sont en présence des manifestations violentes de la nature.
Nous eûmes cet ouragan pendant deux jours: il revint à la même heure au
moment du coucher du soleil.
Pendant notre séjour à Goupikar, la femme d’un des bateliers de M. E...
mit au monde un gros garçon; elle accoucha dans sa barque, sans autre
secours que celui des femmes qui l’entouraient. On porta au chef de la
fabrique deux roupies, ainsi le veut l’usage, mais il les refusa, le
refus étant aussi de rigueur.
Lorsque je vis l’accouchée dans la matinée, elle était assise dans son
bateau comme s’il ne s’était rien passé, et, lorsque j’entrai dans sa
barque, elle se tint un instant debout pour me recevoir; elle était
un peu pâle et elle se levait péniblement, voilà tout ce que je pus
constater. L’enfant dormait tout nu, dans une petite corbeille à peine
recouverte d’une légère toile de coton; un peu de paille lui servait de
matelas.
La mère le prit et l’exposa à l’air sans le plus léger vêtement; ainsi
à découvert, brûlé par le soleil, rafraîchi par le vent déjà froid
de cette saison, l’enfant ne poussait pas un cri. L’hiver, quand le
thermomètre descendra jusqu’à quinze degrés au-dessous de zéro, cet
enfant aura peut-être une petite chemise de coton. En tout cas, la mère
le prendra par le bras pour le sortir de sa corbeille et le mettra
sous sa longue robe pour lui donner le sein. Elle-même n’a pas de
vêtement plus chaud. Une large chemise de coton qu’elle porte été comme
hiver, et c’est tout; mais elle a son _kangri_, espèce de chaufferette
dont la forme rappelle nos paniers à salade. En hiver, hommes comme
femmes portent ce kangri, qu’ils tiennent en marchant sur leur robe,
appuyé sur le ventre; lorsqu’ils s’asseyent, ils le mettent sous leurs
robes et s’endorment avec. Ils ont presque tous cette partie du corps
remplie de cicatrices, et les accidents d’asphyxie et de brûlures qui
surviennent à la suite de cette coutume sont nombreux. Mais ce ne sont
que les gens de basse condition qui se servent de ces chaufferettes,
et surtout les handjis, qui forment la plus grande partie de la basse
classe de Srinagar.
Lorsqu’il naît un enfant chez les Hindous, les brahmines purifient
la maison, et toute la famille va se baigner dans le Gange ou dans
une rivière sacrée quelconque. Je doute fort que mes bateliers se
soient soumis à cette opération, car ils ne m’ont pas l’air beaucoup
plus propres qu’avant. Il est vrai qu’ils sont musulmans. Après les
ablutions, les Hindous se frottent la tête avec de l’huile. Il est bien
évident que le même traitement est pratiqué sur l’enfant. Au lieu de
le coucher dans une corbeille, comme chez nos handjis, on le couche
nu sur une natte; c’est encore beaucoup plus simple, et ce n’est que
le dixième jour que la famille s’assemble pour lui donner un nom. On
commence à faire manger l’enfant à l’âge de six mois, en lui présentant
du riz cuit à l’eau et sucré. Mais il ne commence à porter des
vêtements que vers quatre ou cinq ans. On ne lui apprend pas à marcher,
comme chez nous; on le laisse se traîner à terre tout seul, et, ses
forces aidant, il marche de très bonne heure. Le petit enfant qui vient
de naître apprendra aussi bien vite à se tirer d’affaire lui-même,
car, si la mère est comme sa voisine d’une autre barque, elle ne
s’inquiétera pas de ses cris. Ce pauvre petit être, à peine âgé de six
mois, se cramponne avec ses petites mains à la barque et se traîne, en
criant, à la rencontre de sa mère; mais celle-ci continue son ouvrage,
et l’enfant grouille comme un ver à la pointe du bateau.
Quand on habite Srinagar, il faut avoir un dounga et six rameurs à
sa disposition; cet indispensable moyen de locomotion n’est pas très
coûteux, car le tout ne revient pas à plus de quinze roupies par mois.
Notre batelière était une forte femme, qui avait dû être belle
autrefois; elle n’était pas encore très âgée, mais cette vie fatigante
l’avait flétrie bien vite. Elle était le chef de la communauté, et
son mari, petit et chétif musulman, sentait bien souvent sa main
pesante s’abattre sur ses épaules. C’est qu’elles n’y vont pas de main
morte, les Cachemiriennes, et plus d’une brave la loi de Mahomet, qui
peut-être connaissait le caractère de ses concitoyennes lorsqu’il mit
la femme sous la dépendance entière de l’homme.
Toujours est-il que notre brave batelière battait son mari
régulièrement une fois par jour. «Qui aime bien châtie bien», dit le
proverbe; il paraît qu’elle prenait plaisir à le lui rappeler souvent.
Malgré cette infraction à la loi de Mahomet, dans sa foi musulmane elle
destinait son plus jeune fils à devenir fakir. Cet enfant, à peine
vêtu de guenilles, car on n’aurait pas osé lui réparer ses vêtements
qui pendaient en loques, avait de longs cheveux, mode inaccoutumée
chez les mahométans. Mais il fallait qu’il s’habituât de bonne heure
à n’avoir besoin d’aucun soin et à subir toutes les intempéries des
saisons. Il était déjà un objet de respect pour la famille, et, quand
on demandait pourquoi il avait de longs cheveux, ils répondaient:
«Fakir! hin fakir!...» L’année prochaine il allait entrer dans sa
huitième année et pouvoir se mettre sous la direction d’un _gourou_,
son guide spirituel. Quoique _fakir_ ne soit pas le mot musulman qui
désigne un religieux, mais bien un mot hindou, les mahométans de
l’Inde, conservant leurs anciennes mœurs, ont gardé ce terme et disent
«fakir» au lieu de «derviche».
Son guide est chargé de lui donner l’enseignement des livres sacrés et
de toutes les pratiques nécessaires à son état de sainteté.
Après avoir accompli les prières et les ablutions, il prend un bâton et
passe à son cou un baudrier en cuir auquel est suspendu un sac destiné
à recevoir les offrandes, et alors il commence à mendier. Il rapporte
le produit de sa pêche au gourou, qui lui permet d’y goûter un peu si
elle a été productive. Il doit très peu manger, coucher en plein air ou
au pied d’un arbre, en n’ayant pour tout abri qu’une peau de bête.
Lorsque les fakirs savent qu’un personnage important va se mettre
en route, ils viennent lui souhaiter un heureux voyage, et cette
bénédiction coûte quelques roupies. C’est ainsi qu’un grand homme,
maigre et décharné, affublé d’habillements baroques de couleur jaune,
vint nous donner la sienne. Les roupies suivirent, bien entendu, ses
prières, et notre homme partit enchanté. Mais il en vint un autre, sur
lequel M. de Ujfalvy remarqua un très beau couteau et un collier en
pierres de couleurs bigarrées. Après quelques pourparlers, il se défit
du couteau à un très beau prix; mais quant au collier, malgré la somme
qu’on lui en donnait, il s’éloigna sans vouloir s’en dessaisir, disant
que c’était un objet saint par excellence, très rare, et que, lorsqu’un
fakir avait le bonheur d’en posséder un semblable, il ne pouvait le
vendre sous peine de malheur.
Le lendemain, quelle ne fut pas notre surprise quand le même homme
revint et nous donna contre argent l’objet de sa dévotion. Oh! argent,
même chez les fanatiques, tu les fais succomber.
Pendant ce temps-là, les indigènes cueillaient des poires et allaient
les vendre au marché. Ils ont de hautes échelles pour atteindre ces
vieux arbres, vierges de toute taille, qui parviennent à une très
grande hauteur sans pour cela que les fruits s’en ressentent.
Ils font du charbon avec les feuilles de platane, et ce peuple, entouré
de nombreuses forêts, est si paresseux, qu’il brûle le plus souvent des
excréments d’animaux afin de s’épargner la peine d’aller un peu loin
récolter ses provisions de bois pour l’hiver. C’est un grand dommage
pour l’agriculture, m’a dit M. E..., car ils privent ainsi le pays d’un
engrais considérable.
Leur paresse les fait aussi couper les branches de saule et les joncs
des lacs, qu’ils donnent comme nourriture à leurs moutons pendant
l’hiver. Les pauvres bêtes n’ont pas assez pour se nourrir, mais elles
ont suffisamment pour ne pas mourir de faim; aussi arrivent-elles à la
fin de l’hiver dans un état pitoyable.
Que ces gens sont durs et paresseux à la fois! Quand on les voit, le
soir et le matin, à ces heures si fraîches qui annoncent l’approche de
l’hiver, sans autre vêtement que ceux qu’ils portent sous les rayons
brûlants du soleil, quand on aperçoit les enfants nus se mêler aux
travaux des grandes personnes, on se demande si vraiment on ne pourrait
pas changer cette race et lui donner un tempérament plus nerveux et
moins indifférent.
Ces réflexions m’assaillaient, assise dans notre bateau qui descendait
le Djelum pour nous rendre au bazar. En passant, j’admire un temple
en construction qui appartient à Ramdjou, un Pandit grand seigneur.
Son père le fit commencer, et lui le termine. M. E..., ami de Ramdjou,
m’offre de me le faire visiter. C’est un grand bâtiment carré avec
une tour pointue flanquée de quatre petites tours également pointues.
Sur un des carrés se trouve la chapelle, petite, mais enjolivée de
dorures, de peintures qui cachent le plâtre, dont le blanc criard se
mêle au ton bariolé de toutes ces couleurs. Une grande et vaste niche
au fond de cette chapelle, deux autres des deux côtés et une porte dont
les montants sont en marbre, jettent seuls une teinte un peu sérieuse
au milieu de ce marivaudage de couleurs. Quelle différence entre les
belles choses des temps passés et ce clinquant des temps modernes! Je
ne trouve aucun mot pour exprimer mon admiration, car l’étonnement m’a
rendue muette. Heureusement que M. E... parle pour moi et s’extasie sur
le goût de la construction.
Il faut être riche pour avoir son temple à soi, car, quoique chaque
brahmine puisse faire l’office de prêtre et accomplir tous les rites
prescrits par la religion, le _pourohita_, ou prêtre proprement dit,
est le seul qui soit chargé des fêtes publiques. Chaque famille
d’Hindous riches a son pourohita, qui remplit les devoirs religieux
qui leur paraissent trop durs. Dans la saison froide, c’est le prêtre
qui prend les bains à leur place. On le paye plus ou moins richement,
suivant que l’on est plus ou moins satisfait de ses services. Lorsque
le prêtre a beaucoup de clients, il a des assistants qui l’aident à
remplir une partie de ses obligations; les prêtres sont généralement
avares, et, si les présents que vous leur donnez ne leur conviennent
pas, ils le disent hautement, et vous pouvez être sûrs qu’ils ne
reviennent jamais plus officier pour vous.
Le prêtre qui est chargé d’enseigner les Védas prend le nom
d’_acharya_; le _pourohita_ dit les prières; le _sardaschia_ prépare
les temples et les orne pour les fêtes; le _brahmane_ entretient le
feu, et le _hata_ y jette le beurre clarifié.
Les prêtres et les assistants n’ont pas de costume particulier.
Le Pandit Ramdjou, en ayant son temple, avait son pourohita, qui devait
certainement prendre les bains pour lui, car par quinze degrés de
froid il ne doit pas être agréable de se baigner dans le Djelum, et
il nous a paru que, quoique Pandit, il s’était sous certains rapports
_europanisé_ tant soit peu.
En revenant du bazar, nous assistons à la toilette des hommes et des
femmes, qui, sans peur, prennent leur bain sans s’inquiéter des gens
qui passent. Cependant l’hiver approche, la température s’est bien
rafraîchie, et les chapelets de poivre rouge qui sèchent aux fenêtres
pourront bientôt servir de nourriture. Un grain de ce poivre, du riz
cuit à l’eau, des tranches de courge séchées au soleil, voilà pour les
pauvres; les riches ont du mouton et du pain qu’on appelle _tchoupati_,
sorte de galettes de farine qui sont mangeables quand elles sont
fraîches et croquantes; elles ressemblent aux lépiochkis des Sartes du
Turkestan, mais je leur préfère cependant ces dernières.
Les champs de navets étalent leur dernière floraison. Ces légumes,
cuits à l’eau avec leur feuillage, sont une de leurs friandises
culinaires. Les femmes des handjis préparent toutes en ce moment des
pots de terre qu’elles font sécher au soleil et qui leur servent de
foyer dans leur barque.
Ce peuple industrieux, dont l’argenterie est si belle, les bijoux
si étincelants, si chatoyants, les tissus si moelleux, les tapis si
beaux, les châles si merveilleux, est d’une malpropreté peu commune.
Il ne change complètement de vêtements qu’une seule fois dans l’année,
m’a-t-on dit; autrement il met toujours, je parle des gens les plus
soigneux, les chemises propres sur les sales.
Il faut que nous visitions ces beaux palais qui s’appellent Chalimar,
Nichad, Chichmenché. A cet effet, nous partons à cheval, et nous nous
rendons d’abord au palais du Chichmenché, dont la source est renommée
à Srinagar. Ce palais est encore en assez bon état, et l’on nous a
assuré que le maharadjah le prête volontiers aux étrangers désireux de
se soustraire aux chaleurs des bords du Djelum; mais les chambres n’ont
que les quatre murs, et les portes, si j’ai bonne souvenance, ont, je
crois, disparu de leurs gonds. De ces lieux jadis splendides il reste
bien peu de chose aujourd’hui! Les jeux d’eau sont vides, et des beaux
parterres il ne s’élève que des soucis, la fleur aimée des habitants
de ces contrées. La source de ce palais est sacrée; c’est à elle que
les riches citadins, et les Anglais surtout, prennent l’eau qui sert à
l’alimentation. Cette fontaine est formée d’un jet assez mince; l’eau
en est excessivement claire et limpide, si ce n’est pendant la fin de
mai et au commencement de juin. A cette époque, la fontaine est sujette
à un phénomène produit par la fonte des neiges, mais que le peuple,
dans son ignorance, prend pour un miracle (_karamet_). Après le lever
du soleil, à midi et au coucher de cet astre, l’eau bouillonne et
s’élance à quelques pieds de hauteur.
Le Nichad, ou Jardin d’allégresse, est admirablement situé: la vue
s’étend sur le lac et sur les belles montagnes qui enferment la vallée
de Srinagar. De ce parc on distingue parfaitement le beau lac Dal et
le magnifique pont d’Akbar, dont l’arche sans tablier s’estompe sur
un fond bleu marin. Le kiosque est petit et n’a rien de la grandeur
orientale, mais les jardins, divisés en cinq étages de terrasses, sont
encore admirablement entretenus; les roses s’y épanouissent dans
toute leur beauté, et les raisins qu’on nous y a offerts dans une
corbeille étaient très bons.
[Illustration: Pont d’Akbar.]
Les fontaines ne manquent pas non plus; chaque terrasse a la sienne,
qui s’écoule dans un canal. Autrefois ce canal était plein de beaux
poissons que soignait de sa blanche main la belle Nourmahal, la
favorite de Jehan-Ghir. Elle leur avait fait passer dans les narines un
anneau d’or, afin de perpétuer son souvenir aux générations futures.
Nous ne les avons pas vus, ces beaux poissons, mais le souvenir de
la belle favorite s’est présenté à notre imagination dans ces lieux
inhabités qu’elle avait embellis de sa beauté, et, en admirant les
restes de ce bijou architectural, nous avons compris sa préférence.
Le Chalimar, Jardin du roi, a été bâti par Châh-Jehan; il est beaucoup
plus grand que le Nichad, mais la vue en est moins belle. Le beau
canal par lequel on y parvient est bordé de gazon et de belles allées
de platanes. Il est terminé par un pavillon en marbre qui contient
un grand morceau de cette même pierre, laquelle devait être un trône
autrefois; puis de l’autre côté de ce pavillon commence un second
canal, qui va jusqu’au bout du jardin. Cette magnifique pièce d’eau est
toute dallée, avec de larges pierres. De distance en distance s’élèvent
des jets d’eau. Ses bords sont coupés de temps à autre par de petits
recoins remplis d’eau desquels s’échappent d’autres jets d’eau. Un
magnifique pavillon aux colonnes de marbre noir se dresse au bout de
ce canal, et l’on aperçoit les eaux, qui s’étendent comme une belle
nappe de cristal. La pièce centrale de ce bâtiment est flanquée de
chaque côté par des salles de moindres dimensions. Il y a encore des
traces de dorure et de peinture; des colonnes de marbre noir et gris
sont restées intactes, et l’on peut en admirer les chapiteaux, qui sont
merveilleusement sculptés.
Ce palais, approprié aux besoins des pays chauds, devait être
splendide du temps des Mogols, alors que les jets d’eau s’échappaient
à profusion de ces belles nappes, au milieu de ces gracieuses fleurs
et de ces vieux platanes. Plus rien n’est resté de ces splendeurs
passées que les platanes, qui sont devenus si âgés que quelques-uns
déjà s’affaissent sous le poids des années. Vieux troncs creux! qui
nous dira les plaisirs que vous avez abrités, les fêtes que vous avez
présidées et les favorites que vous avez ombragées?
Après cette dernière visite, nous remontons dans le bateau de M. E...
Nos chevaux reprennent avec leurs saïs le chemin qui doit les ramener à
Goupikar, à l’ombre de leurs beaux arbres. Les écuries sont rares sous
ce ciel; l’hiver seul voit les bêtes enfermées et à couvert. La barque
nous ramène avec nos provisions, car sur le trône de marbre du Chalimar
nous avions pris notre thé. Un vieux samovar yarkandais avait servi à
le préparer, sous ce magnifique pavillon qui nous avait offert son abri.
[Illustration: Palais de Chalimar.]
Nous avions beau être réfugiés à Goupikar pour dérouter les marchands,
ceux-ci continuaient à nous assaillir de leurs vieux ustensiles de
cuisine. La collection que mon mari avait faite de tous ces objets
d’art dans lesquels ce peuple fait cuire ses aliments étant complète,
cette poursuite nous ennuyait passablement. Pourtant nous n’osions
pas nous y soustraire entièrement, car, parmi ceux qu’on nous offrait
encore, il y en avait de vraiment remarquables; les plus beaux
s’offraient les derniers. Chez les Orientaux il en est toujours ainsi.
Leur demandez-vous quelque chose qui n’est pas dans leurs habitudes,
ils répondent invariablement non.... Mais si vous parvenez à découvrir
quelque objet à peu près semblable à ceux que vous désirez, voyant que
vous achetez et que vous payez, ils se remettent de leur étonnement et
vous montrent alors tout, même ce que vous ne voudriez pas. Acheter du
vieux pour eux est si extraordinaire! Pourtant les objets d’art anciens
sont bien supérieurs à ceux qu’ils exécutent maintenant. L’influence
européenne leur est pernicieuse, car ils nous imitent sans nous
comprendre, sans avoir ni les mêmes besoins ni les mêmes aspirations.
Leur nature irrégulière se prête mal à notre nature droite et réglée.
Si vous observez bien leurs travaux, les plus beaux sont toujours
entachés d’irrégularités. La ligne droite leur est incompréhensible.
Jamais quelque chose n’est fini; il faut leur originalité, leur
arrangement des couleurs, leur spontanéité, pour nous faire abjurer
nos conventions enracinées. Grâce à ces qualités, ils arrivent à nous
égaler et même à nous surpasser dans une certaine mesure. Ces qualités
une fois entravées, leur imitation servile ne parvient pas à remplir le
but qu’on s’était proposé. C’est que, l’âme et le sentiment n’y étant
plus, tout objet devient inerte et ressemble à la nature dont il est
sorti.
Goupikar avait aussi un attrait pour nous: ce qui nous y attirait, ce
n’était pas la distance moins grande qui nous séparait de Nichad et
de Chalimar, dont nous allions admirer les ruines en nous promenant
sous ces antiques platanes qui avaient abrité les tyrans mogols. Nos
pieds avaient foulé souvent de beaux portiques entourés de marbre, de
chambres orientales, si gaies et si tristes, de salles de bains où les
favorites s’ébattaient joyeusement. Leurs maîtres, graves et sévères,
retrempaient leurs membres énervés dans la tiède fraîcheur des eaux, et
les piscines de marbre en gardent encore leur empreinte.
Non, toutes ces beautés évoquées au souvenir de ces restes charmants ne
nous attiraient pas à Goupikar. Un autre attrait, moins poétique, plus
prosaïque et bien plus conforme au siècle dans lequel nous vivons, nous
attachait à ce lieu isolé, entouré de cimetières tout frais encore de
leur proie, que la famine leur avait envoyée. Nous pourrions chercher
ce que nous désirions, des crânes. Oui, il nous fallait songer à
rapporter non seulement des objets d’art qui élèvent et ennoblissent
le goût, mais nous devions penser aussi à nous procurer des objets
servant à cette grande et belle science qu’on appelle la connaissance
de l’homme.
Oh! la première nuit où nous sortîmes sans bruit de notre tente, une
lanterne éteinte à la main, car la lune brillait de tout son éclat, et
durant laquelle nous nous rendîmes près du cimetière où se trouvait
l’objet de notre convoitise, comme mon cœur battait! Si l’on nous
suivait? Mais non; les tchouprassis, enveloppés de leur couverture,
dormaient du sommeil du juste!
Le paria, une pioche à la main, nous attend. Il nous avait fallu payer
bien cher le silence de cet homme, l’abjection de tous.
Au hasard parmi toutes ces tombes, il donne un premier coup. Je
tremblais un peu, beaucoup même, je dois le dire, malgré mon bon
vouloir. Mais il fut assez heureux pour trouver ce qu’il désirait,
et le crâne était assez bien conservé. Il est facile, du reste, de
fouiller les tombes musulmanes. On enterre les morts presque à fleur
de terre; on les jette au fond de la fosse sans être enfermés dans un
cercueil, on couvre le corps de branchages, puis on les recouvre de
terre. Les recherches du paria furent donc couronnées de succès; mais,
comme la lune s’était cachée, je tenais la lanterne, que nous avions
été obligés d’allumer. Cette petite lueur dans un lieu habituellement
désert pouvait donc nous faire remarquer: aussi nous ne devions pas y
rester longtemps, et nous fûmes obligés de recommencer plusieurs jours
de suite nos courses nocturnes. Quelquefois aussi, cet homme tombait
sur un crâne tellement abîmé qu’il fallait piocher à nouveau. Cependant
nous fûmes assez heureux pour en recueillir dix, et, quoique n’ayant
pas été découverts, nous n’osâmes plus continuer nos promenades. Mieux
valait en avoir dix et s’en contenter, que de courir le risque d’être
pris. Certes les musulmans nous auraient fait un mauvais parti; pour
eux, la tête d’un mort est plus sacrée que celle d’un vivant. Tout au
moins le maharadjah nous aurait chassés au plus vite de son royaume, et
c’eût été bien mal reconnaître sa généreuse et aimable hospitalité.
[Illustration: Cachemiri.]
L’homme que nous avions dû suborner était, comme je l’ai dit, un paria.