SIXIÈME LEÇON.

Descartes. Il a dessiné le plan de la philosophie, qui de la première

vérité certaine immédiatement passe, au moyen d'un critère subjectif

immédiat, à la première vérité en soi, à la connaissance du principe des

choses, d'où se tire un nouveau critère; et déduit tout de ce principe.

Selon Descartes, le principe universel est une volonté absolument libre.

Il a compris toute la portée de cette conception, et sa psychologie est

un reflet de sa métaphysique; mais son principe demeure stérile, parce

qu'il s'en tient à la notion formelle de liberté sans examiner la nature

de l'acte créateur. D'ailleurs il ne démontre pas la liberté absolue, il

la considère comme une donnée immédiate de la raison. Celle-ci ne

conçoit immédiatement qu'un absolu indéterminé, l'être qui existe de

soi-même, ce qui est la Substance de Descartes et le Dieu de Spinosa.

Descartes ouvre ainsi la porte au spinosisme. Il lui fournit encore

prétexte par son dualisme de la pensée et de l'étendue; dualisme

inconséquent, car il ne découle pas du principe premier, mais d'une

application illégitime du critère subjectif de la vérité.

Messieurs,

La philosophie de la Renaissance renferme pêle-mêle les principales

idées que la philosophie moderne reproduit dans une progression

régulière. J'essaierai de vous présenter les éléments de cette série

suivant la loi de leur génération, en les dégageant de tous les

accessoires. Notre chemin va de cime en cime; c'est le plus fatigant,

mais c'est le plus court.

La philosophie moderne commence avec Descartes, qui en a dessiné le plan

d'une main ferme. À considérer le mouvement philosophique des deux

derniers siècles dans son ensemble, ce plan n'a jamais été abandonné.

Les penseurs qui s'en sont écartés se sont égarés. Le cartésianisme est

le programme immuable de la philosophie, programme complet, programme

immense, qui n'est pas encore entièrement réalisé. Il se propose:

1° de commencer la science par son vrai commencement, c'est-à-dire par

la première vérité certaine;

2° de tirer de la première vérité connue un criterium général de

certitude;

3° de s'élever, à l'aide de ce criterium, de la première vérité connue à

la première vérité en soi, au principe universel.

4° De la notion du principe universel il déduit un critère de vérité

supérieur, qui confirme le premier.

5° Enfin, du principe universel, et par le moyen des deux critères, il

s'efforce de tirer les principes immédiats des choses et de reconstruire

le monde réel avec ces données.

Cette formule, d'une netteté admirable, servira de mesure à tous les

travaux ultérieurs. Descartes a mis un soin extrême à la suivre de tout

point, et lorsqu'au fond il n'a pas pu y réussir, il a pourtant voulu en

garder l'apparence. La double chaîne est tendue du ciel à la terre, mais

çà et là des bouts de corde remplacent les anneaux d'or.

Si nous le jugeons, non pas avec la sympathie de l'historien, mais avec

l'inexorable rigueur de l'histoire elle-même, nous devrons avouer que

Descartes n'a fait définitivement que les deux premiers pas dans la

carrière immense qu'il a tracée: il a ramené la pensée à son point de

départ; il a déterminé le premier critère de la vérité et, par le

critère, la méthode; c'était plus qu'il n'en fallait pour sa gloire.

C'était assez pour accomplir une révolution.

Ces deux degrés posés, Descartes ne s'arrête pas dans sa marche

ascendante. Il s'avance, au contraire, fort résolument du côté de la

vérité positive que nous revendiquons, et franchissant, sans les

apercevoir, les siècles qui vont le suivre, il esquisse, par quelques

traits seulement, mais par quelques traits lumineux, toute une

philosophie de liberté. Mais la prémisse sur laquelle il la fait reposer

n'est pas justifiée avec assez de précaution; tous les intermédiaires

requis pour rendre la vérité de cette prémisse manifeste et son emploi

légitime, n'ont pas été traversés ou, du moins, n'ont pas été clairement

indiqués. Celle-ci se présente dès lors avec l'apparence d'une hypothèse

ou d'un emprunt fait à la tradition, et les conséquences que Descartes

en déduit sont encore des conséquences anticipées, comme les systèmes de

la Renaissance et du moyen âge; périodes avec lesquelles il n'a pas

rompu aussi complètement qu'il l'a cru et qu'on l'a dit.

L'esprit humain, qui va très-lentement lorsqu'il marche sans lisières,

n'a pas suivi Descartes jusqu'au bout. Il a développé, non sans effort,

les intermédiaires que ce génie individuel avait négligés, et chacune de

ces idées intermédiaires est devenue le principe d'une grande

philosophie. Renonçant au dernier appui que Descartes empruntait, sans

le vouloir peut-être, à la doctrine chrétienne, il est tombé d'abord

fort au-dessous du point de vue cartésien, en reproduisant sous la forme

réfléchie le panthéisme imparfait de l'Orient. Il s'est relevé peu à

peu; cependant le cartésianisme n'est pas encore dépassé, il n'est pas

encore épuisé. Les successeurs de Descartes n'ont pas aperçu, cela va

sans dire, l'importance spéculative des idées qu'ils ne surent pas

mettre en oeuvre, de sorte qu'elles sont restées à peu près dans l'oubli.

L'école allemande et l'école française contemporaine, héritière d'un

spiritualisme affaibli par le XVIIIme siècle, se sont attachées l'une et

l'autre, dans leurs expositions historiques, aux côtés du cartésianisme

dont elles peuvent s'autoriser. D'ailleurs Descartes lui-même, dont les

convictions n'ont point varié, semble avoir subi l'influence d'une

préoccupation qui l'a empêché de développer toute sa philosophie dans

l'esprit de sa conception première; il ne fait pas usage de tous ses

moyens, et après avoir surmonté le panthéisme en s'élevant hardiment

vers l'absolu véritable, il en favorise le retour par un dualisme

exagéré. Pour suivre le courant secondaire de sa pensée, il suffisait de

laisser aller la logique; pour marcher jusqu'au bout dans la direction

principale, il fallait un nouvel acte créateur ou tout au moins une

restauration nouvelle; aussi cette voie royale fut-elle abandonnée.

Après les premiers théorèmes, que tous les systèmes ont adoptés, le

cartésianisme se partage donc; et comme la philosophie tout entière

s'est jetée dans l'embranchement qui ramène au panthéisme, on a fini par

voir en lui le cartésianisme tout entier. Il en résulte que Descartes

est moins connu qu'il n'est célèbre, je dirais même moins connu qu'il

n'est lu. On a immensément écrit sur Descartes, ses oeuvres sont dans

toutes les bibliothèques, et pourtant, avant de le discuter, il

faudrait, pour être compris, commencer par le rétablir.

Je suis fortement tenté de l'essayer avec vous aujourd'hui, et la chose

aurait pour moi de l'importance, car le système dont je dois vous

exposer les éléments, quoi qu'il se soit produit indépendamment de toute

influence directe du cartésianisme, n'est en réalité que le

développement du côté du cartésianisme jusqu'ici le plus négligé. Cette

découverte tardive m'a fort agréablement surpris, je vous l'avoue: si la

doctrine que j'enseigne n'est pas conforme de tout point aux vues qui

règnent dans l'école, il ne serait pas mal de la mettre sous la

protection d'un nom que l'école elle-même inscrit volontiers sur son

drapeau. Il vaut mieux aujourd'hui relever de Descartes que d'un moine

ignoré comme Scot. Mais, pour établir complètement notre légitimité

cartésienne, il faudrait une discussion en règle, dont la place n'est

pas ici. Je me borne, bien à regret, à quelques indications telles que

le cadre d'une leçon les comporte.

Descartes, disons-nous, a ramené la pensée à son point de départ; il a

déterminé pour jamais le critère de la vérité philosophique et, par le

critère, la méthode.

Le critère, c'est l'évidence intérieure opposée à toute espèce

d'autorité. C'est le protestantisme introduit dans la philosophie, et

qui bientôt réagira sur la religion.

Le point de départ, c'est l'existence du moi pensant. Je n'admets rien

sur la foi d'une autorité étrangère ou sur la foi d'une spéculation sans

contrôle; je doute, jusqu'à meilleure information, de tout ce dont il

est possible de douter; mais je ne puis pas douter de mon existence, car

je ne puis pas douter de ma pensée, je ne puis pas douter de mon doute,

qui est une pensée. J'existe donc, et je suis un être pensant. Ce qui me

l'atteste, c'est l'évidence; il faut donc croire à l'évidence. «Les

choses que nous concevons clairement et distinctement sont vraies.»

Ceci est fort simple, vous le voyez; ce n'était pas très-nouveau, et

cependant l'énoncé de ces propositions fut une grande oeuvre. Le moment

de mettre ces vérités élémentaires à leur place était arrivé.

Jusqu'ici Descartes a posé la base commune à tous les systèmes modernes.

Désormais ce qu'il vient d'avancer sera tantôt répété, tantôt

sous-entendu, jamais contesté. Le troisième pas nous fait entrer dans le

cartésianisme proprement dit. Ici Descartes touche au but, mais il le

saisit trop tôt et n'assure pas sa conquête. Le problème est de passer

de la première vérité connue à la première vérité en soi, c'est-à-dire

de trouver Dieu par l'évidence, le moi pensant étant seul donné. Il faut

donc trouver Dieu dans le moi. «J'ai l'idée d'un être souverainement

parfait,» dit le philosophe. Le sens est sans doute: Tout esprit a

nécessairement l'idée d'un être parfait; l'idée de perfection est

essentielle à l'intelligence. C'est ce que Descartes appelait une idée

innée. On a critiqué cette manière de s'exprimer avec beaucoup de

raison. Il est clair qu'une idée n'existe que par l'acte de l'esprit qui

la conçoit. Il n'y a donc à proprement parler point d'idées innées. Mais

si l'esprit humain est fait de telle sorte que la réflexion ne saurait

s'exercer sans découvrir l'idée de l'être parfait, il n'en faut pas

davantage. Seulement, au lieu d'idées innées nous écrirons idées

nécessaires: Descartes ne l'entend pas autrement[13].

[Note 13: «Lorsque je dis que quelque idée est née avec nous,

j'entends seulement que nous avons en nous-même la faculté de la

produire.» Réponse aux IIImes objections. Éd. Garnier, tome II, p. 104.]

L'idée de Dieu étant donnée dans la pensée, Descartes prouve son

existence réelle par deux arguments, dont l'un part du contenu même de

l'idée: c'est l'ancien argument ontologique: «L'existence réelle est une

perfection, donc l'être parfait n'existe pas dans la pensée seulement,

mais en réalité.» L'autre, plus populaire par sa forme, se fonde sur la

présence de l'idée de Dieu dans l'esprit: «Imparfait moi-même, je ne

puis pas avoir produit l'idée de la perfection; elle doit avoir pour

auteur un être réellement parfait.»

J'accepte ces preuves, Messieurs; je me contenterais même à moins, car

l'existence nécessaire d'un principe inconditionnel n'est pas moins

évidente que la présence de l'inconditionnel dans l'esprit; c'est dans

ce sens que j'entends l'argument ontologique, mais la difficulté n'est

pas là. La question consiste à savoir si l'idée d'un être parfait telle

que Descartes la développe, est réellement une conception inhérente à

l'esprit, une idée nécessaire. Cette idée est celle du Dieu personnel

des chrétiens, avec les principaux attributs que lui confère la

théologie. Est-elle inhérente à l'esprit humain?--En un sens je

l'accorderais volontiers. Elle l'est, oui, comme germe, comme problème;

mais immédiatement, comme pensée distincte, elle l'est si peu, que toute

la métaphysique n'a d'autre but que de l'enfanter et de l'éclaircir.

Ainsi Descartes n'a pas le droit de commencer en disant: Je trouve en

moi l'idée d'un être parfait. C'est là un fait personnel, accidentel,

qui tient à son éducation; ce n'est pas le fait nécessaire. Le grand

réformateur met à profit le résultat le plus élevé de la scolastique, au

lieu de le reconstruire par un travail indépendant, comme son programme

l'eût exigé. Par ce point capital, Descartes dépend du moyen âge et

n'accomplit pas dans toute son étendue la révolution dont il a conçu le

projet. Il n'est pas exact de prétendre que chacun trouve en soi

d'entrée l'idée d'un être parfait; car, au début de la réflexion, nous

ignorons ce qui est requis de l'Être pour qu'il soit parfait. Ce que

nous trouvons réellement en nous-même, ou plutôt ce qu'un retour sur

nous-même nous oblige à concevoir, c'est l'être au fond de toute

existence, l'inconditionnel, un être, quel qu'il soit d'ailleurs, qui

existe par lui-même et qui n'a besoin d'aucun autre pour exister,

c'est-à-dire la _substance_, car c'est la définition cartésienne de la

substance que nous venons d'énoncer; quant aux attributs de l'être

inconditionnel, il faut les déduire par la raison de ce premier

attribut, l'existence par soi-même; il ne suffit pas de les trouver dans

la réminiscence. Le Dieu de Descartes n'est donc pas un produit légitime

de sa méthode d'évidence; dès lors il est en philosophie comme s'il

n'était pas, et tous les théorèmes fondés sur lui deviennent

problématiques.

Il y a deux notions de l'absolu chez Descartes comme chez Platon. Le

Dieu qui forme l'univers dans le _Timée_ n'est pas l'unité supérieure à

l'être où vient aboutir la dialectique du _Parménide_; du moins la

coïncidence des deux idées n'est-elle pas rendue manifeste. Descartes,

de même, trouve dans son esprit l'idée d'un Dieu souverain, éternel,

infini, immuable, tout-connaissant, tout-puissant, et créateur universel

de toutes les choses qui sont hors de lui[14]. Il trouve également dans

son esprit ou dans le langage tel que l'ont formé ses devanciers[15],

l'idée de la substance, c'est-à-dire «d'une chose qui n'a besoin que de

soi-même pour exister.» La substance est, par sa définition,

indépendante, inconditionnelle, absolue. Voilà donc, sinon deux absolus,

ce qui est inadmissible et contraire au sens de Descartes, au moins deux

définitions de l'absolu qu'il faudrait réduire à l'unité pour asseoir la

métaphysique. Cette réduction est demeurée imparfaite. Descartes établit

bien que Dieu est la substance ou que, s'il existe un être parfait au

sens de sa définition, cet être parfait possède seul l'existence par

lui-même, de sorte que le nom de substance n'est donné qu'improprement

aux choses créées; mais il ne démontre pas inversement que la substance

soit Dieu, c'est-à-dire que l'être existant par lui-même possède

nécessairement l'intelligence infinie, la bonté parfaite, la puissance

créatrice, la liberté souveraine, dont il fait les caractères de la

divinité. Sa régression vient donc aboutir à deux termes, et l'on peut

fonder sur elle deux philosophies progressives, l'une commençant par son

idée de Dieu: c'est celle qu'il a tentée lui-même; l'autre commençant

par sa définition de la substance: c'est celle de Spinosa. La seconde

seule a pris une importance universelle en déterminant les mouvements

ultérieurs de la philosophie, et cela, Messieurs, je crois utile

d'insister sur le point, parce qu'elle seule était légitime. Descartes

veut que nous partions de l'idée innée de l'infini, c'est-à-dire de son

idée immédiate; or l'idée immédiate de l'infini, dont nous ne pouvons

pas contester la réalité, parce que nous ne pouvons pas en faire

abstraction, ce n'est pas la plus grande et la plus riche, c'est au

contraire la plus simple et la plus nue; ce n'est pas le Dieu de Scot et

de Descartes, c'est la substance de Spinosa.

[Note 14: Méd. III. Éd. Garnier, tome I, p. 119.]

[Note 15: Descartes, on s'en souvient, n'étend pas le doute

philosophique jusqu'à mettre en question les simples idées et par

conséquent les définitions.]

La logique humaine, qui ne comporte pas de sauts, dut passer par

Spinosa, Leibnitz, Fichte, Hegel et Schelling, pour revenir au Dieu

cartésien.

Ce que nous reprochons à Descartes, si toutefois le mot de reproche est

de mise en cette occasion, c'est d'avoir négligé la discussion

dialectique dont il était besoin pour manifester la nécessité de sa

conception suprême et prévenir ainsi les rechutes. Nous ne l'accusons

pas d'avoir mal compris l'infini. Au contraire, il en a le sens au plus

haut degré; et s'il eût aperçu la lacune de son système, s'il en eût

prévu le danger, nul n'aurait pu mieux la combler. Je n'en veux d'autres

preuves que sa manière d'envisager la liberté divine. Pour lui cette

liberté est absolue. La volonté créatrice produit incessamment,

non-seulement l'existence des choses, mais leur essence et leurs lois,

tellement que les principes universels de la morale et de la logique

elle-même tirent leur vérité de l'acte divin et ne subsistent que par

cet acte. «Ce n'est pas pour avoir vu qu'il était meilleur que le monde

fût créé dans le temps que dès l'éternité, qu'il a voulu créer le monde

dans le temps, mais au contraire parce qu'il a voulu créer le monde dans

le temps; pour cela il est aussi meilleur que s'il eût été créé dès

l'éternité. Il n'en est point ainsi de l'homme, qui trouve déjà la

nature de la bonté et de la vérité établie et déterminée en Dieu[16].»

[Note 16: Éd. Garnier, tome II, p. 363.]

C'est chose curieuse, Messieurs, d'entendre les objections de nos

cartésiens du jour et même celles de Leibnitz, contre cette doctrine

hardie, lorsqu'on sait comment Descartes les a réfutées d'avance en

répondant à ses contemporains. Il écrivait à Mersenne le 15 avril

1630[17]:

[Note 17: Éd. Garnier, tome IV, p. 303.]

«Les vérités métaphysiques lesquelles vous nommez éternelles, ont été

établies de Dieu et en dépendent entièrement, ainsi que tout le reste

des créatures; c'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un

Saturne et l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que ces

vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie,

d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en

la nature, ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume...

On vous dira que si Dieu avait établi ces vérités, il les pourrait

changer comme un roi fait de ses lois; à quoi il faut répondre que oui,

si sa volonté peut changer.--Mais je les comprends comme éternelles et

immuables.--Et moi je juge de même de Dieu.--Mais sa volonté est

libre.--Oui, mais sa puissance est incompréhensible, et généralement

nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons

comprendre, mais non pas qu'il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas

comprendre.[18]»

[Note 18: Comparez Réponses aux Vmes objections, Éd. Garnier, tome

H, p. 318, 319. Réponses aux VImes objections, id. p. 362, 367; puis:

Lettres, tome IV. p. 123, 134.]

Ainsi la pensée de Descartes n'est point arbitraire. Elle porte en

elle-même les titres de sa légitimité. La liberté parfaite est affirmée

comme l'inévitable développement de l'idée de la perfection, de la

réalité positive, ou, plus simplement, de l'infini. La preuve est

inhérente à la thèse, qu'il suffisait de développer.

En tirant de la liberté absolue la loi selon laquelle doit s'opérer le

départ entre les vérités accessibles à la raison humaine et les sujets

placés au delà de sa sphère, Descartes fait faire un grand pas à sa

philosophie et répond en même temps à la principale objection contre la

doctrine de la liberté elle-même. Il a saisi toute l'importance de cette

idée et la reproduit maintes fois. Il écrit à un autre correspondant:

«Pour la difficulté de concevoir comment il a été libre et indifférent à

Dieu de faire qu'il ne fût pas vrai que les trois angles d'un triangle

fussent égaux à deux droits, ou généralement que les contradictoires ne

peuvent être ensemble, on la peut aisément ôter en considérant que la

puissance de Dieu ne peut avoir aucune borne, puis aussi en considérant

que notre esprit est fini, et créé de telle nature qu'il peut concevoir

comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement

possibles, mais non pas telle qu'il puisse aussi concevoir comme

possibles _celles que Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a

voulu toutefois rendre impossibles_; car la première considération nous

fait connaître que Dieu ne peut avoir été déterminé à faire qu'il fût

vrai que les contradictoires ne peuvent être ensemble, et que par

conséquent il a pu faire le contraire; puis l'autre nous assure que,

bien que cela soit vrai, _nous ne devons point tâcher de le comprendre_,

parce que notre nature n'en est point capable. Et encore que Dieu ait

voulu que quelques vérités fussent nécessaires, ce n'est pas à dire

qu'il les ait nécessairement voulues; car, _c'est tout autre chose de

vouloir qu'elles fussent nécessaires et de le vouloir nécessairement ou

d'être nécessité à le vouloir_. J'avoue bien qu'il y a des

contradictions qui sont si évidentes, que nous ne les pouvons

représenter à notre esprit sans que nous les jugions entièrement

impossibles, comme celle que vous proposez: Que Dieu aurait pu faire que

les créatures ne fussent point dépendantes de lui; mais nous ne nous les

devons point représenter pour connaître l'immensité de sa puissance, _ni

concevoir aucune préférence ou priorité entre son entendement et sa

volonté; car l'idée que nous avons de Dieu nous apprend qu'il n'y a en

lui qu'une seule action toute simple et toute pure[19]._»

[Note 19: Éd. Garnier, lettre XLVIII, p. 147.]

La difficulté qui nous empêche de recevoir d'abord l'absolue liberté est

celle-ci: Nous trouvons en nous-même certaines idées revêtues du

caractère de la nécessité. Pour comprendre l'absolue liberté, il

faudrait se les représenter comme contingentes, ce qui implique

contradiction dans notre esprit.

Descartes répond: Ce qui est nécessaire à nos yeux, c'est ce que Dieu a

voulu rendre nécessaire. Il est auteur, non-seulement du réel, mais du

possible; les impossibilités que nous apercevons sont les impossibilités

qu'il a créées. Mais ce qu'il a rendu impossible l'est en effet, et nous

ne saurions d'aucune manière en comprendre la possibilité. La solution

définitive à laquelle il s'arrête n'est donc pas dogmatique; elle est

critique. Il ne pense pas que nous devions affirmer, comme si nous le

comprenions, que Dieu soit affranchi des lois mathématiques, par

exemple. Mais la question étant posée ainsi: Dieu peut-il faire que les

trois angles d'un triangle ne soient pas égaux à deux angles droits? on

répondrait dans son esprit, en tenant compte de tous les éléments de sa

pensée: Nous ne saurions concevoir un triangle dont les angles ne valent

pas deux angles droits. Nous ne saurions pas davantage, sans choquer les

lois de notre raison, limiter la liberté divine. Ce qui est certain,

c'est que l'auteur de cette raison est l'auteur des vérités qui la

constituent. Et sa volonté créatrice n'obéit pas à des lois tracées

préalablement par son intelligence, car l'intelligence ne précède point

en lui la volonté et ne s'en sépare point, mais elles ne sont qu'un seul

et même acte.

La manière dont Descartes conçoit le rapport entre l'entendement et la

volonté mériterait une étude attentive. En Dieu, nous voyons qu'il

refuse avec beaucoup de sens de subordonner l'un à l'autre. Toutefois en

soumettant les lois du possible à la liberté divine, il fait bien

comprendre qu'au fond il voit dans la volonté le centre et le principe

de l'être. Pour lui la volonté est la substance divine, dont

l'intelligence forme l'inséparable attribut.

Il n'en va pas autrement en psychologie. Au premier aspect, le dualisme

cartésien paraît tendre fortement au rationalisme et à l'idéalisme. La

pensée est «une substance,» l'âme «une chose qui pense.» L'homme ne sait

rien de lui-même, sinon qu'il est un être pensant. Ces façons de parler

ont exercé une grande influence, que nous ne saurions considérer comme

avantageuse à tous les égards. Et pourtant ce ne sont réellement que des

façons de parler. Penser est, chez Descartes, un terme générique qui

désigne toute espèce d'activité intérieure. Par le nom de pensée,

dit-il, je comprends tout ce qui est tellement en nous que nous

l'apercevons immédiatement par nous-même et en avons une connaissance

intérieure; _ainsi toutes les opérations de la volonté_, de

l'entendement, de l'imagination et des sens sont des pensées[20]. La

définition de l'âme et les noms imposés aux deux ordres de substances

créées ne préjugent donc en rien la question. Pour la résoudre

sainement, il faut s'attacher moins aux mots qu'aux choses et voir quels

sont, chez Descartes, le rôle et les caractères des deux fonctions dont

il s'agit. Nous remarquons d'abord que Descartes affirme le libre

arbitre de l'homme avec non moins d'énergie que la liberté divine. Ainsi

l'entendement ne détermine la volonté que selon la permission et par le

concours de la volonté elle-même. L'action ne résulte pas fatalement de

la comparaison des motifs, mais l'âme consent librement aux motifs, et

plus ceux-ci sont décisifs, plus elle est libre dans son entière et

franche adhésion: même alors elle pourrait la refuser. En effet, «la

liberté consiste en ceci que nous pouvons faire une chose ou ne la faire

pas[21],» et néanmoins «l'indifférence que je sens lorsque je ne suis

point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids

d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté[22].» Ainsi

l'entendement agit toujours sur la volonté, mais il n'exerce sur elle

aucun empire. La volonté commande au contraire à l'intelligence. Son

rôle dans les fonctions intellectuelles n'est pas un simple concours,

c'est une suprême direction. Toute activité de la pensée se termine en

effet dans le jugement, et le jugement est produit par la volonté[23].

Aussi, loin que les torts de notre conduite trouvent une excuse dans

l'insuffisance de nos lumières, nous sommes responsables des erreurs de

notre intelligence, qui ont leur source dans une faute du franc arbitre;

«alors que volontairement nous affirmons ou nions au delà de ce dont

nous avons des idées claires et distinctes[24].» Je ne demande pas si la

théorie cartésienne sur le jugement est irréprochable; je n'essayerai

pas de dégager la vérité qu'elle contient de l'exagération qui la rend

paradoxale et qui a soulevé contre elle tant de critiques; je me borne à

relever son importance dans l'économie générale du cartésianisme.

[Note 20: Réponses aux IImes objections, tome II, p. 74. Comparez

Principes, tome I, p. 231.]

[Note 21: Méd. IV, tome II, p. 140.]

[Note 22: Id. loc laud. Comparez tome IV, lettre XLVII, p. 136.

Avant que notre volonté soit déterminée, elle est toujours libre ou a la

puissance de choisir l'un ou l'autre des deux contraires, mais elle

n'est pas toujours indifférente, etc.]

[Note 23: Tome IV. Principes, § 34, p. 245.]

[Note 24: Id. §§ 35 et 36. Comparez la IVme méditation tout entière

et surtout § 4, p. 137; § 7, p. 139; § 12, p. 143.]

Le point de vue qui domine la matière et dont jaillissent les doctrines

que je viens de rappeler, est énoncé par Descartes en termes précis dans

une lettre à son disciple Régis: «L'acte de la volonté et l'intellection

diffèrent entre eux comme l'action et la passion de la même substance;

car l'intellection est proprement la passion de l'âme et l'acte de la

volonté son action. Mais, comme nous ne saurions vouloir une chose sans

la comprendre en même temps, et que nous ne saurions presque rien

comprendre sans vouloir en même temps quelque chose, cela fait que nous

ne distinguons pas facilement en elle la passion de l'action[25].» S'il

est vrai, comme le veut un axiôme de métaphysique, qu'il y ait plus

d'être dans l'actif que dans le passif, la supériorité de la volonté sur

l'entendement ne saurait être mieux exprimée. La lettre où nous trouvons

ce beau passage est destinée à prouver l'unité de l'âme. Ainsi l'âme est

une substance et le vouloir son action. Il n'en faut pas davantage

assurément pour établir que la volonté est plus intime à l'âme que

l'intelligence, comme dit assez bien un des modernes commentateurs du

cartésianisme, ou, dans une forme plus absolue, que la volonté est

l'essence même de l'âme. L'essence de l'âme, en effet, ne saurait être

que son action, et quand Descartes l'appelle une «chose qui pense,»

c'est bien par son action qu'il entend la définir; mais, dans cette

_pensée_ elle-même, le trait fondamental est la volonté, comme il

ressort clairement de ce qui précède. Aussi la volonté est-elle en nous

la seule chose absolue. «Si j'examine la mémoire, l'imagination ou

quelque autre faculté qui soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit

très-petite et bornée et qui, en Dieu, ne soit immense et infinie. Il

n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du franc arbitre que

j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée

d'aucune autre plus ample et plus étendue, en sorte que c'est elle

principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la

ressemblance de Dieu[26].» La possibilité de faillir elle-même est une

perfection, en ce sens qu'elle est impliquée dans notre liberté[27].

[Note 25: Tome III, p. 393.]

[Note 26: Tome I, méd. IV, p. 140.]

[Note 27: Principes de phil. § 57, tome I, p. 276.]

Et comme la volonté est l'essence de l'âme, le reflet de Dieu en nous,

sa rectitude constitue le souverain bien; Descartes l'exprime en termes

précis, qui rappellent un mot justement célèbre de Kant:

«Le souverain bien de chacun en particulier ne consiste qu'en une ferme

volonté de bien faire et au contentement qu'elle produit. Dont la raison

est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand ni qui

soit entièrement au pouvoir d'un chacun. Car pour les biens du corps et

de la fortune, ils ne dépendent pas entièrement de nous, et ceux de

l'âme se rapportent tous à deux choses, qui sont: l'une, de connaître,

et l'autre, de vouloir ce qui est bon; mais la connaissance est souvent

au delà de nos forces, c'est pourquoi il ne reste que notre volonté dont

nous puissions absolument disposer[28].»

[Note 28: Tome IV, p. 174.]

Le principe de la métaphysique ne diffère point de celui de la morale.

Le bien, au sens général, n'est autre que la perfection de l'être. Si

l'être est intelligence, le bien consiste à savoir, comme veut le

rationalisme; si le souverain bien se trouve dans la vertu, le fond de

l'être est la volonté.

Nous avons déjà vu, Messieurs, avec quelle netteté parfaite Descartes

distingue la liberté absolue de Dieu identique à sa toute-puissance, de

la liberté relative de l'homme, qui trouve avant elle la distinction du

bien et du mal dans la volonté divine.

La doctrine de la liberté absolue semble conduire inévitablement

Descartes à l'empirisme. Toute notre science est expérimentale, nous ne

connaissons que des faits, car toute existence, et celle de Dieu

lui-même, n'est qu'un fait. Il répugnerait à Descartes d'accorder

formellement «que Dieu n'ait pas la faculté de se priver de son

existence[29].» Mais, sans aborder cet effrayant problème, il est clair

que toute existence créée procédant de la volonté libre de Dieu comme un

fait contingent, qui pourrait également ne pas être, nous la connaissons

parce qu'elle est, parce que Dieu la veut, mais non pas à titre de

vérité nécessaire. Le caractère de nécessité est formellement exclu de

l'objet de notre connaissance.

[Note 29: Tome IV, p. 309.]

S'ensuit-il qu'il ne puisse pas y avoir nécessité dans la connaissance

elle-même? Devrons-nous renoncer à cette science des effets par les

causes, qui est la vraie science aux yeux de Descartes, et ne

pourrons-nous pas sceller à la voûte éternelle le premier anneau de la

chaîne d'or? En un mot, la philosophie est-elle possible?

Descartes n'en doute pas. Il la défend de l'empirisme par la doctrine de

l'immutabilité divine, comme il la préserve de l'idéalisme sceptique par

la doctrine de la véracité divine, autre aspect de la même idée.

Les lois générales de l'univers, les vérités métaphysiques qui nous

semblent nécessaires, se fondent sur la volonté de Dieu; néanmoins c'est

avec raison que nous les comprenons comme éternelles et immuables, parce

que la volonté de Dieu est elle-même immuable et éternelle. Telle est la

doctrine présentée au Père Mersenne dans le passage éloquent que nous

avons cité tout à l'heure.

Ainsi le vrai point de départ du cartésianisme n'est pas l'essence de

l'Absolu, que, selon Descartes, nous atteignons sans réussir à le

comprendre, distinction capitale sur laquelle le philosophe revient

souvent[30]. Le vrai point de départ c'est l'acte absolu de la volonté

divine: Volonté simple, éternelle, immuable, laquelle embrasse

indivisiblement et par un seul acte tout ce qui est et sera. Au premier

abord il semble qu'il y ait contradiction entre les idées d'absolue

liberté et d'acte immuable. En disant avec Descartes: «Les vérités

éternelles dépendent de la volonté divine, mais elles sont immuables

parce que cette volonté ne change point;» ne recule-t-on pas simplement

le _fatum_ qu'on prétend surmonter? N'impose-t-on pas à Dieu

l'immutabilité comme une loi de sa nature?--La difficulté est sérieuse,

mais non pas insoluble. Il ne faut, pour la lever, que bien entendre

dans quel sens nous comprenons l'infini et dans quel sens nous ne le

comprenons pas. Nous n'affirmons pas que Dieu ne peut ni changer sa

volonté ni la reprendre; nous tirons de l'idée de l'absolu deux

propositions distinctes sans être contradictoires: L'absolu est ce qu'il

veut. La volonté absolue peut se manifester et se manifeste

naturellement par des actes absolus. Nous laissons subsister ces deux

thèses sur l'autorité de l'évidence, bien que leur conciliation positive

nous échappe; il nous suffit que l'impossibilité de les concilier ne

soit pas démontrée. Ainsi nous n'attribuons pas à Dieu l'immutabilité

comme une nécessité de sa nature, mais nous considérons cette

immutabilité elle-même comme un fait dépendant de sa volonté, comme le

caractère le plus éminent de la manière dont il se manifeste à nous.

Notre raison est conduite à confesser également que Dieu est absolu et

qu'il est libre. Pour maintenir simultanément ces deux vérités, il faut

dire que l'acte par lequel Dieu se manifeste à nous est, de fait, un

acte absolu, et par conséquent éternel, immuable. En d'autres termes,

Dieu est absolu parce qu'il veut l'être, et la preuve qu'il veut l'être,

c'est que nous ne saurions le comprendre autrement[31]. Cette manière

d'entendre Descartes est tout à fait dans le sens de ses ouvertures sur

la notion de l'infini, que nous possédons claire et distincte sans

toutefois l'embrasser ni la comprendre entièrement.

[Note 30: Voyez en particulier Méd. III, tome I, p. 126. «Ceci ne

laisse pas d'être vrai encore que je ne comprends pas l'infini, etc.»]

[Note 31: Comparez la XIXme leçon.]

La véracité de Dieu, sur laquelle Descartes essaie après coup de fonder

l'objectivité du monde sensible, ainsi que la division des substances

étendue et pensante, n'est qu'une manière de présenter l'immuable unité

de l'acte créateur: Dieu ne saurait nous tromper, et les choses sont ce

qu'elles nous paraissent; c'est-à-dire que les lois de notre

intelligence répondent à celles de l'univers, parce qu'elles ne sont en

réalité qu'une seule et même loi, l'effet éternel d'un acte identique.

La perpétuité de la Création, qui a fourni le sujet de critiques un peu

légères, repose également sur le même axiôme.

C'est encore de l'immutabilité de la volonté divine que Descartes fait

découler les lois du mouvement d'où sort toute sa physique, la

définition de la matière une fois accordée[32].

[Note 32: De ce que Dieu est immuable en sa nature et qu'il agit

toujours de même sorte, Descartes déduit d'abord que la quantité de

mouvement est toujours la même dans l'univers; puis: 1° qu'un corps

demeure naturellement dans le même état et ne change que par la

rencontre d'autres corps; 2° que tout corps tend à continuer son

mouvement en ligne droite. «Cette règle comme la précédente dépend de ce

que Dieu est immuable et qu'il conserve le mouvement en la matière par

une opération très-simple» (II, 39); 3° que si un corps qui se meut en

rencontre un autre plus fort que lui, il ne perd rien de son mouvement,

et que s'il en rencontre un qu'il puisse mouvoir, il en perd autant

qu'il en donne. Telles sont les lois fondamentales d'après lesquelles on

peut déterminer les effets que les corps produisent les uns sur les

autres en se rencontrant, et construire le système du monde. Si

l'argumentation ne semble pas toujours rigoureuse, l'intention

systématique est au moins parfaitement marquée. (Voyez les _Principes de

la philosophie_, IIme partie, §§ 36 à 43. Éd. Cousin, tome III, p

150-158).

Avant l'exposition des lois du mouvement, l'unité de la matière a été

posée comme une conséquence de sa définition, ainsi que sa divisibilité

à l'infini que Descartes infère de la toute-puissance divine. La

véracité, la toute-puissance et l'immutabilité divines forment donc la

prémisse métaphysique dont le système du monde doit sortir.]

Sa philosophie revêt donc la forme d'une déduction _a priori_, telle

qu'il l'a voulue. Elle conserve cette forme jusqu'au bout, non toutefois

sans quelques solutions de continuité comblées par l'hypothèse.

Mais cette philosophie progressive n'est guère qu'une physique. Sous le

nom de philosophie, c'est essentiellement le système du monde physique

que Descartes a cherché. Par cette préoccupation un peu exclusive il

semble continuer la philosophie de la Renaissance. L'explication du

monde moral, la philosophie de la religion, la philosophie de l'histoire

sont restées en arrière, soit par des motifs de prudence, soit surtout

parce que le principe ne fournit pas les moyens de les aborder.

Descartes, en effet, comprend l'acte créateur d'une manière purement

formelle; il s'interdit à lui-même la recherche des fins que Dieu s'est

proposées en créant, c'est-à-dire l'intelligence réelle du monde. Sous

ce point de vue encore, la recherche du principe est insuffisante chez

lui.

D'ailleurs le lien qu'il établit entre les lois de ce monde et les

perfections divines, a quelque chose d'artificiel. En réalité ce n'est

pas l'étude de ces perfections qui lui donne la connaissance des choses

finies. Tout son système sur l'homme et sur l'univers est impliqué dans

la séparation absolue entre la substance pensante et la substance

étendue, séparation qu'il établit dès l'entrée, avant de connaître Dieu

et de savoir si Dieu existe. L'identité de la pensée et de la substance

spirituelle comme celle de la matière et de l'étendue se fondent

exclusivement sur le _cogito ergo sum_ et sur le critère de vérité

renfermé dans ce célèbre enthymème: Ce que je conçois clairement est le

vrai; or ce que je conçois clairement en moi-même est la pensée, donc la

pensée est mon essence; ce que je conçois clairement dans les objets

matériels, l'élément intelligible en eux n'est autre que leur étendue,

donc l'essence des corps est l'étendue. S'il en était autrement, nos

facultés nous abuseraient: Dieu serait trompeur[33].

[Note 33: Principes de la philosophie IIme part, tome III, p. 120.

éd. Cousin. Comparez Méd. III, § 13, tome I, p. 123, éd. Garnier.]

Dieu n'intervient ici que d'une manière subsidiaire et, pour ainsi dire,

à titre de caution; mais en réalité le dualisme cartésien n'est pas

fondé sur la notion de Dieu, comme la méthode l'exigerait. Il y a plus:

si Descartes prétend expliquer le monde sensible par ce qu'il en conçoit

clairement et distinctement, c'est-à-dire par ce qu'il y a

d'intellectuel en lui, je dirais presque d'idéal; il ne fonde en réalité

l'existence objective de ce monde que sur le préjugé des sens. La

confirmation de ce préjugé par la véracité divine n'est pas seulement un

après coup, c'est une déception. En effet, s'il était vrai que l'emploi

régulier du raisonnement nous conduisît à l'idéalisme, Dieu lui-même,

auteur de nos facultés, témoignerait en faveur de la doctrine idéaliste;

sa véracité est donc hors de cause; la véracité divine ne saurait être

invoquée en philosophie que dans un sens plus général, comme

l'expression religieuse ou absolue de la nécessité subjective qui oblige

l'homme de croire à sa propre raison. Dès lors, si le doute cartésien

sur les choses matérielles était légitime avant la démonstration de

l'existence de Dieu, il subsiste encore après elle. Il est d'ailleurs

permis de croire que Descartes a abusé de son criterium provisoire pour

en faire sortir un dualisme dont l'histoire a mis au jour les

inconvénients. Entre cette proposition générale: Ce que nous comprenons

clairement est vrai, et celle-ci, qui sert de base à son édifice: Les

choses dont nous avons des idées distinctes sont nécessairement

séparées, il y a un intervalle que les contemporains de Descartes ont

fort bien signalé et qu'il ne nous paraît pas avoir réussi à combler

dans ses réponses à leurs objections. Il ne suffit pas, pour établir que

la pensée et l'étendue sont nécessairement les formes de deux substances

opposées, de rappeler que nous concevons très-bien la pensée sans

l'étendue et l'étendue sans la pensée. Il faudrait prouver qu'il est

absurde de supposer que la pensée soit l'acte d'un être d'ailleurs

étendu, ou l'étendue une qualité de la substance pensante. Autre est, en

un mot, la possibilité de séparer, autre l'impossibilité d'unir.

Descartes nous semble insuffisant sur ce point tout à fait capital.

C'est donc en se fondant sur un argument vicieux qu'il prononce un

divorce irrévocable entre le monde sensible et le monde de nos pensées,

que l'expérience ne nous permet pas de séparer l'un de l'autre un seul

instant. Sa définition de la matière le conduit au pur mécanisme en

physique et en physiologie. Son dualisme rend insoluble la question des

rapports de l'âme et du corps. Il jette entre eux un abîme que l'être

infini peut seul combler; mais au contact de l'infini les éléments du

fini disparaissent.

Comme aux termes de Descartes la substance étendue ne saurait exercer

d'action sur l'être pensant, nous ne voyons proprement pas les choses,

mais nous voyons en Dieu les idées des choses, ainsi que le veut le Père

Malebranche; d'où suit non moins irrésistiblement, malgré les

protestations et le courroux de Malebranche, que nous n'avons aucune

raison pour affirmer l'existence objective de ces choses avec lesquelles

nous ne soutenons aucun rapport. Ainsi la substance étendue s'évanouit

et le dualisme se transforme en idéalisme.

La pensée n'agit point sur l'étendue, pas plus que l'étendue sur la

pensée. Nos perceptions ne viennent pas des corps, mais elles résultent

d'une action directe de Dieu en nous; de même ce n'est pas nous qui

mettons les corps en mouvement lorsque nous croyons agir en eux, mais

c'est Dieu qui produit en eux les changements correspondants à nos

volontés. Dans la sensation, dans le mouvement volontaire, l'âme se

croit active et ne l'est point. La substance pensante est le théâtre

d'une activité étrangère. Nous ne sommes pas les auteurs de nos propres

pensées. Ainsi la substance spirituelle, dont la pensée fait tout

l'être, s'évanouit comme la substance étendue; l'activité des êtres

particuliers est illusoire, leur réalité devient une apparence et le

dualisme se transforme en panthéisme.

On arrive plus directement au même but en partant de la notion

cartésienne de la substance. Mais la définition de la substance que

Descartes recueille en passant ne se confond point dans sa pensée avec

celle du principe absolu, quoique les preuves dont il se sert pour

établir l'existence de Dieu n'autorisent pas rigoureusement

l'introduction d'une idée plus haute que celle de la substance.

Le dualisme de la pensée et de l'étendue n'est pas déduit de la

connaissance du principe suprême; il ne s'appuie donc pas sur le critère

définitif de la vérité, il ne se justifie pas mieux d'après le critère

provisoire de l'évidence intellectuelle, car l'évidence invoquée en sa

faveur n'est réellement qu'une illusion.

Pour conduire le cartésianisme au delà des écueils sur lesquels il s'est

brisé, il n'y aurait qu'à suivre avec fidélité la route que Descartes

s'était tracée à lui-même.

Il faudrait d'abord prouver la liberté de Dieu, qu'il se contente

d'affirmer. En établissant que l'être existant par lui-même est

absolument libre, on assurerait l'unité du principe et l'on fermerait la

porte à Spinosa. Ensuite il faudrait donner, pour ainsi dire, une

substance à l'acte divin en montrant quelle sorte d'activité convient à

la liberté absolue, ou, comme l'acte est la manifestation de la force,

il faudrait montrer dans quel acte déterminé la liberté rend manifeste

sa nature absolument indéterminée. Enfin, le caractère positif de l'acte

absolu étant reconnu, il faudrait tirer de cet acte, et de cet acte

seul, l'explication générale des phénomènes, sans se borner au monde

physique, mais en embrassant le fait universel.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 13 / 33 题