Hindous, qui sont forcés par leur religion de prendre leurs repas
presque nus; aussi la gourmandise n’est-elle pas de la partie; notre
colonel mange vite, il a hâte de remettre ses vêtements; il nous semble
même qu’il fraude tant soit peu la loi, mais on ne peut lui en vouloir
par 12 degrés au-dessus de zéro.
Nous avons tremblé, non de froid, mais d’inquiétude, parce que notre
dobi (blanchisseur), en recevant la nouvelle de la mort de son père,
nous a prévenus de son départ. Adieu la propreté de nos vêtements;
jusqu’à Srinagar il va nous falloir être économes.
Cependant, la première douleur calmée, son flegme oriental et l’amour
du gain reprirent le dessus; comme il n’avait pas à brûler son père
et que celui-ci n’était pas mort pendu dans une peau de cochon, il se
tranquillisa sur le sort de l’âme de l’auteur de ses jours, et, pensant
qu’il arriverait trop tard pour les funérailles, il nous déclara qu’il
restait. Tant mieux. Il est si amusant de le voir à sa besogne, assis
sur ses talons, une planche par terre, quand il repasse gravement avec
un fer lourd et immense comme ceux dont on se sert en Bretagne. Il le
promène lentement, tout rempli de feu, sur les pièces qu’il a devant
lui, et l’objet sous ses mains devient lisse et ferme. A première vue,
c’est assez original de voir des hommes transformés en blanchisseuses
et en couturières, mais à la longue l’œil s’y fait, et l’on s’habitue
vite à voir un homme raccommoder des bas.
Les jolies bêtes que les moutons du Ladak avec leurs poils longs et
soyeux qui font de si beaux cachemires! ils portent des fardeaux d’à
peu près quinze livres par ces petits sentiers montagneux que leur pied
agile et sûr peut seul franchir, où le yack même recule parce qu’il ne
peut trouver place pour sa noble et majestueuse corpulence. L’homme lui
tient compagnie. Ces montagnards du fin fond du Ladak ont l’œil et le
pied aussi sûrs que les bêtes qu’ils conduisent: peuples mongols des
hautes régions thibétaines, on ne peut s’y méprendre en voyant leurs
petites tresses et leurs traits caractéristiques.
En ce moment les paysans cachemiris sont en train de décortiquer du riz
avec une machine primitive en usage dans tout le pays; les prisonniers
font, dans les prisons, une grande partie de cet ouvrage. Cette machine
est simplement un lourd pilon en bois mis en mouvement par une corde
et retombant lourdement dans un récipient en pierre ou en bois.
A Hayen, les villageois ont une singulière manière de faire sécher leur
foin; ils le mettent sur les branches des arbres, et ces parasites
momentanés font ressembler les arbres à de gracieux saules pleureurs.
Leur façon d’effrayer les oiseaux et de les empêcher de manger leur
récolte est aussi bien singulière et prouve certainement jusqu’à quel
point le temps de l’homme a peu de valeur à leurs yeux. Ils piquent
en terre quatre hauts bâtons et placent au-dessus un plancher de
branchages; sur cette élévation, assez haute pour dominer à distance,
ils mettent alors un homme en vedette, chargé de faire du bruit à la
moindre apparition des destructeurs ailés. Cette manière d’effrayer
les oiseaux deviendrait coûteuse chez nous, mais la vie est si bon
marché dans ces régions élevées où la roupie vaut un louis chez nous,
que cette originale faction peut se continuer longtemps. Les montagnes
boisées qui enferment Hayen sont peuplées de grandes bêtes cornues.
Bientôt le marcor va faire entendre ses cris. Le moment du rut se
fait sentir, et cet animal à l’œil de lynx, au flair si fin et aux
jambes agiles, viendra, dans sa folie amoureuse, s’offrir aux coups
du chasseur, qui le guette, patient et silencieux, dans l’ombre des
sombres fourrés. Impossible de le prendre dans d’autres moments. Quel
bonheur pour ce dernier quand il a atteint son ennemi! mais parfois il
faut monter bien haut pour aller chercher sa victime, qui s’est enfuie
vers son gîte et palpite dans les dernières douleurs de l’agonie.
Quelle joie de dépouiller la pauvre bête! Quel triomphe d’orner ses
murs de ces cornes superbes!
M. Dauvergne en a tué pas mal, et les plus belles pièces de sa
collection sont destinées par testament, nous a-t-il dit, au Muséum
d’histoire naturelle. Il faut lui en savoir gré. Que de fois les
pauvres expatriés se sont fait des amis étrangers qu’ils aiment; tous
ont des qualités en ce bas monde, et l’on se fait si vite aux usages et
aux coutumes, surtout aux idées du milieu dans lequel on vit. Il ne lui
serait plus possible, nous a-t-il avoué, de se faire à la France. Le 20
nous quittons M. Dauvergne, qui nous donne rendez-vous à Srinagar.
La route suit la rivière; nous traversons et retraversons plusieurs
fois ce cours d’eau, puis enfin il nous quitte pour aller se perdre
dans les terres; une faible, mais bien faible partie, va se jeter dans
l’Hydaspe. Tout à coup l’horizon s’étend au loin devant nous: ce sont
déjà les plaines de Srinagar; nous en sommes bien éloignés pourtant,
puisqu’il nous faut faire encore halte à Baltavar; mais nos yeux,
déshabitués des vastes horizons, s’écarquillent et s’éparpillent sur
les silhouettes des montagnes qui encadrent la grande plaine de la
capitale de ce paradis terrestre des Indes.
Encore une nuit à passer sous la tente; si nos bêtes ne nous
demandaient pas grâce, nous irions tout d’une traite à Srinagar.
Que faire en son gîte, à moins que l’on ne songe? Cependant, pour
varier, au lieu de faire comme le lièvre, nous regardons les passants,
qui nous regardent eux-mêmes. Ce sont des Baltis, des serviteurs de
Méta-Manghel; ses bagages sont déjà en route. Cet homme intelligent va
retourner dans son gouvernement.
Quelle description minutieuse ils vont faire des mensurations, ces
peuples curieux, comme tout Oriental, voyant tout, examinant tout et
entendant tout! S’ils pouvaient nous comprendre! Mais leur langue est
thibétaine, bien qu’ils soient aryens.
La récolte de riz est commencée; elle sera bonne, dit-on. Il ne pleut
pas, c’est le temps le plus favorable, car lorsque la pluie survient à
cette époque à Srinagar, c’est une malédiction pour ce pauvre peuple:
la récolte est entravée, les gerbes pourrissent sur pied, et la famine
se laisse entrevoir dans toute son horreur. C’est ainsi qu’elle apparut
aux pauvres habitants il y a trois ans, fauchant, dans sa cruauté, les
enfants que le sol avait nourris jusqu’alors.
Cette année, cette cruelle perspective n’est point à redouter; les
meules s’élèvent au-dessus de la terre en forme de dôme doré par le
soleil. Le tonnerre roule au loin, les éclairs sillonnent la nuée, et
le temps s’est subitement obscurci. Mais, après quelques gouttes de
pluie chassées par le vent, le beau temps a reparu.
Le 21 nous partons pour Srinagar; la route pourrait être belle, si
elle était bien entretenue, mais l’eau des rizières s’épand en mille
endroits et rend le chemin gras et boueux. Déjà les premiers abords de
la cité apparaissent, rougis par le soleil d’automne. C’est aujourd’hui
le jour réglementaire de la saison nouvelle.
Nous voyons la forteresse, dont les parties abîmées semblent vouloir
accuser la vieillesse, car c’est encore une manière délicate des
Orientaux de déguiser la vérité, le manque de réparations faisant
croire à sa vétusté. Pourana, vieille! s’écrient-ils. Puis des
vieilles mosquées, des temples en ruines s’entremêlent aux baraques
déjà ouvertes des boulangers, des bouchers et des autres marchands
indigènes. Les chiens se jettent sur les nôtres, furieux de voir des
intrus qui, dans leur imagination canine, vont leur disputer leur
nourriture quotidienne; mais les nôtres ont bien vite raison de ces
familiers des rues, et les coulis, en leur lançant des pierres, font
disparaître le reste.
En Orient, chaque quartier, chaque rue a ses chiens, qui y font les
travaux de voirie; malheur à celui d’entre eux qui s’égare et se
fourvoie dans des parties de la ville qui lui sont étrangères, il est
impitoyablement déchiré par ses pareils.
Les indigènes sont aux fenêtres, et les figures curieuses se mêlent aux
grappes rouges des graines de poivre que l’on met sécher pour l’hiver.
Des maisons finement sculptées sont abandonnées; on dirait un quartier
ruiné par un incendie; on voit de magnifiques pierres travaillées
boucher un trou et servir à la réparation de vieilles et horribles
maisons qui pourraient servir à toute autre chose qu’à abriter des
humains. Ces rues étroites qui se mêlent, s’entremêlent les unes dans
les autres, cachent des beautés qui font d’autant plus saillie que
leur encadrement est plus laid; les traces d’un beau trottoir, enfin
tout ce qui est sous vos yeux vous dit que tout cela a dû être fort
beau autrefois... Un sentiment de tristesse vous envahit en voyant ce
peuple bien constitué, mais paresseux, sale, en haillons, se vautrant
au soleil et dormant sous les décombres de ses anciennes splendeurs.
Vous soupirez et regrettez la Srinagar d’autrefois, tant vantée par les
anciens auteurs.
Un attroupement? Ce sont des gens qui vont au palais de justice; ils
attendent leur tour avec une patience tout orientale.
Ils nous regardent passer avec leur méprisante indifférence.
Jadis la justice hindoue avait des épreuves judiciaires, comme au moyen
âge; on l’appelait le jugement de Dieu.
Ces épreuves étaient au nombre de neuf: celles de la balance, du feu,
de l’eau, du poison, du cocha, du tandoula, l’huile bouillante, le
fer rouge et le dharmach; l’accusé soumis à l’un ou à l’autre de ces
jugements était absous si l’épreuve lui était favorable. Mais ces
jugements, dans lesquels la supercherie entrait pour beaucoup, ont été
abolis par les Anglais, et, s’il reste encore quelques-unes de ces
coutumes barbares, on ne les pratique plus au grand jour. Les prisons
du Cachemire punissent les voleurs seulement, et les assassins payent
sans doute de leur vie le prix du sang.
Plus loin, les medcheds laissent sortir de leurs murs le chant des
enfants qui sont à l’école; les Hindous les appellent des choupari.
La matinée est réservée au travail, puis on va prendre le bain,
auquel on consacre plusieurs heures; ensuite vient le dîner, puis la
récréation. L’heure du travail se fait de nouveau entendre jusqu’au
coucher du soleil. Les enfants prennent alors quelque repos; puis,
après le souper, ils se remettent au travail jusqu’à dix ou onze heures
du soir.
Quelquefois sous nos tentes nous entendions leurs chants troubler
les heures solitaires du soir; par un beau clair de lune, ces chants
traversant l’espace avaient une poésie qui nous reportait aux jours
inconscients de notre enfance. Par une nuit sombre, au milieu des
éclats du vent et de la tempête, leur rythme lointain et saccadé
hurlait comme des plaintes assourdies par l’espace.
CHAPITRE XII
LES ENVIRONS DE SRINAGAR
Anglais et Russes.--Nous faisons des collections.--Goupikar.--
Politesse des Cachemiris.--Réponse du maharadjah.--Proverbes.--
Promenades du maharadjah.--Une fabrique française.--Le lac Dal.--
Naissance d’un batelier.--Les fakirs.--Le Pandit Ramdjou et son
temple.--Les palais des environs de Srinagar.--Le Chalimar, le
Nichad, le Chichmenché.--A la recherche de crânes.--L’île
Jacquemont.--Pensées et rêves.--L’art des cuivres aux Indes.
Après bien des détours au cœur de cette antique cité, nous arrivons
enfin sur le bord du Djelum et à la porte de notre bungalow. Mais elle
est fermée; il faut faire sauter le cadenas et la chaîne qui ferme par
en haut toutes les portes de ce pays.
«Tout est préparé pour votre retour», nous avait écrit le commissaire
anglais; et néanmoins rien n’est prêt. Le manque d’égards chez
les Anglais est quelquefois un sentiment d’égoïsme poussé au plus
haut degré, et leur prétendue dignité cache chez quelques-uns une
impolitesse innée. Le Russe est plus cordial, surtout si sa cordialité
ne doit pas durer; c’est à vous, étrangers, à savoir vous éloigner à
temps si vous voulez emporter un souvenir agréable des habitants de ces
froides contrées. Pour tout dire, le Russe perd à être connu; l’Anglais
y gagne, au contraire.
Notre domestique, que nous avons envoyé pour apprêter notre dîner,
s’est, paraît-il, amusé au marché, car il rentre, comme toujours, plus
tard qu’il ne faut. Quelque peu de viande froide, des conserves, et
nous sommes vite restaurés.
Les montagnes qui nous entourent ont joliment blanchi; elles étaient
toutes pimpantes à notre départ, et déjà les voilà revêtues de leur
parure d’hiver. La neige vient tard à Srinagar, vers la fin de décembre
ou le commencement de janvier, et ne reste pas longtemps; en février
elle fond déjà sous les chauds rayons du soleil.
La capitale me paraît plus belle, plus originale; mon œil, habitué aux
inégalités orientales, ne voit déjà plus que l’ensemble et découvre des
beautés là où il ne voyait que des défauts.
Les femmes pandites me paraissent plus jolies. On les voit descendre
les vieilles marches usées de leur demeure, le garo sur l’épaule,
soutenu par leurs bras arrondis. Les femmes sont vêtues de longues
robes rouges ou bleues avec une ceinture; les filles ont les cheveux
tressés en une quantité énorme de petites tresses, réunies à
l’extrémité par un ruban qui les fait retomber comme une espèce de
châle sur le dos; chez les riches, les cheveux sont ornés de grelots
d’argent d’un travail parfois très fin.
Ces femmes, chez lesquelles aucun Européen ne peut pénétrer, ne sont
pourtant pas aussi farouches qu’on pourrait le penser; le matin, on
peut les admirer en toute liberté, faire leur toilette de propreté au
bord de la rivière, dans un abandon et un négligé qui demanderaient
un peu plus de jeunesse. Je ne parle pas des femmes des brahmines, ni
de celles des hautes classes, mais seulement de celles de condition
moyenne que l’on voit dans les rues et surtout des femmes handjis
(bateliers), qui sont musulmanes. Les musulmanes de haute condition
sont tellement enveloppées dans leurs voiles de cachemire qu’il est
impossible de les distinguer quand elles se hasardent au dehors. Les
femmes pandites portent des vêtements rouges jusqu’à trente ans; à
partir de cet âge, elles ne revêtent, m’a-t-on dit, que des robes
bleues.
[Illustration: Cuivres anciens du Cachemire.]
Les femmes employées à la fabrique de M. E... gagnaient à peu près 30
centimes par jour. Elles sont plus riches, avec cela, que les ouvrières
de Paris qui gagnent trois francs. C’est assurément le peu de besoins
matériels qui rend ces gens si paresseux; ils se nourrissent d’un païs
et couchent à la belle étoile ou dans un bateau sur l’Hydaspe. Quand
ils ont une maison, elle tombe généralement en ruines, et l’entretien
des nattes et des quelques ustensiles de cuisine qui la garnissent
ne sauraient les ruiner. Le bois est très bon marché; on a 80 cires
de bois pour une roupie, et le cire équivaut, m’a dit M. E..., à 800
grammes. Le yard cachemirien équivaut à notre mètre; il varie de 94 à
96 centimètres.
L’argent est considéré comme une marchandise, le taux en est
excessivement élevé; celui-ci diffère suivant l’objet ou la caste et,
de 15 p. 100, peut aller jusqu’à 60 p. 100. Leur manière de faire le
commerce est fort différente de la nôtre: si vous voulez un objet, ils
vous le font tel prix; mais si vous en voulez une grande quantité,
au lieu de diminuer le prix, ils l’augmentent; puisque vous en avez
besoin, il faut que vous le payiez. Aussi pour un collectionneur la
chose est fort difficile, car, lorsque le marchand soupçonne votre
désir d’acquérir un objet, il vous fait un prix exorbitant une chose
qu’il vous donnerait pour rien.
Depuis que M. Clarke et M. de Ujfalvy ont laissé percer leur intention
de posséder de vieux objets, nous sommes assaillis par tous les
marchands; on nous apporte toutes les vieilles batteries de cuisine du
Cachemire.
Ce sont des chàd’àn pour le thé, des bartàn, sales encore des restes de
tomates, des kalweh-josh pour le café, souvenir d’autrefois, car les
Cachemiris d’aujourd’hui sont trop pauvres pour acheter cette boisson
parfumée. Les plats sont usés à force de voir le feu.
Ces objets sont magnifiquement travaillés: les uns ont des inscriptions
tirées du Coran, les autres ont des épigraphes gaies, telles que: «Je
suis une bonne marmite, le modèle des marmites, un collier de perles»,
etc., etc.
D’autres encore sont datés, sans craindre, comme les femmes, de révéler
leur âge aux curieux.
Enfin, nous étions tellement assaillis au mounchi-bagh que nous prîmes
le parti de nous réfugier à Goupikar, près de M. E..., et d’y faire
dresser notre tente près de la sienne.
Notre habitation n’était plus tenable; aussitôt que nous nous
promenions sous les beaux platanes bordant le Djelum, cinq ou six
marchands nous entouraient à la fois, sortant de dessous leur écharpe
toute espèce de vieux cuivres aux formes élégantes, au travail fin et
décoré de la palme légendaire.
Le samovar cachemiri, qu’on appelle yarkandais, tout en étant de même
système que celui adopté par les Russes, est moins commode à cause du
manque de robinet, mais il est beaucoup plus artistique et beaucoup
plus gracieux que son frère le moderne.
La veille de notre installation à Goupikar, le maharadjah était parti
pour Djammou, sa capitale d’hiver. Son départ avait été fixé par les
Pandits, qui attendent pour cet effet un jour favorable, en consultant
la lune, dont ils choisissent le premier ou le dernier quartier.
Le maharadjah n’oserait pas faire un pas sans leur assentiment.
La veille de son départ, mon mari avait été le remercier de ses bontés
pour nous et du présent qu’il m’avait offert. Il fut excessivement
bienveillant pour M. de Ujfalvy, qui le trouva bien changé, vu son
état maladif. Il lui souhaita toutefois un heureux voyage.
[Illustration: Le fils aîné du maharadjah.]
«Je suis, répondit Rembir-Singh, entre les mains de la Providence, et
d’ailleurs, ajouta-t-il en regardant son fils, les vêtements qui ont
fait leur temps doivent céder la place aux autres!»
Les Orientaux ont un langage très imagé, et, en parlant, ils donnent
aux personnes des titres qui indiquent presque toujours le genre de
connaissances ou les qualités qu’elles possèdent.
Les actes mêmes, m’a dit M. H..., surtout ceux où il est question
de concessions de terres, sont écrits dans un style excessivement
recherché, mêlé même de stances. Il est aisé, du reste, de s’en faire
une idée si on veut traduire les inscriptions qui sont sur leurs
ustensiles journaliers.
Ni leur style ni leur langage ne sauraient être concis. Lorsque
Rembir-Singh demanda à M. de Ujfalvy dans quelle ville il était né, mon
mari lui répondit: «A Vienne, en Autriche.--Je ne la connaissais pas,
dit-il, mais elle doit être certainement au centre du monde.»
Au Cachemire, par exemple, un subalterne parlant à un supérieur lui
dit toujours: «Garibal». Ce mot veut dire: «Je suis un pauvre homme,
ayez pitié de moi». Notre tchouprassi répondait toujours, lorsque M. de
Ujfalvy lui commandait ou lui disait quelque chose: «Garibal!»
Leurs proverbes sont charmants et peignent très bien leur caractère. Il
faut en citer quelques-uns:
«La religion est l’échelle par laquelle les hommes montent au ciel.
«La bienveillance envers les créatures, c’est la religion.
«La science fait tout connaître, excepté le cœur des méchants.
«Il n’est jamais prudent de s’unir avec un ennemi; l’eau, quoique
bouillante, éteint toujours le feu.
«Ce que les femmes désirent, ce sont de nouveaux amis, car elles
n’aiment ni ne haïssent.
«On meurt vivant quand on ne fait rien pour sa réputation.
«Le séjour de l’homme sur la terre, c’est un voyage fait pendant la
nuit.
«Un sage n’est jamais chef d’un parti; car, lorsque les affaires
tournent bien, tous les autres veulent en avoir leur part; mais, si les
choses tournent mal, alors le chef est seul responsable.»
Ces proverbes sont charmants et tout à fait dans le ton de leur langage
imagé.
Rembir-Singh, en parlant de nouveaux vêtements, pensait à ses fils. Sa
Hautesse peut mourir tranquille; si le plus grand malheur qui puisse
arriver à un Hindou est celui de n’avoir pas d’enfant mâle, son esprit
peut être en repos, et les prières ne lui manqueront pas après sa mort;
ses fils seront en nombre pour lui gagner le ciel. Singulière religion
dont les adeptes comptent sur la prière des autres pour les délivrer
des fautes qu’ils ont commises tout seuls!
Quel beau cortège que celui du maharadjah. Une barque longue et élancée
avec une grande cabine au milieu, dans laquelle est assis le souverain,
entouré de tous ses officiers, est menée par cinquante rameurs. Sur la
rive, d’autres hommes tirent la bangla, afin de remonter plus vite le
courant.
Lorsque Sa Hautesse Rembir-Singh se promenait le soir sur l’Hydaspe, il
n’y avait pas d’homme sur la berge pour l’aider à remonter la rivière,
et il était assis sur la terrasse qui forme le toit de la cabine, où
l’on arrive par une échelle.
C’était sa promenade favorite. Le coucher du soleil le voyait tous
les soirs remonter et redescendre cette belle rivière; calme et
mélancolique, il pensait peut-être à ses prédécesseurs qui, comme lui,
avaient possédé ce beau pays du Cachemire, objet de tant de convoitises.
Aujourd’hui il est dans la cabine, assis sur un fauteuil européen, et
sa bangla glisse majestueusement sur la rivière. Ses chevaux et ceux
de sa suite, magnifiquement harnachés, suivent au pas la berge fleurie,
prêts à répondre, s’il le fallait, au désir de leurs cavaliers.
Tous ces costumes, tous ces turbans blancs reluisent aux rayons du
soleil couchant et font ressortir l’éclat du rouge de la cabine. Le
bateau glisse sur les ondes au bruit des rames qui frappent l’eau en
cadence, et disparaîtra bientôt à nos regards, ainsi que les autres
barques qui le suivent.
Le résident anglais est en tête, dans sa pendra d’honneur. Tous les
Anglais habitant temporairement le Cachemire ont été invités à venir
assister au départ du souverain et à lui faire leurs adieux. M. de
Ujfalvy, qui l’a vu la veille, ne s’est pas mêlé à la colonie anglaise.
Nous assistions à ce départ du haut de nos fenêtres, et le coup d’œil
en était beaucoup plus beau.
Le lendemain nous nous sommes installés à Goupikar, petit village à
une distance très courte de Srinagar, et situé sur le beau lac appelé
Dal. Nous avons fait dresser notre tente à côté de celle de M. E...,
près de la tombe d’un fakir; nous sommes à l’ombre de beaux platanes
et nous dominons le lac; au pied des montagnes, à l’abri du vent,
nous avons une vue superbe. En face, de l’autre côté de la rive, les
villages s’étalent à nos yeux, et les détonations des armes à feu nous
rappellent les chasseurs à l’affût du gibier.
C’est à Goupikar que M. E... a installé sa fabrique; c’est là que
le vin sort des cuves, et que l’esprit-de-vin est métamorphosé en
eau-de-vie, dont la vente est déjà assez courante au bazar de Srinagar.
La fabrique est bien construite, et les machines sont arrivées de
France en bon état, après des peines et des précautions infinies
pour les faire passer par les étroits chemins; elles fonctionnent
admirablement. Qui sait si le bordeaux transplanté au Cachemire ne fera
pas un jour concurrence à celui de la France? Ah! si les Orientaux
étaient des Occidentaux! Mais les conditions climatologiques changent
singulièrement le tempérament humain. La maison de M. E... s’élève en
face de la fabrique; elle est bien construite, en bois de cèdre; les
plafonds sont délicatement décorés avec de petites lames de bois qui
forment des losanges d’un dessin ingénieusement conçu. Les chambres
sont grandes et belles. Quel malheur qu’il y manque des portes et des
fenêtres! nous aurions été beaucoup mieux là que sous nos tentes, qui
sont froides le soir, le matin et surtout la nuit.
Nous avons eu une tempête horrible, et j’ai cru que le vent allait
emporter nos frêles abris. Le ciel était noir et sombre; les éclairs en
zigzag fendaient, déchiraient la nue et illuminaient le haut des monts;
la pluie voulait tomber, mais le vent l’a chassée; les grondements du
tonnerre étaient répercutés par toutes les montagnes environnantes.
Quelle tempête! Elle aura dû être terrible sur le grand lac. Nous avons
su, depuis, que le secrétaire de M. E..., qui le traversait ce jour-là,
avait manqué périr, tant le vent était violent et tant les bateliers
avaient perdu la tête.