En revenant à la maison, nous trouvons une dizaine de Cachemiris qui

attendent M. de Ujfalvy assis ou couchés paresseusement sous la large

véranda. On doit les mensurer, et le premier ministre veut assister à

cette opération, afin d’en rendre compte à son maître. M. de Ujfalvy

commence aussitôt qu’il est arrivé. Le Cachemiri qui habite ce beau

pays ne ressemble nullement à ses voisins. La tête, dont le volume

diffère de beaucoup en grosseur de celle de tous les autres peuples

que nous avons vus jusqu’à présent, est ce qui frappe le plus en lui.

Il a le front haut et bombé, les bosses sourcilières prononcées; les

sourcils sont bien arqués, fournis et presque toujours continus. Le

nez est très grand et bien fait, la bouche moyenne, et les lèvres

particulièrement fines; la barbe est abondante; leurs cheveux sont

ondés et noirs. Les oreilles sont petites et peu saillantes; mais

généralement les extrémités sont grandes. Ils ont la peau velue, leur

torse est élancé; ils sont vigoureux; leurs muscles sont développés et

dénotent la force et la vigueur, surtout en comparaison des Hindous

de la plaine, qui ont toujours l’air d’un roseau agité par le vent.

Malgré toutes ces qualités physiques que possèdent les Cachemiris,

on peut répéter ce qu’en disait Jacquemont il y a cinquante ans:

«Peuple ingénieux, mais lâche; ils sont fourbes, plats, menteurs,

voleurs, et manquent absolument de courage. Race prodigieusement

douée dans un pays merveilleusement fertile, dégénérée moralement et

présentant en même temps un physique des mieux constitués. Les femmes

sont belles, quoique avec des traits un peu accusés; elles sont bien

faites, mais elles manquent de soins de propreté, et elles sont d’une

morale plus que douteuse.» Ce portrait, tracé de main de maître, est

encore aujourd’hui d’une scrupuleuse exactitude. Qui donc aurait pu

faire changer ce peuple intelligent? Est-ce le régime auquel il obéit

aujourd’hui? Non. Longtemps courbé sous l’esclavage, asservi à des lois

qui ne sont pas les siennes, il vient d’être décimé par une horrible

famine qui a réduit la population à son tiers. Cette calamité, due en

grande partie à l’imprévoyance des autorités, a duré trois ans sans

qu’il fût possible de l’enrayer. Les chemins étroits ne pouvaient

laisser passer que des mulets chargés de grain, et les pauvres bêtes,

privées elles-mêmes de nourriture, succombaient sous le poids et la

fatigue; des hommes, des femmes couverts de bijoux et tenant dans leurs

mains crispées des pièces d’argent, se tordaient et se roulaient dans

les tortures de la faim; des gens hâves et décharnés s’affaissaient sur

le seuil de leur maison, suivant d’un œil hagard des vaches maigres

et languissantes qui pourtant auraient pu atténuer leurs souffrances.

Mais la religion, cette implacable religion qui n’est pourtant pas la

leur, leur défendait, sous peine de mort, de toucher à ces animaux

sacrés. Ainsi au Cachemire, dans un pays habité par des musulmans, il

est défendu de tuer une vache ou un bœuf, parce que le maharadjah est

Hindou et que cet animal est l’animal sacré par excellence. La bouse de

vache constitue, aux yeux de ce peuple fanatique, la purification la

plus efficace; tout ce qui est impur ou a pu le devenir est purifié par

elle.

Un brahmine a-t-il été souillé par quelque attouchement, vite il va se

purifier en buvant de l’urine de vache et en se frottant avec de la

bouse. Malheur au propriétaire qui perd sa vache! car le ciel est en

grande fureur contre lui.

Le premier ministre du Népaul disait un jour à M. Henwey, alors

résident anglais dans ce pays: «Si un de vos compatriotes venait à tuer

un indigène, je pourrais très bien le sauver; mais si par malheur il

tuait une vache, il me serait impossible de le soustraire au supplice».

Lorsque les troupes du maharadjah allèrent en guerre dans le pays de

Ghilghit, il arriva que ces malheureux soldats furent sur le point de

périr, faute d’aliments. Ils avaient comme bêtes de somme des buffles,

mais ils se seraient laissés mourir de faim plutôt que d’y toucher;

il fallut consulter les brahmines, qui, s’étant assemblés et ayant

délibéré, déclarèrent que le buffle n’était pas un bœuf et qu’on

pouvait le manger. C’est ainsi que cette malheureuse armée fut sauvée.

Il est plus que probable que les brahmines, souffrant eux-mêmes de la

faim, auront trouvé celle ingénieuse combinaison, qui satisfaisait en

même temps leur conscience et leur appétit. Pourtant il n’est pas rare

de voir les Hindous maltraiter leurs vaches et leur donner des coups.

Dans la partie des Indes qui appartient aux Anglais, la vente de viande

de vache et de bœuf ne souffre aucun inconvénient. Les brahmines sont

très tolérants à cet égard, et un fait que j’ai lu doit ici trouver sa

place; il prouvera jusqu’à quel point les brahmines modifient jusqu’aux

prescriptions les plus sévères de la loi.

«Au temps d’Akbar, un brahmine pria ce prince de faire un édit par

lequel il défendît de tuer une seule vache dans sa province; ce prince,

ayant accédé à sa demande, fut bien étonné de voir quelque temps plus

tard le brahmine qui venait le prier de nouveau de révoquer cet édit.

Akbar voulut savoir pourquoi ce changement. Le brahmine lui répondit

qu’il avait vu en songe plusieurs vaches qui, furieuses, l’avaient

poursuivi de leurs cornes, et que l’une d’entre elles lui avait dit:

«Ne sais-tu pas qu’après notre mort nos âmes doivent passer en d’autres

corps sous des formes plus nobles? Si ta religion défend de nous tuer

et de nous procurer cet avantage, n’empêche pas les autres de le

faire, car, en l’empêchant, tu deviens notre ennemi.»

Cette anecdote doit servir à calmer les remords des Hindous, auxquels

le trafic de la viande de bœuf procure de grands avantages.

Quoi qu’il en soit, cette vente n’est pas tolérée au Cachemire, et

le peuple, quoique musulman, doit s’y soumettre. Je ne crois pas que

Rambir-Singh ait de mauvaises intentions, au contraire, mais il est

tellement entre les mains des brahmines, que ceux-ci en font ce qu’ils

veulent.

Les Pandits, qui tiennent le premier rang au Cachemire, sont les

brahmines qui ont conservé intacte leur religion. Jamais ils ne se

sont alliés avec d’autres, et ils sont le plus bel échantillon de la

race aryenne. Les femmes, sans avoir la grâce sculpturale de celles de

Bombay, sont élégantes et beaucoup plus blanches de peau.

Le type des Pandits est beau. Le front, haut et noble, porte avec grâce

le turban, et le nez, dans la même ligne que le front, est droit et

légèrement courbé. Les sourcils, arqués et bien fournis, se dessinent

nettement sur leur peau claire, qui fait ressortir davantage leurs

yeux noirs et brillants fendus en amande; la bouche est petite, et,

lorsqu’elle sourit, elle laisse voir de petites dents éclatantes de

blancheur. Leurs oreilles sont petites et aplaties, le cou est bien

proportionné, et le torse est élégant et élancé; leurs extrémités,

surtout les mains, sont fines, et les attaches très délicates dénotent

la pureté de leur race. Leur chevelure est abondante, ainsi que leur

barbe, qui est quelquefois blonde.

Leurs cheveux, ondés, sont noirs et châtains. Ils ont l’air distingué,

et leur taille, au-dessus de la moyenne, est majestueuse; leur démarche

est noble et élégante, sous leur costume oriental qui leur sied

admirablement. Ils présentent enfin le plus beau type que nous ayons

rencontré. Ils ont conscience de la pureté de leur race, car, tout en

conservant leur religion, même après l’invasion musulmane, ils ne se

sont jamais mariés à des femmes musulmanes, quoique quelques-unes des

leurs aient épousé des conquérants. Les Pandits cachemiris considèrent

les brahmines du Bengale comme bien au-dessous d’eux. En dehors de

leur fanatisme religieux, ils sont d’une urbanité parfaite, plus digne

et beaucoup moins fourbe que les Cachemiris, ce qui n’empêche pas que

dans les villages ils remplacent les exécrables banyas des plaines,

c’est-à-dire qu’ils sont marchands, prêteurs d’argent et usuriers à la

fois.

Il y a à la cour du maharadjah un Pandit appelé Ramdjou,

sous-gouverneur de Srinagar, qui parle passablement le français. On

prétend que c’est un favori du souverain, que les raffinements de la

civilisation occidentale ont gâté du tout au tout.

Après le déjeuner nous avons descendu la rivière dans le _pendra_

d’honneur du résident anglais, sorte de bateau sur lequel s’élève

au milieu une espèce de pavillon couvert de beau cachemire et garni

de rideaux qu’on peut descendre et remonter à volonté. Avec trente

rameurs, nous devrions aller vite, mais le soleil est si chaud, même

au Cachemire, que la paresse orientale n’en est pas bannie. Nous

passons devant l’hôpital du maharadjah, toujours vide malgré son air de

blancheur et de propreté. Peut-être est-ce son abandon qui entretient

sa jeunesse.

La maison du favori s’élève ensuite à quelques pas de distance, aussi

propre, aussi brillante que sa voisine. C’est une telle rareté qu’il

faut la signaler au plus vite. Ce favori s’appelle le babou Nilomber,

et, comme dans ce paradis terrestre les racontars ont aussi droit de

cité, on prétend que pendant qu’il fait sonner les sonnettes de son

temple, afin d’annoncer au peuple qu’il est en prières, il préfère la

lecture des romans de Zola et de Daudet à celle des Védas, les livres

sacrés des Hindous. Vient ensuite un pont largement assis sur ses

arches. Il est situé près du palais; c’est le rendez-vous favori des

flâneurs.

De cinq à six, heure de la promenade en bateau du souverain, les

curieux, les oisifs, les bienheureux qui doivent l’accompagner ne

font pas défaut. Des mounchis tout habillés de blanc attendent dans

un bateau les ordres de leurs maîtres, car ils sont les écrivains

ordinaires du souverain.

Le palais, aux murs blanchis, forme une rotonde; les tonnelles font

saillie sur la rivière; les terrasses couvertes aux fenêtres grillées

marquent l’endroit qui recèle les malheureuses femmes couronnées.

Le temple est couvert de fer-blanc, et son escalier de pierre conduit

de la rivière au bâtiment. Tout cet ensemble ne ferait peut-être

pas mal s’il n’était flanqué de toutes ces bicoques qui forment le

bâtiment dans lequel habite le premier ministre. On arrive à ce pâté

de constructions par un seul escalier surplombant la rivière. On

prétend que toutes ces dépendances du palais possédaient autrefois

des escaliers qui favorisaient tout spécialement les nombreuses

intrigues des conspirateurs de cour, mais que, pour les faire cesser,

Rambir-Singh les avait fait disparaître en une nuit, et il n’avait

laissé que ce seul et unique escalier, sans lequel le ministre n’aurait

pu arriver à son ministère. De cette manière, le souverain sait au

juste qui entre et qui sort de chez son premier serviteur.

Le défilé des maisons continue; les poutres qui les soutiennent

semblent jaillir de la rivière; les balcons font saillie, et leur

solidité paraît douteuse. Les escaliers aux pierres dégradées, aux

voûtes sombres et étroites, ont l’air de vouloir vous conduire à un

souterrain. Pas du tout; les maisons s’élancent au-dessus avec leurs

boiseries branlantes, leurs fenêtres à grillages, leurs étages aux

toits de terre tout fleurissants au printemps. Quelques-unes de ces

constructions sont assez originales, mais la propreté, l’entretien

s’y laissent bien désirer. Heureusement le pittoresque remplace

l’originalité et la beauté. Tout est si noir, si vieux, si biscornu; le

temps a jeté là-dessus son voile réparateur, et le visiteur s’extasie

sur ces dévastations saturnales. Les marches qui garnissent les deux

côtés de la rivière sont en harmonie avec le reste, et les femmes et

les hommes qui s’y baignent à loisir augmentent encore l’étrangeté du

tableau.

[Illustration: Le nouveau palais du maharadjah.]

Au coucher du soleil, toutes les femmes sortent de leur maison, un pot

en terre ou en cuivre sur leurs épaules. Leurs grandes robes rouges

ou bleues, et leurs voiles qui ont été blancs, mais qui ne le sont

plus, les encadrent gracieusement et prêtent à leurs traits durs et

accentués quelque chose de vaporeux. Leur air toujours mélancolique

fait songer malgré soi à leur triste et ennuyeuse vie. Elles viennent

faire leur toilette à cette rivière qui roule lentement des eaux

souvent terreuses. Puis, quand elles se sont baigné les pieds, lavé

le visage, nettoyé les dents avec leurs doigts, elles emplissent de

cette eau leur vase de terre et la rapportent à la maison pour en

faire leur boisson et la faire servir à leurs préparations culinaires.

Ce n’est rien encore lorsque toutes ces choses se font dans ce large

cours d’eau qui coule pourtant et se renouvelle; mais, quand vous vous

promenez sur ces étroits canaux, desservis par les lacs dont le cours

est presque stagnant, d’où s’échappent de certaines petites baraques de

bois, bâties d’espace en espace, des odeurs à vous faire reculer, on se

demande comment des êtres vivants peuvent s’ébattre avec joie dans ces

ruisseaux fangeux et boire avec délices cette eau verdâtre et puante.

Dans une promenade sur un de ces canaux avec Mme Henwey, nous avons pu

voir qu’il était bien fréquenté; de grandes et élégantes habitations

en garnissaient les bords. Neuf ponts aux arches sveltes et gracieuses

réunissaient les deux rives. L’un d’eux était bordé de maisons au lieu

de parapet. Les hommes, les femmes, les enfants vivaient là comme dans

la rivière, et cependant il y avait si peu d’eau que notre bateau

touchait le fond à chaque instant.

Telles sont les rues de cette capitale, surnommée la Venise de

l’Orient, dont aucune voiture n’a encore foulé le sol.

La grande, la belle rue, c’est la rivière avec ses maisons en bois,

ses temples garnis de fer-blanc dont la coupole s’argente ou se dore

suivant le goût de ceux qui les ont construits.

Autrefois les vieilles mosquées devaient être superbes, avec leur

revêtement de briques émaillées; mais elles ont disparu aussi.

Jadis le bazar devait posséder de belles marches, mais le temps a

fait son œuvre, tandis que les réparations ont fait défaut; elles sont

maintenant difficiles à franchir, et l’entrée laisse à désirer.

[Illustration: Pont sur un canal à Srinagar.]

Le bazar est carré; on pénètre chez les orfèvres par des escaliers

sombres dont les marches sont très hautes; mais ce n’est pas jour de

marché, presque toutes les boutiques sont vides ou fermées.

Que de richesses enfermées dans ces simples demeures! Sur cette table

en bois on va étaler tout à l’heure de merveilleuse argenterie à faire

envie aux têtes couronnées. Avec indifférence, l’orfèvre prend ses

trésors, il les pèse au poids des roupies et prend en plus tant de

roupies pour la façon. Quels habiles ouvriers que ces Cachemiris! que

de finesse dans leur travail! que de goût dans leur ornementation! Si

les Occidentaux ne cherchaient seulement pas à leur faire accepter leur

influence!

Au lieu d’envelopper les objets, comme le font nos marchands, dans du

papier de soie, ils les mettent dans des linges, et on est confondu

de voir sortir de si belles choses de ces grands paniers d’osier qui

servent, chez nous, aux besoins les plus ordinaires.

L’or, l’argent, le cuivre niellé et émaillé sont remarquables, non

seulement par la finesse du travail, mais surtout par l’élégance de

leur forme. Les anciens cuivres, tels que le tchaïdan ou théière, le

cavedehoch ou cafetière, les samovars, ont des anses d’une beauté

extraordinaire. Ces anses seules suffiraient pour en faire des objets

d’art au premier chef. L’exécution en est très fine, les dessins sont

d’une grande pureté, et le goût occidental qui se mêle aux objets

modernes est tout à fait étranger à ceux des siècles précédents.

On travaille aussi très bien le papier mâché, et, quoique le fini de

l’exécution ne soit pas comparable à celui qu’on fait en Russie, ce

travail est néanmoins bien exécuté; les objets modernes sont mieux

faits que les anciens, contrairement à ce qui a lieu ordinairement.

Les bois peints que font les Cachemiris sont chatoyants à l’œil, leur

coloris est harmonieux.

Ils fabriquent ainsi des tables dont les formes sont européennes, des

pieds sculptés pour leurs tcharpaï et beaucoup d’autres objets.

Après avoir admiré ces produits de la fabrication cachemirienne,

nous sortons du bazar, mais c’est pour aller chez un marchand de ces

superbes châles, si renommés en Europe. Il habitait une maison donnant

sur le Djilam, devant laquelle notre bateau s’arrêta. Nous entrons

dans cette habitation par un escalier propre et en si bon état qu’on

ne croirait plus être en Orient; la boutique est grande, bien en

ordre. Les étoffes sont proprement et systématiquement roulées sur des

rayons; des fauteuils tendent leurs bras aux visiteurs, et, à défaut de

mannequins pour présenter les châles, les serviteurs du maître ou les

commis en font l’office. On se croirait volontiers en Occident. Toutes

les plus belles pièces de ces fins tissus sont étalées devant nous,

depuis le _patou_, étoffe grossière servant aux pauvres gens, jusqu’aux

plus fins cachemires dont se parent les riches. Le plus beau s’appelle

_pachemina_ et se fait avec le poil des chèvres qui broutent les herbes

des montagnes du Thibet: aussi les châles fabriqués au Cachemire

sont-ils beaucoup plus estimés que ceux de l’Inde. Cette merveilleuse

étoffe de pachemina, si fine, si soyeuse qu’elle pourrait passer dans

une bague, est très chère, même dans le pays. Le yard vaut jusqu’à neuf

et dix roupies. Le yard est la mesure qu’on emploie; celui du Cachemire

n’est pas aussi long que notre mètre, il n’a que 96 ou 97 centimètres,

mais il est plus grand que le yard anglais, qui n’a que 91 centimètres.

Le patou est une étoffe de laine très grossière, ayant cependant un

certain cachet; elle est très bon marché et s’emploie pour le vêtement

des pauvres; on peut s’en procurer une pièce pour cinq à six roupies.

La roupie cachemirienne est tout autre que la roupie anglaise, elle

est plus petite et ne vaut que dix anas au lieu de seize.

Il est assez difficile de faire tous ces comptes, qui n’ont point le

système décimal pour base. Ainsi la roupie du Cachemire vaut deux anas

de plus que la demi-roupie anglaise, et, comme cette dernière a cours

aussi à Srinagar, les fractions deviennent très embrouillées.

Le _païs_, la petite monnaie de ce pays, est la quatrième partie

d’un ana, et le _païssa_ en est la huitième. Cependant les Orientaux

comptent excessivement vite et avec une justesse extraordinaire; ce

fait n’a rien d’étonnant: dès l’âge le plus tendre on les exerce à

ce travail d’esprit avec des coquillages; aussi parviennent-ils de

bonne heure à faire rapidement les comptes les plus longs et les plus

compliqués. La roupie du Cachemire est plus originale que celle des

Anglais.

On raconte que le père du maharadjah actuel, entrant dans une église

catholique, trouva à son goût les lettres qui surmontent la croix du

Christ, et qu’il fit graver ces initiales sur les nouvelles monnaies.

En effet, sur l’un des côtés de toutes les roupies du Cachemire, ces

lettres apparaissent aux yeux des chrétiens étonnés.

L’argent est en ce pays un objet de trafic; les billets représentant la

valeur des roupies anglaises n’ont pas cours à Srinagar, et l’on vous

prend un taux très élevé pour les changer.

Lorsqu’on veut expédier de l’argent dans une lettre, d’un pays dans

un autre, on coupe le billet en deux, et l’on envoie les deux parties

séparément. C’est un usage répandu dans toutes les Indes, qui est

survenu à la suite de nombreux vols que la probité rigoureuse des

Anglais n’a pu empêcher. Les employés indigènes sont d’une probité plus

que douteuse; et les timbres-poste mêmes sont l’objet de leurs rapines.

Il faut, pour les mettre à l’abri, faire un signe sur les timbres; sans

ce signe, la lettre que vous avez affranchie risque fort d’arriver à

sa destination vierge de cette taxe.

Le magasin où nous étions entrés appartenait à un musulman, riche

marchand, mais voleur. Voleur est peut-être trop dire, mais, lorsqu’il

pouvait demander le double et même le triple de la valeur d’un objet,

il ne s’en faisait pas faute. Après ça, il faut bien payer les impôts

que Sa Hautesse lève sur son peuple et en garder un peu pour soi.

Ce n’est pas une petite affaire que ces impôts, qu’on a soin de ne

prélever qu’à l’entrée de l’hiver, après que les étrangers ont laissé

dans la ville une grande partie de leurs revenus en échange des belles

productions qu’on y fabrique.

On prétend même que c’est la raison pour laquelle le maharadjah ne

souffre pas d’étrangers sur son territoire à cette époque.

Les belles choses qu’ils pourraient raconter sur ce tribut qu’on

exige bon gré mal gré des imposés! La fête n’est pas toujours

tranquille et se termine souvent par bon nombre de coups et bon nombre

d’emprisonnements. Il lui sied bien aussi, à ce peuple, d’avoir des

idées de rébellion contre son maître! C’est bon en Occident; mais en

Orient, Dieu merci, ces choses ne sont pas encore à l’ordre du jour.

On nous avait donc mis en garde contre ce monsieur Samed-Châh, et,

malgré les quantités de belles étoffes qu’il nous montra, nous

n’achetâmes pas beaucoup ce jour-là: puis nous étions un peu pressés,

nous étant attardés au bazar.

Nous voulions aller sur le lac qui entoure la capitale, et, au milieu

de tous ces canaux qui enlacent la ville, ce n’est pas petite affaire

de naviguer; mais ces bateliers sont si adroits que nous y parvenons

sans trop de difficulté. Nous ne glissons pas sur l’eau, mais au milieu

d’un océan de verdure; les plantes aquatiques, les larges feuilles du

lotus surnagent paresseusement sur le lac, duquel émergent les belles

fleurs aux couleurs rosées. Le lotus est la fleur sacrée des Hindous;

ils croient que ses feuilles ont été le berceau de leurs dieux. Pour

cette raison, ils représentent souvent un dieu enfant couché sur cette

fleur qui se balance sur l’eau. Les plus beaux lotus sont bleus et sont

originaires du Cachemire; ils ont un parfum doux qui vous pénètre. Les

feuilles du lotus sont larges et dentelées, vertes à la surface et

rouges à la partie qui se trouve sous l’eau; il en existe une espèce

qui participe des deux couleurs et que l’on pourrait prendre pour du

velours.

Le maharadjah se sert de ces feuilles comme assiette; tous les jours le

lac lui en fournit de nouvelles et de fraîches.

Les Hindous ne mangent jamais dans de la vaisselle; le souverain même

ne peut s’écarter de cette règle.

Les cuillères, les fourchettes sont aussi prohibées; les trois doigts

en tiennent lieu. Les domestiques qui servent le roi sont forcés

d’avoir la bouche couverte d’un linge, car leur haleine pourrait

souiller les mets qu’il fait servir à sa table. Il ne dîne jamais avec

les Européens, et, lorsqu’il donne un grand dîner, il conduit ses

invités jusqu’à la salle du festin et se retire incontinent. Il me

semble que ce manque de politesse me choquerait énormément si j’étais

résident anglais.

Les belles plantes aquatiques s’entremêlent avec d’autres qui

fournissent une espèce de châtaigne dont les Cachemiris sont très

friands. Elles furent, dit-on, plantées par le vizir Ponoh, et

sauvèrent d’une mort certaine quantité de personnes pendant la famine.

L’affermage de ces fruits produit une énorme redevance à l’État.

[Illustration: Vue de Srinagar.]

Bientôt nous sommes au beau milieu du lac et nous abordons près d’une

belle mosquée. Comme elle est bien là, entourée d’arbres, cette maison

consacrée à la prière! elle regarde fièrement les eaux; son portail,

bien dégagé, semble inviter les voyageurs à la considérer de plus près,

mais il nous faut enlever nos souliers, et, comme nous ne voulons

pas faire cette concession, les mollahs nous en refusent absolument

l’entrée. Nous nous consolons; son intérieur n’a rien qui puisse nous

faire regretter notre refus.

Cette mosquée possède, dit-on, un poil de la barbe de Mahomet, et

tous les ans, à époque fixe, on le montre aux fidèles croyants, qui

accourent en foule pour l’adorer.

Après cette visite nous abordons un peu plus loin, près d’un beau

jardin de platanes. A vrai dire, ce n’est pas un jardin comme nous

l’entendons; ce sont des rangées d’arbres sur une vaste étendue de

terrain. Mais ces platanes sont si vieux, si imposants, qu’ils n’ont

pas, je crois, leurs pareils sur terre. Dans cette partie du monde, ces

arbres atteignent des proportions gigantesques, et jamais il ne nous

avait été donné d’en admirer de semblables. Quelques-uns sont tellement

creux, que beaucoup de personnes pourraient trouver un abri sous cette

vieille écorce.

Nous nous attardons un peu sous ces magnifiques portiques de verdure;

le soleil, qui se couche, nous avertit seul qu’il faut rentrer, et le

tintement d’une cloche lointaine nous annonce qu’il est sept heures et

demie. Vite en barque. Nous côtoyons, en passant, les jardins flottants

de Srinagar; ils sont attachés les uns aux autres par de grands bâtons

qui émergent de l’eau de distance en distance. On dit que, la nuit,

les voleurs retirent quelquefois ces amarres, et le propriétaire,

en revenant le matin, ne retrouve plus son jardin. Adieu légumes et

récoltes, tout est allé à vau-l’eau.

Ces jardins flottants constituent une des curiosités du lac et une

source de revenus pour la ville. Ce sont les jardins maraîchers de la

capitale, et ils en valent bien d’autres. Ils demandent une préparation

toute spéciale.

Au Cachemire il faut choisir le matin ou le soir pour faire ses

promenades, car le soleil est si chaud dans l’après-midi qu’il est

impossible de sortir. Cependant la chaleur y est modérée quand on la

compare à celle des Indes.

Je n’ai jamais vu le thermomètre dépasser 30 degrés à l’ombre. Dans les

chambres, la température est très supportable, et le besoin de panka

(éventail) ne s’y fait pas sentir. Toutes les pièces sont vierges de ce

rafraîchissant indispensable aux pays chauds.

Le climat paraît tempéré et se rapproche de celui de la France;

l’hiver, quoique très rigoureux quelquefois, n’y dure pas longtemps.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 13 / 27 段