TROISIÈME LEÇON.

Nous avons acquis la certitude de la liberté divine, mais non

l'intelligence de cette liberté; pour l'obtenir, il faut arriver à la

liberté par le développement de l'idée de l'absolu.--Objection critique:

l'idée de l'absolu est inhérente à notre raison, mais il ne s'en suit

pas qu'elle corresponde à la réalité.--Réfutation.--La théorie de la

connaissance, fixée par les systèmes successifs de Descartes, de Locke,

de Kant et de Fichte, nous prouve que toute affirmation se fonde sur la

foi de l'esprit en lui-même. On n'est pas en droit de douter de la

raison sans douter du témoignage des sens et de toute vérité quelconque,

scepticisme irréfutable, mais impossible.--Nous croyons donc à la raison

et par conséquent à la réalité de l'absolu.--Nous étudierons le

développement de l'idée de l'absolu dans l'histoire.

Messieurs,

La morale n'est pas une science indépendante, parce qu'il n'y a qu'une

science, du tronc de laquelle toutes les branches doivent partir: c'est

la science de l'unité, la philosophie première; mais il y a quelque

chose de primitif dans la morale, et la philosophie première ne saurait

se développer dans une direction certaine sans tenir compte de cet

élément moral primitif. Quand la plante a parcouru toutes les phases de

son développement, la semence se retrouve dans le fruit mûr. La volonté

morale cherche à se comprendre afin de se réaliser, et pour arriver à

cette intelligence d'elle-même, elle produit la science universelle,

qui, dans son commencement, dans son cours et dans son terme, est

l'oeuvre de la volonté. La part de l'élément moral à la recherche du

principe est une initiative souveraine. La conscience choisit le système

qui peut seul répondre à ses besoins. Nous ne marchons donc pas à

l'aventure, nous cherchons ce que nous voulons. La philosophie de la

liberté commence par un acte libre.

Cependant, Messieurs, parce que le but est marqué d'avance, il ne

faudrait pas s'imaginer qu'il soit atteint et que nous n'ayons plus rien

à faire. Notre métaphysique n'est pas achevée, disons mieux, elle n'est

pas même commencée, quoique nous en connaissions le but, qui est la

liberté de Dieu. Pour notre conscience, pour notre coeur, la liberté de

Dieu est certaine, mais nous ne savons pas comment elle est possible.

C'est là ce qu'il s'agit de faire voir, c'est-à-dire qu'il nous faut

déterminer _a-priori_, spéculativement, l'idée d'absolue liberté dont

nous avons établi la valeur réelle par un raisonnement _a posteriori_,

en partant de notre conscience personnelle. Nous croyons à bon droit à

la liberté de Dieu; il faut chercher à la comprendre, il faut voir tout

au moins s'il est possible de la comprendre, et pour cela il faut

essayer. Il n'y a rien eu de spéculatif jusqu'ici dans nos

raisonnements. En prouvant la liberté de Dieu par la nôtre, et celle-ci

par le sentiment du devoir, nous n'avons fait qu'affirmer des attributs

connus d'avance, de sujets donnés également, sans acquérir par là aucune

intuition ni des uns ni des autres. La philosophie spéculative, au

contraire, se fonde sur l'intuition de son objet et produit elle-même

dans son cours les idées qu'elle emploie. C'est la grande faute de

Descartes d'avoir rapporté aux jugements seuls son doute régénérateur en

en exceptant les idées, comme si les idées étaient tombées du ciel et ne

provenaient pas elles-mêmes du jugement.

Il est immédiatement évident pour la raison, nous l'avons déjà remarqué,

qu'il existe un être absolu, un être qui contient en lui-même toutes les

conditions de son existence. Nous chercherons à prouver spéculativement

que l'être absolu est libre, en d'autres termes que l'idée d'être

absolu, attentivement considérée, se trouve renfermer en elle la notion

de liberté, ou que, pour concevoir comment l'être peut avoir en lui-même

toutes les conditions de son existence, il faut concevoir sa liberté.

Nous cherchons donc à fonder la liberté de Dieu sur une nécessité

dialectique. Ce dessein paraît contraire à ce que nous avancions tout à

l'heure, que la préférence donnée au système de la liberté est l'effet

d'un libre choix; nous parviendrons, je l'espère, à lever cette

difficulté. Toute démonstration repose sur l'évidence, c'est-à-dire sur

la nécessité de la pensée; il est impossible que la philosophie, dans

son cours, ne fasse pas appel à cette nécessité; mais l'évidence dont il

s'agit n'est pas immédiate, sans cela tout le monde serait d'accord sur

le principe des choses, et la philosophie n'exigerait aucun travail de

l'esprit. Lorsque les intermédiaires convenables sont découverts, alors

naît l'évidence; mais, pour les obtenir, il faut les chercher. Si, dès

l'origine, nous ne voulions pas une philosophie de liberté, nous

n'arriverions point à la démonstration qui nous la donne. Tous les

systèmes, Messieurs, sont fondés sur l'évidence; la question est de

savoir d'où ils partent et s'ils poussent la pensée jusqu'au bout. Eh

bien! la volonté intervient dans le choix du point de départ, et la

force qui fait marcher la pensée ou qui l'arrête, c'est encore la

volonté.

La méthode que nous nous proposons de suivre est légitime au même titre

que notre point de départ. C'est par l'évidence intérieure que nous

comptons procéder en analysant l'idée de l'être inconditionnel. C'est

sur l'autorité de l'évidence intérieure que nous affirmons la réalité

d'un tel être.

On pourrait nous contester à la fois notre méthode et notre point de

départ. J'accorde, nous dira-t-on peut-être, que la raison se représente

nécessairement une cause première existant par elle-même, et qu'en

creusant cette idée, elle la développe et la détermine de plus en plus;

mais cette soi-disant cause des choses, n'est-ce pas la cause des

représentations? cet être que votre raison aperçoit, n'est-ce pas votre

raison elle-même qui se contemple comme en un miroir sans reconnaître

son image? En un mot, la raison n'est-elle pas la dupe d'une illusion?

Les choses que nous concevons nécessairement sont-elles vraies par cela

même? Ces questions expriment sous une forme particulière l'objection du

scepticisme, puisque ce qui est mis en doute, c'est que l'évidence

rationelle soit une preuve de la vérité. Nous répondrons au scepticisme

dès l'entrée, afin de n'y plus revenir, mais nous le ferons brièvement.

Il me tarde, Messieurs, de sortir de ces landes si souvent parcourues et

de vous conduire dans la moisson.

La théorie de la connaissance est un des problèmes philosophiques sur

lesquels les efforts de la pensée moderne se sont plus particulièrement

concentrés. Ces efforts n'ont pas été tout à fait stériles. Si la

solution n'est pas encore complète, les grandes lignes en sont pourtant

arrêtées. Nous laisserons donc parler l'histoire.

La question de la réalité de nos connaissances, ou, comme on dit, de

leur valeur objective, a parcouru depuis Descartes jusqu'à nous une

série de révolutions que l'on représenterait assez bien par une ligne

circulaire. Descartes et Spinosa, les pères de notre philosophie, ne

mettaient point en doute que ce que nous concevons nécessairement ne

soit vrai. Ils faisaient de l'évidence intellectuelle le critère de la

vérité. Descartes fortifiait après coup ce critère par la réflexion que

Dieu, l'être parfait, est nécessairement véridique, et qu'il ne saurait

dès lors nous avoir suggéré des idées pour nous tromper; mais comme

l'évidence intellectuelle est la seule autorité qui garantisse au

philosophe Descartes l'existence de Dieu, il est clair que, dès le

commencement, avant de s'être demandé s'il y a un Dieu, Descartes croit

fermement et définitivement à la valeur de l'évidence intellectuelle.

Aussi n'invoque-t-il guère la véracité de Dieu que pour confirmer le

témoignage des sens[7]. Malebranche et Spinosa n'estiment pas plus que

lui qu'il soit besoin d'une recherche préliminaire pour s'assurer que la

Raison a raison dans ses jugements.

[Note 7: Nous nous attachons ici à l'enchaînement réel du système

cartésien sans nous arrêter aux explications peu concordantes et

embarrassées suite de la page précédente: de l'auteur sur les rapports

des deux critères. Ces explications ont été fort bien résumées et fort

bien jugées par M. Damiron: _Essai sur l'histoire de la philosophie en

France au XVIIme siècle_. Tome Ier, p. 131-145.]

Le XVIIIme siècle reprit avec beaucoup d'appareil la question de

l'origine de nos idées, ce qui conduisit naturellement la pensée à

s'interroger sur leur valeur et sur leur autorité. La philosophie du

XVIIIme siècle avait une tendance décidée, et qui se prononce de plus en

plus, à faire venir toutes nos idées du dehors, en d'autres termes à

considérer l'intelligence comme un résultat et un phénomène, non comme

une cause et comme un principe réel.

Kant commença une réaction énergique contre cette philosophie, il rendit

les esprits attentifs au caractère de nécessité inhérent à certaines

idées dont nous ne pouvons décidément pas faire abstraction, et il

démontra facilement que les idées empreintes de cette nécessité, les

idées que nous ne pouvons pas ne pas avoir, ne sauraient venir du

dehors. Nos idées nécessaires, dit Kant, viennent évidemment de

nous-mêmes; elles sont l'expression de notre constitution

intellectuelle, elles sont en nous _a priori._ Kant rétablit donc contre

le XVIIIme siècle la certitude de cette vérité, qu'il existe des idées

nécessaires _a priori_; mais, remarquons-le bien, il ne rétablit pas

l'autorité, la valeur objective de ces idées dans le sens où

l'admettaient Descartes et son école avant que la question de leur

origine eût attiré si fortement l'attention. Au contraire, l'opinion de

Kant, c'est que ces idées nécessaires, venant de nous-mêmes, n'ont de

valeur que pour nous. Elles expriment notre organisation intellectuelle,

mais elles ne nous apprennent rien sur la vérité des choses telles

qu'elles sont indépendamment de nous. Ce sont, dirais-je volontiers, des

lunettes taillées et colorées qui changent l'aspect des objets, mais il

est impossible de les ôter et de savoir ce que sont les objets pour un

oeil qui verrait sans lunettes. Kant laisse l'esprit en face d'un objet

réel indépendant de lui, mais dont il est absolument séparé par les

facultés mêmes qui semblent destinées à l'en rapprocher. Les choses qui

sont, nous ne les connaissons pas; les choses que nous connaissons ne

sont pas: tel est en deux mots, Messieurs, le résultat du criticisme de

Kant. Le principe qui le conduit à ce résultat est celui de la

subjectivité de nos idées _a priori_, de nos idées nécessaires. Elles ne

nous apprennent pas ce que sont les choses, puisque ce sont des lois de

notre esprit tout à fait indépendantes des choses. Cet argument

paraissait sans réplique.

Les successeurs de Kant allèrent plus loin encore dans la même

direction, et croyant marcher toujours en ligne droite, ils se

trouvèrent avoir fait le tour du problème. Ils ramènent sans s'en douter

l'esprit à son point de départ, la foi à l'évidence, la foi en lui-même.

Kant prétendait que nos jugements n'ont qu'une valeur subjective ou

relative à nous. Mais la subjectivité attribuée à nos représentations et

à nos jugements, n'a de sens que par le contraste avec une réalité qu'on

suppose exister en dehors de notre sphère. Du moment où cette opposition

cesse, du moment où le mot subjectif perd son contraire et son jumeau,

l'objectif, le mot subjectif n'a plus de sens. Pour mener la donnée de

Kant jusqu'au bout, il fallait détruire le reste d'objectivité qu'il

conservait encore. Fichte conçut ce dessein et l'exécuta; il fit voir

que l'idée d'une réalité indépendante de nous, d'une _chose en soi_

(c'est le mot technique) n'a elle-même d'autre fondement qu'un jugement

nécessaire, un jugement _a priori_ de l'esprit humain, par conséquent un

jugement subjectif. Selon Kant, nous n'apercevons nullement la chose en

soi. Nous supposons qu'elle existe pour expliquer ce qu'il y a de

variable et de contingent dans nos représentations. Nous la supposons

pour trouver la raison suffisante des phénomènes qui se passent en nous.

Nous la supposons en vertu du principe de causalité. Mais si le principe

de causalité n'a qu'une valeur subjective dans toutes les applications

que nous pouvons en faire, il n'y a pas d'exception pour la _chose en

soi._ La conséquence ne peut pas avoir une valeur supérieure à celle du

principe. La chose en soi n'est qu'un phénomène de l'intelligence. Hors

de l'intelligence, il n'y a rien pour l'intelligence. Nous ne

demanderons plus désormais d'où vient l'objet; il n'est pas, la chose

est prouvée. Il n'existe rien que le sujet, le moi, l'esprit et ses

représentations. Ce que l'on peut demander encore, c'est d'où vient

l'esprit, d'où vient le sujet, le moi limité, qui se sent et se sait

limité? Cette question donne naissance à une nouvelle recherche

philosophique très-sérieuse.

La science n'est donc pas achevée, mais le problème de la connaissance

est épuisé. Toutes les solutions ont été tentées et l'on est arrivé à un

résultat auquel l'esprit conséquent est contraint, bon gré, mal gré, de

s'arrêter. La théorie de la connaissance, telle que la science l'a

faite, est décidément idéaliste. Rien ne peut s'introduire du dehors

dans l'âme. Toutes nos représentations, toutes nos idées, tout ce que

renferme l'intelligence en un mot est produit par l'intelligence

elle-même agissant selon ses lois.

Cette manière de voir est la seule compatible avec l'opinion que

l'esprit est une force pure, immatérielle; elle est la seule qui

s'accorde avec un examen attentif des faits. Il implique qu'une activité

pure soit jamais passive au sens propre du mot. Dans la perception

sensible elle-même, l'intelligence n'est point passive. Non-seulement

son activité spontanée est nécessaire pour transformer la sensation en

connaissance, mais la sensation elle-même résulte de cette activité. La

sensation est un acte de l'âme et non pas un acte du monde extérieur sur

l'âme, seulement nous nous sentons contraints à cet acte, tandis que

dans d'autres circonstances nous agissons librement. Il est aisé de s'en

convaincre si l'on réfléchit que les phénomènes de la sensation se

reproduisent souvent identiquement dans l'absence des objets extérieurs

auxquels nous les rapportons, par exemple dans les rêves. Un minimum

d'attention est requis pour que la sensation se produise. Enfin,

Messieurs, la physiologie elle-même constate cette spontanéité dans

l'activité des sens. Disons-le donc hardiment, quelle que soit la force

du préjugé contraire, le monde de nos représentations est notre ouvrage.

L'esprit n'aperçoit jamais que ses représentations; il ne sort jamais de

lui-même.

Ces réflexions n'ont pas la portée dangereuse qu'on pourrait leur

attribuer au premier coup d'oeil. L'idéalisme en psychologie et

l'idéalisme en métaphysique sont deux choses absolument différentes. De

ce que nous n'apercevons que notre esprit et ses actes, il ne suit pas

nécessairement que ce soit là l'unique réalité, ce qui est le système de

l'idéalisme proprement dit, de l'idéalisme métaphysique. Cette

conséquence est possible, mais non certaine. Ce qu'il est, en un sens,

permis de dire, c'est que nous ignorons s'il existe autre chose que nous

et si notre irrésistible instinct ne nous trompe point. Le scepticisme

serait légitime; au point de vue rigoureusement démonstratif ce serait

même la seule conclusion légitime; mais nous n'avons pas besoin ici

d'une démonstration rigoureuse, nous n'avons besoin d'aucune

démonstration, la nature y a mis ordre.

Le sens commun nous dit que les choses sont hors de nous et que nous les

voyons telles qu'elles sont; il ne peut pas être question de le

démentir: la tâche est de le comprendre et de le concilier avec la

science, qui prétend que nos représentations sont le produit de notre

activité. Il suffit à cette fin de traduire le sens commun en langage

scientifique. Le sens commun est une affirmation sans preuve. Il nous

dit que les résultats de notre activité intellectuelle régulièrement

conduite correspondent à une réalité existant indépendamment de nous et

l'expriment fidèlement. Il faut pour cela que les lois de l'intelligence

soient aussi les lois de la réalité hors de nous ou de l'Univers. Cette

opinion n'a rien de contraire à la théorie idéaliste de la perception;

elle ne s'applique pas à la connaissance du monde extérieur seulement,

mais à toutes nos facultés et à leurs produits. Elle est sans preuve, et

nous ne saurions quelle preuve en donner, car c'est la base de toute

espèce de démonstration. La science commence donc par une affirmation

sans preuve, c'est-à-dire, par un acte de volonté, ou par un acte de

foi: la foi de l'esprit en lui-même, la ferme assurance qu'il existe une

vérité et que nous sommes faits pour l'atteindre. La volonté, vous le

voyez, est à la base de l'intelligence. Nous la trouvons au commencement

de tout.

Mais la volonté ne saurait être contrainte. Si quelqu'un refuse de

croire que ce qui paraît évident à lui-même et à tout le monde soit

vrai, il est impossible de lui prouver qu'il se trompe. À quoi

s'adresserait cette preuve, sinon à son intelligence, dont il doute? Le

scepticisme absolu est donc irréfutable. Heureusement, Messieurs, il est

impossible, ce qui en diminue beaucoup le danger. On peut bien

s'imaginer un moment qu'on est sceptique, on ne peut pas l'être

sérieusement. J'ai dit que la foi à l'évidence est un acte de volonté;

ajoutons que cette volonté appartient à notre essence: on n'est pas

homme sans l'avoir.

Ce qui réprimerait bientôt nos velléités de scepticisme, ce qui rend

pareillement l'idéalisme impossible, c'est la nécessité d'agir inhérente

à notre nature. Du moment où nous devons agir, nous croyons à notre

raison, nous croyons aussi à nos sens, à la réalité des rapports au

milieu desquels nous nous trouvons, à la réalité du monde.

Nous n'avons donc point sujet de craindre la théorie idéaliste de la

connaissance. Elle a trait à la manière dont se produit en nous l'idée

des objets et non point à ce qu'ils sont en eux-mêmes. Le bon sens

affirme que les choses sont; il est tout à fait incompétent pour décider

comment nous arrivons à les connaître, et il n'y a jamais prétendu.

En revanche, cette théorie idéaliste nous rend un grand service, en

faisant voir que toute espèce de certitude repose en dernière analyse

sur l'évidence intérieure et sur la foi de l'homme en ses facultés. Il

n'y a point de faculté privilégiée qui puisse se passer de cette

adhésion. La perception sensible en a besoin plus qu'aucune autre; tous

les penseurs sérieux l'ont compris. La foi que nous accordons au

témoignage des sens n'est ni moins arbitraire ni plus nécessaire que la

foi au témoignage de la raison. Nos perceptions sensibles sont notre

ouvrage, et c'est par un jugement de l'intelligence que nous les

rapportons à des objets extérieurs dont nous affirmons l'existence.

Croire au témoignage des sens, c'est donc croire au témoignage de

l'intelligence. Aussi, Messieurs, si le scepticisme absolu est

irréfutable, il n'en est pas de même du scepticisme partiel qui nie

l'infini et n'admet de science que celle des choses matérielles.

Celui-ci, la réflexion le renverse sans peine en le forçant d'être

conséquent. À celui qui ne veut croire que ce qu'il voit, il est facile

de prouver qu'il est encore beaucoup trop crédule, cela suffit.

Ainsi la réalité de l'être absolu est aussi certaine que la réalité du

soleil qui nous éclaire. Je me trompe, Messieurs, elle est beaucoup plus

certaine. J'affirme l'un et l'autre sur l'autorité de ma pensée, en

vertu du même principe; le second comme cause des phénomènes accidentels

de chaleur et de lumière qui se produisent en moi, le premier comme

cause nécessaire de toute existence. Je puis faire abstraction des

objets de l'expérience sensible, je puis supposer qu'ils n'existent pas;

mais je ne puis pas supposer que l'absolu ne soit pas. Les êtres

particuliers sont unis à ma raison par un lien accidentel, l'absolu par

un lien nécessaire. Les preuves de l'existence de Dieu n'ont d'autre

utilité que de mettre en relief, de rendre sensible cette nécessité; car

si elle n'existait pas, s'il fallait réellement prouver Dieu, nous n'y

réussirions jamais.

Voici donc notre réponse à ceux qui mettent en doute l'existence d'un

principe absolu: Douter de l'absolu, c'est douter de votre raison; mais

si vous doutez de votre raison dans ses applications les plus élevées,

vous devez en douter également dans ses applications les plus

ordinaires; vous devez douter également de l'expérience, vous devez

douter de tout; faites-le si vous pouvez; quant à nous, nous passons

outre.

La question n'est pas de savoir s'il y a un principe absolu, mais ce

qu'il est.

La philosophie régressive en cherche l'idée, la philosophie progressive

applique cette idée à la solution des problèmes de la nature, de

l'histoire et du coeur humain. Tous les systèmes ont une partie

progressive plus ou moins développée, car il faut bien qu'ils essaient

de rendre compte de l'expérience; ils ne sont faits que pour cela. Mais

il est clair que la tentative de résoudre les questions concrètes au

moyen d'un principe faux, ne saurait réussir. La philosophie progressive

est donc la contre-épreuve de la régressive, et les systèmes imparfaits

dont l'histoire nous offre une longue série ne conservent de valeur que

dans leur partie analytique. Ce sont les échelons par lesquels l'esprit

humain s'élève lentement à la conception du principe universel; il faut

leur demander les éléments de cette pensée et non l'explication des

phénomènes. Le livre du monde est déployé devant nous, mais les pages en

sont couvertes de caractères mystérieux. Il faut attendre pour le lire

que le chiffre soit trouvé.

Les esprits frivoles ne voient dans l'histoire de la philosophie qu'un

informe chaos d'opinions contradictoires sur des choses que l'homme ne

peut pas savoir. Une école de littérateurs indifférents y admire le

retour périodique des mêmes contrastes, qu'elle essaie de fondre dans

une nuance indécise. Lorsqu'on l'étudie avec un esprit convaincu, on y

trouve un constant progrès.

Ce progrès, il nous importe, Messieurs, de le constater. Tout système de

philosophie doit commencer par le commencement et ne relever que de

lui-même. Cependant s'il y a une philosophie, c'est qu'il y a des lois

générales. Le développement de la pensée humaine est soumis lui-même à

des lois que la philosophie doit comprendre. Un système nouveau doit

expliquer ceux qui l'ont précédé et se mettre lui-même en règle avec

eux. Il doit savoir quelle place il occupe, quel besoin de l'esprit il

prétend satisfaire, et quelle est la source de ce besoin. Il doit

présenter, sinon ses lettres de noblesse, du moins son acte d'origine

régulier. Pour se faire accueillir, il doit prouver qu'il fait faire un

pas à la pensée générale de son siècle, qu'il résout la difficulté

devant laquelle ses devanciers se sont arrêtés, qu'il donne la réponse à

la question demeurée suspendue. À cet effet, il importe d'établir

d'abord où l'on en est.

Nous consacrerons quelques séances à relever les comptes de la

philosophie, dont les systèmes principaux vous sont familiers. Nous ne

les exposerons point, mais nous nous efforcerons de saisir dans son

intimité la pensée qui les a produits. Nous en grouperons les traits

principaux, afin de voir comment l'idée de l'absolu s'est lentement

élaborée durant le cours des âges, et comment nous sommes conduits par

le courant de la pensée spéculative à concevoir aujourd'hui l'absolue

liberté.

Les limites étroites dans lesquelles nous sommes obligés de nous

renfermer rendent cette étude difficile. Je n'invite à m'y suivre que

ceux d'entre vous qui s'y trouvent préparés; elle n'est pas

rigoureusement indispensable à l'intelligence de mon point de vue. Si je

l'essaie, c'est moins pour faire entendre mes idées que pour en établir

en quelque sorte la légitimité. Je sens le besoin, Messieurs, de faire

voir qu'elles n'ont rien d'arbitraire et que l'histoire de la science

nous amène à poser le problème de la même façon que nous l'avons déjà

fait en réfléchissant à sa nature éternelle.

Philosophie de la Liberté (Tome I) Cours de philosophie morale · 第 9 / 33 题