retrouvés, nous suivront de près. Notre cuisinier est parti en avant,
afin de nous préparer le mince déjeuner que nous ferons après la passe
du Bourdjila, qui est la plus haute que nous ayons franchie; elle a
5100 mètres.
Pour y arriver, nous parcourons un plateau pierreux assez herbeux
pour rassasier les sobres tatous qui y passent. On prétend pourtant
que cette herbe est vénéneuse et que le contrepoison consiste à en
faire brûler sous le ventre des bêtes qui en ont mangé. Les animaux
empoisonnés sont, paraît-il, comme s’ils étaient gris.
L’herbe pousse par touffes et les rochers immenses qui nous entourent
deviennent de plus en plus arides.
Le premier flanc de montagne que nous attaquons est relativement bon;
la montée est douce; la grêle, la pluie nous arrosent et le soleil
nous sourit; ses sourires sont comme des brûlures, car, aussitôt qu’il
disparaît, nous sentons le froid qui nous saisit de nouveau. Cette
montée nous conduit sur un large plateau, plus élevé que le mont Blanc,
m’assure M. de Ujfalvy; je puis donc me figurer que je suis en Suisse.
Entre la Suisse, que je ne connais pas, et l’Himalaya, que je parcours
depuis trois mois, quelle distance! quelle différence! Dans les fentes
des rochers nous voyons des couches de neige. Quel lieu triste et
aride! quel silence morne et glacial! Quelques jolies petites fleurs
blanches et rouges s’épanouissent pourtant sous les caresses du soleil.
Malgré nous, une tristesse invincible nous saisit; partout la solitude;
aucune trace d’être humain pendant ces trois jours de traversée. Des
pierres, rien que des pierres, et devant nous d’autres montagnes qu’il
va nous falloir franchir! On cherche vainement le chemin; l’œil exercé
du katchawalla suit les petites sinuosités que les tatous ont tracées
en passant par ces contrées désertes.
Au pied de la montagne se trouvent deux autres petits lacs. L’un a une
si belle eau qu’on se prend à regretter qu’elle soit dans ces parages;
l’autre, bien plus petit, ne me paraît être que de la neige fondue par
les rayons brûlants du soleil. Nos chevaux commencent à attaquer le
flanc de cette montagne et montent péniblement en zigzag. Le spectacle
désolant qui se déroule à nos pieds nous impressionne; ce ne sont plus
ces vertes et belles montagnes de l’Himalaya couvertes des végétations
plus diverses et plus splendides les unes que les autres, arrosées par
de paisibles cours d’eau ou par des torrents impétueux. Non, c’est
une nature triste et désolée qui semble demander au voyageur ce qu’il
vient chercher et pourquoi il ose troubler sa solitude. On sent que
l’Himalaya donne la main au Karakoroum, et cette écrasante nature vous
inonde de sa tristesse. A force de monter, nous arrivons sur le col.
Quel spectacle! Des pics hérissés nous entourent; de tous côtés un
cirque s’ouvre devant nos yeux, et nos regards en sondent avec effroi
la profondeur. Comme pour nous en défendre le passage, un immense
tapis de neige s’étend à perte de vue et se déroule moelleusement
sur le flanc de la montagne. Nous nous arrêtons et nous contemplons
avec effroi cette nature belle dans son horreur; on dirait qu’elle
ne demande qu’à ensevelir les voyageurs qui osent s’aventurer sur
ce chemin périlleux. Une tourmente de neige doit être quelque chose
d’effroyable dans ces parages, et la nature dans ses convulsions doit y
être impitoyable.
Nous descendons de nos montures, car le passage est dangereux. Quel
plaisir de marcher sur la neige au mois d’août; nous nous avançons
bravement, mais, comme elle est ramollie par le soleil d’été qui la
chauffe de ses rayons, elle nous soutient faiblement: nous enfonçons
à chaque pas et nos minces chaussures finissent par se mouiller. Il
nous faut remonter à cheval, et nos pauvres bêtes marchent en tremblant
sur ce terrain qui fléchit sous leurs sabots; elles enfoncent, se
relèvent pour s’enfoncer de nouveau jusqu’au poitrail. Il faut nous
résoudre à aller à pied. M. de Ujfalvy nous devance, soutenu par un
couli; ces gens nu-pieds marchent sur ce terrain glissant comme sur
une route; leur peau endurcie ne craint ni le froid ni le chaud. Mon
mari commence à descendre le flanc de la montagne; c’est une glissade
impossible; en voulant reprendre pied, il casse sa canne ferrée, et
sans son conducteur nul doute qu’il ne fût arrivé en bas plus vite
qu’il ne l’aurait voulu. Moi qui le suis derrière, soutenue par un
jeune couli, je m’arrête interdite, ne jugeant pas mon conducteur assez
fort pour me retenir; j’ai l’idée de me laisser glisser sur la neige
comme sur une montagne russe, quitte à être un peu mouillée; mais M.
de Ujfalvy me crie de ne pas le faire, que le bas de la descente est
rempli d’eau et qu’il m’enverra un autre couli. Je m’empresse de suivre
son conseil et j’attends, appuyée sur le bras de mon jeune couli,
l’arrivée de l’autre. Je bats le sol de mes pieds, qui sont gelés et
engourdis par le froid; mes bottes se sont déchirées sur ces chemins
pierreux, et la neige a eu tout loisir pour y entrer et s’y fondre.
Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe, et le proverbe
eut encore raison; un nouveau couli vient à mon aide, et, soutenue par
ces deux montagnards, glissant à qui mieux mieux, nous arrivons non
sans peine au bas de la rampe. Là la neige fondue forme une quantité
de petits ruisseaux, que je traverse sur le dos de mon conducteur.
Quelques instants après je suis de l’autre côté du cirque, et mon
deuxième conducteur est déjà remonté chercher mon tatou, qu’il avait
fallu abandonner et qui a les quatre pieds comme scellés dans la neige.
D’une main ferme et sûre il le maintient et le conduit près de nous. Le
cheval de M. de Ujfalvy, mené par son saïs, descend lentement. Afin de
nous réchauffer, nous continuons la descente à pied et nous rejoignons
notre cuisinier, qui s’était établi dans un creux de la montagne.
Nous nous séchons; mais mon mari, qui a encore des oppressions, ne
veut rien prendre; nous continuons notre chemin en côtoyant une jolie
rivière, qui tout à coup disparaît à nos yeux, et, après une descente
de 800 mètres, lorsque nous nous arrêtons pour prendre notre collation,
nous la cherchons encore en vain. A cette hauteur, le coup d’œil est
magnifique; au fond de la gorge apparaît Skardo entouré de verdure; on
le croirait tout près, et cependant quinze milles nous en séparent.
Malgré notre fatigue, il faudra aller jusqu’au bout, car nous ne
saurions où dresser notre tente. La descente est excessivement rapide.
Nous sentons des pierres qui nous tombent sur la tête et sur les
épaules; nous regardons quel est le téméraire qui se trouve sur ces
hauteurs et ose se permettre un tel acte de méchanceté. Ce sont des
chèvres sauvages, qui naissent sur le flanc de ces rocs abrupts; elles
se promènent le long de ces chaînes de montagnes en faisant rouler ces
pierres sous leurs pieds agiles. Sur cet étroit passage les plus jeunes
essayent leurs cornes naissantes; leur poil soyeux frôle les parois
rocailleuses. La gorge est si étroite qu’on se sent comme enfermé au
milieu de ce paysage à la fois pittoresque et grandiose, ferme et rude
comme le roc qui le forme. Il est facile de se rendre compte que ce
passage est impraticable en hiver. A cette époque déjà, il nous a fallu
cinq heures pour franchir ce chemin entrecoupé de torrents, dont les
sentiers sont à chaque instant dégradés par la fureur des eaux. A la
fin de la gorge la végétation reparaît un peu. Bien haut, bien haut,
se confondant avec les pics, quelques conifères égarés croissent sur
ces hauteurs.
Nous sommes trop fatigués pour pousser jusqu’à Skardo, et nous nous
arrêtons après douze heures de marche à Karpitou, petit village à
trois milles de la capitale. Il est cinq heures du soir, et, depuis
douze heures que nous marchons, nous avons bien gagné notre repas. On
nous apporte des abricots qui sont si bons que nous en oublions nos
fatigues. Le soir nous sommes tous contents; plus de froid à craindre,
plus de mal de montagne. Les chevaux hennissent de plaisir. Un
vieillard nous offre des fruits et des légumes pour notre repas.
Le 22 au matin, nous partons pour Skardo. M. de F..., qui est
souffrant, viendra nous y rejoindre plus tard. Le chemin qui mène de
Karpitou à cette ville est une belle allée toute plantée de peupliers
et de saules encore tout jeunes.
Skardo, situé à 2400 mètres au-dessus de la mer, est enfermé dans
une ceinture de rocs, où l’œil cherche vainement un seul petit brin
d’herbe. Des champs de pierres se trouvent au milieu de terrains
bien cultivés et entretenus par des canaux d’irrigation. Les arbres
fruitiers sont en grand nombre. Au moment où nous entrons dans la
ville, un vieillard assis à côté d’une femme qui porte un enfant
dans ses bras se lève et, joignant les mains, dont les ongles sont
teints en rouge, nous salue en murmurant quelques prières; nous lui
donnons un bakchich et nous poursuivons notre chemin en passant par
des rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres et bordées de
misérables maisons en briques de terre battue et séchées au soleil. Le
fondement de ces constructions est presque toujours en pierres. Les
murs sont percés de fenêtres, et c’est ce qui les distingue des maisons
du Turkestan.
Sur une place, des soldats du maharadjah font l’exercice; ces dogras,
soldats montagnards, sont les meilleures troupes de Sa Hautesse; leur
costume se compose d’une blouse serrée à la taille par un ceinturon,
d’un pantalon et d’un turban; ils ont un fusil à mèche qu’ils portent
sur l’épaule gauche avec une nonchalance sans pareille. Le maharadjah
possède aussi des chasseurs baltis, dont le couvre-chef, semblable à
nos shakos d’autrefois, fait un effet des plus pittoresques.
[Illustration: Soldats baltis. (Voy. p. 274.)]
Il y a deux forteresses: l’une, ancienne, bâtie sur une haute montagne
qui tombe à pic sur la rive droite de l’Indus et dont il ne reste que
la moitié; l’autre, sur un énorme quartier de roc, domine l’entrée de
la vallée. Cette nouvelle forteresse est grande, garnie de tours; elle
paraît assez bien fortifiée et convenablement bien entretenue.
Une des principales constructions est un bâtiment carré que nous voyons
en passant et qui nous semble être une mosquée. C’est dans un bagh ou
jardin qu’on dresse nos tentes; les pommiers et les abricotiers qui
nous ombragent laissent tomber leurs fruits sur nos têtes; de belles
pommes jonchent la terre, et celles que l’on nous offre quelques
instants après notre arrivée sont encore meilleures. Des raisins noirs
et blancs, des melons garnissent notre table; nous nous en régalons,
car ils sont délicieux et ne font pas mentir leur renommée.
Skardo, avec sa ceinture rocheuse haute de 4000 à 5000 mètres, est
un séjour très chaud malgré son élévation. Ce pittoresque, cette
sauvagerie, cette nudité belle pour l’œil du peintre a pour moi peu
d’attrait, et je préfère la belle et ravissante Simla à cette autre
rude fille de l’Himalaya. Les pics neigeux qui forment une couronne
à cette ville resplendissent sous ce beau soleil. Aujourd’hui, par
bonheur, ce maître du ciel se cache de temps en temps; les montagnes se
couvrent d’un léger voile de brume; le vent fraîchit; les abricots, les
pommes tombent de plus belle à nos pieds.
Dans l’après-midi, le colonel dogra paye les maîtres des tatous et
les coulis qui ont porté nos bagages. Après avoir reçu leur argent, ils
essayent chaque pièce sur la pierre.
Pour faire la traversée de ce plateau du Diable, il nous avait fallu
quatorze tatous et six coulis. Pourtant nous n’avions gardé que le
strict nécessaire, à tel point que nous avions presque manqué de
bois pour faire bouillir notre eau, qui, sur ces hauteurs, avait eu
grand’peine à y parvenir; à peine était-elle retirée du feu qu’elle se
refroidissait tout de suite.
[Illustration: Citadelle de Skardo.]
Skardo, capitale du Baltistan, est situé sur la rive droite de l’Indus.
Sous les ordres d’un radjah, elle fut prise en 1848 par les troupes de
Goulab-Singh, commandées par le général Surawar, et tomba alors sous la
domination du maharadjah du Cachemire.
En voyant cette vieille forteresse qui semble faire partie de cette
gigantesque montagne à laquelle elle est accolée comme aux parois
d’un vieux mur, on se demande comment elle fut prise par escalade;
mais, par cela même qu’elle était la plus inaccessible, elle était la
moins surveillée; les soldats dogras en tentèrent l’escalade et la
nuit s’emparèrent du donjon. De ce point dominant ils bombardèrent la
forteresse, et les soldats du radjah furent tous tués ou à peu près.
Quelques-uns se sauvèrent à la nage.
Ce donjon est élevé de 300 mètres au-dessus de la plaine; la vue y
est splendide; l’Indus se déroule entre des montagnes escarpées dont
les hautes cimes sont couvertes de neiges éternelles; la vallée de
Chigar s’entr’ouvre dans le lointain, et les monts géants du Karakoroum
dessinent leurs glaciers gigantesques.
Autrefois, paraît-il, Skardo était privé de verdure: à peine quelques
arbres fruitiers, tels que les abricotiers, s’y faisaient voir.
Aujourd’hui, grâce à l’intelligence de Méta-Manghel, gouverneur actuel
du Baltistan, des arbres ombragent cette capitale; des jardins ont
été plantés, des aqueducs amènent l’eau où elle est nécessaire, et,
pour mêler l’agréable à l’utile, elles retombent en jolies cascades
savamment calculées. Partout où il a pu faire des plantations, cet
homme intelligent, distingué par le maharadjah, en a fait exécuter,
même sur les bords de l’Indus, que ce fleuve encombre de sable et de
pierres; il a établi des digues et a essayé des plantations. Faibles
et chétives, elles sont pourtant les témoignages de la volonté humaine
luttant contre les envahissements de la nature.
[Illustration: Montagnes de Skardo.]
Méta-Manghel, comme le nom Méta l’indique, est d’une humble caste et
pourrait faire partie de la compagnie Richer, si utile dans notre pays
civilisé. Hélas! elle ne l’est pas moins aux Indes! Mais elle est si
méprisée que les Anglais, après la révolte des Hindous en 1856, pour
châtier les brahmines, les condamnèrent à faire pendant un mois le
métier de _suipper_. Suipper est le terme anglais; le mot indigène est
_méta_. Ce fut un châtiment terrible, car ils perdirent leurs castes,
ainsi que tous leurs descendants. Or ce châtiment est un des plus
atroces qu’on puisse infliger à un Hindou, car, en perdant sa caste,
cet homme devient un objet d’horreur et d’exécration pour tous; homme
méprisé et fui de tous ses compatriotes, son existence est pire que la
mort; il tombe dans un état d’abjection dont on n’a aucune idée; les
secours de la religion lui sont refusés; chacun s’éloigne de lui, et
son supplice ne s’éteint qu’avec sa mort. Il est vrai qu’à présent,
par la communication fréquente avec les Anglais, cet état de choses
a un peu changé, et, quoique l’exclusion de la caste soit toujours
un châtiment très grand, les cas de contravention sont maintenant si
nombreux que chacun ferme les yeux et cherche autant que possible à
être indulgent l’un envers l’autre.
Si quelqu’un cependant a fait une dénonciation, tous les hommes qui
appartiennent à la même caste se réunissent, entendent l’accusation
et la défense, jugent selon leur conscience. Si la majorité des
votants se trouve favorable à l’accusé, on se réunit et mange avec
lui, sinon il est déclaré indigne d’être admis à table, et nul de sa
caste ne le recevra plus chez lui. Dès cette heure, le malheureux,
privé de ses liens de famille, terminera une vie misérable et abjecte.
Pour parvenir à le réhabiliter, il en coûtait quelquefois des sommes
énormes à sa famille; ce n’était qu’au poids de l’or qu’on pouvait
autrefois arriver à ce résultat. Maintenant c’est plus facile, et
c’est sans doute à celle facilité qu’il faut attribuer l’élévation de
Méta-Manghel, appelé aujourd’hui Manghel-Djou.
Comment a-t-il pu arriver à ce résultat? Personne n’a pu me
l’expliquer, mais ce fait existe, pour le bonheur du Baltistan et de
ses administrés. Je m’empresse d’ajouter que je ne le répète que sous
toutes réserves.
Cette division des castes des Indes, bonne dans son essence, est
quelquefois injuste, mais elle subsiste et a des racines tellement
profondes qu’elle sera peut-être bien difficile à extirper. Ces castes
sont au nombre de quatre principales: celle des brahmines, sortis de
la bouche de Brahma, qui sont les prêtres et qui font les lois; celle
des kchatriya, nés des bras de ce dieu, qui font exécuter les lois et
dont les guerriers sortent généralement; celle des vaïchya, qui font
le commerce, et celle des soudra, sortis des pieds de Brahma, qui sont
chargés de tous les travaux pénibles et doivent servir les autres.
Cette dernière est composée d’un grand nombre de classes, qui gardent
entre elles leur hiérarchie et ne se fréquentent pas: ils croiraient
déroger si, par exemple, la famille d’un forgeron s’alliait avec celle
d’un blanchisseur.
Les brahmines et surtout les Pandits du Cachemire ont un orgueil poussé
jusqu’au plus profond mépris les uns des autres; ils l’étendent non
seulement à ceux de leur race, mais aussi aux Européens. Si un Pandit
rencontre un de ces derniers qu’il connaisse, s’il lui touche la main,
il couvrira la sienne de sa manche, surtout si c’est avant son repas,
car il ne saurait manger après avoir touché la main d’un étranger: il
serait souillé et obligé d’aller se purifier.
Pour le soudra, le brahmine est une espèce de divinité; le servir
est pour lui un acte méritoire, et, s’il mange ses restes, il est
persuadé qu’il obtiendra la rémission de ses péchés, de même qu’il se
croit purifié s’il peut boire de l’eau dans laquelle un brahmine aura
plongé son pied; aussi suit-il le brahmine, et, s’il obtient cette
faveur, il boit cette eau avec délices. Il croit également que la
poussière des pieds du brahmine guérit des maladies incurables; aussi
s’empressera-t-il de la ramasser en étendant un morceau d’étoffe devant
le seuil d’une porte où il sait que les brahmines doivent passer. S’il
veut rendre son serment plus fort, il jurera en touchant le corps de
cette espèce de demi-dieu; son serment est aussi inviolable que celui
du musulman qui a juré sur le Koran.
Autrefois les brahmines étaient généralement riches et jouissaient
d’une grande considération; ils ont encore conservé celle-ci, mais
la fortune capricieuse s’en est allée ailleurs. Si bien qu’il y a
des brahmines qui sont pauvres comme Job, si pauvres qu’ils sont
quelquefois obligés de se faire le cuisinier des autres; mais telle est
encore leur fierté, qu’ils ne mangeront jamais d’aucun mets de ceux
qu’ils préparent pour leur maître, qu’ils évitent avec soin de toucher.
On trouve des brahmines partout, dans les administrations, et même chez
les Européens. Ils se sont même adonnés au commerce, et tel qui frémira
à la pensée de tuer un bœuf et qui vous tuera le cas échéant sert très
bien de comptable à un boucher qui trafique de cette viande pour les
Européens. Nécessité fait loi, dit le proverbe. C’est ici qu’on en
pourrait avoir une preuve dans sa plus large étendue.
Les Baltis sont musulmans et devraient être régis par un des leurs,
mais telle est la répulsion dans laquelle Sa Hautesse de Cachemire les
tient, que même dans ce petit pays il leur a imposé un prince de sa
religion.
Nous ne pouvons malheureusement pas voir cet homme intelligent, car
il est à Srinagar, et son fils, un jeune enfant à peine âgé de dix à
douze ans, est sous la garde d’un des parents du radjah qui le remplace
en ce moment.
Le 24, dès cinq heures du matin, nous sommes éveillés par une musique
militaire: c’est celle des soldats du radjah qui vont faire l’exercice;
tous les matins, dès que paraît l’aurore, ils exercent leur brillante
ardeur guerrière.
Notre premier soin est de faire réparer nos affaires; nos malles,
nos bottes, nos selles, nos ustensiles de cuisine le demandent à
hauts cris. D’honnêtes raccommodeurs arrivent avec leurs outils et,
s’asseyant par terre, se mettent en devoir de restaurer les objets
qu’on leur confie. Le travail est bien grossier, mais, pourvu qu’il
soit solide, c’est tout ce que nous désirons. Il n’en est pas de même
de notre dobi ou blanchisseur, qui blanchit et repasse très bien; il
est vrai qu’il a pris les habitudes européennes, car, contre toutes les
règles de blanchissage hindou, qui veut qu’on n’emploie que de l’eau et
une massue, il se sert de savon. Le dobi est, comme le suipper, un être
indispensable qu’il faut prendre avec soi en voyage; dans ces petits
villages il n’y a pas de blanchisseurs attitrés, et pour rien au monde
on ne vous rendrait ce service. Un village doit être assez considérable
pour avoir son dobi. Or le nôtre, que nous payons au mois, était un
brave et honnête homme musulman, sachant très bien son métier, mais
ayant pris des Hindous l’idée de castes, de même que les Hindous ont
pris des musulmans cet usage de cacher les femmes qui n’existait pas
autrefois, du moins à ce que l’on prétend. Il est vrai que ce trait de
mœurs n’est en usage que parmi les hautes castes ou chez les gens très
riches.
Nous entendons dans la journée un musicien fort renommé, qui joue
sur une espèce de flûte et qui possède, dit-on, un des plus jolis
talents de Skardo. Il doit appartenir à la classe des doums, une
des nombreuses divisions de la caste des soudras. Que de fois nous
en avions rencontré de ces joueurs d’instruments, auxquels nous
faisions l’aumône; en voyant la pièce blanche tomber à leurs pieds,
leur physionomie s’éclairait de joie; ils gagnaient plus, en une fois,
qu’ils n’avaient ramassé en travaillant des mois entiers. Pourtant les
objets qu’ils fabriquent sont d’un usage très répandu et doivent se
renouveler souvent. Ils font des nattes avec toutes sortes d’herbes,
telles que le jonc, la paille et les fibres de plusieurs plantes.
Il faut qu’une famille soit excessivement pauvre pour ne pas avoir
des nattes étendues sur son plancher. En tout cas elle en a toujours
quelques morceaux qui lui tiennent lieu de lit et de chaise, surtout
dans les Indes. Je ne sais si notre musicien fabriquait des nattes à
ses moments perdus, mais il jouait vraiment mieux que ses collègues que
nous avions entendus jusqu’ici.
Après avoir satisfait nos oreilles de ce concert assez harmonieux,
pendant lequel il nous avait même régalés d’un air européen qui,
si je ne me trompe, était français, un de ces airs populaires qui
sont parvenus jusqu’à Bombay, nous nous empressons d’aller recevoir
la visite du représentant du radjah, qui arrivait en grande pompe,
accompagné du jeune fils de son maître, _tchota-radjah_, comme on dit
en hindoustani, ce qui veut dire «petit radjah». Ils étaient escortés
d’une nombreuse suite et montaient des chevaux luxueusement harnachés.
Après les salutations d’usage, il nous offrit un chien qu’on tenait
en laisse. Ce chien, remarquablement beau par sa laideur, avait été
convoité par M. de Ujfalvy, qui avait voulu l’acheter, ou tout au moins
son pareil. Mais il lui avait été répondu que cette bête était unique
dans le pays et qu’elle appartenait au radjah.
Ne voulant pas être en reste de cadeau, j’offris en échange au
représentant du prince deux très jolies bagues, une turquoise et
un saphir d’un très beau bleu; ces deux bijoux furent très bien
accueillis. Le tchota-radjah, âgé de huit années à peine, était
charmant, avec des yeux noirs superbes, bordés de longs cils; son
nez fin était malheureusement percé, et un anneau d’or lui servait
d’ornement; son collier d’argent était de bon goût, et les plaques
étaient belles. Son tuteur momentané était aussi un beau garçon, à
la figure intelligente et distinguée; il pouvait avoir vingt-cinq à
trente ans au plus. Il nous offrit en outre toute espèce de fruits, de
légumes, et nous invita à voir un jeu de polo.
Notre salle de réception était sur terre pleine, entourée d’arbres, et
cette salle en plein air ne manquait pas d’originalité; en tout cas
elle était toute d’actualité, et nos tentes dressées non loin de là
complétaient le tableau.
Après quelque temps employé à se faire des compliments de part et
d’autre, nous nous levâmes, afin de donner congé à nos visiteurs
orientaux.