pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du
fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient
plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.
CHAPITRE XIV
RETOUR A BOMBAY
Raoul-Pîndi.--Lahore.--Le palais du gouverneur.--Promenade à dos
d’éléphant.--Mosquées et tombeaux.--De Lahore à Delhi.--Splendeurs
de Delhi décrites par M. Rousselet.--Les boulevards de la ville.--
Agra.--Le Tadj-Mahal.--Ahmedabad.--Bombay.--Séjour délicieux à
Malabar-Hill.--Départ pour l’Europe.
Nous partons enfin pour Raoul-Pîndi. La route, construite par les
Anglais, est superbe et côtoie de belles montagnes qui paraissent des
collines à nos yeux accoutumés à la vue des monts du Thibet.
Le soir, la route poudreuse nous avertit de l’approche de la ville.
Les immenses plaines qui entourent la cité sont coupées par une large
route, où nous rencontrons pas mal de charrettes. La descente qui amène
à Raoul-Pîndi est assez rapide, car Marri est à 2400 mètres au-dessus
de la mer, et, quelques heures après, nous étions à 550 mètres
seulement.
Raoul-Pîndi est un endroit très fréquenté; c’est aussi la route pour
aller en Afghanistan; le passage des officiers y est donc nombreux.
C’est dans cette petite ville qu’on se débarrasse de tous les objets
nécessaires au voyage du Cachemire. Mais le moment est mal choisi pour
nous, car tous les voyageurs sont déjà revenus.
On ne peut cependant choisir son temps dans des pays où les saisons
sont un obstacle au voyage. Les hôtels sont pleins, et dans celui où
nous descendons on peut à peine nous donner une misérable chambre.
Bref, il est décidé que nous laisserons nos chevaux sous la garde
de notre saïs, afin qu’en restant un peu plus longtemps il puisse
s’en défaire à un meilleur prix. Les autres objets seront vendus aux
enchères par l’entremise d’un Parsi.
Quant à nous, nous partirons le plus vite possible pour Lahore, car,
si nous attendions la vente de nos effets, le prix de nos dépenses
à l’hôtel excéderait bien au delà le surplus que nous pourrions en
retirer. Il faut que nous subissions une perte énorme, nous devons
nous y résigner. Par exemple, ma selle, qui est magnifique et qui m’a
coûté près de trois cents francs à Paris, n’atteindra, m’a-t-on dit,
que quinze roupies, soit un peu plus de trente francs, et encore! Tout
sera à l’avenant. Il faut nous y attendre. Pendant que nos affaires
se règlent, nous nous promenons le soir dans la ville, qui possède de
larges et longues avenues plantées d’arbres. La ville anglaise est,
comme toujours, éloignée du bazar; les maisons, très peu élevées,
toutes construites sur le même modèle, sont entourées de jardins.
L’entretien des routes et des allées est magnifique, et l’empierrement
en est parfaitement fait. On arrose afin d’éviter la poussière,
mais celle-ci est pourtant considérable. Nous voyons de magnifiques
chevaux qui semblent énormes à nos yeux accoutumés aux poneys des
montagnes. Ils sont, en effet, très grands, et s’appellent _walers_.
Ces animaux viennent d’Australie et sont le produit d’un croisement. La
race chevaline que les Anglais ont introduite dans l’Australie s’est
parfaitement acclimatée et les chevaux sont très beaux. Le chemin
de fer siffle à nos oreilles, et la quantité d’indigènes qui s’en
servent et qui vont regarder l’arrivée et le départ des trains est
considérable.
Le 29 au soir nous prenons nos places pour Lahore. Il est tard, et
malgré cela la chaleur est plus grande qu’à Marri; pourtant nous sommes
dans la saison d’hiver.
Le chemin de fer de Raoul-Pîndi à Lahore est un peu dangereux, car il
parcourt une pente très raide, et les éboulements sont assez fréquents.
Nous dormons malheureusement au moment de ce passage, dont nous
n’aurions, du reste, pas très bien pu nous rendre compte la nuit. Les
chemins de fer sont bien organisés, et le prix des places, relativement
aux distances énormes qu’on franchit, est très peu élevé.
Que nous sommes heureux de retrouver ce genre de locomotion
occidentale! Nous humons la civilisation à l’odeur de cette fumée
épaisse qui s’échappe en hurlant de ce noir tuyau. Son souffle
ardent et puissant nous emporte avec une vitesse inaccoutumée, et la
silhouette de notre patrie nous apparaît déjà dans notre imagination.
Que de lieues il nous reste pourtant encore à faire!
Le matin nous sommes à Lahore; nous avons dormi et nous nous trouvons
dispos.
Le pont que les Anglais ont construit sur le Ravi ou l’Hydraote des
anciens est très beau.
Elle est une de nos vieilles connaissances, cette rivière; aussi la
revoyons-nous avec plaisir.
Un malentendu a empêché sir Robert Egerton d’envoyer ses voitures à
notre rencontre, mais le mal n’est pas grand, la gare en est remplie.
Nous en prenons deux, une pour nos bagages et une pour nous, et nous
nous faisons conduire au palais du gouverneur.
Sir Robert et lady Egerton nous reçoivent avec leur grâce accoutumée et
s’excusent vivement de ce malentendu.
C’est avec sir Robert Egerton et sa femme que le soir, au coucher du
soleil, nous visitons la ville. Nous sommes traînés dans une magnifique
voiture à quatre chevaux escortée de deux cavaliers. Au trot de ce bel
attelage nous parcourons les grandioses avenues que les Anglais ont
fait percer.
Lahore est la capitale du gouvernement du Pendjab, pays des cinq
rivières. Le Satledj, le Béia, le Ravi, le Tchinab et le Djelum
arrosent ce pays, très peuplé et bien cultivé. Il est renommé pour sa
salubrité, et l’hiver y est plus froid que dans les autres parties de
l’Inde. Dans la saison où nous sommes, les soirées, les matinées et les
nuits sont très fraîches; mais, lorsque le soleil donne, il fait encore
excessivement chaud.
Toutes les productions qu’on y transporte s’acclimatent très bien, et
les Anglais y ont fait de nombreuses plantations; des arbres s’élèvent
maintenant en grand nombre au-dessus de ses immenses plaines. Les
chevaux, qui y sont très beaux et très solides, ressemblent, dit-on, à
ceux de l’Irak.
Cette ville célèbre est très ancienne, et autrefois, avant le passage
du cap de Bonne-Espérance, de nombreuses caravanes la fréquentaient,
de sorte que le commerce y était très grand. Sa position l’a rendue le
théâtre de guerres sanglantes. Ses habitants ont toujours bravement
résisté aux invasions, mais le succès n’a pas toujours été de leur
côté, et ces luttes l’ont soumise à différents maîtres dont elle a dû
subir le caprice.
Houmaïoum et Jehan-Ghir la comblèrent d’embellissements; mais leurs
successeurs l’abandonnèrent pour Delhi. Le Ravi lui-même a changé
de place, et, suivant les faveurs de la fortune, s’est éloigné de
la ville, la délaissant d’un quart de lieue à peu près, ce qui a
beaucoup nui à son commerce. Près d’elle, dans une montagne voisine, on
trouve une mine de sel très abondante; et le sable et la vase de ses
nombreuses rivières recèlent de l’or, de l’argent et du cuivre.
Les Anglais en ont fait la capitale de leur gouvernement: deux routes
magnifiques, longues de cent vingt lieues, conduisent l’une à Delhi,
l’autre au Cachemire, mais rien n’y fait; la fortune l’a abandonnée, et
Lahore est une ville déchue de ses anciennes splendeurs.
C’est encore dans cette ville que fut découverte la manière de faire
l’essence de rose. On raconte que la favorite (Begoum) du sultan,
cherchant tous les moyens de captiver davantage l’empereur, eut l’idée
de lui faire prendre un bain dans un étang de roses: elle fit donc
emplir un des réservoirs de son jardin. Le soleil brûlant des Indes
chauffa cette eau, l’essence qu’elle contenait se concentra et se
transforma en huile qui remonta à la surface de l’eau. On crut à une
corruption et l’on s’empressa de nettoyer le bassin, mais l’odeur
délicieuse qui s’échappait en faisant ce nettoyage donna l’idée
d’extraire des roses le parfum exquis qui s’exhale de cette fleur et
en fait cette reine de tous les pays qu’elle embellit de sa présence.
A partir de cette époque, les rois de ces contrées se baignèrent dans
cette eau parfumée, et la célèbre baignoire en agate toute sertie d’or,
qui avait la forme d’un bateau, pouvait en contenir huit muids. C’est
dans cette baignoire que les successeurs des sauvages et grossiers
Mongols, nés sous une tente et accoutumés à toutes les intempéries,
à toutes les vicissitudes d’une vie errante, baignèrent leurs
membres amollis et habitués maintenant au luxe et aux splendeurs qui
s’attachent au trône de ces paresseux pays asiatiques.
Sur le dos d’un éléphant surmonté d’un nikdember, sorte de palanquin
dont je ne vanterai pas la commodité, et en compagnie de M. Dane, nous
visitâmes la vieille ville de Lahore.
Ces rues étroites, aux maisons coloriées, sont de beaucoup plus animées
que celles des autres villes que nous avons parcourues. Sur notre
éléphant, nous sommes à la hauteur des balcons et des croisées, ces
croisées orientales percées de mille trous, à travers lesquelles les
femmes de haute condition peuvent satisfaire leur avide curiosité. Les
autres sont hardiment aux fenêtres et nous regardent étonnées; avec un
peu de bonne volonté nous pourrions leur serrer la main.
Notre lourde et majestueuse monture tient presque toute la largeur
de la rue sans trottoir; les passants se réfugient sur la porte des
boutiques; les chameaux se garent contre les maisons, et les chevaux,
tremblants à la vue de leur ennemi, se cabrent sous leurs cavaliers.
Comment n’avons-nous pas causé d’accidents? c’est ce que je ne saurais
dire.
Nous nous arrêtons d’abord à plusieurs mosquées magnifiques, puis à une
resplendissante galerie de glaces et à un petit palais, véritable bijou
de marbre au milieu de verdure, bâti par un roi sick.
Toutes ces splendeurs passèrent devant nos yeux éblouis, et si je ne
vous en fais pas une description, chère lectrice, c’est que j’aime
mieux vous renvoyer au magnifique ouvrage de M. Rousselet, édité avec
un grand luxe par la maison Hachette. Vous y gagnerez, chère et aimable
lectrice, car ses splendeurs sont admirablement décrites par notre
illustre compatriote, qui nous a précédés il y a longtemps dans ces
pays lointains.
Le palais du gouverneur est le reste d’un ancien bâtiment, et la salle
à manger de Lahore était autrefois un tombeau superbe. Sa voûte,
qui s’élève sombre et haute, reçoit des convives pour lesquels elle
n’avait pas été construite. Ses murs discrets en gardent le bruit, et
sa fraîcheur est un de ses plus grands attraits. Le jardin qui entoure
cette demeure est ravissant; les terrains, jadis en friche, sont ornés
maintenant de délicieux bosquets, de vertes pelouses et d’arbres
touffus. Partout les Anglais ont fait des plantations et ont changé
l’aspect des plaines nues du gouvernement du Pendjab. A Lahore, il y a
aussi un musée très complet de toutes les belles antiquités qui ont été
trouvées dans l’Inde; nous l’avons visité et nous l’avons admiré.
Sir Robert Egerton va partir pour une grande inspection; il veut
s’assurer _de visu_ si la province dont il a été le gouverneur pendant
cinq ans a été administrée comme elle devait l’être, et si ses ordres
ont été exécutés avec soin. Mme Egerton l’accompagnera.
Ces visites de hauts personnages sont une grande affaire; c’est un
déplacement d’à peu près deux mille personnes. Les tentes sont toujours
doubles, de façon que lorsqu’on quitte la halte, l’autre tente doit
déjà être posée à la station suivante. Puis, comme il fait froid, elles
sont meublées de poêles, en sorte que le confort de la vie suivra les
voyageurs.
Ce décorum asiatique est de rigueur, et les Anglais, tout en le
réduisant le plus possible, ont dû s’y soumettre, sous peine de passer
pour de piètres personnages aux yeux de leurs sujets vaincus, mais non
conquis.
Je lis en ce moment les belles pages de M. Taine: _les Origines de la
France contemporaine_; et la description du faste et des dépenses de
la cour de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI me rappelle ces monarques
asiatiques aux dépens desquels vivent des milliers d’individus plus ou
moins utiles. C’est une conséquence immédiate du despotisme personnel
et de la possession d’un seul dans l’État, mais qui au profit du luxe a
son bon côté.
Les Anglais ont établi aux Indes une coutume assez bonne, et en tout
cas très juste. Les postes élevés ne peuvent être conservés par leurs
titulaires au delà de cinq années.
Cet état de choses permet à un plus grand nombre de fonctionnaires
capables et intègres de parvenir à ces situations importantes. Au bout
de ce temps ils sont mis à la retraite, comme je l’ai déjà dit, avec
25 000 francs de pension.
Ce départ forcé est un grand crève-cœur pour chacun: plus d’un pousse
des soupirs de regret, s’éloigne le cœur gros de ces délicieuses
demeures et pense avec peine, mais non avec envie, au sort de ses
successeurs.
La maison était donc tout en émoi, mais calme et cependant tranquille;
tout se faisait par ordre, et M. Dane lui-même ne laissait entrevoir sa
préoccupation que par une agitation un peu plus vive que de coutume.
Aussi notre séjour ne fut pas de longue durée, et, malgré l’amabilité
de notre amphitryon, nous résolûmes de partir le plus vite possible, ce
qui, du reste, nous était on ne peut plus agréable: nous aspirions au
repos et il fallait que nous nous arrêtassions encore à Delhi.
Nous ne pouvions faire un voyage dans l’Inde sans aller admirer cette
originale cité. C’était déjà bien assez d’avoir été obligé de brûler
Amritsir, la ville au temple d’or des Sicks, située à une heure au
plus de Lahore, dans le gouvernement du Pendjab. Mais en ce moment
une épidémie de fièvre cholérique la ravageait, deux cent cinquante
personnes mouraient par jour de cette horrible maladie, en sorte qu’on
nous déconseilla fortement de nous y arrêter.
Après avoir été jusqu’au fin fond du Baltistan, par des chemins où
chaque pas est un danger, contempler les plus beaux glaciers du monde,
et en être revenus sans aucun accident, il eût été plus que désagréable
de mourir en revenant frappés par une de ces maladies aveugles.
Donc, malgré notre grand désir, nous nous résignons à être
raisonnables, mais c’est avec regret que nous prenons nos places pour
Delhi.
Le chemin de fer de Lahore à Delhi met vingt-quatre heures à franchir
cette énorme distance.
Il est impossible de pouvoir se rendre bien compte de la route: lorsque
le soleil donne, il faut fermer les fenêtres. Chaque ouverture qui
est dans le compartiment peut se clore au moyen d’une jalousie, d’un
carreau bleu et d’un carreau blanc.
Ces trois fermetures sont indispensables; par ce soleil indien et par
cette poussière, quand ce n’est pas l’une de ces incommodités, c’est
l’autre.
Le seul moment agréable qu’on ait dans ces voitures roulantes est le
soir à la tombée du jour, ou le matin à l’éveil de l’aurore; mais
celle-ci est courte, le soleil l’a vite remplacée, et les triples
fermetures doivent lui barrer le chemin.
C’est le matin que nous arrivons à Delhi, cette rivale de Lahore, qui
s’appelait autrefois Indra-Prost’ha, c’est-à-dire demeure d’Indra.
Cette ancienne capitale de l’empire mogol comptait autrefois plus de
deux millions d’habitants. Située entre les provinces d’Agra, d’Adjmir
et les montagnes de l’Himalaya, elle est arrosée par deux rivières: le
Gange et la Djoumna. Son climat est doux et plus tempéré, le sol est
fertile, l’état sanitaire de la province se ressent de son air pur.
Ainsi le choléra, qui avait envahi Lahore et qui venait à peine de
finir lorsque nous y étions, ne l’avait pas atteint.
Ces montagnes recèlent aussi de l’or, de l’argent, du plomb, du cuivre
et du fer; ce dernier est si doux et si malléable qu’il est impossible
de l’employer à tous les ouvrages. L’acier lui est bien supérieur; il
est même de très bonne qualité.
Il faut bien dire que relativement l’or et l’argent sont rares aux
Indes, et les mines de ces métaux ne sont pas nombreuses, mais les
pierres précieuses y abondent; les diamants de Golconde sont réputés
les plus beaux du monde; viennent ensuite le saphir et le rubis.
Imaginez-vous qu’on trouve cette pierre, qui fait l’ornement le plus
envié, dans des morceaux de terre jaunâtre ferrugineuse! Que de travail
et d’intelligence il a fallu à l’homme pour y tailler ces facettes
étincelantes et inaltérables! Des siècles et des siècles se sont
écoulés, et cette pierre est toujours restée la plus précieuse de
toutes. Une seule rivalise avec elle, surtout aux yeux des Orientaux,
qui ne savent pas tailler les pierres: c’est la perle fine, leur bijou
favori, qui, suspendu au cou de tous leurs chefs, est toujours de mode.
Car la mode, chez eux, n’est point une souveraine capricieuse comme
chez nous; ce que leurs parents ont porté, ils le portent encore et le
porteront sans doute toujours.
Ces perles se vendent à des prix fabuleux; elles vont quelquefois
jusqu’à deux et trois mille roupies.
C’est sur la route de Ceylan, dans le golfe de Manar, que les pêcheurs
se rendent pour trouver les fameuses huîtres qui les contiennent. Quand
ils reviennent avec leur pêche, la vente de leur produit commence.
Cette vente est pour ainsi dire une loterie, car le vendeur ne sait pas
ce qu’il vend, ni l’acheteur ce qu’il achète. Ces mollusques, en effet,
sont vendus par tas, et quelquefois un lot renferme beaucoup plus de
perles qu’un autre.
Mais il n’y a pas moyen de faire autrement, les huîtres sont fermées,
il faut acheter chat en poche, et les échanger contre des roupies
d’or ou d’argent ou bien encore contre des traites payables chez les
banquiers et que les indigènes acceptent avec grande confiance.
Est-ce un bon lot, en est-ce un mauvais? Rien ne peut l’indiquer.
Trouvera-t-on des perles de la nature de celles qui ornèrent le ruban
de Hyder-Ali et qui, au nombre de soixante-dix, formaient un double
rang et valaient ensemble le prix fabuleux de six cent dix mille francs?
C’est aussi de ces montagnes qui enferment Delhi qu’on tire le borax,
si utile à nos blanchisseuses. La différence est grande entre cet
ingrédient et le précieux diamant qui sort aussi de leur sein. Mais
tout s’enchaîne dans la vie, et c’est en mêlant l’agréable à l’utile
que celle-ci s’écoule avec la plus grande facilité.
La province de Delhi est le rendez-vous naturel des plus belles fleurs
et des meilleurs produits de l’Inde; c’est probablement à cette réunion
de faveurs qu’elle a dû sa prospérité et sa splendeur.
Quelle belle ville elle était autrefois, avec ses palais, ses jardins
les plus beaux du monde, ses trente et quelques portes par l’une
desquelles Timour entra pour prendre possession de cette superbe cité!
Elle fut détruite et rebâtie, et aujourd’hui encore, bien qu’elle ne
puisse pas se comparer à l’ancienne, c’est une ville qui, quand on l’a
vue, reste dans la mémoire.
La beauté de ses monuments, de ses mosquées aux sveltes minarets dont
l’œil ébahi contemple les merveilles, ces palais en marbre travaillé
comme les plus fines dentelles, ces rues larges dans lesquelles un
peuple bigarré se presse, se heurte, se coudoie, s’agite avec cette
majesté orientale qui ne l’abandonne jamais dans les plus simples
actions de la vie, ces jardins merveilleux, modèles de goût et
d’arrangement, ce trône splendide qu’on ose à peine croire destiné à
un mortel, toutes ces choses laissent une impression ineffaçable, que
l’éloignement, loin d’amoindrir, augmentera encore.
L’imagination ne verra plus ces quelques rues étroites, restes encore
parlants de l’époque où la défense d’atteler des chevaux était un
édit des plus humains. Les empereurs eux-mêmes n’enfreignaient pas la
règle, et leurs chars riches et somptueux s’avançaient au pas lourd et
traînant des bœufs.
Qu’elle devait donc être belle, cette ville aux trois cités décrites
par Schériffedin, l’historien du célèbre Tamerlan, l’heureux vainqueur
mogol qui, en sortant de la glorieuse Samarkand, trouvait encore une
plus merveilleuse capitale!
C’est encore à M. Rousselet, chère lectrice, que je vous renverrai pour
connaître les splendides beautés de cette métropole asiatique. Nul
mieux que lui ne nous fera connaître les bâtiments incomparables créés
par ce peuple; son style étincelant vous mettra devant les yeux toutes
ces fantastiques conceptions orientales.
Nous quittons Delhi avec l’idée de ce que peut être une de ces villes
dont les contes des _Mille et une Nuits_ ont peuplé notre mémoire
d’enfant. Qui n’a pas vu ce spectacle, n’a rien vu de l’Orient.
Le chemin de fer nous emporte; que notre imagination nous retrace
encore ce coup d’œil animé et grandiose!
Nous sommes obligés de faire un coude pour aller à Agra, capitale
des provinces nord-ouest du Bengale. Cette ville, bâtie sur la rive
droite de la Djoumna, doit sa renommée au magnifique tombeau de Tadj
que l’empereur Jehan-Ghir fit élever pour demeure dernière à sa femme
bien-aimée, Nour-Djihan.
C’est la merveille des merveilles, et M. Rousselet en fait une
description complète, ainsi que de la belle mosquée Mouti-Mousgide
ou mosquée des Perles. Quant à la ville elle-même, elle n’a rien
d’intéressant, mais la forteresse qu’Akbar fit bâtir lorsqu’il voulait
faire de cette cité la plus belle de l’Inde, est encore debout.
Le commerce fleurit dans cette ville. Ses couvertures, ses étoffes, ses
tapis et ses glaces sont renommés. L’indigo et la cochenille sont des
produits excellents chez elle et, par suite, excessivement recherchés
par les commerçants.
Après ce temps d’arrêt obligé, nous reprenons la voie ferrée qui doit
nous conduire à Bombay en passant par Ahmedabad, ville de Guzzerat,
riche en mosquées, en mausolées.
Les premières sont toujours entourées de jardins et bâties sur de
hautes terrasses; ses maisons, en bois et en briques, ne sont pas
peintes, chose rare dans l’Inde.
D’Agra à Bombay, lorsqu’on va directement on met quarante-huit heures
en chemin de fer. Si l’on flâne un peu, le trajet est plus long; c’est
vous dire combien nous étions fatigués lorsque nous remîmes le pied
dans cette ville.
A notre arrivée, le consul de France, le très aimable M. Drouin,
nous attendait à la gare et nous offrait sa ravissante demeure pour
habitation. Nous acceptâmes franchement et avec plaisir. Nous nous
y rendîmes. Il était dix heures du matin, et le 10 novembre, malgré
cette époque d’hiver, le soleil brillait, le ciel était bleu, et le
thermomètre marquait 25 degrés à l’ombre.
Le mois que nous passâmes sous ce toit hospitalier sera pour nous un
mois inoubliable.
Tout s’y trouvait réuni pour nous faire regretter ce séjour. Tant il
est vrai que ce sont les personnes elles-mêmes qui nous font plus ou
moins aimer les lieux visités. Bombay nous paraît plus charmant que la
première fois, et la ville indigène plus originale encore.
En compagnie de notre aimable cicerone, nous vîmes des choses que nous
n’aurions jamais pu admirer sans lui. Mais la danse tant vantée des
bayadères est, pour mes yeux européens, un charme que je ne goûte pas.
Pourtant le nautch auquel nous assistâmes était intéressant, mais je
me suis toujours demandé pourquoi les plus laides, et surtout les plus
vieilles, avaient le plus de succès. Ce sont celles-là pourtant qu’on
retient d’avance, et, lorsque la saison des danses est arrivée, elles
ne savent plus que faire pour arriver à contenter leurs nombreux
admirateurs. Elles sont toutes généralement assez riches; cependant je
suis encore à me demander ce qu’on peut trouver en elles. Leur danse
des poignards est extraordinaire, mais leurs chants et leurs voix
nasillardes me semblent étranges; une longue durée de ce divertissement
m’agacerait les nerfs, tandis qu’il ravit les Hindous.
Du reste, il faut s’habituer à tout; notre œil se fait aux objets qui
nous entourent, et je suis persuadée qu’après quelque temps de séjour
dans ces pays, nos mœurs nous paraîtraient tout aussi extraordinaires
que celles de ces contrées asiatiques lorsque nous les avons vues pour
la première fois.