On trouve au Cachemire tous les légumes et tous les fruits d’Europe,

mais leur qualité est loin d’égaler celle des nôtres. M. Henwey me

disait que tous les fruits et les légumes qu’on avait importés de

France pour améliorer les productions indigènes s’atrophiaient au bout

de deux années et qu’il fallait faire venir d’autres graines. M. E...,

ancien employé de la Ville de Paris, maintenant directeur des travaux

vinicoles et agricoles du maharadjah, m’a assuré que ce résultat était

dû à l’incapacité des jardiniers indigènes, qui, par indifférence,

mêlaient les grains. Toujours est-il que Rembir-Singh a eu l’idée de

faire venir des ceps français et de les faire cultiver pour en extraire

du vin. On a donc planté de la vigne à la manière française, et, avec

les travaux d’irrigation, elle paraît supporter son exil; depuis deux

ans le vin blanc donne de bons résultats; quant au vin rouge, je ne

crois pas qu’il puisse jamais faire concurrence à nos vins de Bordeaux.

Le raisin du Cachemire est bon, mais on ne peut en extraire du vin, car

il pourrit à la fermentation. On cultive la vigne en berceau, comme

dans toute l’Asie.

Les pêches de Srinagar sont renommées; les melons sont médiocres; ceux

même dont les graines viennent de Caboul ne peuvent se comparer aux

célèbres melons de Samarkand.

On est donc réduit, au Cachemire, à la viande de mouton et aux

gallinacés; ces derniers sont si maigres et si durs que nos plus

méchants poulets n’en peuvent donner une idée. Le gibier, le sanglier

sont tolérés; les Hindous eux-mêmes font de ce dernier un mets très

apprécié. Cette infraction à la règle exclusive, que commettent les

castes élevées du Cachemire, m’a paru singulière, mais je m’en remets à

l’affirmation du résident anglais.

Par une matinée un peu couverte, nous partons à cheval pour aller

visiter Pandriten, petite pagode bouddhique située aux environs de

Srinagar; elle n’a rien d’extraordinaire, mais elle est encore bien

conservée, quoique depuis longtemps abandonnée par les fidèles. Le

plafond, en pierre sculptée, est d’un travail remarquable. Quelle

différence avec les lourdes et massives constructions d’Avantipour!

Pour admirer ces ruines, il faut remonter le Djilam, et, quelques

heures après que l’on a quitté Srinagar, en s’aventurant dans la

campagne, on peut considérer à loisir ces derniers vestiges d’une

grandeur écroulée. Qu’ils sont loin, ces siècles passés, d’une époque

si différente de la nôtre! Pauvres pierres, si elles pouvaient parler,

que de choses elles auraient à nous raconter! que d’éclaircissements

jailliraient peut-être de la bouche de ces témoins silencieux,

profondément enfouis dans ce sol, toujours vieux, toujours jeunes! Il

en est de même du Péri-Mahal, ou Demeure des Fées, dont les restes

s’élèvent sur une des anfractuosités d’une montagne qui regarde

Srinagar.

De ces belles constructions, destinées, dit-on, à enfermer les femmes

d’un potentat mongol, il reste encore trois terrasses. Demeure des

Fées, quelle délicieuse appellation! que de riants souvenirs ces murs

béants appellent à l’imagination! Femmes discrètement voilées se

glissant sous ces hauts couloirs, bayadères légères qui avez dû animer

ces grandes salles, vous surgissez à nos yeux entourées d’une auréole

de mystère, disparu à notre époque. On les voit danser sous ces beaux

pavillons dont les murs stuqués et brillants encadraient leurs riches

ornements. Grâce à ces ruines, ce temps disparu renaît à nos souvenirs

et donne corps à notre imagination vagabonde. C’est sous l’impression

de ces souvenirs lointains que nous nous retrouvons tout à coup dans la

charmante résidence de M. Henwey, qui est, au contraire, toute confort,

sans rien de poétique, et qui reflète bien notre siècle positif et

affairé.

Au Cachemire, la mousson pluvieuse ne se fait pas sentir comme dans le

reste de l’Inde; l’été même, les pluies sont plutôt rares, pourtant le

tonnerre gronde et le ciel noir menace de se résoudre en des averses

torrentielles. Mais le vent s’élève, les quelques gouttes d’eau tombées

sont bien vite séchées et les nuages disparaissent. Les éclairs mêmes

qui sillonnaient la nue s’éteignent à ce souffle impétueux. Le ciel

bleu a reparu, et, le soir, nous sommes retournés au bazar. C’était

jour de marché. Quelle foule, quels cris, que de paroles, quelles

disputes! Toute une journée était passée, et cependant il était

impossible de pénétrer au milieu de cette foule avide, curieuse et

animée. Ma compagne, Mme Henwey, voulait revenir sur ses pas, tant la

crainte du contact des indigènes lui était désagréable; mais, comme

nous avions quelque chose à dire à l’orfèvre, je la pris par le bras et

m’avançai hardiment au milieu de cette foule aux vêtements bigarrés et

sordides, qui s’ouvrit du reste respectueusement sur notre passage.

Je jetai un coup d’œil sur les objets étalés à terre, sur de vieilles

loques; c’étaient des ornements en verre, en plomb, en cuivre, à

l’usage des pauvres; des gâteaux, des sucreries, des bonbons, des

fruits; tout cela se confondait pêle-mêle; les marchands, d’une

propreté douteuse, étaient assis près de leurs étalages; ces

marchandises avariées me dégoûtèrent passablement, et, franchissant des

haies de curieux, j’entraînai rapidement ma compagne vers la boutique

de l’orfèvre, où du moins nous étions en sûreté. La commission faite,

nous ressortîmes du bazar beaucoup plus vite encore que nous n’y étions

entrées, et nous sautâmes avec plaisir dans notre bateau.

En revenant, la lune s’était levée; notre pendra glissait sur la

rivière entre deux rangées de maisons comme enveloppées dans un voile

qui en laissait deviner l’architecture caractéristique tout en cachant

leurs défauts; les vieilles poutres s’enfonçaient dans les murs, et

de beaux arbres qui s’en échappaient se penchaient volontiers sur

le courant du fleuve. Au loin les montagnes s’élevaient sombres et

majestueuses, en encadrant le paysage. Comme elles étaient belles, le

soir au clair de lune, dans leur nudité, qui leur ajoutait un charme

de plus! Éclairées par un beau soleil, on les voudrait ombreuses; leur

terre paraît brûlante et semble réfléchir la chaleur du soleil. A

cette heure on pouvait admirer leurs belles proportions et le sommet

neigeux qui les couronnait. La ville elle-même est silencieuse, avec

ces rares ombres qui se glissent par ses étroits trottoirs, sous ses

voûtes basses, ces bateaux éclairés par la lueur de leur cuisine,

ces hommes, ces femmes accroupis autour de leur petite lampe à bec

fumant, ces terrasses où scintille une lumière discrète, tandis que

les torches plus éclatantes du palais du maharadjah font rêver aux

merveilles orientales décrites par les poètes. On admire alors et on

les absout. C’est sans doute par une de ces tièdes soirées qu’ils ont

écrit leurs belles pages. L’eau, reposée des fatigues de la journée,

est devenue limpide et reflète l’astre qui nous éclaire; les vêtements

de nos rameurs nous paraissent presque propres, et dans un ravissement

inexplicable nous arrivons à notre demeure. Déjà les tchouprassis sont

étendus sous les terrasses pour se reposer de leurs travaux d’une

journée d’oisiveté. Ils vont dormir sous ce beau ciel où point n’est

besoin d’une toiture; si par hasard il survient un orage, la véranda

est là pour servir d’abri.

Les nuits en Orient ne ressemblent pas aux nôtres; qui donc oserait

s’aventurer dans ces rues non éclairées? Le coucher du soleil donne

le signal du repos, en apparence au moins, car l’intérieur des

maisons cache souvent des orgies effrénées. La tempérance religieuse

en est même une cause fréquente, et les jeûnes sévères, quand ils

sont terminés, sont une excitation de plus à la débauche. Hindous et

musulmans n’ont, je crois, sous ce rapport, rien à se reprocher l’un à

l’autre.

Voilà le mois d’août qui tire à sa fin, et il nous faut avancer notre

voyage dans le Baltistan, car M. de Ujfalvy veut aller à Skardo, et

déjà en septembre le passage est quelquefois interrompu.

[Illustration: Promenade en bateau au clair de lune.]

La veille du jour fixé pour notre départ, M. de Ujfalvy alla remercier

le maharadjah de son aimable et généreuse hospitalité. Sa Hautesse

mettait à notre disposition pour toute la durée de notre voyage un

de ses plus habiles mounchi, afin de nous donner toute facilité.

En outre, elle désirait nous défrayer de tous les frais que nous

occasionnerait cette expédition, et elle demanda la permission de

m’envoyer un présent. M. de Ujfalvy se confondit en remerciements et

reçut avec reconnaissance toutes ses générosités. Ce qu’on doit refuser

d’un particulier, on peut l’accepter d’un souverain. D’ailleurs un

refus aurait été hors des règles de la politesse. Notre voyageur, le

célèbre Jacquemont, n’a certes pas dédaigné les roupies dont le père

du maharadjah actuel enrichissait ses poches; il eût donc été plus

que ridicule à M. de Ujfalvy de se montrer plus difficile envers le

maharadjah, qui d’ailleurs y mettait une extrême délicatesse, que son

célèbre devancier Jacquemont. Quant au cadeau dont il m’honorait, il

n’y avait là rien d’étonnant, puisqu’en arrivant au Cachemire mon mari

avait offert au souverain un beau fusil à 16 coups, qu’il avait bien

voulu accepter. C’était donc une réciprocité de bons procédés entre

gens bien élevés.

Ce cadeau fut pourtant cause d’un échange de lettres diplomatiques, et

M. Henwey nous en garda, je crois, quelque rancune. Il est défendu à

aucun sujet anglais, et surtout à aucun fonctionnaire, d’accepter des

cadeaux des radjahs ou maharadjahs. Cette mesure de précaution, très

louable en elle-même, ne peut pourtant pas s’adresser à des étrangers,

et M. le résident anglais en pousse l’application un peu trop loin.

C’est ce qui lui fut répondu lorsqu’il s’adressa, pour notre cas, au

vice-roi. «M. de Ujfalvy n’est pas Anglais, ne vous mêlez en rien

de cette affaire.» Force fut donc à M. Henwey de garder le silence.

Mais que sa conscience se rassure, malgré la loi et le règlement

que l’on donne à tout étranger qui pénètre au Cachemire et qu’on ne

nous avait pas remis, j’ai vu des femmes de hauts fonctionnaires

anglais qui avaient reçu de superbes bijoux du souverain et qui ne

s’étaient pas crues obligées de les rendre. La loi oblige, en effet, un

fonctionnaire qui a accepté un cadeau d’un indigène de remettre l’objet

au gouvernement anglais, qui le fait vendre au profit des pauvres.

L’établissement se trouve à Calcutta, capitale de l’empire des Indes

Britanniques.

Tous nos préparatifs de voyage étaient faits, nos lits achetés, les

tentes préparées et le cuisinier choisi, ce qui n’est pas petite

affaire, car à Srinagar ce genre de serviteurs est cher et surtout

voleur. Le 10 août, tout était prêt et M. Henwey avait mis à notre

disposition son grand bateau d’honneur. Après des adieux bien

affectueux, car, à part ce petit ennui au sujet du cadeau, le résident

anglais et sa femme avaient été pour nous excessivement obligeants et

remplis de complaisance, nous prîmes congé d’eux.

Afin d’éviter les rizières, dont on fait une grande culture au

Cachemire, et qui, avec le blé, constituent une des principales

productions de ce pays, nous devions faire deux étapes en bateau pour

reprendre ensuite nos chevaux.

A la sortie de la ville, le Djilam continue son cours calme et

tranquille, en arrosant des terres abandonnées et en friche. Est-ce

la paresse des habitants qui en est cause? Je crois plutôt que c’est

encore la suite de la terrible famine qui a décimé la contrée. Ensuite

le pays est tellement pressuré par ses gouvernants, que tout ce

concours de circonstances réunies ajoute à leur paresse naturelle et

qu’ils aiment mieux risquer de ne pas manger en dormant que de ne pas

manger en travaillant. Ils ont si peu de liberté que même l’époque où

l’on doit faire les récoltes est fixée par le radjah et par un édit. La

moisson est condamnée à périr sur pied ou à être coupée trop tôt si tel

est le bon plaisir de Rembir-Singh; ce manque d’initiative individuelle

ne peut être que préjudiciable à l’agriculture.

A la tombée du jour nous arrivons près d’un petit village à la droite

duquel se trouve un canal qui conduit de la rivière à ce qu’on appelle

le petit lac Manisbal. L’entrée en est originale; on croit presque

traverser un champ de lotus. Au bord du lac se trouve un ancien temple,

qui a peut-être été beau autrefois; aujourd’hui les cultures et les

arbres l’envahissent.

Au bord du Manisbal habite un fakir. Ce saint derviche cultive son

jardin, qui lui donne des fruits excellents, et reçoit les visiteurs

avec affabilité; il sait bien qu’il en sera récompensé, et la roupie

est toujours la bienvenue. Ce derviche a creusé, avec ses propres

ongles, dit-on, le tombeau qui doit conserver sa dépouille. C’est une

galerie souterraine qui aboutit à une large pièce dans laquelle doit

être enfouie son enveloppe mortelle; pour avoir fouillé de ses propres

doigts cette prodigieuse quantité de terre, ses mains m’ont paru bien

intactes; du reste toute sa personne respirait un air de propreté bien

rare chez ces saints personnages. Sa maison aussi était propre; il

s’amusait à fabriquer de petits moulins à eau, pour mettre à profit une

source qui coulait non loin de son habitation.

[Illustration: Un fakir.]

Si les moustiques n’étaient pas en si grand nombre à Manisbal, on

aimerait à y planter sa tente et à y rester peut-être; mais nous nous

plaisons à penser que la nôtre, dressée sous un magnifique platane,

sera levée demain, et nous nous endormons, en dépit des moustiques,

avec cette douce espérance.

Le lendemain nous retraversons le canal; la lune était encore au ciel

et le jour commençait à l’en chasser; les montagnes s’éclairaient en

montrant leurs flancs dénudés, et nous, tout en admirant ce beau réveil

de la nature, nous continuons notre route et rejoignons le Djilam

et son large cours. Nous retrouvons aussi M. et Mme de F..., jeunes

Américains qui avaient décidé de faire le voyage avec nous.

A onze heures, l’heure du déjeuner. Pour attendre le bateau de notre

cuisinier, nous nous arrêtons près du grand lac. Nos bateliers se

précipitent vers un endroit où l’on recueille une espèce de châtaigne

qui croît sur ce lac, et qu’on appelle _zingari_. Ils en ont vite

fait une grande récolte. Le cuisinier nous ayant rejoints, nous nous

remettons en marche, car les moustiques nous incommodent à tel point

que la place n’est plus tenable. Le mouvement de notre bateau les a

écartés; nous entrons dans le grand lac appelé Woualar; ce lac est

quelquefois tourmenté par des tempêtes terribles; en ce moment nous ne

voyons que les herbes qui l’envahissent. Ses joncs sont coupés pour la

nourriture des animaux et sont comptés au nombre des objets de rapport

du lac.

Au loin nous apercevons notre lieu de destination, Bantipour, situé

sur le lac Woualar. A sa vue, nos bateliers, saisis d’une ardeur

nouvelle, commencent à faire des exercices avec leurs rames. Commandés

par celui qui est assis à l’avant du bateau, nos 30 rameurs, dont 15

sont en avant et 15 autres derrière, battent deux fois l’eau de leurs

rames, puis les élèvent en l’air comme s’ils mettaient en joue; une

autre fois, après deux coups, ils les tiennent en l’air; d’autres fois,

toujours après deux coups, ils les tiennent à bras tendus, ou hors de

l’eau en les frappant avec leurs mains ou en frappant la surface de

l’eau, et bien d’autres exercices, qui sont toujours exécutés à trois

temps et qui les excitent et les amusent beaucoup. Les Cachemiriens,

comme les Hindous, sont de grands enfants; un rien les amuse et les

intéresse; on pourrait croire que cette vie indolente qu’ils mènent

doit les ennuyer, on aurait tort; du reste, ils ne pensent pas qu’il

puisse exister une autre manière de vivre. Leurs pères ont vécu ainsi;

ils agissent comme eux, et leurs enfants les imitent sans songer à

la possibilité de faire autrement. Pourvu qu’ils aient leur _houqqa_

(pipe), ils sont contents. Le tabac qu’on fume aux Indes est originaire

de Puxerat; la feuille est petite et de couleur jaune; son odeur

ressemble à celle de la violette. Les Hindous le pilent généralement

dans un mortier, en y ajoutant plusieurs substances, et l’arrosent

d’eau de rose; ils mettent ensuite ce mélange dans leurs pipes.

L’aspiration de la fumée est une de leurs plus grandes jouissances.

Aussi est-il rare de voir dans les villages un indigène se séparer de

sa pipe, même si on lui en offre un grand prix. Les exercices de nos

bateliers eurent pour résultat de nous faire parvenir plus vite à une

petite rivière que nous devions prendre pour arriver à Bantipour. Elle

était si basse que nous dûmes quitter notre bateau. Sous un soleil

brûlant, parmi des terrains incultes, nous arrivons à pied à Bantipour,

où, pour comble de désagrément, il nous faut chercher une place pour

dresser nos tentes.

Pendant ce temps le mounchi Ganpatra, que Sa Hautesse nous a donné

pour nous accompagner dans notre voyage, prend ses arrangements avec

les gens du pays pour les provisions et les coulis ou porteurs.

Chaque soir M. de Ujfalvy devra signer la feuille des dépenses: telle

est la volonté de Sa Hautesse. C’est avec un Pandit qu’il fait ses

arrangements; on le reconnaît à la flamme jaune et blanche qu’il

porte sur le front, à son turban blanc, qu’il roule d’une tout autre

manière que les autres. Son type pur et beau eût seul suffi à le faire

reconnaître. Les Pandits se teignent aussi le bout des oreilles en

rouge. Ce sont eux qui tiennent le maharadjah entre leurs mains; ainsi

ils lui ont fait croire que son père, qui est mort, a été transformé en

poisson et qu’il se trouve ou entre le premier et le second pont jetés

sur le Djilam, ou bien encore à Verinagh; ils ne savent pas bien auquel

des deux endroits ils doivent donner la préférence, de sorte que, pour

le moment, la pêche est interdite dans ces lieux. Les Pandits en font

bien d’autres, et l’on raconte qu’un général des troupes du maharadjah,

ayant mangé de la viande de vache, fut condamné par ceux-ci à se

couvrir la tête de terre et à planter du riz dessus. Au moment de la

récolte, le général se promenait avec une végétation superbe; c’était

un panache naturel magnifique, mais qui devait être bien incommode pour

le propriétaire.

CHAPITRE X

LE BALTISTAN

Sortie de la vallée de Cachemire.--Le col de Radjdiangan.--La vallée

du Kichanganga.--Gouraiz.--Les Dardous, types, mœurs, habitations.--

La musique du maharadjah.--Un cheval dangereux.--Barzil.--Deux cols

à franchir.--Le plateau du Déosaï.--Le mal de montagne.--Le Bourdjila.

--Skardo, capitale du Baltistan.--Les habitants.--Type balti.--Les

tazis de Ghilghit.--Le jeu de polo.--Une pipe arabe du XIVe siècle.

Le 12 août au matin, nos chevaux sont sellés et nous partons par une

route assez belle qui court dans le défilé de Radjdiangan. Nous avons

à franchir une passe de 3600 mètres. Mais à 3000 mètres il faut nous

arrêter, nos chevaux sont trop fatigués. La vue est superbe; nous

découvrons tout au loin Srinagar et son beau lac. Pour arriver à Fagou,

le chemin passe par une forêt. C’est près d’un petit étang artificiel,

qui ressemble plutôt à une mare, que nous nous arrêtons; cet endroit

désert possède un grand baraquement appelé _dak postal_ du maharadjah.

Là ceux qui font le service des lettres trouvent un abri contre les

intempéries de la saison. Cet endroit est très frais; lorsque le soleil

a disparu, il fait à peine 14 degrés. Il faut aller bien loin pour

trouver de l’eau potable, mais on nous en apporte, ainsi que du mouton;

nous faisons alors un repas supportable. Mouton ou poulet, poulet ou

mouton, nous n’aurons pas autre chose pendant deux mois, il faut nous y

attendre.

Le 13 au matin, nous achevons de franchir le col, et le coup d’œil

est merveilleux. A nos pieds s’étend toute la vallée du Cachemire; le

Djilam déroule ses méandres comme un joli ruisseau; cette belle et

large rivière nous paraît si petite que nous pouvons par là mesurer

la hauteur à laquelle nous sommes parvenus. Tout autour de nous,

pourtant, la végétation est belle et grandiose; on cherche la neige

et on voit des prairies avec de hautes herbes émaillées de roses

trémières mauves, de myosotis, de gueules-de-loup, des fleurs bleues,

blanches, jaunes, rouges, qui se confondent entre elles et forment

les plus ravissants parterres que l’on puisse imaginer. Les bouleaux

montrent leur écorce blanche; les conifères s’élèvent droits et pointus

comme s’ils voulaient percer les nues; le soleil dore ce panorama ou

se cache quelquefois sous les nuages qui couvrent ce beau ciel; pas

une habitation à l’horizon; la solitude plane sur ces hautes régions

et une tristesse immense nous envahit; pourtant nos montures marchent

allègrement, car la fraîcheur se fait sentir. Nous nous représentons

aisément ces hauteurs couvertes de neige sur lesquelles être vivant

n’ose se hasarder, car une mort horrible attend le voyageur imprudent

dans ces parages inhospitaliers. Le plateau n’a aucune route indiquée,

mais on ne peut s’éloigner de beaucoup; le précipice vous a bien vite

remis sur la voie; la descente est horrible; je monte le cheval de mon

mari, bonne bête qui court comme une chèvre sur ces pierres roulantes;

le cheval du maharadjah, que mon mari a pris pour lui, voudrait bien ne

pas faire cet exercice, mais, tenu par le saïs, il faut bon gré mal gré

qu’il saute.

Après la descente, qui est quelque chose d’impossible comme route, nous

trouvons un Américain, aimable jeune homme de la connaissance de M.

et Mme de F.... Chasseur intrépide, il avait voulu aller à Ghilghit,

mais il n’avait pu y parvenir et avait dû rebrousser chemin, faute de

nourriture; les habitants, qui se préparaient à la guerre, n’avaient

voulu lui céder aucune de leurs provisions. En revenant, il avait été

pris par la fièvre, et il était très malade encore lorsque nous le

rencontrâmes; il nous offrit sa tente et son déjeuner; nous partageâmes

le nôtre avec lui, et de cet assemblage résulta en somme une assez

bonne collation; la conversation nous fit passer deux agréables heures,

après lesquelles nous partîmes de Jotkossou, endroit passablement

sauvage, sans aucune habitation, au bord de cette rivière qui sautille

sur les blocs entre les montagnes. Nous la suivons, et, quelques heures

plus tard, nous arrivons à Kanzelvân, misérable petit hameau réfugié

dans un endroit superbe de sauvagerie, qui n’est plus qu’à 1600 mètres,

où nous campons sur le bord du Kichanganga. Nous sommes là installés

au pied d’une montagne couverte de conifères; le murmure de la rivière

nous avertit doucement de sa présence. C’est une solitude complète,

qu’aucun cri d’animaux ne vient troubler. Le soir, les huttes sordides

qui abritent le mounchi et ses tchouprassis sont éclairées par des

lampes vacillantes qui rappellent communément nos lampions: au lieu

de suif on se sert d’huile pour les alimenter. Le tronc d’un arbre

magnifique tient lieu de cheminée aux coulis pour faire leur cuisine.

C’est le Ramadan, et les musulmans n’ont pas le droit de manger pendant

la journée; aussi se dédommagent-ils le soir; ils causent, mangent et

boivent jusqu’à une heure avancée de la nuit; et le jour ils ont envie

de dormir. C’est un mauvais moment pour voyager, et nous avons de la

peine à trouver des coulis.

Le 14 le soleil se voile, et nous en sommes enchantés. Le pont près du

village est en assez mauvais état; aussi, par prudence, le passons-nous

à pied. De nouveau en selle, nous prenons le sentier qui contourne

le flanc de la montagne; la route est détestable, mais elle est

splendide; le côté nord, tout boisé, élève ses pins sur des flancs

rocailleux; des blocs énormes émergent de la rivière; sans doute le

vent va y porter le germe producteur, car de jeunes arbres ont pris

naissance sur ce dur terrain et se balancent mollement au souffle du

zéphir. Du côté sud, les montagnes arides se tapissent d’une légère

verdure, les pics s’élèvent menaçants vers le ciel.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 14 / 27 段