là les arbres coupés déroulent des pentes des montagnes et arrivent,
portés par la rivière, à leur destination; d’autres, arrêtés sur les
pentes, sont une menace pour les rares voyageurs. C’est après un petit
chemin sous bois, par une corniche côtoyant un ruisseau, que Gouraiz
nous apparaît. La vallée, rétrécie, est arrosée par le Kichanganga, et
une quantité de petites sources échappées des montagnes vont se perdre
dans son cours. Gouraiz se trouve situé au milieu de belles prairies;
c’est près du tombeau d’un fakir que nous dressons nos tentes. De beaux
noyers vont nous prêter leurs ombrages, mais nous regrettons que leurs
fruits ne soient pas encore mûrs.
Le tombeau du fakir est très simple. S’il n’y avait pas de petits
drapeaux blancs qui attirent l’attention, on ne pourrait se douter que,
sous cette misérable construction en bois, repose un homme que tout le
pays révère.
Nos tentes dressées à quelques pas de là font bon effet; nos chevaux
sont remisés sous de grands arbres et, s’il pleut, on les couvrira
d’une couverture, les saïs n’en ont pas plus que leurs bêtes. Le
cuisinier prépare la nourriture: c’est un mouton qu’on égorge, des
poulets qu’on tue, du riz qu’on cuit et des légumes qu’on épluche.
Les coulis, aussitôt après leur arrivée, déposent à terre leur fardeau,
et, s’asseyant en groupes, attendent patiemment qu’on les paye. La
patience est une vertu qui ne fait pas défaut aux Orientaux; ils
s’accroupissent sur place des heures entières et, si le temps leur
semble long, ils s’endorment.
Le règlement des comptes ne fut pas chose aisée: chacun voulait avoir
un bakchich, mais le mounchi, inflexible, le leur refusa. Ce fut
une bien autre affaire quand il fallut s’arranger avec les maîtres
des tatous. Il y a si peu d’habitants dans ces contrées, qu’il est
impossible de trouver un grand nombre de coulis. Les coulis forment une
caste à part ou, pour mieux dire, n’appartiennent à aucune; ainsi donc
aucune autre personne ne pourrait et ne voudrait consentir à faire ce
métier. A défaut de coulis il nous fallait donc des tatous. Les tatous
sont d’excellents chevaux de montagnes, aux pieds sûrs et agiles; de
petite taille, ils peuvent passer sur ces étroites corniches, et leur
poids relativement léger ne risque pas de faire écrouler ces frêles
balcons qui surplombent les précipices. Le difficile était d’en trouver
en quantité suffisante; il y en avait dont le dos était tellement
écorché que l’os était à vif; la plaie saignante était couverte de
mouches et faisait pitié à voir.
Après midi les musiciens vinrent nous faire entendre leurs airs.
Ils habitent la forteresse de Gouraiz, située à quelque distance du
village; j’imagine qu’elle n’a jamais été très redoutable, mais elle
fait bien dans le paysage, et il serait dommage de la détruire.
Ces musiciens appartiennent au service du maharadjah; ils sont au
nombre de sept et sont tous des enfants: le plus âgé a près de quinze
ans et le plus jeune a huit ans. Ils sont dirigés par un homme
d’une quarantaine d’années, et sont tous vêtus d’une veste brune,
d’une écharpe rouge et d’un turban de la même couleur. Ils ont pour
instruments des flûtes et des hautbois, mais leur perfectionnement est
loin d’atteindre le nôtre; ils sont encore dans un état primitif très
peu avancé. Le chef marque la mesure sur une espèce de grosse caisse
de petite dimension. Ils nous gratifient d’abord de l’air national
du Cachemire, puis au milieu de trois autres morceaux je remarque un
air montagnard assez original; le rythme à 2/4 est caractéristique, et
la mélodie qui revient souvent est saisissable pour nos oreilles. Je
m’empresse de le transcrire sur du papier que je règle à la hâte, mais,
lorsque je veux leur faire recommencer afin de juger si je ne me suis
pas trompée, impossible: ils me jouent toujours autre chose. Je dois y
renoncer. Ce fait est bien une preuve du caractère oriental; défiant et
soupçonneux au possible, toujours habitué aux mensonges, il ne peut se
mettre dans la tête qu’on n’ait pas un intérêt méchant à vouloir une
chose qu’il ne comprend pas ou dont il n’a pas l’habitude.
Le 15 il pleut et la matinée est froide; cette température n’est pas
étonnante, la vallée de Gouraiz est à 2250 mètres au-dessus de la mer
et tout encaissée dans de hautes montagnes.
Après notre déjeuner matinal, M. de Ujfalvy mensure des Dardous;
cette population musulmane habite cette contrée depuis les sources du
Kichanganga jusqu’en dessous de Gouraiz. Quelle différence de types
avec celui des Cachemiriens! Quelle autre stature, beaucoup moins
massive et moins forte! leur tête surtout est beaucoup plus petite,
leur taille aussi. Leur nez fin et long leur donne quelque chose
d’étrange. Ils sont beaucoup plus courageux que les Cachemiriens, mais
ils sont passablement voleurs et pleins d’astuce. Ce sont des musulmans
sunnites, mais leurs femmes ne sont aucunement voilées. Le peuple
présente un aspect sale et misérable, et les maisons s’en ressentent.
Les Dardous sont divisés en castes: la première est celle des Ronous,
la seconde celle des Chîns, qui sont agriculteurs et chasseurs et très
âpres au gain; cette caste ne mange ni volaille ni bœuf, ne boit pas de
lait, a horreur du beurre et n’ose même pas y toucher.
[Illustration: Types dardous.]
Ils ont pour la vache la même aversion que les Mahométans pour le porc.
Si une peau de vache est déposée près de leur fontaine, ils croient à
une tempête. Ils ne touchent les veaux qui naissent qu’avec un bâton.
La troisième caste est celle des Yechkouns, qui est de beaucoup la plus
nombreuse, et forme la classe des agriculteurs. La quatrième, celle des
Kremîns, est composée de tous les artisans, réduits dans ces pauvres
pays à la plus simple expression.
Les Doums sont les parias des Dardous; les forgerons, les corroyeurs
forment cette malheureuse caste. Ils sont aussi musiciens pourtant
et ils font partie de toutes les fêtes. Les hommes filent la laine
de leurs moutons, avec laquelle ils font de la corde; elle est peu
solide et se brise souvent. J’emprunte cette subdivision à un auteur
anglais; quant à M. de Ujfalvy, loin de l’admettre, il voit dans ces
castes autant de peuples différents. Pour lui, les Chîns seuls sont
des Dardous, les derniers vestiges des Darada de l’antiquité indienne.
Chacune des castes paraît représenter les derniers survivants de quatre
peuplades d’origine différente.
Le pays produit des petits pois, qu’on dit assez bons; ceux que
nous avons mangés en effet étaient tendres sans être fins. Le riz
est de médiocre qualité; aussi le mounchi n’en achète-t-il que pour
les coulis; il a fait sa provision ailleurs, et Dieu sait quelle
consommation de riz il compte au maharadjah! C’est pourtant un homme
honnête, mais si bon qu’il nourrit toutes les personnes qui nous
approchent. Il est Hindou, ainsi que les tchouprassis qui sont sous
ses ordres, car Sa Hautesse n’aurait jamais voulu nous confier à des
musulmans, pour lesquels elle professe un profond mépris.
Nous avons une discussion avec nos domestiques, qui viennent réclamer
un mouton; pour cette fois seulement nous le leur donnons, mais au
lieu d’un il en faut deux, puisque nous avons des serviteurs hindous
et musulmans. Or un Hindou ne mangera jamais de mouton s’il n’a été
tué d’un coup de sabre par un homme de sa religion, et _vice versa_;
cependant les musulmans n’ont pas de caste: de par leur religion ils
sont égaux; mais telle est la force de l’habitude, que ces Hindous
devenus musulmans et vivant ensemble avec d’autres coreligionnaires
nouveau venus ont gardé l’usage de leurs castes.
Nous buvons du lait de buffle, mais je trouve qu’il a un goût trop
prononcé qui le rend bien inférieur à celui de la vache.
Dans l’après-midi nous sommes allés sur un plateau relativement peu
élevé; la vallée s’étendait devant nous, avec ses contours, ses
torrents, ses ruisseaux et sa forteresse. Trois groupes de maisons
campées de loin en loin, au milieu des plantations, forment la petite
ville et le grand village de Gouraiz. Le plateau était borné par un
profond ravin d’où sortaient des roches énormes; de leurs flancs aux
rugosités profondes s’échappaient de minces conifères. Les prairies
s’émaillaient de fleurs, et les chèvres au long poil bondissaient
sur les pentes. Nous redescendons pour aller visiter l’autre pâté de
maisons; toutes les bâtisses sont en bois, la mosquée est de briques et
sa base est en grosses pierres roulées par les torrents; on voit bien
que le tailleur de pierre n’y a pas mis la main. A quoi bon, du reste,
pourvu que cela tienne?
Les maisons ne sont pas hermétiquement closes, et l’hiver doit se faire
sentir rudement. Les habitants peuvent toutefois en braver les rigueurs
avec le bois de chauffage, car, des immenses montagnes rocailleuses qui
bordent le côté droit de la rivière, surgit comme par enchantement une
végétation rare et inattendue.
Gouraiz est sans contredit un endroit qu’on rechercherait s’il était
en Europe. Les Dardous qui l’habitent, mélangés avec des Cachemiriens,
sont doux et hospitaliers; loin de nous fuir, ils nous engagent à
entrer dans leurs misérables demeures. Sur la place, des femmes
portant des enfants dans leurs bras se tenaient sur le seuil de leurs
habitations. Les petits garçons groupés autour de leurs mères nous
considéraient d’un air étonné, et leurs figures, sérieuses pour leur
âge, étaient déjà toutes mélancoliques. M. de Ujfalvy leur jeta des
païs, petite monnaie du pays, et tous accoururent alors vers nous.
M. de Ujfalvy proposa à l’une de ces femmes d’acheter ses boucles
d’oreilles, d’une forme tout originale; elle trembla un peu au
commencement et ébaucha un refus, mais, lorsqu’elle vit les roupies,
elle les défit elle-même de ses oreilles. Il en fut ainsi avec une
autre jeune femme qui portait un singulier collier. Ce bijou venait
du Ladak; il se composait de trois rangs formés par des coquillages
taillés en rond, lesquels étaient séparés par de petites perles rouges.
Les femmes parurent enchantées de la vente qu’elles avaient faite, et
nous l’étions aussi; sur quoi nous retournâmes à notre tente en sautant
par-dessus plusieurs cours d’eau qui traversaient les prairies et dont
quelques-uns étaient assez larges.
Le 16 au matin, nous étions levés et prêts à cinq heures; les tatous
qui devaient transporter nos effets et nos provisions étaient arrivés.
Il nous en faut pas mal, car après deux stations nous entrerons sur
le plateau du Déosaï, et adieu villages et nourriture; il faut tout
prendre avec soi, jusqu’au bois de chauffage; tout manque, excepté
l’eau.
Ce que nous eûmes de disputes au sujet des chargements entre les
katchawallas ou muletiers n’est pas croyable; il fallut en frapper
quelques-uns pour remettre tous les autres en ordre; après cet exemple
salutaire tout alla bien, et, une demi-heure après, nous étions en
marche dans un chemin ravissant, toujours sur les bords du Kichanganga,
qui va se jeter dans le Djelum à Mouzaferabad.
A peu de distance de Gouraiz, nous quittons cette rivière et ses
bords charmants pour prendre ceux plus riants encore du Barzil, petit
cours d’eau dont les eaux claires et limpides vont grossir celles du
Kichanganga; le soleil les fait paraître d’un bleu clair, et pour
notre malheur les montagnes se déboisent de plus en plus, la vallée
s’élargit, les champs sont semés de sarrasin dont les épis jaunis ne
demandent qu’à être coupés.
Après trois heures de marche, nous nous arrêtons pour déjeuner à
Bangla, pauvre hameau composé d’un seul groupe isolé de maisons au pied
de la montagne. Au milieu de ces champs et de ces prairies couvertes
de hautes herbes et tout émaillées de fleurs se dresse un arbre auprès
duquel nous descendons pour faire notre collation.
Dans ces hautes montagnes et à cette heure matinale le soleil n’était
heureusement pas trop chaud, car l’ombre de cet arbre était bien
légère. Il y avait bien des meules de sarrasin qui s’élevaient de
distance en distance, mais elles seraient d’une faible ressource contre
le soleil indien.
Deux heures de repos suffisent amplement à nous délasser; nos chevaux
ont mangé, les tatous ont brouté; quant à nos hommes, il leur arrive
rarement de prendre de la nourriture en route. L’Hindou, qui doit tout
préparer lui-même, aime mieux attendre l’arrivée finale, et le musulman
imite son maître, car l’Hindou se croit ici de caste bien supérieure à
ce dernier et le lui fait sentir.
Notre chemin monte et descend continuellement; aussi le cheval du
maharadjah, qui n’aimait pas ces excursions, refusa d’avancer à une de
ces montées abruptes et tomba avec son cavalier d’une corniche haute de
plus de deux mètres sur les pierres qui formaient le lit du torrent.
Je crus mon mari tué; mais il n’en fut rien, le cheval retomba sur ses
pieds avec son cavalier, qui n’avait pas bougé de selle; il était hors
de danger. Je le suivais par derrière. A peine la frayeur s’était-elle
emparée de moi que tout était déjà pour le mieux. Conduit ensuite à
la main par le saïs, le cheval fut obligé de s’exécuter et de monter,
à son grand déplaisir; il ne renouvela plus cet exploit, et nous
arrivâmes à la station sans autre accident.
Mapnon-bagh est le dernier village que nous trouvons jusqu’à Skardo;
nous nous y arrêtons. Il tonne, il pleut, et la rivière au bord de
laquelle nos tentes étaient dressées, si belle et si claire tout à
l’heure, devient toute bourbeuse; la température se refroidit: à trois
heures de l’après-midi nous avons à peine 14 degrés.
De l’autre côté de la rivière, la montagne est couverte de bois épais
et touffus, mais les arbres ne sont pas élevés et se ressentent du
voisinage du plateau désert que nous allons aborder. Nos gens font du
feu et se chauffent à la flamme, puis s’enroulent la tête dans leur
couverture pour s’endormir sous les arbres dans des abris qu’ils ont
faits à la hâte avec des branchages. Le 17 nous faisons un changement;
M. de Ujfalvy va reprendre son cheval, et moi je vais monter celui
du maharadjah; comme je suis beaucoup plus légère, il ne refusera
peut-être plus de grimper. Du reste, pour cette fois, le saïs le tient
par la bride: tout va bien jusqu’à une montée, quand tout à coup il
s’échappe des mains du saïs, et, reculant sur le bord de la corniche,
il perd pied et se retient suspendu avec ceux de derrière sur le bord
de l’abîme. Par bonheur j’ai une selle dont l’étrier s’en va avec mon
pied et je me laisse glisser à terre; le tchouprassi, qui était près de
moi, s’avance pour me retenir, mais nous roulons tous les deux pendant
quelques pas. Les pierres sont heureusement mêlées de sable, qui
amortit notre chute. Le cheval, prêt à tomber sur nous, est arrêté par
le saïs, qui a ressaisi la bride, et nous sommes tous sauvés. Seulement
la bête s’est horriblement foulé le pied et peut à peine marcher. Il
faut faire avancer les hommes qui portent mon dandy. On crie, on crie;
enfin ils arrivent; mais ces six hommes sont si peu habitués à cette
nouvelle chaise à porteurs, qu’ils s’arrêtent à chaque instant.
Un roc énorme nous barre tout à coup le chemin sur ces flancs
rocailleux de montagne. Nos tatous chargés descendent lentement ce
passage, tout seuls et sans aide; l’un d’eux est une jument, suivie de
son poulain, et, comme celui-ci n’a pas assez de place pour marcher à
côté de sa mère, il grimpe sur le flanc de la montagne et ne la quitte
pas; il bondit comme une chèvre et ne s’éloigne pas d’elle. Ces chevaux
arrivent ainsi à avoir des pieds d’une sûreté extraordinaire.
Après ce défilé, la végétation se rabougrit, les montagnes se
transforment en rocs immenses; on dirait des blocs de pierre posés sur
un socle de verdure.
Nous n’avons plus que sept milles pour nous rendre à la station;
cependant nous nous arrêtons pour déjeuner. Nous rencontrons un radjah
chasseur; il va à pied au milieu de ses coulis et de ses tatous, le
fusil sur l’épaule, vêtu à l’anglaise et suivi de ses chiens. Dans ce
modeste équipage, il parcourt la vallée comme un simple mortel. Hier
nous en avions croisé un qui était à cheval et tenait fièrement un
parapluie rouge qu’il déployait contre les ardeurs du soleil ou contre
la pluie, suivant le cas.
Que de fois nous avions vu nos tchouprassis, sous ce soleil ardent des
Indes, tenir un immense parasol végétal qui, ne pouvant se fermer,
devait rester ouvert, livré aux intempéries de cette saison pluvieuse.
Le soir, à l’ombre de la nuit, ce parasol faisait un singulier effet.
Le parapluie rouge du radjah nous avait paru de loin être un magnifique
mikedember ou palanquin.
Il se rendait à l’appel de Rambir-Singh, qui avait cité à son tribunal
tous les petits radjahs du Ladak pour s’être révoltés et avoir refusé
le payement des impôts.
Un peu après cette royale rencontre nous faisons celle de très beaux
yaks qui sont de pure race, ce qui se voit rarement, car ces animaux,
employés aux usages domestiques, sont généralement des mulets de bœuf
et de yak appelés _sous_. Nous nous arrêtons à 3500 mètres, au pied
du col de Dorikôn, dans le voisinage de quelques misérables huttes
au milieu de broussailles confondues avec des roches immenses, qui
surgissent de terre comme de vieilles tombes en ruines. On est enfermé
dans un circuit de montagnes qui se croisent et s’entre-croisent.
Il pleut; il fait froid et humide, mais on nous a assuré que sur le
plateau du Déosaï il ne pleuvait jamais.
Le 18, au grand matin, nous sommes prêts à traverser ce fameux plateau,
situé à une altitude moyenne de 4000 mètres et tout entouré de
montagnes qui l’enlacent. Elles sont relativement basses, quoiqu’elles
aient 1000 mètres de plus que le plateau, qui forme une espèce de
cirque irrégulier de 25 milles de diamètre. C’est le fond d’un
gigantesque glacier disparu aujourd’hui. Les débris de moraines, les
roches moutonnées qui restent encore là témoignent de cet ancien état
de choses.
A notre lever nous sommes enveloppés d’un brouillard intense, et nos
coulis refusent de partir, prétextant qu’on n’y verra pas. Mais M. de
Ujfalvy n’entend pas de cette oreille et donne le signal du départ;
avant que ceux-ci aient fini de charger, le brouillard a déjà presque
disparu.
Nous nous engageons d’abord au milieu de broussailles et d’une
végétation tout à fait rabougrie, qui peu à peu finit par disparaître;
nous ne trouvons plus que quelques touffes d’herbe parsemées au milieu
des pierres. C’est le commencement du plateau du Déosaï ou plateau
du Diable. La route que nous suivons le coupe à peu près au milieu,
du sud-ouest au nord-est, et sa surface est un peu inclinée en pente
douce. Les ondulations du terrain ressemblent à des vagues. Le plateau
est le chemin le plus court, relativement le plus commode et le plus
sûr pour aller à Skardo, la capitale du Baltistan; mais il n’est
praticable que pendant quatre mois de l’année, car quelquefois, même au
mois de septembre, des voyageurs y ont été surpris par un ouragan de
neige et sont morts de froid. En 1870 trois indigènes ont encore subi
ce terrible sort.
La première passe que nous franchissons est celle de Stakpila,
4200 mètres; elle forme la ligne de partage des eaux du Djelum et
de l’Indus. Nous redescendons dans une gorge étroite, où le Chingo
prend sa source; cette rivière est un des affluents de l’Indus. Nous
remontons, et le temps devient de plus en plus frais: enfin nous
atteignons le second col de Sarsangar, haut de 4250 mètres; il est onze
heures du matin et nous sommes sur le vrai plateau.
Des pierres, rien que des pierres; quelques pas après la passe, nous
rencontrons deux petits lacs à peu de distance l’un de l’autre; on
croirait marcher sur des galets, mais des galets pointus, sur lesquels
je me demande comment nos chevaux font pour poser le pied; il fait à
peine 2 degrés. Le plateau du Déosaï est traversé par une infinité de
petits ruisseaux, lesquels forment en se réunissant une rivière appelée
le Chigar. Nous choisissons le bord d’un de ces petits ruisseaux pour y
planter nos tentes; nous sommes à 4800 mètres; aussi avons-nous grande
peine à nous réchauffer.
Le désert enfermé dans ces régions montagneuses est inhabité; à peine
quelques marmottes y font-elles entendre leur sifflement. M. de F... en
a tué une pendant la route; mais nous sommes obligés de la laisser, car
elle a son poil d’été, qui se détache sous les doigts.
Mon mari souffre du mal des montagnes; il a des maux de tête et des
suffocations continuelles. Sous notre tente, nous avons 1 degré
au-dessous de zéro et nous passons la nuit à faire tous nos efforts
pour nous réchauffer. Nous nous demandons comment font nos Hindous,
habitués au chaud climat de l’Inde; ils grelottent sous leurs tentes.
Cette température nous décide à faire ce jour-ci 22 milles, afin de
quitter au plus vite ce plateau du Diable. Nous marchons toujours
entourés de montagnes, où nous voyons pour la première fois des pics
couverts de neiges éternelles. Le soleil se couvre et la grêle tombe;
allez donc croire ceux qui vous disent qu’il n’y pleut jamais; la
grêle nous fouette le visage à midi; en plein soleil nous n’avons
que 25 degrés. La nuit est un peu moins froide que la précédente,
le thermomètre remarque 3 degrés, et nous sommes au mois d’août. Le
20 nous traversons deux rivières assez rapides et assez profondes,
après lesquelles nous chevauchons sur un petit chemin que les tatous
ont tracé au milieu de cette steppe triste et désolée. Tout à coup
nous voyons un ours qui se promène tranquillement sur le flanc de la
montagne. Bien que M. de F... n’ait qu’un fusil de petit calibre, on
se décide à le chasser, et notre compagnon s’avance en rampant pour
surprendre la bête, tandis que M. de Ujfalvy s’élance à cheval afin
de le chasser du côté de M. de F... En cet instant je me rappelle que
mon mari n’a pas d’armes et je m’élance au galop en lui criant: «Fais
attention, tu n’as pas d’armes». A mes cris, il fait faire demi-tour
à sa monture et me montre son revolver qu’il a en main; je m’arrête
alors; mais pendant ce temps-là l’ours, au lieu de marcher vers M. de
F..., s’est empressé de grimper sur la montagne; il est déjà au milieu
quand il se retourne pour voir s’il est encore poursuivi. Impossible,
la pente est trop raide et le cheval ne peut le rejoindre. Mme de F...
n’a pas crié; elle est plus courageuse que moi et je suis vraiment
fâchée d’avoir empêché la chasse, surtout lorsque mon mari m’a dit que,
même à cheval, sans armes, il n’y avait pas de danger, car le cheval
court plus vite que l’ours. M. de F..., imparfaitement armé, n’aurait
pu que le blesser, et sa fureur se serait naturellement tournée contre
mon mari, qui aurait été près de lui. Nous n’avions aucun fusil, et
les indigènes ne seraient certes pas venus à notre secours. Après que
ma colère contre moi-même fut passée, je ne regrettais aucunement ce
que j’avais fait; un ours blessé est dangereux, dit-on, tandis qu’il
est bien rare qu’un animal qu’on n’inquiète pas vous attaque.
Nous avons vu d’assez près des panthères, des serpents, et ces bêtes
ne nous ont jamais rien fait. Le tigre même n’attaque pas généralement
l’homme, si la faim ne l’excite pas. A moins qu’il ne soit vieux et
trop peu agile pour poursuivre l’antilope, alors seulement il se risque
à se jeter sur l’homme quand il a faim. Du reste c’est un danger auquel
je n’ai jamais pensé; j’ai dormi sous la tente dans les plaines des
Indes et je n’ai jamais songé au cobra, ce redoutable reptile dont le
venin vous foudroie en vingt minutes.
A cinq heures du soir, le 20, nous arrivons à 4800 mètres. Nous devons
y camper; il pleut et à six heures et demie nous n’avons que 7 degrés.
Nous sommes déjà habitués à cette température et nous souffrons
moins du froid que la première nuit, mais les étouffements de M. de
Ujfalvy sont beaucoup plus forts et sont accompagnés de saignements
de nez. Aussi, dès qu’il fait jour, à quatre heures et demie, nous
sommes debout; nos katchawallas, engourdis par le froid, ne peuvent
se retrouver; quelques-uns étaient malades hier. Où sont-ils? Ils se
sont éloignés de nous, se sont groupés ensemble pour se réchauffer sans
doute et aussi rire et causer. On a beau crier, personne ne bouge et
rien ne vient. Je mets à profit ce temps pour déjeuner avec du thé et
des œufs, car nous aurons une rude journée; M. de Ujfalvy, qui éprouve
de fortes et continuelles oppressions, ne prend qu’un peu de lait des
chèvres qui nous ont suivies sur le Déosaï. Comme elles ont nagé, les
pauvres petites pour passer la rivière! Et le pauvre petit mouton?
Pauvre animal! Le courant était si fort! Mais, avec un fouet, celui
qui les conduisait les ramena dans le bon chemin et les fit arriver
heureusement sur la rive. Le lait que nous donnaient nos chèvres était
délicieux, et le goût n’avait rien de désagréable.