QUATRIÈME LEÇON.

Fonction de la philosophie dans l'humanité. Son rapport avec la

religion. Philosophie ancienne. Philosophie moderne, double courant dans

celle-ci. Coup d'oeil sur la philosophie grecque. Ioniens,

Pythagoriciens, Eléates: ces derniers posent le problème: l'absolu;

reste à le comprendre. Sophistes, premier scepticisme. Socrate le

surmonte par un appel à la conscience morale.--Platon résume la

philosophie antérieure. Lacune au sommet. Il arrive à l'unité de

Parménide et repart du Dieu de Socrate.--Par son principe: l'acte pur ou

la pure pensée, Aristote explique l'ordre du monde, mais non son

origine. Il ne s'élève pas au-dessus du dualisme.--Les Néoplatoniciens

combinent Platon et Aristote. Ils expliquent l'origine du monde par

l'émanatisme qui a l'idéalisme à sa base, mais qui renferme une

contradiction. Importance universelle du néoplatonisme.--Philosophie

chrétienne. Les Pères de l'Église formulent le dogme à l'aide de la

philosophie ancienne. La scolastique l'accepte et le démontre.

Oppositions dans la scolastique. La scolastique pure pose la distinction

entre les vérités démontrables et les vérités indémontrables, et par là

ouvre la porte au rationalisme. Preuves de l'existence de Dieu.

Messieurs,

Si nous croyons saisir une loi progressive dans l'histoire de la pensée

humaine, nous n'entendons pas ce progrès comme le panthéisme idéaliste,

pour lequel la philosophie est la réalisation de l'esprit absolu.

L'intelligence n'est à nos yeux que la réflexion de la volonté sur

elle-même. Cette réflexion suppose un premier exercice, un premier

déploiement, une première détermination de la volonté qui donne à l'être

tant entier son caractère et fixe la nature de l'intelligence.

Puis la volonté humaine n'est pas son propre principe, elle n'est pas le

principe de l'être, elle se déploie dans des conditions qu'elle n'a pas

produites et dont il ne dépend pas d'elle de s'affranchir. De là résulte

pour l'intelligence une limitation nouvelle, dont elle ne saurait se

rendre compte aussi longtemps qu'elle y est soumise, mais qu'elle peut

reconnaître plus tard, lorsque les circonstances ont changé. La

philosophie est un effort de l'esprit humain pour se comprendre

lui-même; il ne peut se comprendre que tel qu'il est. La philosophie

d'une époque répond à la condition générale de l'humanité durant cette

époque; elle répond à ce qui fait la réalité de la vie, c'est-à-dire au

rapport qui nous unit au principe de toutes choses et qui se traduit

d'abord par la religion.

La doctrine de la nécessité plane sur les religions antiques, parce que

l'Humanité s'est asservie à un joug fatal; aussi ne voyons-nous pas que

la philosophie ancienne se soit réellement élevée au-dessus de l'idée de

la nécessité. La liberté de Dieu y apparaît un instant, mais on ne sait

d'où elle vient, elle n'est point justifiée et contredit tout le reste.

La condition de la philosophie chrétienne est différente. Le rapport

essentiel entre l'homme et Dieu, la substance même de l'humanité est

changée par les faits qui ont constitué le christianisme; l'homme est

rendu à la liberté; aussi peut-il s'élever désormais à la conception de

la liberté. Mais ce changement, universel en quelque sens, ne

s'accomplit pourtant que chez ceux qui le veulent. Par l'effet du

christianisme, il se forme pour ainsi dire deux humanités; dès lors

aussi deux sciences, deux philosophies, dont les courants se pressent

dans le même lit sans confondre leurs flots. Distinctes, et cependant

entrelacées, indispensables l'une à l'autre, l'une est la philosophie

chrétienne, l'autre reproduit et continue la philosophie ancienne,

qu'elle oppose au principe nouveau dans un esprit d'hostilité toujours

plus prononcée, tout en le servant par cette opposition même. Nous

distinguons ces deux philosophies, nous ne pouvons pas les séparer.

Le but de ces études nous conduit, Messieurs, à nous attacher

essentiellement à la philosophie moderne, à partir du moment où elle

s'est constituée comme science indépendante. Nous rappellerons en

quelques mots les périodes antérieures, pour faciliter par ce

rapprochement l'intelligence de la dernière. Laissant de côté les

doctrines orientales, dont l'influence sur l'esprit moderne est réelle

sans doute, mais difficile à nettement apprécier, jetons d'abord un coup

d'oeil sur la Grèce.

L'école d'Ionie ne conçut pas le problème de la science dans toute sa

généralité. Elle cherche le principe du monde physique, et croit le

trouver d'abord dans quelque chose d'analogue aux phénomènes dont elle

doit rendre compte. Elle explique l'ensemble des faits sensibles par un

fait du même ordre. Ses principes sont des substances ou des forces

physiques: l'eau, l'air, le feu, l'attraction, la répulsion.

Les Pythagoriciens cherchent aussi la cause des phénomènes, non plus du

monde physique seulement, mais aussi du monde moral. Leur pensée est

assez mûre pour comprendre que les vrais principes des phénomènes ne

peuvent pas appartenir eux-mêmes à l'ordre phénoménal; aussi ne les

cherchent-ils point parmi les choses corporelles ou dans les affections

morales, mais dans le pur élément de la forme et de la pensée, qui

semble appartenir également à toutes les sphères de la réalité. Ce ne

sont plus l'air et le feu, l'amour et la haine, c'est l'impair et le

pair: la monade, principe de l'unité, de la concentration, de la forme

et de la pensée; la dyade, principe de la pluralité, de l'expansion et

de la matière.

L'école d'Élée eut la gloire de placer la philosophie dans son centre,

en lui assignant pour tâche le développement de l'idée de l'infini.

L'infini existe: ce mot est le drapeau des Éléates; c'est aussi,

Messieurs, à peu près tout leur système.

La philosophie des Éléates a pour objet le déploiement d'une seule idée.

Cette idée, ils ne la saisissent pas, puisque l'infini, tel qu'ils le

comprennent, est incompatible avec l'existence du monde; lorsqu'il

s'agit d'expliquer le monde, Parménide est obligé de recourir à d'autres

principes.

Le sensualisme ionien, en laissant la vérité sans critère certain, la

spéculation d'Élée, en niant les phénomènes, favorisèrent le

développement d'un scepticisme dont les conséquences immorales

blessèrent le noble coeur de Socrate. Socrate affirme qu'il y a une

vérité, parce qu'il y a une vertu. Il l'affirme et il le prouve! Se

fondant sur les besoins les plus élevés de l'âme, il parle à ses amis de

l'immortalité, d'un Dieu personnel et libre, sans résoudre les

difficultés que ces grandes idées offrent à la raison.

Animé de la foi de Socrate, cherchant à réaliser son programme en

l'élargissant, Platon s'élève, mais lentement et comme en frémissant,

sur le chemin frayé par les Pythagoriciens, vers l'Unité de Parménide.

Le caractère de sa philosophie se révèle dans la plus haute de ses

idées: celle du Bien supérieur à toute intelligence, supérieur à l'être.

Platon a d'excellentes raisons pour mettre le développement complet de

cette métaphysique dans la bouche de Parménide. Le Dieu de Parménide est

bien celui auquel conduit régulièrement la dialectique platonicienne.

Cette idée apparaît distinctement dans plusieurs dialogues et dans les

plus importants. De cette cime escarpée et déserte, il est impossible de

redescendre aux choses particulières. Aussi Platon commence-t-il à

redescendre en partant d'un point moins élevé. Quand il veut expliquer

la réalité, il ne la déduit pas du principe premier, mais plutôt des

intermédiaires, qu'il a découverts en s'élevant des faits au principe.

Dans ces intermédiaires, qu'il appelle les _Idées_, il voit les

puissances réelles du monde intelligible et, jusqu'à un certain point,

de notre monde, quoiqu'on ne s'explique pas bien en quoi consiste cette

participation des choses terrestres aux Idées qui fait des choses ce

qu'elles sont et joue un si grand rôle dans l'économie du système

platonicien.

Les Idées essentielles sont le principe de l'identité ou de la réalité

générale, et le principe de la différence ou de la privation: le _même_

et l'_autre_; on trouve en elles une ressemblance un peu équivoque,

indécise en tout cas, avec la monade et la dyade pythagoriciennes,

auxquelles Platon recourt ailleurs. Celles-ci, nommées également

l'illimité et le limité, lui fournissent les explications les plus

profondes des phénomènes. Enfin, Messieurs, dans le célèbre dialogue où

Platon se propose expressément de dire comment toutes choses procèdent

du premier principe, il ne place point au commencement l'Unité de

Parménide, mais un Dieu que sa dialectique ne lui a pas fourni, un Dieu

que sa dialectique ne lui permettrait pas de considérer comme le

principe premier, un Dieu qui réfléchit et qui délibère, un Dieu qui

agit et qui se meut, le Dieu de Socrate, un [Grec dêmirgos], excellent

ordonnateur d'une matière préexistante. Platon retombe donc, comme son

maître Parménide, dans un dualisme que ses maîtres pythagoriciens

n'avaient pas surmonté non plus, malgré leur sincère effort. Platon

n'explique pas, comme l'ont essayé les néoplatoniciens, ses très-libres

interprètes, le rapport entre ce démiurge et l'unité absolue; non: il

substitue purement et simplement le démiurge à l'ineffable unité. Il y a

donc une lacune, une grande lacune, Messieurs, entre la métaphysique

platonicienne et le récit de la création contenu dans le _Timée_. Ce

récit exprime peut-être, dans ses grands traits du moins, les

convictions personnelles de Platon, mais il ne fait pas corps avec sa

philosophie. Il faut en convenir, bien qu'il en coûte, Platon n'a pas pu

s'avancer jusqu'à la philosophie progressive;--pourquoi? parce que son

travail régressif était insuffisant. Il voulait arriver à Dieu, il le

cherchait, il ne l'a pas trouvé, du moins sur le chemin de la pensée.

Les deux moitiés de la doctrine platonicienne ne contrastent pas moins

par la forme que par le fond. La forme de la première est la pure

analyse des notions universelles, la dialectique la plus abstraite et la

plus sévère. La forme de la seconde est le mythe; c'était la seule

possible.

Cette différence fait vivement ressortir chez Platon l'opposition des

deux disciplines, la recherche du principe et l'explication des faits.

Chez Aristote, au contraire, cette distinction tend à s'effacer.

Aristote commence par analyser les conditions d'existence d'un être

particulier et s'élève graduellement à la conception de l'être parfait,

qui possède en lui-même toutes les conditions de l'existence. Cet être,

il le conçoit comme la forme pure et sans matière, comme l'activité pure

ou l'acte pur. C'est une pensée qui n'a d'autre substance et d'autre

objet qu'elle-même. La pensée qui se contemple elle-même: tel est le

Dieu d'Aristote. Mais les êtres particuliers, pour qui le prince des

naturalistes n'a point les dédains de l'école italique, comment

naissent-ils de cette pure conscience de soi? voilà ce qu'Aristote ne se

met pas même en devoir d'expliquer. Il essaie bien de faire comprendre

les rapports que les êtres particuliers, une fois posés dans leur

hiérarchie, soutiennent avec l'intelligence absolue. Il nous montre en

Dieu le parfait régulateur de l'univers. Le Dieu d'Aristote gouverne le

monde sans le connaître, sans y toucher, parce qu'il est l'entier

accomplissement de l'être; ainsi tout être imparfait, tendant à sa

réalisation la plus complète, aspire naturellement à lui. Les choses

étant données, la philosophie d'Aristote explique leur conservation et

leur harmonie. L'ordre de l'univers est le même que celui de sa

philosophie, tout converge vers le principe dans l'univers comme dans

ses livres. Mais le problème des origines reste dans l'ombre, et si nous

cherchons à écarter le voile qui le couvre, c'est encore le dualisme que

nous apercevons derrière. Aristote pensait trouver sans doute la raison

d'être du monde dans l'opposition primitive de l'être parfait et de

l'être en puissance; mais on ne voit point comment l'être en puissance,

le sujet des développements, la matière, pourrait procéder de l'être

parfait. Le Dieu d'Aristote ne fait pas comprendre l'existence du fini.

Le péripatétisme ne donne aucune réponse à la première question que se

pose l'esprit lorsqu'il se met en quête d'un système: quel est le

principe de l'être? Dans ce sens, le péripatétisme n'est pas un système,

et c'est peut-être pour cela qu'il a pu subsister si longtemps en bonne

harmonie avec la théologie chrétienne. Comme la question de la création

n'est pas touchée dans Aristote, on fut longtemps sans paraître

s'apercevoir que le Dieu d'Aristote n'est pas un Dieu créateur.

Cependant la science marche. L'idée de l'être inconditionnel se

détermine peu à peu, les pertes apparentes qu'elle subit sont compensées

par des progrès supérieurs. Dieu n'est plus, comme chez Platon, le foyer

des oppositions, la source des idées; il a rompu tout lien avec la

pluralité; en revanche, il a acquis la conscience de soi-même, qui est

ici clairement comprise et formellement enseignée. Tout en conservant

avec soin cette précieuse conquête, Plotin lui rendra sa fécondité et

complétera la notion de l'intelligence.

Le néoplatonisme, auquel nous passons, Messieurs, sans nous arrêter aux

systèmes d'Épicure et de Zénon, qui n'ont pas de métaphysique originale,

le néoplatonisme, lui, pose franchement la question de l'origine des

choses. Il la résout par l'émanation. Les puissances inférieures et les

choses particulières découlent du principe suprême par émanation,

c'est-à-dire par l'effet d'une production nécessaire, éternelle. Il

appartient à l'essence de l'être réel de produire son semblable; sa vie

se passe à produire son semblable, ou plutôt la réalité de son être

consiste en cela, car l'être c'est l'activité; être c'est agir, c'est

produire. L'être premier produit donc un être semblable à lui. J'ai dit

semblable et non identique. Ils sont profondément distingués par cela

seul que le second a une cause, tandis qu'il n'y a rien avant le

premier. Il ne peut y avoir qu'un seul terme absolument parfait, le

second déjà ne l'est plus; or, comme être c'est produire, la production

du second est moins parfaite, il se réalise moins complètement dans son

image, en sorte que le troisième terme diffère plus du second que le

second ne diffère du premier; la distance qui sépare les échelons

grandit toujours. Ainsi de l'unité absolument simple, incompréhensible,

procède un principe moins pur, où nous trouvons déjà la dualité du sujet

et de l'objet, du savoir et de l'être, sans laquelle il n'y a pas

d'intelligence possible. De l'intelligence absolue naît à son tour le

principe du mouvement, de la vie et de la volonté, c'est l'âme divine,

le créateur. De l'âme universelle vient enfin le monde, c'est-à-dire la

hiérarchie des esprits du monde, jusqu'à ce qu'on arrive à un principe

trop imparfait, trop dépouillé pour pouvoir produire encore une image de

lui-même. Cet être inerte et privé de l'être, c'est la matière.

Si l'on demandait aux néoplatoniciens par quelle voie ils obtiennent

leur unité absolue et leur principe d'émanation, ils répondraient que

c'est un mystère, un miracle, un suprême élan de l'âme contemplative qui

s'élève à l'enthousiasme par la prière et s'unit immédiatement à Dieu

dans l'extase. Nous ne les contredirons point, mais nous rappellerons

avec l'excellent historien de l'école d'Alexandrie, M. Jules Simon, que

l'unité absolue de Plotin, le simple, le Dieu supérieur à l'être, n'est

autre chose que l'Être des Éléates et le Bien de la dialectique

platonicienne, tandis que le second degré, la seconde hypostase de la

divinité, l'intelligence, reproduit le Dieu d'Aristote enrichi par la

doctrine platonicienne du monde idéal. Enfin, dans l'âme universelle,

nous retrouvons le Dieu des mythes, le Dieu du Timée. Le principe du

mouvement progressif, l'idée d'émanation ou de production nécessaire, se

trouve également en germe dans la philosophie antérieure, qui avait

aperçu et proclamé que l'activité est l'essence de l'être.

Le néoplatonisme a donc mis à profit toutes les conceptions précédentes,

qu'il s'est efforcé de concilier. Il l'a fait avec une extrême grandeur.

Résumant l'Orient et la Grèce, la pensée antique tout entière, il pèse

d'un poids immense sur la philosophie moderne. Traduit par l'arianisme

en langage chrétien, il a failli bouleverser le dogme; puis,

s'infiltrant par de secrets canaux dans la pensée de saint Augustin,

dont il forme la logique et la méthode, il circule comme une sève amère

dans toute la théologie scientifique du moyen âge, dont la nôtre n'est

qu'un débris. Il a brillé d'un nouvel éclat aux temps féconds de la

Renaissance; il vit encore dans la philosophie contemporaine et jusque

chez ceux qui s'en doutent le moins. La superstition néoplatonicienne de

Leibnitz, de Hegel et de leurs disciples est l'un des principaux

obstacles à l'avènement de la philosophie que nous cherchons, bien qu'à

certains égards le néoplatonisme l'ait peut-être servie.

Permettez-moi de concentrer mes objections essentielles contre lui en un

mot, que je livre à vos réflexions:

Une étude attentive de l'idée d'émanation fait voir qu'elle conduit à

l'idéalisme, qu'il faut bien distinguer du spiritualisme véritable. Si

toute activité est idéale, les produits ne peuvent être que des images,

savoir: des images du principe actif. Les êtres dérivés seraient des

ombres, des ombres d'ombres, et ainsi de suite. Toute création serait

nécessaire, et l'activité créatrice se confondrait avec celle de la

conscience. Mais le principe de l'idéalisme est gratuit. Nous pouvons

admettre, comme nous le faisons, qu'être soit agir, qu'agir soit

produire, sans arriver encore à l'image. L'acte constitutif de l'être

n'est pas la production d'une image, c'est la production de soi-même.

Puis, même en accordant que l'être n'existe qu'en créant incessamment un

produit distinct de lui-même, nous n'arrivons point encore à la

hiérarchie des émanations. L'explication néoplatonicienne du monde

repose sur l'axiome que l'image est inférieure à son modèle, l'oeuvre à

l'ouvrier. Eh bien, cette proposition subrepticement introduite est une

manifeste contradiction. S'il est vrai qu'être signifie: produire son

image, la perfection de l'être réside dans la production parfaite;

l'image de l'être parfait est une parfaite image, c'est-à-dire, une

image égale au modèle, ce qui nous conduit non point à la série

décroissante des émanations de Plotin, mais à la trinité d'Athanase.

L'élément vrai peut-être, de la pensée émanationiste ne contient pas

l'explication des choses finies; il laisse subsister tout entier le

problème de la création; il n'efface pas le caractère accidentel du

monde; il n'exclut pas la solution chrétienne, la liberté, que les Grecs

ont entrevue sans pouvoir la saisir.

La philosophie ancienne n'a surmonté ni la fatalité ni le dualisme. Elle

s'éteint, laissant la tâche inachevée. Tout est à recommencer, mais rien

ne sera perdu.

L'Église chrétienne dans le monde ancien travaille à l'élaboration du

dogme. La philosophie proprement dite se trouve dans les hérésies, et

cette philosophie, c'est tout naturellement la philosophie des Grecs, la

philosophie païenne. Il n'en reste que trop dans la pensée des Pères les

plus orthodoxes. Cependant l'idée chrétienne se formule en même temps

que la chrétienté prend racine. Cette idée, les auteurs chrétiens ne

l'inventent pas, ils la trouvent en germe dans leur foi et se bornent à

l'énoncer. La pensée chrétienne est très profonde; elle n'est pas libre.

Elle forme un système, non une science.

Quand l'humanité chrétienne fut constituée par la formation de nouveaux

peuples, de langues et de lois nouvelles, l'opposition de la forme et du

contenu, du dogme et de l'intelligence, se rétablit. Il ne s'agit pas de

déterminer le dogme, il est arrêté, il est debout; il s'agit de le

justifier aux yeux de la pensée, de le démontrer. Le dogme et la raison

sont en présence l'un de l'autre, il faut les concilier. C'est l'oeuvre

de la philosophie du moyen âge, de la scolastique, dont l'apparente

uniformité recouvre de profondes oppositions. La plus générale s'établit

d'assez bonne heure entre la scolastique pure, source commune du

rationalisme et de l'orthodoxie, et la philosophie mystique, plus

intimement chrétienne que sa rivale et plus indépendante par l'effet de

cette intimité. L'une et l'autre reconnaissent l'autorité et la valeur

absolue de la Révélation. Saint Anselme est à quelques égards leur

auteur commun.

La scolastique proprement dite trouve dans saint Thomas d'Aquin son

expression la plus pure et la plus parfaite. Son rival, Scot, «le

docteur subtil,» la pousse au delà de ses propres limites et la conduit

au mysticisme d'un côté, de l'autre à la libre spéculation. Le caractère

particulier de la scolastique pure nous paraît marqué par la

distinction, devenue si populaire, entre les vérités chrétiennes

démontrables par la raison, et les vérités qui la passent. Cette

distinction peu solide favorisait l'autorité de l'Église, dans l'intérêt

de laquelle on l'imagina peut-être. Aussi longtemps que la divinité du

christianisme était placée au-dessus du doute, il importait de

soustraire à l'examen de la raison individuelle les vérités nécessaires

au salut. Plus tard la raison s'étant graduellement émancipée, cette

division fut conservée dans un esprit bien différent. Les principes que

l'on croyait pouvoir prouver furent seuls maintenus sous le nom de

religion naturelle; le reste fut éconduit, d'abord avec des révérences,

puis autrement. La scolastique fit ainsi une oeuvre à laquelle ses

fondateurs ne songeaient point.

De toute cette métaphysique religieuse, rien n'est resté plus populaire

que les preuves de l'existence de Dieu, groupées depuis longtemps sous

trois chefs: la preuve ontologique ou _a priori_,--la preuve

cosmologique, tirée de l'existence du monde en général, la preuve

expérimentale, tirée de la considération des merveilles de la création.

Anselme a trouvé la première chez saint Augustin. Descartes se l'est

appropriée, saint Thomas ne l'adopte pas. On peut la résumer ainsi: Nous

avons l'idée d'un être parfait; mais la perfection de l'être implique

son existence réelle, l'idée d'un être parfait existant serait plus

parfaite que celle d'un être parfait, abstraction faite de son

existence; donc l'être parfait dont nous avons l'idée, existe. Un

contemporain de saint Anselme objectait déjà, comme Kant, que la

conclusion est exorbitante. La conclusion légitime serait seulement:

Nous avons l'idée d'un être parfait qui existe. S'il est vrai que

l'existence réelle soit une perfection de l'idée, ce que je ne veux pas

examiner, il en résulterait que l'existence de l'être parfait est

nécessaire, s'il existe, ou que nous avons l'idée d'un être existant;

mais parce que nous trouvons en nous l'idée d'un être existant, la

réalité de cette existence n'est pas encore établie. Cependant, comme

Hegel le fait observer, l'argument ontologique n'est pourtant pas sans

quelque valeur. Il ne prouve pas, mais il en appelle à une certitude

immédiate. De ce que nous pensons nécessairement une chose, il ne

résulte pas logiquement que cette chose soit: cela est vrai; mais il

n'est pas moins vrai de dire que toute certitude aboutit en dernier

ressort à cette nécessité de penser les choses. La vérité de la logique

elle-même n'a pas d'autre garantie, et ne se prouve pas logiquement. La

question sérieuse serait de savoir si nous possédons réellement _a

priori_ l'idée déterminée d'un être parfait. À cette question nous

sommes obligés de répondre: Non. Si l'idée de l'être parfait était

immédiatement déterminée dans notre esprit, les religions et les

philosophies ne la développeraient pas dans les directions les plus

opposées.

La preuve _a priori_ nous laisse en face de l'idée abstraite d'un être

inconditionnel, d'un être existant de lui-même, quel qu'il soit, car

c'est là ce que la pensée affirme immédiatement. Par ce résultat elle se

rapproche beaucoup du second argument que voici: Le fait de l'existence

contingente implique un être nécessaire. Tous les êtres ne peuvent pas

avoir leur cause hors d'eux-mêmes; il y en a nécessairement un qui est

sa propre cause. Le raisonnement est solide, mais il nous apprend peu de

chose sur la nature de l'être premier, il ne résout point les

difficultés entre le panthéisme et la religion.

Enfin, l'harmonie, la beauté de l'univers fournissent un texte à des

considérations très-vulgaires ou très-spéculatives, selon le tour des

esprits; elles nous conduisent à l'idée d'une sagesse excellente, mais

non pas à celle d'un être infini; car le monde susceptible d'être connu

par l'expérience est nécessairement fini. Il n'est donc pas besoin pour

l'expliquer de supposer une cause infinie; mais, en logique, ce qui

n'est pas indispensable n'est pas légitime non plus.

Les preuves que nous rappelons supposent l'idée de Dieu déjà présente,

elles ne la produisent pas; elles ne suffiraient pas à elles seules pour

nous faire connaître le Dieu des chrétiens.

Ceci s'applique à la religion soi-disant naturelle du dernier siècle

plutôt qu'aux grands et sérieux travaux des docteurs du moyen âge. La

nature divine fait l'objet essentiel de leurs réflexions. Ces études

atteignirent un degré remarquable d'élévation et de profondeur chez

ceux-là même qui avaient circonscrit la mission de la science dans des

limites plus étroites.

Une grande idée domine la théologie de saint Thomas, c'est l'idée de

saint Augustin, la nécessité de la perfection. Thomas la présente avec

beaucoup de sagesse et de précautions, mais les distinctions et les

réserves dont il l'entoure n'ont pas empêché le principe de porter ses

fruits. Ceux-ci apparaissent assez distinctement dans la _Théodicée_ de

Leibnitz, ouvrage de scolastique ingénieuse que nous pouvons bien

rappeler ici, puisque saint Thomas en a fourni la substance. D'après

saint Thomas, Dieu, pure et parfaite activité, se produit lui-même par

une volonté nécessaire, qui peut être connue _a priori_ parce qu'elle

résulte de son idée même; cette nécessité est absolue. La perfection de

la volonté dont Dieu se veut lui-même, est la cause de la création, car

Dieu se veut tel qu'il est, comme l'être parfait, comme la bonté

suprême: la suprême bonté consiste à se communiquer. Dieu veut donc se

communiquer, parce qu'il veut être. Ainsi la création est nécessaire,

mais d'une nécessité dérivée, tandis que l'existence de Dieu est d'une

nécessité absolue, bien qu'elle résulte de sa volonté comme la création.

Le point décisif étant tranché, le reste va de soi-même. La bonté de

Dieu n'est autre chose que sa réalité, car en Dieu tous les attributs se

confondent, ou plutôt il n'y a point d'attributs. Se communiquer, c'est

répandre son être, c'est produire un être identique au sien. Mais l'être

créé ne saurait être vraiment identique à Dieu, il ne peut que lui

ressembler. Ce qui ressemble le plus à la parfaite unité, c'est la

complète totalité, l'ensemble harmonieux de tous les degrés de l'être.

Le monde accompli que Dieu crée et qu'il doit créer en vertu de sa

bonté, unit donc tous les degrés de l'être; mais l'être, c'est le bien,

nous l'avons vu; le non-être ou la limitation de l'être est donc le mal,

et le mal appartient à l'essence de la création, le mal est impliqué

dans l'idée même d'une création. Chaque être particulier est

nécessairement mauvais pour autant qu'il est limité, et dans ce sens le

mal, tous les degrés du mal, remontent à la causalité divine. Mais la

pluralité des degrés de l'être est nécessaire à la perfection du tout.

Ce que Dieu veut, c'est cette perfection. Dieu ne veut donc le mal qu'en

vue du bien. Au point de vue de l'ensemble le mal est sans réalité, et

comme chaque être particulier appartient à cet ensemble, il est par

là-même affranchi du mal, de sorte que la bonté de Dieu se manifeste en

lui pure et parfaite.

La hiérarchie de l'être part des corps et s'élève aux esprits. Sans la

suivre jusqu'aux célestes puissances dont le «docteur angélique» a

décrit l'armée avec un soin minutieux, arrêtons-nous un instant au degré

qui nous intéresse le plus: L'âme humaine forme le lien entre le monde

corporel et celui des esprits purs. Elle est aussi bien l'être naturel

le plus parfait que l'esprit le moins élevé. Le but de sa volonté est

déterminé par son essence: c'est la félicité, la parfaite réalité, la

possession de Dieu; mais ce but n'est pas clairement aperçu.

L'intelligence imparfaite nous présente plusieurs moyens apparents de

l'atteindre, c'est-à-dire plusieurs buts prochains entre lesquels il

faut choisir. Telle est l'origine, telle est la place de la liberté. La

question du mal moral est résolue par ces principes. Les développements

étendus qu'elle reçoit servent plutôt à voiler la solution qu'à

l'éclaircir. Le mal moral résulte d'une erreur de l'intelligence;

celle-ci est la suite de son imperfection primitive, de son défaut

d'être, nécessaire à la réalisation de tous les degrés du possible,

c'est-à-dire à la réalisation du monde parfait, à la manifestation de la

bonté divine. Il faut croire que telle est la pensée chrétienne, puisque

saint Augustin et Calvin sont ici d'accord avec le prince de l'École. Il

faut croire que ce fondateur de la théologie orthodoxe enseigne la

vérité philosophique, puisque Leibnitz le copie. Mais derrière Leibnitz

je vois Spinosa, derrière Augustin je vois Plotin, et je doute. Je sais

bien que si je crois en Dieu, il faudra finir par un optimisme, mais cet

optimisme-ci ne satisfait pas aux besoins de ma conscience, j'en cherche

un autre, qui peut-être est déjà trouvé depuis bien des siècles.

Le rival de saint Thomas au moyen âge, Jean Duns Scot, nous semble

effectivement avoir posé dans la forme la plus simple et la plus

précise, le principe de la philosophie à laquelle nous aspirons. Si la

doctrine de Thomas peut se résumer dans cette formule: Dieu est l'être,

l'esprit de celle de Scot s'exprimerait mieux en disant: L'être est

Dieu[8]. Il y a une grande différence entre ces deux idées, qui

conduisent à deux méthodes contraires. Saint Thomas et sa grande école

s'efforcent de ramener à l'apparente simplicité de l'abstraction les

rapports concrets du dogme et de la morale. Scot, au contraire,

s'efforce de compléter, d'enrichir, d'élever et de transformer l'idée

abstraite qui lui sert de point de départ: vivante spéculation, dont la

pesanteur des formes scolastiques cache à demi les hardis mouvements. Ce

qu'il cherche à comprendre, c'est ce qui, dans l'être infini, fait le

caractère divin. Sa preuve de l'existence de Dieu est une vaste synthèse

par laquelle il unit et combine en une seule idée tout ce que

l'expérience et la raison nous font entrevoir sur la nature de l'absolu.

Il prouve d'abord trois thèses différentes, puis il les ramène à une

seule conception, enfin il démontre que cette idée totale ne convient

qu'à un seul être. Il y a une première cause, un bien suprême, un être

souverainement parfait; mais chacune de ces primautés (_primitates_)

implique les autres. La cause première ne peut être que Dieu dans la

totalité de ses attributs divins; telle est la thèse fondamentale, et

toute l'argumentation de Duns Scot a pour but de développer l'idée de

l'absolu en la tirant de la notion de cause. Après avoir établi sur la

nécessité de la cause première la nécessité de l'existence de Dieu dans

la triplicité de ses caractères essentiels d'être absolu, de cause

absolue et de but absolu, caractères dont l'un comprend nécessairement

les autres et qui, par cette pénétration réciproque, forment une

parfaite unité; nous le voyons tirer de cette conception fondamentale

les attributs ultérieurs de la Divinité. L'intelligence est impliquée

dans l'idée de but, la volonté dans celle d'une cause dont aucune

nécessité naturelle ne saurait déterminer l'action. La parfaite

simplicité de l'être divin, l'infinité de sa puissance découlent de

l'idée principale avec non moins de facilité. Du reste, tous ces

attributs, abstractions de la pensée qui réfléchit sur la nature des

êtres finis, reçoivent une valeur transcendante lorsqu'on les applique à

Dieu. Scot ne se borne pas à répéter cette assertion un peu vague; il la

prend au sérieux et la féconde. C'est ainsi qu'il résout avec une

netteté parfaite l'idée de la toute-présence divine dans celle de la

volonté, en faisant observer qu'avant la création il n'est point

nécessaire de se représenter Dieu comme remplissant l'espace, attendu

qu'il n'est pas nécessaire de se représenter l'espace comme existant

avant la création. Dieu crée l'espace sans que pour cela son essence ait

subi d'altération; il n'est donc en rapport avec l'espace que selon sa

volonté. Tout en lui se résout en volonté. Si le savant minorite n'a pas

donné à cette proposition sa forme suprême, il en a du moins aperçu la

portée infinie.

[Note 8: Conceptus deitatis in se perfectior est conceptu

infinitatis, quod Deus concipi nequeat sine infinitate, bene vero

infinitas sine deitate.» SCOT.]

Comme il s'élève à Dieu en partant du monde fini par l'intermédiaire de

l'idée de cause, de même il prouve la liberté de Dieu par la présence de

la liberté dans le monde fini, qui est, dit-il, une vérité

indémontrable, mais immédiatement certaine. Il y a dans le monde des

causes libres d'agir ou de ne pas agir, il y a des faits qui peuvent se

produire ou ne pas se produire. Il y a quelque chose de contingent, nous

ne saurions le mettre en doute, et la question n'est pas là, la question

est de savoir comment cette contingence peut être expliquée. Eh bien!

dit Scot, et nous ne pensons pas que ce raisonnement ait jamais été

réfuté: pour comprendre comment il y a une contingence dans le monde, il

faut absolument reconnaître la contingence de l'acte créateur; car si la

cause première agit nécessairement, elle imprime à la seconde une action

nécessaire, et ainsi la nécessité, une fois établie dans le premier

principe, s'étend jusqu'aux extrémités. Si le monde n'est pas tout

entier le résultat d'un acte libre, il ne peut y avoir aucune liberté

dans le monde[9].

[Note 9: _Opus oxoniense_, lib. I, fol. 25, comp. fol. 130, ed.

Venet. 1519.]

Le monde est le produit d'une volonté absolue. Nous nous élevons à

l'idée de cette volonté en affranchissant celle de la nôtre des

limitations que découvre en elle une pensée attentive. Ainsi notre

volonté peut se diriger vers des objets opposés les uns aux autres, mais

elle ne le peut que successivement; cette restriction naît de la loi du

temps à laquelle elle est soumise. La volonté absolue peut poser les

contraires et les pose en effet par un acte identique et simultané. La

sagesse de Dieu vient se résoudre, comme sa toute-présence, dans cette

absolue volonté. Il est absurde de demander si Dieu aurait pu créer un

monde meilleur qu'il ne l'a fait. Cette question suppose un idéal

distinct de Dieu, tandis que Dieu est avant tout. Dire que Dieu veut le

bien est une tautologie, puisque la volonté de Dieu est la définition

non moins que la source du bien. Le bien, c'est ce que Dieu veut.

La création du monde est donc un acte absolu de liberté; elle n'est

déterminée par aucune nécessité résultant ni de l'intelligence de Dieu

ni de son essence. Le monde pourrait être ou ne pas être, et la seule

raison que l'on puisse assigner à son existence, c'est que Dieu le veut.

Les idées des choses possibles sont sans doute éternellement présentes à

la pensée suprême, mais dans l'infinité des possibles Dieu réalise ceux

qu'il veut et comme il le veut. Par un acte absolu Dieu pose l'univers

avec la totalité des oppositions qu'il renferme; le temps et l'espace

sont les formes dans lesquelles se réalisent les contraires.

Cependant une volonté libre implique un but; nous ne prétendons point

que la création soit sans but, et nous marquons ce but, plus

expressément encore que ne le fait Thomas dans l'idée de l'amour de Dieu

pour l'être dont il conçoit l'existence possible; mais nous ne

prétendons pas, comme Thomas, épuiser par cette notion d'amour ou de

bonté la nature essentielle de Dieu; ce serait le sûr moyen de l'altérer

et de la perdre. Si la création est libre parce que la créature est

libre, l'amour, qui seul explique cette création, est lui-même un libre

amour. C'est l'expression du fait, c'est la forme suprême que revêt

l'absolue volonté, c'est le but que Dieu s'est proposé, la première

intention, qui se manifeste à nous comme la fin suprême.

J'insiste avec quelque force sur ces idées, parce que je les adopte,

Messieurs. Les occasions d'y revenir ne sauraient nous manquer. J'en ai

dit assez aujourd'hui pour faire voir jusqu'où l'intelligence fécondée

par le christianisme s'était avancée dans la recherche de son objet au

siècle qui bâtit les cathédrales.

Jean Scot mourut à Cologne. Sa tombe ignorée repose au pied des murs,

alors fondés à peine, que de fidèles mains s'efforcent aujourd'hui de

réunir en voûtes harmonieuses; mélancoliques débris d'un âge immense, où

la pierre et la pensée semblaient fleurir au souffle puissant de

l'infini.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 11 / 33 题