CINQUIÈME LEÇON.

Parallèle entre saint Thomas et Duns Scot. Thomas dogmatique, Scot

critique, Thomas fondé sur les notions nécessaires de la raison, Scot

sur la conscience du moi. Par ce côté, il se rapproche du

mysticisme.--Le mysticisme se fondant sur un mode particulier

d'expérience intérieure, se détache de la philosophie pour laquelle il

est un sujet sérieux d'étude. Hugues et Richard de St.-Victor.

Importance de leurs travaux pour la psychologie.--Déduction de la

trinité divine d'Anselme, fondée sur la notion de l'intelligence

absolue.--Déduction de la trinité divine de Richard de St.-Victor fondée

sur l'idée que Dieu est amour, parce que l'amour est la perfection, et

que l'accomplissement de l'amour parfait exige trois personnes

parfaites.--- À la base de cette théorie est l'absolue liberté. Elle

établit positivement la contingence du monde ou la gratuité de la

création. Reymond de Sabeyde fait de l'intérêt moral le critère suprême

de la vérité théorique. Ce point de vue revient au fond à celui

d'Anselme, la conscience morale de l'humanité moderne étant fille du

christianisme. Cette identité de la conscience morale et du

christianisme fait la légitimité scientifique d'une philosophie

chrétienne.--La négation du dogme comme tel était une phase nécessaire

de l'affranchissement de la pensée.--Démolition du moyen âge,

restauration de l'antiquité. Philosophie de la renaissance. Giordano

Bruno.--Cabale. Elle considère la création comme une restriction

partielle de l'existence absolue. Elle pose l'unité de l'être

créé.--Mysticisme du XVIme siècle.--Jaques Böhm. La manière intuitive

dont il expose l'acte de la vie divine fait apercevoir la conciliation

des idées d'Anselme et de Richard de St.-Victor sur la Trinité.

Il y a, Messieurs, quelque chose de fort instructif dans l'opposition si

connue et si rarement approfondie de Thomas et de Scot. Ce sont deux

chefs d'école, au vrai sens du mot, car ils représentent deux tendances,

deux besoins impérissables de l'esprit humain. La lutte des scotistes et

des thomistes recommença sous d'autres noms après que la scolastique fut

tombée dans l'oubli. Elle n'est point encore vidée. Leibnitz et Spinosa,

M. Cousin, Hegel à quelques égards, sont thomistes aussi bien que M.

l'abbé Rosmini; Kant était du parti de Scot. Si nous avions besoin

d'autorités pour justifier notre préférence, celle-ci nous tiendrait

lieu de beaucoup d'autres.

La clef du système de Scot est l'idée de cause; celle du système de

Thomas, l'idée d'être. Cela explique leurs divergences. La notion de

cause conduit directement à celles d'activité et de volonté. L'esprit de

la philosophie de Scot est de tout résoudre en volonté; il tend à

montrer qu'il n'y a en Dieu que pure volonté, dès lors que l'être est

volonté, et que les différents ordres de l'existence ne sont que les

degrés du développement de la volonté, les déterminations qu'elle se

donne elle-même.

Thomas d'Aquin incline au contraire à voir dans la volonté, partout où

elle se présente, une conséquence de la nature de l'être qui veut; ainsi

la volonté divine est déterminée par l'essence divine, et le monde,

déterminé dans son être, résulte de Dieu par la nécessité de cette

essence. L'enchaînement universel est immuable. Tout se qui est doit

être; rien ne saurait être autrement qu'il n'est. Le spinosisme est au

bout de la pente, disons mieux, Messieurs, le spinosisme est là tout

entier, et nous comprenons parfaitement que les écrivains sensés qui

acceptent de telles prémisses tremblent devant le spinosisme. C'est la

fatalité des rationalismes de toutes couleurs: Tout est nature, tout est

ce qu'il est, il n'y a d'initiative nulle part, le mouvement n'est qu'un

mensonge. La pensée et le monde sont pris dans les glaces.

Tout est au fond libre action,--tout est nécessité naturelle: voilà les

deux pôles de la philosophie; il faut tourner le gouvernail vers l'un ou

vers l'autre, on ne peut ni s'arrêter en chemin, ni trouver une voie

mitoyenne. Les conciliations tentées entre la liberté et la nécessité

sont toutes partiales; elles ne montrent que l'inquiétude d'un fatalisme

qui n'ose pas s'avouer, et qui souvent n'ose pas se comprendre lui-même.

Les deux systèmes que nous comparons sont opposés l'un à l'autre dans la

manière dont ils considèrent le problème de la science aussi bien que

dans la solution que chacun d'eux en donne. La théologie de Scot

envisage Dieu surtout comme cause ou comme Dieu, _non sub ratione

infinitatis, sed Deitatis_. Elle prend donc son sujet par un angle, sous

le point de vue de ses relations avec le monde et avec nous. Sans que

cette distinction fût aussi tranchée qu'elle l'est devenue de nos jours,

on pourrait presque dire que le système de Scot est subjectif, par

opposition à la pleine objectivité du thomisme. Scot essaie de faire

voir ce qu'est Dieu pour nous, comment il faut le comprendre pour

s'expliquer son rôle vis-à-vis de nous. Dans son plan, la science porte

sur les rapports plutôt que sur l'essence; sous ce point de vue, sa

spéculation est moins ambitieuse, plus modeste que le rationalisme de

saint Thomas, qui, fièrement assis au centre, enseigne ce qu'est l'être

absolu en lui-même. Il y a dans l'idée dominante de Scot le germe d'une

philosophie critique. La théologie de saint Thomas est le dogmatisme par

excellence. Et pourtant c'est celui qui promet le moins qui donne le

plus. Thomas est plus raisonnable peut-être, mais il y a dans le docteur

anglais une flamme sans laquelle, en de tels sujets, la raison n'est pas

lumineuse. On sent dans sa pensée un suprême effort. Aussi l'idée de

Dieu qu'il nous donne nous paraît-elle plus haute, plus voisine de

l'absolu que celle de son rival. Assurément elle est plus concrète et

plus intuitive.

La tendance de saint Thomas et de son école est d'expliquer les

différences qualitatives par des variations dans la quantité, de ramener

les notions plus riches et plus compliquées à des éléments simples, mais

pauvres, de résoudre en un mot le concret dans l'abstrait. L'être, dont

il fait sa catégorie fondamentale est l'être abstrait, pris dans le sens

de la définition générale du mot être, ou plutôt dans le sens

indéfinissable que ce mot reçoit lorsqu'on l'applique indifféremment à

tous les objets de notre pensée.

Scot, au contraire, luttant contre les habitudes de son siècle, voudrait

expliquer l'abstrait, qui n'est point réel, par le concret, qui seul

existe. L'être qu'il connaît et qu'il élève au rang de principe

universel n'est pas celui de la définition, mais celui de la conscience.

La seule conscience, en effet, nous fait sentir et toucher l'être; et

cet être que nous percevons dans la conscience, cet être dont nous avons

l'intuition, qu'est-il, Messieurs, sinon la volonté? La substance du moi

n'est et ne peut être que volonté. Il est difficile de s'expliquer

comment l'on a pu tarder si longtemps à le dire, et contester cette idée

après qu'elle eût été énoncée; car, à la bien prendre, c'est là une

vérité d'expérience.

Le péripatétisme a produit cette fâcheuse habitude, si fortement

enracinée chez saint Thomas, de considérer toujours l'esprit sous

l'attribut de l'intelligence, au point de faire de l'intelligence

l'essence même de l'esprit. C'est la source fort peu cachée de

l'idéalisme, car il est clair que l'intelligence ne peut produire que

des idées. C'est aussi la source du déterminisme et du fatalisme; la

nécessité est la loi de l'intelligence, comme Scot le fait

très-judicieusement observer. Que si donc la volonté trouve

primitivement sa règle dans l'intelligence, elle est par là-même

assujettie à la nécessité. «La dernière raison des déterminations libres

de la volonté est en elle-même, dit M. Royer-Collard, et s'il était

possible qu'on la découvrît ailleurs, cette découverte serait celle de

la fatalité universelle.» La métaphysique doit tenir compte d'un mot si

vrai. Eh bien! si la dernière raison des actes de la volonté est en

elle-même, c'est que la volonté a sa racine en elle-même, c'est qu'elle

est substantielle, et comme l'intelligence ne peut être une autre

substance, il faut reconnaître en elle un caractère, un attribut, un

phénomène de la volonté. L'intelligence est la réflexion de la volonté

sur elle-même, elle est déterminée de sa nature, déterminée par la

volonté dont elle procède.

Ces vérités indispensables à la métaphysique, nous les trouverions dans

une psychologie bien faite. La supériorité de Scot tient à la fidélité

de son observation psychologique. La manière dont il conçoit le principe

de l'être se fonde sur l'intuition de l'âme humaine aussi bien que sur

les intérêts de la pensée morale et religieuse qui ordonnent, ainsi

qu'il le dit, «de sauver la contingence du monde.» Par ce côté et par

d'autres encore, Duns Scot se rapproche des mystiques du moyen âge, que

nous aurions dû mentionner avant lui, si l'ordre des idées ne nous eût

semblé plus important que celui des dates. Le mysticisme des

Bonaventure, des Suso, des Tauler, des Ruysbroeck, des Gerson, est en

effet d'origine plus ancienne que les Sentences du Lombard dont Thomas

et Scot sont les plus illustres commentateurs; il procède de l'école de

Saint-Victor au XIIme siècle, et les moines de Saint-Victor, Hugues et

Richard, n'ont laissé que peu de chose à faire à la longue lignée de

leurs disciples, aujourd'hui non moins oubliés que les maîtres. Ils

méritaient tous une meilleure mémoire.

Il y a sur le mysticisme en général des jugements tout faits dont

l'équité de l'histoire et l'intérêt de la science sollicitent la

révision.

Si la base du mysticisme était aussi chimérique qu'on aime à le répéter,

on s'expliquerait difficilement l'attrait qu'il a exercé sur des

intelligences fort élevées. Lorsque les principaux écrivains de cette

famille décriée ont à se prononcer sur des sujets étrangers à leurs

contemplations favorites, lorsqu'ils sont placés sur le terrain commun à

tous les penseurs, ils s'y meuvent avec assez d'aisance; ils ne

paraissent ni obscurs, ni confus, ni préoccupés, encore moins étroits ou

faibles. Au moyen âge c'est eux qui écrivent de la manière la plus

claire et la plus humaine. Ils sont généralement plus lisibles que les

scolastiques proprement dits. Leurs bonnes intentions et leur sincérité

ne peuvent être mises en doute. Enfin l'on doit remarquer l'accord des

solutions qu'ils présentent sur les plus mystérieux problèmes, sans que

cet accord puisse toujours être expliqué par la tradition. Il n'est donc

pas déraisonnable, et peut-être même, à le bien prendre, est-ce le parti

le plus sensé, de croire que, lorsqu'ils en appellent à des expériences

intérieures qu'ils ont faites, ces expériences ne sont pas dépourvues de

toute espèce de réalité. La saine critique réclame cette concession,

insuffisante d'ailleurs, je m'empresse de le reconnaître, pour faire

accepter de plein droit comme vérités scientifiques les résultats

obtenus par une méthode qui, de l'aveu de ceux qui l'emploient, n'est

pas à l'usage de tout le monde. Le mysticisme n'est pas une autorité,

c'est un phénomène, mais c'est un phénomène curieux, important, qui

demande à ce titre une sérieuse attention et qui attend encore une

explication véritable. Si l'on peut avec quelque raison donner au

philosophe la recommandation de ne s'étonner de rien, le conseil de ne

rien dédaigner est un avis plus sage encore. Trop souvent le dédain

n'est qu'une défaite. Eh bien! Messieurs, à prendre les choses

froidement, sans affectation, sans préjugé d'admiration ni de mépris,

l'étude du mysticisme nous ferait voir en lui un agrandissement de la

psychologie. Les principaux écrits du chef de l'école mystique du XIIme

siècle, Hugues, prieur de Saint-Victor, et ceux de son disciple Richard,

ont pour objet la méthode scientifique et l'étude des facultés humaines.

L'un et l'autre apportent dans ces sujets une puissance d'observation et

d'analyse qu'on n'a point assez remarquée. L'école française, jalouse

des gloires nationales, devrait un souvenir à ces deux moines qui

philosophaient sous les préaux d'un couvent de Paris.

Les docteurs de Saint-Victor décrivent les procédés habituels de la

pensée et ils en signalent les imperfections avec une grande liberté

d'esprit. Chacun des degrés du développement intellectuel est marqué par

des traits si précis, on se reconnaît si bien dans les sphères

inférieures, on voit si bien ce qui en fait l'infériorité, enfin les

intermédiaires sont ménagés avec un art si soigneux, que la pensée du

lecteur s'élève sans trop d'effort aux régions inconnues de la

contemplation pure et parfaite. Les livres _de l'Âme_ de Hugues forment

un traité de psychologie complet et remarquablement judicieux. Le

_Benjamin major et minor_ de Richard rappelle à la fois le _Banquet_ de

Platon, la _Phénoménologie_ de Hegel et la _Critique de la Raison pure_.

Mais, Messieurs, la question logique ou formelle n'est pas celle qui

nous occupe, et les digressions nous sont peu permises. Ce qu'il nous

importe de noter chez les mystiques, c'est la manière dont ils ont conçu

l'objet capital de la science: l'idée de Dieu.

La théologie chrétienne a concentré ce problème dans le dogme de la

Trinité. Les premiers docteurs du moyen âge ont essayé de transformer ce

dogme en pensée. Ils ne s'étaient pas encore avisés de faire un départ

entre les vérités chrétiennes démontrables à la raison et les vérités

accessibles à la foi seule, parce qu'ils ne reconnaissaient pas le

principe de cette distinction. À leurs yeux la raison est impuissante

sans la foi. Le commencement n'est pas, selon eux, la raison pure, la

raison vide, abstraction artificielle dont on n'a pas toujours compris

la portée; leur commencement, c'est l'homme tout entier, tel que l'a

fait son histoire; c'est le chrétien possédé du besoin de comprendre ce

qu'il croit; c'est la raison fécondée par la foi. Tel était le point de

vue des premiers scolastiques, Abélard et Anselme. Les mystiques lui

sont restés fidèles et l'ont complété. Chez Abélard cependant

l'équilibre des deux principes n'est pas parfait, et leur unité tend à

se rompre par des motifs que font assez deviner la vie et le caractère

de cet illustre infortuné. Sa raison n'est pas la raison chrétienne; il

n'a pas les méthodes qui conduisent au but; aussi il le manque, et

renouvelle l'hérésie de Sabellius. Sa trinité n'est qu'une trinité

d'attributs: la puissance, la sagesse et la bonté. Il l'explique par des

similitudes qui ne donnent aucune intuition.

Anselme entre plus profondément dans l'esprit du sujet; sa méthode est

beaucoup plus libre. Marchant sur les traces de saint Augustin dans la

voie où l'École l'a suivi sans se demander quelle en est l'issue,

Anselme voit dans l'intelligence l'attribut essentiel de la Divinité. Le

problème qu'il pose peut être formulé en ces termes: «À quelles

conditions est-il possible de concevoir une intelligence absolue?» Ce

problème, il le résout spéculativement, en contemplant la vie de

l'intelligence, puis en élevant le résultat de cette intuition à la

puissance de l'infini.

L'intelligence absolue est cause d'elle-même, elle se produit par sa

pensée. L'acte constitutif de la Divinité, pour ainsi dire, est la

conscience de soi; il faut donc distinguer en lui, comme en toute

conscience, le sujet pensant de la pensée elle-même ou de l'objet pensé;

mais comme la conscience est ici parfaite, il faut reconnaître en même

temps que la pensée est parfaitement identique à son sujet,

substantielle comme son sujet. Dans un acte absolu de conscience,

l'identité du sujet et de l'objet est absolue, la distinction entre les

deux termes ne l'est pas moins. Il est donc nécessaire de considérer

Dieu à la fois comme unité et comme dualité. Une fois cette nécessité

comprise, on aperçoit également l'impossibilité de s'arrêter là. La

conscience de l'unité persiste dans l'éternelle distinction, et cette

unité n'est pas seulement sentie, elle est voulue. Incessamment

distingués pas l'acte éternel de la conscience, le Père et le Fils se

réunissent incessamment par l'acte de la volonté. Cette volonté commune,

c'est la volonté d'être un, volonté féconde, volonté absolue, dont

l'effet possède par conséquent, lui aussi, l'absolue réalité. Ce produit

éternel de l'amour réciproque du Père et du Fils, identique à l'acte

même de son éternelle production, c'est le Saint-Esprit[10].

[Note 10: Quelques explications ne seront pas déplacées: Les

scolastiques disent avec beaucoup de sens que, pour former l'idée de

l'infini, il faut le revêtir des qualités des êtres finis, en les

affranchissant de leur limitation. Il ne suffit pas d'indiquer cette

transformation, il faut l'accomplir. C'est là ce qu'Anselme a essayé

pour l'intelligence. Nous trouvons en nous-mêmes l'image imparfaite de

l'intelligence, et, de cette image, nous remontons au type absolu. Nous

aussi, nous semblons être cause de nous-mêmes et produire le moi en le

pensant; mais ce n'est qu'une forme, une apparence, car, en réalité,

nous avons notre cause hors de nous; nous sommes posés avant de nous

poser, comme on dirait en Allemagne; c'est pourquoi la conscience du moi

n'est chez nous qu'une production idéale, une image, et non pas une

production substantielle. Ajoutons qu'elle est une image fort

imparfaite, car nous ne nous connaissons jamais tout entiers. La

réflexion n'est en nous qu'à l'état d'ébauche impuissante. Elle ne va

jamais à fond; le moi pensé n'est qu'une ombre effacée du moi pensant,

dont il devrait être l'image sincère. La chose se passe autrement dans

l'être qui est sa propre cause au sens absolu, dans le moi parfait. La

conscience qu'il a de lui-même est une véritable production, puisqu'il

n'a d'autre cause que cet acte; ainsi l'objet est idéal et substantiel

en même temps; et comme cette conscience est parfaite, l'objet est égal

au sujet, plein, concret, parfait comme lui, divin comme lui. La

conscience est une distinction, une opposition au sein de l'être; nous

distinguons en nous-mêmes le moi qui pense du moi pensé; mais en nous

l'opposition ne va pas jusqu'au fond, précisément par la même raison qui

empêche la parfaite identité des deux termes, parce que nous sommes _un_

naturellement avant de produire en nous cette dualité. Dans l'absolu, au

contraire, si l'intelligence en est la forme, la distinction s'accomplit

entièrement, attendu que l'être absolu n'existe que par elle; et l'unité

véritable ou substantielle de l'_être_ ne se réalise que dans la trinité

personnelle de _Dieu_. La dualité sort de l'unité virtuelle, mais elle

précède l'unité réelle. L'unité divine n'existe que par la commune

volonté des deux premiers principes, qui deviennent ainsi deux

_personnes_ en produisant la troisième. L'homme se sent un, malgré les

contradictions qui le déchirent, par le fait d'un principe supérieur à

lui. Dieu se pose par son propre fait comme l'unité absolue où se

résolvent toutes les oppositions.--Il y a deux méthodes pour concilier

les contradictions de la pensée: l'une consiste à les neutraliser, dans

le vague, dans l'abstraction, dans l'indifférence; c'est le procédé du

faux mysticisme payen, du panthéisme, où toute idée distincte

s'évanouit;--l'autre les surmonte en les conservant, dans la conception

la plus concrète, la plus riche, la plus vivante et la plus articulée où

l'esprit puisse s'élever; c'est le procédé de la philosophie chrétienne,

qui sans doute n'atteint pas le but du premier coup, mais qui ne le perd

du moins jamais de vue. Notre jugement sur la théorie d'Anselme et des

Pères grecs est implicitement renfermé dans ce que nous avons déjà dit

plus haut; il ressortira plus complètement de ce qui nous reste à dire;

mais, sans adopter cette théorie, on est obligé de reconnaître qu'elle a

droit au sérieux examen des métaphysiciens. En effet, elle se présente à

nous comme le résultat de la méthode philosophiquement légitime, disons

mieux, philosophiquement nécessaire, qui applique la raison, ou la

notion de l'infini, aux données de l'expérience intérieure.]

Le fond de la théorie que nous venons de résumer se trouve déjà dans

Athanase et dans les Pères de la Cappadoce, dans Grégoire de Nysse en

particulier. La plupart des intermédiaires par lesquels Anselme

s'efforce de la rendre intelligible, sont empruntés à saint Augustin. La

forme seule est nouvelle, mais cette nouveauté de la forme est un pas

immense vers l'émancipation de la philosophie. Dans l'exposition

d'Anselme nous voyons le bronze ardent de la pensée, suivant sa pente

naturelle, couler de lui-même dans le moule du dogme chrétien. Cette

théologie est de la philosophie toute pure. Qu'Anselme soit inspiré par

sa foi, je le veux, mais il ne fait appel qu'à la raison du lecteur. La

doctrine de la Trinité se présente dans ses écrits comme le déploiement

naturel et nécessaire, la vivante définition de l'idée d'une

intelligence infinie.

Richard de Saint-Victor a essayé une déduction de la trinité de Dieu

fort différente de celle-ci, mais qui présente le même caractère de

nécessité logique, la prémisse une fois admise, comme elle peut l'être,

par la raison et par la conscience indépendamment de toute autorité.

Cette prémisse de la simple religion comme de la pensée spéculative est

exprimée dans le mot toujours nouveau de Jean le Théologien: _Dieu est

amour_.

Pour comprendre cette parole et pour la féconder, il faut la prendre

dans le sens absolu. L'amour est ce qu'il y a de plus excellent, l'amour

est la perfection, donc l'amour est l'essence divine. Ainsi, l'idée de

Dieu, c'est l'idée de l'amour élevée à l'absolu, ou l'idée de l'amour

absolu, de l'amour parfait. Mais l'amour réclame un objet et l'amour

parfait un objet parfait, c'est-à-dire, d'après la définition de la

perfection que nous venons de proposer, un objet dans lequel réside

également la plénitude de l'amour. L'idée d'amour, considérée comme

exprimant l'essence de Dieu, conduit donc nécessairement, elle aussi, à

une dualité de personnes divines, de personnes, puisque l'amour suppose

la personnalité, de personnes divines, puisqu'il est divin. Mais ce

n'est pas tout, la notion n'est pas épuisée, elle n'est pas réalisée. Un

amour exclusif dans sa réciprocité n'est pas la charité parfaite, et

nous n'avons pas encore satisfait aux conditions de la donnée première.

L'être parfait, aimé d'un amour suprême, ne peut pas, en raison de son

essence même, qui est d'aimer, vouloir concentrer sur lui cet amour dont

il sent la valeur infinie. Il veut le répandre, et par conséquent il

réclame l'existence d'un nouveau sujet propre à le partager avec lui.

Celui dont il est aimé consent à ce désir parce qu'il en est capable; il

peut étendre sa dilection sans qu'elle perde rien de sa plénitude, mais

il faut que le troisième, objet d'une double charité, soit capable de la

recevoir, c'est-à-dire qu'il faut qu'il soit divin, lui aussi. Ainsi les

deux premières personnes reportent d'un commun accord leur amour sur une

troisième, qui provient également de l'une et de l'autre; par là l'amour

de chacune d'elles est parfait, et la divinité réside également dans

chacune d'elles. Comme Dieu est l'amour parfait et que l'amour parfait

ne peut se trouver qu'en trois personnes, il faut que Dieu soit en trois

personnes.

«_Summe dilectorum, summe diligendorum uterque oportet ut pari voto

condilectum requirat, pari concordiâ pro voto possideat. Vides ergo

quomodo charitatis consommatio personarum trinitatem requirat, sine quâ

in plenitudinis suæ integritate subsistere nequit_.»

Cette théorie, conforme à l'esprit du mysticisme, n'est cependant pas

mystique au sens propre du mot. Son ambition ne va qu'à justifier le

dogme par le raisonnement. Le principe sur lequel la déduction se fonde

est peut-être évident pour le coeur, qui abrège les calculs de la pensée,

mais il ne serait pas impossible de le démontrer logiquement en faisant

voir que l'amour, l'amour gratuit, la pure charité dont parle Richard,

est la liberté réalisée. On concilierait ainsi dans une seule conception

les deux idées les plus hautes, peut-être, que la philosophie ait

conçues dans les grands siècles de la foi.

Si l'amour, perfection réalisée, manifeste la pure essence de la

liberté, ainsi que nous essaierons de l'établir, il est à peine besoin

d'indiquer combien l'idée de l'amour réalisée par la Trinité facilite

l'intelligence de la contingence du monde ou de la libre création. Dieu

est amour; l'amour veut un objet; toutefois Dieu n'a pas besoin du

monde, parce qu'il trouve éternellement en lui-même l'objet de son

éternel amour. Plus concrète et plus intime que tout ce qu'on a dit

depuis, la doctrine de Richard de Saint-Victor précède cependant

l'entier épanouissement de la scolastique. La puissance de la

spéculation s'explique chez lui par la ferveur de la croyance.

La philosophie chrétienne jaillit de la foi; mais durant toute la

période scolastique la raison et la foi tendent à un divorce, dont la

consommation marque une époque nouvelle. Au point de vue providentiel ce

divorce est un progrès sans doute, et nous pouvons déjà nous expliquer

dans quel sens; au point de vue de la scolastique elle-même, c'est une

décadence. Après Thomas et Scot il n'y a plus que des thomistes et des

scotistes; laissons-les dormir en paix.

Il est pourtant une pensée que nous devons recueillir dans cette course

à travers les siècles, où nous cherchons à rassembler les éléments épars

de notre philosophie. Elle se présente à son heure, au soir du moyen

âge, au crépuscule de la Renaissance, tandis que la foi est vive encore

et que la philosophie indépendante se cherche elle-même. C'est une vue

sur la méthode. Reymond de Sabunde, que tout le monde connaît par

Montaigne, essaya dans sa _Théologie naturelle_ de prouver, même aux

incrédules, la vérité de tous les dogmes chrétiens. Ce n'est plus le

point de vue de la scolastique officielle, qui n'accorde à la raison

qu'une part; ce n'est pas non plus celui d'Anselme, qui reconnaît la

nécessité de la foi pour comprendre; c'est une philosophie nouvelle.

Reymond de Sabunde, le médecin mystique, cherche ses preuves dans la

nature; son style est populaire; il tend la main aux Paracelse, aux

Böhm, à la philosophie orageuse du XVIme siècle. La plus remarquable de

ses idées, reproduite par Kant avec éclat, et de nos jours par un autre

médecin, M. Buchez, est d'élever l'intérêt de la vie morale au rang d'un

critère de la vérité, ce qu'il fait en termes formels. La vérité se

trouve, dit-il, dans la doctrine la plus propre à nous rendre meilleurs.

C'est essentiellement par leur utilité pour la morale qu'il prouve ou

croit prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu.

S'il est vrai que la volonté soit le principe et le but de notre être,

deux axiomes impliqués l'un dans l'autre et dont chacun repose sur sa

propre évidence, il est impossible que la doctrine de Reymond de Sabunde

ne renferme pas le germe d'une méthode légitime. C'est une pensée

excellente; mais, comme toutes les choses excellentes, elle devient

détestable lorsqu'on l'entend mal. L'intérêt de la vertu ne saurait

remplacer l'évidence de la raison. L'intérêt pratique est une méthode

certaine, mais anticipée, qui donne les théorèmes sans les preuves; la

logique est l'instrument des démonstrations. Le coeur fournit le thème,

l'intelligence le développe, et la tâche de l'intelligence ne sera

accomplie que par la constitution d'une doctrine qui subsiste par sa

propre force, sans l'appui du coeur. Le coeur ne demanderait rien à

l'intelligence s'il pouvait tout lui donner; disons mieux, Messieurs, il

lui demande tout, parce qu'il lui donne tout.

Ce que nous appelons ici le coeur pourrait également se nommer la foi, de

sorte qu'en les généralisant, les principes d'Anselme et de Reymond de

Sabunde se rejoignent. En effet, le christianisme a fait naître dans

l'âme des besoins auxquels il peut seul satisfaire. La morale chrétienne

est devenue celle de l'humanité; mais, quoiqu'un rationalisme

superficiel s'efforce de les séparer, la morale chrétienne est

inséparable du fait chrétien. Celui qui accepterait la morale tout

entière, telle qu'elle est dans la conscience, sans donner créance aux

promesses de l'Évangile, ne pourrait aboutir qu'au déchirement et au

désespoir. Au désespoir, parce que les pensées de son coeur le

condamnent; au déchirement, parce que sa condition inexplicable

contredit l'idée de Dieu. Telle était l'idée fondamentale de l'apologie

dont Pascal a laissé les débris magnifiques, et que notre maître, M.

Vinet, a reprise[11]. Le côté positif de cette vérité, c'est qu'il y a

dans l'âme humaine un raccourci de christianisme que la fidélité morale

peut faire sortir de son obscurité, une lumière qui éclaire tout homme

venant au monde, pourvu que la volonté mauvaise ne l'éteigne pas. Le

christianisme est en nous, comme il est devant nous; l'un répond à

l'autre et le complète. Croire à l'intimité de la conscience morale ou

croire au christianisme est donc la même chose. Mais pour que la science

chrétienne soit véritablement une science, il faut que la subjectivité

de son inspiration disparaisse entièrement dans le produit.

[Note 11: Il a dû, lui aussi, la laisser inachevée.]

Le but de l'histoire est une complète assimilation de la volonté humaine

à la volonté divine, et de la pensée humaine à la vérité divine. La

science doit donc apparaître comme un libre produit de l'esprit humain.

L'affranchissement de l'esprit humain commence nécessairement par la

négation. Les Pères de l'Église ont formulé le dogme chrétien, les

docteurs du moyen âge l'ont raisonné. Il ne suffit pas de le posséder et

de le raisonner, il faut le reconstruire librement, en le tirant de

nous-même, afin que sa parfaite conformité avec notre essence devienne

manifeste. Toute assimilation suppose une décomposition préalable. Cette

assimilation est le but marqué à la philosophie moderne, que nous ne

pouvons pas considérer comme achevée aujourd'hui, car jusqu'ici nous

n'avons guères assisté qu'au travail de décomposition.

Il faut donc que le christianisme disparaisse de la surface pour germer

dans la profondeur.

La démolition du grand édifice de la chrétienté est en même temps une

restauration, la restauration de l'esprit ancien, la restauration du

paganisme. L'époque où s'accomplit ce double travail s'appelle la

Renaissance; le nom est juste; mais la Renaissance ne pouvait être

qu'une transition: le produit final du mouvement qu'elle imprime à

l'humanité est entièrement nouveau, c'est l'esprit moderne.

La philosophie moderne, qui formule cet esprit, doit finalement exprimer

la pensée du moyen âge avec la liberté de l'antiquité. Cette liberté

fermenta longtemps avant d'éclater, et néanmoins elle se déclara avant

d'être mûre. Les premiers pas sont incertains. La raison veut

s'affranchir de toute autorité; elle n'y réussit pas du premier coup,

mais elle prélude à cette révolution en changeant de maîtres. Platon et

le véritable Aristote remplacent l'Aristote de la tradition. Toutes les

écoles de la philosophie grecque et romaine sont remises en honneur avec

plus ou moins d'éclat et de succès. Les tentatives les plus originales

aboutissent à des combinaisons éclectiques. Tel est le caractère général

de la philosophie du XVIme siècle, qui ne manque ni de talent, ni

d'ardeur, ni même de méthode, mais bien d'un point de départ fixe et

légitime. Elle remonte le cours des siècles, au lieu de se placer au

commencement éternel de la pensée. L'Italie est alors le principal foyer

du mouvement philosophique. Celui-ci nous paraît avoir atteint son plus

haut point chez Giordano Bruno, qui simplifia le néoplatonisme et

compléta pour ainsi dire toute la philosophie ancienne en corrigeant le

péripatétisme sur un point capital.

L'analyse d'Aristote est impuissante à réduire le principe matériel, à

le ramener à l'unité, c'est-à-dire à l'expliquer. Distinguant les

conditions de l'existence d'un être en cause matérielle, cause

efficiente, cause formelle et cause finale, elle démontre bien

l'identité intérieure des trois dernières: l'agent, l'idée et le but;

toutes trois sont de nature active et spirituelle; mais la matière, la

puissance dont tout est formé, reste en dehors: l'être suprême est

l'acte pur sans puissance, sans matière. Bruno, reprenant toutes ces

notions, qu'il manie avec une aisance parfaite, fait voir que la matière

primitive est contenue dans l'acte absolu. La matière, en effet, n'est

que la puissance passive, la puissance de devenir; mais la puissance

passive est impliquée dans la puissance active, et celle-ci dans l'acte

lui-même; ainsi le principe de la matière est en Dieu. L'agent de toutes

les transformations en est aussi le sujet. Ce panthéisme concilie les

principes de Parménide et d'Héraclite dans une forme beaucoup plus

haute, puisqu'aux yeux de Bruno l'essence est distincte, du moins pour

la pensée, de l'univers infini qui la manifeste. La philosophie de Bruno

est plus riche que celle de Spinosa, car elle a de plus la vie, ce qui

est assurément quelque chose; c'est l'expression la plus avancée du

panthéisme et qui contient déjà le germe d'une philosophie supérieure au

panthéisme; mais Bruno s'est contenté d'exposer le principe sans le

développer systématiquement. Cette théorie est une anticipation sur les

siècles à venir; elle sera reprise plus tard. Nous la trouverons à sa

vraie place dans l'ordre d'un développement régulier; alors elle ne

portera plus le nom de Bruno, mais celui de Schelling. Bornons-nous donc

à cette indication rapide.

Les penseurs de la Renaissance cherchaient partout la lumière avec une

confiante ardeur. À l'antiquité payenne ils associèrent de bonne heure

une autre tradition, celle de la philosophie symbolique des Juifs,

connue sous le nom de Cabale. Je rappelle ici la Cabale pour y relever

une seule idée, qui a de l'importance et qui sera peut-être mise en

oeuvre quelque jour. C'est l'idée que la création des choses est une

restriction apportée à l'existence infinie du principe absolu. Les

métaphores dont cette théorie s'enveloppe ne doivent pas en dissimuler

la profondeur spéculative:

L'éternelle lumière remplit l'infini. Dieu, voulant créer le fini, se

retire d'abord d'un espace qu'il laisse vide pour le remplir ensuite de

ses émanations variées.--Ce point de vue, que nous signalons en passant,

est susceptible d'applications très-diverses. Il touche aux intérêts de

la pensée morale comme à ceux de la pensée métaphysique. Je le livre à

vos réflexions.--Il est encore un point que la philosophie cabalistique

a mis fortement en saillie, sans résoudre du reste, il va sans dire, les

innombrables problèmes qu'il fait surgir. C'est celui de l'unité et de

la spiritualité essentielles ou primitives de la création, qui est selon

elle l'humanité, l'homme primitif: Adam-Cadmon. L'unité de la création

est sans doute un grand mystère; mais dans ce mystère il y a une

affirmation que la raison réclame impérieusement; vérité dangereuse,

comme toute vérité incomplète, et d'autant plus dangereuse qu'elle est

plus vitale. Constamment aperçue et poursuivie par les esprits

spéculatifs, cette vérité a fourni prétexte au panthéisme; il appartient

au système qui lui donnera son fondement véritable, de l'épurer en la

complétant.

Dans cette période fort peu critique, où les ennemis acharnés de

l'Évangile, les néoplatoniciens, passaient auprès d'esprits excellents

pour en être les meilleurs commentateurs, les deux grands courants de la

pensée moderne, le courant chrétien et le courant payen, s'embranchent,

se croisent de mille façons et souvent se troublent par le mélange de

leurs flots. La restauration de la philosophie hébraïque est

l'intermédiaire naturel entre le mouvement platonicien de la Renaissance

et le mysticisme chrétien. L'école mystique survécut à la chute du moyen

âge, et par la continuité de la tradition et par la permanence des

besoins qu'elle cherchait à satisfaire. Mais la pensée ne subsiste qu'en

se transformant. L'école mystique du XVIme siècle, plus empirique, plus

populaire que celle du XIIme, cette école toute moderne, toute

germanique, dont Paracelse est le naturaliste et Jaques Böhme le

théologien, nous semble, avec le scepticisme très-littéraire et très-peu

métaphysique de Montaigne, ce que cette grande époque a produit de plus

original, de plus prime-sautier en fait de philosophie. L'importance de

cette secte allemande, dont Poiret, Saint-Martin, l'Anglais Pordage et

notre contemporain François Baader sont les disciples les plus connus,

ne doit pas se mesurer d'après le nombre, aujourd'hui considérablement

affaibli, de ses adeptes avoués. Les visions du cordonnier de Görlitz,

nommé par les siens _philosophus teutonicus_, ont exercé sur la pensée

de ses compatriotes plus célèbres une influence beaucoup plus grande

qu'on ne l'accorde généralement. Il est facile de le prouver sans

beaucoup d'efforts d'esprit ni d'érudition littéraire. Ainsi nous voyons

Schelling, le protée de la spéculation, qui a traduit sa pensée dans

toutes les formes et dans tous les styles, la revêtir pendant quelque

temps, avec une intention bien marquée, du costume et du langage de

Jaques Böhme, jusqu'à ce que, par une évolution brusque en apparence,

mais essayée et préparée dès longtemps, il se soit approprié,

partiellement du moins, le fond même de sa pensée.

Böhme parle de l'essence divine en véritable mystique; il raconte ses

visions. Mais ces visions ne sont pas sans logique intérieure, et nous

pouvons les traduire en pensées:

Dieu se produit lui-même éternellement par sa volonté; cette production

fait son être. L'existence réelle de Dieu sort donc d'un principe qui

est divin sans être Dieu. Ce principe, c'est l'être-néant de Hegel[12],

c'est l'ardente obscurité d'une volonté sans objet lorsqu'on la sépare

de l'acte par lequel elle se réalise. Mais cet acte est éternel. Dieu

veut être, il veut se posséder, et il se possède en effet dans la

production de son Fils. Par la production de son Fils, qui est douceur

et lumière, le feu du premier principe se transforme lui-même en lumière

et en douceur. Par la production du Fils, le primitif désir est

satisfait, l'essence divine se possède et devient personne. Ainsi le

Fils produit la personnalité, et la divinité dans le Père en même temps

que le Père produit la personnalité et la divinité dans le Fils. Le Père

aime le Fils comme il en est aimé. Il s'aime lui-même dans le Fils, et

ce double amour est la source éternelle dont procède le Saint-Esprit,

lien substantiel par lequel le Père et le Fils vivent l'un dans l'autre,

se possèdent et s'aiment l'un l'autre.

[Note 12: Böhme l'appelle lui-même le néant, _das Nichts_.]

Si nous avions assez précisé cette théorie de la Trinité pour la

comparer aux déductions de saint Anselme et de Richard de Saint-Victor,

nous reconnaîtrions, je crois, qu'elle coïncide assez complètement soit

avec l'un soit avec l'autre, de sorte que la spéculation de Böhme

servirait à prouver que la doctrine d'Anselme et celle de Richard, loin

de s'exclure, représentent deux aspects inséparables du même fait

infini.

L'idée par laquelle Anselme cherche à rendre raison du mystère divin est

celle de la conscience de soi. L'opposition nécessaire du moi sujet et

du moi objet dans la conscience, devient le principe générateur de deux

personnalités à cause du caractère absolu qu'elle revêt dans l'acte

absolu. L'amour que Dieu ressent pour lui-même dans cette opposition par

laquelle il se reconnaît et se possède, est la source du Saint-Esprit.

Cette idée de l'amour, subsidiairement employée par Anselme, devient

l'unique principe explicatif chez les moines de Saint-Victor. Dans la

théorie que nous avons résumée il y a quelques instants, Richard ne

prétend pas, disions-nous, nous donner l'intuition de la trinité de

Dieu, mais seulement nous contraindre par de justes raisons à confesser

que la triplicité des personnes en Dieu est une conséquence de sa

perfection absolue.

Böhme, en revanche, s'attache au _comment_ plutôt qu'au _pourquoi_. Il

décrit la Trinité dans l'acte éternel de sa réalisation. Mais le comment

renferme le pourquoi. On voit sans peine que cet embrasement dont Böhme

nous parle, cette explosion du désir primitif, n'est autre chose que le

désir de se posséder soi-même, ou d'obtenir la conscience de soi-même.

La Trinité est donc pour Böhme comme pour Anselme, la réalisation de

l'intelligence. Mais si le principe igné sort de son obscurité

primitive, c'est par une volonté, par un amour, savoir l'amour de la

perfection, qui se réalise par la génération du Fils. Aimer la

perfection et vouloir se connaître sont une seule et même chose en Dieu.

L'idée que l'amour est le fond de l'être, comme il en est la réalisation

suprême, se retrouve ainsi dans Böhme, qui reproduit en termes exprès la

doctrine essentielle de Richard de Saint-Victor.

Pour résumer en quelques mots la doctrine de Böhme sur l'être de Dieu,

j'ai dû faire abstraction de plusieurs éléments, dont quelques-uns sont

peut-être essentiels. J'ai moi-même quelques scrupules sur l'exactitude

de cette exposition; mais les erreurs que j'entrevois sans pouvoir les

corriger dans ce moment, n'atteignent pas le trait le plus original du

système, je veux dire l'idée d'une base de l'existence divine distincte

de cette existence elle-même. C'est cette volonté, ce feu, que Böhme

appelle Nature en Dieu. Cette doctrine lui sert à rendre raison de la

Trinité d'abord, puis de la Création, du lien qui unit la créature au

Créateur, de la liberté de l'homme, de sa vie intérieure et de sa

destinée.

Comme l'existence éternelle de Dieu se fonde sur le déploiement éternel

et l'éternelle transformation de cette base, la création du monde, à son

tour, peut résulter d'un nouveau déploiement du même principe que Dieu

possède en lui-même et dont il dispose à son gré. Ainsi le panthéisme se

trouverait expliqué et réfuté d'avance. La Création n'est pas l'acte

même de la vie divine, elle en est la reproduction et l'image; mais le

principe qui repose éternellement au sein de l'Être et qui devient le

Père, est aussi le principe de l'existence créée; il forme le lien

substantiel entre l'homme et Dieu. L'homme se constitue sur cette base,

qui est la nature en lui, _centrum naturæ_, base divine, mais divine à

condition de rester dans l'ombre, dans le non-être. L'homme doit

s'appuyer sur ce centre et chercher sa vie ailleurs, dans le Fils, dans

la lumière, pour reproduire à son tour en lui-même l'évolution de la

Trinité, l'évolution créatrice; c'est la seconde naissance dont nous

parle l'Écriture. Ainsi l'homme a deux pôles, deux principes; il peut se

réaliser dans les ténèbres ou dans la lumière, il peut s'affirmer

lui-même en Dieu ou hors de Dieu. Telle est l'explication de sa liberté,

qui contient en soi l'explication du mal et les prémisses de toute la

dogmatique spéculative. Cette dernière idée est pour nous d'un intérêt

particulier. Nous trouvons dans Jacques Böhme et dans les chrétiens

mystiques en général des précurseurs et des maîtres dans l'oeuvre que

nous tentons. Ils ont conçu comme nous les problèmes métaphysiques qui

intéressent le plus directement la conscience: les problèmes de la

liberté divine, de la liberté humaine et du but de la vie. Ils ont

essayé de les résoudre complètement sans en altérer les données

primitives telles que la conscience les établit. Il y aurait beaucoup à

apprendre d'eux, quoique leur méthode ne soit pas à l'usage de tout le

monde et que la différence des méthodes influe toujours sur les

résultats. C'est cette affinité de pensée et de sentiment qui m'a pressé

de les mentionner, malgré le peu de temps dont nous disposons, malgré

l'impossibilité où je me voyais d'être clair, d'en dire assez, peut-être

même de rendre leur pensée avec exactitude. Vous avez compris tout de

suite, Messieurs, que, dans cette leçon et dans la précédente, je n'ai

pas eu la prétention de résumer la philosophie scolastique ni celle de

la Renaissance; mon seul but a été d'en tirer quelques pensées

détachées, quelques matériaux, précieux, je le crois, bien qu'on les

dédaigne. Nous n'imiterons point ce dédain, mais parmi les idées que

nous fournit le passé nous n'emploierons que celles qui se présenteront

naturellement à nous dans le développement de notre principe.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 12 / 33 题