PREMIÈRE LEÇON.

De la place de la morale dans la science.--La Philosophie cherche à

connaître les choses par leur principe. Elle exige une recherche

préalable de ce principe et comprend ainsi deux disciplines: la

philosophie régressive et la philosophie progressive.--La morale cherche

la règle de la volonté humaine. Pour obtenir une morale scientifique, il

faut la déduire de la science du principe premier. Critique des systèmes

qui traitent la morale comme une science indépendante.

Messieurs,

Des événements dans lesquels nous ne voulons voir les uns et les autres

qu'une dispensation providentielle m'ont exclu de la chaire que

j'occupais à l'Académie depuis huit ans. Votre bienveillance m'appelle à

continuer dans cette modeste salle l'enseignement que je vous offrais

naguère de la part de l'Etat. Je vous en remercie, Messieurs, du fond du

coeur! Vous me connaissez comme je vous connais, il n'est pas besoin

d'en dire davantage. Le déplacement que je rappelle pour la première et

la dernière fois n'exercera aucune influence ni sur l'esprit de ces

leçons ni sur leur forme. Veuillez accorder à votre ami l'attention sur

laquelle votre professeur avait pris la douce habitude de compter, et

s'il en abuse quelquefois, ne vous en plaignez pas trop haut. Je n'ai

pas seulement besoin de votre indulgence, j'ai besoin de votre appui.

Le sujet de notre cours est le plus élevé qui se puisse imaginer: la

philosophie morale. Il a pour but direct d'exciter, de fortifier, de

fonder sur des convictions solides les résolutions du coeur que

l'éducation tout entière cherche à produire; nobles et saintes

aspirations, semence féconde de la vie! L'intérêt des études et de la

culture en général, l'intérêt particulier de la philosophie, si les

Grecs l'ont bien nommée, se concentrent donc ici comme dans un foyer.

Cet hiver, Messieurs, je ne pourrai que vous introduire dans la

philosophie morale en en marquant la place, en en déterminant le

principe. Ce dessein m'oblige à remonter assez haut. La science que nous

abordons s'annonce comme une partie d'un tout plus vaste. Pour

comprendre la partie, il faut jeter un coup-d'oeil sur le tout.

Qu'est-ce donc que la Philosophie? L'usage ne permet pas de comprendre

sous ce beau nom toute la science, et cet usage, à le bien examiner, se

fonde sur la nature de la science elle-même comme sur la nature de

l'agent qui la crée, l'esprit humain. La science a pour objet tout ce

qui existe pour l'esprit, tout ce qui le frappe et tout ce qu'il peut

atteindre. L'esprit de l'homme s'éveille au milieu du monde: assailli

par une foule de sensations diverses, il réagit bientôt sur elles: il

s'efforce de les saisir, de les fixer. Il les constate, et guidé par des

lois qu'il ignore, il assigne à chacune d'elles une cause, un objet.

Enumérer, décrire les objets, les êtres qui l'entourent et les

changements que ces êtres subissent comme ceux qu'il éprouve lui-même,

en un mot constater des faits, telle est la première occupation de

l'esprit. De ce travail naît une science, la science expérimentale, la

science d'observation, une dans sa méthode et dans son but, quelle que

soit la diversité des objets qu'elle embrasse. Cette science s'étend

chaque jour, il est impossible de lui assigner de limites.

Mais les eussions-nous atteintes, ces limites, eussions-nous recueilli

tous les faits, nommé tous les êtres, la curiosité de l'esprit n'en

serait point satisfaite et le but de cette curiosité ne serait pas

obtenu. Nous ne voulons pas seulement connaître ce qui est et ce qui se

passe, nous voulons le comprendre. Si nous accordons notre intérêt aux

faits, c'est que nous en espérons l'intelligence. Comprendre donc,

comprendre tous les faits fournis par l'observation, comprendre

l'expérience: tel est le but de la pensée. La vraie science est

intelligence. Cette science s'appelle la philosophie; nous pouvons la

définir: l'intelligence de l'univers. Est-il peut-être besoin de dire ce

que c'est que comprendre? Ce mot est clair par lui-même et son

étymologie en marque le sens. C'est réunir, c'est concentrer, c'est lier

les faits, saisir leurs rapports, leur unité, leur principe. C'est

ramener à l'unité la pluralité des perceptions et des choses. L'esprit a

besoin de cette unité, et par sa constitution même il l'affirme. Cette

affirmation est au fond de l'intelligence ou plutôt elle en est le fond,

elle en constitue la faculté la plus intime et la plus élevée à la fois:

on la nomme la raison.

Nous pouvons différer d'opinion sur la nature du principe universel;

car, avant les recherches de la science, nous ignorons ce qu'il est,

mais nous ne pouvons pas, en continuant d'affirmer et de penser quoi que

ce soit, mettre en doute qu'il y ait un tel principe. Les athées

eux-mêmes n'en contestent point la réalité; tout ce qu'ils contestent,

c'est que ce principe soit revêtu des qualités qui permettent à l'homme

de soutenir avec lui des rapports moraux et de le nommer du nom de Dieu

qui implique de tels rapports.

Ignorant si la philosophie existe déjà ou si elle est encore à faire,

nous ne pouvons la définir que par son idéal, c'est-à-dire par

l'intention de l'esprit qui cherche à la produire. L'idéal de la

philosophie n'est autre chose que l'intelligence parfaite,

l'intelligence des choses telles qu'elles sont réellement. La

philosophie doit donc comprendre l'essence du principe universel et

comprendre toutes choses comme découlant du principe universel

conformément à sa nature. Elle expliquera les choses particulières

telles qu'elles sont pour le principe universel, car c'est là leur

vérité vraie et la philosophie doit nous enseigner la vérité vraie. Dès

lors elle conformera sa marche à la marche de la réalité; ses premières

propositions auront pour objet ce qui est le premier dans l'ordre réel,

puis elle passera à ce qui dans l'ordre réel vient ensuite, et les liens

qu'elle établira pour la pensée entre les divers objets dont elle

s'occupe seront l'expression fidèle des rapports qui unissent les

sphères diverses de la réalité. En un mot, elle reproduira dans son

ordre et dans son enchaînement l'ordre et l'enchaînement de l'univers.

L'intelligence des effets par leur cause, voilà la philosophie que

l'esprit humain a cherché dès son premier essor, qu'il s'est efforcé

d'atteindre dans toutes les époques vraiment fécondes, et qu'il

poursuivra jusqu'à ce qu'il l'obtienne ou qu'il s'éteigne. La

philosophie descend du principe universel aux choses particulières.

Suivant l'exemple d'un illustre philosophe contemporain[2], nous

exprimerons par un seul mot cette idée en disant qu'elle est

_progressive_.

[Note 2: M. de Schelling.]

Cependant nous ne pouvons pas entreprendre une telle philosophie sans un

travail préliminaire. Pour exposer la nature du principe universel et la

manière dont il produit ses conséquences, il faut connaître ce principe

avec certitude et clarté; la diversité des religions et des systèmes

contradictoires fait assez voir que nous ne le connaissons pas ainsi au

début de nos recherches. Sa réalité est évidente, son essence est un

problème, le problème par excellence, au sein duquel est renfermée la

solution de tous les autres. Descendre de l'universel au particulier, de

l'absolu au relatif, voilà le but.

S'élever à l'absolu et à l'universel est la condition.

Si nous ne voulons renoncer au but, nous ne saurions nous affranchir de

la condition. Nous aspirons à l'intelligence des effets par leur cause,

mais nous connaissons, le plus souvent du moins, les effets avant d'en

comprendre la cause. Il faut donc remonter des conséquences au principe.

Avant d'atteindre la philosophie progressive, qui seule peut réaliser

notre idéal, il faut construire l'édifice, l'échafaudage si vous voulez,

d'une philosophie _régressive_. La science régressive seule est

insuffisante, la science progressive seule est impossible. L'idée de la

Science réclame l'une et l'autre. Ce double mouvement de régression et

de progression, d'induction et de déduction, est marqué plus ou moins

distinctement dans tous les systèmes; il résulte de la nature même de

l'esprit humain.

Voilà, Messieurs, en quelques traits l'idée générale de la philosophie.

Ce n'est qu'un cadre ou plutôt le contour extérieur d'un cadre dont nous

n'avons point dessiné les compartiments; mais il suffit de cet aperçu

pour que nous puissions aborder notre sujet particulier. Quelle est la

place de la philosophie morale? A laquelle des deux grandes divisions

que nous venons de marquer appartient-elle d'après la nature de son

objet? Et d'abord, quel est cet objet?

La morale est l'art de régler l'activité libre de l'homme, l'art de la

vie. Comme tout art, elle suppose avant elle une science; cette science

ne peut être que celle du but de la vie. Le mot _philosophie morale_

signifie dans notre langage philosophie de la morale ou morale

philosophique, tout simplement. Ces idées semblent suffire pour répondre

à notre question.

Nous passons notre vie dans le monde, il agit sur nous et nous agissons

sur lui; pour savoir réellement ce que nous sommes, il faut savoir ce

qu'il est, et pour connaître notre but, il faut connaître le sien. Mais

au problème des destinées s'enlace le problème des origines. Savoir une

chose c'est en connaître le commencement, le milieu et la fin. Nous

n'aurons l'idée de nous-même et du monde que si nous connaissons

l'auteur du monde et notre auteur. La morale se place donc tout

naturellement dans la philosophie progressive, elle en est le faîte et

la couronne, car la perfection de la vie est le but dernier de tous les

travaux de la pensée; ceci, Messieurs, n'a pas besoin de preuve et nous

rougirions d'en chercher.

Pour mériter le nom de science, la morale doit être déduite d'un

principe. Elle devient philosophique lorsqu'on déduit son principe

lui-même du principe universel. La philosophie morale dépend donc de la

science du principe universel ou de la métaphysique, puisque tel est le

nom qu'on donne à cette haute discipline.

Tout cela s'entend assez de soi-même. Il faut voir maintenant ce que la

morale attend de la métaphysique, ou ce dont la morale a besoin pour

être constituée et pouvoir marcher. Ici nous sortons des questions de

forme et de nomenclature; vous ne m'accuserez pas, Messieurs, de vous y

avoir retenu trop longtemps. Nous entrons déjà dans le fond des choses,

l'intérêt commence, les difficultés commenceront peut-être aussi.

La morale, disons-nous, est l'art de régler l'activité humaine. Pour que

cette idée ait un objet, pour que la morale soit possible, il faut deux

choses: il faut d'abord que la volonté soit libre, puis il faut

au-dessus d'elle un principe propre à servir de règle à sa liberté.

Si la volonté n'était pas libre, il n'y aurait pas de morale, et plus

généralement il n'y aurait pas d'art. La science de la volonté se

bornerait à la description de ses phénomènes, à la théorie de ses lois

nécessaires. La morale est autre chose. Si la liberté n'était pas réglée

intérieurement, dans son essence, la prétention de lui imposer une règle

serait une folie. La science, même la science pratique, ne produit rien

qui ne soit avant elle; elle constate ce qui est, soit l'existence

manifeste, soit la puissance cachée. En révélant cette puissance, elle

concourt sans doute à sa réalisation, mais elle ne la crée pas. Une

morale que les philosophes auraient faite serait une morale factice. La

science ne dicte point des devoirs à la volonté, elle lui fait connaître

_ses_ devoirs. Les deux conditions que nous venons d'énoncer sont donc

bien réelles. Mais est-il besoin de métaphysique pour les remplir? A

quoi bon, direz-vous peut-être, remonter jusqu'au principe de toutes

choses? Ne trouvons-nous pas en nous-même tout ce qu'il faut: la

certitude immédiate de notre liberté et le sentiment d'une obligation?

Toute la morale n'est-elle pas dans ces deux faits intérieurs, et ne

pouvons-nous pas la déployer sans sortir de l'âme, comme une science

indépendante?

Je m'empresse de reconnaître que nous trouvons en nous ces deux grandes

choses: la liberté et le devoir. Ces faits ont une immense valeur dans

le sujet qui nous occupe. La morale repose sur eux toute entière; mais

conclure de là qu'il faille la détacher du tronc de la philosophie, ce

serait non pas exagérer, mais affaiblir l'importance de ces principes et

tomber dans une assez grave erreur. J'ai l'espoir de vous en convaincre

si vous me suivez avec attention.

Remarquez-le d'abord, l'idée d'appuyer la morale uniquement sur des

vérités psychologiques paraît une suggestion du découragement, j'ai

presque dit du désespoir. La philosophie ne peut consentir à aucune

émancipation de ses provinces. Elle est une ou elle n'est pas. Le

principe de l'être et le principe de la connaissance se confondent

nécessairement en elle. Son altier programme est l'explication

universelle par le principe universel. Rien de plus, rien de moins.

Fonder la morale exclusivement sur des faits de conscience, comme on les

appelle, ce serait donc renoncer à la philosophie et la déclarer

impossible[3], à moins peut-être que l'on ne prétendit l'absorber toute

entière dans la morale en élevant le sujet de la conscience, l'esprit

individuel, le _moi_, en un mot, au rang du principe universel et

absolu. Ce point de vue qu'on a mis en avant[4] ne pèche assurément pas

par un excès de timidité, vous seriez tentés plutôt de lui reprocher

autre chose; cependant, Messieurs, nous ne l'écarterons pas au moyen de

l'ordre du jour, nous l'examinerons quand le moment sera venu.

[Note 3: Hume, Kant, les Ecossais.]

[Note 4: Fichte.]

A ceux qui désespèrent de la philosophie, nous répondrons d'abord qu'il

sera toujours temps de les écouter lorsque nous aurons tenté l'aventure,

mais surtout nous leur répondrons qu'il faut, s'ils ont raison,

désespérer également de la morale, comme science du moins, car l'idée

d'une morale indépendante contredit son propre point de départ. Ce point

de départ, c'est le sentiment d'une obligation intérieure d'agir. Nous

trouvons en nous ce sentiment d'obligation, et nous sommes contraints de

lui reconnaître une autorité péremptoire. Tel est le fait; mais de ce

fait, que pouvons-nous, que devons-nous forcément conclure? Une

obligation ne se conçoit pas sans un être qui oblige; une loi de la

liberté suppose un législateur, une sentence suppose un juge.

N'eussions-nous aucun autre moyen de connaître Dieu, ce qui est bien

possible, nous le connaîtrions par le cri de notre conscience. La

conscience est une méthode qui conduit à Dieu; mais si nous

reconnaissons un Dieu, nous sommes forcés de nous en occuper et de

chercher la science de Dieu, nous nous posons nécessairement le problème

de la métaphysique, et la morale n'est plus une science indépendante;

car du moment que la métaphysique existera, il faudra bien qu'elle

produise sa morale. La loi du devoir écrite dans notre coeur nous atteste

notre dépendance, elle nous révèle l'existence d'un principe supérieur à

l'humanité. Dès lors nous nous abuserions volontairement si nous

refusions de tenir compte de ce principe et de le mettre à sa place dans

la science.

Je ne sais, Messieurs, si cette argumentation vous paraît claire, mais

l'histoire de la science nous fait assez voir qu'elle ne manque pas de

force. Les auteurs qui ont essayé d'arracher la morale à l'empire de la

métaphysique se sont efforcés de lui échapper, les uns en niant le

devoir, les autres en niant que le devoir implique l'idée d'un principe

supérieur à l'homme. Réglons d'abord notre compte avec les premiers au

plus vite et pour n'y plus revenir.

La négation du devoir est une erreur de fait, une violation du devoir

lui-même, un outrage à l'humanité. Ensuite elle rend toute morale

impossible. Où trouverons-nous la règle de la volonté si la volonté n'a

pas de règle en elle-même? La chercherons-nous avec les utilitaires plus

bas que la volonté, dans les conséquences agréables ou désagréables des

actions? Ce chemin ne saurait nous conduire au but. L'expérience

m'enseigne la manière d'atteindre certains résultats dans la supposition

que je les veuille, mais elle ne peut pas faire que je les veuille. S'il

me plaît de négliger mon profit, personne n'a rien à me dire,

l'utilitaire moins que personne. Il part de ce fait supposé, que l'homme

cherche toujours son avantage particulier; le fait est faux, et fût-il

vrai, cet accord de nos désirs ne serait qu'un accident si nous sommes

libres. La morale utilitaire n'a de valeur que relativement à ce fait

accidentel; or la morale digne de ce nom ne porte pas sur une volonté

déjà déterminée dans sa direction, la morale est absolue, nous demandons

une règle qui nous enseigne ce qu'il faut vouloir. Ainsi l'utilitarisme

n'est pas une morale. Où la morale finit l'utilitarisme commence.

L'utilitarisme ne serait vrai que si la volonté n'était pas libre dans

le choix des buts qu'elle se propose; mais alors encore, alors surtout,

il n'y aurait pas de morale au sens de notre définition.

Des observateurs plus attentifs et plus sincères de notre âme[5] ont

reconnu que la volonté se sent à la fois libre et obligée par une loi

qui ne cesse pas d'être absolue, quoiqu'on puisse lui désobéir. Mais

voulant à tout prix renfermer l'objet de la science dans l'esprit qui

l'élabore et trouver en lui son unité, ils refusent de conclure du fait

de l'obligation à l'existence d'un être envers qui nous soyons obligés,

et s'efforcent de trouver la règle de la liberté dans la liberté

elle-même. Système ingénieux, et profond, dont il est facile d'indiquer

le vice, difficile d'estimer la valeur assez haut. Dans ce point de vue

l'homme est isolé de tout. Il ne connaît que lui-même. Il ne relève que

de lui-même, car ce qu'il ne saurait connaître n'est rien pour lui. Il

se sent obligé et cependant il est libre, son essence est la liberté. Il

n'y a rien au-dessus de sa liberté. Cette liberté qui lui paraît

limitée, il faut prouver qu'elle est réellement illimitée, disons mieux,

il faut la rendre illimitée. Tel est le sens de la loi morale, le devoir

n'est autre chose que l'impulsion qui nous porte à l'affranchissement

absolu.--Supposons qu'il en soit ainsi, admettons la parfaite régularité

du système, admettons-en la conclusion; je ne demande que la permission

de l'analyser.

[Note 5: Fichte et Kant.]

Si le système dont il s'agit est vrai, voici, Messieurs, ce qui est

prouvé: C'est que, pour se réaliser sans contradiction, la liberté doit

suivre une ligne déterminée que nous appellerons le bien moral. Il y a

une règle inhérente à la liberté dans ce sens que, pour se maintenir,

pour se développer, pour se réaliser pleinement, la liberté doit se

conformer à cette règle. Ou bien la liberté l'accomplira, ou bien elle

se mettra en contradiction avec elle-même; elle se détruira, elle

s'anéantira. Mais pourquoi la liberté, la puissance de faire ou de ne

pas faire est-elle obligée de se maintenir et de se développer?--En se

contredisant elle s'anéantit.--Je vous l'accorde, mais pourquoi ne

pourrait-elle pas s'anéantir? L'expérience nous atteste qu'elle en a le

pouvoir, et vous le reconnaissez, mais vous lui défendez d'en user. De

quel droit?--Apparemment du droit de la raison. Il est absurde que la

liberté se contredise et se suicide.--Mais pourquoi voulez-vous que la

liberté ne soit pas absurde? Cela n'est pas compris dans l'idée pure et

simple de la liberté. En réalité vous ne partez pas de l'idée de la

liberté pure et simple, vous partez de l'idée de la liberté chargée de

l'obligation de se maintenir et de se réaliser; votre analyse a ramené

la richesse de la vérité morale à l'abstraction de la vérité logique,

vous avez montré que tous les devoirs de la volonté libre se résument

pour elle en un seul devoir, celui de ne point se contredire: mais en

revanche vous avez revêtu le principe de la vérité logique d'un

caractère moral qui demeure absolument inexpliqué. Vous supposez

tacitement dès l'abord que la volonté conséquente est le bien, que la

volonté inconséquente est le mal; c'est-à-dire qu'au lieu de déduire les

idées du bien et du mal moral de la pure liberté selon votre promesse,

vous partez d'une volonté pour laquelle il existe dès le principe un

bien et un mal, en d'autres termes d'une volonté soumise à une

obligation. L'obligation que vous prétendiez faire sortir de la volonté

plane toujours au-dessus d'elle. Votre principe, en un mot, ne peut pas

s'écrire: JE SUIS LIBERTÉ, mais: _la liberté doit être_. Votre liberté

reste affectée d'un devoir inexpliqué, il vous reste à faire comprendre

pourquoi la liberté est obligée envers elle-même. Je ne dis pas,

Messieurs, que cette morale ne soit pas excellente et qu'il ne soit pas

fort beau de résumer tous les devoirs dans ce seul mot: la liberté doit

être. Je prétends simplement qu'il faudrait nous dire pourquoi. Il ne

suffit pas d'invoquer ici la logique, puisque la question est

précisément de savoir d'où vient le caractère moral de la vérité

logique. La chose ne paraît évidente de soi que pour celui qui ne saisit

pas où gît le véritable problème. Pour avoir voulu se passer de

métaphysique, la morale dont nous parlons se change elle-même en

métaphysique et perd son caractère essentiel. Elle se nomme à bon

escient transcendante, car elle passe derrière son objet, mais en

passant derrière elle le perd. Elle recherche quels éléments, quels

facteurs donneront comme produit l'obligation morale primitive.

L'obligation morale que nous sentons devient pour elle un phénomène;

elle explique ce phénomène, mais elle en détruit la portée en

l'expliquant. Elle nous fait voir que le mal moral est en dernière

analyse une contradiction logique: je le crois volontiers; mais si

l'idée morale est complètement absorbée par l'idée logique, qu'est-ce à

dire, sinon qu'au fond la sphère morale n'a pas de réalité propre? Ce

n'est pas le résultat que l'on cherchait et qu'il fallait chercher.

Les observations que je viens de présenter portent sur le système de

morale indépendante le plus scientifique et le plus conséquent, le

système idéaliste. Toute morale analogue conçue en dehors de l'idéalisme

et qui prétendrait néanmoins à une valeur définitive, reposerait sur un

vice de méthode. Elle serait écartée par cette simple observation: Si

vous reconnaissez un principe de l'être supérieur au moi, vous devez en

tirer votre science du moi et les règles de sa conduite, sans cela vous

choquez les règles de l'intelligence et vous ne pouvez obtenir aucun

résultat vraiment certain.

Ce n'est pas sans intention que j'attire d'abord votre attention sur ces

questions de forme. Elles ont une importance décisive.

En nous rapprochant du fond, nous reconnaîtrons dans tous les systèmes

de morale exclusivement fondés sur le sentiment intime un défaut facile

à prévoir. Ce défaut c'est précisément l'absence de fond, de substance,

de contenu positif. Ils prouvent éloquemment qu'il y a un devoir,

proposition peu contredite; ils en établissent à merveille la valeur

absolue ou la sainteté, et puis c'est fini. Quand il s'agit de dire en

quoi ce devoir consiste, vous les voyez dans un cruel embarras. Ils

allèguent bien, mais ils ne prouvent guère et surtout ils ne prouvent

pas ce qu'il faudrait prouver.

Un principe n'est digne de ce nom que s'il produit ses conséquences de

lui-même. Le devoir en général n'est rien; il faut qu'il se fractionne

et se débite dans la pluralité des devoirs. Si le sentiment général du

devoir est notre unique principe, nous devons trouver dans ce sentiment

l'idée de nos devoirs particuliers et par conséquent l'idée des

relations morales ou des sphères d'activité dans lesquelles ces devoirs

s'exercent. Fichte seul a compris la grandeur du problème et s'est

efforcé de le résoudre. De la conscience morale il conclut à la

nécessité des sexes, de la famille, de l'État, de l'Église, et les

introduit ainsi dans la pensée. Sa déduction est insuffisante,

arbitraire, artificielle, mais enfin c'est une déduction. La foule des

moralistes vulgaires n'a pas pris tant de peine; ils n'y ont pas même

songé. Ils empruntent à l'expérience l'idée des diverses relations

morales et donnent à l'individu, sur la manière dont il doit se conduire

dans cet ensemble de relations, des conseils plus sages en eux-mêmes que

rigoureusement motivés. Cela ne suffit pas plus aux besoins de la

pratique qu'à ceux de la science. En effet les relations dont il s'agit,

les sphères où s'applique le devoir sont elles-mêmes un produit de la

liberté morale. L'essentiel n'est donc pas de me dire ce que je dois

faire dans la famille, dans l'État, dans l'Église, etc., tels qu'ils

sont aujourd'hui; il n'est guère besoin de science pour cela.

L'essentiel est de m'enseigner ce que doivent être la famille, l'Église

et l'État. Si l'expérience nous l'apprend seule, notre morale sera régie

par l'histoire, tandis qu'elle devrait en ordonner les mouvements.

Changeant d'un siècle et d'un climat à l'autre sous l'empire d'une loi

étrangère qu'elle ne comprend pas, elle ne saurait acquérir l'autorité

d'une science, elle demeure incapable de faire avancer l'humanité.

Nous ne séparerons donc pas l'art de la vie de la science des choses,

nous ne renoncerons pas à l'unité que la pensée réclame, avant d'y être

forcés, nous ne déserterons pas sans combat le drapeau de la

philosophie. Nous demanderons avec Descartes l'intelligence des effets

par les causes. Nous chercherons la loi de notre activité dans le but de

notre existence, si du moins notre existence a sa raison dans un but, et

cette raison, nous la chercherons dans le principe absolu. Nous

laisserons la morale à sa place dans l'organisme de la science, nous la

traiterons comme un corollaire de la métaphysique, de la philosophie

première, quand nous aurons une philosophie première.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 7 / 33 题