si demain nous voulons prendre par le haut de la montagne ou suivre
le bord de la rivière; nous nous décidons pour le fleuve, et, le 8 au
matin, nous sommes sur ses bords par un chemin exécrable. Nous avons
mal fait; cette route est horrible, même pour les piétons. Impossible
de passer à cheval entre le bord de la rivière et le roc. Les
corniches, sur lesquelles j’avance en frissonnant, me font recommander
mon âme à Dieu; les balcons me donnent le vertige. Nous sommes plus
souvent à pied que sur nos bêtes. Plus nous allons, plus le chemin
devient mauvais (_crabe_, comme on dit dans le Baltistan), et nous
arrivons exténués à Tarkouti, après avoir remarqué un petit village si
haut perché que nous avons demandé son nom: il s’appelle Tchirchiki.
Tarkouti est réputé pour son manque d’herbe absolu. Cet endroit est
aussi un de ceux où l’Indus est le plus mauvais; c’est presque un
torrent mugissant.
Les montagnes changent cependant d’aspect et de hauteur.
Le 9, après quelques milles toujours en montagnes, nous quittons les
bords de l’Indus et nous sommes sur ceux du Sourou, qui se jette à cet
endroit dans ce fleuve, dont il va grossir les eaux.
Adieu donc, puissant torrent dont le nom a résonné à mes oreilles
d’enfant; femme, je te quitte sans regret, car tes bords arides sont
d’une beauté trop sauvage pour moi. Quelle habitude de ces âpres
paysages doit avoir l’homme qui s’enferme dans ces rudes contrées qu’il
aime et dont il fait ses délices! Dans notre imagination civilisée,
nous ne pouvons nous faire une idée de ces pays dans lesquels notre
semblable vit au milieu d’une monotonie perpétuelle. Vie tranquille,
sans animation, au milieu de cette nature dévastatrice. Tandis que
nous, enfermés dans une nature qui se plie à tous nos besoins, à toutes
nos exigences, nous sommes remuants, agiles et en proie à toutes les
convoitises de la civilisation.
[Illustration: Types brokpas.]
Le Sourou a les eaux plus vertes; la nouvelle vallée est plus
encaissée. La rive droite est élevée et ardue, on sent encore les
confins de l’Indus. La rive gauche présente toujours l’aspect d’un lieu
de démolition, mais les aspérités sont plus arrondies. De Tarkouti à
Altintang il y a 14 milles, c’est une longue étape. La station est
habitée par des Baltis et des Brokpas. Les plantations sont toujours
en gradins, et l’on voit qu’il ne doit pas pleuvoir beaucoup, car
les canaux d’irrigation sont bien aménagés; l’aqueduc qui les fournit
retombe en cascade.
Les Brokpas habitent encore plus haut dans la montagne; on les fait
descendre pour que M. de Ujfalvy puisse les mensurer; aussi leur
donnons-nous un bon bakchich, et ils ne regrettent pas leur course.
Ce sont les individus les plus sales et les plus déguenillés que nous
ayons encore rencontrés. Leur type est, à peu de chose près, le même
que celui de leurs voisins. Ils nous observent très étonnés, mais
cependant ils restent excessivement tranquilles lorsqu’il s’agit de
les dessiner. En partant le 10 au matin, nous voyons le sommet neigeux
d’un géant himalayen éclairé par les rayons du soleil naissant; il
est dans toute sa beauté. Mais le chemin est si difficile qu’il nous
faut y reporter toute notre attention. Nous passons heureusement un
balcon en saillie sur la rivière; mais à peine le cheval qui fermait
notre caravane l’a-t-il laissé derrière lui que nous entendons un grand
bruit, répercuté par toutes les montagnes environnantes. Nous sommes
glacés d’effroi et regardons nos guides, qui s’écrient: _Sahar! sahar!_
(montagnes). C’est en effet un morceau de ce bloc qui s’est détaché,
entraînant dans sa chute le balcon sur lequel nous venons de passer.
Nous devenons plus pâles encore à la pensée du danger auquel nous avons
échappé. Heureusement nos coulis sont en avant. Les Baltis sont les
porteurs les plus exacts que nous ayons eus jusqu’à présent.
Au hameau voisin, si on peut appeler ainsi ces nids de verdure qu’on
rencontre à d’assez longues distances sur la route, tous les hommes
sont en émoi pour aller réparer le passage, qu’il faut vite refaire
avant la saison rigoureuse.
Sur la rive droite du Sourou, dont la vallée continue à être toujours
resserrée, surgit un village d’une grandeur remarquable, et les
arbres qui abritent les êtres humains vivant dans cette solitude font
l’effet d’une oasis dans le désert. N’en est-ce donc pas un que ces
monstruosités terrestres?
A Gangani nous nous remettons de notre effroi et nous achetons à très
bon compte des tiges d’églantiers d’une grosseur remarquable. Toute la
route en est garnie et leurs boutons rouges me remettent en mémoire une
très bonne sauce qu’on fait avec ces fruits en Autriche pour manger le
gibier.
A Tarkouti j’avais pris comme saïs un Balti âgé de dix-huit ans, à
la figure intelligente; nous l’avions fait habiller proprement, car
il était à peine vêtu, et nous avions entouré sa tête d’un turban.
Cet ornement, l’orgueil de tout bon musulman, le plongea dans le plus
profond enchantement. Il ne se sentait pas d’aise.
Le couli de Mme de F..., brave Cachemirien égaré à Skardo, où elle
l’avait engagé, s’imagina immédiatement que, faisant l’office de
saïs, il devait aussi porter un turban. Il osa formuler sa demande à
sa maîtresse, qui, tout en riant à l’idée de ce garçon à peine vêtu,
refusa bel et bien de lui couvrir la tête. La figure de ce pauvre
garçon prit un tel air de tristesse qu’il faisait pitié; pour eux, un
turban c’est la beauté poussée au plus haut point, l’idéal de tout
désir.
Pourtant l’appétit vient en mangeant, et mon saïs Mahomet, satisfait
et déjà habitué à son turban, ne pensait plus qu’à une chose: à avoir
une position sociale plus élevée; déjà de couli il était devenu saïs:
qui donc l’empêcherait de devenir valet de chambre, _bera_, position
qu’il nous déclara être beaucoup plus de son goût? Soigner les chevaux,
fi donc! Après huit jours d’élévation, déjà si ambitieux! Mais nous
fîmes la sourde oreille, et saïs il restera, à moins toutefois qu’il ne
devienne maçon, terrassier ou manœuvre, comme ceux qui sont à Simla.
Les Baltis, étant très laborieux, sont employés en grand nombre par
les Anglais pour leurs travaux. Aussi s’expatrient-ils volontiers,
sachant qu’ils seront bien rétribués. Mais ils reviennent cependant
avec bonheur dans leurs hautes contrées, lorsqu’ils ont amassé quelque
argent. Ils imitent en cela les Italiens qui accourent dans le Tyrol
et remplacent volontiers comme manœuvres les laborieux Tyroliens, trop
orgueilleux pour se prêter à de pareils travaux.
Le soir, le brave Mahomet-Djan, que le radjah de Karmagne nous avait
donné pour nous accompagner, nous a quittés; c’était dommage, car
il était bien amusant. Chaque fois qu’il nous parlait, il croisait
toujours ses mains, et, quand il nous disait: _Rasta khrab_ (mauvais
chemin), il nous le disait d’un air si triste, si humilié, qu’on aurait
pu croire que c’était sa faute; M. de Ujfalvy lui a acheté pour huit
roupies un talisman en argent qui en avait coûté quatre. Malgré ce beau
bénéfice, il a eu bien de la peine à se décider, bien que nous lui
laissâmes le morceau de papier sur lequel est écrit le verset du Coran
qui doit le protéger et dans lequel les Baltis ont une foi aveugle.
Aussi le médecin anglais de l’hôpital du Cachemire exige-t-il de
tous les porteurs de talismans hindous ou musulmans qu’ils s’en
dessaisissent. «Donnez le talisman, ou je ne vous soigne pas.» Malgré
leur confiance en cet objet, ils finissent toujours par le lui
remettre, en voyant la maladie s’aggraver. Alors seulement le médecin
les soigne. La précaution est bonne, car ces malheureux, malgré les
soins, malgré les médicaments, diraient toujours, si on leur laissait
ce fétiche, qu’ils lui doivent leur guérison.
A propos de cette foi aveugle, M. Halévy, célèbre voyageur en Arabie,
nous a raconté un fait très curieux qui lui est arrivé. Il passait
dans ce pays pour un saint, et, un jour, un homme lui demande un
talisman. Le voyageur était bien embarrassé. Enfin il lui vint une
idée: il écrivit quelques lettres sur un morceau de papier devant
son interlocuteur, et, adroitement en le roulant et en l’enfermant
dans la petite amulette, il l’escamota et mit un papier vierge à la
place. Puis, le remettant à celui qui lui avait donné l’hospitalité,
il lui dit: «Je te donne ce talisman, mais garde-toi de l’ouvrir, car,
si tu l’ouvrais, ce qui est écrit dedans disparaîtrait à l’instant
même, et le talisman perdrait sa vertu». L’homme reçut ce don avec une
reconnaissance sans égale et le suspendit à son cou. Mais la curiosité
fut plus forte que la foi, et, après quelques jours, notre homme,
tourmenté du désir de savoir ce qu’il y avait sur cette feuille, ne put
résister à l’envie de l’ouvrir. Hélas! tout avait disparu, et le papier
était vierge de toute trace d’écriture. Le malheureux vint trouver M.
Halévy et lui avoua qu’il n’avait jamais vu de sorcier comme lui.
Nous mangeâmes à notre dîner des canards tués par M. de F... sur les
bords escarpés du Sourou et qui sont véritablement délicieux. Le régal
est grand pour nous, qui depuis notre entrée dans le Cachemire ne
mangeons pas autre chose que du poulet (mourghi) ou du mouton en ragoût
(gebab). Dans la région que nous venons de parcourir, le grand gibier,
tel que l’ovis ammon, le cerf à grandes cornes, et tous les beaux
animaux aux pieds agiles qui font l’orgueil du chasseur, est nombreux
sur ces montagnes escarpées; aussi ces régions sont-elles parcourues
surtout par des chasseurs, qui montent à des hauteurs presque
inaccessibles.
Il faut rendre justice aux canards sauvages qui visitent les bords du
Sourou et qui y sont en grand nombre: leur chair est excellente.
Nous sommes partis le 11, avec la promesse que nous aurons enfin une
bonne route. Hélas! nous en avions perdu l’habitude depuis longtemps.
A part quelques montées et quelques corniches écroulées que l’on
réparait, le chemin, depuis Gangani jusqu’à Karkitchou, est en effet
relativement assez bon. Au sortir de Gangani nous rencontrâmes une
pierre couverte d’inscriptions, que M. de Ujfalvy s’empressa de
copier. Le chemin est bordé de distance en distance de trous larges et
profonds, faits, paraît-il, par les chercheurs d’or.
Le Sourou charrie-t-il donc de l’or? Dans tous les cas, il ne doit pas
y en avoir beaucoup, car les habitants qui s’occupent à ce travail ne
sont pas plus riches que les autres.
Depuis quelques jours déjà j’avais vu de grands trous creusés le long
du chemin, dont je ne m’expliquais pas l’origine; le mounchi Gân-Patra,
notre mounchi, me dit que des chercheurs d’or étaient venus autrefois
dans la contrée, mais qu’ils avaient dû abandonner leurs recherches,
car ce qu’ils avaient trouvé d’or était si peu de chose que c’était
inférieur en valeur aux déboursés qu’ils devaient faire pour leurs
travaux, On nous avait déjà raconté à Skardo que les orpailleurs qui
exploraient les sables de l’Indus et ses affluents ne faisaient que de
très maigres affaires.
Mon mari me raconta à ce sujet qu’autrefois le sol de ces contrées
devait renfermer des quantités considérables d’or, car Hérodote en
parle, et même d’une façon très curieuse.
Le soir, en rentrant sous notre tente, nous sortîmes de notre petite
bibliothèque de voyage l’édition d’Hérodote que nous avions emportée,
et voilà ce que nous trouvâmes au second chapitre, paragraphe 102:
«D’autres peuplades indiennes sont limitrophes du territoire de
Caspatyre et de celui des Pactyices; elles demeurent au nord des autres
Indiens et ont à peu près le même genre de vie que les Bactriens. Plus
belliqueuses que tout le reste de ces peuples, ce sont elles qui vont
à la recherche de l’or, car elles touchent à ce sol qui est désert à
cause des sables. Dans le désert et dans le sable vivent des fourmis
grosses presque comme des chiens, un peu plus que des renards.
«Le roi des Perses en a quelques-unes, qu’il fait prendre en ce lieu.
Ces fourmis donc, faisant leur gîte sous terre, amoncellent le sable
comme le font les fourmis en Grèce, auxquelles d’ailleurs elles
ressemblent beaucoup. Mais dans l’Inde les amas de sable sont mêlés
d’or... Les Indiens emploient donc cette méthode et cet attelage pour
aller chercher de l’or, s’arrangeant de manière à faire leur provision
pendant la chaleur la plus ardente. Car alors les fourmis se cachent
en terre. En ces contrées, le soleil est dans sa plus grande ardeur
après l’aurore et non, comme ailleurs, à midi. Son extrême force dure
jusqu’au moment où chez nous finit le marché. Pendant tout ce temps il
a beaucoup plus d’ardeur qu’en Grèce à midi; on est obligé, dit-on, de
s’arroser alors à flots d’eau fraîche. La chaleur du milieu du jour est
à peu près la même pour les Indiens que pour les autres hommes. Lorsque
le soleil décline, il devient chez eux ce qu’ailleurs il est le matin.
Plus il s’abaisse, plus il se refroidit, jusqu’au moment où, près de se
coucher, il est tout à fait froid.
«Arrivés à leur but avec des sacs, les Indiens les remplissent de
sable; après quoi le plus rapidement possible ils s’en retournent. Car,
disent les Perses, les fourmis à l’odeur retrouvent leurs traces, et
elles les poursuivent. Leur rapidité est sans pareille, de telle sorte
que si les Indiens, pendant qu’elles se rassemblent, n’avaient point
pris une grande avance, aucun d’eux ne pourrait échapper.
«Cependant les chameaux, inférieurs à la course aux femelles et plus
vite fatigués, ne marchent point d’un pas égal; mais les chamelles, se
souvenant de leurs petits qu’elles ont abandonnés, ne se ralentissent
pas un instant. C’est ainsi que les Indiens se procurent la plus grande
partie de l’or qu’ils possèdent, à ce que disent les Perses. Celui
qu’ils obtiennent en creusant dans la contrée est moins abondant.»
Il s’est trouvé des personnes pour se moquer des récits fantastiques du
grand historien grec.
Les fourmis fouisseuses du nord-ouest des Indes leur paraissaient aussi
ridicules que l’air rempli de plumes dans les plaines de la Scythie;
mais, depuis, Hérodote a été réhabilité. L’image des plumes remplissant
l’air pour indiquer les flocons de neige qui tombent est très belle,
surtout dans la bouche d’un Grec, qui ne savait pas ce que c’était
que la neige et n’en parlait que par ouï-dire. Le fait des fourmis
fouisseuses a mis plus longtemps avant d’être éclairci. Des auteurs
croyaient que c’était une espèce d’hyène; aujourd’hui tout s’explique,
depuis que nous avons fait de si rapides progrès dans la connaissance
du sanscrit: dans cette langue on emploie le même mot pour désigner la
fourmi et la marmotte.
Ce sont donc ces dernières bêtes au poil fauve, à la course rapide,
dont nous avons entendu si souvent les sifflements aigus sur les
hauteurs glacées du Déosaï, qui, en creusant leurs profonds terriers,
font venir des parcelles d’or à la surface du sol. Ces trous, dans le
Baltistan, n’étaient pas cousus d’or, et la journée de ces travailleurs
ne leur rapportait guère plus de six anas.
Relativement c’était encore un beau gain, surtout quand on songe qu’au
Cachemire un ouvrier qui gagne trois roupies par mois peut nourrir
trois femmes, et que le salaire des plus habiles ouvriers de la
capitale cachemirienne ne s’élève pas à plus de six ou huit anas par
jour.
C’est qu’avec deux ou trois anas ces Cachemiriens vivent très bien,
eux et toute leur famille; le riz cuit à l’eau et assaisonné de poivre
rouge ou de piment leur suffit et même au delà. Dans le Baltistan, la
nourriture est encore à meilleur marché.
De Gangani à Karkitchou nous suivons pendant quelque temps encore
les bords du Sourou, qui dans ces parages est beaucoup plus large et
beaucoup plus rapide qu’à son embouchure; puis, après avoir tourné à
droite, nous retrouvons le Chigar, qui, venant du Déosaï, se jette dans
le Sourou.
Deux larges torrents qui se précipitent au printemps dans cette rivière
sont maintenant à sec; ils doivent être assez difficiles à traverser en
cette saison.
M. de F... essaye encore de tirer des canards, mais, hélas pour
notre pauvre table, il est beaucoup moins heureux cette fois, et les
volatiles s’enfuient sans nous laisser un des leurs.
Les montagnes des bords du Chigar sont moins hautes et moins rocheuses
que celles du Sourou et surtout de l’Indus, mais elles ne sont pas plus
habitées, à part quelques frais villages qui viennent rompre de temps
en temps l’aridité de cette grandiose nature; les rives ont un air
morne et triste.
Les animaux eux-mêmes en ont peur, car, hormis quelques pies plus
belles que les nôtres et quelques rares oiseaux, aucun gazouillement
ne vient distraire les échos d’alentour. Les chiens n’égayent plus
de leurs aboiements les hameaux que nous traversons et où nous nous
arrêtons.
La rive droite du Chigar paraît assez bien faite; elle est aussi
beaucoup plus fréquentée que la nôtre, car elle mène à Leh, capitale du
Ladak; du reste nous la retrouverons.
La route que nous avons suivie depuis Skardo est toute nouvelle et n’a
été encore parcourue que par quelques rares personnes étrangères ou
indigènes.
Les indigènes que nous rencontrons font d’ailleurs de grands détours
pour nous éviter, ou plutôt pour éviter nos chiens, dont ils ont une
peur horrible. Ces chiens, que nous nous sommes procurés à Skardo,
sont d’une race toute particulière et viennent du Ghilghit.
Nous arrivons à Karkitchou, village situé au pied du Chigar et entouré
de nombreuses plantations de millet et de tabac. Les églantiers y
atteignent une grosseur inconnue en Europe, et leurs tiges pourraient
faire les cannes les plus originales qui se soient vues. Cette gorge
est magnifique; on voit, à plusieurs milles de distance, une double
rangée de montagnes, dont les pics aigus et dentelés s’élèvent
menaçants vers le ciel. Ces sommets sont hauts de plus de 5200 mètres
et atteignent jusqu’à 5500 mètres. Le torrent qui s’échappe de la
terre en bouillonnant semble sortir des entrailles de ces monstres
gigantesques. Sur les pentes douces le cèdre deodar a fait place à
des genévriers arborescents, le cèdre, cet arbre si original, a dit
de Kirman, «qu’il offre l’aspect d’une pyramide compacte et régulière
surmontée d’une flèche effilée d’un vert pâle et blanchâtre. Le
tout fait penser aux formes sveltes et délicates de nos clochetons
gothiques.» Nous revoyons le rhododendron, que nous avons tant admiré à
Simla, mais il est plus petit et forme avec le myricanos (tamaris) de
ravissants buissons.
A Karkitchou, M. de Ujfalvy mensura des Ladakis; ceux-ci ont le
type mongol, il n’y a pas à s’y méprendre. Ils ont les pommettes
saillantes et le crâne beaucoup plus volumineux que celui des Baltis;
les sourcils, qui chez ce dernier peuple sont arqués et même croisés,
deviennent chez les Ladakis très peu fournis et arqués vers les
extrémités seulement; ils ont les yeux obliques et le nez gros et
court, tandis que celui des Baltis est long et étroit vers la base et
d’une belle forme. Les Baltis ont la bouche petite, les lèvres fines et
moqueuses, tandis que les Ladakis ont la bouche grande et les lèvres
grosses et renversées en dehors. Ils ont en outre de grandes oreilles,
et la figure affecte la forme du losange. Enfin les Ladakis, au lieu
d’avoir les cheveux bouclés comme leurs voisins, les ont raides, épais
et droits; leur barbe, loin d’être abondante, est rare, et leur peau
est glabre. Ils sont de taille trapue et moyenne; leur charpente est
osseuse et massive; les extrémités sont très grandes, et leurs jambes
sont beaucoup plus courtes que celles des Baltis.
Pour quiconque a vu des hommes de ces deux races, il ne peut plus
les confondre. M. de F..., qui les esquisse et qui, comme peintre,
doit avoir le coup d’œil juste, les reconnaît tout de suite. Et, fait
caractéristique, le Ladaki a surtout les paupières bridées près des
tempes, détail qui n’existe pas chez le Balti.
[Illustration: Groupe de Ladakis.]
Nous achetons le costume d’un Ladaki, que, entre parenthèses, nous
payons assez cher. Cet habillement doit son caractère au bonnet dont
ils se couvrent le chef, bonnet qui est en velours sombre garni d’une
bordure éclatante et qui ressemble à celui des Napolitains; mais il
est moins pointu, beaucoup plus large et beaucoup plus volumineux. Les
Ladakis portent une longue robe en laine blanche serrée à la taille
par une ceinture, un pantalon, des bottes en grosse laine et peu
montantes. Leur jambe est entourée d’une bande de coton sur laquelle
court un ruban de couleur qui sert à la maintenir. Une boucle d’oreille
à l’oreille droite et un bracelet. Un briquet pend à leur ceinture. Ils
ont en plus une seconde écharpe dans laquelle ils se drapent.
Le costume des femmes est à peu près pareil à celui des hommes, moins
le bonnet. La robe est garnie d’un gros effilé de laine imitant la
fourrure. Leur coiffure consiste en une longue bande d’étoffe, toute
garnie de grosses turquoises percées aux deux extrémités afin de
pouvoir les fixer sur l’étoffe. Cette longue bande rappelle un peu la
coiffure des femmes bakchirs qui habitent les montagnes de l’Oural.
Mais chez ces dernières les cheveux sont enveloppés par un bonnet
tout couvert de perles d’où s’échappe par derrière cette longue bande
qui chez les Bakchirs est garnie de coquillages et de broderies. Chez
les Ladakies, les cheveux embrouillés et tressés se mêlent à cette
étrange coiffure, qui se vend un prix excessif. Lorsque nous voulûmes
en acheter une, on nous demanda de 250 à 300 roupies. Nous dûmes y
renoncer, tant le prix était élevé.
A Srinagar, chez la femme du gouverneur anglais de Leh, j’ai vu une
jeune femme ladakie, sa servante, qui avait un très riche costume; elle
portait en outre à ses poignets des cercles en porcelaine qu’elle avait
eu toutes les peines du monde à faire entrer; ses mains avaient été
meurtries pendant plus de huit jours, et les cicatrices étaient restées
assez longtemps. Aussi ces bracelets, une fois mis, ne quittent plus
les poignets.
La polyandrie est en usage chez les Ladakis, et, comme dans le Koulou,
les frères ont souvent la même femme, ce qui n’empêche pas que la femme
prend quelquefois en outre pour époux un étranger qui s’introduit dans
la famille sans que personne y trouve à redire.
La jeune servante que nous avons vue à Srinagar, chez la femme du
fonctionnaire anglais attaché au service du maharadjah, avait déjà
changé trois fois de mari, alléguant toujours qu’il ne lui plaisait
plus. Cet usage de la polyandrie est une raison économique au suprême
degré et qu’il est impossible de détruire; il empêche l’augmentation
par trop nombreuse de la famille. Les biens ne sont pas divisés, et
c’est une cause vitale dans un pays si pauvre, paraît-il, et où toutes
les terres qui peuvent être cultivées sont défrichées depuis longtemps.
Ils ne peuvent pas non plus se livrer à un grand commerce, à cause de
la difficulté des communications. Le riz, par exemple, est chez eux un
objet de luxe. Le bois est rare dans ce pays, où pourtant on en a grand
besoin. Dans les montagnes il y a des conifères, mais la difficulté du
transport rend l’exploitation impossible; aussi le plus généralement
on brûle ou de la fiente des animaux, ou des arbustes dont on fait des
fagots.
[Illustration: Riche ladaki (Karghil).]
Toutes les maisons sont construites en pierres, et, au milieu de
la salle où on se réunit, se trouve le foyer avec une ouverture
au-dessus, pour laisser passer la fumée. Voilà qui rappelle les
kibitkas kirghises, où l’on se brûle par devant, tandis qu’on gèle
derrière. Les Ladakis que M. de Ujfalvy mensurait étaient bien sales et
ils me paraissaient en cela dépasser les Dardous. Comme leur religion
ne les oblige pas aux ablutions, ils ne se lavent jamais le corps, et,
pour ce qui est de leurs vêtements, ils trouvent que les rapproprier
est chose superflue; ils attendent qu’ils tombent en lambeaux pour
en changer. C’est une race robuste; les femmes travaillent autant
que les hommes. Ils sont généralement très doux et très pacifiques;
ils aiment beaucoup les fêtes. Quoiqu’ils n’aient pas de vigne, ils
se grisent très bien avec une bière qu’ils appellent _chang_. Nous
voulions acheter à de ces bons Ladakis un moulin à prières, mais ils
n’en avaient pas, et il nous fut impossible de nous en procurer; nous
le regrettâmes vivement, car c’est un objet très curieux.
Les lamas ou prêtres portent toujours entre leurs doigts ce petit objet
cylindrique, qu’ils font tourner et qui débite leurs prières pour eux;
ils peuvent alors s’occuper d’autres choses.
[Illustration: Lama de l’Hassa (Thibet).]
Les Ladakis ont une instruction relative. Les enfants sont confiés aux
prêtres, et, comme l’hiver est très long dans leur pays, ils peuvent
donner une grande partie de leur temps à cette occupation.