avait offert: c’était un étrange animal au poil fauve, de la race des
lévriers. Il chasse l’ours et se trouve dans les environs du Tchitral;
cette espèce est très rare et n’est pas encore parvenue en Europe; le
seul qui soit arrivé jusqu’au Cachemire avait été ramené par Hayward,
officier anglais qui fut assassiné à Yassin par le neveu du radjah
actuel de cette ville. Nous serions donc les premiers à faire connaître
cette espèce en Europe, et mon mari destinait ce curieux spécimen au
Jardin d’Acclimatation; mais, pour qu’il eût de la valeur, il nous
fallait une femelle de la même espèce; malgré les promesses de mon
mari, on ne pouvait nous en trouver une, et nous étions désespérés,
lorsque, le surlendemain, un chien, attiré sans doute par la faim, vint
rôder autour de notre tente; je n’eus pas plus tôt jeté les yeux dessus
que je l’indiquai à mon mari, qui reconnut que c’était une chienne de
la même espèce que le chien que nous avions, mais un peu plus petite.
Nous lui jetâmes à manger; sans doute notre mouvement lui fit peur,
car elle s’enfuit au plus vite. Mon mari fit appeler les coulis et, la
désignant de loin, promit une roupie à qui la ramènerait; ce fut une
chasse générale. Pourtant ce ne fut qu’au bout de quatre heures qu’un
couli[3], plus heureux ou plus adroit que les autres, put la saisir et,
avec une corde au cou, la traîner vers notre quartier. M. de Ujfalvy
donna la roupie promise et davantage, et fit dire au propriétaire qu’il
voulait lui acheter sa chienne et qu’il eût à venir s’entendre avec
lui. Le maître était un pauvre malheureux d’un petit village voisin
situé dans les montagnes. Il vint tout tremblant, pensant peut-être
recevoir des coups au lieu d’argent. Il fut donc assez surpris quand
mon mari lui demanda quel prix il voulait de sa chienne. Il n’hésita
pas à en demander cinq roupies, qui lui furent données sur-le-champ. Le
pauvre homme, tout heureux, tournait et retournait les pièces dans sa
main, n’en pouvant croire ses yeux; enfin, persuadé qu’il ne s’était
pas trompé, il s’éloigna le plus rapidement possible, après nous avoir
salués et resalués.
[3] Ce chien se trouve actuellement au Jardin d’Acclimatation du bois
de Boulogne.
[Illustration: Chien de Ghilghit.]
La chienne était moins belle que le chien; elle devait être un peu
mâtinée, mais cela valait mieux que rien.
On ne saurait croire comme il est difficile, chez ces peuples
asiatiques, de se procurer des femelles; ils les gardent avec un soin
extrême pour la reproduction. A ce sujet on m’a assuré que jamais un
Arabe ne vend une jument de pure race. Jamais, quel que soit le prix
que vous leur en offrez, ils ne se rendent à votre désir, jaloux qu’ils
sont de conserver leur belle race de chevaux.
Il en est de même des tazis ou lévriers, les seuls chiens estimés par
les Musulmans ou les Hindous.
Les Hindous sont moins dégoûtés des chiens que les croyants, mais ils
ne les soignent pas beaucoup non plus et ne s’occupent jamais de leur
nourriture; aussi ces pauvres animaux sont-ils obligés de la chercher
eux-mêmes sur la voirie; ils attendent avec impatience le moment où ils
peuvent le faire.
La chienne fut trois jours avant de s’habituer à nous, mais, voyant
enfin qu’elle était bien nourrie et qu’elle n’était plus battue,
surtout par les coulis, elle se résigna à son sort; cependant elle
devint méchante envers ses anciens ennemis; se sentant protégée, elle
leur courait dessus, et, d’aussi loin qu’elle en flairait un, elle
entrait en fureur. Nous étions vraiment bien gardés. Pauvre petite
bête! je l’avais appelée Skardo, et, à peine arrivée à Paris et remise
au Jardin d’Acclimatation avec son compagnon, le beau Ghilghit, elle y
mourut d’un étranglement des intestins.
On nous avait dit que la pluie était fort rare à Skardo; nous en eûmes
pourtant tous les jours, mais elle ne durait pas longtemps.
En général, les orages sont assez violents dans cette ville; le vent
s’élève régulièrement tous les jours à partir de cinq heures jusqu’à
minuit. Il y a au milieu des montagnes qui enclavent Skardo une
ouverture d’où s’échappe le vent du sud; le soir, quand le vent chaud
a monté, le vent glacial du Déosaï se fraye un passage à son tour et
produit un courant d’air violent. Cette variation atmosphérique est
un bienfait pour la ville. Ces vents rafraîchissent l’air embrasé
et refroidissent les parois brûlantes des montagnes, qui produisent
l’effet d’un four.
Le 26 nous assistons à un jeu de polo.
Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur
passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village
un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur
une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau
et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un
rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et
souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire
manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter
les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.
Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la
faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut
être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de
bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément
elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de
la boule. Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des
chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les
chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus
et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et
très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence,
paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au
cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre
de beauté.
La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux
deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de
tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour
séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés
en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de
leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres
cherchent au contraire à la faire parvenir au but.
L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la
situation du premier est bien plus pittoresque.
[Illustration: Types tchitralis.]
Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de
gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques
décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de
l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un
sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment
l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns
émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente
Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours,
habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des
rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres,
pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont
détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée.
C’est comme si une mer avait autrefois pris possession de ces contrées
et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son
passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les
vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume
les pieds de ces rocs.
C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous
étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue;
ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient
frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours,
nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques
gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs
qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre
divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course
les pics les plus élevés.
Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et
plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la
victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un
charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique,
bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on
n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours,
d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs
s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se
mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait
difficile de reproduire.
Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom de _difteri_,
ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce
divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son
sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il
attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux
combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs
montures, s’assirent en cercle près des musiciens.
La musique s’exhalait, plaintive et sauvage. Un homme avec une blouse
et un pantalon, couvert d’un manteau à larges manches, se mit à danser.
La danse consistait en pas, en gestes, en contorsions qui devaient
être, je suppose, l’explication de cette symphonie hurlante. Un autre
lui succéda sans être plus récréatif. Cependant les spectateurs
indigènes, parmi lesquels je remarquai quelques figures hâlées venues
du Tchitral, semblaient goûter une des plus grandes jouissances de
leur vie. Habitués à cette danse, ils en possédaient la clef et
s’identifiaient alors avec le danseur; cette pantomime, muette pour
moi, était pour eux la plus haute expression du langage.
Un troisième succéda au second; la musique, plus vive et plus légère,
emporta le danseur; son allure plus rapide se modela sur la musique;
les spectateurs l’accueillirent à la fin avec de vifs applaudissements,
et leurs cris témoignèrent de la joie générale.
A un signal donné, les cavaliers sautèrent de nouveau en selle, et,
courant ventre à terre, ils lancèrent la boule, mais pas à temps, car
un homme placé au dehors de l’enceinte fit entendre un coup de sifflet
qui arrêta les joueurs.
La boule fut lancée de nouveau, cette fois avec l’exactitude exigée. Le
fils de Méta-Manghel ou Manghel-Djou envoya son gouverneur, beau jeune
homme de vingt à vingt-cinq ans, se mêler au jeu; il parut dans l’arène
et fit voler la boule de main de maître, mais cependant, malgré son
habileté, qui était évidente, il ne put être vainqueur; son cheval, une
mauvaise bête, fut toujours devancé par les autres. La cour réunie de
Méta-Manghel, avec ses costumes pittoresques, me rappela vivement les
peintures indiennes que j’avais vues et admirées à Tchamba. Des siècles
ont passé sur ces contrées, et pourtant la couleur locale, les mœurs et
les usages sont toujours restés les mêmes.
Ce divertissement dura assez longtemps; cependant, les chevaux
commençant à se lasser, les cavaliers durent mettre un terme à leur
ardeur.
Les vainqueurs vinrent se présenter devant la plate-forme; ils furent
acclamés, on se moqua des vaincus. Pour nous, nous retournâmes à notre
tente comme nous étions venus.
[Illustration: Aiguière de Tchamba.]
Le bazar de Skardo se compose d’une longue rue; il est assez pauvre en
belles choses, cependant M. de Ujfalvy fit l’acquisition de certains
cuivres anciens très curieux et très beaux.
La forme des aiguières baltistanes se rapproche beaucoup de la forme
chinoise; elle est moins élancée que les aiguières du Cachemire,
beaucoup plus massive, et les anses sont loin d’être comparables aux
autres.
Les bijoux anciens que M. de Ujfalvy a rapportés sont très bien
travaillés et ressemblent beaucoup aux dessins arabes; on prétend que
ce sont des ouvriers de cette nation que les anciens radjahs baltis
ont fait venir pour mettre leur industrie et leur talent au service
de leurs désirs luxueux. En tout cas, on ne fait plus ce travail
maintenant dans le Baltistan; ces bijoux en argent, incrustés d’or et
de turquoises, sont d’une beauté remarquable. Nous nous procurons aussi
des cuivres d’une rare distinction de forme et d’un travail fini qui
nous rappellent vivement les aiguières de Kangra et de Tchamba.
Les Baltis font aussi du pachemina, qui, dit-on, est meilleur marché
qu’à Srinagar, mais il n’est pas lavé et il faut lui faire subir cette
préparation pour qu’il acquière cette douceur, cette souplesse qui font
sa véritable beauté. C’est dans la capitale du Cachemire qu’on fait le
mieux ce travail; la manière dont ils le battent, le rebattent et le
lavent avec une sorte de petite noisette qu’ils mêlent à l’eau est la
spécialité des Cachemiris, spécialité qui n’a pu être égalée par aucun
autre peuple de l’Inde.
M. de Ujfalvy mensura nombre de Baltis au cœur de la population; il
lui fut démontré mathématiquement que ces pauvres Baltis, qu’on avait
confondus avec les Mongols, ou tout au moins avec les Ladakis, avaient
été fortement calomniés. Ils sont bel et bien aryens, tout autant que
les Brokhpa-Dardou. Comme eux, ils ont les cheveux bouclés, ondés et
soyeux; la barbe est généralement fournie, ce qui n’est pas chez les
Mongols. La peau, au lieu d’être glabre, est velue, et leurs yeux sont
droits. Les pommettes sont loin d’être saillantes; leurs dents sont
belles et leur physionomie est douce.
Ils ont souvent une cicatrice provenant d’une brûlure, de la grandeur
d’une pièce de 50 centimes, sur le sommet du crâne. Quand on leur en
demanda l’explication, ils répondirent qu’on leur avait fait cette
opération lorsqu’ils étaient enfants, afin de les guérir ou de les
préserver de maladies de la tête.
[Illustration: Bijoux baltis.]
Quelques-uns d’entre eux se brûlent certaines parties du corps pour le
même motif.
Du reste, les Hindous prétendent, dans leurs livres de médecine, que,
pour apaiser les coliques les plus violentes, il suffit d’appliquer
sous la plante des pieds des plaques de fer brûlantes: les douleurs se
calment tout de suite; je le crois sans peine, car le remède doit être
pire que le mal.
Les Baltis, depuis qu’ils sont devenus mahométans, et cela depuis
une époque très reculée, ne pratiquent plus la polyandrie, comme
les Ladakis; ils ne sont pourtant pas polygames, ils n’ont qu’une
femme, et, quoi qu’en dise l’éminent géographe M. Reclus, elles ne se
voilent jamais le visage, si ce n’est peut-être les femmes de haute
distinction, qui doivent être rares dans ce pays pauvre et dont les
habitants laborieux et doux auraient peine à vivre, surtout dans les
hautes régions, si leurs délicieux abricots leur faisaient défaut. Ils
les font sécher au soleil, et cette exportation est pour eux une grande
ressource et les aide à payer les impôts qu’ils doivent au maharadjah
du Cachemire.
L’été est ici très chaud, mais il est court; le bétail y est rare,
à cause du peu de fourrage qu’il peut trouver dans les prairies,
couvertes de neige pendant une grande partie de l’année. Ils passent
leurs longs hivers à tisser des étoffes en poil de chèvre, dont le
plus beau vient du Ladak. Ils sont musulmans chiites et en partie
nourbakchis, secte musulmane intermédiaire entre la secte des sunnites,
dont les Dardous font partie, et celle des chiites. Ils travaillent
aussi des objets en pierre tendre, qu’on appelle «jade de Caboul»; elle
vient des montagnes de Chigar, et cette fabrication baltistane est
assez bonne.
Leurs pipes ont une tout autre forme que celles de l’Inde et du
Cachemire; c’est la reproduction d’un fragment de corne de yack. M. de
Ujfalvy a acheté à Skardo une pipe de cette forme, ornée d’un travail
arabe en cuivre découpé de toute beauté; elle appartenait à l’ancien
radjah dépossédé du Baltistan. Nous avons pu acquérir cette pipe en
l’échangeant contre un objet d’une grande valeur pour ces pays-là.
Est-ce cette pipe très ancienne dans la famille qui a donné la forme
aux autres, ou sont-ce les autres qui ont été le modèle? nous n’avons
jamais pu le savoir, mais cette forme est particulière au Baltistan.
CHAPITRE XI
LE BALTISTAN (SUITE)
L’antique Indus.--Passage taillé dans le roc.--Chigar.--De superbes
montagnes.--Tchoutroun.--Pakhpous et Chakchous.--Askolé.--Le Moustagh
Pass, le plus vaste glacier du monde, et le Dapsang.--Retour à
Skardo.--Nous augmentons notre collection ethnographique.--La
danseuse désolée.--Où il est démontré que la plus généreuse
hospitalité revient parfois cher.--Les travaux exécutés par
Manghel-Djou, gouverneur du pays.--Parkouta.--Tolti.--Karmagne.--Un
site merveilleux.--Un pont de corde d’un passage peu agréable.--
Altintang.--Karkitchou et la vallée du Sourou.--Les Baltis, leurs
caractères et leurs qualités.--Dras.--Les Ladakis, leur type et leurs
mœurs.--Le Zodjila.--Sonmarg.--Retour à Srinagar.
Après quelques jours passés à ces occupations si intéressantes, M.
de Ujfalvy se décida à aller mensurer des Baltis à Chigar, où on lui
assurait qu’il trouverait le type balti le plus pur. En effet, dans
cette vallée retirée que dominent des montagnes qui ne sont inférieures
en altitude qu’au seul Gaorisankar et des glaciers que l’on ne peut
comparer qu’à ceux du Grœnland, les Baltis semblent s’être conservés
purs de tout mélange.
Nous nous décidons à partir sans nos compagnons, M. de F... étant
souffrant. De grand matin nous sommes en route, avec nos domestiques,
nos coulis et notre fidèle mounchi comme chef, pour cette nouvelle
expédition.
La route qui va de Skardo jusqu’à l’Indus est plantée d’arbres; on y
arrive par une descente en large escalier, dont les deux côtés sont
bordés par des canaux d’irrigation disposés de manière à former des
cascades. Pour pénétrer dans cette haute vallée, il nous faut traverser
l’Indus.
Ce fleuve prend ses sources dans le Thibet proprement dit. Le haut
bassin de l’Indus présente un intérêt particulier pour quelqu’un
qui, comme mon mari, s’occupe spécialement d’anthropologie et
d’ethnographie. Les habitants de ces régions paraissent être les
descendants les plus directs des anciens Aryens qui, à une époque des
plus reculées, vinrent de l’Asie Centrale et s’emparèrent des contrées
baignées par le haut Indus et ses affluents. Il est certain que les
Aryens chasseurs et pasteurs avaient résidé dans ces régions avant de
s’étendre dans les plaines brûlantes au sud de l’Himalaya et avant
de faire la conquête des riches contrées gangétiques. Je ne prétends
nullement que les misérables Dardous soient les descendants directs de
ces Aryens, mais il est certain que les aïeux de notre race ont laissé
des vestiges dans ces régions montagneuses.
C’est la recherche de ces vestiges qui nous préoccupe et nous intéresse.
Le fleuve, majestueux, a déjà en ce moment une largeur imposante, mais
ses eaux tumultueuses sont sans profondeur, et un peu plus loin que
Skardo elles bondissent parmi les rochers. L’Indus, que nous traversons
en bac en nous laissant aller au courant, car s’y opposer serait folie,
est un de ceux dont le nom a le plus retenti à mes oreilles enfantines.
Qui donc m’aurait dit, quand j’apprenais les exploits d’Alexandre,
que je le traverserais un jour? Enfermées dans ce rempart de pierres,
ces eaux jaunâtres, qui, à la fonte des neiges, font six milles à
l’heure, sont telles que se les représente l’imagination. Ses bords,
où toute culture est impossible à cause de l’accumulation des sables
qu’il charrie, sont tristes et lugubres. De l’autre côté du fleuve
s’étend une chaîne de montagnes abruptes et rocailleuses, sans aucune
végétation, mais qui forme un fond de panorama des plus pittoresques.
C’est une sorte de monde préhistorique reconstitué par un paléontologue
quelconque. A chaque instant on s’attend à voir surgir un ichtyosaure
gigantesque battant ses flancs de sa queue écailleuse. Un mastodonte
broutant les herbes marines le long des côtes sablonneuses de l’Indus
serait aussi parfaitement à sa place au milieu de cette étrange nature,
belle dans son horrible nudité.
[Illustration: Un glacier dans le Baltistan.]
Nous franchissons ensuite une route taillée dans le roc, œuvre du
gouverneur actuel du Baltistan, Manghel-Djou, un Hindou de génie, et
nous descendons de l’autre côté dans la magnifique vallée de Chigar,
plus grandiose encore que celle de Skardo, surtout plus naturelle, plus
à portée de notre conception actuelle, n’ayant rien de préhistorique.
A droite et à gauche, d’immenses montagnes rocheuses, dont les flancs
dorés par le soleil reflètent mille couleurs différentes; à nos pieds,
une large rivière, le Chigar, et sur sa rive une délicieuse oasis de
verdure, d’une étendue de dix kilomètres; des champs de millet et de
sarrasin bien cultivés, des vergers dont les arbres ploient sous le
poids de beaux fruits savoureux, des potagers plantés de diverses
espèces de légumes, surtout de courges, et, au milieu de cette
luxuriante végétation, des mosquées, des tombes et des habitations
musulmanes émergent agréablement.
Au fond de ce beau et unique paysage se dressent d’immenses glaciers
dont les cimes saupoudrées dominent le tout dans leur tranquille
majesté. Ce spectacle est sans pareil, et jamais nous ne l’oublierons.
Le chemin dans la vallée est encore planté d’arbres et parfaitement
entretenu; on marche une heure et demie au pas du cheval avant
d’arriver au village. La vallée est sillonnée de canaux d’irrigation,
qu’on franchit grâce à de petits ponts en pierre qui supportent même le
poids d’un cheval avec son cavalier.
Chigar possède aussi son champ de polo, plus grand et plus uni que
celui de la capitale et couvert d’un magnifique gazon; aussi, lorsque
mon cheval le sentit sous ses pieds, il se rappela sans doute ses
récents exploits et partit ventre à terre, pour ne s’arrêter que dans
un beau champ de millet, dont il saisit en passant quelques épis, qu’il
se mit à dévorer à belles dents pour se récompenser sans doute de sa
course folâtre.
Les autorités de Chigar, prévenues de notre arrivée, vinrent nous
offrir sous un bel arbre des fruits délicieux. Nous faisons une
petite halte en ce lieu. Les melons sont exquis, et c’est l’endroit
par excellence de la culture des abricots; nous comprenons, en les
savourant, que les voyageurs chinois aient appelé ce pays le «Thibet
des abricots». Notre viande froide nous paraît bien meilleure avec ces
savoureux desserts. On dit que les fraises de Chigar sont préférables
à celles de l’Himalaya. Quel malheur que nous ne puissions nous en
assurer nous-mêmes!
Les puits qui fournissent de l’eau pour les habitants sont très
curieux; ils consistent en petits trous à hauteur du sol, fermés par un
couvercle. On y puise l’eau au moyen d’un petit seau en bois attaché à
un long bâton. Je crois que ces puits ne sont pas de véritables puits,
mais simplement des réservoirs qui permettent à l’eau qui s’échappe
des irrigations de se reposer et de déposer la terre dont elle s’est
chargée.
[Illustration: Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.]
Au village où nous arrivons, la maison qu’on nous offre est propre;
l’escalier qui conduit au premier est raide et ressemble plutôt à une
échelle. Les chambres sont assez spacieuses, mais la hauteur laisse à
désirer. Si mon mari était plus grand, il n’y pourrait tenir debout.
C’est juste sa grandeur, on croirait avoir pris sa mesure.
Nous avons deux chambres; les autres sont habitées par le propriétaire.
Il est bien entendu qu’elles sont vierges de meubles et que la terre
battue qui forme le plancher n’est recouverte par aucun tapis. Mais
nous avons des portes et des fenêtres en bois plein percées d’un trou,
nous ne sommes pas à plaindre.