de haute intelligence. De ces parages dénudés il y a cinq ans, il a
fait un pays verdoyant qui encadre gracieusement ces gigantesques
montagnes, en adoucit la sécheresse et la désolation; c’est comme un
ruban de verdure entre l’Indus et son énorme rempart. On dit qu’il va
devenir le gouverneur du Ladak; tant mieux pour celui-ci, tant pis pour
les pauvres Baltis, car qui sait si son œuvre sera continuée par ses
successeurs, gens souvent cruels, égoïstes et âpres au gain?
Le 2 septembre nous sommes debout à quatre heures et demie du matin;
nous quittons le séjour à la fois enchanteur et sévère de Skardo.
Ce n’est pas une petite affaire que le premier jour de voyage après
une si longue halte. Nouveaux coulis, tatous frais, etc., etc., tous
doivent s’essayer et s’habituer à leur fardeau.
Les tatous sont renommés dans le Baltistan, et leur prix est
relativement très minime. Pour cent francs au plus vous avez une
excellente bête au pied sûr et exercé. Pour cinquante francs, vous en
avez une convenable en tout point.
A cinq heures et demie nous sommes en marche.
Le soleil s’est caché; s’il pouvait rester ainsi!
Mais il a bientôt dissipé les nuages, et sa chaleur brûlante nous
poursuit partout; nous l’avons en face; malheureusement il en sera
ainsi pendant six jours.
Nous côtoyons des montagnes au pied desquelles Méta-Manghel continue
ses plantations, qui sont envahies souvent par le sable que charrie
l’Indus.
Nous prenons à droite, sur une corniche étroite taillée dans le roc,
toujours par les ordres de Méta-Manghel, mais nous sommes forcés
de quitter nos montures. Sur le milieu de la corniche adossée à la
montagne se dresse une petite construction qui nous barre le passage.
Halte-là si vous voulez passer, voyageurs hasardeux, courbez vos
fronts. Nous nous courbons et traversons cette demeure primitive qui
s’est nichée si insolemment sur le chemin.
Était-ce nécessité? était-ce fantaisie?
Impossible d’obtenir aucun renseignement.
Après ce passage, Targen déploie devant nous sa verdure, étale ses
champs de millet et de sarrasin; des vaches, des chèvres bondissent sur
les prairies; les canaux d’irrigation forment sur le sable autant de
ruisseaux à l’ombre des eucalyptus encore jeunes. Joli et riant village
au bord de ce fleuve impétueux, qui m’aurait dit que je dresserais ma
tente au milieu d’une population douce et laborieuse? Il est de bonne
heure quand nous arrivons, et nous avons fait à peine six milles,
mais nous devons nous arrêter aux stations que nous rencontrons, de
telle sorte que nos étapes sont plus ou moins longues suivant que les
stations sont plus ou moins rapprochées. Le chemin tout nouveau par
lequel nous passons, dû aux généreux efforts de Méta-Manghel, n’est ni
assez bon ni assez large surtout pour nous y permettre du repos. Il
faudra marcher sous le soleil ardent si les bras de Morphée nous ont
retenus trop longtemps. Nous nous promettons bien résistance, mais qui
peut jamais être certain de soi? Pour réparer nos forces, nous dormons
deux heures dans la grande chaleur, et cela compense celle de la nuit.
L’après-midi nous avons un violent orage, qui malheureusement finit
bientôt par du vent.
Les maisons du village ressemblent à celles de Skardo et de Chigar.
Elles sont en pierres et torchis avec couverture d’osier pour servir de
maison d’été. Cependant ces misérables constructions ont un aspect plus
propre que celles des Dardous.
Le 3 nous partons vite; il est cinq heures un quart quand nous sommes
à cheval sur la route qui va de Targout à Gôl. Nous suivons toujours
l’Indus, qui, par un caprice involontaire, s’enferme dans ces géants
de granit. La route est quelquefois si belle qu’on se croirait dans
une avenue. Des pierres en marquent de chaque côté la limite, quand le
sable par trop envahisseur de ce grand fleuve ne permet pas d’y mettre
des arbres.
Où est la route? Méta-Manghel en a fait une dans le flanc même de ce
massif rocailleux. Il faut y aller à pied. Elle est effrayante avec
ces étroites corniches, ces balcons dont nous apercevons les supports
en bois au-dessus de nos têtes, tandis que le fleuve rugissant semble
se ruer avec fureur contre sa prison. Nous admirons l’intelligence et
la persévérance de cet homme, qui avec si peu de moyens a pu braver de
telles difficultés. Une fois en sûreté sur le chemin, nous regardons
descendre nos pauvres bêtes; elles sautent de roc en roc sur cet étroit
escalier, cheminent sur ces balcons et parviennent au bout de ce
périlleux passage, toutes joyeuses de sentir sous leurs pieds ce sable
fin et doux qu’elles foulent de leurs sabots.
Jusqu’à Gôl, la rive droite de l’Indus est plus habitée que la rive
gauche. Tandis que nous ne voyons autour de nous que des rochers
monstrueux et des pierres écartées du chemin, autant qu’il était
possible, nous admirons de l’autre côté de la rive, de distance
en distance, des nichées de feuillages qui se cachent du soleil à
l’ombre de ces puissantes montagnes. Le soleil viendra pourtant les y
surprendre, mais plus tard; il faut qu’il coure encore deux heures, et
alors, ô pauvres habitations, malgré votre cachette verdoyante, vous
et les champs qui vous entourent serez pris par cet astre brûlant qui
dévore ou vivifie tout ce qu’il peut saisir.
Ces villages microscopiques sont reliés les uns aux autres par
un sentier qui suit tantôt le bord du fleuve, tantôt les flancs
vertigineux de la montagne; il est si petit qu’il est à peine visible
à nos yeux. Quelle habitude il faut à ces hardis montagnards pour
parcourir d’un pas sûr ces fragiles chemins!
Il pleut et soudain la montagne, friable à certains endroits, fait
écrouler la minuscule corniche sur laquelle ils passaient gaiement.
Pourtant le besoin de communications fait réparer cette fragile passe.
En comparaison de ce sentier, notre chemin est superbe.
Gôl nous apparaît au milieu de ce grisâtre montagnard, toute tapissée
de blanches maisons. De vertes plantations se mêlent aux arbres
séculaires que recèlent les flancs de ces montagnes.
De ce côté, les villages du bord de l’Indus sont un peu plus grands,
mais moins rapprochés que sur l’autre rive; mais plus nous allons
remonter, plus ils vont s’éloigner. Cependant partout où l’homme a pu
trouver un endroit propice au milieu de ces enchaînements de montagnes,
partout il s’y est fixé, tâchant de soumettre à sa volonté cette nature
toujours rebelle. Ces villages sont comme les aires des aigles; leurs
hauteurs semblent quelquefois inaccessibles.
Nos tentes sont placées sous de beaux arbres; nous sommes entourés de
quantité d’arriques.
Au moment de signer le compte des coulis que le mounchi présente à mon
mari, il se trouve que nous en avons trente-neuf. Trente-neuf coulis.
Mais c’est impossible! On compte! on recompte, on n’en trouve que
vingt-neuf. Enfin ils sont là, il faut les payer. Le payement une fois
fait, M. de Ujfalvy demande à voir les paquets; notre cuisinier a cinq
coulis pour lui tout seul.
Il faut examiner les bagages de ce dernier et tâcher de diminuer ce
nombre. On avise une hotte remplie d’oignons et d’une telle lourdeur
que je ne m’étais jamais imaginé que ce bulbifère fût si pesant. «Cette
fois, dis-je à Mme de F..., je crains qu’il n’y en ait au delà de vos
désirs.»
Nous faisons vider cette hotte d’oignons ainsi que toutes les autres
qui formaient ce prodigieux supplément de provisions culinaires, et
nous constatons, à notre grande stupéfaction, que ces légers légumes
cachaient, sous un air innocent, des quantités d’abricots secs, que le
cansamar ou cuisinier s’était fait adjuger pour lui seul.
Cette supercherie découverte, pour donner un exemple à toute notre
suite, nous le renvoyons, enchantés d’être débarrassés de ce Cachemiri
qui battait les coulis et terrorisait les autres domestiques. Cette
correction immédiate fit une impression favorable sur nos autres
serviteurs et sur les Cachemiriens en particulier, qui volent avec une
rare impudence les malheureux étrangers.
Nous comptons avec soin nos coulis, que nous réduisons à vingt-neuf, et
donnons ordre au mounchi de ne pas en prendre davantage.
Cette petite exécution nous a fait perdre notre heure de repos, et
notre sieste habituelle a été empêchée.
Le 4 nous nous levons cependant à quatre heures, et nous continuons
notre route. Mais, hélas! elle est encore plus mauvaise que la veille.
Un bloc encore plus puissant que celui d’hier nous offre seul son
passage; ce n’est plus un balcon. Ils sont plusieurs superposés les
uns au-dessus des autres. Du haut du dernier balcon, nous voyons avec
un frémissement involontaire le Chayok qui se jette avec fureur dans
l’Indus.
Nous franchissons aussi vite que possible ce vertigineux passage, et ce
n’est que parvenus de l’autre côté de la descente que nous regardons ce
spectacle grandiose.
Sur cet étroit passage, hommes et chevaux semblaient être suspendus
au-dessus de l’abîme.
Cependant notre saïs flatte et caresse le cheval de mon mari, qui
refuse d’avancer, et, lui prenant doucement le sabot, il le lui pose
sur une pierre à peu près ferme; la bête, sentant un terrain dur,
se rassure et, guidée dans la bonne voie par son conducteur, se met
doucement à descendre, sautant de pierre en pierre, et franchit
heureusement ce redoutable passage.
Nos bêtes une fois en sûreté, nous poussons un soupir de soulagement
et nous pouvons enfin regarder à notre aise le spectacle imposant que
nous offre la réunion de ces deux immenses cours d’eau. Le Chayok,
qui emmène les eaux des lacs Pankong, se jette à cet endroit avec une
impétuosité extrême dans l’Indus. Certes c’est bien le véritable point
pour servir à cette jonction furibonde. Aussi puissant et peut-être
plus considérable que le fleuve lui-même, le Chayok est considéré par
les géographes comme la tête septentrionale de l’Indus. Les indigènes
l’appellent l’«Indus femelle».
Quel autre terrain que ces immenses granits aux gibbosités rugueuses
pourrait résister aux fureurs de ces eaux? Ces lieux arides et sauvages
peuvent seuls en être les témoins. Quel spectacle pour un peintre!
Je ne l’ai vu qu’une fois et j’en garde le tableau vivant devant mes
yeux. Nous nous détachons tout émus de ce splendide coup d’œil et
nous reprenons le chemin, qui passe au milieu de petits villages, de
champs et de jeunes plantations. Notre cœur en est fortement soulagé.
Nous admirons une vieille mosquée qui répond au nom de Sobzar. Ce
bâtiment en bois sculpté, ombragé d’arbres, est la maison de prière des
habitants d’un petit hameau appelé Sarmiki, nid tout vert enfoui dans
le creux d’une immense montagne.
Plus loin, au milieu d’un dédale de pierres, de canaux d’irrigation,
de jeunes arbres, de vieux noyers plusieurs fois centenaires, la ville
de Parkouta se dresse devant nous sur un énorme bloc de rocher qui lui
sert de piédestal. En face, sur l’autre rive, des maisons couvrent
la pente de la montagne; les plantations sont dispersées en gradins,
retenues par une maçonnerie assez bien faite, et des arbres grimpent
jusqu’à des hauteurs inaccessibles.
A Parkouta, sur une magnifique pelouse, M. de Ujfalvy fait des
mensurations sur les Baltis, et M. de F... prend des types à la chambre
claire. Nous achetons à de pauvres gens des briquets avec lesquels ils
allument leur feu. Ils les suspendent à leur ceinture; ces briquets
sont toujours accompagnés d’un couteau, d’une petite cuillère et d’une
grosse aiguille en cuivre percée à l’une des extrémités.
A partir de Parkouta, l’Indus est resserré dans de hautes montagnes,
et le milieu de la route est obstrué par des rochers d’un brun
superbe. Lorsque le fleuve est haut, ils sont couverts par les eaux;
les cavaliers doivent alors prendre la route qui passe sur la crête
et qui est beaucoup plus longue. Car, pour suivre cette voie basse
dans laquelle nous nous sommes engagés, les piétons sont obligés de
s’arc-bouter sur les pierres glissantes de ces blocs. En ce moment,
malgré la baisse relative des eaux, c’est à peine si nous pouvons
trouver un passage, en empiétant sur le lit du fleuve et en nous
courbant pour éviter le heurt des roches. La route continue en un long
ruban se modelant sur la crête de la montagne.
Nous arrivons à Tolti, ancienne capitale du Baltistan; elle est plus
grande que Skardo et pourrait être facilement défendue. Ses plantations
sont préservées des inondations de la rivière par des gradins soutenus
par des murs de pierres en très bon état. Tous ces travaux ont été
exécutés par Méta-Manghel.
Depuis Gôl jusqu’ici, des eaux ont été conduites par un aqueduc qui
les amène à des hauteurs très élevées. Indépendamment de l’Indus qui
la baigne, Tolti est traversée par une jolie et bruyante rivière, le
Cassaro, dont les eaux limpides fournissent une boisson délicieuse aux
indigènes. Les montagnes qui enferment ce fleuve sont effritées par
le temps, et les différentes couleurs qu’elles prennent aux reflets
du soleil font leur principal attrait. Mais cette nature, belle pour
les autres, n’a pour moi aucun charme; elle est trop raide, trop
nue, trop aride! Si quelques jolis et riants villages ne venaient de
temps à autre jeter une note gaie et souriante, ce serait, malgré ces
grandioses beautés, le pays le plus désolé que j’aie jamais vu. C’est
comme une prison perpétuelle, une volonté immuable qui vous dit: Vous
n’irez pas plus loin!
Le 6 nous partons à six heures du matin seulement, mais septembre est
venu, et la température s’est sensiblement rafraîchie. Nous sommes
à 2750 mètres, cependant on nous apporte, à toutes les stations, du
raisin, des poires, des pommes, voire même des pêches et des abricots;
c’est à n’y rien comprendre, et notre bonne et vieille Europe serait
bien étonnée, elle qui à ces hauteurs n’a plus que de la neige et de la
glace à offrir à ses visiteurs. A peine en avons-nous vu hier sur le
haut d’un pic qui semblait vouloir se perdre dans le ciel.
En partant le 7, nous montons à cheval, selon notre habitude. Nous
faisons quelques pas; nos montures fraîchement reposées hennissent de
plaisir; nous croyons traverser un joli endroit tout vert... Tout à
coup un amas de pierres sur lequel se dessine vaguement un escalier
apparaît comme notre chemin. Les coulis qui conduisent nos chiens sont
déjà sur les premiers gradins de ce sentier à peine ébauché dans le roc
et nous regardent d’un air narquois.
Adieu nos montures, il faut mettre pied à terre et grimper. Plus nous
montons, plus la montagne est haute et présente ses flancs dénudés, sur
lesquels on cherche la route. Nos chiens sautent gaiement; nous montons
péniblement, et nos chevaux semblent nous suivre à regret.
Les aspérités se dressent toujours plus élevées devant nous. Nos
regards se lèvent anxieux vers ces hauteurs impitoyables; nos poumons
et nos jambes demandent grâce, mais c’est en vain.
Enfin nous sommes sur le faîte. Gens et bêtes, tout le monde souffle.
Nous remontons sur nos chevaux et nous suivons péniblement des
corniches qui montent et qui descendent à chaque instant. Quelle route
longue et pénible!... Va-t-elle donc finir? nous apercevons de loin la
descente. Quelle joie!...
Mais celle-ci, de près, est horrible. Impossible de penser à la faire
à cheval. C’est à pied qu’il faut aller. Nos pauvres chaussures: comme
les cordonniers seraient contents si l’on avait toujours de pareilles
routes.
Deux heures durant, nous descendons sur du sable, sur des pierres, sur
des rocs, sautant, glissant, enjambant des marches d’une hauteur à
laquelle nos architectes n’auraient jamais songé.
Cependant les balcons sont solides, mais les corniches tournent un peu
trop. Heureusement cet escalier vertigineux touche à sa fin.
De loin nous voyons la station. Mais nous devons nous arrêter à Do, car
à Karmagne il n’y a pas de place pour nos tentes, et nous en sommes
encore à trois milles. D’ailleurs nous sommes si fatigués que nous ne
demandons pas mieux que de nous reposer.
J’ai toutes les peines du monde à trouver un cordonnier pour réparer
mes bottes toutes déchirées. Enfin nous en rencontrons un, qui me
remet une pièce grossière. C’est toujours mieux qu’un trou. Ici les
indigènes vont pieds nus: c’est moins coûteux et les réparations ne se
font pas sentir. Les élégants, car il y a toujours des élégants, même
dans les cités les plus sauvages, les élégants, dis-je, portent des
espèces de sandales en cuir. Sur les chemins pierreux et sablonneux,
c’est la meilleure des chaussures: seulement il ne faut pas qu’elles
soient mouillées. Celles que les Baltis confectionnent pour leur
usage particulier sont grossièrement travaillées; mais à Srinagar il
s’en fait de très jolies et de fort commodes. Il y a non seulement une
chaussette de cuir, mais il y a en plus une semelle très forte, qu’on
met à volonté et qui s’attache au pied par des courroies élégamment
agencées. L’après-midi le radjah de Karmagne est venu nous donner le
salam. Il nous fait apporter des melons, des raisins et de superbes
abricots; ils sont loin cependant d’être aussi bons que ceux de Chigar.
Décidément les Baltis aiment les fleurs; ils s’en mettent sur la tête,
à défaut d’autre parure. Cela fait un curieux effet de voir des jeunes
garçons entièrement nus, la tête lourdement chargée, suivant la saison,
de fleurs blanches ou rouges.
Cette population laborieuse possède une civilisation relative, car
ils ont dans tous les villages des waterclosets placés de distance en
distance. Ce sont de petites constructions en terre et en pierres en
forme d’escargots.
Eux aussi, pour se guérir, se brûlent le corps. M. de Ujfalvy en a vu
qui avaient le ventre couvert de cicatrices.
La récolte des moissons est faite; tous les épis, arrachés de terre,
sont mis en tas semblables à nos meules, affectant néanmoins la forme
carrée.
Le 7 septembre nous voit en selle à six heures. Entre Do et Karmagne,
on dirait un pays détruit par le feu, tant les pierres, effritées par
le temps, sont remarquablement belles. On croit voir à chaque pas les
ruines de palais en cendres. Les montagnes elles-mêmes sont quelquefois
en marbre.
Le pont en corde qui traverse l’Indus et sur lequel on se rend à
Karmagne est bien plus imposant que celui du Tchinab. Il est plus
élevé, plus long et, par cela même, plus secoué par le vent; cette
réunion de brindilles de bois dont on fait des cordes a quelque chose
de vertigineux.
Nous descendons de nos montures, et, guidés par des coulis, nous nous
avançons jusqu’au milieu du pont. Ce pont pourrait plutôt s’appeler
une échelle, car c’est sur chaque échelon qu’il faut poser le pied.
L’Indus, roulant ses eaux impétueuses, paraît, entre chaque échelon,
prêt à vous engloutir au moindre faux pas. La tête vous tourne si vous
n’en avez l’habitude, et, sans l’aide de vos coulis, le passage serait
d’une extrême difficulté. Quant aux chevaux, il leur est impraticable;
aussi traversent-ils l’Indus à la nage, soutenus par des cordes qu’on
tire de l’autre côté de la rive. Bon nombre de bêtes se noient à ces
terribles passages, ou sont entraînées par le courant. On m’avait fait
un tel tableau de ces ponts, que je m’étais imaginée ne jamais pouvoir
en franchir.
Certes se voir suspendu au-dessus d’un fleuve immense qui roule ses
eaux grisâtres sous un plancher balancé au gré du vent n’a rien de bien
rassurant, mais avec du courage et de la bonne volonté on vient à bout
de tout, et il faut en faire provision en voyage.
Karmagne, situé sur la rive droite de l’Indus, est un des plus beaux
sites du Baltistan riverain. Le vieux palais du radjah est construit
sur le haut d’une montagne; il semble être soudé dans le roc; les
fenêtres en bois qui s’en détachent font un effet superbe. Il est très
grand et devait autrefois servir de château fort, car sa position
est formidable. Le nouveau palais, tout neuf, tout coquet, avec
ses fenêtres en forme de tourelles et ses boiseries jaunes toutes
reluisantes de vernis, ressemble à un joli chalet, dont le pied est
caché par un jardin où les fleurs se mêlent agréablement aux arbres. Il
s’élève à quelques pas seulement du vieux château.
L’habitation du frère du radjah, pour être plus petite, n’en est pas
moins séduisante et paraît surgir complètement d’une touffe de verdure
du plus beau vert qui domine le fleuve.
Plus on remonte l’Indus, plus les villages se rapprochent les uns des
autres. Les chemins qui courent sur la rive droite du fleuve sont
tellement effrayants, les escaliers qui le surplombent pour joindre un
sentier à un autre sont tellement exigus qu’ils nous font trouver notre
chemin superbe. Ce sentier, du reste, n’est praticable que pour les
piétons.
A quelque distance de Do se trouve le cimetière des Baltis; leurs
tombes rappellent un peu le rez-de-chaussée de leurs maisons. Ce sont
de petits édicules en maçonnerie de gros cailloux, de forme carrée
et peu élevés au-dessus du sol. La tombe de leurs saints se trouve
toujours dans un endroit assez isolé; elle est entourée de longs bâtons
au haut desquels flottent de petits morceaux d’étoffe rouge et blanche.
Les Baltis de la secte nourbakchis se rasent le milieu de la tête et
laissent le reste de leurs cheveux bouclés, ainsi que le font leurs
frères; leurs femmes, que nous rencontrons, ne sont certes pas jolies,
et la propreté n’est pas leur côté faible.
La route est toujours la même: décombres, rocs et pierres;
quelques-unes gardent l’empreinte de dessins curieux, que M. de Ujfalvy
s’empresse de reproduire sur du papier. Ce sont surtout des scènes de
chasse. Il y a bien longtemps que ces dessins ont été faits. Les Baltis
d’aujourd’hui n’en seraient pas capables.
Encore un bien mauvais passage, grand Dieu! et nous serons à Baïtan.
L’étape est courte, six cosses ou dix milles. Une cosse baltistane vaut
un mille et demi et un peu plus. Mais les Baltis ne sont pas toujours
très sûrs eux-mêmes de leurs distances.
Les Baltis portent quelquefois sur leur grosse chemise de _patou_
(lainage grossier) un bracelet ou plutôt un bourrelet d’étoffe, qu’ils
fixent à leur bras avec une petite broche en cuivre; ils enferment
dans ce bourrelet un talisman. Ils portent aussi des amulettes au
cou, et, quand on les mensure, il faut bien se garder de toucher à
ces objets, car ils perdraient alors leur privilège sacré. Aussi les
protègent-ils avec leurs mains.
[Illustration: Inscriptions et dessins sur les rochers (vallée du haut
Indus).]
Décidément je deviens médecin. J’ai fait à Skardo une cure merveilleuse
en guérissant le fils du djemel-dar, qui, depuis trois ans, avait un
point de côté. Deux rigollots ont opéré ce miracle. Depuis ce temps, le
père, qu’on a adjoint à notre suite pour nous guider dans notre chemin
jusqu’à Srinagar, me présente toutes les personnes qui sont malades.
On amène aussi à mon mari jusqu’aux aveugles, auxquels, hélas! il ne
peut rendre la vue. Il leur conseille d’aller à Srinagar se faire
faire l’opération ou se laisser soigner, car il n’a pas, dit-il, les
instruments nécessaires ni les remèdes suffisants à sa portée. A ceux
qui ont la fièvre, M. de Ujfalvy leur donne de la quinine, et moi je
mets des cataplasmes et du cérat sur les plaies de ces malheureux. Ces
médicaments les guérissent, et ils ont une foi aveugle en nous. Le
jeune tchouprassi a eu les amygdales gonflées par le froid; je lui ai
mis une cravate au cou, et, ô merveille! le lendemain son mal avait
disparu.
Qui m’aurait jamais dit que, mon mari et moi, nous exercerions la
médecine dans le gouvernement du Baltistan? Heureusement ce n’est pas
comme en France, car, n’ayant pas de diplôme, on nous enfermerait pour
exercice illégal de cette profession.
Dans ces montagnes si près du ciel, les maladies sont assez rares. Les
hommes, toujours au grand air, aguerris dès leur plus tendre enfance à
toutes les intempéries des saisons, vivant sobrement, donnent peu de
prise aux maladies passagères; seules les maladies héréditaires peuvent
vicier leur sang, et la malpropreté est leur plus grande ennemie.