DIXIÈME LEÇON.

Kant (suite). _Critique de la raison pratique_. Caractère absolu de

l'obligation morale. De ce caractère absolu de l'obligation, on peut

inférer l'essence du monde objectif, que nous ne saurions connaître

théoriquement. Kant établit ainsi, en dehors de la science et sur la

base de la foi, la liberté humaine, l'existence de Dieu et la vie à

venir. Mais cette foi n'est après tout qu'une forme de la science; ainsi

la Critique de la raison pratique contredit le subjectivisme absolu de

la Raison pure, ce qui devient manifeste dans la théorie de Kant sur le

mal. La Critique de la raison pratique fait de la conscience morale le

principe d'une méthode de découverte qui reconnaît la libre volonté

comme le principe et le fond de l'être.--_Critique du jugement_. Elle

constate la présence d'un principe intelligent dans la nature.

L'hypothèse d'une force inconsciente qui réaliserait l'idéal de la

raison, tend à concilier les deux premières Critiques au delà des

limites du criticisme. Elle contient le germe du panthéisme

subséquent.--Résumé.

Messieurs,

Nous savons, avec une certitude supérieure à celle de la science, qu'il

existe un devoir, mais nous ne savons pas aussi bien en quoi ce devoir

consiste. Le contenu de la loi morale n'est pas clairement donné dans la

conscience immédiate. Il faut développer scientifiquement cette loi en

partant de ce que nous en connaissons d'abord, c'est-à-dire en partant

du fait simple que notre volonté se sent obligée. Quel est donc le

devoir compris dans l'idée même d'une obligation imposée à la volonté?

Messieurs, c'est le devoir d'être volonté, le devoir pour la volonté

d'être égale à elle-même, le devoir d'être absolue, puisque l'obligation

générale est absolue. La loi morale exige que notre volonté prenne un

caractère absolu; elle nous ordonne de vouloir ce que nous voulons pour

tous les hommes et dans toutes les circonstances, de n'avoir d'autres

volontés particulières que celles que nous élevons en même temps à la

hauteur de règles universelles. En un mot, pour qu'une action soit

morale, il faut que le principe qui l'a dictée soit susceptible d'être

universellement suivi. Cette idée résume la philosophie pratique de

Kant. Ainsi dans tout vouloir contraire à la règle, la pensée démêle une

contradiction. Ce que nous voulons pour nous, nous ne le voulons pas en

général. Les milieux où nous vivons, le temps et l'espace, rendent cette

contradiction possible. Nous voulons ici, à cet instant, ce que nous ne

voulons pas partout et toujours, et c'est ainsi que nous devenons

coupables. La volonté ne pourrait donc pas dévier de sa route,

l'infraction au devoir ne se concevrait pas, dès lors le devoir

lui-même, ou l'_impératif_ (l'impératif catégorique), ne se concevrait

pas non plus, si le temps et l'espace n'étaient point. Le temps et

l'espace sont subjectifs, par conséquent le devoir lui-même appartient

au monde subjectif; mais l'empire absolu qu'il réclame avec autorité

nous prouve que le monde objectif se révèle en lui. Il n'y a rien

d'absolument bon qu'une bonne volonté, disons-nous; mais le bon c'est le

vrai, et l'axiome que je rappelle nous ouvre un jour inattendu sur la

vérité. La volonté est notre essence objective; la volonté bonne est

celle qui, dans le milieu phénoménal, suit encore les lois

intemporelles, inconditionnelles du monde objectif. Il est donc clair

que rien du monde objectif ne nous est connu d'une manière intuitive, et

comme nous n'obtenons des idées que par la transformation des intuitions

sous l'influence des catégories, nous n'avons pas d'idée du monde

objectif. Il le faut donc confesser, nous n'avons proprement pas d'idée

de la liberté; la liberté choque les lois de notre intelligence; nous

sommes obligés d'inférer la liberté du devoir. Il faut pratiquement

croire à la vérité pour pouvoir accomplir son devoir. Ainsi la liberté

n'est pas un objet de la science, mais un article de foi. Il en est de

même de toutes les vérités qui appartiennent à cette sphère lumineuse et

voilée, particulièrement de l'existence de Dieu.

L'existence de Dieu est l'objet d'une foi pratique dont voici le

fondement: La loi du devoir ne nous impose pas la recherche du bonheur,

mais il nous est impossible de ne pas désirer le bonheur. La raison

pratique (pénétrée du sentiment de l'obligation morale et s'appliquant à

régler la pratique de la vie) juge donc irrésistiblement que la vertu

mérite le bonheur; nous devons, chacun dans notre sphère, travailler à

ce que la vertu obtienne sa récompense. Pour qu'un tel effort soit

possible, il ne faut pas en considérer le but comme illusoire; nous

devons croire à la réalité de l'ordre que nous nous efforçons d'établir.

Mais un Dieu, un Dieu tout sage, tout puissant et tout bon, peut seul en

assurer le règne; par conséquent nous devons croire à l'existence de

Dieu. Nous devons y croire, parce qu'en douter serait renoncer à

l'espérance qui nous donne la force de pratiquer le devoir, et presque

renoncer au devoir lui-même, quoique la sainteté des obligations que le

devoir nous impose soit absolument indépendante de cette espérance. Nous

devons croire à Dieu, mais nous ne savons rien de Dieu, nous ne pouvons

obtenir aucune preuve scientifique de son existence. Toutes les preuves

qu'on a tenté d'en donner sont fallacieuses, et la conviction morale que

nous mettons à leur place n'est point une preuve au point de vue de la

science, pas même un commencement de probabilité, puisque son point de

départ est étranger à la science, dont il contredit les données. Kant

insiste sur ce point avec beaucoup de force. Son premier ouvrage avait

eu pour but de prouver métaphysiquement l'existence de Dieu;

l'impossibilité d'atteindre cette preuve forme pour ainsi dire son

testament philosophique.

Système bizarre, ou plutôt, Messieurs, expression profonde du

déchirement de la conscience humaine! Le kantisme est formé de deux

parties: une science qui n'est pas vraie, une vérité qui n'est pas sue.

La pensée ne pouvait rester dans cet état, les deux moitiés violemment

séparées devaient incessamment faire effort pour se réunir; c'est un

attrait puissant et légitime que l'attrait de la vérité pour la science.

Du reste, Messieurs, à ne considérer la chose qu'au point de vue de la

dialectique ou de la conséquence formelle, la situation prise par la

Critique était insoutenable. On a dit que, dans sa philosophie morale,

Kant s'est montré infidèle à ses principes; un écrivain moderne veut y

voir une concession de l'auteur du criticisme aux croyances historiques

du genre humain. Cette opinion, qu'il exprime avec une spirituelle

impertinence, n'est en réalité qu'une méprise assez lourde, et si lourde

même que nous serions tenté d'en suspecter la sincérité. Un tel soupçon

serait plus pardonnable que celui de l'auteur des _Reisebilder_ contre

la bonne foi de l'honnête Kant.

La Critique de la raison pratique est si peu contraire aux tendances de

la Critique de la raison pure, que le gros livre de la _Raison pure_ a

pour but unique de fonder la _Raison pratique_. Ainsi que son

contemporain Jacobi, Kant a cru voir que la pente naturelle de la pensée

métaphysique conduit irrésistiblement au fatalisme, c'est-à-dire à la

négation de la morale; c'est pour cela qu'il a, comme Jacobi, déclaré la

guerre à la métaphysique; mais il ne s'en est pas tenu aux éloquentes

protestations de son émule; il a fait bonne et rude guerre, et renversé

son ennemi. En proclamant la subjectivité de toutes nos connaissances,

il voulait laisser le chemin libre à la liberté. Son intention est

évidente.

Cependant, Messieurs, il reste vrai qu'au fond la théorie morale de Kant

tout entière, et non pas seulement les postulats qu'il y rattache: Dieu,

l'ordre moral et l'immortalité, ne s'accorde pas avec le subjectivisme

qu'il professe dans la théorie. Le monde que nous voyons et que nous

comprenons est aussi le monde où nous agissons, le monde où nous nous

proposons d'agir. Si l'objet de la pensée est purement phénoménal, il ne

peut être question de bien et de mal dans les décisions relatives à un

tel objet. Cette contradiction se manifeste d'une manière

particulièrement saillante dans la théorie de Kant sur le mal moral.

Kant est personnellement trop sérieux, le coeur est chez lui trop

profond, si nous pouvons nous exprimer ainsi, pour qu'il se contente de

résoudre le mal moral dans une simple imperfection métaphysique. Ce

point de vue blesse la conscience, qu'il veut satisfaire avant tout. Le

principe du mal moral ne peut résider, à ses yeux, que dans une décision

de la liberté intelligible, intemporelle, objective. Mais en quoi

consiste cette décision de la liberté intelligible qui fait, aux yeux de

Kant, l'essence du mal moral? Avec les éléments dont il dispose il ne

peut l'expliquer qu'en disant que la liberté intelligible subordonne son

_intérêt_, c'est-à-dire sa loi propre, à l'intérêt sensible, déterminé

par les phénomènes du monde sensible; et telle est en effet la solution

qu'il propose. Est-il une manière plus énergique de reconnaître la

réalité du monde des sens? Comment ce qui n'est pas pourrait-il exercer

une influence déterminante sur ce qui est? Je ne parle pas de

l'inconséquence non moins flagrante qu'il y a de la part de Kant à

déterminer scientifiquement, dans un intérêt spéculatif et non dans un

intérêt pratique, les caractères particuliers d'une décision de la

liberté intelligible, dont la connaissance théorique nous est interdite

absolument et sans restriction.

Vous le voyez ici clairement, Messieurs, la séparation radicale entre le

monde subjectif et le monde objectif, que le kantisme s'est efforcé

d'établir avec tant de soin, n'est pas respectée par Kant lui-même. Les

barrières posées entre la science et la foi s'écroulent pareillement

dans la pensée même de leur auteur. Kant a beau dire, cette foi toute

rationelle et très-certaine n'est qu'une forme de la science; c'est une

science produite par d'autres facultés, par une autre méthode, par une

méthode et par des facultés supérieures, selon Kant, à la méthode et aux

facultés purement spéculatives, telles du moins qu'il les comprend. La

science et la foi de Kant sont deux espèces d'un même genre, deux modes

de la connaissance. L'une et l'autre ont pour objet la vérité, la foi

surtout. Mais toutes les méthodes, tous les procédés qui conduisent à la

vérité appartiennent de droit à la science. La Critique de la raison

pratique n'est donc autre chose qu'une tentative de régression

philosophique prenant son point d'appui dans une sphère jusqu'ici

négligée, dans la conscience morale de l'humanité, et aboutissant, par

l'analyse des conditions requises pour s'expliquer le fait de la

conscience, aux doctrines de l'immortalité de l'âme, d'un Dieu personnel

et d'un ordre moral de l'univers. Il y a là une affinité avec le

mysticisme d'autant plus remarquable, que le mysticisme est l'objet d'un

grand déchaînement de la part des kantiens. Jusqu'ici l'on avait fondé

la morale sur la religion, c'est-à-dire, puisqu'il ne s'agit ici que de

la science humaine, sur la métaphysique, et sur une métaphysique à

l'établissement de laquelle la morale était demeurée étrangère. Kant, le

premier (le premier du moins dans la philosophie moderne, puis qu'au

moyen âge il eut des précurseurs), conçut l'idée de faire reposer la

religion sur la morale. Aux preuves de l'existence de Dieu proposées

avant lui, preuves dont il montra bien les côtés faibles et qu'il juge

peut-être même avec trop de sévérité, il substitua une preuve morale

fondée sur la nécessité de la pensée morale. Il reconnaît donc une

activité morale dans le premier principe de toutes choses, non par une

affirmation seulement, ce qui n'est et n'était point rare, mais par la

force même de toute sa méthode. Le Dieu moral est une idée qui se

détache de tout le reste; elle est, au dire du kantisme, étrangère à la

science; mais elle est là. Elle est là, Messieurs, et c'est elle qui

fait le trait distinctif du spiritualisme de Kant et le progrès de sa

pensée sur la pensée de Leibnitz. C'est là aussi ce qui empêche Kant de

s'abandonner à la pente de l'idéalisme. Kant ne peut chercher le trait

essentiel de l'être ni dans la perception ni dans la pensée, parce qu'il

a reconnu l'importance fondamentale de la volonté. Il ne peut pas non

plus considérer le Monde comme un pur phénomène sans cause substantielle

hors de nous, quoique sa théorie de la connaissance l'y conduise, parce

qu'il est profondément convaincu de la réalité de nos actions.

Que l'élément moral, lors de sa première apparition, se soit trouvé en

opposition avec tout le reste de la science, nous n'en serons point

surpris, puisque cet élément surgissait dans la pensée en face d'une

science développée qui jusqu'ici n'en avait tenu aucun compte. Il n'est

pas étonnant non plus que le penseur chez lequel l'élément moral a pour

ainsi dire fait éruption, se soit efforcé de lui faire une place à part.

Mais, nous venons de le voir, c'est l'intérêt de l'élément moral qui

impose des limites au subjectivisme de Kant; ainsi toute sa pensée en

subit déjà l'influence, quoiqu'il y ait encore loin de là jusqu'à une

complète assimilation. Kant a mis la morale à la base même de l'édifice

scientifique; c'est le résultat le plus durable de sa philosophie. Après

lui il n'est plus permis d'élever une métaphysique sans consulter les

besoins de la pensée morale. Ceux qui l'ont tenté sont dépassés et jugés

par le kantisme.

Nous avons indiqué les principales idées par lesquelles Kant a fait

avancer la métaphysique. Pour terminer cette revue, il me reste à

rappeler les conclusions de son troisième ouvrage fondamental, _la

Critique du Jugement_. Le mot Jugement désigne ici une faculté de

l'esprit particulière et soumise à des lois particulières. Ce n'est donc

pas la faculté de porter des jugements logiques quelconques, car

celle-ci se confondrait avec la pensée en général. Le jugement dont Kant

fait la critique est la faculté par laquelle nous apprécions les

phénomènes dans ce qu'ils ont d'accidentel. La Critique du jugement

recherche si le contingent et le divers ne sont pas soumis à leurs lois

propres, indépendamment de ces lois constitutives de l'intelligence, et

par conséquent absolument nécessaires, dont traite la Critique de la

raison pure.

Si nous pénétrons jusqu'au fond, le jugement et la raison pure sont bien

régis par le même principe absolu, dernier _a priori_, condition de

toute intelligence,--savoir le principe déjà énoncé que, soumis aux

mêmes règles, la pensée et l'objet de la pensée forment un seul tout.

Mais les conditions selon lesquelles s'applique le principe ne sont pas

les mêmes dans la sphère du contingent ou de ce qui nous semble tel, et

dans celle de la pure nécessité logique. Peut-être la loi suprême de la

raison se révèle-t-elle à nous d'une manière plus intime, plus

frappante, lorsque nous considérons le côté variable et contingent des

choses.

Si ce principe, où nous ne voulons voir pour le moment qu'une hypothèse

à contrôler, est réellement la vérité; si le Monde et l'intelligence

forment les deux moitiés d'un même tout, ou plutôt, pour parler la

langue du criticisme, si nous ne pouvons concevoir le Monde que comme

régi par les mêmes lois que l'esprit et par conséquent homogène à

l'esprit; cette affinité de nature se manifestera partout. Nous la

constaterons non-seulement dans ce qu'il y a d'intelligible dans le

Monde, c'est-à-dire dans les lois universelles qui correspondent aux

catégories de l'entendement, mais encore dans ce qu'il y a

d'inintelligible en lui, dans ce qui paraît accidentel, fortuit, dans ce

que nous ne pouvons que constater et non comprendre.

Là même où nous ne comprenons pas, là où il n'y a, semble-t-il, rien à

comprendre, là surtout, peut-être, nous reconnaîtrons l'intime rapport

du monde phénoménal et de notre intelligence.

La preuve que cette supposition n'est point chimérique se trouve d'abord

dans tout cet ordre de phénomènes ou de jugements que nous appelons le

Beau. Nous ne savons pas en quoi le Beau consiste; nous ne comprenons

pas quelle propriété des objets nous oblige à les trouver beaux. Le

jugement par lequel nous prononçons sur la beauté d'un objet n'exprime

donc rien sur ce qu'est l'objet lui-même, mais il exprime seulement une

relation de l'objet avec nous, avec notre esprit, avec nos facultés.

Avec quelles facultés? Il ne reste plus que ce point à déterminer,

puisque nous avons renoncé à chercher ce qu'est le Beau pour l'objet

lui-même. En y réfléchissant mûrement nous sommes conduits à reconnaître

que les jugements par lesquels nous prononçons que certaines choses sont

belles et la satisfaction désintéressée qui accompagne ces jugements, ne

peuvent se fonder que sur quelques affinités entre leur objet et nos

facultés intellectuelles. En effet, les jugements que nous portons sur

le Beau prétendent à une valeur universelle. Lorsque nous disons qu'une

chose est belle, nous entendons que tous la trouvent belle, et nous

prononçons, par l'énoncé même de notre jugement, que les personnes d'un

goût différent n'ont pas bon goût; c'est ainsi que nous sentons,

quoiqu'il nous soit impossible de prouver notre dire. Mais

l'universalité de portée à laquelle les jugements esthétiques aspirent

toujours, et qui par conséquent tient à leur nature essentielle, ne peut

se fonder que sur l'intelligence, car c'est l'intelligence qui est chez

les hommes l'élément de l'identité. Puisque la vérité est la même

partout, puisque nous discutons pour tâcher de nous convaincre

réciproquement et que nous y réussissons quelquefois, les facultés par

lesquelles on reconnaît la vérité doivent être les mêmes chez tous. Le

même objet devra donc exercer une influence analogue sur l'intelligence

de tous et réveiller par là chez tous un sentiment pareil. On explique

donc cette circonstance caractéristique de la nécessité qui nous pousse

à imposer notre opinion aux autres en matière de goût, en disant que,

par l'effet de propriétés dont nous ne savons pas la nature, l'objet

beau exerce une influence favorable sur le jeu de nos facultés

intellectuelles et produit ainsi le plaisir particulier dont sa présence

est accompagnée. Si, poussant la curiosité jusqu'au bout, nous demandons

d'où peut venir cette propriété mystérieuse d'exciter harmoniquement

les forces de la pensée, il sera bien difficile de ne pas l'attribuer à

l'action d'un principe analogue à la pensée, principe dont nous

constaterions ainsi la présence dans les objets naturels[41].

[Note 41: Ce principe réside-t-il dans la chose en soi ou dans

l'objet phénoménal? Évidemment dans l'objet phénoménal, puisque c'est à

celui-ci que nous attribuons la beauté. Il n'est point surprenant, selon

l'hypothèse générale du criticisme, que nous trouvions quelque affinité

avec notre esprit dans les produits de cet esprit lui-même. La Critique

du jugement esthétique semblerait donc n'être qu'une confirmation de

l'Esthétique transcendantale et de toute la Critique de la raison pure.

Cependant la pensée de Kant va plus loin. Sans croire avoir atteint la

chose en soi, elle se dirige de ce côté. Toute la Critique du jugement

suppose en quelque sorte l'objectivité du monde extérieur. Pour bien

l'entendre, il faut distinguer l'activité spontanée de l'esprit qui crée

les choses, de son activité réfléchie qui les aperçoit et les étudie

(Fichte), distinction qui, par une pente toute naturelle, nous conduit à

reconnaître deux _moi_ (Schelling), vu la difficulté de soutenir

sérieusement l'opinion que le moi qui produit les choses soit l'individu

particulier. Ainsi Kant a marqué lui-même le passage qui conduit de

l'idéalisme subjectif à l'idéalisme absolu. Toute la philosophie

spéculative des Allemands est préformée dans Kant, mais on y trouve

aussi le germe d'une philosophie différente et meilleure.]

Mais la pensée, Messieurs, n'est pas l'élément le plus profond de notre

nature. S'il est des objets qui excitent des sentiments agréables en

nous par leur harmonie secrète avec notre intelligence, d'autres

tableaux réveillent un sentiment analogue par leur contraste avec nos

facultés morales, par le mouvement qu'ils impriment à la volonté. En

parlant de tels objets nous ne disons plus qu'ils sont beaux, mais

qu'ils sont sublimes. Il y a de l'intelligence dans les choses belles,

il n'y en a pas dans les choses sublimes. Un cygne, un palmier sont

beaux; un pic de montagne, un orage, l'Océan sont sublimes. D'où vient

le sublime? Il peut venir de deux sources: ou de l'incapacité de

l'imagination à saisir la totalité d'un objet très-grand, ou de

l'insuffisance de nos forces pour lutter contre les puissances de la

nature, comme celles de l'incendie, de l'ouragan, de la cataracte. Dans

l'un et l'autre cas cette faiblesse nous ramène au sentiment de notre

force véritable.

L'impuissance de l'imagination à embrasser la grandeur extérieure

suggère la pensée de l'infini véritable que conçoit la seule raison.

Notre impuissance physique à lutter contre la force physique réveille en

nous le sentiment de la force morale, le sentiment de la liberté[42]. Le

sublime jaillit des contrastes qui ébranlent en nous les puissances

supérieures, la raison et la liberté. Il y a toujours dans le sentiment

du sublime quelque chose de religieux.

[Note 42: Comparez le célèbre morceau de Pascal sur les trois ordres

de grandeur.]

On voit par cette analyse du beau et du sublime, que le premier repose

sur une qualité confusément aperçue dans les choses elles-mêmes, tandis

que le sublime est tout entier en nous. C'est donc le privilège du beau

de révéler ou plutôt de faire pressentir l'intelligence dans la nature;

mais en y faisant entrevoir l'intelligence, elle laisse soupçonner

quelque chose qui ressemble à la liberté, quelque chose d'analogue à

notre nature morale. Il y a donc dans le sentiment du beau une parenté

plus ou moins éloignée avec le sentiment moral.

La Nature semble se rapprocher de nous parce qu'elle nous paraît

intelligente; nous la présumons intelligente, sans toutefois la

comprendre, par l'attrait sympathique qu'elle exerce sur notre esprit.

Mais, Messieurs, cette intelligence de la Nature se manifestera d'une

autre manière encore, plus directe, sinon plus claire, lorsque,

détournant notre attention des sentiments qu'elle excite en notre coeur,

nous l'étudierons en elle-même. Le grand fait de l'organisation nous

démontre avec une irrésistible évidence qu'il y a en elle autre chose et

mieux qu'un mécanisme aveugle, savoir une force qui poursuit des buts.

En effet, les êtres organisés ne sauraient être compris si l'on n'admet

pas que chacun d'eux est son but à lui-même. L'existence et la vie de

chaque partie sont à la fois la cause et l'effet de la vie totale. La

vie totale est donc la cause de ce qui la produit à son tour. Elle est

donc la cause idéale, la cause finale ou le but des organes et de

l'organisme. Pour étudier les êtres organisés, nous sommes obligés de

supposer que tout en eux a un but relatif à la vie totale, et de

chercher quel est ce but lorsque nous ne le connaissons pas.

La considération de ces vérités fort élémentaires nous conduit à nous

demander si les êtres dont chacun, pris en lui-même, est un but, ne se

trouvent pas dans des rapports de but à moyen les uns vis-à-vis des

autres, si peut-être même cette loi de finalité ne s'étendrait pas au

delà du monde organique où nous la voyons si manifestement appliquée.

L'expérience confirme cette conjecture, en partie du moins. Dans la

Nature, les individus servent évidemment de moyens à l'espèce, qui est

le but, puisque les individus sont organisés de manière à reproduire

l'espèce. Les espèces sont pareillement ordonnées les unes vis-à-vis des

autres dans un rapport de but à moyen. Ainsi le végétal est un moyen

pour l'animal qui le broute. Une fois entrée dans cette voie, la pensée

s'élève bientôt à l'idée que toutes choses sont enchaînées par le

rapport de but à moyen, comme elles le sont incontestablement, à ses

yeux, par le rapport de cause à effet. Il faudrait donc admettre que la

Nature entière conspire vers une commune fin. Mais le but final de la

Nature ne saurait résider en aucun être particulier de la Nature

elle-même. Chacun d'eux est son propre but à la vérité, mais il ne

saurait être le but final de tous les autres, car on peut se demander au

sujet de chacun d'eux: à quoi sert-il? quel est son but? Il faut

chercher cette fin absolue dans un être supérieur à la Nature entière,

dans un être dont il ne soit pas permis de chercher le but hors de lui,

parce que, possédant une valeur absolue, il est nécessairement son

propre but. Mais nous ne connaissons rien qui possède une valeur

absolue, sinon la moralité; nul être ne saurait être son propre but dans

le sens du but final, sinon l'être moral; par conséquent il faut

chercher le but final de la Nature dans le seul être moral que

l'expérience nous montre soutenant quelques rapports avec la Nature.

Ainsi, Messieurs, vous voyez s'abaisser bientôt les hautes murailles que

le criticisme avait élevées, non sans effort, entre la morale et la

science. Kant ne se dissimule pas les périls de sa position. Il termine

par les mots suivants le développement plein de charme et de profondeur

des idées que nous venons d'indiquer: «Les considérations qui précèdent

sont naturelles à notre esprit, mais nous nous abuserions en leur

attribuant quelque valeur scientifique, puisque la certitude que l'homme

est son propre but ne relève pas de la science, mais qu'elle appartient

à l'ordre moral et forme proprement un article de foi.»

Il y a donc un terrain commun sur la limite des deux empires. Au lever

d'un grand siècle, Kant désignait la Nature et l'Art comme les deux

routes qui mènent à la vérité.

L'expérience fournit à Kant cette grande idée de la cause finale qu'il

n'a pas découverte dans les lois nécessaires de l'intelligence. C'est

pourtant la catégorie de l'intelligence. Nous ne concevons pas

l'existence d'un but sans une intelligence qui le pose; nous devons donc

reconnaître la présence d'une intelligence dans la Nature, et comme nous

savons certainement _a priori_ que tous les phénomènes de la nature se

produisent conformément aux lois d'un mécanisme nécessaire, il faut

tenir qu'une intelligence dispose ce mécanisme nécessaire de manière à

lui faire produire tous ces effets pleins de sagesse, c'est-à-dire à

réaliser tous les buts que nous constatons. Ceci nous oblige à

considérer le Monde sous un point de vue religieux. Cependant on se

tromperait en croyant trouver dans cet ordre de faits une démonstration

solide de l'existence de Dieu: quand nous cherchons une telle preuve,

c'est un être infini que nous cherchons; or la Nature, qui est finie, ne

saurait nous fournir un motif suffisant pour conclure à l'existence d'un

être infini; sans rappeler ce que la première Critique nous apprend sur

la subjectivité de ce que nous nommons la Nature. Il n'y a donc

réellement d'autre preuve de l'existence de Dieu que la preuve morale,

et celle-là même n'est pas une preuve, quoique la certitude de la vérité

morale soit absolue, et précisément parce qu'elle est absolue, car la

croyance à l'existence de Dieu n'ajoute rien à l'autorité du

devoir.--D'ailleurs, poursuit Kant, et cette dernière idée mérite toute

notre attention, quelle est l'espérance directement associée à la

moralité? c'est l'espérance que la moralité n'est pas une chimère, c'est

la conviction que le mouvement universel tend à la réalisation d'un

ordre moral. Voilà tout! L'existence d'un Dieu personnel est une manière

de s'expliquer la réalisation d'un tel ordre, la seule manière peut-être

dont nous puissions la concevoir. Mais de ce que Dieu est la seule

manière dont notre esprit sache comprendre l'avènement final de l'ordre

moral, il ne suit nullement pour nous le droit d'affirmer que ce soit

réellement la condition indispensable de cet avènement. Nous n'avons pas

le droit de déclarer une chose impossible par cela seul que nous ne la

comprenons pas. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il soit impossible que,

par le simple effet du mécanisme naturel et sans l'intervention d'une

Providence, toutes choses convergent vers le triomphe définitif de la

vérité morale. En un mot, nous ignorons si la morale ne peut pas être la

fin de toutes choses sans que le commencement des choses soit un être

moral.

Tout ceci n'est dit qu'en passant, et vraiment je ne crois pas que cette

considération ait vivement ébranlé la foi personnelle de Kant à

l'existence de Dieu. Cependant, Messieurs, il est impossible de ne pas

voir ici une tentative pour concilier, dans les ténèbres, à la faveur de

notre ignorance, les données de la raison pure, que Kant incline à

croire athée et fataliste, avec les exigences opposées de la raison

pratique. Kant ne pouvait pas, sans trop s'écarter de la voie critique,

pousser beaucoup cette idée, qui contient le germe de plus d'un système.

Le problème que nous venons de soulever avait occupé les philosophes de

la Grèce. Avant Socrate déjà les écoles s'étaient partagées sur la

question de savoir si le meilleur est au commencement ou à la fin. Les

philosophies nées de Kant qui s'efforcèrent de franchir les

infranchissables limites posées par le criticisme, ont ce trait commun

qu'elles placent le meilleur à la fin. Elles avaient compris que la

science véritable doit imiter dans son mouvement le mouvement réel des

choses et reproduire l'enchaînement du monde dans l'enchaînement de ses

propositions, axiome du cartésianisme qui n'avait pas encore reçu

d'application complète et que l'on avait singulièrement oublié. Les

successeurs de Kant rajeunirent ce principe de la méthode avec assez

d'éclat pour qu'il ne soit plus permis d'en méconnaître l'évidence. Mais

la distinction non moins évidente assurément entre le mouvement

régressif et le mouvement progressif de la philosophie, ne se présenta

pas nettement à leur esprit. Ils voulurent donc donner à leur système

tout entier l'ordre de la réalité, ou plutôt leur idéalisme n'admit pas

que le développement de l'univers pût suivre une autre loi que leur

pensée. Ainsi, comme la pensée s'avance nécessairement des idées les

moins parfaites aux plus parfaites, on imagina que le mouvement de la

réalité doit aller de même du moins parfait au plus parfait. Dès lors,

Messieurs, si nous continuons à appeler du nom de Dieu _la perfection

existante_, il fallait dire que Dieu ne peut exister qu'à la fin, après

le Monde et par le Monde; tout au rebours de la pensée commune qui met

Dieu au commencement, avant le Monde, et qui fait exister le Monde par

lui. Ce point de vue est commun aux trois grandes philosophies

allemandes de Fichte, de Schelling et de Hegel, qui du reste diffèrent

sensiblement les unes des autres, et par leur marche et par leur

conception suprême. Ainsi dans ces philosophies le mouvement régressif

et le mouvement progressif se confondent; vous apercevez déjà ce que

coûte une telle simplification. La pensée dominante se trouve chez Kant;

c'est à Kant que l'école spéculative l'a empruntée, comme l'examen du

système de Fichte le prouve surabondamment.

La sphère de la troisième Critique est celle où les deux directions

opposées de l'esprit humain, la raison pure et la raison pratique, se

rapprochent et se touchent. Elles se réunissent dans l'idée d'un but

absolu des choses, puisque c'est en réfléchissant aux données de

l'expérience dans un intérêt tout spéculatif que nous sommes conduits

nécessairement à appliquer à la Nature l'idée de but, qui n'est pas

moins essentielle à la sphère de l'activité morale. Une fois

l'enchaînement de but à moyen bien constaté dans la Nature, nous devons

nous poser la question de savoir si la Nature entière n'a pas un seul et

même but, mais nous ne saurions lui en assigner aucun sans faire

intervenir l'idée morale. Le bien moral possédant seul une valeur

absolue et pleinement évidente, peut seul être conçu comme but

universel. Tels sont les résultats obtenus. Mais pour concilier

véritablement, par cette idée d'un but moral universel, les exigences

opposées de la raison pure et de la raison pratique, il faut que chacune

d'elles se soumette à la Critique et rabatte un peu de ses prétentions.

La raison pure veut que toute chose et tout changement aient leur raison

d'être dans une cause antécédente; elle enchaîne tout par un lien de

nécessité. Son principe serait une activité déterminée; son système le

fatalisme.

La raison pratique interrogée seule conduirait naturellement, ainsi

qu'on l'a vu, à l'idée d'un Dieu personnel. Son principe serait la

liberté divine; son système, le libre arbitre dans ce monde, la

rétribution dans un autre, par la volonté de Dieu.

Kant maintient en général l'opposition des deux sphères, et grâce à la

manière dont il a conçu le problème du criticisme, il échappe à

l'obligation de choisir absolument entre les solutions. Il dit en

substance: Dans l'appréciation des phénomènes de la Nature, il est

raisonnable de vous diriger comme un partisan de la nécessité

universelle. Dans la pratique de la vie, vous devez vous conduire comme

si vous croyiez à l'existence d'un Dieu rémunérateur. Qu'en est-il au

fond? Le philosophe refuse de se prononcer, car le _pour_ et le _contre_

se balancent. D'un côté la subjectivité du temps et de l'espace

permettent de concilier la liberté essentielle de l'être moral avec la

nécessité des phénomènes. D'ailleurs, en cas de conflit, la supériorité

appartiendrait à la raison pratique, attendu que la fin suprême de la

vie et de la pensée se trouve dans l'excellence pratique, dans la vertu.

D'autre part, l'idée de Dieu n'est pas le fondement de la vérité

pratique, elle n'en forme pas un élément indispensable; l'athée et le

dévot se sentent également obligés par la loi du devoir. Ainsi les

plateaux restent en équilibre.

Mais dans la Critique du jugement, Kant, allant au delà de ses propres

principes, cherche la conciliation positive des deux points de vue dans

l'idée d'un mécanisme qui, par le seul effet de ses lois nécessaires,

amènerait la pleine réalisation du bien moral. Quelque obscure que soit

cette idée, quelque peu d'importance que son auteur semble lui accorder,

elle reçoit un haut intérêt de la place qu'elle occupe dans le système.

C'est la seule voie ouverte à la métaphysique, si l'esprit humain veut

se replonger dans cet abîme où Kant désespérait pour son compte de

rencontrer la vérité.

Vous le voyez: les trois Critiques de Kant sont trois fragments de

régression philosophique, partant chacun d'un commencement indépendant

et que l'auteur n'a pas réunis dans une synthèse complète, quoiqu'on en

trouve le germe chez lui.

Elles contiennent la liste des vérités _a priori_ qui dirigent nos

diverses facultés dans la régression philosophique et nous montrent à

quelles conclusions on arrive sur le principe universel en partant de

ces vérités.

La Critique de la raison pure nous donne d'abord les formes subjectives

de l'intuition ou de la perception, le temps et l'espace, puis les lois

de l'entendement, subjectives aussi dans la pratique, par la nécessité

de concevoir leur application dans le temps. Voilà le côté formel et

subjectif. Quant au fond, l'analyse de la raison pure, considérée sous

le point de vue de ce qu'elle nous enseigne relativement à l'objet,

donne pour résultat le _noumenon_ ou _la chose en soi_, c'est-à-dire

l'être absolument indéterminé: L'être est; il y a au fond de nos

représentations autre chose que la représentation. La Critique de la

raison pure ne nous en dit pas davantage.

La Critique du jugement nous fournit l'idée de but, notion importante à

joindre à la table des catégories. Les catégories de l'entendement sont

les catégories de la nécessité, le but est la catégorie de la

liberté.--Quant à l'objet, la Critique du jugement nous suggère l'idée

d'une intelligence agissant dans le monde ou d'une nature intelligente.

Elle nous conduit à penser que le _noumenon_, l'être objectif, est

probablement un être spirituel. Je dis, Messieurs, qu'elle fait naître

en nous cette opinion, mais elle n'en garantit point la vérité positive,

car le monde dont l'étude nous l'inspire, le monde auquel s'applique la

faculté désignée ici sous le nom de jugement, n'est, après tout, que le

monde de nos représentations.

Enfin, la Critique de la raison pratique nous apporte l'idée du devoir,

la certitude de notre liberté et la foi à l'existence d'un ordre de

choses, quel qu'il soit, qui nous garantit la réalisation des buts dont

le devoir nous commande la poursuite. Elle nous fait comprendre que le

_vrai moi_, le moi objectif ou l'être intelligible (_noumenon_) qui est

au fond de notre activité temporelle, est une volonté pure et absolue.

Cette vue sur le monde objectif n'est que partielle, mais c'est la plus

claire, la plus élevée et la plus certaine que nous puissions obtenir.

La Critique de la raison pure se résume dans une idée négative. Elle

établit la subjectivité ou, ce qui revient au même, l'insuffisance des

catégories de l'entendement telles que nous les appliquons aux choses

étendues et temporelles: Autres sont les lois de la pensée dans le

domaine du fini, autres lorsqu'il s'agit de l'infini et de l'absolu que

poursuit la philosophie. De tout l'appareil de la Critique, voilà

proprement ce qui est resté dans les esprits pour lesquels la Critique

de Kant n'est pas chose non avenue.

Le livre de la Raison pratique attire surtout l'attention par son

résultat positif: l'autonomie de l'idée morale, l'élévation, presque

involontaire, de la certitude morale au rang d'un critère de la vérité

métaphysique; d'où résulte pour les penseurs à venir, moins résignés que

leur maître à ne plus chercher ce que l'humanité voudrait savoir, la

nécessité d'organiser le travail de la pensée de telle façon que les

résultats répondent aux besoins de la conscience morale. Tels sont,

Messieurs, les deux points les plus saillants de cette régression

philosophique commencée avec profondeur, poursuivie avec le soin le plus

attentif, mais qui s'est arrêtée assez loin du but.

Dans ces deux points il y a deux systèmes, deux sciences:

La philosophie allemande a tiré la conséquence de la Critique de la

raison pure, dans le sens plus ou moins distinctement marqué par la

Critique du jugement. Armée de nouvelles catégories et d'une dialectique

nouvelle, elle a poursuivi l'idée d'une Nécessité intelligente qui

domine dans ce dernier ouvrage, en la dégageant peu à peu du rapport

avec l'idée morale qui en fait chez Kant la grandeur et l'obscurité.

Il appartient à la philosophie contemporaine de féconder la meilleure

moitié du kantisme, en construisant cette philosophie, dont Kant a donné

le principe et le critère dans la Critique de la raison pratique.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 20 / 33 题