yacks pour le labour. La boisson générale est le thé. Chez eux la
division des castes n’existe pas, et, comme ils sont éloignés des
Hindous, ils n’en ont pas autant subi l’influence; au lieu de laisser
leurs morts exposés sur des rochers pour devenir la proie des animaux
sauvages, ils les brûlent, comme ils le faisaient autrefois, après les
avoir gardés quelques jours chez eux. Plus ils sont de haute condition,
plus on les garde de temps.
Les musiciens et les forgerons sont méprisés par eux et forment une
caste tout à fait à part, avec laquelle les autres agriculteurs ne
s’allient jamais. Ils avaient l’air très étonnés de l’opération que
M. de Ujfalvy faisait sur eux; mais, comme les costumes qu’on leur
acheta furent très bien payés et que le bakchich qu’on leur donna leur
paraissait une grosse somme, ils se laissèrent non seulement mensurer,
mais ils se prêtèrent de bonne grâce et sans remuer aux exigences
nécessaires pour la reproduction de leurs traits sur le papier.
Cette journée fut très amusante pour nous, et j’avoue qu’elle donna
bien envie à M. de Ujfalvy de pousser un peu avant dans leur pays; mais
la question d’argent, qui nous avait déjà arrêtés pour franchir le
Karakoroum, se présenta, quoique de beaucoup amoindrie cependant, et
nous fit grandement réfléchir.
Il fallut pourtant nous résigner, et ce fut avec un grand soupir de
tristesse que, le lendemain, 11, nous franchîmes un pont branlant sur
le Chigar pour atteindre sa rive gauche, où nous retrouvâmes la route
qui devait ou nous conduire à Leh ou nous ramener à Srinagar. Devant
nous c’est Srinagar, derrière c’est la capitale du Ladak!... Quel
dommage!... Nouveau soupir!... Le chemin est large, et l’on voit qu’il
est fréquenté; nous rencontrons quelques rares voyageurs, plus heureux
que nous, qui suivent le Chigar sur sa droite et se dirigent vers cette
capitale.
Jusqu’à l’endroit où le Dras se jette dans le Chigar, la route que nous
suivons est bien monotone, mais, quand nous arrivons au contour de la
montagne qui suit la première rivière, elle devient plus belle et le
défilé est plus pittoresque.
Quelques vestiges de végétation. Des saules, des genévriers bordent le
cours d’eau, et les églantiers vous éraflent le visage en passant.
Le village de Karghil, que nous traversons, possède aussi un
emplacement pour le jeu de polo. Du reste, ainsi que je l’ai déjà dit,
tous les villages, tels que Tolti, Karmagne, Parkouta, avaient aussi le
leur. L’amusement favori de ces peuples doit avoir partout sa place.
Près d’arriver à Tachgan, nous traversons le Dras sur un pont de bois
beaucoup plus branlant que le précédent, et nous voilà sur la rive
gauche, sans arbres, par conséquent sans ombre au milieu d’un terrain
pierreux et sablonneux, sur lequel il pleut rarement. Tachgan est
composé de quelques pauvres maisons en plein soleil et en plein vent.
On a planté, grâce à des irrigations, un petit bois de saules, mais ils
sont si jeunes encore, que leur ombre ne se fait pas sentir. Les nuits
sont très froides; les soirées et les matinées sont très fraîches.
L’après-midi, le soleil est brûlant.
Nous voyons à gauche la cime du Naktoul toute couverte de neige, car
elle a 5475 mètres. Il y a d’autres pics, mais ceux-ci sont moins
élevés; aussi de rares fils d’argent et quelques places blanches
seulement se laissent voir sur leurs crêtes dénudées.
Le 13, François, notre brave traducteur, nous réveille à quatre heures
moins un quart; il s’est trompé, le pauvre garçon, il a pris le clair
de lune pour le lever de l’aurore, et, lorsque nous regardons à notre
montre, nous voyons cette heure matinale. Inutile de nous rendormir
pour une heure, nous prenons notre parti en braves et nous nous jetons
en bas du lit. Nous tremblons bien un peu, car il ne fait pas chaud
sous la tente. A cinq heures, le vrai jour apparaît et nous voit à
cheval.
La route qui conduit à la ville de Dras passe, en longeant de temps à
autre la rivière, par une large vallée traversée par de nombreux petits
cours d’eau qui se jettent dans la rivière de Dras. Le terrain est
cultivé partout et nous sommes à l’époque de la moisson.
Les moissonneurs arrachent le blé; d’autres ont déjà mis les épis sous
le pied des chevaux pour être battus.
On voit que les bêtes ont l’habitude de faire ce travail; elles
tournent sans se tromper, sans changer d’allure et avec un ensemble
admirable. Quatre chevaux sont attachés très légèrement l’un à l’autre.
Quelquefois aussi ce sont des yacks qui travaillent avec un cheval. Ici
ces animaux ne sont pas de race pure, mais toujours mélangés.
La ville de Dras est une réunion de petits villages situés à quelque
distance les uns des autres, et, comme pour les protéger, au centre et
dans le fond de la vallée se dresse une forteresse, la plus importante
en grandeur de tout le Baltistan. Mais avec les armes de guerre
actuelles son importance est illusoire, et il suffirait de couronner
les hauteurs, facilement accessibles, qui la dominent, pour la réduire
à néant.
Les montagnes qui encaissent la vallée de Dras sont généralement
herbeuses et sont de loin en loin dominées par des pics neigeux.
On élève beaucoup de bestiaux et on a fait des commencements de
plantations; le dattier sauvage et le saule viennent très bien.
Dras est à 3033 mètres d’altitude; malgré cette élévation, le blé y
mûrit en assez grande quantité. Le soleil est si chaud pendant le jour,
qu’il doit réparer avec usure les fraîcheurs des nuits et des soirées.
Le ciel est d’un bleu sans nuages et me rappelle celui du Turkestan.
Cette réunion de petits villages appelés Dras est un rendez-vous de
tous les peuples, tels que les Ladakis, les Dardes et les Baltis; ces
peuples s’y confondent, s’y croisent, ce qui fait que leur type n’est
pas aussi bien défini que lorsqu’on les examine dans leurs propres
pays. C’est sans doute ce qui a fait dire que les Baltis étaient des
Mongols.
Pour qui va chez ces derniers, la différence saute aux yeux. Il est
clair que M. Drew, grand géologue, a regardé bien plus attentivement
les pierres et les montagnes que les peuples qui les habitaient.
Les peuplades des environs de Dras sont si mélangées par cette
cohabitation, que nous y avons vu des Ladakis à nez crochu, des Baltis
à face épatée et des Dardous à pommettes saillantes.
Dras possède deux places pour le polo, une tout près de la station et
l’autre plus éloignée.
C’est à la première que nous nous rendîmes le lendemain, après que mon
mari eut mensuré d’autres Ladakis. Mais cette population si mélangée
n’a que peu d’intérêt pour lui.
Au moment où, montés sur nos coursiers, nous nous mettons en marche
pour nous rendre au polo, la musique, pour nous faire honneur, se met à
éclater. Aux sons si bizarres de ces instruments, nos chevaux prirent
une telle peur qu’ils partirent au galop, emportés au milieu de cette
large vallée par une course folle à laquelle les indigènes se mêlèrent
pour les arrêter. Mais ils n’y purent parvenir; nos bêtes lancées,
après une bonne nuit de repos, aspiraient, les naseaux au vent, le
bonheur de se croire libres. Enfin, à force de leur parler, de les
retenir, et lassées peut-être elles-mêmes de cette course échevelée,
elles se calmèrent et, toutes frémissantes encore, entrèrent dans
l’enceinte du polo.
Nous prîmes place sur une petite élévation de terrain dominant
l’emplacement, qui est magnifique et pourrait contenir un grand nombre
de cavaliers.
Les Dardous sont beaucoup moins habiles à ce jeu que les Baltis; la
façon dont ils lancent la boule est moins élégante: celle-ci est du
reste plus petite et le bâton est aussi d’une forme différente.
Les chevaux dardous sont moins bien dressés à ce jeu que ceux de
Skardo, et presque toujours ils dépassent l’enceinte. Ils n’étaient
qu’une quinzaine de cavaliers dans ce grand espace; aussi l’animation
était moins grande et le coup d’œil s’en ressentait. Leurs chevaux,
étant plus élevés, sont aussi plus disgracieux: un cheval efflanqué qui
caracole, tourne et retourne, s’arrête, s’élance, n’a rien de gracieux
pour l’œil, et c’est l’effet que nous produisit un grand Dardou monté
sur un pareil coursier, aussi maigre que sa bête et qui faisait revivre
en nous le souvenir de don Quichotte.
A Dras il y a un grand nombre de tatous, ou chevaux de montagne, et
mon mari fit l’acquisition d’une de ces bonnes bêtes, assez forte pour
pouvoir le porter; pour soixante roupies le marché fut conclu. Son
pauvre cheval, qui s’était déferré sur ces horribles routes, avait
le pied tellement gonflé qu’il fallait le laisser à Dras au soin du
saïs, avec ordre de venir nous rejoindre lorsque la bête pourrait
marcher. Nous pouvons avoir confiance en cet homme: un bon saïs
n’abandonne jamais son cheval, et il fait quelquefois de deux à trois
cents milles tout seul avec lui et le ramène toujours en bon état à
son propriétaire, quelle que soit la distance. Si, par hasard, il
arrive un accident, il se fait donner un certificat par les autorités
de l’endroit où cet accident est survenu. Mais c’est un fait qui est
excessivement rare.
Dras possède un misérable bungalow que le maharadjah a fait construire
pour les étrangers. C’est un simple _meza nino_ composé de plusieurs
pièces qui sont assez propres et en assez bon état; il est situé près
du bagh ou jardin.
Le caravansérail pour les indigènes est un bâtiment carré composé de
chambres ouvrant sur une véranda, donnant elle-même sur une cour.
Des hangars sont destinés à protéger les chevaux. Près des écuries
il y avait un immense chaudron d’une forme tout à fait étrange. Cet
ustensile sert-il aux hommes ou aux animaux?
Il y a à Dras un radjah, qui est le vassal du maharadjah du Cachemire;
on y trouve aussi un maître de poste.
La poste de Dras à Skardo est très bien organisée, et, quoiqu’il y ait
près de dix stations jusqu’à la capitale du Baltistan, les hommes, se
relayant nuit et jour, ne mettent que deux fois vingt-quatre heures à
les franchir.
Le 15 au matin nous quittons cette cité, arrosée par la rivière qui lui
donne son nom et qui coule avec une grande rapidité; nous admirons,
en passant, la forteresse placée sur les bords et très belle avec les
quatre tours dont elle est flanquée.
Le chemin que nous parcourons est relativement assez plat; la montée
est très douce, puisque Dras est déjà à une assez haute altitude.
La station de Matayan n’est pas un village, mais une étape, où nous
ne nous arrêtons pas; c’est à deux milles plus loin que nous campons.
Déjà les montagnes se couvrent d’arbustes et prennent un aspect tout à
fait alpestre; de beaux pâturages nourrissent des chèvres, des bœufs
et cette espèce de yack mélangé qu’on appelle _sou_. Les chevaux sont
plus grands que les tatous des montagnes du haut Indus et ne pourraient
pas passer sur les étroites corniches, sur les frêles balcons de la
nouvelle route de Méta-Manghel.
C’est par troupes que nous les rencontrons paissant sur ces hauts
vallons. La nuit est glaciale; à six heures, sous la tente, nous
n’avons que trois degrés; aussi nous prenons notre chocolat à la hâte
et nous montons à cheval tout transis; nos gens grelottent.
La route est superbe et les ruisseaux gardent des traces de la gelée
de la nuit; nos chevaux hennissent et enflent leurs naseaux; nous
commençons à gravir la passe la plus douce que nous ayons encore
rencontrée et par laquelle nous entrerons dans la vallée du Sind.
Les cours d’eau que nous traversons proviennent tous de la fonte des
neiges, dont les pics sont couverts; l’eau est glaciale, et nos guides
nous préviennent de n’y pas laisser boire nos bêtes. Le chemin est
rempli de moraines, sur quelques-unes desquelles nous marchons; à notre
gauche nous pouvons admirer une superbe montagne couverte de neiges
éternelles.
Sur une longueur de cent mètres environ, la rivière disparaît sous un
pont de neige pour reparaître et disparaître encore sous une nouvelle
couche neigeuse. Une rivière s’échappe avec impétuosité d’un de ces
énormes glaciers; de sa violence même résulte une magnifique cascade
que nous contemplons quelques instants au milieu d’une nature triste
et mélancolique; plus loin un petit lac qui est formé par de la neige
fondue se décharge dans une rivière dont le changement de direction
nous avertit que nous sommes sur le col. Il court dans la direction du
Cachemire. Nous franchissons encore une moraine; puis une dure montée,
et nous sommes sur le point le plus élevé du col du Zodjila (3390
mètres).
Devant nous, presque à notre hauteur, d’épais tapis de neige s’offrent
à nos yeux; les pointes des cimes qui percent ces tapis contrastent
seules avec cette blancheur.
Ce sont les pics de la fameuse montagne le Govashbaari (5351 mètres).
Un peu plus bas, les pentes se garnissent d’arbres touffus, et le
conifère svelte et droit les domine de toute son élégance. A notre
gauche des rochers immenses plongent à pic leur pied monstrueux dans
le Sind, les flancs couverts d’arbres d’un beau vert. Ils semblent
être les ruines d’un vaste château des temps mythologiques, construit
pour ces titans qui combattaient les dieux. Devant nous les bouleaux
à la blanche écorce nous rappellent nos pays occidentaux, et en bas,
bien bas, la rivière du Sind arrose de ses méandres la riante et riche
vallée que nous apercevons à nos pieds et par laquelle nous allons
voyager. Nous admirons ce magnifique tableau, qui embrasse un tel
horizon de montagnes, que la plume ne saurait le décrire. Nos yeux,
accoutumés à tant de beaux paysages, n’ont encore rien contemplé qui
réunisse des choses si diverses et cependant si bien harmonisées entre
elles.
[Illustration: Col du Zodjila.]
La descente même est en rapport avec l’endroit; c’est une corniche qui
plonge au-dessus d’un vaste et profond ravin; elle est très mauvaise,
très raide et tombe presque à pic dans cette splendide vallée, la plus
belle, dit-on, du Cachemire.
Depuis le mois d’octobre jusqu’au mois de juin, cette dangereuse
descente est couverte de neige.
Cependant l’impression magique ne continue pas jusqu’à Baltal; le
paysage est joli, mais n’a rien d’extraordinaire; décidément, la
sauvage vallée de Tchamba, étroite et sombre, me plaît mieux. La route
est un peu monotone; elle se fraye un passage parmi des terrains qu’on
pourrait rendre riches et qui n’offrent au regard que des prairies
jaunies par le soleil et quelques champs cultivés de blé noir. Le
chemin est ce que la nature et les nombreux passagers l’ont fait; les
ponts emportés par l’impétuosité de la rivière ne sont pas réparés,
et celui qui reste présente à l’une de ses extrémités d’énormes trous
béants.
Le gouverneur du Cachemire devrait bien, pour tracer des routes,
prendre conseil de Méta-Manghel.
Il faudrait si peu ici pour en faire quelque chose. Mais on prétend que
c’est une tactique du maharadjah, qui voudrait dégoûter les étrangers
de venir dans son pays. Quoiqu’il ne les haïsse pas comme son fils
aîné les hait, il ne les voit pas d’un bon œil. Mais les Hindous, plus
souples et plus rusés que les Musulmans, cachent encore mieux leur
mépris. Les autres, emportés par leur cruelle religion, n’ont toujours
qu’une pensée au cœur, la mort de l’infidèle. Ils sont de bonne foi et
croient faire acte méritoire.
Ainsi on rapporte que celui qui poignarda, aux îles Andaman, lord Mayo,
gouverneur général des Indes (8 février 1872), ne l’avait jamais
connu; mais, comme le lord était le personnage le plus haut placé de
tous les infidèles, ce fanatique musulman croyait être sûr d’aller tout
droit au ciel s’il parvenait à le tuer.
La crainte de la mort ne les arrête pas; au contraire, puisqu’elle leur
fait goûter plus vite les délices promises par Mahomet.
Lors de la grande révolte de l’Afghanistan, on ne pouvait faire cesser
les cruels assassinats des Musulmans, malgré les pendaisons et les
condamnations de toutes sortes, lorsque le général anglais eut l’idée
de faire pendre les meurtriers cousus dans une peau de cochon. A cet
horrible supplice le Musulman s’arrêta, saisi d’horreur et d’épouvante.
La pensée que lui, sa famille et tous ses descendants seraient, par ce
contact, souillés à tel point que le paradis de Mahomet lui serait à
tout jamais fermé, retint seule son bras, et, courbant la tête sous une
volonté plus forte que la sienne, il devint soumis, rampant, cachant sa
haine implacable sous une obéissance involontaire et forcée.
Donc, Méta-Manghel n’étant pas gouverneur de ce beau pays, nous voyons
un arbre jeté en travers de la rivière, qui nous indique qu’autrefois
il y avait là un pont. Il est emporté.
Tant pis; les voyageurs continuent leur chemin par des corniches où les
chevaux ont peine à marcher en croisant les pieds; ils sont si habiles
que nous passons effleurant de ravissantes cascades; l’eau de l’une
d’elles est si claire que nous en buvons avec délices.
Sonmarg, la tant renommée, ne nous produit aucun effet; le mounchi,
comme tous les Orientaux, au lieu de nous faire camper à l’endroit
où les Anglais ont l’habitude de dresser leurs tentes, a planté les
nôtres au bord de la rivière, dans un site encaissé de montagnes. Nous
voyons, adossées à celles-ci, de misérables maisons anglaises autrefois
jolies, aujourd’hui en ruines et habitées par des indigènes.
L’année dernière, l’église anglicane a été détruite par un incendie.
Les moutons qui reviennent de paître sur les hauteurs passent sur le
pont, qui est en assez mauvais état, et viennent nous tenir compagnie.
La poussière qui les enveloppe augmente notre mauvaise humeur; mais,
malgré les remontrances que nous adressons au mounchi, nous restons
où on nous a placés, car le jour baisse et la nuit vient de meilleure
heure. Après le dîner nous nous hâtons de rentrer sous notre tente
et de nous coucher, moyen le plus sûr pour nous réchauffer; ce qui
n’empêche pas que je suis réveillée, la nuit, par un froid glacial.
La rivière qui coule à nos pieds avec un bruit effrayant me fait
frissonner, et j’ai toutes les peines du monde à me rendormir.
Au lever du matin, le froid, qui passe par les interstices de nos
maisons portatives, me fait hâter ma toilette, et je compte sur le
soleil de midi pour la réparer.
A peine avons-nous passé un bloc de montagnes, qu’un coup d’œil
merveilleux nous fait deviner le campement choisi par les voyageurs
anglais.
Les creux et les fentes de ces élévations terrestres couvertes de
neige, leurs flancs verdoyants qui semblent défier les rigueurs de
l’hiver, les tapis herbeux sur lesquels se vautrent des chevaux, dans
le fond l’entrée sombre et étroite du défilé que nous allons prendre,
et la rivière qui arrose dans le bas les bords de ces riantes et
mélancoliques prairies au milieu desquelles se dressent subitement des
maisonnettes en bois, nous font voir le pays séduisant de Sonmarg tout
autrement que nous ne l’avions entrevu.
Ce lieu tant vanté est délicieusement pittoresque, et la proximité d’un
vaste glacier en rehausse encore la beauté.
Le défilé sombre prend des allures de parc, et la végétation qui
l’ombrage nous fait penser à l’Europe. Quel mauvais chemin dans un si
bel endroit! En passant, nous admirons des ruines superbes, toutes
cachées par une nature luxuriante, qui font un grand effet dans cette
solitude magnifique.
[Illustration: Sonmarg.]
Au sortir du défilé, la vallée reparaît, large et étendue, mais plutôt
riche que belle. Un pont emporté, et à sa place un tronc d’arbre jeté
à la hâte et reliant une rive à l’autre nous force à chercher notre
chemin sur le haut de la montagne, où les gibbosités pierreuses ne nous
sont point épargnées.
Ce détour nous retarde, mais cependant nous arrivons à Kolan, petit
village blotti sous les arbres et couché au pied des montagnes. Les
arbustes parfumés, les noyers magnifiques, les chèvrefeuilles et les
jasmins nous rappellent l’Europe.
Tous ces végétaux y poussent en fouillis, à leurs caprices, et
entremêlent leur parfum. L’élégant et royal rosier se mêle à cette
luxuriante et prodigue nature et embaume le chemin de son odeur suave.
Les roses du Cachemire sont renommées et elles sont, en effet, très
belles.
Il est dommage qu’un si beau pays soit si mal entretenu. Si des
Européens possédaient ce petit coin de terre, quelle merveille
sortirait de leurs mains! tout y serait riant et vivant. La gaieté
remplacerait cette mélancolie qui étreint toute chose appartenant aux
Orientaux. Les toits des maisons sont couverts de chaume, et leur forme
pointue frappe pour la première fois nos regards.
Cette large vallée pourrait être mieux cultivée, mais il faut en faire
remonter la cause aux gouvernants et à la disette survenue il y a trois
ans, qui a enlevé beaucoup de bras à l’agriculture.
Le 17 nous partons pour Hayen, où nous devons trouver M. Dauvergne,
un Français établi depuis une quinzaine d’années au Cachemire pour
le commerce des châles. C’est un grand chasseur, et il possède une
collection magnifique d’animaux qu’il a tués dans les régions élevées
de l’Himalaya et du Thibet; il connaît le pays et en parle la langue
avec une très grande facilité.
A la manière dont il est installé sous ses tentes, nous reconnaissons
vite un homme habitué aux longs voyages de ces contrées. Ses
domestiques répondent au signal d’un coup de sifflet, habitude très
pratique lorsqu’on vit en plein air.
Nous faisons dresser nos tentes près des siennes, et nous nous décidons
à rester deux jours avec lui.
Le chant du coq nous réveille le matin. C’est un vrai village, au
moins; les poulets n’en sont pas plus tendres, et leurs ailes,
habituées à voler, ne seront guère plus délicates que leurs cuisses,
mais le chant du réveille-matin villageois porte à notre cœur un
souvenir de nos chères contrées et nous fait retrouver notre bonne
humeur d’autrefois.
On est venu dire à M. Dauvergne qu’à un mille du village un ours casse
les branches d’un magnifique noyer et se désaltère au petit ruisseau
qui coule auprès de l’arbre. Pas bête, mon ours; bonne chère et bonne
boisson, tout est réuni. Il a tant mangé de pommes et d’abricots que
les noix lui paraissent meilleures.
L’endroit est, en effet, bien choisi; un fourré épais au pied d’une
belle clairière, le tout abrité du bel arbre objet de ses convoitises,
adossé à de hautes montagnes sur lesquelles il peut faire une retraite
prudente en cas d’alerte.
Le cadre est digne de l’habitant, et la prochaine nuit verra les repas
savoureux de notre hôte, qui rejoindra, repu, sa tanière à l’aurore
naissante.
M. Dauvergne a donc donné l’ordre de le réveiller par un beau clair de
lune, et cette perspective le tient en éveil toute la nuit. Cependant
personne ne l’a dérangé; sans doute l’ours, flairant un danger, est
allé se repaître ailleurs. Adieu la peau, qui, sans être d’une énorme
grandeur dans ces parages, est encore assez belle.
M. Dauvergne est très amateur de chevaux, et autrefois il en
possédait de très beaux, de très agiles au jeu de polo, qu’il
aime passionnément. Les tatous ont donc été pour lui une de ses
préoccupations favorites. Il nous a dit la manière dont on arrivait à
monter ces animaux, qui ont un caractère très prononcé de rébellion.
Les indigènes commencent d’abord par jeter une légère couverture sur
le dos des jeunes poulains, puis deux, puis trois, jusqu’à cinq. Ils
ont soin de les tenir sur une place sablonneuse, à un endroit desséché
au bord de la rivière, et les font, ainsi chargés, promener en rond
jusqu’à ce qu’ils transpirent. Ensuite ils lui glissent doucement
sur le dos un sac contenant un peu de sable et augmentent peu à peu
la charge; puis l’homme, tout en le faisant marcher, s’appuie sur le
sac, légèrement en commençant, et augmentant par degrés jusqu’à ce
que finalement il passe vivement sa jambe de l’autre côté du cheval,
qui se trouve ainsi monté sans s’en être aperçu. Le poney se cabre un
peu, mais, maintenu par une main solide, il s’habitue vite et devient
bientôt doux et souple. Ces exercices demandent un certain laps de
temps et beaucoup de patience de la part du dompteur.
Nous mangeons un raisin délicieux que M. Dauvergne a fait querir pour
nous dans les environs; les grains sont très petits et très sucrés,
mais peu propres à faire du vin; le gros raisin que nous goûtons après
me semble inférieur à l’autre.