III. L'activité de la substance est _idéale_.

Ces trois propositions résument les trois grands systèmes philosophiques

du XVIIme siècle au point de vue de la philosophie elle-même. Le reste

appartient à l'histoire.

La métaphysique construite par Wolf et par ses nombreux disciples sur

les idées de Leibnitz prend les allures d'un système régulier, système

plus vaste et plus complet que tous les précédents quant à son

ordonnance extérieure. Mais il roule sur des définitions convenues, il

suppose les idées des choses et ne les produit pas. Dans cette école, le

travail de la pensée consiste à rattacher certains attributs donnés à

des sujets donnés également. Ce procédé, qui rappelle celui de la

scolastique, dont le système de Wolf se rapproche à d'autres égards

encore, ne saurait convenir à la spéculation véritable. L'intérêt

principal de la philosophie consiste dans la création d'idées nouvelles.

Wolf en introduisit peu. Son école paraît avoir eu pour mission de

populariser l'idéalisme et d'en tirer les conséquences en réduisant peu

à peu la science rationnelle aux proportions d'une psychologie.

Le système profondément spéculatif de Leibnitz est affecté dès le

principe d'un élément empirique qui en trouble la pureté. Cette branche

gourmande attira peu à peu tous les sucs; la psychologie expérimentale

remplaça la philosophie et la première école idéaliste allemande finit

ainsi par se trouver placée à peu près sur le même terrain que la

célèbre école anglaise de Locke.

Vous savez, Messieurs, comment Locke s'était appliqué dans son Essai sur

l'entendement humain, code philosophique du XVIIIme siècle, à faire

sortir toutes nos idées de l'expérience sensible et de l'activité

spontanée de l'esprit, qui étend, restreint et combine les données

expérimentales sans produire aucun élément nouveau.

Un demi-siècle plus tard, l'écossais Hume avait conclu de ces prémisses

la vanité de l'idée de cause, alléguant avec raison que l'expérience

sensible ne saurait établir qu'un fait soit la cause d'un autre. Ceci

conduisait naturellement au scepticisme. Hume accepte cette conséquence

et la développe avec esprit. Au fond, Messieurs, il n'y avait rien

d'excessivement redoutable dans ce mouvement de la pensée. Il était

naturel d'en inférer la fausseté de la théorie de Locke sur l'origine de

nos idées; et si cette théorie n'eût pas été si profondément enracinée

dans les tendances du siècle, la chose n'eût exigé ni grands efforts ni

grand appareil. On aurait dit: si toutes nos idées viennent de

l'expérience comme Locke le prétend, Hume démontre que nous ne saurions

avoir l'idée de cause, car l'expérience est incapable de la fournir.

Mais nous avons réellement cette idée, et si bien, que nous ne pouvons

pas nous en passer un instant; par conséquent Locke a tort, toutes nos

idées ne viennent pas de l'expérience. Le raisonnement étant régulier,

l'évidente fausseté de la conclusion établit la fausseté du principe. En

effet, les suppositions de Hume sur la manière dont l'idée de cause se

serait introduite en contrebande dans l'intelligence et dans la langue

humaines ne supportent pas l'examen. Hume lui-même n'apportait à sa

philosophie qu'un demi sérieux. Il était sans doute un peu sceptique à

l'endroit de son scepticisme.

De bonne heure on recommande aux écoliers de ne pas conclure de la

succession à la causalité, du _post hoc_ au _propter hoc_. Hume, lui,

prétend que le _propter hoc_, la cause ne signifie autre chose que la

succession. Il raconte que les hommes ayant pris l'habitude de voir tels

faits se produire après tels autres, ont imaginé d'appeler ceux qui

viennent ordinairement les premiers, cause de ceux qui les suivent, de

sorte que le rapport de cause à effet désignerait seulement une

succession accoutumée, et par suite, une succession prévue. Les choses

se passent tout autrement dans notre esprit; il suffit pour en être

convaincu de s'observer soi-même, et cette observation n'est pas

difficile à faire. Nous savons tous ici que l'éclair n'est pas la cause

du tonnerre, et pourtant nous attendons le tonnerre avec certitude quand

nous avons vu briller l'éclair. Comment cela serait-il possible si la

causalité n'était qu'une succession prévue? Et s'il est besoin

d'observations multipliées pour imaginer que les phénomènes ont des

causes naturelles, la première génération des hommes a dû vivre

longtemps sans se douter qu'il y en eût. Au point de vue théorique il

faudrait l'en féliciter, puisque l'idée de cause est une idée vide; mais

nous n'imaginons guère comment elle a fait pour s'en passer. Il est

inutile d'insister.

Indépendamment des conséquences sceptiques qu'il est si facile d'en

faire jaillir, la théorie de Locke sur l'origine des idées, et celle de

la sensation transformée de Condillac, expression systématique du même

point de vue général, sont entachées d'un grave défaut logique. Il est

une foule de notions dont l'esprit se sert naturellement avant de s'être

rendu compte qu'il les possède; on les emploie sans s'en douter, sans

les formuler. Avec un peu de négligence, la préoccupation systématique

aidant, rien n'est plus facile que de les introduire d'une manière

inaperçue et de bonne foi dans l'analyse même qui a pour but d'expliquer

leur formation. On s'y trompe un moment, mais une fois l'illusion

signalée, elle disparaît. Il est inconcevable qu'elle ait échappé à tout

un siècle, que l'on n'accusera certes pas d'être un siècle barbare. Cet

aveuglement est d'autant plus extraordinaire que les vices du

sensualisme avaient été indiqués avec beaucoup de précision dans des

ouvrages assez répandus. Un tel spectacle nous humilie. On se demande si

quelque chose de pareil ne nous arrive pas à nous-mêmes; si peut-être

tout un côté de l'évidence n'est pas dérobé aux penseurs de nos jours?

Ce doute peut avoir une certaine utilité morale. Pour notre étude, il

n'importe guère. Nous ne saurions ni changer nos yeux, ni renoncer à

nous en servir. Contentons-nous donc d'être de notre siècle, et si nous

voulons le faire avancer, tâchons de le bien connaître. Nous sommes au

berceau de sa philosophie, qui s'élève rapidement.

Répondre à Hume eût été une tâche facile pour un esprit qui n'aurait pas

subi les mêmes influences; mais, en se bornant à signaler une erreur

manifeste, on n'aurait pas fait faire de progrès à la pensée.

Heureusement Kant était aussi du XVIIIme siècle; les arguments

sceptiques de son contemporain firent sur lui une impression très-vive.

Il entreprit de réfuter Hume en réfutant Locke, son auteur; la manière

dont il s'acquitta de cette tâche montre que les idées de Locke avaient

pénétré profondément son esprit.

Kant s'est proposé de déterminer l'élément universel et nécessaire de la

pensée humaine, les vérités _a priori_ que nous devons tous reconnaître

et qui sont à la base de l'exercice de chacune de nos facultés. Il

s'agit pour lui de prouver l'existence des vérités _a priori_ et de

mesurer l'étendue de leurs applications légitimes, c'est-à-dire de fixer

la compétence de notre esprit. Ce programme est celui de la science

qu'il désigne sous le nom de philosophie _critique_.

Au premier coup d'oeil, il ne semble pas que la solution du problème

kantien puisse s'appeler une philosophie; on pourrait même aller presque

jusqu'à douter que le problème, tel que Kant l'a circonscrit,

appartienne à la science philosophique. En effet, la philosophie est une

et universelle; tout en elle se rapporte au principe absolu des choses.

La science de l'esprit humain devient philosophique à cette condition,

que l'esprit humain soit étudié dans son principe, dans son rapport avec

Dieu. Il y aurait cependant de l'exagération dans un tel scrupule. La

question reprise par Kant touche assurément à l'absolu, puisque la

possibilité d'une science de l'absolu y est impliquée. Elle peut être

considérée indifféremment comme un préliminaire à la philosophie tout

entière ou comme une partie intégrante de la philosophie régressive.

Le but de ces leçons m'interdit d'essayer une appréciation complète de

la critique kantienne. J'en rendrai compte aussi sommairement qu'il me

sera possible sans détriment pour la clarté; mais c'est uniquement afin

de marquer dans quel sens elle a influé sur l'idée de l'absolu, que nous

cherchons. Aussi ne dirai-je qu'un mot de la première question que le

criticisme suggère: la question de savoir s'il est réellement nécessaire

ou convenable de faire précéder la science proprement dite par une

critique de l'esprit humain.

Depuis la publication de l'_Essai sur l'entendement_, de Locke, auquel

Leibnitz avait opposé ses _Nouveaux Essais_, la question de l'origine

des idées tenait le premier rang dans la philosophie. On y rattachait

déjà, par une suite naturelle, celle de la portée et de la compétence de

l'esprit humain; l'idée de la critique était donc un produit de l'esprit

du siècle en même temps qu'une rénovation: sa légitimité est

irréprochable au point de vue historique. Mais à prendre les choses en

elles-mêmes, que faut-il penser de la place donnée au problème de la

connaissance? L'analyse critique des facultés humaines, détachée des

autres problèmes philosophiques, a-t-elle chance de réussir?

pouvons-nous, en d'autres termes, en attendre un résultat parfaitement

certain? Il est permis d'en douter. Il s'agit, pour Kant, de savoir si

nous sommes capables d'atteindre la vérité, et dans quelles limites. Si

cette question est prise au sérieux, il est clair qu'au moment où

l'esprit la pose, toutes les facultés sont déclarées suspectes. Kant ne

demande plus, comme Descartes: De quoi suis-je certain? mais il demande:

Ai-je le droit d'être certain? Maintenant, si toutes nos facultés sont

mises en suspicion, avec quel instrument accomplirons-nous l'oeuvre

critique? Si la philosophie est impossible avant la Critique de l'esprit

humain, comme Kant le proclame et comme, après lui, tant d'autres l'ont

répété sur parole, il faudrait, ce semble, au préalable, une seconde

Critique qui nous éclairât sur l'usage et sur la portée des facultés au

moyen desquelles nous entreprenons la première, et ainsi de suite. Il

est donc clair, Messieurs, que la Critique elle-même, comme tout

exercice de l'intelligence, débute par la foi dans l'intelligence. Mais,

si l'on se confie à la pensée avant tout examen, si cette confiance est

supérieure à l'examen dont elle fonde la possibilité, on ne voit pas

pourquoi il serait nécessaire de commencer par l'analyse de nos facultés

plutôt que par toute autre question. L'obligation de choisir cet ordre

implique une parfaite conviction de l'aptitude de l'esprit à se

comprendre et à se juger lui-même, tandis que l'on ignore encore s'il

est capable de pénétrer tout autre objet. Or, Messieurs, la distinction

qu'on établit ainsi, loin d'être axiomatique, nous paraît tout à fait

arbitraire. Il n'y a donc pas de nécessité logique à faire du problème

de la connaissance la question préalable en philosophie. Je dis plus,

Messieurs; non-seulement il n'est pas indispensable, mais il est

impossible de traiter isolément l'analyse de l'esprit humain; ou du

moins, en la détachant ainsi de l'ensemble des questions philosophiques,

il n'est pas permis d'en attendre autre chose qu'un résultat provisoire

et propédeutique. Pour obtenir de l'esprit humain une science vraiment

philosophique, il faudrait l'étudier à sa place dans l'ordre général des

choses, il faudrait par conséquent lui assigner sa place dans un tel

ordre, ou, comme le dit Leibnitz, il faudrait une métaphysique pour

fonder la psychologie.

Mais si l'analyse des fonctions intellectuelles, traitée à part, en

guise de préliminaire, ne peut ni révéler l'esprit à lui-même dans son

principe, ni lui donner une confiance en son droit dont il n'a

réellement pas besoin, elle peut au moins constater des faits, et comme

science de faits, rien n'empêche de l'aborder la première. L'usage qui

fait servir la psychologie d'introduction aux études philosophiques, se

fonde sur des raisons de convenance dont je suis loin de méconnaître le

poids. Si l'observation attentive de nos facultés ne suffit pas pour

juger définitivement de leur valeur, elle nous apprend du moins à les

diriger. Malheureusement ce point de vue n'est pas celui de la Critique.

Elle ne veut pas constater seulement les faits, mais expliquer la

possibilité des faits, et ce mélange de psychologie et de métaphysique,

d'expérience et de raisonnement _a priori_, qui fait au kantisme pris en

lui-même une position difficile, en rend l'étude assez fatigante.

À vrai dire, Messieurs, je ne pourrai vous l'exposer que

très-superficiellement. Une exactitude rigoureuse de tous les termes

m'obligerait à entrer dans plus de détails que notre plan ne le

comporte. Je chercherai la vérité des appréciations et la fidélité de la

couleur, mais il serait fâcheux que vous prissiez pour base de votre

étude historique du criticisme les deux leçons auxquelles je devrai me

borner. Il y a tout un côté du système de Kant, celui du travail logique

et de l'enchaînement rigoureux, que nous serons forcés de négliger.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 18 / 33 题