ONZIÈME LEÇON.

Fichte. Antipode de Spinosa, il achève le système de Leibnitz. Pour lui,

la substance est le sujet pur, le moi. Il arrive donc à la liberté, mais

en sacrifiant l'unité. Son système ne lui fournit aucun moyen

d'expliquer le monde extérieur.--M. de Schelling, approfondissant le

système de Fichte, part d'un _moi_ générique, antérieur à l'acte de

réflexion, et retrouve ainsi l'unité substantielle. Le primitif sujet se

réalise comme objet, tout en conservant la subjectivité; ainsi la

dualité sort de l'unité. Le mouvement universel des choses consiste dans

le retour graduel de l'objet à la subjectivité, c'est-à-dire dans la

réalisation de l'esprit. Cette réalisation est nécessaire. Panthéisme du

progrès.--Hegel cherche à s'expliquer la prépondérance croissante de

l'idéal par le réel, qui proprement n'est pour M. de Schelling qu'une

hypothèse destinée à rendre raison de l'expérience. Il l'explique par

l'idéalisme absolu. Le procès universel est la réalisation de l'idée,

parce que l'idée est la substance universelle. Cet idéalisme

insaisissable comporte les interprétations les plus différentes; l'unité

du système se trouve dans sa méthode. Le point de départ de Hegel est

l'identité de l'être dans la pensée et de l'être réel; le terme est

l'idée de l'être telle qu'elle doit être conçue pour qu'il soit possible

à l'esprit d'en affirmer la réalité sans se contredire lui-même. Ce

terme, c'est-à-dire l'absolu tel que Hegel le conçoit, est la pure forme

de l'intelligence.

Messieurs,

Au commencement de ce cours[43], en exposant les conclusions auxquelles

la philosophie moderne est arrivée sur le problème de la connaissance,

nous avons déjà indiqué la manière dont l'idéalisme subjectif de Fichte

se dégage des principes posés par Kant dans la Critique de la raison

pure. Je ne reviendrai pas sur ce point, qui n'offre pas de difficultés.

Il est évident que la _chose en soi_ de Kant est une hypothèse imaginée

pour expliquer la sensation, un produit de l'intelligence, une

représentation du moi, lequel est absolument circonscrit dans la sphère

de ses représentations. Axiome ou théorème, ce paradoxe souvent mal

compris est l'idée la plus connue du système de Fichte. Mais Fichte ne

relève pas de Kant seulement, il relève aussi de Leibnitz; Fichte résume

dans l'unité de sa pensée le point de vue de Leibnitz et celui de Kant;

c'est un Leibnitz transformé par le criticisme, et comme il renouvelle

Leibnitz, il ramène aussi Spinosa: c'est par là surtout qu'il nous

intéresse.

[Note 43: Leçon III, page 44.]

Vous avez vu, Messieurs, l'objet propre de la métaphysique se

déterminer, dans le cartésianisme, par la distinction entre le

commencement subjectif de la philosophie, c'est-à-dire la première

vérité connue, et le commencement objectif, ou la première vérité en

soi. Descartes indique cette distinction plutôt qu'il ne l'accomplit,

parce que son génie impatient, anticipant sur les résultats de la

méthode, enrichit la première vérité de déterminations justes peut-être,

mais non justifiées. La première vérité, le commencement qu'il importe

de saisir avec une parfaite netteté pour s'expliquer le mouvement

général de la pensée, n'est autre chose que ce que nous pouvons affirmer

immédiatement touchant le principe de l'existence. Ce que l'esprit a le

droit d'affirmer immédiatement, Messieurs, c'est ce qu'il est contraint

d'affirmer, ce dont il ne peut absolument pas abstraire. Tel est le

point de départ de la spéculation, c'est l'être indéterminé, l'être qui

peut tout devenir et qui n'est rien encore, l'être qui n'est que

puissance d'être. Je vous ai dit que Spinosa a saisi fugitivement cet

antécédent obligé de toute pensée, et qu'on trouve la trace de cette

intuition dans la manière dont il définit la substance; mais j'ai ajouté

que Spinosa ne s'y est point arrêté, de sorte que le commencement

effectif de sa philosophie n'est pas la puissance d'être, mais l'être

existant, l'être fixé. Ainsi le mot de _causa sui_ n'a pas chez lui de

sens positif, inhérent à la substance; il n'exprime rien de vivant, rien

de spéculatif, mais seulement une circonstance extérieure, indifférente

pour ainsi dire à l'essence même de l'être, savoir qu'il n'a pas de

cause hors de lui. De là résulte pour Spinosa l'impossibilité

d'atteindre l'existence finie. La substance de Spinosa n'est qu'objet

sans subjectivité, existence sans puissance, c'est pourquoi elle demeure

l'illimité, l'infini excluant le fini.

Leibnitz, disions-nous encore, rend à l'Être la puissance et la

subjectivité. Puisqu'il existe quelque chose, pense-t-il, il y a un Être

qui existe par lui-même, par son propre fait; dès lors, pour cet Être,

qui est la substance de tout, et par conséquent pour la substance en

général, être est un fait, être est une activité. Il existe, lui, parce

qu'il se réalise, mais, tout en se réalisant, il retient en lui-même le

principe de cette réalisation, la possibilité de toute réalisation, la

puissance. En affirmant il se réfléchit, en se déployant il se

concentre. L'affirmation de soi-même, qui fait le fond de toute

existence, est donc une affirmation réfléchie. La forme essentielle de

l'être est la réflexion sur soi-même, c'est une activité intérieure, et

pour tout exprimer en un mot, c'est l'intelligence. Dans le fond, ou

plutôt dans la forme, qui est le véritable fond, toute substance est

intelligence; d'où résulte immédiatement la pluralité indéfinie des

substances, car l'expansion et la concentration ne peuvent coïncider que

dans la division. Il n'y a pas de réflexion sans dualité et partant sans

le nombre. La substance, en se réalisant, se différencie, et cette

différenciation va à l'infini. L'unité n'est donc plus qu'en puissance

ou, ce qui revient au même, l'unité n'est qu'idéale. L'unité ne se

trouve que dans la loi selon laquelle l'existence se réalise, ou dans

l'harmonie; mais, dans l'existence proprement dite, il n'y a que

pluralité.

Tel serait, selon nous, le système de Leibnitz ramené à sa forme

spéculative; mais, en le ramenant à cette forme spéculative, nous

l'avons transformé. Ce n'est plus le système de Leibnitz, c'est le

système de Fichte dépouillé de ce qu'il a lui-même d'accidentel, je veux

dire de son alliage avec le point de vue critique ou subjectif; et le

système de Fichte, dégagé de cette apparence de subjectivité, est

presque celui de Hegel. Fichte est la vérité de Leibnitz. Fichte réalise

dans sa philosophie l'idée de subjectivité de l'être, qui commence à

percer chez Leibnitz. La substance de Spinosa est l'objet pur, l'Être

qui n'est qu'être; la substance de Fichte est le sujet pur, la pure

activité; sa doctrine se résume dans cette maxime expressive: «Le

philosophe n'a plus d'oeil pour l'être, il ne voit partout que loi.»

Ainsi Fichte et Spinosa sont deux antipodes.

Leibnitz avait fait un pas vers l'idée de la liberté en concevant la

substance comme active, tandis qu'il n'y a proprement aucune activité

chez Spinosa. Tout est déterminé par une nécessité logique; dès lors

tout doit être immobile, car ce qui est appelé à se réaliser a eu, dès

l'éternité, une éternité pour le faire. La nécessité pure et parfaite

revient à l'immobilité, comme la plénitude et la perfection de

l'activité ne se trouvent que dans la liberté. Mais l'activité telle que

Leibnitz l'attribue à la substance est encore purement nécessaire,

précisément parce que ce n'est pas l'activité véritable. Leibnitz n'a

compris philosophiquement que l'activité intellectuelle; or la nécessité

est en effet un caractère de l'intelligence, parce que l'intelligence

n'est que le reflet de l'activité primitive; Leibnitz confond cet acte

dérivé et dépendant avec l'acte essentiel et primordial; il reste donc

enchaîné dans la nécessité et son point de vue ne conduit pas encore à

la morale.

Les travaux de Kant dans cette dernière branche, la supériorité qu'il

accordait à l'activité pratique sur la théorie, la tendance de toute sa

philosophie, en un mot, exerça une influence décisive sur Fichte, qui ne

fut et ne voulut être qu'un disciple de Kant. Aussi Fichte ne se

contente pas de l'activité intellectuelle ou de la perception pour la

définition de sa substance. Celle-ci n'est plus, comme la monade de

Leibnitz, un embryon de _moi_, mais un moi véritable; elle n'est plus

seulement intelligente, elle est active au sens propre du mot, elle se

manifeste au dehors par l'action. C'est même cette activité proprement

dite, cette activité morale du moi, qui oblige Fichte à reconnaître une

pluralité de _moi_ et par suite un monde extérieur, une Nature, à l'aide

de laquelle ces _moi_ entrent en rapport les uns avec les autres et

deviennent réellement capables d'agir. La théorie de la connaissance

détruit toute objectivité dans la pensée de Fichte, la théorie de

l'activité morale reconstruit le monde objectif, non pas seulement le

monde spirituel, _l'autre Monde_, mais le monde d'ici-bas. Ainsi le

principe posé par Kant est poussé à ses dernières conséquences.

Fichte est également disciple de Kant sur la question de la liberté; il

ne démontre pas la liberté humaine, il en est certain; elle est son

point de départ, c'est la vérité dont toutes les autres dépendent et

autour de laquelle gravite toute sa philosophie. Dans un sens, Fichte a

donc poussé la métaphysique jusqu'au point que nous nous efforçons

d'atteindre: il a conçu la Substance, l'être inconditionnel, comme une

activité libre, comme une activité morale, comme un _moi_. Mais, sous un

autre point de vue, il n'est écarté du but plus que tous les autres,

puisque cet être inconditionnel n'est à ses yeux, du moins dans la

première forme de son système, autre chose que son propre moi. Fichte,

en effet, ne se détache point de son analyse des conditions du savoir,

dont le résultat dernier est qu'il n'existe pour nous que le moi et ses

représentations. Tout ce qu'il peut y avoir au delà ne concerne pas la

science. Les autres _moi_ ne sont eux-mêmes que des représentations

auxquelles j'attribue une valeur objective, parce que leur objectivité

est indispensable à la réalisation de mon être moral. Et si, faisant

abstraction des subtilités de la méthode, nous cherchons simplement à

saisir la conviction personnelle de Fichte sur ce qui fait la réalité du

Monde, nous trouvons une pluralité d'activités libres, une pluralité de

_moi_ qui doivent travailler ensemble à leur perfectionnement

réciproque; mais l'unité substantielle ne se trouve nulle part. L'unité

du système, le Dieu du système, si vous voulez, c'est la loi qui régit

l'activité des individus, c'est le but moral qu'ils se proposent et qui

ne peut être réalisé que par leurs efforts. Vous retrouvez ici cette

harmonie de Leibnitz, à laquelle la _Critique du jugement_ semble

vouloir se rattacher, en lui prêtant une signification morale; chez

Fichte elle n'est plus que morale. Le Dieu de Fichte est l'ordre moral

abstrait, sans substance et sans personnalité; ce n'est pas, à coup sûr,

l'Être absolument libre que nous cherchons; mais enfin le système de

Fichte a puissamment contribué à faire envisager l'activité, l'activité

morale, la liberté, comme l'essence même de l'être. Kant s'élève aux

vérités métaphysiques ou religieuses en partant de la morale; Fichte

fait rentrer absolument la métaphysique dans la morale, en supprimant

l'objet de la religion. Ainsi la morale devient pour lui une science

absolument indépendante, point de vue que nous avons rencontré tout au

commencement de ce cours et que nous avons réfuté, en faisant voir

l'impossibilité où il nous laisse d'expliquer le fait de l'obligation.

Cette critique s'adressait essentiellement à Fichte. Je me borne à la

rappeler, en vous faisant observer le rapport étroit qui unit cette

forme de la science au fond même de sa pensée, qui n'est autre chose que

l'athéisme; il le faut bien confesser, quoique cette pensée offrît déjà

des éléments que l'on pourrait mettre à profit pour s'élever à la

philosophie religieuse où nous tendons.

Fichte lui-même ne s'arrêta pas à cette première philosophie.

Indépendamment de son étrangeté aventureuse, le système de Fichte

péchait par une grande lacune; je veux dire par l'absence d'une

philosophie de la Nature, ou plutôt de toute intelligence de la Nature.

Fichte dit bien, en gros, dans son droit naturel, à quoi la Nature est

bonne et pourquoi il faut qu'elle nous apparaisse, mais il ne fait

nullement comprendre comment se produisent en nous les représentations,

évidemment indépendantes de notre volonté, que nous appelons Nature.

Cette imperfection du système de Fichte est l'origine de celui de M. de

Schelling, qui n'eut d'abord d'autre dessein que de fixer le sens de

Fichte, comme celui-ci avait eu d'abord pour seule prétention de

préciser et de compléter le criticisme de Kant.

Au moment où la conscience s'éveille, nous nous trouvons au sein d'un

Monde absolument déterminé, auquel nous ne pouvons rien changer. Si ce

Monde, comme on le prétend, n'existe que par le moi et pour le moi, du

moins faut-il reconnaître que le moi l'a produit bien innocemment ou,

pour rester dans la gravité du sujet, qu'il l'a produit par une activité

représentative involontaire, inconsciente, antérieure au premier réveil

de la réflexion, antérieure au moment où le moi dit moi, et qui conserve

après ce moment son caractère primitif de nécessité inconsciente. Pour

expliquer le monde extérieur dans l'esprit de l'idéalisme et de Fichte,

M. de Schelling se trouva donc conduit dès l'entrée à l'étude d'une

activité antérieure au moi de la conscience et dont, par la supposition

primitive, le monde extérieur et le moi de la conscience doivent être

l'un et l'autre des résultats. Si le moi et le non-moi sont les produits

simultanés d'un même acte, on comprend qu'ils soient nécessaires l'un

pour l'autre; or l'apparente objectivité du Monde n'est autre chose que

la nécessité qui nous oblige à l'imaginer tel que nous l'apercevons. Il

y a plus; le moi de la conscience est seul individuel. C'est par un

retour sur moi-même que je dis moi et que je me distingue de vous.

Schelling était donc amené naturellement à se représenter ce moi

antérieur à la conscience ou ce principe qui doit devenir le moi, comme

un principe universel, comme la source commune de tous les _moi_. Ce

point de vue donnait un moyen d'expliquer comment nous percevons tous le

monde extérieur de la même manière, sans sortir de la donnée idéaliste.

C'est nous qui avons fait la Nature, suivant cette philosophie, nous

l'avons conçue par une activité idéale et son existence n'est qu'idéale;

nous l'avons produite en rêvant, mais quand nous dormions ce sommeil

magique, nous n'étions pas distincts les uns des autres, nous formions

un seul et même être. Ce grand songeur, père et substance de la Nature

et de tous les esprits, c'est l'être inconditionnel, l'être absolu du

système de M. de Schelling, du moins dans ses premières formes. La

modification que M. de Schelling apporta au point de vue de la

philosophie précédente, peut s'exprimer d'une manière très-simple et pas

trop infidèle en disant que, pour lui, la réalité ne consiste plus dans

les individus, mais dans l'espèce. Ainsi Schelling se retrouve en

possession d'une substance universelle, et cette substance une n'est que

pure activité; c'est une activité représentative comme les monades de

Leibnitz; mais l'idée de la représentation ou de la perception est plus

approfondie par Schelling qu'elle ne l'avait été par Leibnitz. Le

dualisme essentiel à toute perception est mieux compris, le rapport de

la production proprement dite à la réflexion mieux analysé. Schelling se

replace à l'origine du mouvement de la réalisation de l'être que la

spéculation doit reproduire[44]. Son point de départ est l'Être qui

_n'existe_ pas encore, l'infini qui n'est pas encore réalisé, la

subjectivité infinie ou la virtualité infinie. En se réalisant, en

s'affirmant, l'infini se détermine, il devient fini, c'est-à-dire inégal

à lui-même, le contraire de lui-même. L'infini ne saurait se réaliser

qu'à ce prix, car se réaliser c'est se déterminer. Mais comme la

virtualité primitive est infinie, elle ne peut pas non plus se perdre,

s'absorber dans cette première détermination. Le sujet infini ne se

transforme pas en objet ou en existence, non, mais en séparant de

lui-même l'objet ou l'existence dont il renfermait la possibilité, il se

maintient néanmoins comme sujet, comme puissance, mais comme puissance

placée désormais vis-à-vis d'un objet, c'est-à-dire comme l'intelligence

de cet objet. Ainsi, en partant d'un seul principe, l'être indéterminé,

l'être qui n'est rien encore que la puissance infinie de l'existence, la

substance infinie ou le sujet infini, nous arrivons à l'opposition

féconde de deux principes: le principe de passivité, d'objectivité,

d'existence, le réel; et le principe de l'activité, de la subjectivité,

de l'intelligence, l'idéal; et nous retrouvons ainsi les idées de la

Grèce.

[Note 44: La spéculation n'est pas autre chose que cette

reproduction.]

L'Idéal et le Réel, sortant d'une source commune, sont d'abord opposés

l'un à l'autre. L'idéal placé hors du réel ne peut se réaliser qu'en

pénétrant le réel pour le transformer; le réel, à son tour, ne peut

reconquérir l'infinité, qui est sa primitive essence, qu'en

s'idéalisant. L'opposition primitive de ces deux éléments rend donc

nécessaire un mouvement progressif ou, comme on dit en allemand, un

_procès_, idée qui domine toute la philosophie de Schelling et qui la

résume. Ce procès, Messieurs, c'est le Progrès. Ainsi la croyance du

XVIIIme siècle, cette religion assez superstitieuse, il faut en

convenir, reçoit en Allemagne une consécration spéculative. La

philosophie de Schelling, généralement désignée sous le nom de

philosophie de l'Identité[45], pourrait s'appeler, avec non moins de

justesse, la philosophie du Progrès. Le progrès dont nous parlons

consiste proprement en ceci: que la subjectivité absolue, qui ne peut se

réaliser immédiatement sans devenir le contraire d'elle-même, se réalise

enfin, par une série de gradations successives, comme absolue

subjectivité, comme esprit, comme Dieu.

[Note 45: Identité du réel et de l'idéal dans leur principe.]

La cosmogonie est en même temps une théogonie; la Nature et l'Histoire

marquent les phases de cette genèse éternelle. Le sujet primitif,

réalisé d'abord comme Matière, se manifeste dans sa subjectivité

vis-à-vis de l'objet sous la forme de Lumière. La pénétration de la

matière par la lumière, premier degré de l'intelligence, produit la

Matière formée, rendue sensible par ses qualités, qui sont autant

d'activités ou de manifestations du principe subjectif identifié à la

matière première; mais, en face de cette matière déjà formée et par

conséquent déjà spiritualisée en quelque façon, le principe subjectif se

relève comme Vie et, pénétrant la matière sensible, donne naissance à

l'Organisme, où cette matière sensible n'est plus qu'un attribut et un

instrument. En produisant l'organisme achevé, celui de l'homme, le

principe idéal s'affranchit de ce nouveau lien, et la vie, jusqu'ici la

plus haute forme de la subjectivité, devient à son tour objet pour

l'Intelligence. La lacune que présentait l'idéalisme se trouve ainsi

comblée, le système de Fichte est corrigé, nous comprenons l'existence

de la nature extérieure, idéale dans son principe, mais réelle quant à

nous.

Cependant l'impulsion qui a fait naître le système n'est pas encore

épuisée, le terme du progrès n'est pas atteint. L'intelligence devient à

son tour moyen et matière pour l'Activité libre dans laquelle l'homme se

prend lui-même comme objet, en déterminant l'emploi qu'il veut faire de

ses facultés. Enfin, par le développement de cette activité libre dans

l'Histoire, dans l'Art, dans la Religion, dans la Philosophie, l'homme

reconnaît qu'il n'est tout entier qu'un organe, un objet; objet, organe

de l'Esprit pur qui est son génie et son intime essence, mais qui, de sa

nature, est supérieur à toutes les formes individuelles. Ainsi dans

l'histoire, dans l'art, qui vit d'inspiration, dans la religion, dans la

philosophie, Dieu se réalise comme Dieu par l'intermédiaire de l'esprit

humain. La pure subjectivité, le pur esprit atteint donc la vérité de

son être en traversant toutes les formes de l'imperfection.

Dans cette philosophie l'unité du principe substantiel est mieux

conservée que chez Leibnitz; elle va même jusqu'au point d'absorber les

individus, comme le fait Spinosa, et de ne laisser voir en eux que des

ombres passagères. Comme chez Leibnitz et chez Fichte la subjectivité,

l'activité demeure l'attribut dominant, la définition de l'être; mais

nous ne trouvons pas encore la liberté.

Le système de Schelling repose sur la supposition que le sujet primitif,

en devenant objet, ne perd pas nécessairement toute sa subjectivité,

toute sa puissance, et que par conséquent la subjectivité ou la

puissance est supérieure à toute existence objective quelconque, même à

un objet infini, puisque la primitive réalisation de la puissance ne

peut être qu'un objet infini, une existence illimitée. Ainsi toute

existence, même illimitée, est finie au regard du véritable infini. Il y

a contradiction entre les deux idées d'objet et d'infinité. La

philosophie de M. de Schelling fait ressortir cette contradiction; c'est

ainsi qu'elle explique la présence d'un principe idéal en face du

principe réel, qu'elle concilie le dualisme de l'expérience avec l'unité

qu'exige la raison, et qu'elle rend compte du progrès. Après avoir

déposé le réel ou la matière, le principe idéal veut encore se

manifester dans son infinité; mais il ne peut pas le faire si le réel

reste en dehors de lui; il cherche donc à pénétrer le réel, à le

subjuguer, à l'idéaliser. De là résulte le progrès universel, qui n'est

autre chose que la série des victoires du principe idéal sur le principe

réel, jusqu'à la réalisation de l'esprit absolu. Ainsi le progrès, tel

que le conçoit cette philosophie, est un progrès nécessaire. La liberté

n'apparaît qu'un instant, pour être aussitôt niée. En effet, si la

subjectivité infinie ou l'activité infinie doit être réalisée dans sa

vérité, elle ne peut y parvenir qu'en traversant toutes les phases du

procès que reproduit la philosophie. La liberté du premier principe est

donc absolument conditionnelle. Il restera dans la puissance et rien

n'existera, ou bien le procès se déroulera de la manière dont M. de

Schelling l'a conçu. Je vous rends attentifs à la restriction

considérable que l'idée de la liberté subit dès sa première apparition,

parce qu'il ne me semble pas que M. de Schelling ait jamais réussi à

l'en affranchir.

Mais, Messieurs, dans la première phase de sa philosophie, cette liberté

conditionnelle elle-même n'est pas l'objet d'une affirmation positive;

on l'entrevoit comme une possibilité; la pensée ne s'y arrête pas, ou

plutôt elle la repousse. Il est de la nature du principe absolu de se

réaliser. Ainsi l'acte par lequel il sort de la virtualité et se

manifeste dans une forme inadéquate à son essence, le commencement du

procès, la première Création, si vous voulez, est bien libre dans ce

sens qu'il est une véritable action: le sujet primitif crée par son

activité spontanée. Mais cette création, c'est sa propre réalisation, sa

propre vie. Vivre, en effet, qu'est-ce autre chose, sinon traduire en

existence ce qui est virtuellement, en puissance? La Création est donc

la vie du sujet infini. S'il ne crée pas, il ne vit pas. Il est donc

dans sa nature de créer, et même en choisissant l'interprétation la plus

favorable au point de vue que nous nous efforçons d'atteindre, l'on ne

peut pas dire qu'il soit plus libre de ne pas entrer dans l'évolution

créatrice qu'un homme n'est libre de ne pas faire une chose d'où dépend

l'accomplissement de tous ses voeux, quand elle ne présente aucun

inconvénient de quelque espèce que ce soit. En effet, l'accomplissement

de tous les voeux d'un être capable de désir, est de réaliser sa nature.

Et cette comparaison reste insuffisante, car la volonté libre est déjà

réalisée; elle est concrète, elle est satisfaite dans la mesure où elle

est vraiment libre, tandis que le principe de Schelling est une

puissance abstraite. La puissance tend d'elle-même à passer à l'acte.

Ainsi le principe de Schelling est un principe spontané; ce n'est pas

encore un principe libre. Le procès est nécessaire, par conséquent le

Monde est nécessaire, et si le Monde est nécessaire, il est

nécessairement tel qu'il est, d'où suit qu'il n'y a de liberté nulle

part. Cette philosophie serait bien nommée le panthéisme du progrès.

Pour en apprécier la valeur logique, il faut se demander sur quoi se

fonde la possibilité de la création ou du procès tel qu'il est conçu par

elle. Comment se fait-il, demanderons-nous donc, que le sujet primitif,

qui d'abord produit le contraire de lui-même, arrive pourtant en

définitive à se réaliser en tant que sujet, en tant qu'esprit? Cela

résulte, dira-t-on, de la prépondérance de la subjectivité sur

l'objectivité.--Mais d'où vient cette prépondérance? Est-elle

rigoureusement fondée sur une nécessité de la pensée? Voilà la question.

À cette question M. de Schelling répondrait hardiment: «Non. Il n'y a

pas _a priori_ de nécessité absolue à reconnaître la prépondérance de la

subjectivité sur l'objectivité. On pourrait concevoir que le sujet, dans

sa réalisation éternelle, devint objet et rien qu'objet, que rien ne fût

par conséquent, sinon l'existence illimitée, uniforme, aveugle. Cela

n'est pas absurde; mais si l'on s'en tient là, l'on se condamne à ne

rien comprendre. On demeure arrêté devant la porte qui ferme

éternellement au spinosisme l'intelligence de la vie. La prépondérance

de la subjectivité que nous avons imaginée, Leibnitz et moi, c'est la

vie ou, si vous voulez, c'est une hypothèse que nous a suggérée la

nécessité d'expliquer la vie. Le progrès est une idée empirique, le

progrès est le résumé de l'expérience; et le triomphe de l'esprit sur la

matière, la prépondérance du sujet sur l'objet n'est autre chose que le

progrès. J'ai reconnu le fait du progrès, et j'ai cherché à formuler

l'idée du premier principe de telle façon qu'elle en permît

l'intelligence.»

Voilà ce que répondrait M. de Schelling, ou plutôt voilà ce qu'il

déclare effectivement aujourd'hui, et je ne doute pas qu'il ne présente

avec une fidélité très-judicieuse la véritable origine de sa

philosophie; mais, au moment où son génie la conçut, il ne se rendait

pas un compte aussi net de la nature de son inspiration et ne l'avouait

pas avec autant de franchise. On développerait donc le système primitif

de M. de Schelling d'une manière assez conforme à l'esprit qui l'a

dicté, en cherchant à démontrer la nécessité _a priori_ de la

prépondérance croissante de l'élément subjectif sur l'élément objectif,

qui est proprement son principe. Pour fortifier le système il faut

l'approfondir, au risque de le transformer en l'approfondissant. Ce fut

la tâche du plus illustre disciple de M. de Schelling, Hegel, auteur

d'une philosophie qui, pendant quelques années, éclipsa presque

entièrement celle de son maître.

Le changement apporté par Hegel à la philosophie de l'Identité consiste

uniquement en ceci, qu'il en approfondit mieux la base ou, en d'autres

termes, qu'il la ramena plus près de son point de départ, je veux dire

des recherches de Kant et de Fichte sur la nature de la connaissance et

du résultat métaphysique de ces recherches. Ce résultat, Messieurs, nous

le connaissons; c'est le système de l'harmonie préétablie conçu dans sa

nécessité. La pensée forme une totalité impénétrable; il n'existe aucun

point de contact entre elle et les choses, mais son activité régulière

correspond à la réalité des choses. Du même coup Hegel s'efforça de

saisir le pourquoi du rapport entre la pensée et l'objet, c'est-à-dire

le pourquoi de la science, et le pourquoi de la loi qui régit l'objet,

c'est-à-dire le pourquoi du Monde, ou le pourquoi du progrès, qui est

selon Schelling l'explication, selon lui l'énigme du Monde. Ainsi le

problème de la connaissance et celui de la nature des choses n'en

forment qu'un seul à ses yeux. Ce problème universel, vous savez comment

Hegel le résout. Si la pensée, dit-il, lorsqu'elle se développe

régulièrement, correspond parfaitement à la réalité, c'est que ce que

vous appelez réalité n'est autre chose, au fond, que la pensée

elle-même. La distinction entre la chose existante et la chose pensée

n'a de fondement que dans une nécessité subjective de la pensée

elle-même. Il n'y a de réalité dans les choses que celle qu'y met la

pensée. Hegel dit: celle qu'y met _la_ pensée, et non pas: ce que nous y

mettons par _notre_ pensée; et cette distinction est essentielle, car le

moi lui-même, la particularité des différents individus n'est, elle non

plus, qu'un phénomène produit par le développement de la pensée absolue,

qui est l'essence de tout. Mais cette pensée, Messieurs, n'est pas la

pensée d'un sujet absolu, d'une intelligence suprême qui crée les choses

en se les représentant; elle n'a pas une intelligence pour antécédent,

elle est elle-même la substance universelle et le principe.

Que si vous me demandez comment j'entends la chose, je ne vous répondrai

pas; je ne l'entends pas du tout et je ne crois pas que personne l'ait

jamais entendue. On ne peut comprendre le point de vue de Hegel qu'en le

complétant, c'est-à-dire en le changeant, et quand on a cherché à le

saisir dans son résultat définitif, comme l'expression d'une croyance,

on est arrivé à des résultats très-différents les uns des autres, ce qui

a fait naître au sein de l'école hegelienne de profondes divergences sur

le sens du maître. En réalité les expressions de Hegel sont constamment

équivoques sur les questions décisives pour la conscience et pour

l'humanité.

Ce n'est pas dans les solutions qu'il faut chercher le trait distinctif

du système de Hegel et l'unité de son école; c'est dans la méthode. Mais

enfin, Messieurs, toute vague, toute insaisissable qu'elle soit, la

doctrine que le fond des choses est idéal, que la pensée est la

substance universelle ou que le vrai nom de l'être est la pensée,

donnait au système de Schelling la base dont il a besoin.

L'existence objective est une forme de l'Idée. Le principe de l'être,

l'être encore indéterminé, le sujet primitif qui doit se réaliser est,

dans son essence, idéal. Le principe que la pensée est obligée de

concevoir au commencement de toutes choses est absolument réel, et

cependant il n'est que pensée. En un mot, le principe idéal est le vrai,

le réel n'est qu'une apparence; tel est, dans sa plus grande généralité,

le point de vue hegelien; dans cette généralité même il fait assez

comprendre pourquoi la vie du monde, c'est-à-dire le mouvement qui tend

à manifester ce qui est véritablement au fond des choses est, comme le

veut M. de Schelling, un triomphe perpétuel de l'idéal sur le réel.

Au fond, Messieurs, il n'y a rien de nouveau dans cette doctrine, rien

qui ne fût déjà dans celle de Schelling, sans que peut-être il s'en

rendît parfaitement compte. (Cette prémisse idéaliste est l'attache qui

lie M. de Schelling à son prédécesseur). Le système de Hegel n'est autre

chose que le système primitif de Schelling élevé à la conscience de

lui-même; ce progrès de la réflexion en fait l'originalité. Du reste, il

ne tend pas à faire paraître le système plus riche, mais plus pauvre.

Dans toutes les phases de sa pensée et jusqu'à la dernière, M. de

Schelling a toujours cru posséder plus qu'il n'avait; disons mieux,

Messieurs, il a toujours possédé, compris, voulu plus qu'il n'a prouvé.

Son intime pensée est plus haute que sa formule. En précisant celle-ci

pour élaguer tout ce qui la déborde, on rejette précisément le meilleur.

Je dis, Messieurs, que l'idéalisme est resté au fond du système de

l'identité, malgré ses louables efforts pour surmonter l'idéalisme.

J'essayerai de le prouver, en vous priant de pardonner ce qu'une telle

discussion pourra présenter d'étrange et de difficile. Cette discussion

n'est autre chose que l'exposition du principe hegelien:

L'Être en puissance, encore indéterminé quant à son être, la puissance

qui peut devenir existence ou, pour parler la langue de cette

philosophie, l'_indifférence_ primitive du sujet et de l'objet, premier

principe de M. de Schelling, n'existait que dans la pensée de M. de

Schelling, car ce n'est pas une chose d'expérience; or rien ne saurait

être pour nous sinon dans la pensée ou dans l'expérience. L'antécédent

absolu de tout développement et de toute réalité n'existant donc que

dans la pensée, n'était, à proprement parler, qu'une pensée, la première

des pensées, l'antécédent pour la pensée. Mais, quoiqu'il ne soit à

proprement parler que cela, M. de Schelling ne l'entendait pas ainsi; il

prenait la puissance primitive dans le sens d'une puissance universelle,

mais réelle, et non pas dans le sens d'une abstraction métaphysique.

Quand il parlait de l'Être, soit de l'être existant, soit de l'être en

puissance, quoiqu'il ne possédât réellement que l'idée abstraite d'être,

il voulait parler de l'être réel, de l'être substantiel, ou pris comme

substantif, de _ce qui est_. Sa pensée était: l'Être premier, _ens

primum_, ce qui est à la base de toute expérience, c'est une puissance

infinie; en d'autres termes, un infini réel indifférent à

l'existence[46] ou à la négation de l'existence, à la subjectivité ou à

l'objectivité, parce qu'il reste au fond le même, soit qu'il se

manifeste comme existence objective, soit qu'il reste en puissance.

Voilà le sens que M. de Schelling attache à sa thèse. Mais sur quoi

repose cette assertion? pourquoi M. de Schelling affirme-t-il que ce qui

est à la base de toute réalité est la pure puissance? Cette opinion

n'est-elle pas simplement une hypothèse à l'aide de laquelle il espère

donner une explication _a priori_ de l'ensemble des phénomènes?--Oui,

dans le fond c'est bien cela. Cependant cette hypothèse n'est pas

arbitraire; elle repose sur un fondement logique, et ce fondement

logique, Messieurs, c'est que la pure puissance est la première des

idées abstraites, la première des catégories.

À première vue il semble que M. de Schelling n'ait pas le droit de

parler de l'être dans le sens de _ce qui est_, du [Grec: to on], de

l'être comme substantif, mais seulement de l'être dans le sens de

catégorie ou d'attribut, du [Grec: to einai]. En effet, nous ne sommes

pas sûrs de connaître, par la pure pensée, le [Grec on], l'être réel,

mais bien le [Grec einai], car le [ Grec einai], c'est-à-dire le fait,

la qualité d'être, n'est que pensée. Nous ne savons pas ce qui est sans

l'avoir appris, mais nous ne pouvons pas ignorer ce que c'est qu'être.

Pour maintenir la philosophie dans la sphère de la pure pensée ou de la

pure déduction _a priori_, il fallait donc identifier [Grec on] et [Grec

einai], c'est-à-dire l'être réel, ce qui est, avec l'être dans la

pensée, l'être comme attribut, ce que c'est qu'être. Eh bien, Messieurs,

cette identification est le fond même de l'idéalisme; c'est, à le bien

prendre, le fond de tout rationalisme; c'est le point capital de la

philosophie de Hegel.

[Note 46: Existence signifie existence extérieure, _ex-stare_.]

Schelling entendait par l'_Être_ plus que la qualité abstraite d'être,

et cependant sa propre méthode n'était rigoureuse que si l'être dont il

parle était pris dans le sens de cette qualité abstraite. Hegel voulait

rendre la méthode rigoureuse et, à cet effet, il réduisit l'être dont la

métaphysique parle en débutant, à ne signifier que la qualité abstraite

d'être, le fait d'être; mais, comme il voulait en même temps que sa

philosophie fût objective, il établit en axiome: Ce qui est, c'est le

fait d'être; l'Être réel contient précisément ce qui est compris dans

notre pensée lorsque nous prononçons le mot _être_. C'est un paradoxe

effroyable; mais une fois ce paradoxe constaté et compris, autant que la

chose est possible, on a la clef de toute la philosophie de Hegel, et

l'on s'y meut avec liberté. Ce paradoxe: L'être réel n'est autre chose

que ce que nous pensons quand nous comprenons le sens du verbe être, il

est impliqué, je le répète, dans tout rationalisme conséquent. Hegel se

croyait autorisé à l'avancer par la théorie de la connaissance que je

vous ai résumée, et dont le résultat véritable, c'est qu'il n'y a

d'objet pour nous que dans notre pensée. Hegel a développé la même

théorie, conformément aux besoins de son système, dans son livre de la

Phénoménologie de l'esprit. Il n'est pas impossible d'admettre ce

résultat de l'analyse et de l'entendre autrement que Hegel; mais

l'interprétation de Hegel était logiquement trop naturelle pour ne pas

se faire jour: Comme rien n'est pour nous que ce que nous pensons,

l'être est tel que nous le pensons. L'être universel, [Grecto ontôs o],

c'est ce que nous entendons par être, car ce que la pensée voit dans les

choses constitue l'intimité de leur substance.

Cependant, Messieurs, j'exagère à dessein le paradoxe pour fixer votre

attention, et si je m'arrêtais ici on pourrait m'accuser d'avoir exposé

comme le principe de l'idéalisme moderne le vieux principe du grec

Parménide. C'est, en effet, sur l'identification de l'être objectif et

de la notion abstraite d'être que se fondent ces vers fameux:

[ Poème Grec.][47]

[Note 47: Écoute donc attentivement ce que je te dis; quelles sont

les seules voies de l'investigation qui restent à connaître? celle-ci,

que tout est, et que le non-être est impossible; tel est le chemin de la

certitude, car la vérité s'y trouve. Mais celle-ci: Quelque chose n'est

pas, le non-être est nécessaire, je te la signale comme la voie de

l'erreur qu'il ne faut pas suivre; car le non-être ne peut être ni

connu, ni saisi; personne n'a pu dire ce qu'il est.]

Le système de Hegel n'est pas le même, assurément, que l'éléatisme, mais

il se développe en partant de la même donnée. Nous en avons formulé le

premier axiome en disant: Ce qui est, c'est la qualité d'être. Pour être

juste, il faut compléter la pensée comme suit: Ce qui est, c'est la

qualité d'être, et toutes les autres qualités qu'une bonne logique

montre impliquées dans celle d'être, c'est-à-dire dont une bonne logique

fait voir qu'elles doivent nécessairement s'ajouter à la qualité d'être

pour que l'affirmation de celle-ci soit possible et ne renferme pas de

contradiction. La véritable définition de ce qui est sera donc le

résultat de toute la logique. Vous voyez que, dans le système de Hegel,

la logique se confond avec la métaphysique et presque avec la théologie

spéculative. Hegel veut détruire l'opposition que la logique ordinaire

établit entre la substance et l'attribut. La logique ordinaire

représente les attributs comme rattachés à je ne sais quel noyau opaque

absolument inconnu, qu'elle appelle l'être ou la substance. D'après

Hegel, ce point de vue, dont il est bien difficile à notre esprit de

s'affranchir, n'est pourtant qu'une erreur. Le noyau opaque est une

illusion: tout est transparent, la substance concrète n'est autre chose

que la somme de toutes les qualités dans la nécessité logique de leur

enchaînement. Mais, Messieurs, l'ensemble des qualités d'un être

s'exprime par la définition de cet être. L'ensemble des qualités d'un

être telles que nous les concevons, en forme l'idée, le concept.

Hegel pense donc que l'être réel consiste dans l'ensemble des qualités

que sa définition renferme. L'être réel est le concept. L'être absolu

est l'ensemble des qualités qu'il faut nécessairement concevoir pour

concevoir l'être existant par lui-même, le concept absolu ou l'Idée.

Ainsi l'absolu c'est l'Idée. Ce qui est, ce n'est donc pas simplement la

qualité abstraite d'être, mais cette qualité abstraite est la base, la

première qualité de l'Être parfait, qui est l'Idée. La logique se

compose d'une série de définitions de l'absolu ou de définitions de

Dieu, qui se réfutent les unes les autres. Ainsi la logique résume dans

le mouvement d'une seule intelligence toute l'histoire de la philosophie

car la succession des systèmes revient à la succession de ces

définitions. Et ce développement historique et logique à la fois de la

pensée humaine, reproduit fidèlement l'éternel développement de l'objet

que la pensée humaine s'efforce d'embrasser. Considérée en elle-même, la

logique est la vie de Dieu. L'absolu est donc l'être, le fait d'être;

mais l'être absolument indéterminé n'est rien; l'absolu n'est donc rien,

bien qu'il soit; mais l'être et le néant se concilient dans le

_devenir_, car ce qui devient, à prendre le mot au sens absolu, n'est

pas, puisqu'il devient seulement, et cependant l'on ne peut pas non plus

lui refuser toute existence: l'absolu est donc le _devenir_. La

contradiction se manifestant dans l'idée abstraite de devenir, comme

elle s'est produite dans l'idée abstraite d'être, conduit à de nouvelles

déterminations, et ainsi de suite jusqu'à la fin de la logique. En

voici, Messieurs, le résultat définitif, dans une forme imparfaite

peut-être, mais saisissable: «L'absolu est l'activité infinie qui se

particularise incessamment dans des formes finies, pour manifester par

là son infinité en détruisant ces formes passagères et en se comprenant

elle-même par cette destruction comme la réalité de toutes, comme

l'activité infinie, qui les produit et les engloutit tour à tour.»

Telle est la seule manière dont il soit possible, selon Hegel, de

concevoir l'Être existant par lui-même. Toutes les définitions

précédentes, considérées comme exprimant l'absolu, impliquent des

contradictions qui obligent l'esprit à les compléter en les

transformant. Mais il est aisé de reconnaître que la formule à laquelle

nous nous sommes arrêtés, définit ou décrit le procédé de

l'intelligence. L'absolu est donc conçu par Hegel comme intelligence ou

plutôt comme la forme pure de l'intelligence, car qui dit intelligence

dit sujet, substance, dans le sens dont Hegel ne veut plus entendre

parler. L'absolu n'est pas une essence qui se particularise, mais l'acte

même de la particularisation et du retour à l'identité. Vous

reconnaissez le disciple fidèle de Fichte, qui ne reconnaît pas l'être

et ne voit partout que des lois. L'idée de Hegel est une loi, la loi des

lois. Son Dieu est la logique universelle, la logique des choses; il ne

reconnaît d'autre Dieu que celui-là.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 21 / 33 题