cordeau. Les maisons de Chigar sont, comme celles de Skardo, bâties
en cailloux et en torchis; les fenêtres manquent fréquemment au
rez-de-chaussée; la porte paraît suffisante aux habitants, qui restent
cependant enfermés dans ces demeures durant un long hiver. Peut-être
faut-il attribuer cet usage à la pénurie du combustible, car le bois
est rare dans cette contrée, et l’usage du poêle y est inconnu; les
cheminées sont si mal construites que la fumée remplit plutôt la
chambre qu’elle ne s’échappe par le trou qu’on y a fait. L’été, les
habitants montent sur le toit du rez-de-chaussée et y construisent un
abri en claies d’osier. Leur maison d’été est vite confectionnée; elle
n’aurait pas, je crois, une bien grande vogue dans nos endroits le
villégiature à la mode.
La vallée de Chigar, que nous visitons, est bien une des plus belles
que nous ayons vues. Sans être d’une beauté de mon goût, elle est plus
riante que celle de Skardo; mais les montagnes de quinze mille pieds
dans lesquelles elle est enfermée et derrière lesquelles on en aperçoit
de plus hautes encore toutes couvertes de neiges éternelles vous font
désirer un endroit mieux proportionné et moins écrasant.
La vallée est très étroite pour sa longueur, car elle a seulement trois
milles de large sur vingt-quatre de long. Elle se trouve à une altitude
de huit mille pieds; à une telle hauteur, on se demande comment ce pays
peut produire encore tout ce qu’on y admire.
Les platanes de Chigar ne le cèdent en rien à ceux de Srinagar; les
noyers sont de toute beauté, et toutes les céréales mûrissent dans ce
riche terrain d’alluvion.
La ville de Chigar est beaucoup plus étendue que celle de Skardo; on y
remarque deux prairies destinées spécialement au polo, mais depuis la
prise du pays par les dogras on ne se livre que rarement à ce jeu.
Lorsque le défilé de Moustagh servait encore de route aux caravanes,
l’importance commerciale de Chigar devait être alors bien plus
considérable qu’actuellement, mais depuis quelque temps ce col n’est
plus guère fréquenté. On attribue cet abandon aux grandes masses de
neiges éternelles qui y sont entassées et au peu de sécurité qu’offre
le chemin au delà de Moustagh. Les caravanes y sont attaquées et
pillées par les sauvages montagnards de ces contrées. Le jésuite
portugais d’Espinha a été le dernier Européen qui ait pu franchir, en
1760, ce redoutable passage.
Nous n’avions ni l’intention ni les moyens de marcher sur ses brisées.
Il faut un nombre considérable de chevaux, de mules, de porteurs, il
faut des vivres, du fourrage, si on veut songer à passer un de ces
défilés des monts Karakoroum, et le voyageur est obligé de chevaucher,
pendant des semaines entières, dans des régions absolument incultes et
désertes, souvent couvertes de neige et de glace; il souffre beaucoup
du froid rigoureux et de l’extrême raréfaction de l’air.
A la seconde expédition de sir Douglas Forsyth en Kachgarie, expédition
pour laquelle il était amplement pourvu de tout ce que le confort
européen peut offrir au voyageur, le géologue autrichien Stoliczka,
qui en faisait partie, mourut littéralement épuisé à la suite des
privations et des fatigues qu’il avait endurées sur le plateau du
Pamir et dans les passes du Karakoroum. Peut-être aurions-nous songé
cependant à affronter ces périls; mais, hélas! réduits à nos propres
ressources, notre bourse était déjà bien plate, et, sans la gracieuse
hospitalité du maharadjah du Cachemire, je ne sais comment nous aurions
fait pour arriver jusque sur les versants méridionaux du Karakoroum.
Le lendemain, nous quittâmes Chigar de grand matin; après avoir côtoyé
la rivière en amont par une route qui malgré sa nudité ne manquait
point de pittoresque, nous arrivâmes le soir à Kachoumal, où nous
attendaient nos tentes dressées grâce à la prévoyante sollicitude de
notre ami le colonel Gân-Patra.
Là mon mari eut la bonne chance de rencontrer quelques familles de
montagnards nomades appelées Pakhpous et Chakchous, qui font paître
leurs troupeaux dans les hautes vallées du Yarkand-daria et de ses
affluents, sur les versants opposés des monts Karakoroum, qu’ils
franchissent de temps en temps pour s’assurer peut-être par eux-mêmes
des raisons qui empêchent les marchands baltis et cachemiris de ne plus
venir se faire dépouiller chez eux.
Ces redoutables montagnards, qui jouissent d’une si mauvaise
réputation, me parurent d’ailleurs très pacifiques. Leur type se
rapproche absolument de celui des Dardous que nous avions vus à
Gouraiz. C’est le même front fuyant, le même éclat dans le regard,
la même physionomie d’oiseau de proie qui caractérisent les Dardous
en général. Peut-être étaient-ils moins malpropres et plus soigneux
dans leur mise. Le produit de leurs rapines leur permet une certaine
aisance. M. de Ujfalvy en mensura quelques-uns et demanda aux autres
des renseignements ethnographiques. Comme à l’ordinaire, je servis de
secrétaire à mon mari, et vous ne vous étonnerez plus, chère lectrice,
de ma connaissance des termes techniques si je vous apprends que le
cher et regretté docteur Broca m’avait initiée autrefois aux études
anthropologiques.
Le jour suivant, nous poussâmes jusqu’à l’endroit où se rencontrent
les deux sources du Chigar, le Bâcha et le Braldou. M. de Ujfalvy fit
le jour même une excursion jusqu’aux environs de Tchoutroun, où se
trouvent des sources chaudes et où il rencontra d’autres familles de
Pakhpous et de Chakchous.
La vue du grand glacier du Tchogo-Gansé (ce dernier mot signifie
«glacier») est, paraît-il, très belle. Nous passâmes la nuit à une
altitude de 2500 mètres.
Le lendemain nous fîmes une marche forcée pour arriver à Askolé, le
point le plus avancé que nous devions atteindre dans notre voyage
d’exploration.
La marche fut très longue et très fatigante; on franchit d’abord le
Braldou sur un pont de bois très mal entretenu; puis on suit son cours,
et l’on aperçoit une infinité de glaciers sur la gauche. Mais rien ne
saurait décrire le spectacle qui s’offrit à nos regards en arrivant
au fort d’Askolé, tout près du gigantesque glacier de Biafo-Gansé. Au
nord-est on aperçoit le Moustagh et plus à l’est le superbe glacier du
Baltoro (tous ces glaciers constituent une ligne non interrompue d’au
moins 150 kilom.). On est entouré d’immenses cimes de montagnes que les
rayons du soleil couchant éclairent comme autant de phares embrasés.
Au nord-est, le mont Gantchen (6467 m.); au sud, le Mango-Gousor (6293
m.); à l’est, le Macherbroum (7831 m.); plus à l’est, le Goncherbroum
(8045 m.), et enfin, tout au fond, le mont Dapsang (8620 m.), la
montagne la plus élevée du globe après le mont Everest ou Gaorisankar
dans le Népaul, qui ne la dépasse que d’environ 120 mètres.
Si l’Himalaya possède une montagne plus élevée que le Karakoroum,
assertion qui sera peut-être démentie demain, il est certain que le
Karakoroum dans son ensemble présente une ligne de faîte plus élevée
que l’Himalaya, qui forme le plus considérable renflement de notre
planète.
[Illustration: Vue des montagnes du Karakoroum, dans la vallée de
Chigar.]
Il serait puéril de vouloir vous entretenir des impressions
diverses dont je fus assaillie par ce grandiose spectacle; je vous
dirai cependant que rien ne saurait dépeindre la magnificence de
l’embrasement de ces glaciers au coucher du soleil indien. J’avais
vu pareille chose dans les Alpes, en Styrie, au Tyrol, mais quelle
différence! ce qui dans les Alpes est un spectacle charmant, gracieux,
prend dans l’Himalaya des proportions tellement gigantesques que
l’homme en est littéralement anéanti. On se figure être au centre d’un
effroyable incendie qui a gagné jusqu’aux voûtes du ciel, et l’on croit
à chaque instant que les flammes se réuniront au-dessus de votre tête
pour vous faire rentrer dans le néant.
A la vue d’un pareil spectacle, on comprend les pratiques puériles
du brahmanisme ainsi que la religion toute d’abnégation de Bouddha.
En face d’une nature aussi terrifiante, l’homme devait se sentir si
peu de chose qu’il se jetait avec enthousiasme dans les bras d’une
religion qui, à force de recueillement inerte, lui promettait l’oubli
et l’anéantissement de soi-même.
Ne jugeons donc pas trop sévèrement les Hindous et soyons indulgents
pour des aberrations qui n’ont, hélas! rien que d’humain.
Je suis la seule femme européenne qui ait foulé de son pied cette terre
éloignée. Les Anglaises mêmes ne s’y sont pas senties attirées par
cette nature sauvage et grandiose.
Trois jours de pénibles chevauchées nous ramènent à Skardo par un temps
splendide, et ces montagnes qui nous avaient d’abord étonnés nous
parurent presque ordinaires quand nous les comparâmes aux géants du
Karakoroum.
Nous retrouvons M. et Mme de F...; le premier est déjà beaucoup mieux
et peut enfin dessiner des vues de cette agreste capitale.
Le difteri, appelé Méta-Soun-Sahib, nous envoyait tous les deux jours
des melons, des légumes, du raisin de toute sorte. Une espèce notamment
était si petite que je n’avais jamais rien vu de pareil, même dans le
Turkestan, où l’on appelle cette espèce de raisin _kichmich_.
Le 29, dans la journée, nous entendons tirer des coups de canon. Ils
annoncent la grande fête musulmane qui va avoir lieu le lendemain. Les
Hindous aussi se livrent aux réjouissances; le premier quartier de
la lune vient d’apparaître et ils pourront manger toute la journée;
notre colonel lui-même en est très satisfait, car, lorsque cet astre
nocturne disparaît du firmament, ces pieux Hindous ne peuvent contenter
leur appétit qu’une fois par jour. Aussi, le soir du premier quartier,
grande musique par tout Skardo.
Les feux sont allumés dans le petit carré de terre que l’Hindou a
tracé, marquant ainsi l’emplacement de sa cuisine. Ils tremblent quand
nous en approchons, car, si par malheur notre pied venait à frôler ce
carré, ils seraient obligés d’en faire un autre, et, comme leur eau se
serait arrêtée de bouillir, ils devraient la jeter et recommencer la
cuisine.
Telle est la loi imposée par la religion; aussi faisions-nous bien
attention de ne pas déranger nos serviteurs hindous quand leurs feux
étaient allumés, car cela leur aurait causé une terrible angoisse.
Il faut penser que l’Hindou n’a jamais d’heure réglée pour sa
nourriture; il mange quand il en sent le besoin; mais sa religion
lui commande de rester sur sa faim, et, comme les jeûnes sont très
rigoureux et très fréquents, il s’ensuit que sa faim est toujours un
peu aiguisée. Cependant leur estomac s’habitue à ces rigueurs, et l’on
ne saurait croire combien un Hindou peut rester de temps sans prendre
de nourriture. Par exemple, nos saïs et même le colonel et notre
tchouprassi, lorsqu’ils atteignaient la station, fatigués et affamés,
restaient très bien jusqu’au lendemain sans manger si le couli qui
portait leurs ustensiles de cuisine n’était pas arrivé.
Faire leur cuisine dans d’autres ustensiles que dans les leurs est
un acte que la loi réprouve; la manière dont ils sont obligés de les
nettoyer, lorsqu’ils sont en cuivre jaune, leur est encore dictée par
celle-ci. Ils doivent toujours employer de la terre et les frotter
deux fois de suite, et, chaque fois qu’ils s’en sont servis, ce
nettoyage doit être rigoureusement accompli. Cette sévère obligation
est fidèlement remplie par eux, et rien n’est plus propre et plus
appétissant que leur lota en cuivre jaune.
Le 30, dès l’aurore, nouvelle musique; on appelle à grands cris nos
domestiques. Tous au tamacha, c’est-à-dire à la fête. Il faut la peur
qu’ils ont de M. de Ujfalvy pour n’y pas rester toute la journée.
Cette matinée fut égayée par un incident qui dépeint bien les mœurs
du pays. M. de Ujfalvy avait dit au colonel qu’il voulait acheter un
costume complet de femme baltie. Notre brave traducteur, François, fit
sans doute une confusion, car vers midi, au moment où nous achevions de
déjeuner, on vint chercher M. de Ujfalvy, lui disant que la femme était
arrivée. Mon mari se rendit près d’elle. C’était une jeune bayadère du
pays parée de son plus beau costume.
La pauvre enfant était toute tremblante, et, lorsque M. de Ujfalvy
demanda le costume, on lui répondit qu’il fallait prendre la femme avec.
Refus de M. de Ujfalvy. Refus de celle-ci de donner son costume. Enfin
il fallut toute une nouvelle explication pour faire comprendre à ces
braves gens que c’était seulement un costume qu’on désirait. Ils
avaient trouvé beaucoup plus naturel le désir d’avoir la femme avec le
costume, que d’avoir le costume sans la femme.
Les bayadères, ou danseuses publiques, sont chez les Hindous une
caste à part et parfaitement reconnue. Il en est de même chez les
musulmans des Indes, qui ont conservé les mœurs de leurs concitoyens.
On les élève pour cette vie et, contrairement aux autres femmes, on
cultive leur esprit; on leur apprend à chanter et à danser; il n’y a
aucune fête religieuse sans elles, et quelques-unes sont attachées
régulièrement au service d’un temple.
Le code même des Indes contient à leur égard une loi très curieuse: il
est défendu de prendre à une danseuse ses parures et ses ornements, et
la chambre qu’elle occupe est sacrée aux yeux de la loi. Les bayadères
du maharadjah du Cachemire sont renommées pour leur beauté et leurs
riches ornements.
La jeune fille partie, il fallait pourtant s’occuper du costume.
Le propriétaire du terrain sur lequel nous étions campés, honnête
agriculteur, possesseur d’une femme assez gentille, trouvant que le
gain valait la peine, proposa à mon mari de lui vendre le costume de sa
femme. On fit venir celle-ci tout ornée de beaux vêtements et on lui en
fit la proposition. Elle la reçut avec une mine assez triste; mais, sur
l’ordre de son mari, elle rentra dans sa demeure et reparut quelques
moments après tenant son costume et ses ornements à la main.
Sa figure était encore plus triste et de grosses larmes roulaient le
long de ses joues; mais, aussitôt qu’elle eut reçu l’argent, prix de
son sacrifice, elle s’empara vite des roupies et s’enfuit tout heureuse
dans sa demeure.
Le vêtement des femmes balties n’a rien d’extraordinaire; il consiste
en une longue robe de laine, un pantalon, une chemise de toile, des
bas et de petites bottes en cuir brodé, qu’on met pour les grandes
circonstances, car elles vont généralement nu-pieds. Le bonnet qu’elles
portent sur la tête est charmant; c’est une petite calotte en laine
grossière: le devant est orné de plaques d’argent très artistement
disposées. Elles jettent sur leur tête un voile blanc qui les encadre
comme une madone; les ornements de la calotte se dessinent alors
d’autant mieux. Quant aux bijoux, ils consistent en bracelet d’argent
pour les riches ou en plomb pour les pauvres, en boucles d’oreilles et
en collier. Les musulmanes ne portent pas d’ornements au nez.
Ce brave et pratique agriculteur, alléché par les bénéfices, nous
céda aussi, moyennant finance, son costume d’homme. Il était beaucoup
plus simple que celui de la femme. Une longue robe, un pantalon,
une couverture dont ils font une ceinture et dans laquelle ils
s’enveloppent quand il pleut ou qu’il fait froid, une espèce de botte
bien en rapport avec les routes rocailleuses du pays: tels étaient les
objets dont il se départit à notre satisfaction et surtout à la sienne.
Ces vêtements sont tous retenus par de petites fibules en cuivre, dont
quelques-unes sont finement travaillées et présentent des dessins
curieux.
Nous donnâmes tous ces habillements à notre dobi, afin qu’il les
nettoyât, car ils en avaient grand besoin.
Tous ces événements se passaient le 31 août dans la matinée, et
l’après-midi il y avait une grande fête musulmane dans le _bagh_ ou
jardin du radjah. Nous étions priés d’y assister, et nous ne voulions
pas y manquer.
L’après-midi, à l’heure indiquée, nous nous rendions à ce parc, situé
à un mille de Skardo, au pied d’un magnifique rocher dont Manghel-Djou
a fait surgir quinze cascades. La dernière sort de quatre côtés d’un
bassin plus long que large et se répand en canaux d’irrigation dans
le parc. Ce jardin hindou manquait d’originalité; l’arrangement
consistait en grandes allées plantées d’arbres, de fleurs, de fruits
et de légumes. Nous étions assis sur une terrasse recouverte de tapis.
Le petit radjah était à côté de mon mari, et le difteri venait après;
les autres seigneurs de la cour étaient assis par terre sur les tapis.
Les chaises que nous avions avaient été apportées de nos tentes, et il
aurait été impossible dans tout Skardo d’en trouver davantage.
Les danses commencèrent, et les deux danseuses, dont l’une avait été
offerte la veille à M. de Ujfalvy, exécutèrent chacune à leur tour des
pas qui consistaient à piétiner d’une certaine façon sur le gazon,
à faire quelques gestes avec les bras et à incliner le corps. Pour
terminer leur danse, elles font tourner une assiette sur un bâton. La
seconde danseuse fut cependant un peu plus expressive; elle croisa
ses mains comme si elle portait un enfant et se pencha vers la terre;
ensuite elle cacha ses mains sous ses longues manches; ce geste, qui
doit sans doute vouloir dire quelque chose, n’est pas gracieux à
mon goût; si elles y renonçaient, leur danse en vaudrait mieux. La
troisième fut, à peu de chose près, la répétition de la première danse.
Ces femmes, avec leurs pantalons serrés à la cheville, leur grande robe
sale et leur voile blanc plus sale et plus déchiré encore, les pieds
couverts de poussière, et des mains noires qui s’agitent dans l’air,
ne donnent qu’une médiocre idée de la danse des bayadères décrite avec
tant de charme par les poètes de l’Orient. Je suis encore à chercher et
à trouver toutes ces merveilles.
Est-ce donc pour moi seule que tout prend couleur si noire, ou la
réalité qui s’étale à mes yeux est-elle si visible qu’elle m’en cache
la poésie? Le costume des danseuses de l’Inde est loin d’avoir le
décolleté si prisé chez les nôtres. Leurs épaules sont au contraire
entièrement couvertes. La perfection de la danseuse n’est ni dans sa
légèreté, ni dans la gracieuseté: elle consiste, paraît-il, dans une
parfaite indépendance et une parfaite flexibilité des doigts de pieds,
qu’elles ont toujours en liberté. Je me suis laissé dire que, dans
l’Inde, à Bombay surtout, plus ces danseuses étaient vieilles, plus
elles étaient prisées.
Aux bayadères succédèrent des hommes, qui remuèrent longtemps les
jambes, les mains, en s’enroulant dans des couvertures aussi sales
que le voile des danseuses. Ils s’éloignèrent comme ils étaient
venus, acclamés par les spectateurs, qui prennent un tel plaisir à ce
divertissement qu’ils y assistent quelquefois jusque vers le milieu
de la nuit. Les Hindous, de même que les musulmans riches, sont
propres; mais les pauvres laissent sous ce rapport bien à désirer dans
leur costume. Ils ne les changent jamais, même quand ils tombent en
haillons, et, s’ils les lavent, ce n’est que rarement.
[Illustration: Danseuses cachemiriennes.]
M. de Ujfalvy demanda s’il n’y avait pas moyen de visiter la
forteresse; mais, le radjah n’étant pas là, Méta-Soun-Sahib, le
difteri, ne put prendre sur lui de nous en donner l’autorisation; les
ordres sous ce rapport sont d’autant plus sévères, qu’on prétend que
l’on y détient un prisonnier enfermé dans une cage. Est-ce vrai ou
est-ce faux? Il nous serait impossible de l’affirmer. Toujours est-il
que, malgré nos instances, nous ne pûmes rien obtenir.
Il y avait déjà plus de dix jours que nous étions à Skardo; M. de
Ujfalvy ayant terminé ses mensurations ainsi que ses observations
anthropologiques et ethnographiques, et après avoir constaté encore à
Chigar que les Baltis n’étaient pas des Thibétains, nous nous décidâmes
à retourner à Srinagar par un autre chemin, beaucoup plus long que
le premier et qui côtoyait sur un long espace les bords escarpés de
l’Indus.
Nous annonçâmes notre départ à Méta-Soun-Sahib, qui vint alors
nous rendre sa dernière visite la veille de notre départ. Nous le
remerciâmes de toutes les amabilités qu’il avait eues pour nous, et des
provisions qu’il nous offrait encore pour notre voyage. Deux grandes
hottes étaient remplies de melons, de légumes, de raisin, d’abricots et
de pommes.
Au moment où il terminait sa visite, Méta-Soun-Sahib parla à
voix basse à notre mounchi, et nous entendîmes le mot _bakchich_
(gratification). J’étais déjà fort inquiète du cadeau que nous devions
lui donner, car nous étions, comme la cigale de la fable, un peu
dépourvus.
La petite conversation terminée, le mounchi sollicita un entretien
particulier de M. de Ujfalvy et lui déclara que le difteri réclamait
un bakchich pour toutes ses amabilités, se fondant sur le peu de
rétribution que comportaient ses hautes fonctions. Cette demande
directe fit sourire mon mari, qui s’informa de quelle nature pourrait
être le cadeau, tout en restant inquiet sur le résultat de cette
réponse. Lorsque le mounchi, après bien des réticences, finit par lui
dire: «Mais ce n’est pas un cadeau qu’il veut, c’est de l’argent.--Ah!
ah! j’aime mieux cela, dit mon mari, soulagé d’un grand embarras.
Quelle somme pourrait-on offrir?--Vingt à vingt-cinq roupies seraient
plus que suffisantes, répondit le colonel.--Donnez-lui vingt-cinq
roupies», repartit mon mari à Gân-Patra, auquel nous avions remis tout
notre argent et qui payait tous nos achats pour nous, car un homme de
condition de ces pays ne s’abaisse jamais à toucher ce métal; il dit
tout simplement: «payez ou donnez». Sous peine d’être méprisé, on ne
peut soi-même avoir la bourse à la main; aussi l’argent file avec une
rapidité extraordinaire. Le difteri reçut ses vingt-cinq roupies avec
une grande satisfaction, et voilà comme, en général, les Orientaux
de ce beau pays se font payer en bon argent comptant les libéralités
qu’ils ont eu soin de prendre sur leurs administrés. Pour un cadeau,
rien n’est plus naturel, mais pour de l’argent!
Qui donc aurait pu croire qu’un homme suivi de tant de domestiques
tendrait la main pour recevoir l’argent qu’il n’ose toucher?
Il s’éloigna enfin après maintes salutations; mais, au lieu de se
rendre à la maison, il s’assit près de nos serviteurs, ainsi que
tous ceux qui l’accompagnaient, et ils se mirent tous à discuter à
haute voix. Nos gens de l’écurie s’en mêlèrent à leur tour; ce fut une
discussion sans fin.
Cette familiarité orientale entre maître et domestiques est bien peu
compatible avec ce déploiement de décors, de luxe et de semblant de
dignité. Ils frayent avec leurs gens et au besoin les font pendre
ou les dépouillent de force pour satisfaire quelquefois leur simple
caprice. La force, la brutalité sont les seuls moyens d’action dans ces
contrées; l’appât immédiat du gain est le seul point de vue; l’économie
politique est au-dessus de leur conception journalière et fantaisiste.
On ne saurait s’imaginer jusqu’où va la familiarité de ces gens-là.
Ayant un jour fait l’acquisition d’un vieil objet et ayant accepté le
prix du marchand, j’en donnai le montant à notre valet de chambre afin
qu’il le payât, lorsque, quelques instants après, je le vis reparaître
et me remettre l’argent, m’assurant que le marchand ne voulait pas
conclure le marché.
Ne comprenant rien à ce refus, je fis venir notre traducteur, qui
m’expliqua que c’était mon valet de chambre qui ne voulait pas payer le
marchand, attendu que celui-ci ne voulait pas lui donner de bakchich et
qu’il avait trouvé tout naturel de rompre l’affaire dont il ne tirait
aucun profit. Je fis aussitôt chercher le marchand, et, prenant de
nouveau l’objet, je lui fis donner l’argent devant moi, et je prévins
mon valet de chambre que, si une autre fois il se permettait de faire
pareille chose, je le chasserais incontinent. Ce musulman, tout penaud,
honteux et confus, jura un peu tard qu’il recommencerait encore, mais
en y mettant plus d’adresse. Voilà une variante à laquelle notre bon La
Fontaine n’avait certes pas pensé dans sa vieille honnêteté.