suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent
sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît,
pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée.
Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les
paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur
mieux contre les fraîcheurs de la nuit.
A quatre heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et
nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit
régulier.
Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et
le grand lac que traverse le Djelum nous entourait de ses eaux limpides.
Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doungas mettent trois heures
pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des
étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement
hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent
ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que le Djelum,
qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les
montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramoullah.
Ce grand lac, appelé Oualar, est sujet à de fortes tempêtes, et
les handjis ont grand’peur de le traverser quand il fait du vent.
Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était
propice, et Varouna nous conduisit à bon port. Quelques heures
de navigation sur le Djelum à sa sortie du lac, et nous sommes à
Baramoullah, petite ville située sur la rive droite de la rivière et
reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de
bois.
Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire.
De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Raoul-Pîndi
regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme
le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et
étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes
couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment
des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par
laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés
sur ce paradis tant vanté.
Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer,
je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des
poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls
de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays,
moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus
discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison;
Baramoullah est et restera longtemps encore la seule route praticable
et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée,
car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a
ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être
terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand
saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc
infranchissable; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et
le Cachemire fut créé. Baramoullah, qui veut dire «grand saint», en
garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.
En tout cas, ce riche terrain d’alluvion, submergé autrefois par un
grand lac, est devenu une contrée fertile, et, malgré son humidité,
ses fièvres et quelques autres inconvénients, elle est, au milieu des
Indes, un véritable paradis.
Autrefois, du temps de Bernier, Baramoullah était un endroit
prédestiné; le nombre des miracles qui s’y accomplissaient était, au
dire des musulmans, prodigieux. Il y avait entre autres une grosse
pierre ronde que l’homme le plus fort ne pouvait faire remuer, mais que
onze mollahs enlevaient facilement, après avoir toutefois invoqué le
saint; sans cette invocation, tous leurs efforts auraient été inutiles.
Bernier, ce naïf sceptique, vit à Baramoullah grand nombre de pèlerins
qui se disaient malades. Près de la mosquée, il y avait de grands
chaudrons, sans doute dans le genre de ceux que nous avions déjà vus à
Turkestan dans la mosquée de Hazret, remplis de riz et de viande, et
dont le contenu servait à réconforter les malades, qui paraissaient,
malgré leurs maladies, avoir un très grand appétit.
Bernier vit en effet les onze mollahs s’approcher de la pierre et la
soulever, en disant qu’elle était légère comme une plume et qu’ils
ne la tenaient que d’un doigt. Mais, comme ils avaient de longues
robes et qu’ils étaient très serrés les uns contre les autres, il
était impossible de se rendre compte de la manière dont ils s’y
prenaient pour soulever la pierre. Cependant il cria avec l’assistance:
_Karamet!_ (miracle), et donna une roupie aux mollahs. Son incrédulité
persista néanmoins, et, afin de vérifier ses doutes, il demanda
une nouvelle expérience et voulut remplacer l’un d’eux. Ceux-ci y
consentirent avec une répugnance visible, mais ils espéraient être
assez forts pour la soulever à eux dix. Il n’en fut rien, et, comme
Bernier, fidèle à la prescription, ne tenait la pierre que du bout
du doigt, elle pencha tout à fait vers lui. Les assistants, furieux,
attribuèrent le manque du miracle à la présence d’un infidèle qui avait
osé toucher la pierre et se mêler à leurs saints, et ils allaient lui
faire un mauvais parti, mais Bernier leur donna une nouvelle roupie,
et, criant de nouveau: _Karamet!_ s’éloigna bien vite, heureux d’en
être quitte à si bon marché. Bernier raconte lui-même cette anecdote
dans ses récits de voyage d’une façon à la fois spirituelle et naïve,
comme il sait raconter. La pierre n’existe plus à Baramoullah, et nous
n’avons pu vérifier le prétendu miracle de ces mollahs, mais nous
sommes allés visiter la forteresse, flanquée de quatre bastions, qui
domine la rivière. La cour intérieure est entourée d’une véranda sous
laquelle couchent les gardiens; les bâtiments, en briques, garnis
de volets à jour, résisteraient peu au canon moderne. La seconde
porte est remarquable: elle est en bois de Tchinar, ou platane, d’un
seul morceau, d’une épaisseur de plus de vingt centimètres; elle est
bardée de fer et croit, par cela même, pouvoir résister au progrès de
l’artillerie moderne.
De là nous sommes allés nous promener sur le bord de la rivière, qui
s’est beaucoup rétrécie à cet endroit; cependant elle coule encore avec
calme, quoique avec un peu plus de vitesse. En revenant, nous avons
aperçu une grosse pierre toute rouge de peinture. C’est là que les
Pandits viennent tous les matins se faire sur le front la marque qui
est le signe distinctif de leur personnalité, et s’acquitter de leurs
prières. C’est aussi au bord de la rivière que les Hindous brûlent
leurs morts. M. E... nous disait que souvent il rencontrait des restes
de crânes qui gisent longtemps au pied des bûchers qu’on élève pour la
circonstance.
Nous revenons au bungalow que le maharadjah a fait construire pour les
étrangers.
Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs
bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un
bakchich au gardien.
Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais.
Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long
édifice surélevé au-dessus du sol qui possède la véranda obligatoire
sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont
pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés
un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre
battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues
et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent,
chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est
le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un
compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué,
on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.
Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E...
Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour
charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des
Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre
le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait
tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On
le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le
ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous
étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu
près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les
coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire
attention.
Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes
encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse
de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le
Djelum dans sa dounga.
Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des
broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais
endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus,
celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à
notre gauche: ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson
les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de
marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre
son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une
violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a
vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.
Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer
la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux
de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être
renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup
moins large que ses pareils du Baltistan.
De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une
épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille
mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme
d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de
fenêtre sculpté.
A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous
voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était
un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté.
Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le
vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith
et Wesson que M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme
européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système,
et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit
répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne,
ce sera un miracle.
Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.
Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces
corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de
douze cents mètres. Pour nous, la route est une véritable merveille,
et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes
fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination;
la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je
comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.
[Illustration: Ruines du temple de Baniar.]
Mais on nous avait parlé de Mouzafarabad, ville très intéressante, et
le lendemain, au lieu de pousser jusqu’à la prochaine station, nous
franchîmes le Djelum et nous nous arrêtâmes au bungalow de Mouzafarabad.
Ce bungalow était dans un état pitoyable: les portes ne fermaient pas,
les cheminées ne tiraient pas, les volets des fenêtres manquaient,
et la pluie entrait dans les chambres par un toit percé à jour. Sur
la manifestation de notre mécontentement, le gardien de ce charmant
séjour nous répondit judicieusement que les voyageurs qui avaient
hâte d’arriver à Srinagar ou d’atteindre Marri ne s’arrêtaient jamais
à Mouzafarabad. Ce n’est donc pas l’usure causée par l’affluence des
voyageurs qui a pu mettre ce bungalow dans un si pitoyable état. Si
le gouvernement de Sa Hautesse le maharadjah n’y fait attention, il
ne restera bientôt plus rien que les quatre murs de cette maison
inhospitalière.
Mouzafarabad, qui commande la principale route menant du Cachemire
dans l’Afghanistan, est une petite ville construite en amphithéâtre
à l’endroit où le Djelum reçoit les eaux du Kichanganga, son plus
puissant affluent. Quelques mosquées dont les coupoles élégantes se
découpent à l’horizon, des temples hindous d’une blancheur surprenante,
et surtout un bazar très animé où des populations de toute nature et
de toute provenance se coudoient en criant et en gesticulant, donnent
à Mouzafarabad un cachet d’originalité qui présente un certain intérêt
au voyageur. Nous visitons la forteresse, qui est de maigre importance,
toujours dominée, comme les autres fortifications du Cachemire, par
les hauteurs environnantes (c’est comme un fait exprès). Puis nous
regardons encore deux temples hindous, dont le plus grand, construit
par Goulab-Singh, le père du maharadjah actuel, ne manque point
d’originalité. Les murs extérieurs sont couverts d’un stuc superbe, et
à l’intérieur on peut admirer quelques beaux vases en cuivre ancien.
Il a été élevé en l’honneur de Sita, femme de Rama, qui s’était
transformée en Kali, une des trois déesses du culte hindou. On raconte
ainsi sa transformation. Rama, ayant vaincu Ravàn, s’en retournait
vers Ayodhya avec sa femme Sita. Comme il se vantait de sa victoire:
«Qu’auriez-vous donc fait, lui dit-elle, si ce géant avait eu mille
têtes?--Je l’aurais tué de même», répondit-il. Ce géant existait, et
Rama, l’ayant su, alla à sa rencontre; mais trois flèches lancées de
la main du géant dispersèrent l’armée de Rama; celui-ci, profondément
touché de la mort de ses hommes, pleura. Sa femme Sita se moqua de lui
et résolut d’attaquer le géant, et, pour y parvenir, se transforma
en Kali. Le combat dura dix ans; à la fin elle tua son ennemi, but
son sang, et, dans l’ivresse de sa victoire, elle dansa avec tant de
violence que la terre trembla. Les dieux prirent peur et prièrent
Siva d’arrêter la danseuse. Ce n’était peut-être pas chose facile.
Mais enfin pour y parvenir il se plaça parmi les morts. Brahma alors
s’approcha d’elle et lui dit: «Arrête-toi, déesse; ne vois-tu pas que
tu danses sur ton mari?» Kali fut extrêmement peinée de voir Siva
parmi les mourants, aussi reprit-elle tout de suite sa forme de Sita,
et la légende ajoute qu’elle se remit en chemin avec son mari et ses
frères comme si rien ne s’était passé. Voilà pour le moins une femme
forte. Non pas celle de l’Écriture, mais, dans son genre, tout aussi
extraordinaire. Ensuite nous nous sommes rendus sur l’autre côté du
Kichanganga, où s’élèvent les ruines d’un ancien château bâti du temps
de Djehanghir. Les constructions qui en restent rappellent celles de
Péri-Mahal, sur les bords du lac Dal au Cachemire. Il date, du reste,
de la même époque, mais je trouve qu’il se donne des airs de château
fort, avec ses quatre bastions; on dirait qu’il a voulu autrefois
défendre la ville dont il garde l’entrée. Nous faisons ensuite une
promenade au bazar, qui nous intéresse surtout par la diversité des
types que nous y rencontrons. Mouzafarabad est un carrefour commercial
où l’on voit affluer, à côté des marchands cachemiris, sicks et autres,
des populations descendues des montagnes voisines pour y troquer des
pelleteries contre des étoffes. Les habitants de la ville se composent,
pour la plus grande partie, de Tchibhalis. Ce sont des Radjpoutes
devenus musulmans, sans avoir pour cela embrassé le fanatisme de cette
religion, car ils épousent souvent des femmes hindoues, auxquelles ils
permettent de garder leur foi et d’apporter leurs idoles dans leurs
foyers.
L’élément sick, venu des plaines voisines, constitue également une
fraction importante de la population sédentaire de Mouzafarabad; on
y trouve aussi pas mal d’Hindous, auxquels appartiennent les temples
dont nous avons parlé plus haut. Les marchands cachemiris n’y font
pas défaut non plus. Mais la partie intéressante de la population est
certainement l’élément flottant des montagnards, qui n’y viennent
surtout qu’à certaines époques de l’année. On rencontre dans cette
ville des Tchilasis, des Chîns, des Souates faisant partie des
républiques du Yaghestan, et même des Tchitralis de la vallée de
Kounar, jusqu’à des Kafir-Siapoches. Il est naturel qu’un mélange si
varié de populations ne puisse manquer d’attirer l’attention d’un
anthropologiste; aussi mon mari a-t-il été occupé deux jours à mensurer
ces gens et à causer avec eux. Nous prîmes, en plus, la résolution de
pousser une pointe jusque dans la vallée du Naïnsoukh, limitrophe des
républiques du Yaghestan. Aussitôt résolu, aussitôt fait; nous partons
pour Balakot et nous poussons, après une marche très longue et très
pénible, jusqu’aux environs du village Khaghân, où nous campons la nuit.
La flore de la vallée du Naïnsoukh rappelle celle des environs de
Gouraiz. Les forêts y sont très belles, et le chemin presque toujours
ombreux. Le lendemain, nous ne pouvions partir qu’à midi; nos chevaux,
ayant marché longtemps et souvent au trot, étaient très fatigués.
Nous arrivons le soir à un petit cours d’eau, affluent du Naïnsoukh,
que nous remontons jusqu’au village de Déri, situé sur le petit lac de
Safamoullah. De l’endroit où nous campons, nous apercevons parfaitement
le pic dénudé du Nanga-Parbot ou Diyarmir, qui s’élève à pic jusqu’à
une altitude de 8160 mètres. Grâce à la différence qui existe entre
ce géant et le môle extrême, le terminus pour ainsi dire de l’Himalaya
occidental, aucune montagne ne fait autant d’effet par son élévation
sur les voyageurs. Il suffira de dire que le Nanga-Parbot se voit de
Marri à l’œil nu.
Nous passons une journée dans notre campement, pour laisser reposer
nos bêtes, et nous repartons le lendemain pour Mouzafarabad, que nous
atteignons rapidement et où nous retrouvons nos bagages et notre suite
en parfait état. On nous montre dans cette ville un temple qui a été
bâti par les soins du fils aîné du maharadjah, prince qui, dit-on,
n’aime pas les Européens. Cette excursion dans la vallée du Naïnsoukh
permit à M. de Ujfalvy de compléter ses études sur les tribus du
Yaghestan. Il acquit la certitude qu’elles faisaient partie de la
famille dardoue quant à leur complexion physique, et il put recueillir
des renseignements fort curieux sur leurs mœurs et sur leurs usages.
Le Yaghestan est composé d’un nombre infini de petites républiques
qui sont absolument indépendantes les unes des autres. Chacune de
ces petites républiques est gouvernée par l’assemblée de ses hommes
valides; cette assemblée prend des résolutions qui ne deviennent
exécutoires que si elles sont prises à l’unanimité des membres; s’il se
trouve des opposants, un seul suffit, l’exécution est ajournée jusqu’au
moment où la majorité a pu réussir à rallier la minorité à son opinion
par les moyens de persuasion. Cette coutume mérite d’être signalée,
surtout de la part d’un peuple qui se prête encore à toute espèce de
trafic honteux, entre autres celui des esclaves.
Les femmes du Tchitral sont, dit-on, très blanches et très belles;
elles alimentent les harems de Bokhara et de l’Afghanistan.
Les brûlures sur le ventre, qui sont employées comme moyen préservatif
par les Dardous et les Baltis, et dont j’ai parlé plus avant, se
pratiquent pour la même cause dans le Yaghestan; mais les Dardous de
ces républiques, comme les Kafir-Siapoches d’ailleurs, ne se contentent
pas d’une seule brûlure: ils cautérisent aussi leurs enfants derrière
les oreilles après leur naissance.
Les femmes de Mouzafarabad nous ont paru assez jolies; elles portent
sous leur voile un bonnet pointu. Nous avons vu aussi des hommes qui se
teignaient la barbe en rouge.
Leur costume est le même que celui des Cachemiris; par les temps froids
et humides ils se drapent dans leurs grandes et larges ceintures, ce
qui n’empêche pas que le matin ils grelottent en attendant patiemment
le soleil, qui doit réchauffer leurs membres engourdis.
Autour de Mouzafarabad, les montagnes prennent l’aspect de collines
dominées par des géants; elles sont jaunies et desséchées par le
soleil. Les pluies d’orage que nous avons essuyées depuis notre départ
annoncent l’approche de l’hiver. S’il pleut ici, il neige là-haut. Mais
à Mouzafarabad même il y a très peu de neige; à proportion la saison
hivernale est peu rigoureuse. Cependant le feu qui brûle dans l’âtre
n’est certes pas de trop dans ces chambres si mal closes.
Après cette courte expédition dans ces vallées si rarement visitées,
nous nous rendons à marche forcée à Kohala, la frontière du Cachemire.
A cette station, nous avons de la peine à trouver des coulis, car
le mounchi n’a plus aucun pouvoir; cependant nous nous en procurons
au prix de huit anas par homme, et nous nous dirigeons vers Marri
par des forêts où nous pouvons admirer l’_acacia arabica_, l’_acacia
modesta_, le _ziziphus jujuba_, l’_euphorbia pentagona_, le
manguier, le peuplier, le bananier, les bambous, le palmier (_phœnix
sylvestris_), le _pinus longifolia_, le _pinus excelsa_, le _picea
nebbiana_, beaux et magnifiques arbres, belle et luxuriante végétation
au milieu de laquelle nous arrivons, le soir, par une nuit sombre, à
Marri, sanatorium anglais, où des hôtels, des magasins, des maisons
gracieusement situées sur les flancs des montagnes ombreuses nous
rappellent beaucoup Simla. Mais la belle Simla reste toujours ma
préférée. Est-ce parce que ce site himalayen a le premier frappé ma vue
et fait vibrer en mon être de nouvelles sensations? Mais c’est celui
qui m’apparaît le plus beau, le plus magnifique de tous les sanatoriums
que j’ai eu l’occasion d’admirer.
De Marri on voit encore le Nanga-Parbot, ce superbe glacier qui élève
sa tête blanche au-dessus du beau vert.
L’hôtel où nous descendons est presque vide; l’hiver avance, et les
nombreux voyageurs sont déjà en route vers de plus chaudes contrées.
Cet hôtel est certainement un des plus confortables et des plus exquis
au point de vue culinaire, et nous y goûtons la meilleure cuisine
que nous ayons eue aux Indes. A Marri nous prenons congé du mounchi,
notre fameux colonel Gân-Patra, et des tchouprassis, qui nous avaient
été d’un grand secours. Un riche bakchich au mounchi et aux autres
sous-officiers fut accepté par eux avec reconnaissance, et ils nous
quittèrent avec force salamalecs. Le colonel hindou que le maharadjah
nous avait donné était vraiment un fort honnête homme; ses comptes,
d’une exactitude rare, n’étaient pas trop exagérés. Je crois bien
cependant qu’il a tiré profit de ses fonctions près de nous, vu les
nombreux achats que nous avons faits par son entremise; il ne serait
pas Oriental sans cela. Mais c’est un profit qui peut s’appeler honnête
et que bien des Occidentaux ne se font pas faute d’accepter. Marri
possède un fort bon photographe, qui fait de très belles choses; ce ne
sont pas les sites qui lui manquent, c’est plutôt la photographie qui
manque aux sites. Espérons que tous finiront par être connus, car le
plus beau dessin ne rend jamais les paysages aussi exactement que la
photographie.
Il nous faut penser à faire d’autres arrangements. Nos chevaux iront
avec leurs saïs jusqu’à Raoul-Pîndi; nos bagages partiront en avant sur
une charrette à bœufs pour cette ville, et nous, nous reprendrons cette
petite voiture des montagnes qui s’appelle _tonga_, que nous avions
déjà prise pour nous rendre de Kalka à Simla.
Grâce à la maladresse de François, nous eûmes presque une affaire avec
l’homme qui nous avait loué une de ces tongas. Nous n’avions pu prendre
la poste anglaise, qui se charge de ces transports. N’ayant pas été
prévenus, nous ignorions qu’il fallût retenir sa voiture cinq jours
d’avance. Nous dûmes donc passer par les tracasseries des indigènes,
qui tâchent toujours de vous exploiter le plus qu’ils le peuvent. C’est
un des bienfaits que leur a apportés la civilisation européenne.