NEUVIÈME LEÇON.

Kant (suite). Coup d'oeil sur la _Critique de la raison pure_. Dans cet

ouvrage, Kant démontre la présence d'un élément _a priori_ dans nos

connaissances. Il fait l'inventaire des idées _a priori_. Il ne leur

attribue qu'une valeur subjective; de sorte que, selon lui, nous ne

connaissons que nos propres facultés, tout en sentant qu'il existe hors

de nous un monde réel, mais inaccessible. Cependant la pensée déborde la

formule. Kant est spiritualiste; logiquement il doit aboutir à

l'idéalisme pur; ses convictions intimes le rattachent au système de la

liberté. La subjectivité qu'il attribue aux idées _a priori_ dépend de

celle du temps et de l'espace, qui n'est enseignée elle-même que pour

rendre la liberté intelligible. Notre liberté, comme l'existence de Dieu

et la vie à venir deviennent certaines par la certitude absolue de

l'obligation morale.

Messieurs,

Kant se propose essentiellement, dans ses trois Critiques, de dresser

l'inventaire des vérités _a priori_ d'après lesquelles l'esprit se

dirige dans l'exercice de ses diverses facultés. Dans ce travail

d'analyse, il suit le fil d'une psychologie qui n'est pas absolument

originale, et qu'il a acceptée sans peut-être beaucoup l'approfondir au

début; du moins ne la justifie-t-il pas d'une manière explicite. Il

étudie les facultés de l'âme isolément, il les sépare même dans ses

écrits plus qu'elles ne l'étaient dans sa pensée. Cette division,

inévitable jusqu'à un certain point, de ce qui ne fait pourtant qu'un

tout en réalité, ajoute aux difficultés de l'entreprise.

Nous commençons, avec notre auteur, par l'appréciation des facultés

théoriques qui ont pour fin la connaissance de l'universel et du

nécessaire. Ces facultés, Kant semble les envelopper sous le nom de

Raison pure dans l'intitulé de son principal ouvrage.

Selon lui, l'esprit n'agit pas sans quelque impulsion extérieure.

L'esprit reçoit du dehors la matière de ses perceptions ou ce qui les

différencie accidentellement les unes des autres, mais il n'existe aucun

rapport assignable entre la cause extérieure des perceptions et les

perceptions elles-mêmes, attendu que celles-ci deviennent ce qu'elles

sont en nous par l'effet du temps et de l'espace, notions dont il est

impossible d'attribuer l'origine au monde extérieur. Conditions

nécessaires de tout exercice de l'activité sensible, le temps et

l'espace sont en nous _a priori_. Ils forment l'élément _a priori_,

l'élément intelligible de la sensibilité soit extérieure, soit

intérieure. Kant les nomme des _intuitions a priori_; cette expression a

des inconvénients analogues à celle d'idée innée. Il les appelle aussi

les _formes a priori_ de la sensibilité, ce qui serait mieux, dans ce

sens que l'on considère volontiers la forme comme inséparable du fond;

mais Kant ne paraît pas l'entendre absolument ainsi. Du reste, l'antique

opposition de la matière et de la forme joue un assez grand rôle dans

son système. Rien, à ses yeux, n'est _a priori_ sinon les formes.--De ce

que le temps et l'espace existent en nous _a priori_, comme la manière

dont nous concevons nécessairement les choses, Kant en infère leur

subjectivité. Le temps et l'espace viennent de nous, donc ils ne

viennent pas des choses et sont étrangers à la nature des choses; de là

résulte la subjectivité de toutes les représentations étendues et

temporelles, c'est-à-dire de toutes les représentations quelconques.

Elles ont un contenu réel, une cause indépendante de nous, mais cette

cause est absolument inconnue. Il est permis de contester la rigueur

d'une telle conclusion, dont la portée est immense.

Au-dessus de la sensibilité nous trouvons l'entendement, qui concentre

les perceptions et les transforme en idées par l'unité qu'il leur

impose. La loi suprême de l'intelligence est l'unité. L'intelligence

relie les uns aux autres les éléments divers de l'existence intérieure,

en les rapportant à une unité logique absolue que le philosophe appelle

_aperception du moi_. Il ne faut pas prendre cette unité logique pour

une unité réelle; ce n'est pas le moi, c'est la manière dont, en vertu

des lois de notre intelligence, nous sommes obligés de concevoir le moi;

nous le comprenons nécessairement comme unité absolue; mais qu'est-il en

lui-même? nous n'en savons rien.

L'acte par lequel l'entendement _synthétise_ les intuitions,

c'est-à-dire en fait des unités en les rapportant à l'unité centrale,

s'appelle jugement. Il n'y a qu'un certain nombre de formes de jugement

possibles; ces formes sont les manières dont l'intelligence s'exerce,

ses fonctions ou ses lois. En y réfléchissant, nous trouvons que le

caractère de chacune d'elles s'exprime dans une idée, à laquelle nous

donnons le nom déjà consacré de _catégorie_. L'idée de substance, par

exemple, est une catégorie ou l'expression d'une forme de jugement; elle

exprime la nécessité intellectuelle en vertu de laquelle nous rapportons

toute espèce d'intuition ou de perception à l'unité d'un sujet

persistant, dont nous supposons forcément l'existence. Quand je dis: La

rose est blanche, par exemple, ma pensée se développerait comme suit:

L'impression particulière que je reçois et que je nomme blancheur,

appartient à un sujet que je suis obligé de supposer, auquel je rapporte

d'autres perceptions encore, et qu'en raison de cet ensemble de

perceptions j'appelle la rose. Les catégories sont donc les éléments _a

priori_ de l'intelligence, mais des éléments purement formels; ce sont

les différentes manières de ramener à l'unité la diversité des

sensations; ce sont des facultés, si vous voulez. Chacune d'elles n'est

autre chose, au fond, qu'un mode de notre activité subjective.

L'activité de l'entendement ne peut s'exercer que sur une matière

donnée, et cette matière, nécessaire à l'application des catégories,

doit être une intuition du sens interne ou des sens extérieurs, car il

n'y a pas d'autres intuitions.

C'est un grand principe de la philosophie kantienne, il le semble du

moins au début, que l'intuition seule fournit un contenu à nos pensées.

Kant ne justifie pas ce principe; il est clair qu'il l'emprunte à

l'empirisme de Locke. Le système de Kant est un développement autant

qu'une réfutation du point de vue de Locke. Pour Kant comme pour Locke,

toute connaissance réelle vient des sens et de la spontanéité de

l'esprit s'appliquant aux données des sens; seulement Kant, entrant plus

avant que Locke dans l'analyse de cette activité spontanée, démontre

qu'elle est elle-même une source d'idées parfaitement originale, mais

d'idées purement formelles, subjectives dans leur portée comme par leur

origine; ce sont les idées de ses propres lois. Le temps et l'espace ont

déjà ce caractère, ils sont les lois de l'intuition; puis viennent les

catégories et d'autres encore. Cependant, Messieurs, il est naturel à

l'intelligence de prendre pour des réalités ces idées purement formelles

et subjectives. L'intelligence devenant son objet à elle-même, toutes

les formes qui lui sont inhérentes se changent en objets à ses yeux.

Ainsi, comme elle est obligée, je l'ai dit, de rapporter toutes les

perceptions à un sujet logique permanent, elle suppose invinciblement

l'existence objective d'un tel sujet permanent et l'appelle substance.

Les causes de nos impressions sont pour elle des substances. Pour

comprendre que la substance ou la notion de substance est une forme de

notre entendement, la Critique était nécessaire.

L'intelligence poursuit hors d'elle-même cette tendance à l'unité qui la

constitue, et s'efforce ainsi de concevoir les choses (qu'elle tient

pour réelles, quoi qu'elles ne soient que des phénomènes de notre esprit

dont la cause est inconnue), comme formant ensemble un tout bien

enchaîné qu'elle appelle le Monde, tout dépendant d'un principe unique,

qu'elle nommera Dieu.

Cette tendance de L'esprit à poursuivre l'application de ses lois au

delà de la sphère sensible, en composant des unités supérieures à celles

des objets sensibles (qui sont déjà son produit), fait l'essence de la

Raison. Au vrai, la raison n'est que l'entendement lui-même prolongeant

ses lignes au delà des phénomènes jusques au point où elles viennent

converger.

Ainsi la loi qui lui fait rattacher les perceptions internes ou externes

à l'unité d'un sujet, la conduit à l'idée rationelle du sujet absolument

simple des phénomènes intérieurs qu'elle appelle l'âme.

La loi de causalité pousse la raison à concevoir tous les événements

comme compris dans un système d'effets et de causes. Ce système, c'est

le Monde.

Enfin, la loi de contradiction exige que tout objet réel soit absolument

déterminé, c'est-à-dire que l'on puisse lui donner positivement ou

négativement tous les attributs concevables. L'être effectif d'un objet

se présente nécessairement à la pensée comme une partie de l'être

possible. C'est par cette considération que l'esprit est engagé, selon

Kant, à concevoir l'idée d'un être sur lequel se fondent tous les

possibles et qui, par conséquent, comprend en lui toute réalité. Cette

idée est l'idée de Dieu, telle du moins que l'avait déterminée, à

l'époque où le penseur de Königsberg écrivait, la philosophie allemande,

plus cultivée et plus forte dans ce temps-là que nous ne l'imaginons

d'ordinaire. Kant lui-même avait publié, en 1763, un ouvrage particulier

pour prouver l'existence de Dieu comme fondement de toute possibilité.

L'auteur se prend donc ici comme objet de son analyse. Pour bien

comprendre la langue de Kant et même parfois sa pensée, il ne faudrait

pas oublier que la Critique de la raison pure est en même temps celle de

la métaphysique en vogue dans un siècle et dans un pays donnés.

La raison, cherchant les premiers principes de toute chose ou

l'inconditionnel en tout sens, conçoit donc comme le point de départ

d'une explication absolue des faits, les trois idées de la substance

simple, du Monde et de Dieu. Ce sont là des _Idées_ dans le sens

platonicien, c'est-à-dire des objets tenus pour réels, mais qui

appartiennent à une sphère supérieure à toute expérience et qui ne

sauraient être l'objet d'aucune intuition. Selon Kant, nous nous élevons

par un mouvement naturel et nécessaire à la conception de ces idées;

cependant nous n'avons pas le droit de nous prétendre scientifiquement

certains de leur existence objective, nous ne sommes pas même sûrs que

leur existence soit possible, précisément parce que ce sont des idées

dont la matière ne peut nous être fournie par aucune expérience; or la

pensée ayant pour objet de comprendre l'expérience en la résumant, sa

vérité n'étant jamais que relative à l'expérience (c'est ici le point

capital), elle reconnaît la possibilité de l'expérience pour limite

infranchissable. Ce qui, de sa nature, est sans analogie avec nos

perceptions, ce qui appartient à une sphère où la perception n'atteint

pas, tombe en dehors de la certitude et de la science. Les notions de

Dieu, de l'âme et du Monde expriment la condition absolue non de

l'existence des objets réels, mais de la manière dont opèrent nos

facultés subjectives. Nous devons reconnaître que notre intelligence est

organisée de manière à fonctionner comme si nous possédions certaines

solutions sur les grands problèmes que soulèvent ces mots sonores, mais

qu'en réalité nous ne pouvons rien affirmer sur leur objet. Et la

preuve, c'est qu'en analysant les procédés par lesquels nous pensons les

atteindre, on y découvre des vices de raisonnement ou qu'on arrive avec

un droit égal à deux solutions contradictoires: ainsi sur la question de

savoir si le monde est fini ou infini, s'il existe ou s'il n'existe pas

de cause première, etc. Il y a donc pour la raison une illusion

inévitable. Puisqu'elle est inévitable, on serait tenté de se demander

par quelle fortune un savant prussien s'en est délivré; mais je

n'insisterai pas sur cette observation, que l'étude du criticisme

suggère pourtant plusieurs fois, et qui chaque fois revient plus

pressante. Je demande seulement à l'auteur quelles sont les sources de

l'erreur qu'il signale.--À cette question le criticisme a deux réponses:

l'une se présente immédiatement, l'autre est plus profonde.

Et d'abord, Messieurs, il est clair que l'on arrive à l'erreur en

partant d'un faux principe. Nous cherchons la substance et la cause des

choses, et nous prenons pour des choses les représentations de notre

esprit. Ainsi toute notre science du monde est fantastique, illusion qui

se reflète dans la science de Dieu. L'unité véritable des choses n'est

pas objective, mais subjective, puisque les choses sont en nous. Et

quant aux réalités qui produisent l'être phénoménal en se voilant dans

les formes du temps et de l'espace, nous n'en connaissons point la

nature; il est donc bien inutile de chercher les lois de leur

enchaînement. Ne sachant rien des parties, quelle idée nous ferions-nous

du tout?

Mais il y a plus; si notre base est vicieuse, les instruments qui nous

servent à bâtir le sont aussi. Nous ne pouvons philosopher qu'en suivant

les lois de notre esprit, le fil des catégories. Or les catégories n'ont

qu'une valeur subjective; leur seul emploi légitime consiste à rendre

intelligibles les représentations que la sensibilité nous fournit.

Kant pourrait affirmer purement et simplement la subjectivité des

catégories, comme il le fait pour le temps et pour l'espace, et la

prouver par le même argument: Les catégories viennent de nous, donc

elles ne valent que pour nous.--Cependant, guidé par des principes que

nous apercevrons plus tard, bien qu'il ne les ait pas formulés d'une

manière explicite, Kant répugne à proclamer l'impuissance de la pensée

dans cette forme absolue. Il arrive au même résultat par un chemin un

peu plus long. L'intelligence est sans reproche, mais la perception

sensible est déjà condamnée; or nous ne savons pas employer les

catégories de l'intelligence sans les plonger dans l'onde colorée de la

perception. Elles empruntent inévitablement à l'élément _a priori_ de

l'intuition en général, c'est-à-dire au temps, une sorte de robe dont il

est impossible de les dépouiller. Ainsi les catégories, étant revêtues

de la forme du temps, ne peuvent évidemment s'appliquer qu'aux choses du

temps, et par conséquent leur emploi n'est légitime que dans le domaine

subjectif de l'expérience, bien que dans la pureté de leur définition

elles fussent peut-être capables d'atteindre le réel et l'absolu.

Qu'elles soient subjectives de leur essence ou par l'influence

inévitable de l'imagination, le résultat est identique. Les seules

vérités certaines _a priori_ que l'analyse de la raison nous enseigne,

sont les lois formelles de cette raison, lois qui diffèrent des

catégories en ce que l'entendement ne peut pas ne pas appliquer

celles-ci et qu'il les applique toujours de même, tandis que la raison

est plus ou moins libre de se conformer ou de ne pas se conformer à ses

lois particulières, savoir les lois d'unité, de variété et de

continuité.

Voilà, Messieurs, dans une forme simple et sommaire, mais assurément

très-imparfaite, les conclusions de la Critique de la raison pure.

Elles sont, comme vous le saviez déjà, presque entièrement négatives.

Non-seulement nous ne sommes pas jugés capables d'arriver à la vérité

philosophique, à la connaissance des principes des choses, de Dieu, de

l'âme et du Monde considéré dans son unité, mais, par la distinction

établie entre le subjectif et l'objectif, nous sommes dépossédés de

toute vérité quelconque. Que connaissons-nous, en effet, selon Kant?

Nous connaissons le mécanisme de nos facultés intellectuelles, nous

connaissons _a priori_ les lois générales qui régissent l'exercice de

ces facultés, mais nous savons en même temps que les résultats auxquels

nous parvenons par cet exercice régulier, n'ont de valeur que

relativement à nous. Ils forment un ensemble harmonique dont chaque

partie se rapporte aux autres, parce qu'ils sont tous obtenus d'après

les lois de notre nature; ils sont l'expression de notre nature; mais

ils se donnent naturellement, nécessairement, pour autre chose encore;

ils se présentent comme l'image d'une réalité qui subsiste

indépendamment de nous. En cela ils nous trompent. Toutes nos facultés

nous trompent, car elles nous font croire que nous possédons la

connaissance d'objets nombreux, distincts de notre esprit, tandis que

nous n'en connaissons aucun. Le monde que nous connaissons n'est qu'un

fantôme que nous créons en nous-même d'après des lois uniformes. Selon

l'expression de Leibnitz, c'est un rêve bien réglé. Cependant, s'il

n'existait aucun autre monde que ce monde fantastique, nos facultés ne

nous tromperaient point, aussi longtemps du moins que nous accepterions

les faits bonnement, sans nous engager dans leur explication

métaphysique. Quelle que soit la nature du Monde, il suffit que, tel que

nous le voyons, il soit vraiment le Monde pour que nous n'ayions pas

sujet de nous plaindre. Mais il existe réellement un monde indépendant

de nous et de notre faculté de connaître, un monde qui est vis-à-vis de

nous précisément dans le rapport que nous imaginons entre nous et le

monde fictif de nos représentations, un monde qui nous entoure et qui

agit sur nous, car c'est lui qui donne la première impulsion à nos

fonctions intellectuelles. Eh bien! ce monde, le monde _des choses en

soi_, nous ne le connaissons point, nous ne pouvons pas même nous en

faire la moindre idée.

Tel est le résultat direct de la Critique. Assurément elle n'apporte

aucun enrichissement à la notion du principe absolu des choses que la

philosophie possédait avant elle. Mais si la Critique de la raison pure

ne constitue pas en elle-même un progrès d'une science dont elle nie

jusqu'à la possibilité, elle ne lui donne pas moins une impulsion

féconde, et l'on trouve en elle le germe de plus d'un progrès.

D'abord, à la prendre simplement en elle-même, sans sortir de sa forme

authentique et pour ainsi dire officielle, elle ramène la philosophie

avec puissance à son éternel objet, à l'élément _a priori_ de la pensée,

aux vérités nécessaires. La Critique ne présente qu'un inventaire de ces

données _a priori_; encore peut-on contester l'exactitude de son

dépouillement. Elle ne forme pas un tout des valeurs isolées qu'elle

déprécie si fortement par la subjectivité qu'elle attribue aux formes de

la pensée. Mais enfin, elle reconnaît l'existence de l'_a priori_ et le

rétablit dans ses droits avec l'autorité d'une irrésistible évidence

contre les négations du scepticisme.

Puis, Messieurs, si nous pénétrons au delà de la lettre et du mécanisme

extérieur du système pour en saisir l'intention et l'esprit, en suivant

des indications partout répandues, il sera facile de reconnaître dans

Kant le successeur légitime de Leibnitz, le dépositaire des traditions

de la philosophie spiritualiste, qu'il ne continue pas seulement, mais

qu'il agrandit, qu'il corrige et qu'il précise.

La différence fondamentale entre les deux systèmes de Leibnitz et de

Spinosa nous a paru se résumer en ces mots: Spinosa conçoit la substance

ou l'être universel essentiellement comme objet; le dynamisme de

Leibnitz nous porte à le concevoir comme sujet. La conséquence finale du

premier point de vue serait le matérialisme; aussi, quoique Spinosa ne

fût pas matérialiste, mais qu'il prétendît garder l'équilibre, on

pouvait y être trompé. Le point de vue de Leibnitz, pris dans sa plus

haute généralité, est le fondement du spiritualisme, dont l'idéalisme

n'est que l'une des formes possibles et peut-être une déviation.

Eh bien! Messieurs, l'idée que l'être réel doit être considéré comme

_sujet_, fait aussi le fondement de la philosophie de Kant. Il a

développé ce germe en deux directions presque opposées: l'une est

l'idéalisme pur, l'autre le vrai spiritualisme. Le système de Leibnitz

est un semi-idéalisme. La notion centrale y est la force. Leibnitz donne

à l'activité de cette force le nom de perception, mais sans attacher à

ce terme un sens bien précis. De là résulte l'extrême flexibilité de son

système, son ambiguïté, l'impossibilité de le déployer sans le

transformer. Le côté par lequel Kant est entré dans la philosophie

(l'analyse des conditions selon lesquelles s'exerce l'intelligence

humaine), le conduisit sur les limites de l'idéalisme pur. L'idéalisme

pur est la conséquence rigoureuse de son point de vue. En effet, l'idée

que les lois de la pensée sont les lois de l'univers, idée que toute

théorie un peu profonde de la connaissance est obligée de formuler,

parce que le fait de la connaissance est inexplicable sans elle, cette

idée, qui pousse Leibnitz à ne composer l'univers que d'intelligences,

n'est pas étrangère non plus à la philosophie de Kant. «Toutes choses,»

dit-il, «appartiennent au même tout d'expérience; dès lors le moi

subjectif et le monde qu'il contemple doivent être considérés comme les

deux faces, comme la double manifestation et le double produit d'un même

principe et d'une même essence.» Sans une identité intérieure du sujet

connaissant et de l'objet connu, il n'y a pas de science possible; Kant

constate cette vérité avec la philosophie de tous les siècles. Il

l'explique par un idéalisme subjectif mitigé, en faisant de l'objet ou

du monde le produit du sujet, de l'esprit humain excité par l'action

inconnue d'une cause inconnue, qu'il appelle la _chose en soi_. Mais,

Messieurs, de cet idéalisme mitigé à l'idéalisme pur il n'y avait qu'un

pas, il n'y avait qu'à effacer, comme nous l'avons déjà marqué dans une

leçon précédente, cette chose en soi dont nous ne pouvons rien savoir,

car, pour la connaître, il faudrait se dépouiller précisément de toutes

les facultés au moyen desquelles nous connaissons. Et la suppression de

la chose en soi n'exigerait pas grand effort de logique. Quel motif nous

engage à admettre son existence? Évidemment c'est l'impossibilité

d'expliquer par les lois _a priori_ de la raison l'élément accidentel et

variable des choses, des phénomènes. Pourquoi voyons-nous ceci plutôt

qu'autre chose? Les changements de nos perceptions ne dépendent pas de

nous; il faut donc leur assigner une cause hors de nous. Ainsi nous

reconnaissons l'existence de la chose en soi par obéissance au principe

de causalité. Mais l'axiome de la causalité est une loi de

l'intelligence qui, selon les termes exprès de la Critique, ne trouve

d'application légitime que dans le domaine tout subjectif de

l'expérience; la chose en soi est donc une invention de notre esprit

pour expliquer les phénomènes, invention nécessaire sans doute, mais

enfin c'est une invention. La chose en soi est subjective, et la seule

réalité qui subsiste est le sujet ou le moi. Le moi demeure l'objet

unique de la connaissance; dès lors aussi, jusqu'à ce que l'évolution

idéaliste soit accomplie, il doit être considéré comme l'essence et le

principe de tout[39]. Dans cette doctrine la pensée de Leibnitz est

précisée, le mot qu'il emploie est pris au sérieux, s'il n'existe rien

que le sujet et le produit de sa pensée; l'unique activité, l'unique

force, l'unique réalité est bien réellement la perception. C'est à ce

résultat que vient naturellement aboutir le criticisme.

[Note 39: V. Leçon III, page 45.]

Mais, si cette conséquence s'impose avec une sorte de nécessité logique

au système de Kant; si Kant a préparé le triomphe exclusif du principe

subjectif dans la philosophie, en cherchant le pourquoi d'une croyance

dont l'absolue nécessité garantit seule la justesse au point de vue

spéculatif; il est juste de remarquer qu'il a toujours et toujours plus

hautement désavoué l'idéalisme auquel semblait le condamner une

déduction rigoureuse mais exclusive. Il ne veut pas être idéaliste, il

veut être spiritualiste; il veut concevoir l'être réel comme esprit dans

la signification totale du mot esprit, c'est-à-dire qu'outre l'élément

intellectuel, outre l'activité de représentation, il veut encore trouver

dans la substance l'élément de l'activité proprement dite, l'élément

moral. Telle est la raison pour laquelle il a constamment maintenu

l'opposition du _phénomène_ et du _noumène_, de la connaissance sensible

et logique, la seule que nous possédions, et de l'intuition

intellectuelle qui, permettant la contemplation directe des choses en

soi, nous donnerait la vérité objective. Par cette distinction fortement

accusée, la Critique de la raison pure a poussé l'esprit philosophique à

la recherche de nouvelles méthodes.

Kant, qui donne beaucoup de soin à la terminologie, n'est pas toujours

heureux de ce côté-là. Le titre de son principal ouvrage servirait au

besoin à le prouver; il n'est pas très-clair, et dans le fond il est peu

conforme aux définitions kantiennes. La Critique de la raison pure est

proprement une critique des facultés intellectuelles par lesquelles nous

obtenons la connaissance des choses finies. Les catégories de

l'entendement n'ont pas d'autre usage, et c'est l'impuissance de ces

catégories à exprimer l'inconditionnel ou l'infini qui amène les

difficultés sur lesquelles Kant s'étend si longuement dans sa

dialectique sous le nom de paralogismes et d'antinomies de la raison

pure. Dans la sphère de l'intelligence spéculative il ne connaît pas

d'autres facultés; mais, par la critique qu'il en fait, il met l'esprit

sur la voie des découvertes. Puisqu'il sait que nos connaissances sont

subjectives, il conçoit ou tout au moins imagine un autre mode de

connaissance. En démontrant que nos méthodes nous jettent

infailliblement dans des contradictions lorsqu'on les pousse à

l'inconditionnel, il fait naître le besoin d'une méthode qui explique

ces contradictions et qui en triomphe, car on ne peut pas admettre que

l'essence de l'esprit humain soit de se contredire lui-même. À

l'intuition dans le temps et dans l'espace il oppose l'intuition

intellectuelle, qu'il nous refuse, il est vrai; mais tout au moins il en

entrevoit la possibilité; il en fait ressortir la nécessité avec force;

il suggère donc tout naturellement à des penseurs plus hardis l'idée de

fouiller plus profondément leur âme pour y trouver cette intuition, et

de fonder sur elle une méthode absolue. Ce n'est pas le moment de

recueillir les germes spéculatifs semés abondamment dans tous les écrits

du philosophe de Königsberg et particulièrement dans la Critique de la

raison pure. Je n'ajoute qu'une réflexion, pour rattacher cette matière

à la partie des travaux de Kant qui touche de plus près à l'objet de nos

recherches, et dont je vous entretiendrai dans notre prochaine leçon.

Ce qui fait l'insuffisance des catégories de l'entendement, ce qui

oblige le criticisme à les tenir pour subjectives, c'est l'impossibilité

de les appliquer sans faire intervenir l'élément du temps. Le chapitre

où Kant fait voir comment les catégories s'allient nécessairement avec

l'intuition du temps (_schématisme de la raison pure_), est l'un des

plus admirables de la Critique par la sagacité pénétrante de l'analyse.

Mais le temps est une forme du fini comme l'espace. On peut prolonger à

volonté le temps et l'espace, c'est-à-dire qu'on peut en reculer à

volonté les limites; mais c'est toujours la nature du fini, seulement

c'est un fini dont nous n'atteignons pas les bornes; on ne conçoit pas

même que le temps et l'espace pussent avoir des bornes, mais on ne les

conçoit pas non plus réellement illimités. Le temps infini, l'espace

infini ne sont pas compris par nous dans l'unité d'un seul acte de la

pensée, parce qu'en vérité, quoiqu'on ait voulu corriger Kant sur ce

point, l'espace et le temps ne tombent pas dans le domaine de la pensée,

mais dans celui de l'imagination, qui a toujours des limites quelque

part. Le temps infini ne serait plus le temps, l'espace infini ne serait

plus l'espace.

Pour appliquer les catégories à la réalité inconditionnelle, il faudrait

pouvoir les affranchir de cet alliage du temps; et les catégories

débarrassées de l'élément du temps ne seraient plus les mêmes

catégories, mais des catégories toutes nouvelles, que Kant ne fait

qu'entrevoir. Ainsi la causalité conçue dans le temps revient à la

nécessité. Les lois qui régissent notre intelligence souffriraient une

exception, c'est-à-dire qu'elles seraient violées, si nous concevions un

phénomène sans une cause antérieure dans le temps. Quoique cette

priorité ne soit qu'un moment imperceptible et tout idéal, puisque la

cause n'est cause qu'à l'instant où elle produit son effet, cependant il

est impossible de ne pas admettre que la cause précède l'effet.

L'imagination a besoin du temps, elle l'introduit là même où il n'a

proprement point affaire, et dans la simultanéité elle produit la

succession[40]. L'acte que je viens d'accomplir, par exemple, a

nécessairement sa cause en un fait antérieur, qui a lui-même une cause,

et ainsi de suite, à moins d'admettre un effet dans le temps qui n'ait

point de cause dans le temps, ce qui est absurde. Eh bien, cette

succession de causes n'est autre chose que la nécessité universelle. Si

nous parvenions à dégager le rapport de causalité des idées de

succession et de temps qui s'y associent, nous arriverions peut-être à

comprendre la liberté. Ainsi nous comprendrions que la cause immuable,

intemporelle de tous nos actes, quel que soit l'ordre dans lequel ils se

succèdent, est notre caractère moral, et que ce caractère moral est ce

qu'il est par le fait de notre volonté, par notre libre détermination,

non par une détermination prise une fois pour toutes dans le temps au

commencement de la série d'actes dont notre existence phénoménale se

compose, mais par une détermination toujours identique, une, éternelle,

c'est-à-dire indépendante du temps. Or, Messieurs, cette causalité

intemporelle ne serait plus la causalité que nous comprenons. Il

faudrait la comprendre, cette causalité intemporelle, pour comprendre

notre liberté, et nous ne la concevons pas. Pourquoi, Messieurs? parce

que notre imagination s'y refuse. C'est à l'imagination que le temps est

indispensable. Le temps est la forme de notre sensibilité; mais la

sensibilité ne se sépare point de l'intelligence, dont l'imagination,

l'intuition intérieure forme un élément essentiel. L'intelligence pure,

dépouillée de tout élément sensible, nous appartient si peu, que nous ne

pouvons pas même nous en faire une idée. Kant a raison de penser que

l'intelligence est une synthèse d'intuitions. Nous ne comprenons donc

pas notre liberté. Mais, que nous la comprenions ou non, nous ne

saurions en douter, et il n'est pas permis non plus d'en douter; douter

de la liberté serait douter du devoir, or il n'est pas permis de douter

du devoir.

[Note 40: Comparez l'analyse du phénomène opposé, leçon XVII.]

La causalité intemporelle dont je parle, cette causalité

incompréhensible et pourtant certaine de la liberté est incompatible

avec une série de causes et d'effets successifs, incompatible par

conséquent avec les catégories qui régissent l'expérience. Il n'y a pas

moyen qu'elles expriment toutes les deux également la vérité, à moins

que la vérité ne se contredise elle-même.

Tel est le motif profond qui engage Kant à dégrader le temps et les

catégories du temps, et à considérer le monde qu'elles expliquent comme

un monde de pure apparence.

Quoiqu'il nous interdise l'autre monde, le monde réel, celui-ci semble

s'ouvrir pour lui sur un point, je veux dire la liberté. L'intuition

intellectuelle, dont le pressentiment domine toute sa pensée, serait

précisément l'intuition de la liberté. Si l'on n'admet pas qu'il avait

cette intuition, plusieurs passages de ses écrits, quelques-unes de ses

théories même, demeurent inexplicables. Cependant il nous la refuse.

L'objet de notre intuition n'appartient pas au monde supérieur, c'est le

reflet de ce monde dans le nôtre. Ce reflet, cet éclair produit au

contact des deux sphères, nous l'appelons la conscience de l'obligation

morale.

Cette conscience est absolument irrécusable. Kant dédaigne de le

prouver. L'obligation qu'elle impose est péremptoire; la loi morale a sa

sanction en elle-même: dire que nous devons lui obéir pour tel ou tel

motif, c'est ne pas la comprendre; nous le devons parce que nous le

devons, et rien de plus. Altérer le moins du monde cette position de

devoir dans notre âme, serait méconnaître ce que la conscience nous

dicte et faire mentir son témoignage. Rien n'est absolument bon qu'une

volonté droite; cette sentence du sage moderne perdrait sa sublimité en

cessant d'être un axiome.

La volonté droite, c'est-à-dire l'identité parfaite du vouloir et de

l'obligation a donc quelque chose d'absolu; elle forme le point de

contact entre nous et l'absolu. De l'obligation morale Kant conclut

directement notre liberté, et par l'intermédiaire d'une autre idée,

celle du mérite inséparable de la dignité morale ou de l'accomplissement

du devoir, il infère l'existence d'un ordre moral, d'un monde de liberté

et d'un principe de cet ordre moral, d'un Dieu moral et par conséquent

personnel, tout autant de vérités qui appartiennent à l'ordre objectif

et qui, bien loin de résulter d'un emploi conséquent de la pensée dans

le domaine purement spéculatif, sont incompatibles avec les lois de la

pensée spéculative que la Critique de la raison pure nous a enseignées.

Ici pour la première fois vous voyez l'idée morale, introduite dans la

philosophie régressive, servir de base à la théologie rationelle ou, ce

qui revient au même, à la métaphysique.

Kant ne hasarde cette grande innovation qu'avec des précautions et des

réserves dont nous examinerons la portée dans notre prochaine réunion.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 19 / 33 题