réprouvés, qui s’appellent chez eux _bâtals_: ce sont des gens qui
exercent les plus vils métiers; ils sont équarrisseurs, écorcheurs
et autres... Les musulmans sont, relativement parlant, les plus
heureux de cette malheureuse secte; mais ceux qui ne sont pas de cette
religion, rebutés des mahométans et des Hindous, sont traités par tous
comme des bêtes. Pour toute nourriture, ils doivent se contenter des
animaux morts de maladie. Quoiqu’ils soient exempts de tous préjugés,
nous avions dû payer cet homme excessivement cher; l’idée de toucher
à un cadavre était, pour lui, horrible, mais le prix était si élevé
qu’il mit toute répugnance de côté et qu’il ne manqua pas à la parole
qu’il nous avait donnée. Cette classe, parmi laquelle on recrute les
musiciens et les danseurs, est la classe la plus malheureuse qu’il
existe au monde, et pourtant elle a encore des degrés, et j’imagine
que le sort des danseuses du maharadjah doit être plus doux que celui
des autres. Nous ne pûmes malheureusement assister à aucune fête; le
souverain étant malade, les divertissements manquaient. C’est à Djammou
seulement qu’ont lieu les plus grandes fêtes, qui sont au nombre de
quatre: Bassout Panchmà, printemps; Nauroz, été; Saïr, automne; Doura,
hiver. A l’occasion de ces fêtes, Rembir-Singh tient un durbar. Aux
deux premières fêtes, tous les Hindous sont en jaune; à la troisième,
leur costume fait concurrence à celui des perroquets. L’affluence
de ces audiences est, paraît-il, immense; on y voit réunis tous les
habitants et tous les sujets du maharadjah, du Djammou et du Cachemire;
comme ses sujets sont à la fois hindous, musulmans, bouddhistes et
de différentes nationalités, cette diversité de costumes et de types
doit être curieuse et pittoresque; ajoutez-y quelques étrangers, qui
viennent peut-être des fins fonds de l’Afghanistan, et vous aurez une
idée à peu près complète de ce mélange humain.
Les Afghans ne sont pas rares sur ce riche territoire, et M. de Ujfalvy
a pu en mensurer quelques-uns. Ils n’avaient rien de terrible, et on
a peine à croire que ce sont les mêmes hommes ailleurs si rebelles au
joug des Anglais; il est vrai que ceux que nous avons vus au Cachemire
venaient du midi, mais ils étaient pourtant en plus grand nombre que
ceux que nous avions entrevus à Samarkand.
Le temps passe au Cachemire comme partout ailleurs, et l’époque est
déjà fixée pour notre départ; nous avons fait prix avec nos bateliers,
et M. E... doit nous accompagner jusqu’à Bara-Moullah. L’avant-veille
de notre départ, dans l’île des Platanes, qui se dresse au milieu
d’un des beaux lacs de Srinagar, a eu lieu une cérémonie touchante à
laquelle j’ai assisté. Notre illustre compatriote Jacquemont l’avait
habitée en 1831, pour se soustraire à la curiosité des habitants,
lesquels, à cette époque, étaient sans doute peu habitués à voir des
Européens. Cette île, je la vois d’ici en écrivant sous ma tente,
et le souvenir de notre grand voyageur hante doucement ma pensée.
M. de Ujfalvy et moi, nous avons eu l’idée de perpétuer le souvenir
de Jacquemont dans cette île délicieuse, petit nid de verdure qui
surnage au milieu du lac Dal et dans laquelle le temps, ce maître
impitoyable, a détruit jusqu’au pavillon mogol qui avait abrité le
voyageur français. Jacquemont dit qu’il était joli. A présent quelques
restes de fondations en marquent seuls la place. Jadis on avait placé
dans l’île une pierre sur laquelle trois noms étaient gravés: Bernier,
Forster, Jacquemont. Mais cette pierre a disparu, emportée on ne sait
par qui ni comment. C’est cette pierre que nous voulons replacer, afin
de laisser pour longtemps dans cette île le nom de celui qui l’avait
tant aimée. Avant-hier donc, le 11 octobre, par une de ces belles et
chaudes après-midi comme il en fait au Cachemire durant ce mois, nous
sommes partis en bateau pour l’île des Platanes, accompagnés de M.
E..., directeur des travaux agricoles et vinicoles de Sa Hautesse le
maharadjah, et de MM. B..., chef des travaux vinicoles, et S..., chef
de la distillerie, deux Français amenés au Cachemire par les soins de
M. E... pour le seconder dans ses travaux.
Après une heure et demie nous avons abordé dans l’île. Le soleil
resplendissait et semblait vouloir s’associer à notre acte de piété.
Nous avons cherché au milieu des broussailles la place la plus
ombragée, et, après l’avoir découverte, le premier coup de pioche a été
donné.
Pendant que les Cachemiris creusaient la terre, nous avons pris une
tasse de thé à l’ombre du grand et beau platane, vieux au moins de
trois cents ans, sous lequel, j’en suis certaine, Jacquemont s’est
reposé maintes fois après s’être rafraîchi dans l’eau dormante du lac.
Le coup d’œil dont on jouit de cette place est vraiment admirable.
Le travail terminé, nous avons déposé au fond de la fosse une bouteille
dans laquelle était renfermé un procès-verbal dicté par mon mari. Puis
j’ai jeté une pelletée de terre, et ensuite mes compagnons en ont fait
autant.
Les Cachemiris étaient d’abord bien étonnés. Mais, lorsqu’ils ont
compris qu’il s’agissait d’honorer un mort, ils ont terminé leur
travail avec recueillement, je dirai même avec respect. Ils ont ensuite
arrangé la terre en forme de tertre et ont placé, aux deux extrémités,
des pierres qui, tout en marquant l’endroit, le feront respecter par
tous les habitants, car il ne faut pas oublier que les Cachemiris ont
une grande vénération pour leurs morts.
Dans quelques jours, grâce aux soins de M. E..., la pierre
commémorative s’élèvera de nouveau dans l’île chérie du voyageur.
Cette cérémonie terminée, nous sommes remontés en bateau.
Le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons les montagnes
environnantes, dont la cime se reflétait dans l’eau du lac. La soirée
nous enveloppait de son crépuscule; des poules d’eau se cachaient
dans les jungles, ce qui était préférable aux tigres; des canards
s’enfuyaient au bruit de nos rames, et les feuilles de lotus se
fermaient toutes frileuses sous la brise du soir.
Soudain l’horizon s’éclaire brusquement et s’enflamme! Ce sont des
flancs de montagnes embrasés. L’incendie se propage. C’est comme
une splendide illumination lointaine, que nous contemplons, tout en
glissant discrètement sur les ondes transparentes du lac. Quelle belle
soirée! et, quoique ce ne soit pas la France, quelle belle et riche
contrée!
Ce superbe incendie, qui cause notre admiration, a été allumé, nous
dit M. E..., par des montagnards voisins pour défricher des terrains
couverts de broussailles qui entourent leurs habitations. C’est
l’époque de l’écobuage, et nos soirées seront souvent éclairées de la
sorte.
Rentrés sous notre tente, je me couchai bientôt, car la fraîcheur de
la nuit a remplacé la chaleur du jour presque sans transition, ce qui
rend le Cachemire si dangereux pour les Européens et aussi pour les
indigènes, à cette époque; les fièvres y sont nombreuses, et pour cause.
Mais le passé de ce soi-disant paradis terrestre me poursuit jusque
dans mes rêves.
Quel temps, celui où un peuple industrieux et laborieux a construit
les admirables temples de Martand, d’Avantipour, de Pandriten et de
Srinagar, dont on admire encore aujourd’hui les solides ruines!
Les Mogols sont venus; ils ont forcé le peuple à accepter leur
sanguinaire religion. La contrée se transforme, tous les beaux travaux
du temps du règne des princes hindous disparaissent. Le peuple est
tombé dans une profonde misère; mais, en revanche, les empereurs
mogols ont construit de somptueux palais, de charmants pavillons et
de délicieux jardins. Les colonnes en marbre de Chalimar, l’agréable
kiosque de Nichad, les ingénieux jeux d’eau de Chichmenché, les
somptueuses ruines de Péri-Mahal (Demeure des fées) datent de cette
époque, ainsi que quelques vieilles mosquées couvertes autrefois d’une
brillante couche d’émail. L’empire éphémère des Mogols s’écroule;
l’Afghan brutal, puis le Sick stupide s’emparent de cette admirable
contrée. La population, lâche avant tout, courbe son front sous le
joug; des famines atroces, des maladies hideuses déciment les habitants
de cette vallée, et aujourd’hui un peuple fourbe, plat, voleur et
indolent végète sur son grand passé. Tout cela apparaît à ma pensée
obscurcie, et je m’endors aux cris plaintifs des chacals qui rôdent
autour de la tente, aux hurlements lointains de la panthère qui avait
dévoré quelque mouton égaré, et au hennissement de nos chevaux. Hélas!
ces choses qui m’apparaissaient en rêve sont malheureusement encore une
réalité.
Le maharadjah, avec les meilleures intentions, est si mal entouré que
rien n’est changé en ce pays. Les traces de famine encore toute récente
nous entouraient; et Goupikar compte beaucoup de maisons désertes et
presque en ruine dont les propriétaires, honnêtes fabricants de châles,
sont morts d’inanition, des roupies à la main. Et tout cela faute de
routes. Ces routes, à peine bonnes en été, deviennent naturellement
impraticables en hiver, ou du moins excessivement difficiles pour
les transports en masse. Dire que dans un pays si fertile il n’y
a cependant pas pour une année de vivres! Le caractère déjà si
imprévoyant, si peu économe, si peu équilibré des Orientaux est encore
aggravé par la cupidité de ceux qui les gouvernent.
A cela rien n’a changé; tout s’émousse contre un calme impassible.
Nos deux séjours prolongés à Srinagar, durant lesquels M. de Ujfalvy a
pu réunir une collection de cuivres anciens et modernes du Cachemire,
du Yarkand et du Petit-Thibet, m’ont permis de m’occuper aussi, plus
que je ne l’aurais fait peut-être dans d’autres circonstances, de
la fabrication des cuivres de ces régions. Mon mari avait réussi
à réunir près de trois cents pièces de provenances diverses. Les
points de comparaison ne me faisaient donc pas défaut. La vaisselle
ancienne et moderne des Indes est généralement en cuivre; les pièces
en or et en argent sont relativement fort rares. Les musulmans se
servent d’ustensiles en cuivre rouge et étamé; les Hindous ne peuvent
faire usage que d’objets en laiton. Les poteries sont rares, parce
qu’aujourd’hui on ne s’en sert que comme récipient d’eau de diverses
dimensions. Tout cela explique le nombre considérable de cuivres
fabriqués aux Indes. Pendant notre voyage nous avons passé à Bénarès,
centre principal des cuivres religieux, et je dois dire que les objets
qu’on y fabrique actuellement ne m’ont guère paru intéressants au
point de vue artistique. Il est vrai que j’ai vu aussi quelques lotas
provenant de Tandjore et de Madoura, les principaux centres de la
fabrication des cuivres dans l’Inde australe, et ils m’ont frappée par
l’élégance et la finesse du travail. En général cependant, les cuivres
hindous modernes n’ont rien que de bien ordinaire. Dans le nord-ouest
des Indes, dans les contrées musulmanes on fait des ustensiles de
ménage en cuivre rouge étamé qui se rapprochent des cuivres persans du
même genre, mais qui laissent à désirer comme forme et comme travail. A
Srinagar, au contraire, on fabrique depuis des siècles des ustensiles
de ménage de tout genre en cuivre rouge étamé, repoussé et niellé.
La plaque de cuivre est d’abord laminée et repoussée au marteau; les
rainures sont remplies d’une composition noire, comparable à celle
que les Italiens appelaient _niello_; l’objet est ensuite étamé à la
surface et fourbi de façon que tous les dessins paraissent en noir et
semblent encadrés de reliefs argentés. L’effet ainsi produit est très
joli, et les objets d’un usage journalier sont devenus de véritables
objets d’art. A Mouradabad, dans la province nord-ouest de l’Inde, le
procédé est presque analogue; seulement le métal ainsi travaillé n’est
pas du cuivre, mais du laiton. Le caractère des inscriptions, gravées
avec un soin extrême, permet souvent de déterminer l’âge de l’objet;
les aiguières, plats, samovars, lampes, etc., du Cachemire portent la
date, le nom de l’artiste, celui du propriétaire.
Les dessins qui ornent ces travaux d’art sont exécutés avec une
grande finesse et reproduisent le plus souvent la même profusion
d’enchevêtrement d’arabesques, de palmes, etc., que ceux que nous
voyons sur les châles. Généralement les aiguières du Cachemire ont des
anses en laiton, ce qui leur donne un aspect bien caractérisé et fort
agréable à l’œil.
Il est impossible de supposer que cette infinité d’objets d’un usage
journalier ait pu être importée de la Perse. Des raisons irréfutables
s’opposent à cette manière de voir. Le Cachemire est un pays beaucoup
trop fermé, trop inaccessible, trop pauvre pour permettre une pareille
importation. Ensuite le travail cachemirien a son cachet propre, qui le
distingue absolument du travail persan.
Enfin les cuivres du Cachemire portent le plus souvent des inscriptions
qui témoignent que l’objet a été précisément fabriqué à Srinagar, et
les Orientaux, malgré leurs nombreux défauts, ne savent pas démarquer
les objets.
Les cuivres du Petit-Thibet sont plus massifs que ceux du Cachemire
et accusent nettement les résultats de l’influence chinoise. Ceux de
Yarkand, plus raides que ceux de Srinagar, se rapprochent des formes
curieuses des cuivres du Turkestan.
Constatons finalement que le Cachemire a été et est encore un grand
centre de fabrication de cuivre. L’art persan-arabe, l’art hindou et
l’art chinois se sont rencontrés dans ce puissant foyer, où un petit
peuple prodigieusement doué, surtout du côté de l’imitation, a su créer
des chefs-d’œuvre de goût, d’art, auxquels il a imprimé un cachet
primesautier d’une originalité charmante.
M. Clarke a réuni une magnifique collection de ces objets, qui
figureront bientôt au musée Kensington de Londres et en augmenteront
encore l’éclat et la beauté.
CHAPITRE XIII
DE SRINAGAR A MARRI
Départ de Srinagar.--Voyage sur le Djelum.--Générosité du
maharadjah.--Tempête.--Le lac Oualar.--Baramoullah.--Souvenir de
Bernier.--Le temple de Baniar.--Ouri et son antique mosquée.--
Mouzafarabad.--La vallée du Naïnsoukh.--Les Tchilasis.--Nous
reprenons la grande route.--Kohala.--Marri et ses délices.--La vue
du Nanga-Parbot.
La veille de notre départ, je fis nos derniers préparatifs: la caisse
contenant les crânes fut emballée par moi avec toutes les précautions
possibles; chacune de ces pièces précieuses fut enveloppée avec de
la ouate et du papier en feuilles de bouleau. Je liai le tout avec
des tiges de longues herbes arrachées au bord du lac. Cette nouvelle
corde est très employée au Cachemire; on fait d’abord sécher les tiges
d’herbes au soleil, qui deviennent alors comme une espèce de corde;
puis, pour s’en servir, on les mouille, et, après les avoir attachées
bout à bout, on en fait de grosses pelotes, qu’on emporte facilement.
Pour ce genre d’emballage, cette corde était parfaite. Une fois la
caisse préparée, je la fis clouer et remettre au porteur, qui, sans se
douter de rien, la mania comme les autres. S’il avait su ce qu’elle
contenait, il aurait eu une telle peur qu’il se serait enfui en se
croyant poursuivi par tous les spectres de ses ancêtres. Enfin tout
est prêt, et les caisses sont placées dès la veille dans la barque
destinée à cet effet.
Le 13 octobre, à six heures du matin nous montons dans notre bateau,
où l’on avait préparé nos lits et déposé nos bagages intimes. Notre
cuisinier nous suivait dans une autre barque avec nos gros colis. M.
E... voyageait dans la sienne, et le mounchi avait aussi sa barque,
qui, tantôt en avant, tantôt en arrière, surveillait l’escorte. Il
avait reçu de Sa Hautesse l’ordre de nous accompagner jusqu’à Marri,
plus loin que la frontière cachemirienne. En plus, nous avions quatre
tchouprassis que le maharadjah nous avait donnés pour prendre soin de
nos bagages, qui étaient considérables.
Nous devions voyager aux frais du maharadjah jusqu’à Kohala, mais les
dépenses exigées pour notre voyage en bateau nous regardaient. Cette
générosité de Sa Hautesse nous permit de faire bien des choses que nous
n’aurions pas pu exécuter, réduits à nos seules ressources.
Le confortable avec lequel les Anglais voyagent est impossible à se
procurer si l’on n’a pas leur fortune ou le même traitement à sa
disposition.
Quelle différence avec le Russe, qui se contente du strict nécessaire,
mangeant ce qu’il trouve, jeûnant de ce qu’il ne trouve pas! L’été,
ses provisions sont gâtées; l’hiver, elles sont gelées; il boit du thé
et mange quelque peu de salaisons, couche dans ses fourrures ou sur
le mauvais canapé des stations. Aussi la différence entre le soldat
anglais et le soldat russe, et même entre les officiers, est-elle
grande.
Nous n’avons que quatre domestiques pour ce voyage: François, un
cuisinier, et deux saïs, dont l’un a été couli auparavant, aussi
pouvons-nous lui faire faire tout ce que nous voulons, avantage
inappréciable aux Indes. C’est un musulman aux fortes jambes, l’ancien
saïs de Mme de F.... Il a la tête ornée d’un turban que nous lui avons
donné pour combler son plus cher désir; il nous suivrait au bout du
monde, n’ayant pas à brûler son père.
L’autre est notre fidèle saïs hindou qui est avec nous depuis Simla et
qui nous est vraiment dévoué. Il a une affection particulière pour moi,
qui s’est manifestée depuis l’époque où je lui ai soigné son pied qui
était malade; donc elle date déjà de loin.
Nos deux saïs ne prennent pas place dans le bateau; ils iront à pied
avec leurs chevaux jusqu’à Baramoullah et nous y attendront. Déjà
Srinagar est désert; tous les Anglais qui habitaient le Mounchi-Bagh
sont partis pour laisser les officiers de Rembir-Singh percevoir les
impôts.
Nous sommes les derniers. Peut-être quelques retardataires
s’égarent-ils encore sous les magnifiques et ombreux platanes, mais
leur nombre est si rare qu’ils échappent à la vue. Le résident anglais
n’est pas encore parti; il ne s’éloigne jamais de Srinagar qu’à la fin
d’octobre. Nous ne pûmes lui faire nos adieux, car il était allé, avec
sa femme, faire une excursion aux abords du Pir Pandjal, passe située
dans la partie méridionale du Cachemire.
A six heures, au moment où les premiers coups de rame nous éloignent
de ces rives charmantes, le temps est superbe; le petit lac que nous
traversons est encore enveloppé de sa vapeur matinale, et le chenal qui
nous conduit au Djelum est bien bas. Quantité de bateaux transportent
les herbes qui servent à nourrir les bestiaux pendant l’hiver. On coupe
les branches des saules pour les moutons, qui jouissent de leur reste
en attendant cette maigre nourriture.
Les vaches de ce riche pays donnent peu de lait; l’herbe est rare
l’été sur ces flancs montagneux, et le peu qu’il y a est desséché par
le soleil. Mais j’imagine que la race n’est pas très bonne et que les
bœufs à bosses sont de qualité inférieure aux nôtres. Il est un fait,
c’est que dans toute l’Inde la viande de bœuf et de veau n’est ni bonne
ni succulente. Les bateaux nous barrent continuellement le passage;
mais, une fois sur le Djelum, nous voguons doucement, et nos bateliers
s’empressent d’en remonter le courant. Le palais du maharadjah est
fermé, et les bateaux qui lui appartiennent se balancent mollement sur
la rivière, revêtus de leurs housses d’hiver.
[Illustration: Un Pandit du Cachemire.]
Déjà les femmes sont accroupies dans leurs demeures nautiques avec
leurs kangris sous leurs simples chemises; les hommes s’enveloppent
dans leurs couvertures de patou; d’autres se plongent dans la rivière
et font consciencieusement leurs ablutions.
Près du bazar, un Pandit dresse un minuscule autel hindou et prépare
les couleurs que son maître doit se mettre sur le front pour le
distinguer des musulmans. Toutes les couleurs sont mises dans de
petits vases de cuivre jaune; l’un d’eux est rempli de tagetis ou
roses d’Inde, fleurs sacrées et aimées des Hindous. Pendant ce temps,
son maître prend son bain. D’aucuns prennent leur repas et savourent
délicieusement leur riz cuit à l’eau.
Bientôt les dernières maisons de Srinagar vont disparaître à nos yeux;
le _zékète_ (octroi) est la dernière. Des hommes sont rassemblés en
assez grand nombre, attendant qu’on ait prélevé sur leurs marchandises
les sommes dues à l’État. Le zékète est généralement une construction
carrée, une espèce de kiosque en bois élevé sur des piliers, afin
que l’eau, en débordant, ne l’emporte pas; il est toujours placé à
l’extrémité d’un pont, devant lequel nous passons sans être arrêtés;
par une dernière gracieuseté le maharadjah a donné des ordres pour que
toutes nos affaires fussent franches d’octroi.
Ah! si tous les souverains étaient comme Sa Hautesse, comme tous les
voyageurs scientifiques les béniraient, eux qui sont toujours à court
d’argent!
Le maharadjah est vraiment d’une générosité qui dépasse tout ce que
nous avons vu jusqu’à présent. Sous ce rapport, les Orientaux nous
donnent de fameuses leçons. Si le gouvernement russe pouvait prendre
modèle sur lui, il nous rendrait les 120 roubles que la douane
moscovite nous a retenus pour des objets qui nous avaient servi.
Il est vrai que le gouvernement russe avait promis de faire droit à
notre réclamation. Mais, pressés de partir, il nous fallut remettre
notre affaire aux mains des employés de notre ambassade, qui la
laissèrent tomber à l’eau, trop occupés sans doute pour défendre les
intérêts de leurs compatriotes.
Autant les autres ambassades protègent leurs nationaux, autant celle de
France a peur de remuer un pauvre petit doigt, même quand les Français
ont dix fois raison. Aussi les gouvernements étrangers, qui connaissent
cette particularité, ne se soucient pas des réclamations des Français;
c’est avec de bonnes paroles et un sourire caustique qu’ils renvoient
les attachés.
Mais que l’ambassade anglaise ou américaine vienne leur réclamer
quelque chose. Oh! alors, comme ils savent qu’il n’y a pas à
plaisanter, l’affaire est vite réglée, à la satisfaction des réclamants.
Le grand pont en bois qui est près du zékète est très pittoresque,
avec quatre belles arches en bois qui laissent filtrer l’eau par
toutes leurs parois. Il ne craint pas les crues fortes et régulières
du printemps. Sa construction orientale et primitive défie les fureurs
d’une première sortie printanière; seul le temps attestait sa présence
et lui disait: «Encore un peu de temps, si tu n’y prends garde je
te détruirai, moi....» Et les gardes indolents semblaient ne rien
entendre, et le pont tremblait sous les étreintes de son ennemi.
Nous passons près de l’endroit où un autre chenal conduit au lac; nous
l’avons pris, il y a deux mois, pour nous rendre à Skardo: aujourd’hui
il est à sec, impossible d’y manœuvrer un bateau.
Nous rencontrons peu d’Anglais. Les habitants de la fière Albion sont
aussi faciles à reconnaître sur le continent asiatique que sur le
continent européen. Ils sont irréprochablement mis, mais le goût leur
fait défaut. Raidement assis sur leurs bateaux, ils lisent ou regardent
fièrement passer les indigènes, pour lesquels ils ont une aversion et
une répulsion instinctives, quoique cependant les dames anglaises aient
quelquefois des oublis impérieux en faveur de ces indigènes tant haïs.
On raconte que la femme d’un peintre anglais s’est laissé enlever
par un noble de la cour cachemirienne, au grand désespoir de ses
compatriotes, car c’était une flèche décochée à leur orgueil national.
L’hiver chasse les Européens. Au loin, les montagnes blanchies
avertissaient que la neige tombait là-bas et ne tarderait pas à barrer
les chemins aux visiteurs de cette belle contrée.
Sur les cinq heures du soir, un vent terrible s’élève, et, malgré
nos refus, il fallut céder aux prières de nos bateliers. Frémissants
de peur, ils nous suppliaient de nous arrêter et de laisser passer
l’orage. Le vent, en effet, se heurtait contre les paillassons de notre
barque et soulevait les ondes du Djelum, qui, furieuses, écumaient sous
le souffle puissant de leur maître. Pavan, le dieu du vent chez les
Hindous, était dans toutes ses fureurs. Voulait-il renouveler la jolie
tradition par laquelle on raconte la formation de l’île de Ceylan?
Pavan, provoqué par un génie de la montagne Sommeir, l’attaqua avec
de telles tempêtes que celle-ci, craignant d’être renversée, demanda
secours aux dieux. Ceux-ci l’aidèrent, en effet; mais, un jour que les
dieux étaient aux noces de Siva, Pavan redoubla tellement d’efforts que
le sommet d’une montagne tomba dans la mer. C’est ainsi que fut formée
l’île de Ceylan. Nous faisons amarrer notre barque, dont Pavan eût eu
beaucoup plus facilement raison que du sommet de la montagne, car ces
bateaux plats chavirent au moindre vent.
Après une heure de tempête, le calme se rétablit, et nous continuâmes
notre route sur une rivière aussi tranquille et aussi dormante qu’elle
était agitée tout à l’heure.
Décidément Varouna, le Neptune hindou, avait vaincu son adversaire.
Ce dieu n’est pas comme celui de notre connaissance, conduisant cinq
vigoureux coursiers et armé d’un trident; il est moins majestueux; ses
coursiers se réduisent à un poisson sur lequel il est monté, et au lieu
d’un trident c’est un roseau qu’il tient dans sa main. Les Hindous
l’invoquent dans les sécheresses, pour lui demander l’eau bienfaisante
qui fera fleurir leurs moissons et reverdir leurs prairies brûlées par
le soleil.
Le coucher de cet astre brillant fut splendide; l’horizon était en feu,
et ses rayons semblaient vouloir transpercer le flanc des montagnes. Ce
fut l’affaire de quelques beaux instants; le spectacle s’effaça et fit
place au crépuscule. Le ciel bleuit, les étoiles étincelèrent.