Heureusement que M. de Ujfalvy, au courant de ces habitudes, n’était

pas homme à se laisser faire. Nous eûmes gain de cause auprès du

fonctionnaire anglais, bien qu’au contraire des Russes ils soient

plutôt disposés à donner raison aux indigènes qu’à leurs nationaux.

CHAPITRE XIV

RETOUR A BOMBAY

Raoul-Pîndi.--Lahore.--Le palais du gouverneur.--Promenade à dos

d’éléphant.--Mosquées et tombeaux.--De Lahore à Delhi.--Splendeurs

de Delhi décrites par M. Rousselet.--Les boulevards de la ville.--

Agra.--Le Tadj-Mahal.--Ahmedabad.--Bombay.--Séjour délicieux à

Malabar-Hill.--Départ pour l’Europe.

Nous partons enfin pour Raoul-Pîndi. La route, construite par les

Anglais, est superbe et côtoie de belles montagnes qui paraissent des

collines à nos yeux accoutumés à la vue des monts du Thibet.

Le soir, la route poudreuse nous avertit de l’approche de la ville.

Les immenses plaines qui entourent la cité sont coupées par une large

route, où nous rencontrons pas mal de charrettes. La descente qui amène

à Raoul-Pîndi est assez rapide, car Marri est à 2400 mètres au-dessus

de la mer, et, quelques heures après, nous étions à 550 mètres

seulement.

Raoul-Pîndi est un endroit très fréquenté; c’est aussi la route pour

aller en Afghanistan; le passage des officiers y est donc nombreux.

C’est dans cette petite ville qu’on se débarrasse de tous les objets

nécessaires au voyage du Cachemire. Mais le moment est mal choisi pour

nous, car tous les voyageurs sont déjà revenus.

On ne peut cependant choisir son temps dans des pays où les saisons

sont un obstacle au voyage. Les hôtels sont pleins, et dans celui où

nous descendons on peut à peine nous donner une misérable chambre.

Bref, il est décidé que nous laisserons nos chevaux sous la garde

de notre saïs, afin qu’en restant un peu plus longtemps il puisse

s’en défaire à un meilleur prix. Les autres objets seront vendus aux

enchères par l’entremise d’un Parsi.

Quant à nous, nous partirons le plus vite possible pour Lahore, car,

si nous attendions la vente de nos effets, le prix de nos dépenses

à l’hôtel excéderait bien au delà le surplus que nous pourrions en

retirer. Il faut que nous subissions une perte énorme, nous devons

nous y résigner. Par exemple, ma selle, qui est magnifique et qui m’a

coûté près de trois cents francs à Paris, n’atteindra, m’a-t-on dit,

que quinze roupies, soit un peu plus de trente francs, et encore! Tout

sera à l’avenant. Il faut nous y attendre. Pendant que nos affaires

se règlent, nous nous promenons le soir dans la ville, qui possède de

larges et longues avenues plantées d’arbres. La ville anglaise est,

comme toujours, éloignée du bazar; les maisons, très peu élevées,

toutes construites sur le même modèle, sont entourées de jardins.

L’entretien des routes et des allées est magnifique, et l’empierrement

en est parfaitement fait. On arrose afin d’éviter la poussière,

mais celle-ci est pourtant considérable. Nous voyons de magnifiques

chevaux qui semblent énormes à nos yeux accoutumés aux poneys des

montagnes. Ils sont, en effet, très grands, et s’appellent _walers_.

Ces animaux viennent d’Australie et sont le produit d’un croisement. La

race chevaline que les Anglais ont introduite dans l’Australie s’est

parfaitement acclimatée et les chevaux sont très beaux. Le chemin

de fer siffle à nos oreilles, et la quantité d’indigènes qui s’en

servent et qui vont regarder l’arrivée et le départ des trains est

considérable.

Le 29 au soir nous prenons nos places pour Lahore. Il est tard, et

malgré cela la chaleur est plus grande qu’à Marri; pourtant nous sommes

dans la saison d’hiver.

Le chemin de fer de Raoul-Pîndi à Lahore est un peu dangereux, car il

parcourt une pente très raide, et les éboulements sont assez fréquents.

Nous dormons malheureusement au moment de ce passage, dont nous

n’aurions, du reste, pas très bien pu nous rendre compte la nuit. Les

chemins de fer sont bien organisés, et le prix des places, relativement

aux distances énormes qu’on franchit, est très peu élevé.

Que nous sommes heureux de retrouver ce genre de locomotion

occidentale! Nous humons la civilisation à l’odeur de cette fumée

épaisse qui s’échappe en hurlant de ce noir tuyau. Son souffle

ardent et puissant nous emporte avec une vitesse inaccoutumée, et la

silhouette de notre patrie nous apparaît déjà dans notre imagination.

Que de lieues il nous reste pourtant encore à faire!

Le matin nous sommes à Lahore; nous avons dormi et nous nous trouvons

dispos.

Le pont que les Anglais ont construit sur le Ravi ou l’Hydraote des

anciens est très beau.

Elle est une de nos vieilles connaissances, cette rivière; aussi la

revoyons-nous avec plaisir.

Un malentendu a empêché sir Robert Egerton d’envoyer ses voitures à

notre rencontre, mais le mal n’est pas grand, la gare en est remplie.

Nous en prenons deux, une pour nos bagages et une pour nous, et nous

nous faisons conduire au palais du gouverneur.

Sir Robert et lady Egerton nous reçoivent avec leur grâce accoutumée et

s’excusent vivement de ce malentendu.

C’est avec sir Robert Egerton et sa femme que le soir, au coucher du

soleil, nous visitons la ville. Nous sommes traînés dans une magnifique

voiture à quatre chevaux escortée de deux cavaliers. Au trot de ce bel

attelage nous parcourons les grandioses avenues que les Anglais ont

fait percer.

Lahore est la capitale du gouvernement du Pendjab, pays des cinq

rivières. Le Satledj, le Béia, le Ravi, le Tchinab et le Djelum

arrosent ce pays, très peuplé et bien cultivé. Il est renommé pour sa

salubrité, et l’hiver y est plus froid que dans les autres parties de

l’Inde. Dans la saison où nous sommes, les soirées, les matinées et les

nuits sont très fraîches; mais, lorsque le soleil donne, il fait encore

excessivement chaud.

Toutes les productions qu’on y transporte s’acclimatent très bien, et

les Anglais y ont fait de nombreuses plantations; des arbres s’élèvent

maintenant en grand nombre au-dessus de ses immenses plaines. Les

chevaux, qui y sont très beaux et très solides, ressemblent, dit-on, à

ceux de l’Irak.

Cette ville célèbre est très ancienne, et autrefois, avant le passage

du cap de Bonne-Espérance, de nombreuses caravanes la fréquentaient,

de sorte que le commerce y était très grand. Sa position l’a rendue le

théâtre de guerres sanglantes. Ses habitants ont toujours bravement

résisté aux invasions, mais le succès n’a pas toujours été de leur

côté, et ces luttes l’ont soumise à différents maîtres dont elle a dû

subir le caprice.

Houmaïoum et Jehan-Ghir la comblèrent d’embellissements; mais leurs

successeurs l’abandonnèrent pour Delhi. Le Ravi lui-même a changé

de place, et, suivant les faveurs de la fortune, s’est éloigné de

la ville, la délaissant d’un quart de lieue à peu près, ce qui a

beaucoup nui à son commerce. Près d’elle, dans une montagne voisine, on

trouve une mine de sel très abondante; et le sable et la vase de ses

nombreuses rivières recèlent de l’or, de l’argent et du cuivre.

Les Anglais en ont fait la capitale de leur gouvernement: deux routes

magnifiques, longues de cent vingt lieues, conduisent l’une à Delhi,

l’autre au Cachemire, mais rien n’y fait; la fortune l’a abandonnée, et

Lahore est une ville déchue de ses anciennes splendeurs.

C’est encore dans cette ville que fut découverte la manière de faire

l’essence de rose. On raconte que la favorite (Begoum) du sultan,

cherchant tous les moyens de captiver davantage l’empereur, eut l’idée

de lui faire prendre un bain dans un étang de roses: elle fit donc

emplir un des réservoirs de son jardin. Le soleil brûlant des Indes

chauffa cette eau, l’essence qu’elle contenait se concentra et se

transforma en huile qui remonta à la surface de l’eau. On crut à une

corruption et l’on s’empressa de nettoyer le bassin, mais l’odeur

délicieuse qui s’échappait en faisant ce nettoyage donna l’idée

d’extraire des roses le parfum exquis qui s’exhale de cette fleur et

en fait cette reine de tous les pays qu’elle embellit de sa présence.

A partir de cette époque, les rois de ces contrées se baignèrent dans

cette eau parfumée, et la célèbre baignoire en agate toute sertie d’or,

qui avait la forme d’un bateau, pouvait en contenir huit muids. C’est

dans cette baignoire que les successeurs des sauvages et grossiers

Mongols, nés sous une tente et accoutumés à toutes les intempéries,

à toutes les vicissitudes d’une vie errante, baignèrent leurs

membres amollis et habitués maintenant au luxe et aux splendeurs qui

s’attachent au trône de ces paresseux pays asiatiques.

Sur le dos d’un éléphant surmonté d’un nikdember, sorte de palanquin

dont je ne vanterai pas la commodité, et en compagnie de M. Dane, nous

visitâmes la vieille ville de Lahore.

Ces rues étroites, aux maisons coloriées, sont de beaucoup plus animées

que celles des autres villes que nous avons parcourues. Sur notre

éléphant, nous sommes à la hauteur des balcons et des croisées, ces

croisées orientales percées de mille trous, à travers lesquelles les

femmes de haute condition peuvent satisfaire leur avide curiosité. Les

autres sont hardiment aux fenêtres et nous regardent étonnées; avec un

peu de bonne volonté nous pourrions leur serrer la main.

Notre lourde et majestueuse monture tient presque toute la largeur

de la rue sans trottoir; les passants se réfugient sur la porte des

boutiques; les chameaux se garent contre les maisons, et les chevaux,

tremblants à la vue de leur ennemi, se cabrent sous leurs cavaliers.

Comment n’avons-nous pas causé d’accidents? c’est ce que je ne saurais

dire.

Nous nous arrêtons d’abord à plusieurs mosquées magnifiques, puis à une

resplendissante galerie de glaces et à un petit palais, véritable bijou

de marbre au milieu de verdure, bâti par un roi sick.

Toutes ces splendeurs passèrent devant nos yeux éblouis, et si je ne

vous en fais pas une description, chère lectrice, c’est que j’aime

mieux vous renvoyer au magnifique ouvrage de M. Rousselet, édité avec

un grand luxe par la maison Hachette. Vous y gagnerez, chère et aimable

lectrice, car ses splendeurs sont admirablement décrites par notre

illustre compatriote, qui nous a précédés il y a longtemps dans ces

pays lointains.

Le palais du gouverneur est le reste d’un ancien bâtiment, et la salle

à manger de Lahore était autrefois un tombeau superbe. Sa voûte,

qui s’élève sombre et haute, reçoit des convives pour lesquels elle

n’avait pas été construite. Ses murs discrets en gardent le bruit, et

sa fraîcheur est un de ses plus grands attraits. Le jardin qui entoure

cette demeure est ravissant; les terrains, jadis en friche, sont ornés

maintenant de délicieux bosquets, de vertes pelouses et d’arbres

touffus. Partout les Anglais ont fait des plantations et ont changé

l’aspect des plaines nues du gouvernement du Pendjab. A Lahore, il y a

aussi un musée très complet de toutes les belles antiquités qui ont été

trouvées dans l’Inde; nous l’avons visité et nous l’avons admiré.

Sir Robert Egerton va partir pour une grande inspection; il veut

s’assurer _de visu_ si la province dont il a été le gouverneur pendant

cinq ans a été administrée comme elle devait l’être, et si ses ordres

ont été exécutés avec soin. Mme Egerton l’accompagnera.

Ces visites de hauts personnages sont une grande affaire; c’est un

déplacement d’à peu près deux mille personnes. Les tentes sont toujours

doubles, de façon que lorsqu’on quitte la halte, l’autre tente doit

déjà être posée à la station suivante. Puis, comme il fait froid, elles

sont meublées de poêles, en sorte que le confort de la vie suivra les

voyageurs.

Ce décorum asiatique est de rigueur, et les Anglais, tout en le

réduisant le plus possible, ont dû s’y soumettre, sous peine de passer

pour de piètres personnages aux yeux de leurs sujets vaincus, mais non

conquis.

Je lis en ce moment les belles pages de M. Taine: _les Origines de la

France contemporaine_; et la description du faste et des dépenses de

la cour de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI me rappelle ces monarques

asiatiques aux dépens desquels vivent des milliers d’individus plus ou

moins utiles. C’est une conséquence immédiate du despotisme personnel

et de la possession d’un seul dans l’État, mais qui au profit du luxe a

son bon côté.

Les Anglais ont établi aux Indes une coutume assez bonne, et en tout

cas très juste. Les postes élevés ne peuvent être conservés par leurs

titulaires au delà de cinq années.

Cet état de choses permet à un plus grand nombre de fonctionnaires

capables et intègres de parvenir à ces situations importantes. Au bout

de ce temps ils sont mis à la retraite, comme je l’ai déjà dit, avec

25 000 francs de pension.

Ce départ forcé est un grand crève-cœur pour chacun: plus d’un pousse

des soupirs de regret, s’éloigne le cœur gros de ces délicieuses

demeures et pense avec peine, mais non avec envie, au sort de ses

successeurs.

La maison était donc tout en émoi, mais calme et cependant tranquille;

tout se faisait par ordre, et M. Dane lui-même ne laissait entrevoir sa

préoccupation que par une agitation un peu plus vive que de coutume.

Aussi notre séjour ne fut pas de longue durée, et, malgré l’amabilité

de notre amphitryon, nous résolûmes de partir le plus vite possible, ce

qui, du reste, nous était on ne peut plus agréable: nous aspirions au

repos et il fallait que nous nous arrêtassions encore à Delhi.

Nous ne pouvions faire un voyage dans l’Inde sans aller admirer cette

originale cité. C’était déjà bien assez d’avoir été obligé de brûler

Amritsir, la ville au temple d’or des Sicks, située à une heure au

plus de Lahore, dans le gouvernement du Pendjab. Mais en ce moment

une épidémie de fièvre cholérique la ravageait, deux cent cinquante

personnes mouraient par jour de cette horrible maladie, en sorte qu’on

nous déconseilla fortement de nous y arrêter.

Après avoir été jusqu’au fin fond du Baltistan, par des chemins où

chaque pas est un danger, contempler les plus beaux glaciers du monde,

et en être revenus sans aucun accident, il eût été plus que désagréable

de mourir en revenant frappés par une de ces maladies aveugles.

Donc, malgré notre grand désir, nous nous résignons à être

raisonnables, mais c’est avec regret que nous prenons nos places pour

Delhi.

Le chemin de fer de Lahore à Delhi met vingt-quatre heures à franchir

cette énorme distance.

Il est impossible de pouvoir se rendre bien compte de la route: lorsque

le soleil donne, il faut fermer les fenêtres. Chaque ouverture qui

est dans le compartiment peut se clore au moyen d’une jalousie, d’un

carreau bleu et d’un carreau blanc.

Ces trois fermetures sont indispensables; par ce soleil indien et par

cette poussière, quand ce n’est pas l’une de ces incommodités, c’est

l’autre.

Le seul moment agréable qu’on ait dans ces voitures roulantes est le

soir à la tombée du jour, ou le matin à l’éveil de l’aurore; mais

celle-ci est courte, le soleil l’a vite remplacée, et les triples

fermetures doivent lui barrer le chemin.

C’est le matin que nous arrivons à Delhi, cette rivale de Lahore, qui

s’appelait autrefois Indra-Prost’ha, c’est-à-dire demeure d’Indra.

Cette ancienne capitale de l’empire mogol comptait autrefois plus de

deux millions d’habitants. Située entre les provinces d’Agra, d’Adjmir

et les montagnes de l’Himalaya, elle est arrosée par deux rivières: le

Gange et la Djoumna. Son climat est doux et plus tempéré, le sol est

fertile, l’état sanitaire de la province se ressent de son air pur.

Ainsi le choléra, qui avait envahi Lahore et qui venait à peine de

finir lorsque nous y étions, ne l’avait pas atteint.

Ces montagnes recèlent aussi de l’or, de l’argent, du plomb, du cuivre

et du fer; ce dernier est si doux et si malléable qu’il est impossible

de l’employer à tous les ouvrages. L’acier lui est bien supérieur; il

est même de très bonne qualité.

Il faut bien dire que relativement l’or et l’argent sont rares aux

Indes, et les mines de ces métaux ne sont pas nombreuses, mais les

pierres précieuses y abondent; les diamants de Golconde sont réputés

les plus beaux du monde; viennent ensuite le saphir et le rubis.

Imaginez-vous qu’on trouve cette pierre, qui fait l’ornement le plus

envié, dans des morceaux de terre jaunâtre ferrugineuse! Que de travail

et d’intelligence il a fallu à l’homme pour y tailler ces facettes

étincelantes et inaltérables! Des siècles et des siècles se sont

écoulés, et cette pierre est toujours restée la plus précieuse de

toutes. Une seule rivalise avec elle, surtout aux yeux des Orientaux,

qui ne savent pas tailler les pierres: c’est la perle fine, leur bijou

favori, qui, suspendu au cou de tous leurs chefs, est toujours de mode.

Car la mode, chez eux, n’est point une souveraine capricieuse comme

chez nous; ce que leurs parents ont porté, ils le portent encore et le

porteront sans doute toujours.

Ces perles se vendent à des prix fabuleux; elles vont quelquefois

jusqu’à deux et trois mille roupies.

C’est sur la route de Ceylan, dans le golfe de Manar, que les pêcheurs

se rendent pour trouver les fameuses huîtres qui les contiennent. Quand

ils reviennent avec leur pêche, la vente de leur produit commence.

Cette vente est pour ainsi dire une loterie, car le vendeur ne sait pas

ce qu’il vend, ni l’acheteur ce qu’il achète. Ces mollusques, en effet,

sont vendus par tas, et quelquefois un lot renferme beaucoup plus de

perles qu’un autre.

Mais il n’y a pas moyen de faire autrement, les huîtres sont fermées,

il faut acheter chat en poche, et les échanger contre des roupies

d’or ou d’argent ou bien encore contre des traites payables chez les

banquiers et que les indigènes acceptent avec grande confiance.

Est-ce un bon lot, en est-ce un mauvais? Rien ne peut l’indiquer.

Trouvera-t-on des perles de la nature de celles qui ornèrent le ruban

de Hyder-Ali et qui, au nombre de soixante-dix, formaient un double

rang et valaient ensemble le prix fabuleux de six cent dix mille francs?

C’est aussi de ces montagnes qui enferment Delhi qu’on tire le borax,

si utile à nos blanchisseuses. La différence est grande entre cet

ingrédient et le précieux diamant qui sort aussi de leur sein. Mais

tout s’enchaîne dans la vie, et c’est en mêlant l’agréable à l’utile

que celle-ci s’écoule avec la plus grande facilité.

La province de Delhi est le rendez-vous naturel des plus belles fleurs

et des meilleurs produits de l’Inde; c’est probablement à cette réunion

de faveurs qu’elle a dû sa prospérité et sa splendeur.

Quelle belle ville elle était autrefois, avec ses palais, ses jardins

les plus beaux du monde, ses trente et quelques portes par l’une

desquelles Timour entra pour prendre possession de cette superbe cité!

Elle fut détruite et rebâtie, et aujourd’hui encore, bien qu’elle ne

puisse pas se comparer à l’ancienne, c’est une ville qui, quand on l’a

vue, reste dans la mémoire.

La beauté de ses monuments, de ses mosquées aux sveltes minarets dont

l’œil ébahi contemple les merveilles, ces palais en marbre travaillé

comme les plus fines dentelles, ces rues larges dans lesquelles un

peuple bigarré se presse, se heurte, se coudoie, s’agite avec cette

majesté orientale qui ne l’abandonne jamais dans les plus simples

actions de la vie, ces jardins merveilleux, modèles de goût et

d’arrangement, ce trône splendide qu’on ose à peine croire destiné à

un mortel, toutes ces choses laissent une impression ineffaçable, que

l’éloignement, loin d’amoindrir, augmentera encore.

L’imagination ne verra plus ces quelques rues étroites, restes encore

parlants de l’époque où la défense d’atteler des chevaux était un

édit des plus humains. Les empereurs eux-mêmes n’enfreignaient pas la

règle, et leurs chars riches et somptueux s’avançaient au pas lourd et

traînant des bœufs.

Qu’elle devait donc être belle, cette ville aux trois cités décrites

par Schériffedin, l’historien du célèbre Tamerlan, l’heureux vainqueur

mogol qui, en sortant de la glorieuse Samarkand, trouvait encore une

plus merveilleuse capitale!

C’est encore à M. Rousselet, chère lectrice, que je vous renverrai pour

connaître les splendides beautés de cette métropole asiatique. Nul

mieux que lui ne nous fera connaître les bâtiments incomparables créés

par ce peuple; son style étincelant vous mettra devant les yeux toutes

ces fantastiques conceptions orientales.

Nous quittons Delhi avec l’idée de ce que peut être une de ces villes

dont les contes des _Mille et une Nuits_ ont peuplé notre mémoire

d’enfant. Qui n’a pas vu ce spectacle, n’a rien vu de l’Orient.

Le chemin de fer nous emporte; que notre imagination nous retrace

encore ce coup d’œil animé et grandiose!

Nous sommes obligés de faire un coude pour aller à Agra, capitale

des provinces nord-ouest du Bengale. Cette ville, bâtie sur la rive

droite de la Djoumna, doit sa renommée au magnifique tombeau de Tadj

que l’empereur Jehan-Ghir fit élever pour demeure dernière à sa femme

bien-aimée, Nour-Djihan.

C’est la merveille des merveilles, et M. Rousselet en fait une

description complète, ainsi que de la belle mosquée Mouti-Mousgide

ou mosquée des Perles. Quant à la ville elle-même, elle n’a rien

d’intéressant, mais la forteresse qu’Akbar fit bâtir lorsqu’il voulait

faire de cette cité la plus belle de l’Inde, est encore debout.

Le commerce fleurit dans cette ville. Ses couvertures, ses étoffes, ses

tapis et ses glaces sont renommés. L’indigo et la cochenille sont des

produits excellents chez elle et, par suite, excessivement recherchés

par les commerçants.

Après ce temps d’arrêt obligé, nous reprenons la voie ferrée qui doit

nous conduire à Bombay en passant par Ahmedabad, ville de Guzzerat,

riche en mosquées, en mausolées.

Les premières sont toujours entourées de jardins et bâties sur de

hautes terrasses; ses maisons, en bois et en briques, ne sont pas

peintes, chose rare dans l’Inde.

D’Agra à Bombay, lorsqu’on va directement on met quarante-huit heures

en chemin de fer. Si l’on flâne un peu, le trajet est plus long; c’est

vous dire combien nous étions fatigués lorsque nous remîmes le pied

dans cette ville.

A notre arrivée, le consul de France, le très aimable M. Drouin,

nous attendait à la gare et nous offrait sa ravissante demeure pour

habitation. Nous acceptâmes franchement et avec plaisir. Nous nous

y rendîmes. Il était dix heures du matin, et le 10 novembre, malgré

cette époque d’hiver, le soleil brillait, le ciel était bleu, et le

thermomètre marquait 25 degrés à l’ombre.

Le mois que nous passâmes sous ce toit hospitalier sera pour nous un

mois inoubliable.

Tout s’y trouvait réuni pour nous faire regretter ce séjour. Tant il

est vrai que ce sont les personnes elles-mêmes qui nous font plus ou

moins aimer les lieux visités. Bombay nous paraît plus charmant que la

première fois, et la ville indigène plus originale encore.

En compagnie de notre aimable cicerone, nous vîmes des choses que nous

n’aurions jamais pu admirer sans lui. Mais la danse tant vantée des

bayadères est, pour mes yeux européens, un charme que je ne goûte pas.

Pourtant le nautch auquel nous assistâmes était intéressant, mais je

me suis toujours demandé pourquoi les plus laides, et surtout les plus

vieilles, avaient le plus de succès. Ce sont celles-là pourtant qu’on

retient d’avance, et, lorsque la saison des danses est arrivée, elles

ne savent plus que faire pour arriver à contenter leurs nombreux

admirateurs. Elles sont toutes généralement assez riches; cependant je

suis encore à me demander ce qu’on peut trouver en elles. Leur danse

des poignards est extraordinaire, mais leurs chants et leurs voix

nasillardes me semblent étranges; une longue durée de ce divertissement

m’agacerait les nerfs, tandis qu’il ravit les Hindous.

Du reste, il faut s’habituer à tout; notre œil se fait aux objets qui

nous entourent, et je suis persuadée qu’après quelque temps de séjour

dans ces pays, nos mœurs nous paraîtraient tout aussi extraordinaires

que celles de ces contrées asiatiques lorsque nous les avons vues pour

la première fois.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 26 / 27 段