foule.
Le comte Achille impatientait ses hôtes. Il indignait ces messieurs; il
donnait sur les nerfs de ces dames.
Et, par un revirement naturel, Béatrice commençait à inspirer un vague
intérêt. En somme, c'était une femme. Césarine, dont la colère folle
n'était pas servie par l'expérience, dépassait le but à chaque mot
qu'elle prononçait. Nous avons encore la peine de mort; la torture
n'est plus dans nos mœurs. La fortune de madame la comtesse de
Mersanz et sa beauté avaient bien offusqué le commun des jalousies,
mais ces rancunes étaient déjà plus qu'assouvies.
Quelques minutes auparavant, Césarine était pour tout ce monde «la
pauvre petite demoiselle Césarine,» une victime que chacun plaignait à
cœur joie, écrasée qu'elle était par la tyrannie de cette Messaline,
sa marâtre. Maintenant, on était bien obligé d'intervertir les rôles.
Le tyran se laissait battre; la pauvre petite victime prenait des
allures de bourreau.
--Elle va bien, la mignonne! dit Frémiaux.
--Cela fera une douce femme de ménage, ajouta Montmorin.
Aymar de Quelquechose, se croyant au sein du _Journal des demoiselles_,
soupira:
--Quand notre sexe rompt certains liens, franchit certaines barrières,
il garde moins de mesure que la portion virile de l'espèce humaine;
ceci pour deux raisons: la première...
--Il y a désertion générale! l'interrompit M. de Beaumont, qui arrivait
du premier salon;--toutes ces dames ont pris la fuite.
L'expression _ces dames_ a la même valeur que la formule _ces
messieurs_. Elle donne l'idée d'un choix, d'une élite. Beaucoup de
dames ne font point partie de _ces dames_.
M. de Beaumont disait vrai. La portion distinguée de la fête s'était
mise en déroute aussitôt que l'orage avait grondé. Il n'y avait plus à
l'hôtel de Mersanz que la couche inférieure des invités: cette chose
qui reste toujours au fond, même quand on remue fortement le vase.
Ceux-là tiennent de pied ferme, insatiables comme les bonnes gens qui
attendent le rideau tombé pour quitter leur stalle au théâtre.
Béatrice, aux dernières paroles prononcées par Césarine, avait
tressailli faiblement. Elle leva vers le comte Achille ses beaux yeux,
où brillaient des larmes.
Le comte Achille tourna la tête. Il venait de rencontrer le regard de
madame la marquise de Sainte-Croix.
--Ah çà! demanda Grévy entre haut et bas,--qu'est-ce que cet homme-là a
donc dans les veines?
--Ce bon vicomte, fit observer Frémiaux,--est fort pour les questions
indiscrètes.
Un peu de sang était revenu aux joues de M. de Mersanz.
Il dit tout haut:
--M. de Grévy, je ne vous ai pas entendu.
D'un bond, le vicomte fut auprès de lui. On vit leurs visages à deux
pouces l'un de l'autre, tandis que Grévy disait en contenant sa voix:
--Achille, vous êtes la plus imbécile de toutes les dupes, si vous
n'êtes pas le plus lâche de tous les coquins!
M. de Mersanz respira avec force. Sa figure s'éclaira tout d'un temps.
On eût dit qu'il éprouvait une volupté véritable à se montrer homme, au
moins par ce côté du courage brutal.
--Je suis chez moi, monsieur le vicomte, répliqua-t-il; cela m'empêche
de vous châtier manuellement. Nous nous reverrons demain.
La vicomtesse abordait madame la marquise de Sainte-Croix au moment où
Maxence entrait dans l'intérieur du cercle.
Maxence avait les yeux brûlants.
Vous eussiez dit une fiévreuse, échappée de son lit.
Personne ne fit attention à elle parce que, au même instant, le vieux
Roger parut, chancelant et si défait, qu'on eût peine à le reconnaître.
La vue de son vieil uniforme et de ses épaulettes rougies commença par
faire naître quelques rires, malgré la gravité du moment.
Mais le rire se glaça bien vite quand on vit le vieillard, tête nue et
les regards effarés, tendre ses mains tremblantes vers le comte Achille.
Nul ne s'attendait à cela. Le père Roger, c'était la partie comique de
ce drame,--et voilà que ce pauvre plastron serrait le cœur frivole
de cette foule, rien qu'en montrant ses cheveux gris.
--Madame la marquise, dit la vicomtesse,--celle-ci sera plus difficile
à tuer que l'autre!
La marquise avait froncé le sourcil à la vue de Roger. Elle répondit:
--Madame la vicomtesse, je ne cherche point la bataille. Suis-je cause,
moi, si tous ceux qui m'ont attaquée sont morts?... Regardez derrière
vous: vos alliés vous manquent. Madame du Tresnoy est partie...
La vicomtesse eut un sourire et regarda Maxence.
--J'ai d'autres alliés, dit-elle.
La marquise baissa les yeux pour cacher l'éclair qui s'allumait dans sa
prunelle.
Maxence ne voyait rien de tout cela. Elle était comme fascinée par ce
qui se passait entre Béatrice, Césarine et Achille.
Au moment de l'arrivée du vieux Roger, Béatrice, qui avait attendu
vainement un mot de son mari, s'appuyait, faible et triste, au bras de
Vital et disait à Césarine:
--Restez, ma fille, et que Dieu vous pardonne... C'est moi qui sortirai
de cette maison.
Au milieu de l'émotion générale, un cri de détresse retentit, poussé
par le vieux Roger, qui se précipita au-devant de sa fille.
--Reste! reste! balbutia-t-il; reste, ma pauvre enfant chérie!
Évidemment, il ne savait rien de ce qui s'était passé. Il en était
toujours à sa conversation avec la vicomtesse. Il croyait que tout ce
trouble venait de la fredaine du matin, en compagnie des deux invalides
et de Barbedor.
La plupart de ceux qui étaient là comprenaient le secret de cette
situation. Dans son erreur et dans son repentir d'enfant, le vieux
soldat était si profondément touchant, que bien des paupières eurent
des larmes.
J'entends de ces paupières où les larmes ne viennent point facilement.
--Il n'y a pas d'offense, reprit-il en se tournant vers le comte
Achille; si je gêne votre ménage, je vais retourner dans mon trou, et
je jure, foi de vieux de la vieille, que vous ne me reverrez plus!...
J'ai fauté, il n'y a pas de doute, puisque ça a causé tant de dégât;
mais je n'y voyais pas plus loin que le bout de mon nez, mon gendre,
c'est-à-dire monsieur le comte... Bien des pardons!... Je m'étais mis
comme ça dans l'esprit que j'étais chez moi un petit peu, puisque
j'étais chez ma fille... c'est le défaut d'habitude des manières de
l'éducation... Ah! dame! je n'ai pas été beaucoup à l'école... Il y a
donc que vous avez honte de moi, et surtout la petite demoiselle... Ça
se conçoit... le temps n'est plus au militaire... c'est pourquoi je
file pas accéléré en disant le bonsoir à la compagnie... c'est fini...
Reste avec ton mari, ma fille... ni vu ni connu le vieux Roger!
Il salua militairement et fit ce qu'il put pour retenir une larme qui
tomba sur le ruban de sa croix d'honneur.
Personne ne raillait plus, pas même Frémiaux.
Béatrice, qui jusqu'alors avait caché de son mieux sa détresse, se
couvrit le visage de ses deux mains. Césarine eut pitié. Qui n'a
vu parfois d'excellents cœurs aller incroyablement loin dans la
mauvaise voie. Césarine avait bon cœur. La colère qui l'aveuglait
devait avoir sa réaction, tôt ou tard. Peut-être le moment était-il
venu; car, dans ces cerveaux de seize ans, les évolutions se font vite.
Mais Césarine, ayant jeté sur sa belle-mère un regard déjà sournois et
presque repentant, s'aperçut que Vital, ému autant qu'elle-même, la
soutenait dans ses bras.
Son regard rencontra celui de Vital qui se détourna d'elle avec une
sorte d'horreur. Il n'en fallut pas davantage à la fougueuse enfant.
Son orgueil se détendit comme un ressort. La voix qui plaidait en elle
pour la miséricorde, se tut. Elle s'écria en s'adressant non plus à
Béatrice, mais bien au pauvre vieux soldat lui-même:
--On vous a trompé. Votre fille n'est pas la femme de mon père!
Achille courba la tête comme si ce fardeau eût pesé trop lourdement sur
son front. Mais il ne protesta point.
Le vicomte s'éloigna de lui.
Un silence morne avait suivi les dernières paroles de mademoiselle de
Mersanz. Béatrice découvrit son beau visage, baigné de larmes. Elle se
redressa, les yeux baissés, ses bras croisés sur sa poitrine.
--Sur mon honneur! dit Montmorin à demi-voix, je ne l'ai jamais vue si
magnifique!
Des voix s'élevèrent dans la foule:
--M. Roger se trouve mal!
--C'est bien capable de le tuer!
Le vieillard, en effet, semblait perdre le souffle. Sa respiration
s'embarrassait dans sa gorge et ses jambes mollissaient sous le poids
de son corps.
Césarine, épouvantée du mal qu'elle venait de faire, s'élança pour le
soutenir. Vital la prévint et lui dit avec une angoisse profonde:
--Je ne vous connaissais pas, mademoiselle!
Maxence, en même temps, lui saisissait le bras par derrière, et, le
serrant jusqu'à lui faire pousser un cri de douleur:
--Vous vous repentirez de ce mot-là toute votre vie! murmura-t-elle.
Césarine se laissa choir sur un siége, auprès de son père, immobile
comme une statue.
La marquise, passant sa main dans les cheveux de Maxence, dit:
--Bien, ma fille.
Et Philomène, qui se glissait derrière Mélite, eut le front d'ajouter:
--Nous sommes fières d'avoir formé un pareil cœur!
Le public, cependant, ne comprenait plus au profit de qui se jouait
cette tragédie, puisque Maxence et madame de Sainte-Croix semblaient
déserter leurs rôles? On n'eut pas le temps de chercher le mot de cette
énigme. M. le vicomte de Grévy, donnant le bras à Béatrice, se dirigea
vers la porte de sortie. Les rangs s'ouvrirent avec respect pour lui
donner passage. Derrière, suivait Vital avec le vieux Roger, qu'il
portait presque dans ses bras.
Les trois quarts des gens qui restaient dans le salon firent cortége.
Le comte Achille ne bougea pas, quoique Césarine eût dit:
--Mon père, si cette femme n'était pas coupable, je sens que je
mourrais!
Sur le seuil du second salon, Béatrice se retourna. Son regard tomba
d'abord sur le vieux Roger, qui se laissait mener comme un enfant et
qui vraisemblablement n'avait plus la conscience de sa détresse; puis
elle releva les yeux jusqu'au groupe formé par Achille et Césarine.
--Ma fille, prononça-t-elle doucement, je vous pardonne.
Puis on passa le seuil. Il n'y avait plus de comtesse de Mersanz.
Le salon sembla vide. Il y régnait une sorte de stupeur. Personne
n'avait cru le dénoûment si proche. Personne n'avait soupçonné qu'il
pût être ainsi fait. L'événement semblait impossible, surtout dans le
milieu où l'on était. Ces catastrophes arrivent de nos jours encore,
mais autrement. On lave, pour employer l'expression vulgaire, son linge
en famille; on ne choisit pas l'instant où la maison emplie déborde,
pour mettre à nu ses plaies.
Toute cette scène avait une couleur invraisemblable. La fille s'était
faite odieuse à plaisir, et la lâcheté du père avait dépassé les
bornes.--On avait vu, mais on doutait encore.
Chacun avait un poids sur le cœur, chacun se sentait mal à l'aise et
désirait en secret que la baguette d'une bonne fée l'éveillât, loin de
ce lieu maudit.
Tout à coup, le comte Achille se leva et regarda d'un air effaré la
consternation de ses hôtes.
--Retirez-vous, dit-il durement à Césarine.
Celle-ci obéit et sortit par le cabinet de travail.
Le comte se rendit droit au groupe formé par nos vivants du buffet et
du fumoir. Bien peu parmi ces messieurs se défendirent d'un mouvement
de recul.
Ce fut, du reste, comme un signal. Le cercle des spectateurs, déjà bien
éclairci, commença à opérer sa retraite.
--Je me bats demain contre Grévy, qui m'a insulté, dit le
comte;--Montmorin, et vous, Beaumont, je vous choisis pour mes témoins.
Frémiaux prit aussitôt son chapeau; Aymar de Quelquechose détendit
bruyamment le sien, qui était un gibus à deux fins.
Beaumont et Montmorin, cependant, se regardaient.
--Ma foi, dit Montmorin, le premier,--Grévy est mon meilleur camarade...
--Moi, ajouta Beaumont, qui s'était battu la semaine passée,--mes
principes bien connus sur les duels...
Il n'acheva pas et fit demi-tour.
--Messieurs..., insista le comte.
--Impossible! répondit un petit baron.
--Désolé! fit M. de ***.
--Excusez-moi, repartit un autre.
--Ma foi de Dieu! s'écria M. de Kerguern, digne gentilhomme du
Finistère,--on m'avait bien dit qu'on voyait de drôles de choses
dans ce Paris... A parler franc, vous m'avez échauffé les oreilles:
j'aimerais mieux vous les couper que de vous servir de témoin.
Ces choses ont bien plus de saveur et de grâce quand elles sont
soutenues par l'accent de Brest ou de Quimper.
Achille allait répliquer, lorsqu'une voix grave s'éleva du centre du
salon.
--Mon neveu, disait-elle, me voici, je vous servirai de témoin.
C'était un vieillard à cheveux blancs, portant haut sa tête vénérable.
Avait-il assisté à la scène d'expulsion? Était-il entré pendant que les
autres sortaient? Personne n'aurait pu le dire.
Il se tenait debout au premier rang de ceux qui restaient, entre
la vicomtesse de Grévy et la marquise de Sainte-Croix, qui étaient
demeurées jusqu'au bout en face l'une de l'autre.
La marquise ne put retenir un regard de triomphe. La vicomtesse resta
calme et froide.
--Le maréchal! disait-on cependant de toutes parts.
Montmorin, Beaumont et les autres passèrent devant lui et le saluèrent
avec respect, mais sans prononcer une parole. Ces gens ne faisaient pas
retraite, ils s'esquivaient.
Achille regarda le maréchal duc de *** avec une joie mêlée de défiance.
Le visage de l'illustre soldat était, comme d'habitude, impassible.
Achille s'avança et lui tendit la main en balbutiant des paroles de
remercîment.
Le maréchal la prit et la serra.
--Savez-vous ce dont il s'agit, monsieur le duc? demanda la vicomtesse
de Grévy.
Le maréchal, sans quitter la main de son neveu, salua la
marquise,--puis la vicomtesse.
--Je sais, répondit-il avec un sourire dont il eût été difficile
d'analyser l'expression, que M. de Mersanz, mon neveu, va régulariser
sa position... Il ne fait en cela que son devoir.
--Je voudrais..., commença madame de Grévy.
La marquise l'interrompit sans affectation et comme par mégarde.
--Maréchal, dit-elle,--en qualité de vieille amie, je réclame votre
bras pour gagner ma voiture.
Elle ajouta tout bas:
--Je vous conterai tout... il faut laisser M. de Mersanz... il y avait
une cabale pour cette femme.
Le duc de *** lui offrit aussitôt son bras et fit de la main un signe à
son neveu.
--Maréchal, dit à son tour madame de Grévy,--il m'a fallu un grave
motif pour rester dans cette maison jusqu'à ce moment. C'est, en effet,
contre M. de Grévy, mon mari, que M. de Mersanz doit se battre...
Le vieux soldat s'inclina de cet air qui veut dire: «Abrégez.»
--Maréchal, poursuivit la vicomtesse,--vous avez de plus vieilles amies
que madame la marquise de Sainte-Croix.
--Ce n'est pas vous, du moins, belle dame..., commença le duc de ***.
La vicomtesse l'interrompit d'un ton à la fois respectueux et ferme:
--Maréchal, reprit-elle pour la troisième fois, tandis que la marquise
éventait son dédaigneux sourire, pendue déjà au bras de M. le duc, je
réclame, moi aussi, votre bras pour me conduire à ma voiture... c'est
pour cela que je suis restée... J'appuie ma demande sur ceci... Le
reconnaissez-vous?
D'un geste rapide, elle avait tiré de son sein un mouchoir de batiste
dont le tissu léger avait comme des taches de rouille... Elle le
déplia. Le mouchoir enveloppait un objet qu'elle mit sous les yeux du
vieux duc.
Celui-ci tressaillit et porta ses deux mains à son front comme si un
éblouissement l'eût saisi. La marquise se pencha avidement pour voir.
Dans le pli du mouchoir il y avait une agrafe de diamants.
Le maréchal n'en détachait point ses regards; il semblait fasciné par
cette vue.
Au bout d'une minute, pendant laquelle il avait essayé en vain de
surmonter son émotion, il tendit brusquement la main à madame de Grévy
en disant à madame de Sainte-Croix:
--Madame la marquise, je vous supplie de m'excuser... Je suis bien
vieux, et l'on me rappelle une bien vieille promesse... mais, à
soixante et dix ans que j'ai, je ne manquerai pas à mon serment pour la
première fois de ma vie.
Il se tourna vers la vicomtesse et ajouta:
--Madame, je vous appartiens.
Ils étaient les derniers. Ils sortirent.
Achille et madame de Sainte-Croix restèrent stupéfaits en face l'un de
l'autre.
--Y a-t-il donc encore des talismans? gronda madame de Sainte-Croix,
qui se laissa choir dans un fauteuil.
--Où est Maxence? demanda Achille.
--Elle a suivi Césarine...
--Par pitié!... murmura le comte; madame, j'ai souffert cette nuit en
une heure les tourments de toute une existence... Il faut que votre
fille soit à moi demain ou jamais!
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE.
LA GUERRE SAINTE.
I
--Lettre de la vicomtesse.--
«Ma bonne petite Aglaé, tu as été six mois sans recevoir de mes
nouvelles, et voilà que, depuis quinze jours, je t'accable de ma prose.
Tu ne t'en plains pas, j'en suis bien certaine, parce que tu as pour
moi l'affection d'une sœur et que tu es l'indulgence même. Mais tu
t'étonnes, j'en suis très-sûre aussi, et tu te creuses l'esprit pour
savoir la cause de ce subit accès de bavardage.
»C'est que j'étais morte et qu'un bienheureux hasard m'a tout à coup
ressuscitée; c'est que je m'endormais au fond de ma ruine et que le
gros lot de la loterie humaine m'a réveillée en tombant sur moi à
l'improviste. J'aime, je suis aimée; j'ai plus que le bonheur, chère
petite cousine, j'ai l'espoir.
»Ne crains rien, cependant. C'est mon mari que j'aime et qui m'aime.
»Ris-tu, Aglaé? Je pense que tu ris. «Après dix ans de ménage!» mon
oreille, qui tinte, a entendu cela. L'as-tu dit?