Quand ils furent partis, nous examinâmes à loisir le chien qu’il nous

avait offert: c’était un étrange animal au poil fauve, de la race des

lévriers. Il chasse l’ours et se trouve dans les environs du Tchitral;

cette espèce est très rare et n’est pas encore parvenue en Europe; le

seul qui soit arrivé jusqu’au Cachemire avait été ramené par Hayward,

officier anglais qui fut assassiné à Yassin par le neveu du radjah

actuel de cette ville. Nous serions donc les premiers à faire connaître

cette espèce en Europe, et mon mari destinait ce curieux spécimen au

Jardin d’Acclimatation; mais, pour qu’il eût de la valeur, il nous

fallait une femelle de la même espèce; malgré les promesses de mon

mari, on ne pouvait nous en trouver une, et nous étions désespérés,

lorsque, le surlendemain, un chien, attiré sans doute par la faim, vint

rôder autour de notre tente; je n’eus pas plus tôt jeté les yeux dessus

que je l’indiquai à mon mari, qui reconnut que c’était une chienne de

la même espèce que le chien que nous avions, mais un peu plus petite.

Nous lui jetâmes à manger; sans doute notre mouvement lui fit peur,

car elle s’enfuit au plus vite. Mon mari fit appeler les coulis et, la

désignant de loin, promit une roupie à qui la ramènerait; ce fut une

chasse générale. Pourtant ce ne fut qu’au bout de quatre heures qu’un

couli[3], plus heureux ou plus adroit que les autres, put la saisir et,

avec une corde au cou, la traîner vers notre quartier. M. de Ujfalvy

donna la roupie promise et davantage, et fit dire au propriétaire qu’il

voulait lui acheter sa chienne et qu’il eût à venir s’entendre avec

lui. Le maître était un pauvre malheureux d’un petit village voisin

situé dans les montagnes. Il vint tout tremblant, pensant peut-être

recevoir des coups au lieu d’argent. Il fut donc assez surpris quand

mon mari lui demanda quel prix il voulait de sa chienne. Il n’hésita

pas à en demander cinq roupies, qui lui furent données sur-le-champ. Le

pauvre homme, tout heureux, tournait et retournait les pièces dans sa

main, n’en pouvant croire ses yeux; enfin, persuadé qu’il ne s’était

pas trompé, il s’éloigna le plus rapidement possible, après nous avoir

salués et resalués.

[3] Ce chien se trouve actuellement au Jardin d’Acclimatation du bois

de Boulogne.

[Illustration: Chien de Ghilghit.]

La chienne était moins belle que le chien; elle devait être un peu

mâtinée, mais cela valait mieux que rien.

On ne saurait croire comme il est difficile, chez ces peuples

asiatiques, de se procurer des femelles; ils les gardent avec un soin

extrême pour la reproduction. A ce sujet on m’a assuré que jamais un

Arabe ne vend une jument de pure race. Jamais, quel que soit le prix

que vous leur en offrez, ils ne se rendent à votre désir, jaloux qu’ils

sont de conserver leur belle race de chevaux.

Il en est de même des tazis ou lévriers, les seuls chiens estimés par

les Musulmans ou les Hindous.

Les Hindous sont moins dégoûtés des chiens que les croyants, mais ils

ne les soignent pas beaucoup non plus et ne s’occupent jamais de leur

nourriture; aussi ces pauvres animaux sont-ils obligés de la chercher

eux-mêmes sur la voirie; ils attendent avec impatience le moment où ils

peuvent le faire.

La chienne fut trois jours avant de s’habituer à nous, mais, voyant

enfin qu’elle était bien nourrie et qu’elle n’était plus battue,

surtout par les coulis, elle se résigna à son sort; cependant elle

devint méchante envers ses anciens ennemis; se sentant protégée, elle

leur courait dessus, et, d’aussi loin qu’elle en flairait un, elle

entrait en fureur. Nous étions vraiment bien gardés. Pauvre petite

bête! je l’avais appelée Skardo, et, à peine arrivée à Paris et remise

au Jardin d’Acclimatation avec son compagnon, le beau Ghilghit, elle y

mourut d’un étranglement des intestins.

On nous avait dit que la pluie était fort rare à Skardo; nous en eûmes

pourtant tous les jours, mais elle ne durait pas longtemps.

En général, les orages sont assez violents dans cette ville; le vent

s’élève régulièrement tous les jours à partir de cinq heures jusqu’à

minuit. Il y a au milieu des montagnes qui enclavent Skardo une

ouverture d’où s’échappe le vent du sud; le soir, quand le vent chaud

a monté, le vent glacial du Déosaï se fraye un passage à son tour et

produit un courant d’air violent. Cette variation atmosphérique est

un bienfait pour la ville. Ces vents rafraîchissent l’air embrasé

et refroidissent les parois brûlantes des montagnes, qui produisent

l’effet d’un four.

Le 26 nous assistons à un jeu de polo.

Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur

passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village

un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur

une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau

et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un

rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et

souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire

manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter

les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.

Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la

faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut

être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de

bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément

elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de

la boule. Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des

chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les

chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus

et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et

très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence,

paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au

cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre

de beauté.

La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux

deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de

tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour

séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés

en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de

leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres

cherchent au contraire à la faire parvenir au but.

L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la

situation du premier est bien plus pittoresque.

[Illustration: Types tchitralis.]

Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de

gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques

décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de

l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un

sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment

l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns

émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente

Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours,

habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des

rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres,

pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont

détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée.

C’est comme si une mer avait autrefois pris possession de ces contrées

et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son

passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les

vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume

les pieds de ces rocs.

C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous

étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue;

ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient

frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours,

nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques

gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs

qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre

divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course

les pics les plus élevés.

Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et

plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la

victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un

charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique,

bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on

n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours,

d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs

s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se

mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait

difficile de reproduire.

Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom de _difteri_,

ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce

divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son

sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il

attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux

combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs

montures, s’assirent en cercle près des musiciens.

La musique s’exhalait, plaintive et sauvage. Un homme avec une blouse

et un pantalon, couvert d’un manteau à larges manches, se mit à danser.

La danse consistait en pas, en gestes, en contorsions qui devaient

être, je suppose, l’explication de cette symphonie hurlante. Un autre

lui succéda sans être plus récréatif. Cependant les spectateurs

indigènes, parmi lesquels je remarquai quelques figures hâlées venues

du Tchitral, semblaient goûter une des plus grandes jouissances de

leur vie. Habitués à cette danse, ils en possédaient la clef et

s’identifiaient alors avec le danseur; cette pantomime, muette pour

moi, était pour eux la plus haute expression du langage.

Un troisième succéda au second; la musique, plus vive et plus légère,

emporta le danseur; son allure plus rapide se modela sur la musique;

les spectateurs l’accueillirent à la fin avec de vifs applaudissements,

et leurs cris témoignèrent de la joie générale.

A un signal donné, les cavaliers sautèrent de nouveau en selle, et,

courant ventre à terre, ils lancèrent la boule, mais pas à temps, car

un homme placé au dehors de l’enceinte fit entendre un coup de sifflet

qui arrêta les joueurs.

La boule fut lancée de nouveau, cette fois avec l’exactitude exigée. Le

fils de Méta-Manghel ou Manghel-Djou envoya son gouverneur, beau jeune

homme de vingt à vingt-cinq ans, se mêler au jeu; il parut dans l’arène

et fit voler la boule de main de maître, mais cependant, malgré son

habileté, qui était évidente, il ne put être vainqueur; son cheval, une

mauvaise bête, fut toujours devancé par les autres. La cour réunie de

Méta-Manghel, avec ses costumes pittoresques, me rappela vivement les

peintures indiennes que j’avais vues et admirées à Tchamba. Des siècles

ont passé sur ces contrées, et pourtant la couleur locale, les mœurs et

les usages sont toujours restés les mêmes.

Ce divertissement dura assez longtemps; cependant, les chevaux

commençant à se lasser, les cavaliers durent mettre un terme à leur

ardeur.

Les vainqueurs vinrent se présenter devant la plate-forme; ils furent

acclamés, on se moqua des vaincus. Pour nous, nous retournâmes à notre

tente comme nous étions venus.

[Illustration: Aiguière de Tchamba.]

Le bazar de Skardo se compose d’une longue rue; il est assez pauvre en

belles choses, cependant M. de Ujfalvy fit l’acquisition de certains

cuivres anciens très curieux et très beaux.

La forme des aiguières baltistanes se rapproche beaucoup de la forme

chinoise; elle est moins élancée que les aiguières du Cachemire,

beaucoup plus massive, et les anses sont loin d’être comparables aux

autres.

Les bijoux anciens que M. de Ujfalvy a rapportés sont très bien

travaillés et ressemblent beaucoup aux dessins arabes; on prétend que

ce sont des ouvriers de cette nation que les anciens radjahs baltis

ont fait venir pour mettre leur industrie et leur talent au service

de leurs désirs luxueux. En tout cas, on ne fait plus ce travail

maintenant dans le Baltistan; ces bijoux en argent, incrustés d’or et

de turquoises, sont d’une beauté remarquable. Nous nous procurons aussi

des cuivres d’une rare distinction de forme et d’un travail fini qui

nous rappellent vivement les aiguières de Kangra et de Tchamba.

Les Baltis font aussi du pachemina, qui, dit-on, est meilleur marché

qu’à Srinagar, mais il n’est pas lavé et il faut lui faire subir cette

préparation pour qu’il acquière cette douceur, cette souplesse qui font

sa véritable beauté. C’est dans la capitale du Cachemire qu’on fait le

mieux ce travail; la manière dont ils le battent, le rebattent et le

lavent avec une sorte de petite noisette qu’ils mêlent à l’eau est la

spécialité des Cachemiris, spécialité qui n’a pu être égalée par aucun

autre peuple de l’Inde.

M. de Ujfalvy mensura nombre de Baltis au cœur de la population; il

lui fut démontré mathématiquement que ces pauvres Baltis, qu’on avait

confondus avec les Mongols, ou tout au moins avec les Ladakis, avaient

été fortement calomniés. Ils sont bel et bien aryens, tout autant que

les Brokhpa-Dardou. Comme eux, ils ont les cheveux bouclés, ondés et

soyeux; la barbe est généralement fournie, ce qui n’est pas chez les

Mongols. La peau, au lieu d’être glabre, est velue, et leurs yeux sont

droits. Les pommettes sont loin d’être saillantes; leurs dents sont

belles et leur physionomie est douce.

Ils ont souvent une cicatrice provenant d’une brûlure, de la grandeur

d’une pièce de 50 centimes, sur le sommet du crâne. Quand on leur en

demanda l’explication, ils répondirent qu’on leur avait fait cette

opération lorsqu’ils étaient enfants, afin de les guérir ou de les

préserver de maladies de la tête.

[Illustration: Bijoux baltis.]

Quelques-uns d’entre eux se brûlent certaines parties du corps pour le

même motif.

Du reste, les Hindous prétendent, dans leurs livres de médecine, que,

pour apaiser les coliques les plus violentes, il suffit d’appliquer

sous la plante des pieds des plaques de fer brûlantes: les douleurs se

calment tout de suite; je le crois sans peine, car le remède doit être

pire que le mal.

Les Baltis, depuis qu’ils sont devenus mahométans, et cela depuis

une époque très reculée, ne pratiquent plus la polyandrie, comme

les Ladakis; ils ne sont pourtant pas polygames, ils n’ont qu’une

femme, et, quoi qu’en dise l’éminent géographe M. Reclus, elles ne se

voilent jamais le visage, si ce n’est peut-être les femmes de haute

distinction, qui doivent être rares dans ce pays pauvre et dont les

habitants laborieux et doux auraient peine à vivre, surtout dans les

hautes régions, si leurs délicieux abricots leur faisaient défaut. Ils

les font sécher au soleil, et cette exportation est pour eux une grande

ressource et les aide à payer les impôts qu’ils doivent au maharadjah

du Cachemire.

L’été est ici très chaud, mais il est court; le bétail y est rare,

à cause du peu de fourrage qu’il peut trouver dans les prairies,

couvertes de neige pendant une grande partie de l’année. Ils passent

leurs longs hivers à tisser des étoffes en poil de chèvre, dont le

plus beau vient du Ladak. Ils sont musulmans chiites et en partie

nourbakchis, secte musulmane intermédiaire entre la secte des sunnites,

dont les Dardous font partie, et celle des chiites. Ils travaillent

aussi des objets en pierre tendre, qu’on appelle «jade de Caboul»; elle

vient des montagnes de Chigar, et cette fabrication baltistane est

assez bonne.

Leurs pipes ont une tout autre forme que celles de l’Inde et du

Cachemire; c’est la reproduction d’un fragment de corne de yack. M. de

Ujfalvy a acheté à Skardo une pipe de cette forme, ornée d’un travail

arabe en cuivre découpé de toute beauté; elle appartenait à l’ancien

radjah dépossédé du Baltistan. Nous avons pu acquérir cette pipe en

l’échangeant contre un objet d’une grande valeur pour ces pays-là.

Est-ce cette pipe très ancienne dans la famille qui a donné la forme

aux autres, ou sont-ce les autres qui ont été le modèle? nous n’avons

jamais pu le savoir, mais cette forme est particulière au Baltistan.

CHAPITRE XI

LE BALTISTAN (SUITE)

L’antique Indus.--Passage taillé dans le roc.--Chigar.--De superbes

montagnes.--Tchoutroun.--Pakhpous et Chakchous.--Askolé.--Le Moustagh

Pass, le plus vaste glacier du monde, et le Dapsang.--Retour à

Skardo.--Nous augmentons notre collection ethnographique.--La

danseuse désolée.--Où il est démontré que la plus généreuse

hospitalité revient parfois cher.--Les travaux exécutés par

Manghel-Djou, gouverneur du pays.--Parkouta.--Tolti.--Karmagne.--Un

site merveilleux.--Un pont de corde d’un passage peu agréable.--

Altintang.--Karkitchou et la vallée du Sourou.--Les Baltis, leurs

caractères et leurs qualités.--Dras.--Les Ladakis, leur type et leurs

mœurs.--Le Zodjila.--Sonmarg.--Retour à Srinagar.

Après quelques jours passés à ces occupations si intéressantes, M.

de Ujfalvy se décida à aller mensurer des Baltis à Chigar, où on lui

assurait qu’il trouverait le type balti le plus pur. En effet, dans

cette vallée retirée que dominent des montagnes qui ne sont inférieures

en altitude qu’au seul Gaorisankar et des glaciers que l’on ne peut

comparer qu’à ceux du Grœnland, les Baltis semblent s’être conservés

purs de tout mélange.

Nous nous décidons à partir sans nos compagnons, M. de F... étant

souffrant. De grand matin nous sommes en route, avec nos domestiques,

nos coulis et notre fidèle mounchi comme chef, pour cette nouvelle

expédition.

La route qui va de Skardo jusqu’à l’Indus est plantée d’arbres; on y

arrive par une descente en large escalier, dont les deux côtés sont

bordés par des canaux d’irrigation disposés de manière à former des

cascades. Pour pénétrer dans cette haute vallée, il nous faut traverser

l’Indus.

Ce fleuve prend ses sources dans le Thibet proprement dit. Le haut

bassin de l’Indus présente un intérêt particulier pour quelqu’un

qui, comme mon mari, s’occupe spécialement d’anthropologie et

d’ethnographie. Les habitants de ces régions paraissent être les

descendants les plus directs des anciens Aryens qui, à une époque des

plus reculées, vinrent de l’Asie Centrale et s’emparèrent des contrées

baignées par le haut Indus et ses affluents. Il est certain que les

Aryens chasseurs et pasteurs avaient résidé dans ces régions avant de

s’étendre dans les plaines brûlantes au sud de l’Himalaya et avant

de faire la conquête des riches contrées gangétiques. Je ne prétends

nullement que les misérables Dardous soient les descendants directs de

ces Aryens, mais il est certain que les aïeux de notre race ont laissé

des vestiges dans ces régions montagneuses.

C’est la recherche de ces vestiges qui nous préoccupe et nous intéresse.

Le fleuve, majestueux, a déjà en ce moment une largeur imposante, mais

ses eaux tumultueuses sont sans profondeur, et un peu plus loin que

Skardo elles bondissent parmi les rochers. L’Indus, que nous traversons

en bac en nous laissant aller au courant, car s’y opposer serait folie,

est un de ceux dont le nom a le plus retenti à mes oreilles enfantines.

Qui donc m’aurait dit, quand j’apprenais les exploits d’Alexandre,

que je le traverserais un jour? Enfermées dans ce rempart de pierres,

ces eaux jaunâtres, qui, à la fonte des neiges, font six milles à

l’heure, sont telles que se les représente l’imagination. Ses bords,

où toute culture est impossible à cause de l’accumulation des sables

qu’il charrie, sont tristes et lugubres. De l’autre côté du fleuve

s’étend une chaîne de montagnes abruptes et rocailleuses, sans aucune

végétation, mais qui forme un fond de panorama des plus pittoresques.

C’est une sorte de monde préhistorique reconstitué par un paléontologue

quelconque. A chaque instant on s’attend à voir surgir un ichtyosaure

gigantesque battant ses flancs de sa queue écailleuse. Un mastodonte

broutant les herbes marines le long des côtes sablonneuses de l’Indus

serait aussi parfaitement à sa place au milieu de cette étrange nature,

belle dans son horrible nudité.

[Illustration: Un glacier dans le Baltistan.]

Nous franchissons ensuite une route taillée dans le roc, œuvre du

gouverneur actuel du Baltistan, Manghel-Djou, un Hindou de génie, et

nous descendons de l’autre côté dans la magnifique vallée de Chigar,

plus grandiose encore que celle de Skardo, surtout plus naturelle, plus

à portée de notre conception actuelle, n’ayant rien de préhistorique.

A droite et à gauche, d’immenses montagnes rocheuses, dont les flancs

dorés par le soleil reflètent mille couleurs différentes; à nos pieds,

une large rivière, le Chigar, et sur sa rive une délicieuse oasis de

verdure, d’une étendue de dix kilomètres; des champs de millet et de

sarrasin bien cultivés, des vergers dont les arbres ploient sous le

poids de beaux fruits savoureux, des potagers plantés de diverses

espèces de légumes, surtout de courges, et, au milieu de cette

luxuriante végétation, des mosquées, des tombes et des habitations

musulmanes émergent agréablement.

Au fond de ce beau et unique paysage se dressent d’immenses glaciers

dont les cimes saupoudrées dominent le tout dans leur tranquille

majesté. Ce spectacle est sans pareil, et jamais nous ne l’oublierons.

Le chemin dans la vallée est encore planté d’arbres et parfaitement

entretenu; on marche une heure et demie au pas du cheval avant

d’arriver au village. La vallée est sillonnée de canaux d’irrigation,

qu’on franchit grâce à de petits ponts en pierre qui supportent même le

poids d’un cheval avec son cavalier.

Chigar possède aussi son champ de polo, plus grand et plus uni que

celui de la capitale et couvert d’un magnifique gazon; aussi, lorsque

mon cheval le sentit sous ses pieds, il se rappela sans doute ses

récents exploits et partit ventre à terre, pour ne s’arrêter que dans

un beau champ de millet, dont il saisit en passant quelques épis, qu’il

se mit à dévorer à belles dents pour se récompenser sans doute de sa

course folâtre.

Les autorités de Chigar, prévenues de notre arrivée, vinrent nous

offrir sous un bel arbre des fruits délicieux. Nous faisons une

petite halte en ce lieu. Les melons sont exquis, et c’est l’endroit

par excellence de la culture des abricots; nous comprenons, en les

savourant, que les voyageurs chinois aient appelé ce pays le «Thibet

des abricots». Notre viande froide nous paraît bien meilleure avec ces

savoureux desserts. On dit que les fraises de Chigar sont préférables

à celles de l’Himalaya. Quel malheur que nous ne puissions nous en

assurer nous-mêmes!

Les puits qui fournissent de l’eau pour les habitants sont très

curieux; ils consistent en petits trous à hauteur du sol, fermés par un

couvercle. On y puise l’eau au moyen d’un petit seau en bois attaché à

un long bâton. Je crois que ces puits ne sont pas de véritables puits,

mais simplement des réservoirs qui permettent à l’eau qui s’échappe

des irrigations de se reposer et de déposer la terre dont elle s’est

chargée.

[Illustration: Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.]

Au village où nous arrivons, la maison qu’on nous offre est propre;

l’escalier qui conduit au premier est raide et ressemble plutôt à une

échelle. Les chambres sont assez spacieuses, mais la hauteur laisse à

désirer. Si mon mari était plus grand, il n’y pourrait tenir debout.

C’est juste sa grandeur, on croirait avoir pris sa mesure.

Nous avons deux chambres; les autres sont habitées par le propriétaire.

Il est bien entendu qu’elles sont vierges de meubles et que la terre

battue qui forme le plancher n’est recouverte par aucun tapis. Mais

nous avons des portes et des fenêtres en bois plein percées d’un trou,

nous ne sommes pas à plaindre.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 17 / 27 段