A midi nous déjeunons. Pour accomplir cet acte indispensable, on

attache les barques ensemble, afin de pouvoir passer de l’une à l’autre

sans danger, ce qui n’empêche pas François de tomber à l’eau et de

prendre la moitié d’un bain dans l’Hydaspe. M. de Ujfalvy le repêche à

temps. Du reste il nage comme un poisson, nous dit-il.

Le repas terminé, on détache les barques, qui reprennent leur allure et

leur rang.

Nous passons devant le village d’Avantipour, qui possède les restes

d’un temple antique presque aussi considérable que celui de Martand et

datant de la même époque.

Nous rencontrons des voyageurs qui remontent le fleuve à l’aide de

cordes; les bateaux sont traînés de la rive par les bateliers, qui

aiment mieux aller ainsi qu’à la rame; ils se fatiguent moins et

emploient moins de bras. Le voyageur indigène, étendu sur son tcharpaï,

regarde patiemment défiler devant lui ce monotone paysage.

C’est ainsi que s’écoule notre journée; nous serions morts d’ennui

si nous n’avions emporté des livres avec nous; le soleil nous avait

obligés de baisser les paillassons, en sorte que nous étions comme dans

une prison. Pour nous délasser, nous jouons au bésigue, nous dormons.

A sept heures du soir enfin apparaît le Takhti-Soliman, temple hindou

bâti sur un des sommets qui dominent Srinagar. Quelle joie! la capitale

n’est pas loin. Les rives nous semblent plus jolies. C’est sans doute

l’ombre du soir qui assombrit ces montagnes et les fait paraître plus

sauvages.

Vers neuf heures, nous atteignons le Mounchi-Bagh ou Jardin des

Interprètes, charmante résidence mise par le maharadjah de Cachemire à

la disposition des visiteurs européens et qui est située à une petite

distance de Srinagar.

Notre barque atterrit près d’un escalier en pierre dont la régularité

est loin des règles de l’art; il n’en est peut-être que plus

artistique, mais il est moins commode. Bah! nous sommes vite en haut de

la berge et nous distinguons malgré l’obscurité les murs blancs d’une

maison. La lune n’est pas levée, il fait sombre sous ces grands arbres.

La porte de notre habitation est fermée au cadenas. En l’ouvrant,

nous nous trouvons en face d’un rez-de-chaussée, puis d’un escalier

qui nous conduit au premier. Une grande chambre sur laquelle donnent

deux autres pièces, sur le palier un coin avec une petite lucarne.

Voilà la composition de cet étage, le seul du reste de la maison. Des

grillages de bois qui s’ouvrent comme des fenêtres donnent le jour à la

grande pièce; pour empêcher l’air de pénétrer, on colle du papier sur

ce grillage. On apporte à grande hâte quelques mauvaises chaises, une

table qu’on place dans la première pièce; deux tcharpaï et une autre

petite table sont placés dans une autre pièce, qui nous servira de

chambre à coucher.

M. Clarke s’installe au rez-de-chaussée, qui est disposé comme le haut.

Nous nous consolons de la nudité de ces pièces. Le Parsi qui nous a

introduits dans notre demeure possède des marchandises anglaises et en

fait le commerce; il nous apporte de la bière qu’on fabrique à Marri,

sanatorium anglais, et qui est très bonne, puis du _soda-water_. Les

Anglais font une grande consommation de ce soda-water. C’est de l’eau

de Seltz enfermée dans une petite bouteille de la contenance d’un peu

plus d’un quart de litre. Ils ont des verres destinés à cet effet, de

telle sorte qu’on vide toujours la bouteille d’un coup. Cette boisson

est très digestive et on s’y habitue vite. On peut à volonté la boire

pure ou la mélanger soit avec du vin, soit avec de la bière, soit avec

de l’eau-de-vie; ce dernier mélange s’appelle _peg_, et les Anglais

en boivent jusqu’à quinze et même vingt verres par jour, surtout dans

les grandes chaleurs.

[Illustration: Le Mounchi-Bagh.]

Nos bagages sont arrivés avec nous, et nous espérons passer une nuit

délicieuse. Est-ce la fatigue? est-ce le soleil? mon mari est pris de

violents maux de tête; tout en lui mettant des compresses d’eau froide

sur le front, je suis saisie à mon tour de frissons, je claque des

dents et il m’est impossible de continuer. La nuit se passe ainsi; une

grande transpiration a succédé à mon frisson, et, le matin, il m’est

impossible de rester debout. A peine suis-je levée que les frissons me

reprennent et qu’il faut me recoucher.

J’avais ordonné qu’on envoyât chercher le médecin pour mon mari,

qui, en me voyant si mal, prit peur et voulut lui-même aller chez le

docteur; cette sortie fut un réactif pour lui, et son mal de tête, qui

n’avait pas voulu céder, disparut. Le médecin anglais vint et déclara

heureusement que mon indisposition n’offrait aucune gravité, mais

qu’il fallait me couper la fièvre tout de suite, car nous arrivions à

Srinagar dans le plus mauvais moment. Les mois d’août et de septembre

sont très fiévreux; il fallait donc à tout prix m’empêcher de tomber

sous cette pernicieuse influence, qui pouvait interrompre notre voyage.

Grâce à une vigoureuse médication nous fûmes de nouveau sur pied, je

résistai un peu plus longtemps que mon mari, mais cependant au bout de

huit jours j’étais remise.

Il était fort heureux pour nous que nous fussions tombés aux mains

d’un praticien aussi habile que le Dr Downe; c’était non seulement un

bon médecin, mais un habile chirurgien, chose assez rare aux Indes,

où les médecins anglais ne sont pas très capables. M. Downe était

une exception; il a fait des cures merveilleuses à Srinagar. Si les

médecins anglais ne sont pas bons, les médecins hindous le sont encore

moins; ils sont très ignorants de l’anatomie et considèrent les

maladies internes comme inguérissables. Cette ignorance anatomique

tient sans doute aux principes religieux, qui leur interdisent de tuer

aucun animal. Ils connaissent cependant les plantes simples, mais

presque toutes leurs études ont pour but de rechercher surtout les

antidotes contre les morsures des serpents venimeux. Ils méprisent

les médecins européens, qu’ils considèrent cependant comme plus

habiles qu’eux sous le rapport de la chirurgie. Pour guérir la fièvre,

les médecins hindous n’ont d’autre thérapeutique que la diète, de

sorte que, si le malade ne meurt pas de la fièvre, il meurt souvent

d’inanition. Le prix de la visite est fixé chez eux suivant le degré

de fortune du malade: c’est bien, et ils montrent au moins qu’ils sont

intelligents. En général ils purgent beaucoup, et cette médication

à la mode du temps de Molière est encore en honneur chez eux, mais

ils n’indiquent jamais le remède le premier jour de leur visite, car

ils doivent étudier la maladie avant de la soigner; il faut donc

que celle-ci attende leur bon plaisir; tant pis si elle réclame une

ordonnance prompte et énergique: le malade en pâtira, mais l’usage sera

gardé et le patient sera mort selon les règles de la faculté: sauf

si l’on tombe sur des médecins qui ont suivi les cours des facultés

d’Agra ou de Bénarès. Le plus souvent ils n’étudient rien du tout,

et le hasard se charge de leur faire une réputation. Ils avaient un

très bon remède contre l’éléphantiasis, horrible maladie répandue dans

l’Inde: c’est une espèce de lèpre qui développe jusqu’à la difformité

une partie quelconque du corps au détriment de celui-ci. Pourtant les

Hindous reconnaissent l’efficacité de nos remèdes, et une offrande de

quelques grammes de quinine est toujours fort appréciée par eux.

M. Downe, le médecin anglais qui vint nous visiter, était un homme

qui s’était fait aimer et estimer dans le pays; il fut, pendant la

cruelle famine qui décima le royaume, le recours et le sauveur d’un

grand nombre d’indigènes; beaucoup lui durent la vie, et, lorsque le

bien-être reparut dans le Cachemire, toute sa cour fut remplie de gens

qui s’empressaient de venir le remercier, mais à leur manière. Ils lui

demandèrent un bakchich, disant, comme les maris du Koulou: «Puisque tu

nous as arrachés à une mort certaine, c’est que notre existence avait

une utilité quelconque pour toi: tu dois donc nous aider à vivre».

M. Downe, qui avait une tout autre manière de voir, les eut bientôt

renvoyés.

Les visites des médecins anglais se payent très cher aux Indes;

on ne peut donner moins d’une livre sterling pour la plus petite

consultation; c’est un peu trop vraiment; ce prix exagéré me fait

penser à une dame anglaise qui, achetant quelque objet qu’elle

payait quatre fois plus cher dans un magasin tenu par un de ses

compatriotes à Bombay, ne put s’empêcher de s’écrier: «Mon Dieu, que

c’est cher!--Croyez-vous donc, madame, lui répondit l’Anglais sans se

déconcerter, que nous venions dans ce pays pour changer d’air!» La

dame, ne trouvant rien à répondre, paya sans marchander.

CHAPITRE IX

SRINAGAR ET SES CURIOSITÉS

Le résident anglais.--Demande d’audience chez le maharadjah

Rambir-Singh Bahadour.--M. Dauvergne.--Description de Srinagar.--Chez

le roi.--Le Takhti-Soliman.--Mensurations anthropologiques.--Types

et caractères des habitants.--Les brahmines d’aujourd’hui et ceux du

temps d’Akbar.--Les Pandits, le plus beau type des Indes.--Promenade

dans la ville.--Commerce et industrie.--Tissus, bijoux, objets en

bronze, en argent et en papier mâché.--Chez Samed-Châh.--Pandriten.

--Cadeau du maharadjah.--Srinagar au clair de lune.--Départ pour le

Baltistan.

Mon indisposition retarda les visites que mon mari devait faire au

résident anglais et au maharadjah.

Notre compagnon de voyage, M. Clarke, étant toujours souffrant, a dû se

retirer à Goulmarg, petit sanatorium à l’usage des résidents européens

de Srinagar. Depuis deux jours il était déjà parti pour se rendre à cet

endroit.

Cependant le maharadjah nous fit dire qu’il entendait que tout ce

dont nous avions besoin pour notre nourriture fût à ses frais. Notre

cuisinier n’avait qu’à demander, on le lui apportait. Malgré cette

généreuse hospitalité, nous acceptâmes avec bonheur celle que le

résident anglais, M. Henwey, nous offrit. Dès que sa maison fut libre,

sa jeune et charmante femme vint me prier de venir nous installer chez

elle. Comme je me trouvai bien dans cette chambre, grande et haute,

meublée à l’européenne, avec un mélange d’objets orientaux! Un cabinet

de toilette où tout ce qui peut vous rendre propre s’ouvrait sur une

vaste antichambre et composait avec la première notre appartement. Je

me remis vite de mes fatigues, assise dans un bon fauteuil, et nous

remerciâmes vivement M. et Mme Henwey.

Pourquoi le maharadjah ne fait-il pas payer une roupie par jour pour

chaque bungalow qu’il offre à ses visiteurs, et pourquoi ne les fait-il

pas meubler? Ce serait plus agréable que cette hospitalité par trop

simple de quatre murs et du strict nécessaire. Mais on prétend que Sa

Hautesse craint que les étrangers, se trouvant trop bien, ne se fixent

dans sa capitale, ce qui serait pour lui le comble du chagrin.

Il y a quelques années à peine, aucun étranger ne pouvait séjourner

au Cachemire passé le mois d’octobre. Lord Lytton, alors vice-roi des

Indes, abolit cet usage en permettant à des officiers anglais de passer

l’hiver à Srinagar. L’étonnement du maharadjah fut grand lorsqu’il sut

qu’au mois de novembre les Européens se promenaient dans sa capitale.

Une lettre fut écrite au vice-roi, qui tint bon et ne voulut pas

revenir sur sa décision. Le nouveau vice-roi des Indes, lord Ripon,

fut, à son arrivée, accablé de demandes pour reviser cet ordre, mais il

est toujours resté sourd aux réclamations. Cependant, afin de ne pas

trop contrarier le maharadjah, le résident anglais passe ses hivers

à Sialkot, petite ville de la frontière dont les habitants viennent

quelquefois à Srinagar, ce qui nous permit d’en voir quelques-uns.

M. E..., Belge francisé qui cultive les vignobles de Sa Hautesse, est

envoyé en France ou ailleurs pendant les grands mois de l’hiver. M.

Dauvergne, qui a fait à lui seul pendant vingt ans le commerce des

châles du Cachemire, n’est pas même excepté de cette règle. Ce dernier

devrait être pourtant dans les bonnes grâces du souverain; il a fait

énormément gagner d’argent aux sujets de Sa Hautesse et, par cela,

facilité le payement des impôts, mais il paraît que tout est autre

dans ces pays. Tout ce qui fait la gloire de nos souverains fait le

désespoir de ces potentats orientaux. En effet, tout leur est égal

si leurs désirs sont satisfaits; le bonheur, la richesse, la gloire

de leurs sujets et de leur pays sont des mots vides de sens; le moi

remplit tout leur être, et c’en est assez pour eux.

Certes la nature himalayenne est bien belle, mais c’est à elle seule

qu’elle doit cette beauté, les hommes font tout pour l’enlaidir. Une

splendide nature avec des maisons en ruines, des hommes en haillons;

une excessive richesse à côté d’une excessive misère, voilà l’Orient;

rien qui résiste à un examen sérieux. Comme la vérité, l’idéal du

parfait lui fait horreur. Dès l’enfance on apprend à l’Indien à mentir

et à dissimuler sa pensée, et il en sera ainsi tant que la femme

n’occupera pas près de lui la place qu’elle doit occuper. Le contact

de l’Européen n’a pas réussi à tirer les indigènes de leur torpeur. Ce

n’est pas qu’ils ne peuvent faire ce que nous faisons. Oh si! ils nous

imitent parfaitement, mais il leur manque ce je ne sais quoi qui fait

que l’esprit agit et non la routine. Ce je ne sais quoi, c’est la femme.

On sent que rien n’est équilibré dans ce pays, la force brutale y est

tout. L’intelligence y est opprimée; par ce fait même, l’équilibre est

rompu. Mahomet n’a pas pressenti les siècles futurs, Jésus-Christ les

a devancés. Ce dernier a compris que l’intelligence serait un jour la

maîtresse du monde, et sa religion s’en ressent. L’autre a cru que les

siècles ne marcheraient pas, et ils ont marché sans lui. Ce sont les

réflexions que me suscitent ces gens qui passent à mes yeux à moitié

habillés et dont les vêtements ne sont jamais lavés plus d’une fois

l’an.

[Illustration: Le maharadjah et sa cour.]

Nous voilà donc à Srinagar, dans cette belle capitale tant vantée du

Cachemire. Selon l’opinion vulgaire, le nom de la ville viendrait d’une

espèce de chèvrefeuille très odorant appelé sirini et qu’on rencontre

partout en abondance aux environs; mais la véritable étymologie est

_Sri Naya Gark_, la «ville neuve du Très-Haut» (Sri étant une des

appellations favorites de Siva).

Cette vallée magnifique, qui compte à peu près quatre-vingts milles

de long sur quarante de large, et qui est tout enfermée par de

hautes montagnes, est d’autant plus belle qu’on arrive des Indes. La

tradition rapporte que la route de Lahore à Cachemire fut ouverte par

Kacheb, petit-fils de Brahma, qui sépara, dit-on, deux montagnes. Ce

gigantesque ouvrage s’appelle la Porte Cachemirienne, et la montagne

ainsi percée prit le nom de Kach-Mer.

Ce pays est habité par différents peuples, qui suivent presque tous la

religion de Mahomet; mais il est gouverné par une famille d’origine

hindoue. Le père du radjah actuel l’acheta moyennant quelques milliers

de roupies, et il fit un traité avec les Anglais, qui le reconnurent

comme souverain, à charge de payer à la couronne une redevance

annuelle. Cette redevance consiste en châles et en moutons.

La première visite de M. de Ujfalvy fut pour le maharadjah

Rambir-Singh, qui le reçut avec tout le cérémonial de l’Orient et lui

demanda quel projet il avait en venant dans son pays. M. de Ujfalvy

lui répondit que le désir de la science avait seul guidé ses pas et

que, s’il pouvait aller à Skardo et pénétrer jusqu’à Ghilghit pour

s’aventurer plus loin encore, ses vœux seraient réalisés. La permission

d’aller à Skardo lui fut accordée sur-le-champ, mais on refusa de le

laisser aller à Ghilghit. Le pays était en révolte contre l’autorité

du maharadjah, et le résident anglais avait failli être assassiné et

était forcé de revenir. Dans ces conditions, Rambir-Singh ne pouvait

permettre à M. de Ujfalvy de s’y rendre. Mon mari dut se résigner

de bonne grâce. Se révolter eût été compromettre notre voyage. Pour

prendre des mensurations anthropologiques sur les indigènes, il fallait

l’aide du gouvernement, et, comme le maharadjah y portait beaucoup

d’intérêt, Sa Hautesse promettait son intervention. Le succès était

donc certain; vouloir pousser plus loin eût été téméraire et n’aurait

eu pour effet que de nous aliéner les bonnes intentions du souverain.

Le maharadjah du Cachemire est un bel homme, à la figure intelligente

et douce, aux yeux de velours; ses manières sont nobles et empreintes

de cette majesté commune à tous les Orientaux; chaque pas qu’il fait

est compté; chaque geste, chaque parole sont réglés d’avance. C’est

aussi un des plus puissants des princes indigènes.

Les maharadjah avaient autrefois des radjah sous leur suzeraineté, et

à eux seuls appartenait le droit de déclarer la guerre. A présent,

presque tous ces radjah ont disparu, et le maharadjah du Cachemire est

le seul dont le royaume ait une certaine importance.

Il a trois fils et plusieurs filles; l’aîné de ses fils est marié, mais

n’a pas d’enfant; il pourra donc prendre une autre femme. Les Hindous

ne doivent avoir qu’une femme, les autres sont des concubines; ce

n’est que lorsqu’ils n’ont pas de fils que leur religion leur permet

de prendre plusieurs femmes. Le grand but de la vie d’un Hindou est

d’avoir un fils; s’il n’en a pas, il peut en adopter un et lui donner

sa caste, quelle que soit celle d’où il est sorti.

On dit que le père du maharadjah est le seul qui eût marié sa fille,

car autrefois on s’efforçait de les faire périr dès leur naissance

en les privant du sein de leur mère; on ne les épargnait que si l’on

n’avait pas d’enfants mâles; cette coutume barbare existait surtout

chez les Radjpoutes. Les noces de la fille du maharadjah furent

superbes; elles durèrent plusieurs jours et engloutirent des sommes

considérables.

[Illustration: Anant-Ram, premier ministre du maharadjah.]

Le souverain actuel aime beaucoup les Européens, ou du moins il en a

l’air; mais son fils aîné les méprise et les déteste, dit-on.

Le premier ministre, le divân Anant-Ram, est un homme très intelligent

et tout jeune encore; son père, homme d’une rare capacité, lui a

laissé, paraît-il, une lourde tâche, car il avait habitué le maharadjah

à ce que toutes les affaires lui passassent par les mains.

Aime-t-il ou n’aime-t-il pas les Européens? là est la question.

Toujours est-il que son plus grand plaisir est de mettre des bâtons

dans les roues entre les relations, très tendues, de son gouvernement

et du résident anglais; comme il est très rusé, très souple, très poli

et surtout très malin, ce n’est pas toujours le résident anglais qui

l’emporte dans cette lutte sourde.

Une fois que je fus sur pied, Mme Henwey nous proposa d’aller visiter

le temple du Takhti-Soliman.

Nous partons de grand matin; il a fait la veille un orage accompagné

d’un peu de pluie qui a rafraîchi l’atmosphère, les nuages se sont

dissipés et nous avons un magnifique coup d’œil. Mme Henwey et moi,

nous nous faisons porter en palki, et M. de Ujfalvy nous suit à cheval.

Nous passons devant un cimetière musulman qui se trouve près de la

montagne, en face duquel se sont groupées quelques maisons où habitent

les _fossoyeurs_.

Aux Indes il n’y a pas de fossoyeurs. Les Hindous aussi bien que les

musulmans incinèrent ou enterrent eux-mêmes leurs parents. C’est un

devoir qu’ils ne cèdent à personne. Cachemire fait exception à cette

règle, et les gens qui ensevelissent les morts sont parqués comme des

lépreux. En ce moment ils sont occupés à tisser de la toile ou du

coton, et leur métier est aussi primitif que celui des autres Hindous.

Ils vont et viennent, tenant leur fil en main, et nous regardent passer

d’un air mélancolique.

Nous nous engageons sur la montagne; la route est horrible, mais nous

arrivons quand même au sommet.

[Illustration: Temple hindou sur le Takhti-Soliman.]

Le temple qui le couronne n’est pas très grand. On y monte par

quelques marches très hautes et on y entre par une porte très étroite;

les habits des fidèles ont poli les pierres qui sont près de l’entrée.

Il a dû y avoir une cérémonie, car, lorsque nous y pénétrons, une forte

odeur d’encens emplit la voûte. L’intérieur est en pierres sculptées,

et au milieu se trouve un _lingam_ en pierre noire en forme de borne,

sur lequel on a posé une couronne de fleurs jaunes. Le jaune est la

couleur préférée pour les cérémonies religieuses, et c’est elle que

nous avons toujours rencontrée. Ce temple est surmonté d’une coupole

qui domine gracieusement la montagne, mais le panorama qui s’étend sous

nos yeux est encore ce qui me plaît le plus.

La vallée, entourée de montagnes, s’étend à perte de vue; les

plantations, les prairies entrecoupées d’arbres forment comme des tapis

de différentes couleurs; le Djilam déroule ses méandres, qui rappellent

les dessins de palmes que l’on voit sur les châles, pour disparaître

en entrant dans la ville, dont il baigne les maisons. La forteresse

gardienne de Srinagar, bâtie sur une petite hauteur, domine la cité

orientale; ces blocs montagneux sont nus et arides au midi et boisés un

peu du côté du nord. Des cimes neigeuses se font jour par-ci par-là,

et le lac qui baigne et reflète le pied de ces géants terrestres étale

sa belle nappe d’eau au soleil. Les plantes maritimes en verdissent

la surface; les jardins flottants en rapetissent l’étendue, y forment

des canaux, et cette division en rompt la monotonie. Des rideaux de

peupliers s’élancent droits et fiers sous un ciel nuageux, comme celui

de notre belle Europe, et l’air frais du matin emplit nos poumons de

bien-être.

Pas une pierre à pouvoir emporter, quel dommage! quels regrets!

Nous redescendons dans la ville et passons près de l’hôpital, bâti par

le maharadjah et tenu par des missionnaires anglais. Il est propre et

toujours plein, car c’est le docteur anglais qui s’en occupe, tandis

que l’autre hôpital, qui est confié aux soins des médecins indigènes,

est toujours vide.

Ce second bâtiment est pourtant bien élégant et coquettement posé sur

les rives du Djilam, tandis que l’hôpital anglais, avec ses murs en

terre, n’est rien moins que gai. Les missionnaires sont les seuls qui

sont autorisés à rester en hiver; en reconnaissance de ce privilège,

ils ont fait planter une large allée de peupliers qui conduit jusque

dans la campagne.

[Illustration: Jeune Hindou du Cachemire.]

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 12 / 27 段