DEUXIÈME LEÇON.

La morale doit être déduite du principe universel. Elle suppose que ce

principe est un être libre, car les effets d'une cause nécessaire le

seraient également. La connaissance du premier principe est le but de la

philosophie régressive, qui part de l'ensemble des vérités immédiates,

savoir: les faits d'expérience sensible, les faits d'expérience

psychologique, les vérités nécessaires de l'ordre rationel et les

vérités nécessaires de l'ordre moral.--L'expérience sensible consultée

seule ne fournit aucune connaissance du principe premier.--Dans la

conscience du moi, l'expérience psychologique nous donne l'idée de

l'être; les vérités nécessaires de l'ordre rationel se résument dans la

notion de l'inconditionnel, objet de la raison.--L'idée de l'être

inconditionnel est le point de départ de la philosophie.--Il faut

déterminer cette idée de manière à ce qu'elle rende compte des faits

d'expérience en général et des vérités nécessaires de l'ordre

moral.--Celles-ci nous obligent à reconnaître la liberté du premier

principe en attestant en nous le devoir, qui suppose notre propre

liberté.

Messieurs,

L'idée de morale implique notre liberté et l'existence d'un principe

supérieur à nous. Le second point n'est pas moins nécessaire que le

premier. Nous l'avons vu dans la leçon dernière. Si nous cherchons la

règle de la liberté dans la liberté elle-même, peut-être

réussirions-nous à l'y découvrir; mais, comme nous l'avons expliqué,

l'élément essentiel, l'obligation s'évanouirait. Une morale scientifique

suppose donc la connaissance scientifique de la liberté humaine et d'un

principe supérieur d'obligation. Nous trouvons ces deux vérités écrites

au fond de notre âme; nous pouvons espérer dès lors que la science

expliquera ce témoignage intime, et nous avons besoin qu'il en soit

ainsi. En effet, les notions que l'évidence rationelle et la conscience

morale nous fournissent sur le principe suprême avant toute recherche,

sont trop vagues, trop incomplètes pour suffire aux besoins d'une

discipline précise et rigoureuse. Il est nécessaire avant tout de les

concilier entr'elles, car leur accord est un problème. La liberté, elle

aussi, doit passer au creuset de la pensée. Nous sommes certains de sa

réalité lorsque nous sommes certains du devoir; nous la connaissons

comme fait avec une pleine lumière; mais un fait n'est pas propre à

entrer immédiatement dans l'édifice de la philosophie. C'est une pierre

brute; nous ne pouvons employer que des pierres taillées. La vraie

science est celle des effets par leur cause; notre liberté a une cause,

il faut l'y chercher. Nous ne la connaîtrons comme il faut la connaître

que si nous la trouvons à sa place dans l'ordre universel, si nous

l'expliquons par le principe universel, si nous voyons en elle une

conséquence de la nature de ce principe ou le produit de son action. Il

appartient donc à la métaphysique de nous faire comprendre la liberté

humaine. Faisons des voeux pour qu'elle y réussisse, car la morale est à

ce prix.

La liberté humaine suppose, Messieurs, l'absolue liberté, ou, si vous me

permettez cette expression qui n'est pas encore justifiée, la liberté

divine. Nous ne pouvons pas confondre notre être avec le principe de

toute chose, parce que nous nous sentons limité; or le principe absolu

étant un, comme la raison nous l'enseigne évidemment, il est

nécessairement illimité, dans ce sens du moins qu'il n'est restreint par

aucun autre.

Les conséquences de ce principe illimité sont des actes libres ou bien

elles résultent d'une nécessité intérieure de sa nature. Il n'y a pas

d'autre alternative. La prétention souvent affichée de concilier la

liberté et la nécessité dans une idée supérieure ne se justifie pas.

Cette idée soi-disant supérieure n'est jamais que celle d'une activité

nécessaire, nécessité spontanée, nécessité intelligente, nécessité de

perfection si l'on veut, mais enfin c'est la nécessité.

Eh bien, si nous concevons le monde comme résultant de l'action

nécessaire d'un principe infini, il est impossible que nous trouvions

une place en lui pour la liberté humaine. La portée des actes d'un être

infini est elle-même infinie. Si l'univers est le produit d'une activité

nécessaire, il est nécessairement ce qu'il est jusque dans ses derniers

détails, nous sommes nécessairement ce que nous sommes, et nos actes

particuliers ne sont que la traduction, la manifestation, le déroulement

dans le temps de cette essence déterminée.

Cette conséquence est inévitable; en vain chercherait-on à l'éluder en

expliquant notre liberté par l'imperfection inhérente à tout être fini.

Si Dieu ne peut pas agir autrement qu'il n'agit parce qu'il est parfait,

l'oeuvre où cette perfection se révèle ne peut être que ce qu'elle est;

or la présence de la liberté implique dans un monde qui ne peut être que

ce qu'il est. La réalité de la liberté consiste précisément en ceci: que

le monde puisse être autrement qu'il n'est, si les agents libres le

veulent. Expliquer la liberté par l'imperfection, c'est la faire

évanouir comme une fumée.

Je désire être bien compris, je ne prétends pas que de la liberté divine

on puisse déduire immédiatement la liberté humaine; je dis seulement que

sans la liberté divine il est impossible de concevoir la liberté

humaine.

On pourrait inférer de là directement que le principe absolu est une

activité libre, puisque la foi de l'homme à sa liberté est nécessaire à

l'accomplissement du devoir, à la vérité de la conscience morale que

nous ne pouvons suspecter sans lui faire injure. Cette conclusion fort

importante, nous ne la tirons pas encore d'une manière expresse. Nous

établissons seulement ceci, que, pour pouvoir servir de base à la morale

ou nous donner une morale, la métaphysique doit démontrer la liberté du

principe absolu. Il nous reste à examiner comment la métaphysique peut

arriver à un résultat pareil. Ceci nous conduit à jeter un coup-d'oeil

sur l'ensemble de la philosophie régressive, dont l'unique objet est de

formuler l'idée du principe.

La marche de cette discipline est réglée par son point de départ et par

son but. Le but, nous le connaissons. Le point de départ est évidemment

l'ensemble des vérités immédiatement certaines. Nous appelons vérités

immédiatement certaines non-seulement celles que l'esprit possède avant

tout travail, ce qui se réduirait à excessivement peu de chose, mais

toutes celles que nous possédons légitimement au début des recherches

philosophiques, au moment où nous nous posons le problème de la

philosophie, tel que nous l'avons circonscrit. Ces données premières

sont assez complexes; elles embrassent des faits extérieurs perçus par

les sens, des faits intellectuels perçus par la conscience, des vérités

nécessaires de l'ordre rationel et des vérités nécessaires de l'ordre

moral.

Les faits sensibles sont l'objet des sciences naturelles; les faits de

conscience sont l'objet de la psychologie, qui constate aussi les deux

genres de vérités nécessaires dont nous venons de parler. Les quatre

membres de notre classification se ramènent donc à la dualité sous un

double point de vue. Quant à la manière de constater les faits, nous

opposons l'expérience sensible à l'analyse intérieure.--Quant à la

nature même des vérités immédiates, nous trouvons d'un côté des faits

contingents, variables, _a posteriori;_ de l'autre des connaissances

nécessaires, immuables, _a priori_. Il importe de ne pas confondre ces

deux divisions, qui partent de principes bien distincts.

Nous ne nous compromettrions pas beaucoup en disant, MM., que, pour

arriver à la première vérité dans l'ordre des choses, il faut tenir

compte avec un égal souci de toutes les données du problème que nous

venons d'énumérer ou de toutes les vérités premières dans l'ordre de

l'acquisition de nos connaissances. Ce lieu commun prend de l'importance

par la revue exacte dont nous l'avons fait précéder. Celle-ci n'a du

lieu commun que l'apparence. L'esprit n'a pas toujours accordé la même

attention aux éléments qu'elle embrasse. Préoccupé tantôt des uns,

tantôt des autres, ne les distinguant pas toujours, il a tenté d'asseoir

exclusivement sur quelques-uns d'entr'eux l'édifice de la science. De là

vient la diversité des systèmes, car comme la logique est la même pour

tout le monde, si le point de départ était identique, il faudrait bien

que le résultat le fût aussi. Il en est de la philosophie comme des

mathématiques. Si les données sont trop insuffisantes, le problème ne

peut recevoir aucune solution; s'il manque une donnée, on arrive à une

formule applicable à plusieurs quantités entre lesquelles le choix est

arbitraire.

L'expérience sensible consultée seule ne fournit point de philosophie.

Et d'abord, Messieurs, les sens isolés, considérés d'une manière

abstraite, ne donnent aucune espèce de notion. Il n'y a point de

connaissance sensible rigoureusement parlant. Pour constater un fait

extérieur quelconque, il faut appliquer aux données des sens

l'intelligence et les idées universelles nécessaires _a priori_ qui

constituent l'intelligence: ainsi les notions de substance, de cause, de

possibilité, de réalité, que l'expérience sensible ne fournit point,

mais que nous appliquons instinctivement aux sensations et dont nous

n'obtenons une conscience distincte que par cet emploi réitéré. Ces

vérités-là sont acquises, aussi n'insisterons-nous pas. Nous acceptons

l'expérience telle qu'elle est, sans discuter son origine. Nous prenons

la science de la nature dans toute sa grandeur, dans sa merveilleuse

beauté, et nous répétons qu'elle ne donne pas de philosophie. Cela,

Messieurs, pour deux raisons: La science expérimentale n'est pas

certaine par elle-même, puis elle ne conduit à rien d'inconditionnel.

La science expérimentale n'est pas certaine par elle-même, pas du moins

dans le sens qu'il faudrait. On ne peut pas douter que nous ne voyions

ce que nous voyons, mais on peut douter que ce que nous voyons existe

indépendamment de nous. La preuve c'est qu'on en a douté. On a mis en

question la réalité du monde extérieur en général. Or lorsqu'il s'agit

de lever un doute qui porte sur l'expérience en général, il est clair

qu'on ne saurait en appeler à l'expérience. Tout doit être rigoureux

dans la science. Rigoureusement il faut une métaphysique pour légitimer

l'expérience sensible; l'expérience sensible ne suffit donc pas pour

fonder la métaphysique.

La science expérimentale ne conduit à aucun principe inconditionnel et

nécessaire. Les faits que l'expérience constate directement ne peuvent

être constatés que comme faits. Nous voyons qu'ils sont, nous ne voyons

pas qu'ils soient nécessaires. Les causes des phénomènes que nous

percevons sont du même ordre que ces phénomènes eux-mêmes. Les procédés

de la science empirique ne peuvent nous conduire au delà de

l'accidentel. Certains effets ont lieu, donc ils sont produits par

certaines forces. Ainsi la chaleur, la lumière, l'électricité, le

magnétisme, la force organique, ces puissances dont l'action explique

une multitude de phénomènes divers, sont elles-mêmes des faits à

expliquer. Peut-être l'esprit saisira-t-il un jour leur unité, peut-être

deviendra-t-il évident que toutes ces forces ne sont que des

manifestations d'une seule force dont l'action varie selon les

circonstances dans lesquelles elle est placée. Mais cette force plus

générale ne sera qu'un fait, un accident, dont il faudra chercher la

cause, et décidément la dernière cause ne peut résider dans rien

d'accidentel. Ni l'expérience ni la réflexion qui part de l'expérience

ne sauraient nous conduire à un principe inconditionnel, parce qu'elles

ne sauraient établir qu'il soit inconditionnel. L'expérience peut bien

nous montrer la présence d'une intelligence dans le monde par exemple,

mais elle ne nous apprendra jamais si cette intelligence est

véritablement le premier principe ou si elle émane elle-même d'un

principe supérieur. L'inconditionnel est nécessairement infini; or dans

le champ de l'expérience nous ne trouvons rien d'infini; le monde que

nous connaissons, à le prendre tout entier, ne l'est pas réellement, et

si d'un effet fini nous voulions conclure à l'existence d'une cause

infinie, cette conclusion dépasserait les prémisses.

La plupart de ces considérations portent également sur les données de

l'expérience interne, de la conscience psychologique. En dirigeant notre

attention sur nous-mêmes, nous constatons une autre espèce de phénomènes

passagers, limités et contingents, dont nous ne pouvons rien conclure

au-delà du contingent et du limité. Il est donc permis de dire, si l'on

désigne sous le nom d'expérience la connaissance des faits particuliers,

que l'expérience ne nous donne par elle-même aucune notion du premier

principe; nous ne pourrions pas même induire l'existence d'un tel

principe des données qu'elle nous fournit, si nous n'en étions assurés

d'avance.

Mais le mot _expérience_ est équivoque. Toute connaissance est

expérimentale en quelque façon, puisqu'en pensant nous sentons notre

pensée. La conscience psychologique nous atteste non-seulement des faits

particuliers et variables, mais des faits immuables et constamment

identiques; elle nous fournit des notions que nous ne pouvons pas

concevoir sans concevoir en même temps leur nécessité. Les modifications

de notre âme sont l'objet d'un sens intérieur, et la connaissance que

nous en avons ressemble à beaucoup d'égards à la connaissance sensible.

Mais pour savoir ce qui se passe en nous-même, il faut que nous nous

connaissions indépendamment de ces modifications passagères, il faut que

nous ayons l'idée de cette unité permanente de notre être que nous

appelons _moi_. Nous la possédons en effet immédiatement. Le moi n'est

pas une connaissance déduite, le moi n'est pas la conclusion d'un

raisonnement; cependant il n'a rien pour nous de contingent ni de

variable. Indispensable à l'exercice du sens intérieur, l'idée du moi ne

provient pas d'un sens, mais elle est l'objet d'une intuition

permanente. C'est la forme pure de l'activité réfléchie. Par cette

intuition, nous apercevons directement le fond de notre être, du moins

cela nous paraît ainsi, car il nous est impossible de supposer qu'il y

ait derrière le moi autre chose que le moi. Le moi est un acte ou la

forme d'un acte, le moi est notre substance. Les idées d'être, de

substance, de force, d'acte, de cause, toutes ces notions universelles

dans leur emploi, qui sont pour ainsi dire les rayons de notre

intelligence, partent de l'intuition du moi. Nous saisissons

immédiatement leur réalité dans le moi, et sans en avoir la même

intuition, nous les appliquons au dehors, par analogie si l'on veut,

mais par une analogie instinctivement aperçue. Nous les appliquons avant

de nous en rendre compte et nous arrivons à les connaître dans leur

généralité par cet emploi. Nous les dégageons par l'abstraction des

propositions particulières de la science expérimentale; mais lorsque,

après les avoir ainsi obtenues par l'abstraction, nous les considérons

en elles-mêmes, un examen attentif nous fait reconnaître en elles

l'élément nécessaire, immuable, _a priori_ de la science expérimentale

et de tous nos jugements. Les _catégories_ (c'est le nom qu'on leur

donne) sont l'expression de l'intelligence arrivant peu à peu à la

conscience d'elle-même. Primitivement les catégories sont des lois. Les

idées générales de substance et de cause, par exemple, ne sont que

l'expression abstraite de la nécessité intérieure qui nous oblige à

mettre à la base de tous les phénomènes un sujet persistant, à

reconnaître une raison d'être de toutes les existences et de tous leurs

changements. Ces lois ne sont ni les seules ni les plus élevées, et

l'intelligence qui s'arrête aux catégories ne se connaît pas encore dans

son intimité. Il est aisé de s'en convaincre lorsqu'on voit, en suivant

les indications de Kant et de ses successeurs, que les catégories et

leurs lois appliquées à la rigueur conduisent à des résultats

inadmissibles ou contradictoires. Ainsi le principe résumé dans l'idée

de cause se traduirait comme suit: «tout ce qui est ou qui arrive a une

cause»; il faut donc, après la cause de l'effet dont on part, trouver la

cause de la cause, et ainsi de suite à l'infini. Si le principe de

causalité est absolument vrai, il exclut l'idée d'une cause première,

car celle-ci serait un être ou un acte sans cause, qui dérogerait au

principe et le renverserait. L'idée de cause et la vérité qu'elle

exprime n'ont donc qu'une valeur limitée et relative. Une première

observation de nous-même le constate: le premier besoin de la pensée et

sa suprême loi est d'atteindre l'infini et l'absolu. Primitivement et

par son essence même la raison affirme l'absolu, c'est-à-dire un être

qui existe par lui-même, qui n'a besoin de rien pour exister. L'absolu

est en même temps l'unité des choses et la cause première. Il existe par

lui-même et tout existe par lui. La loi fondamentale de l'esprit n'est

donc pas ce qu'on appelle le principe de causalité, car ce principe

n'est pas vrai; il conduit à une série infinie que l'intelligence

repousse. La véritable expression du principe fondamental est celle-ci:

«ce qui a sa cause hors de soi n'est pas la réalité véritable; le réel

est l'inconditionnel, l'être qui possède en lui-même toutes les

conditions de son existence.» Nous appellerions ce principe le principe

de _l'inconditionnalité_, s'il était besoin pour le désigner clairement,

d'un terme aussi barbare. Heureusement nous pouvons nous en passer: son

nom est tout trouvé, c'est la Raison. En allant au fond de

l'intelligence, nous y trouvons la Raison, c'est-à-dire l'affirmation _a

priori_, nécessaire de l'unité et de l'absolu, le besoin de remonter en

toute chose à l'unité et à l'absolu. Les sens ne donnent que

l'accidentel et le limité, la logique partant des sens ne nous conduit

pas au delà du limité et de l'accidentel, mais la raison pose

immédiatement en face du limité et de l'accidentel l'infini et le

nécessaire. La tâche de la science est d'unir ces deux termes en

approfondissant l'un et l'autre.

Maintenant cet être inconditionnel ou nécessaire posé par la raison

est-il identique à l'être que la conscience du moi nous fait apercevoir?

L'idéaliste tend à les confondre, et cette réduction paraît d'abord

plausible, car, relativement à nous-même, l'être attesté par la

conscience du moi n'a rien d'accidentel. Cependant cette apparente

simplification du problème est une erreur. En effet, l'objet de la

conscience du moi est limité, tandis que l'être absolu ne saurait être

limité, puisque rien ne le limite. La raison pose l'infini à côté du moi

fini comme l'être inconditionnel qui est sa cause à lui-même à côté du

monde accidentel qui cherche sa cause hors de lui; et ces mots,

inconditionnel, infini, n'expriment pas deux idées, mais deux aspects

d'une seule et même idée.

Nous trouvons dans ces lois nécessaires de l'intelligence, dans ces

vérités _a priori_ que l'observation de l'esprit nous fait découvrir, le

point de départ que la philosophie régressive demande vainement à

l'expérience. Ce point de départ, Messieurs, c'est l'ensemble des

vérités immédiates _a priori,_ c'est-à-dire l'esprit humain tout entier.

La conscience nous donne l'intuition de l'être. La raison nous suggère

le besoin d'atteindre l'absolu, et le problème de la science se pose

ainsi: «Déterminer l'idée de l'être absolu.» Je dis: en déterminer

l'idée, et non pas en prouver l'existence; car nous n'en possédons pas

encore l'idée, puisque l'être que nous comprenons n'est point absolu,

tandis que nous sommes certains de son existence dès l'entrée; et si

nous n'en étions pas certains dès l'entrée, nous ne la démontrerions

jamais, nous marcherions de contradiction en contradiction, d'accidentel

en accidentel, sans jamais atteindre le terme.

On peut, sans les altérer, formuler ces idées d'une autre manière. La

conscience du moi nous donne l'intuition de l'_être,_ mais de l'être

fini; l'être fini est limité par son contraire, en dernière analyse la

limitation aboutit à la contradiction. De quelque côté qu'on le prenne,

l'être fini est pétri de contradictions. On ne peut rien affirmer de lui

d'une manière pure et simple; rien affirmer sans restreindre ce qu'on

avance, c'est-à-dire, sans le nier. Mais la contradiction répugne à la

raison. Le travail de l'esprit doit le purger des contradictions dont il

est infesté. Déterminer l'idée de l'être absolu revient donc à ceci:

concevoir l'être de telle manière qu'il puisse exister par lui-même sans

contradiction. Voilà, Messieurs, l'objet de la métaphysique, considérée

comme une science purement rationelle, purement _a priori._

La métaphysique commence avec ces données de la conscience et de la

raison pure; l'être ou l'acte, l'être absolu. Mais elle ne saurait

demeurer sur ces sommets déserts, voilée dans son austérité, loin de

tout contact avec le monde de l'expérience et les questions que ce monde

fait naître. Une science spéculative sans rapport avec l'expérience

n'aurait aucun prix pour l'humanité. L'expérience seule ne donne point

de philosophie, il n'y en a pas non plus sans son concours. Ce que nous

demandons à la philosophie, c'est l'explication des faits. Ainsi le

problème se complique; il ne s'agit pas seulement de concevoir l'être

absolu sans contradiction; il s'agit de déterminer l'idée de l'être

absolu de telle manière qu'elle rende raison des faits en en faisant

comprendre la nécessité, ou du moins la possibilité réelle. La science

que nous cherchons, la seule qui puisse nous satisfaire, est celle qui

nous fera voir dans la totalité de l'expérience la conséquence régulière

du principe universel. Nous ne saurions donc faire abstraction de

l'expérience en cherchant cette idée suprême. L'expérience est la pierre

de touche des systèmes. Ils sont jugés d'après la manière dont ils

rendent compte des faits. Tous travaillent à les expliquer, mais ils

n'acceptent pas tous cette tâche dans la même étendue, et ils n'y

réussissent pas également.

La question abstraite de l'être sans contradiction serait peut-être

susceptible de plusieurs solutions différentes; mais lorsqu'il s'agit

d'une idée capable d'expliquer le monde réel, le choix se resserre, et

la pensée est contrainte de s'élever pour s'élargir. Les deux sources de

connaissance se confondent dans le même fleuve. Les données de

l'expérience et celles de la raison se combinent. L'on ne saurait

trouver un principe nécessaire que dans la pensée _a priori;_ on ne

saurait déterminer, enrichir, développer cette idée _a priori_ de l'être

sans consulter l'expérience.

Nous sommes donc sur le chemin qui conduit à la métaphysique, ou plutôt,

Messieurs, nous entrevoyons ce chemin; mais ce que nous trouverons au

terme, sera-ce la métaphysique que nous cherchons, une métaphysique

propre à servir de base à la morale, une métaphysique qui nous fasse

comprendre que le principe absolu des choses est un être libre?

Nous ne saurions dire qu'un tel résultat soit impossible, mais il nous

est permis de douter qu'il soit immanquable. On s'avancerait beaucoup en

affirmant qu'il y a une contradiction dans l'idée que l'être absolu est

nécessairement ce qu'il est et qu'il agit nécessairement comme il agit.

Et quant à l'expérience, il ne s'entend pas non plus de soi-même qu'un

Dieu libre soit indispensable pour rendre l'expérience intelligible.

Une silencieuse destinée préside aux révolutions de la nature, une loi

pareille s'accomplit dans l'humanité. Acteurs d'un drame que nous ne

comprenons pas, nous ne trouvons point les lois de l'histoire d'accord

avec les lois écrites dans notre propre coeur. Rarement la couronne du

bonheur et de la gloire ceint le front de la vertu. Les soupirs de la

conscience sont étouffés par le flot qui nous emporte. Le flambeau de la

civilisation passe lentement de climats en climats, sans se rallumer aux

lieux qu'il a quittés. États, religions, langues et races, tout cela

naît, fleurit comme l'herbe des champs, tout cela meurt comme elle sans

savoir pourquoi. Tout a sa raison d'être dans le monde, mais cette

raison est-elle une loi qui s'ignore, est-ce un but compris et

voulu?--Ignorants et savants sont égaux en face de cette question

solennelle, chacun la résout suivant son secret désir. L'expérience ne

nous dicte pas de réponse. L'histoire, la nature même nous suggèrent

sans doute l'idée de liberté, mais elles n'en contiennent aucune trace

irrécusable. Pour trouver la liberté il faut descendre dans notre propre

coeur.

Et ce témoignage lui-même, ne pourrait-il pas être contesté? Le fait

certain que nous nous sentons libres suffit-il pour prouver que nous le

sommes réellement? Il est permis d'en douter. Le sentiment intime peut

avoir ses illusions comme les sens extérieurs. Si notre liberté d'action

était incompatible avec d'autres vérités clairement et distinctement

reconnues, le sentiment que nous avons d'être libres suffirait à peine

pour faire rejeter ces vérités. On nous ferait observer d'abord que la

réflexion psychologique ne jette qu'un faible rayon dans l'abîme que

nous sommes. Nous ne nous connaissons jamais tout entiers et jusqu'au

fond; le fataliste nous en arracherait facilement l'aveu. Puis,

décomposant l'idée de la liberté, il y trouverait deux éléments: la

spontanéité et le choix. Il accorderait la réalité de la première pour

concentrer son attaque sur le second. Il dirait: «nous sommes le

principe de nos propres actions; notre volonté est une force réelle;

nous sentons la spontanéité de cette force et nous l'appelons avec

raison notre liberté. Toute notre liberté est là. Avant d'agir, durant

l'action elle-même et depuis, il nous semble à la vérité que nous

pourrions faire autre chose que ce que nous faisons réellement; mais

c'est une illusion, nous agissons conformément à notre nature que nous

ne connaissons pas entièrement; s'il y a plusieurs possibilités, il n'y

en a qu'une à la fois. Nous nous dirigeons toujours d'après des motifs,

et le motif le plus puissant l'emporte. En réalité nous ne connaissons

pas toujours nos vrais motifs, ni ce qui en fait la force prépondérante,

parce nous sommes un mystère pour nous-mêmes.»

Je sais bien, Messieurs, ce qu'il y aurait à répliquer, mais je crois

que sur ce terrain la question pourrait rester longtemps suspendue.

D'ailleurs il ne serait peut-être pas prudent de se fier sans réserve au

sentiment intime. Son témoignage pourrait bien varier et nous faire

défaut. Il ne faut pas chercher bien loin le fataliste que j'ai fait

parler. Ce fataliste, tout homme qui s'observe le découvrira quelque

jour dans un repli de son propre coeur. Nous sommes ingénieux à fuir le

sentiment de nos fautes. Tour à tour nos pensées nous condamnent et nous

excusent.

Vous le voyez, Messieurs, la nature, l'histoire, la conscience

psychologique, les données _a priori_ de la raison pure semblent

insuffisantes pour déterminer précisément la solution du problème de la

métaphysique. Plusieurs chemins s'ouvrent à la pensée spéculative, et le

choix entre ces chemins est incertain. On peut concevoir le principe

suprême comme une activité immuable dans sa perfection, on peut

concevoir les choses comme enchaînées par un lien de nécessité. Loi,

pensée, raison, nature, peu importent les noms de ce principe et de ce

lien, l'idée est toujours la même. Les phénomènes s'expliqueront selon

cette idée, il est permis de s'y attendre, et l'histoire des opinions

humaines nous autorise à l'affirmer. Les choses sont ce qu'elles sont;

la prétention d'un système de liberté, c'est qu'elles pourraient être

autrement. Rigoureusement il est impossible de le prouver; la manière

même dont le problème est posé rend cette impossibilité manifeste. Il y

a plus, Messieurs: un préjugé naturel s'élève contre le système de la

liberté. Il n'a pas fait fortune dans la science, et cela se comprend:

il est contraire à l'intérêt scientifique. Que cherche la science, en

effet? Elle cherche le pourquoi de toutes choses, et la liberté est

précisément ce qui n'a pas de pourquoi. La science comprend les effets

par leurs causes, elle veut prévoir; or l'acte libre est la seule chose

qu'on ne puisse absolument pas prévoir. On ne peut le connaître qu'après

coup, lorsqu'il est accompli.--Si les effets ne procèdent pas de leur

cause par une nécessité logique, la logique ne suffira pas pour les

manifester dans leur cause.

L'idée de la liberté dans le premier principe vient donc troubler

l'espoir d'une science progressive. Elle augmente tout au moins

singulièrement la difficulté de la tâche. La pensée veut tout embrasser

dans l'unité d'un système; les plus forts liens ne sont-ils pas les

liens de la nécessité?

Cependant, s'il est impossible de prouver que les choses pourraient

suivre un autre cours, il ne l'est guère moins de prouver le contraire,

et cette idée peut, elle aussi, invoquer en sa faveur un préjugé

instinctif. Cet instinct existe dans toutes les âmes, il est puissant

dans les nobles coeurs. Quels que soient les rapports qui unissent

entr'eux les éléments du monde matériel et moral, ce monde tout entier

peut n'être qu'un grand accident, que sais-je, une grande infortune! Si

la liberté du Créateur nous permettait de concevoir celle de la

créature, il y aurait là aussi peut-être une explication. C'est la

solution religieuse, l'antique tradition de l'humanité; il vaudrait la

peine de la sonder. À la première vue du moins, la raison n'a pas

d'objection insurmontable contre l'idée d'une suprême liberté, car cette

idée ne contient pas de contradiction. L'expérience ne saurait réfuter

directement ce point de vue, et si l'on arrivait à la conclusion que la

dernière raison de tous les faits ne peut pas être indiquée avec

certitude, il faudrait bien en passer par là.

Ainsi la pensée demeure indécise entre deux routes divergentes, nulle

conciliation n'est possible, et le choix semble arbitraire. En quelque

sorte il l'est en effet, et nous pouvons dire avec un illustre

philosophe[6], que si nous nous décidons pour le système de la liberté,

c'est que nous le voulons ainsi.

[Note 6: M. de Schelling, dans ses leçons inédites.]

Cependant nous n'avons pas rassemblé toutes les valeurs connues qui

fixent le problème. Dans l'énumération des vérités immédiatement

certaines qui doivent servir d'appui à la pensée spéculative et lui

fournir les matériaux de son édifice, nous en avons négligé une. Parlons

mieux, nous l'avons à dessein mise en réserve parce qu'elle est d'une

nature tout à fait particulière. Cette donnée primitive, c'est la

conscience morale. En dirigeant notre attention sur nous-mêmes, nous y

lisons la loi du devoir. Nous la déchiffrons avec peine, nous demandons

à la science de nous en expliquer l'origine, de nous en développer le

contenu, mais nous savons que c'est une loi. Le devoir, s'il est

certain, prouve notre liberté, car il la suppose. Il ne saurait être

question de devoir pour celui dont les actes ne seraient pas libres. Si

nous sommes libres, Dieu est libre, car la liberté dans le monde

implique la liberté dans son principe.

Notre choix entre les deux systèmes qui se proposent à la raison n'est

donc pas une affaire de caprice ou de hasard. Il est dicté par un motif

impérieux. Aussi longtemps que tous les éléments de la pensée ne sont

pas présents, la direction à suivre reste incertaine; lorsque chacun est

mis à sa place, la ligne est déterminée, il n'y a plus qu'à les réunir.

Mais est-il vrai que le devoir soit absolument certain?

Si l'on peut mettre en question le témoignage du sentiment intime, ne

peut-on pas mettre en question le sentiment qui nous atteste le devoir?

Ce doute, Messieurs, l'intelligence s'efforcerait en vain de le

dissiper; le coeur en triomphe sans peine. La science ne s'est jamais

montrée plus grande que le jour où, par la bouche d'un penseur généreux,

elle a répété comme une humble écolière la réponse que dicte le coeur:

«Oui certes, il est possible de douter du devoir et de sa valeur

absolue, mais ce doute est criminel et nous ne voulons pas

l'accueillir.»

Ainsi le choix de notre système de philosophie est obligatoire ou

facultatif, selon qu'on voudra l'entendre. Facultatif pour

l'intelligence désintéressée, impartiale, indifférente; obligatoire pour

les honnêtes gens. Ce que l'intelligence demande, c'est une explication

conséquente. Ce que le devoir commande, c'est le respect. Nous sommes

libres d'écouter la conscience ou de l'endormir, et rien ne l'endormira

mieux que le fatalisme. Mais si nous voulons croire au devoir, nous

devons chercher un système dans lequel le devoir s'explique comme une

réalité et non pas comme une illusion.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 8 / 33 题