Le flanc d’une montagne s’éclaire et forme une guirlande brillante

suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent

sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît,

pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée.

Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les

paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur

mieux contre les fraîcheurs de la nuit.

A quatre heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et

nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit

régulier.

Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et

le grand lac que traverse le Djelum nous entourait de ses eaux limpides.

Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doungas mettent trois heures

pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des

étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement

hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent

ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que le Djelum,

qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les

montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramoullah.

Ce grand lac, appelé Oualar, est sujet à de fortes tempêtes, et

les handjis ont grand’peur de le traverser quand il fait du vent.

Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était

propice, et Varouna nous conduisit à bon port. Quelques heures

de navigation sur le Djelum à sa sortie du lac, et nous sommes à

Baramoullah, petite ville située sur la rive droite de la rivière et

reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de

bois.

Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire.

De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Raoul-Pîndi

regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme

le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et

étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes

couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment

des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par

laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés

sur ce paradis tant vanté.

Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer,

je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des

poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls

de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays,

moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus

discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison;

Baramoullah est et restera longtemps encore la seule route praticable

et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée,

car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a

ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être

terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand

saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc

infranchissable; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et

le Cachemire fut créé. Baramoullah, qui veut dire «grand saint», en

garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.

En tout cas, ce riche terrain d’alluvion, submergé autrefois par un

grand lac, est devenu une contrée fertile, et, malgré son humidité,

ses fièvres et quelques autres inconvénients, elle est, au milieu des

Indes, un véritable paradis.

Autrefois, du temps de Bernier, Baramoullah était un endroit

prédestiné; le nombre des miracles qui s’y accomplissaient était, au

dire des musulmans, prodigieux. Il y avait entre autres une grosse

pierre ronde que l’homme le plus fort ne pouvait faire remuer, mais que

onze mollahs enlevaient facilement, après avoir toutefois invoqué le

saint; sans cette invocation, tous leurs efforts auraient été inutiles.

Bernier, ce naïf sceptique, vit à Baramoullah grand nombre de pèlerins

qui se disaient malades. Près de la mosquée, il y avait de grands

chaudrons, sans doute dans le genre de ceux que nous avions déjà vus à

Turkestan dans la mosquée de Hazret, remplis de riz et de viande, et

dont le contenu servait à réconforter les malades, qui paraissaient,

malgré leurs maladies, avoir un très grand appétit.

Bernier vit en effet les onze mollahs s’approcher de la pierre et la

soulever, en disant qu’elle était légère comme une plume et qu’ils

ne la tenaient que d’un doigt. Mais, comme ils avaient de longues

robes et qu’ils étaient très serrés les uns contre les autres, il

était impossible de se rendre compte de la manière dont ils s’y

prenaient pour soulever la pierre. Cependant il cria avec l’assistance:

_Karamet!_ (miracle), et donna une roupie aux mollahs. Son incrédulité

persista néanmoins, et, afin de vérifier ses doutes, il demanda

une nouvelle expérience et voulut remplacer l’un d’eux. Ceux-ci y

consentirent avec une répugnance visible, mais ils espéraient être

assez forts pour la soulever à eux dix. Il n’en fut rien, et, comme

Bernier, fidèle à la prescription, ne tenait la pierre que du bout

du doigt, elle pencha tout à fait vers lui. Les assistants, furieux,

attribuèrent le manque du miracle à la présence d’un infidèle qui avait

osé toucher la pierre et se mêler à leurs saints, et ils allaient lui

faire un mauvais parti, mais Bernier leur donna une nouvelle roupie,

et, criant de nouveau: _Karamet!_ s’éloigna bien vite, heureux d’en

être quitte à si bon marché. Bernier raconte lui-même cette anecdote

dans ses récits de voyage d’une façon à la fois spirituelle et naïve,

comme il sait raconter. La pierre n’existe plus à Baramoullah, et nous

n’avons pu vérifier le prétendu miracle de ces mollahs, mais nous

sommes allés visiter la forteresse, flanquée de quatre bastions, qui

domine la rivière. La cour intérieure est entourée d’une véranda sous

laquelle couchent les gardiens; les bâtiments, en briques, garnis

de volets à jour, résisteraient peu au canon moderne. La seconde

porte est remarquable: elle est en bois de Tchinar, ou platane, d’un

seul morceau, d’une épaisseur de plus de vingt centimètres; elle est

bardée de fer et croit, par cela même, pouvoir résister au progrès de

l’artillerie moderne.

De là nous sommes allés nous promener sur le bord de la rivière, qui

s’est beaucoup rétrécie à cet endroit; cependant elle coule encore avec

calme, quoique avec un peu plus de vitesse. En revenant, nous avons

aperçu une grosse pierre toute rouge de peinture. C’est là que les

Pandits viennent tous les matins se faire sur le front la marque qui

est le signe distinctif de leur personnalité, et s’acquitter de leurs

prières. C’est aussi au bord de la rivière que les Hindous brûlent

leurs morts. M. E... nous disait que souvent il rencontrait des restes

de crânes qui gisent longtemps au pied des bûchers qu’on élève pour la

circonstance.

Nous revenons au bungalow que le maharadjah a fait construire pour les

étrangers.

Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs

bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un

bakchich au gardien.

Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais.

Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long

édifice surélevé au-dessus du sol qui possède la véranda obligatoire

sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont

pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés

un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre

battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues

et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent,

chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est

le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un

compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué,

on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.

Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E...

Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour

charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des

Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre

le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait

tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On

le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le

ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous

étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu

près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les

coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire

attention.

Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes

encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse

de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le

Djelum dans sa dounga.

Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des

broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais

endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus,

celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à

notre gauche: ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson

les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de

marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre

son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une

violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a

vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.

Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer

la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux

de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être

renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup

moins large que ses pareils du Baltistan.

De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une

épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille

mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme

d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de

fenêtre sculpté.

A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous

voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était

un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté.

Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le

vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith

et Wesson que M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme

européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système,

et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit

répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne,

ce sera un miracle.

Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.

Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces

corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de

douze cents mètres. Pour nous, la route est une véritable merveille,

et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes

fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination;

la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je

comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.

[Illustration: Ruines du temple de Baniar.]

Mais on nous avait parlé de Mouzafarabad, ville très intéressante, et

le lendemain, au lieu de pousser jusqu’à la prochaine station, nous

franchîmes le Djelum et nous nous arrêtâmes au bungalow de Mouzafarabad.

Ce bungalow était dans un état pitoyable: les portes ne fermaient pas,

les cheminées ne tiraient pas, les volets des fenêtres manquaient,

et la pluie entrait dans les chambres par un toit percé à jour. Sur

la manifestation de notre mécontentement, le gardien de ce charmant

séjour nous répondit judicieusement que les voyageurs qui avaient

hâte d’arriver à Srinagar ou d’atteindre Marri ne s’arrêtaient jamais

à Mouzafarabad. Ce n’est donc pas l’usure causée par l’affluence des

voyageurs qui a pu mettre ce bungalow dans un si pitoyable état. Si

le gouvernement de Sa Hautesse le maharadjah n’y fait attention, il

ne restera bientôt plus rien que les quatre murs de cette maison

inhospitalière.

Mouzafarabad, qui commande la principale route menant du Cachemire

dans l’Afghanistan, est une petite ville construite en amphithéâtre

à l’endroit où le Djelum reçoit les eaux du Kichanganga, son plus

puissant affluent. Quelques mosquées dont les coupoles élégantes se

découpent à l’horizon, des temples hindous d’une blancheur surprenante,

et surtout un bazar très animé où des populations de toute nature et

de toute provenance se coudoient en criant et en gesticulant, donnent

à Mouzafarabad un cachet d’originalité qui présente un certain intérêt

au voyageur. Nous visitons la forteresse, qui est de maigre importance,

toujours dominée, comme les autres fortifications du Cachemire, par

les hauteurs environnantes (c’est comme un fait exprès). Puis nous

regardons encore deux temples hindous, dont le plus grand, construit

par Goulab-Singh, le père du maharadjah actuel, ne manque point

d’originalité. Les murs extérieurs sont couverts d’un stuc superbe, et

à l’intérieur on peut admirer quelques beaux vases en cuivre ancien.

Il a été élevé en l’honneur de Sita, femme de Rama, qui s’était

transformée en Kali, une des trois déesses du culte hindou. On raconte

ainsi sa transformation. Rama, ayant vaincu Ravàn, s’en retournait

vers Ayodhya avec sa femme Sita. Comme il se vantait de sa victoire:

«Qu’auriez-vous donc fait, lui dit-elle, si ce géant avait eu mille

têtes?--Je l’aurais tué de même», répondit-il. Ce géant existait, et

Rama, l’ayant su, alla à sa rencontre; mais trois flèches lancées de

la main du géant dispersèrent l’armée de Rama; celui-ci, profondément

touché de la mort de ses hommes, pleura. Sa femme Sita se moqua de lui

et résolut d’attaquer le géant, et, pour y parvenir, se transforma

en Kali. Le combat dura dix ans; à la fin elle tua son ennemi, but

son sang, et, dans l’ivresse de sa victoire, elle dansa avec tant de

violence que la terre trembla. Les dieux prirent peur et prièrent

Siva d’arrêter la danseuse. Ce n’était peut-être pas chose facile.

Mais enfin pour y parvenir il se plaça parmi les morts. Brahma alors

s’approcha d’elle et lui dit: «Arrête-toi, déesse; ne vois-tu pas que

tu danses sur ton mari?» Kali fut extrêmement peinée de voir Siva

parmi les mourants, aussi reprit-elle tout de suite sa forme de Sita,

et la légende ajoute qu’elle se remit en chemin avec son mari et ses

frères comme si rien ne s’était passé. Voilà pour le moins une femme

forte. Non pas celle de l’Écriture, mais, dans son genre, tout aussi

extraordinaire. Ensuite nous nous sommes rendus sur l’autre côté du

Kichanganga, où s’élèvent les ruines d’un ancien château bâti du temps

de Djehanghir. Les constructions qui en restent rappellent celles de

Péri-Mahal, sur les bords du lac Dal au Cachemire. Il date, du reste,

de la même époque, mais je trouve qu’il se donne des airs de château

fort, avec ses quatre bastions; on dirait qu’il a voulu autrefois

défendre la ville dont il garde l’entrée. Nous faisons ensuite une

promenade au bazar, qui nous intéresse surtout par la diversité des

types que nous y rencontrons. Mouzafarabad est un carrefour commercial

où l’on voit affluer, à côté des marchands cachemiris, sicks et autres,

des populations descendues des montagnes voisines pour y troquer des

pelleteries contre des étoffes. Les habitants de la ville se composent,

pour la plus grande partie, de Tchibhalis. Ce sont des Radjpoutes

devenus musulmans, sans avoir pour cela embrassé le fanatisme de cette

religion, car ils épousent souvent des femmes hindoues, auxquelles ils

permettent de garder leur foi et d’apporter leurs idoles dans leurs

foyers.

L’élément sick, venu des plaines voisines, constitue également une

fraction importante de la population sédentaire de Mouzafarabad; on

y trouve aussi pas mal d’Hindous, auxquels appartiennent les temples

dont nous avons parlé plus haut. Les marchands cachemiris n’y font

pas défaut non plus. Mais la partie intéressante de la population est

certainement l’élément flottant des montagnards, qui n’y viennent

surtout qu’à certaines époques de l’année. On rencontre dans cette

ville des Tchilasis, des Chîns, des Souates faisant partie des

républiques du Yaghestan, et même des Tchitralis de la vallée de

Kounar, jusqu’à des Kafir-Siapoches. Il est naturel qu’un mélange si

varié de populations ne puisse manquer d’attirer l’attention d’un

anthropologiste; aussi mon mari a-t-il été occupé deux jours à mensurer

ces gens et à causer avec eux. Nous prîmes, en plus, la résolution de

pousser une pointe jusque dans la vallée du Naïnsoukh, limitrophe des

républiques du Yaghestan. Aussitôt résolu, aussitôt fait; nous partons

pour Balakot et nous poussons, après une marche très longue et très

pénible, jusqu’aux environs du village Khaghân, où nous campons la nuit.

La flore de la vallée du Naïnsoukh rappelle celle des environs de

Gouraiz. Les forêts y sont très belles, et le chemin presque toujours

ombreux. Le lendemain, nous ne pouvions partir qu’à midi; nos chevaux,

ayant marché longtemps et souvent au trot, étaient très fatigués.

Nous arrivons le soir à un petit cours d’eau, affluent du Naïnsoukh,

que nous remontons jusqu’au village de Déri, situé sur le petit lac de

Safamoullah. De l’endroit où nous campons, nous apercevons parfaitement

le pic dénudé du Nanga-Parbot ou Diyarmir, qui s’élève à pic jusqu’à

une altitude de 8160 mètres. Grâce à la différence qui existe entre

ce géant et le môle extrême, le terminus pour ainsi dire de l’Himalaya

occidental, aucune montagne ne fait autant d’effet par son élévation

sur les voyageurs. Il suffira de dire que le Nanga-Parbot se voit de

Marri à l’œil nu.

Nous passons une journée dans notre campement, pour laisser reposer

nos bêtes, et nous repartons le lendemain pour Mouzafarabad, que nous

atteignons rapidement et où nous retrouvons nos bagages et notre suite

en parfait état. On nous montre dans cette ville un temple qui a été

bâti par les soins du fils aîné du maharadjah, prince qui, dit-on,

n’aime pas les Européens. Cette excursion dans la vallée du Naïnsoukh

permit à M. de Ujfalvy de compléter ses études sur les tribus du

Yaghestan. Il acquit la certitude qu’elles faisaient partie de la

famille dardoue quant à leur complexion physique, et il put recueillir

des renseignements fort curieux sur leurs mœurs et sur leurs usages.

Le Yaghestan est composé d’un nombre infini de petites républiques

qui sont absolument indépendantes les unes des autres. Chacune de

ces petites républiques est gouvernée par l’assemblée de ses hommes

valides; cette assemblée prend des résolutions qui ne deviennent

exécutoires que si elles sont prises à l’unanimité des membres; s’il se

trouve des opposants, un seul suffit, l’exécution est ajournée jusqu’au

moment où la majorité a pu réussir à rallier la minorité à son opinion

par les moyens de persuasion. Cette coutume mérite d’être signalée,

surtout de la part d’un peuple qui se prête encore à toute espèce de

trafic honteux, entre autres celui des esclaves.

Les femmes du Tchitral sont, dit-on, très blanches et très belles;

elles alimentent les harems de Bokhara et de l’Afghanistan.

Les brûlures sur le ventre, qui sont employées comme moyen préservatif

par les Dardous et les Baltis, et dont j’ai parlé plus avant, se

pratiquent pour la même cause dans le Yaghestan; mais les Dardous de

ces républiques, comme les Kafir-Siapoches d’ailleurs, ne se contentent

pas d’une seule brûlure: ils cautérisent aussi leurs enfants derrière

les oreilles après leur naissance.

Les femmes de Mouzafarabad nous ont paru assez jolies; elles portent

sous leur voile un bonnet pointu. Nous avons vu aussi des hommes qui se

teignaient la barbe en rouge.

Leur costume est le même que celui des Cachemiris; par les temps froids

et humides ils se drapent dans leurs grandes et larges ceintures, ce

qui n’empêche pas que le matin ils grelottent en attendant patiemment

le soleil, qui doit réchauffer leurs membres engourdis.

Autour de Mouzafarabad, les montagnes prennent l’aspect de collines

dominées par des géants; elles sont jaunies et desséchées par le

soleil. Les pluies d’orage que nous avons essuyées depuis notre départ

annoncent l’approche de l’hiver. S’il pleut ici, il neige là-haut. Mais

à Mouzafarabad même il y a très peu de neige; à proportion la saison

hivernale est peu rigoureuse. Cependant le feu qui brûle dans l’âtre

n’est certes pas de trop dans ces chambres si mal closes.

Après cette courte expédition dans ces vallées si rarement visitées,

nous nous rendons à marche forcée à Kohala, la frontière du Cachemire.

A cette station, nous avons de la peine à trouver des coulis, car

le mounchi n’a plus aucun pouvoir; cependant nous nous en procurons

au prix de huit anas par homme, et nous nous dirigeons vers Marri

par des forêts où nous pouvons admirer l’_acacia arabica_, l’_acacia

modesta_, le _ziziphus jujuba_, l’_euphorbia pentagona_, le

manguier, le peuplier, le bananier, les bambous, le palmier (_phœnix

sylvestris_), le _pinus longifolia_, le _pinus excelsa_, le _picea

nebbiana_, beaux et magnifiques arbres, belle et luxuriante végétation

au milieu de laquelle nous arrivons, le soir, par une nuit sombre, à

Marri, sanatorium anglais, où des hôtels, des magasins, des maisons

gracieusement situées sur les flancs des montagnes ombreuses nous

rappellent beaucoup Simla. Mais la belle Simla reste toujours ma

préférée. Est-ce parce que ce site himalayen a le premier frappé ma vue

et fait vibrer en mon être de nouvelles sensations? Mais c’est celui

qui m’apparaît le plus beau, le plus magnifique de tous les sanatoriums

que j’ai eu l’occasion d’admirer.

De Marri on voit encore le Nanga-Parbot, ce superbe glacier qui élève

sa tête blanche au-dessus du beau vert.

L’hôtel où nous descendons est presque vide; l’hiver avance, et les

nombreux voyageurs sont déjà en route vers de plus chaudes contrées.

Cet hôtel est certainement un des plus confortables et des plus exquis

au point de vue culinaire, et nous y goûtons la meilleure cuisine

que nous ayons eue aux Indes. A Marri nous prenons congé du mounchi,

notre fameux colonel Gân-Patra, et des tchouprassis, qui nous avaient

été d’un grand secours. Un riche bakchich au mounchi et aux autres

sous-officiers fut accepté par eux avec reconnaissance, et ils nous

quittèrent avec force salamalecs. Le colonel hindou que le maharadjah

nous avait donné était vraiment un fort honnête homme; ses comptes,

d’une exactitude rare, n’étaient pas trop exagérés. Je crois bien

cependant qu’il a tiré profit de ses fonctions près de nous, vu les

nombreux achats que nous avons faits par son entremise; il ne serait

pas Oriental sans cela. Mais c’est un profit qui peut s’appeler honnête

et que bien des Occidentaux ne se font pas faute d’accepter. Marri

possède un fort bon photographe, qui fait de très belles choses; ce ne

sont pas les sites qui lui manquent, c’est plutôt la photographie qui

manque aux sites. Espérons que tous finiront par être connus, car le

plus beau dessin ne rend jamais les paysages aussi exactement que la

photographie.

Il nous faut penser à faire d’autres arrangements. Nos chevaux iront

avec leurs saïs jusqu’à Raoul-Pîndi; nos bagages partiront en avant sur

une charrette à bœufs pour cette ville, et nous, nous reprendrons cette

petite voiture des montagnes qui s’appelle _tonga_, que nous avions

déjà prise pour nous rendre de Kalka à Simla.

Grâce à la maladresse de François, nous eûmes presque une affaire avec

l’homme qui nous avait loué une de ces tongas. Nous n’avions pu prendre

la poste anglaise, qui se charge de ces transports. N’ayant pas été

prévenus, nous ignorions qu’il fallût retenir sa voiture cinq jours

d’avance. Nous dûmes donc passer par les tracasseries des indigènes,

qui tâchent toujours de vous exploiter le plus qu’ils le peuvent. C’est

un des bienfaits que leur a apportés la civilisation européenne.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 25 / 27 段