mais leur qualité est loin d’égaler celle des nôtres. M. Henwey me
disait que tous les fruits et les légumes qu’on avait importés de
France pour améliorer les productions indigènes s’atrophiaient au bout
de deux années et qu’il fallait faire venir d’autres graines. M. E...,
ancien employé de la Ville de Paris, maintenant directeur des travaux
vinicoles et agricoles du maharadjah, m’a assuré que ce résultat était
dû à l’incapacité des jardiniers indigènes, qui, par indifférence,
mêlaient les grains. Toujours est-il que Rembir-Singh a eu l’idée de
faire venir des ceps français et de les faire cultiver pour en extraire
du vin. On a donc planté de la vigne à la manière française, et, avec
les travaux d’irrigation, elle paraît supporter son exil; depuis deux
ans le vin blanc donne de bons résultats; quant au vin rouge, je ne
crois pas qu’il puisse jamais faire concurrence à nos vins de Bordeaux.
Le raisin du Cachemire est bon, mais on ne peut en extraire du vin, car
il pourrit à la fermentation. On cultive la vigne en berceau, comme
dans toute l’Asie.
Les pêches de Srinagar sont renommées; les melons sont médiocres; ceux
même dont les graines viennent de Caboul ne peuvent se comparer aux
célèbres melons de Samarkand.
On est donc réduit, au Cachemire, à la viande de mouton et aux
gallinacés; ces derniers sont si maigres et si durs que nos plus
méchants poulets n’en peuvent donner une idée. Le gibier, le sanglier
sont tolérés; les Hindous eux-mêmes font de ce dernier un mets très
apprécié. Cette infraction à la règle exclusive, que commettent les
castes élevées du Cachemire, m’a paru singulière, mais je m’en remets à
l’affirmation du résident anglais.
Par une matinée un peu couverte, nous partons à cheval pour aller
visiter Pandriten, petite pagode bouddhique située aux environs de
Srinagar; elle n’a rien d’extraordinaire, mais elle est encore bien
conservée, quoique depuis longtemps abandonnée par les fidèles. Le
plafond, en pierre sculptée, est d’un travail remarquable. Quelle
différence avec les lourdes et massives constructions d’Avantipour!
Pour admirer ces ruines, il faut remonter le Djilam, et, quelques
heures après que l’on a quitté Srinagar, en s’aventurant dans la
campagne, on peut considérer à loisir ces derniers vestiges d’une
grandeur écroulée. Qu’ils sont loin, ces siècles passés, d’une époque
si différente de la nôtre! Pauvres pierres, si elles pouvaient parler,
que de choses elles auraient à nous raconter! que d’éclaircissements
jailliraient peut-être de la bouche de ces témoins silencieux,
profondément enfouis dans ce sol, toujours vieux, toujours jeunes! Il
en est de même du Péri-Mahal, ou Demeure des Fées, dont les restes
s’élèvent sur une des anfractuosités d’une montagne qui regarde
Srinagar.
De ces belles constructions, destinées, dit-on, à enfermer les femmes
d’un potentat mongol, il reste encore trois terrasses. Demeure des
Fées, quelle délicieuse appellation! que de riants souvenirs ces murs
béants appellent à l’imagination! Femmes discrètement voilées se
glissant sous ces hauts couloirs, bayadères légères qui avez dû animer
ces grandes salles, vous surgissez à nos yeux entourées d’une auréole
de mystère, disparu à notre époque. On les voit danser sous ces beaux
pavillons dont les murs stuqués et brillants encadraient leurs riches
ornements. Grâce à ces ruines, ce temps disparu renaît à nos souvenirs
et donne corps à notre imagination vagabonde. C’est sous l’impression
de ces souvenirs lointains que nous nous retrouvons tout à coup dans la
charmante résidence de M. Henwey, qui est, au contraire, toute confort,
sans rien de poétique, et qui reflète bien notre siècle positif et
affairé.
Au Cachemire, la mousson pluvieuse ne se fait pas sentir comme dans le
reste de l’Inde; l’été même, les pluies sont plutôt rares, pourtant le
tonnerre gronde et le ciel noir menace de se résoudre en des averses
torrentielles. Mais le vent s’élève, les quelques gouttes d’eau tombées
sont bien vite séchées et les nuages disparaissent. Les éclairs mêmes
qui sillonnaient la nue s’éteignent à ce souffle impétueux. Le ciel
bleu a reparu, et, le soir, nous sommes retournés au bazar. C’était
jour de marché. Quelle foule, quels cris, que de paroles, quelles
disputes! Toute une journée était passée, et cependant il était
impossible de pénétrer au milieu de cette foule avide, curieuse et
animée. Ma compagne, Mme Henwey, voulait revenir sur ses pas, tant la
crainte du contact des indigènes lui était désagréable; mais, comme
nous avions quelque chose à dire à l’orfèvre, je la pris par le bras et
m’avançai hardiment au milieu de cette foule aux vêtements bigarrés et
sordides, qui s’ouvrit du reste respectueusement sur notre passage.
Je jetai un coup d’œil sur les objets étalés à terre, sur de vieilles
loques; c’étaient des ornements en verre, en plomb, en cuivre, à
l’usage des pauvres; des gâteaux, des sucreries, des bonbons, des
fruits; tout cela se confondait pêle-mêle; les marchands, d’une
propreté douteuse, étaient assis près de leurs étalages; ces
marchandises avariées me dégoûtèrent passablement, et, franchissant des
haies de curieux, j’entraînai rapidement ma compagne vers la boutique
de l’orfèvre, où du moins nous étions en sûreté. La commission faite,
nous ressortîmes du bazar beaucoup plus vite encore que nous n’y étions
entrées, et nous sautâmes avec plaisir dans notre bateau.
En revenant, la lune s’était levée; notre pendra glissait sur la
rivière entre deux rangées de maisons comme enveloppées dans un voile
qui en laissait deviner l’architecture caractéristique tout en cachant
leurs défauts; les vieilles poutres s’enfonçaient dans les murs, et
de beaux arbres qui s’en échappaient se penchaient volontiers sur
le courant du fleuve. Au loin les montagnes s’élevaient sombres et
majestueuses, en encadrant le paysage. Comme elles étaient belles, le
soir au clair de lune, dans leur nudité, qui leur ajoutait un charme
de plus! Éclairées par un beau soleil, on les voudrait ombreuses; leur
terre paraît brûlante et semble réfléchir la chaleur du soleil. A
cette heure on pouvait admirer leurs belles proportions et le sommet
neigeux qui les couronnait. La ville elle-même est silencieuse, avec
ces rares ombres qui se glissent par ses étroits trottoirs, sous ses
voûtes basses, ces bateaux éclairés par la lueur de leur cuisine,
ces hommes, ces femmes accroupis autour de leur petite lampe à bec
fumant, ces terrasses où scintille une lumière discrète, tandis que
les torches plus éclatantes du palais du maharadjah font rêver aux
merveilles orientales décrites par les poètes. On admire alors et on
les absout. C’est sans doute par une de ces tièdes soirées qu’ils ont
écrit leurs belles pages. L’eau, reposée des fatigues de la journée,
est devenue limpide et reflète l’astre qui nous éclaire; les vêtements
de nos rameurs nous paraissent presque propres, et dans un ravissement
inexplicable nous arrivons à notre demeure. Déjà les tchouprassis sont
étendus sous les terrasses pour se reposer de leurs travaux d’une
journée d’oisiveté. Ils vont dormir sous ce beau ciel où point n’est
besoin d’une toiture; si par hasard il survient un orage, la véranda
est là pour servir d’abri.
Les nuits en Orient ne ressemblent pas aux nôtres; qui donc oserait
s’aventurer dans ces rues non éclairées? Le coucher du soleil donne
le signal du repos, en apparence au moins, car l’intérieur des
maisons cache souvent des orgies effrénées. La tempérance religieuse
en est même une cause fréquente, et les jeûnes sévères, quand ils
sont terminés, sont une excitation de plus à la débauche. Hindous et
musulmans n’ont, je crois, sous ce rapport, rien à se reprocher l’un à
l’autre.
Voilà le mois d’août qui tire à sa fin, et il nous faut avancer notre
voyage dans le Baltistan, car M. de Ujfalvy veut aller à Skardo, et
déjà en septembre le passage est quelquefois interrompu.
[Illustration: Promenade en bateau au clair de lune.]
La veille du jour fixé pour notre départ, M. de Ujfalvy alla remercier
le maharadjah de son aimable et généreuse hospitalité. Sa Hautesse
mettait à notre disposition pour toute la durée de notre voyage un
de ses plus habiles mounchi, afin de nous donner toute facilité.
En outre, elle désirait nous défrayer de tous les frais que nous
occasionnerait cette expédition, et elle demanda la permission de
m’envoyer un présent. M. de Ujfalvy se confondit en remerciements et
reçut avec reconnaissance toutes ses générosités. Ce qu’on doit refuser
d’un particulier, on peut l’accepter d’un souverain. D’ailleurs un
refus aurait été hors des règles de la politesse. Notre voyageur, le
célèbre Jacquemont, n’a certes pas dédaigné les roupies dont le père
du maharadjah actuel enrichissait ses poches; il eût donc été plus
que ridicule à M. de Ujfalvy de se montrer plus difficile envers le
maharadjah, qui d’ailleurs y mettait une extrême délicatesse, que son
célèbre devancier Jacquemont. Quant au cadeau dont il m’honorait, il
n’y avait là rien d’étonnant, puisqu’en arrivant au Cachemire mon mari
avait offert au souverain un beau fusil à 16 coups, qu’il avait bien
voulu accepter. C’était donc une réciprocité de bons procédés entre
gens bien élevés.
Ce cadeau fut pourtant cause d’un échange de lettres diplomatiques, et
M. Henwey nous en garda, je crois, quelque rancune. Il est défendu à
aucun sujet anglais, et surtout à aucun fonctionnaire, d’accepter des
cadeaux des radjahs ou maharadjahs. Cette mesure de précaution, très
louable en elle-même, ne peut pourtant pas s’adresser à des étrangers,
et M. le résident anglais en pousse l’application un peu trop loin.
C’est ce qui lui fut répondu lorsqu’il s’adressa, pour notre cas, au
vice-roi. «M. de Ujfalvy n’est pas Anglais, ne vous mêlez en rien
de cette affaire.» Force fut donc à M. Henwey de garder le silence.
Mais que sa conscience se rassure, malgré la loi et le règlement
que l’on donne à tout étranger qui pénètre au Cachemire et qu’on ne
nous avait pas remis, j’ai vu des femmes de hauts fonctionnaires
anglais qui avaient reçu de superbes bijoux du souverain et qui ne
s’étaient pas crues obligées de les rendre. La loi oblige, en effet, un
fonctionnaire qui a accepté un cadeau d’un indigène de remettre l’objet
au gouvernement anglais, qui le fait vendre au profit des pauvres.
L’établissement se trouve à Calcutta, capitale de l’empire des Indes
Britanniques.
Tous nos préparatifs de voyage étaient faits, nos lits achetés, les
tentes préparées et le cuisinier choisi, ce qui n’est pas petite
affaire, car à Srinagar ce genre de serviteurs est cher et surtout
voleur. Le 10 août, tout était prêt et M. Henwey avait mis à notre
disposition son grand bateau d’honneur. Après des adieux bien
affectueux, car, à part ce petit ennui au sujet du cadeau, le résident
anglais et sa femme avaient été pour nous excessivement obligeants et
remplis de complaisance, nous prîmes congé d’eux.
Afin d’éviter les rizières, dont on fait une grande culture au
Cachemire, et qui, avec le blé, constituent une des principales
productions de ce pays, nous devions faire deux étapes en bateau pour
reprendre ensuite nos chevaux.
A la sortie de la ville, le Djilam continue son cours calme et
tranquille, en arrosant des terres abandonnées et en friche. Est-ce
la paresse des habitants qui en est cause? Je crois plutôt que c’est
encore la suite de la terrible famine qui a décimé la contrée. Ensuite
le pays est tellement pressuré par ses gouvernants, que tout ce
concours de circonstances réunies ajoute à leur paresse naturelle et
qu’ils aiment mieux risquer de ne pas manger en dormant que de ne pas
manger en travaillant. Ils ont si peu de liberté que même l’époque où
l’on doit faire les récoltes est fixée par le radjah et par un édit. La
moisson est condamnée à périr sur pied ou à être coupée trop tôt si tel
est le bon plaisir de Rembir-Singh; ce manque d’initiative individuelle
ne peut être que préjudiciable à l’agriculture.
A la tombée du jour nous arrivons près d’un petit village à la droite
duquel se trouve un canal qui conduit de la rivière à ce qu’on appelle
le petit lac Manisbal. L’entrée en est originale; on croit presque
traverser un champ de lotus. Au bord du lac se trouve un ancien temple,
qui a peut-être été beau autrefois; aujourd’hui les cultures et les
arbres l’envahissent.
Au bord du Manisbal habite un fakir. Ce saint derviche cultive son
jardin, qui lui donne des fruits excellents, et reçoit les visiteurs
avec affabilité; il sait bien qu’il en sera récompensé, et la roupie
est toujours la bienvenue. Ce derviche a creusé, avec ses propres
ongles, dit-on, le tombeau qui doit conserver sa dépouille. C’est une
galerie souterraine qui aboutit à une large pièce dans laquelle doit
être enfouie son enveloppe mortelle; pour avoir fouillé de ses propres
doigts cette prodigieuse quantité de terre, ses mains m’ont paru bien
intactes; du reste toute sa personne respirait un air de propreté bien
rare chez ces saints personnages. Sa maison aussi était propre; il
s’amusait à fabriquer de petits moulins à eau, pour mettre à profit une
source qui coulait non loin de son habitation.
[Illustration: Un fakir.]
Si les moustiques n’étaient pas en si grand nombre à Manisbal, on
aimerait à y planter sa tente et à y rester peut-être; mais nous nous
plaisons à penser que la nôtre, dressée sous un magnifique platane,
sera levée demain, et nous nous endormons, en dépit des moustiques,
avec cette douce espérance.
Le lendemain nous retraversons le canal; la lune était encore au ciel
et le jour commençait à l’en chasser; les montagnes s’éclairaient en
montrant leurs flancs dénudés, et nous, tout en admirant ce beau réveil
de la nature, nous continuons notre route et rejoignons le Djilam
et son large cours. Nous retrouvons aussi M. et Mme de F..., jeunes
Américains qui avaient décidé de faire le voyage avec nous.
A onze heures, l’heure du déjeuner. Pour attendre le bateau de notre
cuisinier, nous nous arrêtons près du grand lac. Nos bateliers se
précipitent vers un endroit où l’on recueille une espèce de châtaigne
qui croît sur ce lac, et qu’on appelle _zingari_. Ils en ont vite
fait une grande récolte. Le cuisinier nous ayant rejoints, nous nous
remettons en marche, car les moustiques nous incommodent à tel point
que la place n’est plus tenable. Le mouvement de notre bateau les a
écartés; nous entrons dans le grand lac appelé Woualar; ce lac est
quelquefois tourmenté par des tempêtes terribles; en ce moment nous ne
voyons que les herbes qui l’envahissent. Ses joncs sont coupés pour la
nourriture des animaux et sont comptés au nombre des objets de rapport
du lac.
Au loin nous apercevons notre lieu de destination, Bantipour, situé
sur le lac Woualar. A sa vue, nos bateliers, saisis d’une ardeur
nouvelle, commencent à faire des exercices avec leurs rames. Commandés
par celui qui est assis à l’avant du bateau, nos 30 rameurs, dont 15
sont en avant et 15 autres derrière, battent deux fois l’eau de leurs
rames, puis les élèvent en l’air comme s’ils mettaient en joue; une
autre fois, après deux coups, ils les tiennent en l’air; d’autres fois,
toujours après deux coups, ils les tiennent à bras tendus, ou hors de
l’eau en les frappant avec leurs mains ou en frappant la surface de
l’eau, et bien d’autres exercices, qui sont toujours exécutés à trois
temps et qui les excitent et les amusent beaucoup. Les Cachemiriens,
comme les Hindous, sont de grands enfants; un rien les amuse et les
intéresse; on pourrait croire que cette vie indolente qu’ils mènent
doit les ennuyer, on aurait tort; du reste, ils ne pensent pas qu’il
puisse exister une autre manière de vivre. Leurs pères ont vécu ainsi;
ils agissent comme eux, et leurs enfants les imitent sans songer à
la possibilité de faire autrement. Pourvu qu’ils aient leur _houqqa_
(pipe), ils sont contents. Le tabac qu’on fume aux Indes est originaire
de Puxerat; la feuille est petite et de couleur jaune; son odeur
ressemble à celle de la violette. Les Hindous le pilent généralement
dans un mortier, en y ajoutant plusieurs substances, et l’arrosent
d’eau de rose; ils mettent ensuite ce mélange dans leurs pipes.
L’aspiration de la fumée est une de leurs plus grandes jouissances.
Aussi est-il rare de voir dans les villages un indigène se séparer de
sa pipe, même si on lui en offre un grand prix. Les exercices de nos
bateliers eurent pour résultat de nous faire parvenir plus vite à une
petite rivière que nous devions prendre pour arriver à Bantipour. Elle
était si basse que nous dûmes quitter notre bateau. Sous un soleil
brûlant, parmi des terrains incultes, nous arrivons à pied à Bantipour,
où, pour comble de désagrément, il nous faut chercher une place pour
dresser nos tentes.
Pendant ce temps le mounchi Ganpatra, que Sa Hautesse nous a donné
pour nous accompagner dans notre voyage, prend ses arrangements avec
les gens du pays pour les provisions et les coulis ou porteurs.
Chaque soir M. de Ujfalvy devra signer la feuille des dépenses: telle
est la volonté de Sa Hautesse. C’est avec un Pandit qu’il fait ses
arrangements; on le reconnaît à la flamme jaune et blanche qu’il
porte sur le front, à son turban blanc, qu’il roule d’une tout autre
manière que les autres. Son type pur et beau eût seul suffi à le faire
reconnaître. Les Pandits se teignent aussi le bout des oreilles en
rouge. Ce sont eux qui tiennent le maharadjah entre leurs mains; ainsi
ils lui ont fait croire que son père, qui est mort, a été transformé en
poisson et qu’il se trouve ou entre le premier et le second pont jetés
sur le Djilam, ou bien encore à Verinagh; ils ne savent pas bien auquel
des deux endroits ils doivent donner la préférence, de sorte que, pour
le moment, la pêche est interdite dans ces lieux. Les Pandits en font
bien d’autres, et l’on raconte qu’un général des troupes du maharadjah,
ayant mangé de la viande de vache, fut condamné par ceux-ci à se
couvrir la tête de terre et à planter du riz dessus. Au moment de la
récolte, le général se promenait avec une végétation superbe; c’était
un panache naturel magnifique, mais qui devait être bien incommode pour
le propriétaire.
CHAPITRE X
LE BALTISTAN
Sortie de la vallée de Cachemire.--Le col de Radjdiangan.--La vallée
du Kichanganga.--Gouraiz.--Les Dardous, types, mœurs, habitations.--
La musique du maharadjah.--Un cheval dangereux.--Barzil.--Deux cols
à franchir.--Le plateau du Déosaï.--Le mal de montagne.--Le Bourdjila.
--Skardo, capitale du Baltistan.--Les habitants.--Type balti.--Les
tazis de Ghilghit.--Le jeu de polo.--Une pipe arabe du XIVe siècle.
Le 12 août au matin, nos chevaux sont sellés et nous partons par une
route assez belle qui court dans le défilé de Radjdiangan. Nous avons
à franchir une passe de 3600 mètres. Mais à 3000 mètres il faut nous
arrêter, nos chevaux sont trop fatigués. La vue est superbe; nous
découvrons tout au loin Srinagar et son beau lac. Pour arriver à Fagou,
le chemin passe par une forêt. C’est près d’un petit étang artificiel,
qui ressemble plutôt à une mare, que nous nous arrêtons; cet endroit
désert possède un grand baraquement appelé _dak postal_ du maharadjah.
Là ceux qui font le service des lettres trouvent un abri contre les
intempéries de la saison. Cet endroit est très frais; lorsque le soleil
a disparu, il fait à peine 14 degrés. Il faut aller bien loin pour
trouver de l’eau potable, mais on nous en apporte, ainsi que du mouton;
nous faisons alors un repas supportable. Mouton ou poulet, poulet ou
mouton, nous n’aurons pas autre chose pendant deux mois, il faut nous y
attendre.
Le 13 au matin, nous achevons de franchir le col, et le coup d’œil
est merveilleux. A nos pieds s’étend toute la vallée du Cachemire; le
Djilam déroule ses méandres comme un joli ruisseau; cette belle et
large rivière nous paraît si petite que nous pouvons par là mesurer
la hauteur à laquelle nous sommes parvenus. Tout autour de nous,
pourtant, la végétation est belle et grandiose; on cherche la neige
et on voit des prairies avec de hautes herbes émaillées de roses
trémières mauves, de myosotis, de gueules-de-loup, des fleurs bleues,
blanches, jaunes, rouges, qui se confondent entre elles et forment
les plus ravissants parterres que l’on puisse imaginer. Les bouleaux
montrent leur écorce blanche; les conifères s’élèvent droits et pointus
comme s’ils voulaient percer les nues; le soleil dore ce panorama ou
se cache quelquefois sous les nuages qui couvrent ce beau ciel; pas
une habitation à l’horizon; la solitude plane sur ces hautes régions
et une tristesse immense nous envahit; pourtant nos montures marchent
allègrement, car la fraîcheur se fait sentir. Nous nous représentons
aisément ces hauteurs couvertes de neige sur lesquelles être vivant
n’ose se hasarder, car une mort horrible attend le voyageur imprudent
dans ces parages inhospitaliers. Le plateau n’a aucune route indiquée,
mais on ne peut s’éloigner de beaucoup; le précipice vous a bien vite
remis sur la voie; la descente est horrible; je monte le cheval de mon
mari, bonne bête qui court comme une chèvre sur ces pierres roulantes;
le cheval du maharadjah, que mon mari a pris pour lui, voudrait bien ne
pas faire cet exercice, mais, tenu par le saïs, il faut bon gré mal gré
qu’il saute.
Après la descente, qui est quelque chose d’impossible comme route, nous
trouvons un Américain, aimable jeune homme de la connaissance de M.
et Mme de F.... Chasseur intrépide, il avait voulu aller à Ghilghit,
mais il n’avait pu y parvenir et avait dû rebrousser chemin, faute de
nourriture; les habitants, qui se préparaient à la guerre, n’avaient
voulu lui céder aucune de leurs provisions. En revenant, il avait été
pris par la fièvre, et il était très malade encore lorsque nous le
rencontrâmes; il nous offrit sa tente et son déjeuner; nous partageâmes
le nôtre avec lui, et de cet assemblage résulta en somme une assez
bonne collation; la conversation nous fit passer deux agréables heures,
après lesquelles nous partîmes de Jotkossou, endroit passablement
sauvage, sans aucune habitation, au bord de cette rivière qui sautille
sur les blocs entre les montagnes. Nous la suivons, et, quelques heures
plus tard, nous arrivons à Kanzelvân, misérable petit hameau réfugié
dans un endroit superbe de sauvagerie, qui n’est plus qu’à 1600 mètres,
où nous campons sur le bord du Kichanganga. Nous sommes là installés
au pied d’une montagne couverte de conifères; le murmure de la rivière
nous avertit doucement de sa présence. C’est une solitude complète,
qu’aucun cri d’animaux ne vient troubler. Le soir, les huttes sordides
qui abritent le mounchi et ses tchouprassis sont éclairées par des
lampes vacillantes qui rappellent communément nos lampions: au lieu
de suif on se sert d’huile pour les alimenter. Le tronc d’un arbre
magnifique tient lieu de cheminée aux coulis pour faire leur cuisine.
C’est le Ramadan, et les musulmans n’ont pas le droit de manger pendant
la journée; aussi se dédommagent-ils le soir; ils causent, mangent et
boivent jusqu’à une heure avancée de la nuit; et le jour ils ont envie
de dormir. C’est un mauvais moment pour voyager, et nous avons de la
peine à trouver des coulis.
Le 14 le soleil se voile, et nous en sommes enchantés. Le pont près du
village est en assez mauvais état; aussi, par prudence, le passons-nous
à pied. De nouveau en selle, nous prenons le sentier qui contourne
le flanc de la montagne; la route est détestable, mais elle est
splendide; le côté nord, tout boisé, élève ses pins sur des flancs
rocailleux; des blocs énormes émergent de la rivière; sans doute le
vent va y porter le germe producteur, car de jeunes arbres ont pris
naissance sur ce dur terrain et se balancent mollement au souffle du
zéphir. Du côté sud, les montagnes arides se tapissent d’une légère
verdure, les pics s’élèvent menaçants vers le ciel.