rencontrons un homme assis sur sa mule entre deux paniers. Il était
coiffé d’un turban blanc, mais sa bouche était protégée par une
mousseline très claire, nouée derrière la tête. Cet homme appartenait
à la secte des djaïns, qui sont ennemis des brahmines et reconnaissent
les divinités, mais n’en adorent aucune. Ils ne font ni sacrifices ni
prières. Cependant des hommes réputés saints sont devenus dieux, bien
qu’ils admettent l’existence d’un dieu unique qui, après avoir réglé
les destinées de tout ce qui se meurt, donna à l’homme une liberté
entière et le rendit responsable ainsi de tous ses actes. Les djaïns
sont ennemis, m’a-t-on dit, de toute destruction; ils ne veulent pas
que leurs femmes se brûlent, et ne détruisent aucun animal, pas même
les insectes infiniment petits, ceux que nous respirons, et c’est
pour obtenir ce résultat qu’ils se couvrent la bouche. Je me demande
comment ils font pour manger, quelque dextérité qu’ils y mettent; il
faut pourtant soulever le voile, et alors!... Il faut pourtant respirer
pour vivre... Enfin, me disais-je, malgré la plus grande perfection, il
y aura toujours un coin, fût-il imperceptible, qui sera défectueux.
Nous rencontrons des montagnards, qui portent leurs fardeaux dans
des paniers affectant la forme de balances. Ceux-là n’ont pas la
bouche couverte; ils aspirent au contraire à pleins poumons l’air le
plus frais de ces régions élevées. Nos hommes sont en sueur et je
m’étonne qu’ils ne se refroidissent pas, car ils sont à peine vêtus,
une chemise en coton, toute déchirée, un pantalon qui leur descend à
peine aux genoux et une couverture en laine qui leur serre la taille
et les couvre au besoin. Pour moi je me hâte de mettre mon plaid, car
le vent est très fort, et le thermomètre marque à peine 11 degrés.
Après les chaleurs que nous avons eues en bas, c’est déjà le froid.
Aussi, arrivés sur le col de la montagne, nos hommes ne demandent pas à
s’arrêter. Ni nous non plus.
CHAPITRE VIII
LE CACHEMIRE
Désenchantement!--Souvenir de Jacquemont.--Verinagh.--Le palais,
l’étang poissonneux.--Islamabad.--A la recherche d’un gîte.--Des
maisons à plusieurs étages.--Écorces de bouleaux et papier du
Cachemire.--Les ruines de Martand, navigation sur le Djilam.--Aspect
de Srinagar.--Malaises.--Un excellent médecin.
En descendant de l’autre côté de la montagne, je me demandais si je ne
faisais pas un rêve.
Quoi! c’est là cette entrée du véritable Cachemire, de ce paradis
terrestre, de cette merveille du monde? Et malgré moi la description
de Guillaume Lejean me revenait à la mémoire, j’étais confondue. Les
lettres de Jacquemont que j’avais lues sur le bateau me disaient donc
seules la vérité. Était-ce donc pour contempler cet amas de montagnes
déboisées au sud, présentant une désolante uniformité, que nous avions
fait ce chemin périlleux? Comment ces flancs de terre rouge et à peine
garnis de verdure peuvent-ils nourrir ces belles chèvres dont la laine
soyeuse fournit de si beaux châles? J’étais atterrée, et cependant
nous descendions une montagne boisée où la flore toute européenne
me rappelait ma chère patrie. Mais je n’étais pas venue pour voir
l’Europe, et, dans ma colère toute féminine, j’étais furieuse, lorsque
au bas de la descente je me trouvai sur ce grand plateau d’alluvions
entouré de montagnes. On eut beau me dire que ces alluvions faisaient
justement sa fertilité et sa richesse, ces terrains dénudés et presque
en friche me causaient un désappointement qui fut long à se dissiper.
Il ne fallut rien moins que le palais de _Verinagh_, où nous nous
arrêtâmes quelques heures, pour faire disparaître complètement ma
mauvaise humeur. Ce palais très pittoresque n’a qu’un étage; la
façade du premier est tout en grillage de bois et repose sur un
soubassement en pierres. Derrière cette façade se trouve un étang
rempli de poissons, qui remplace avantageusement la cour. Il est rond,
et, tout autour, des voûtes entourent cette belle pièce d’eau. Ces
espèces de cellules ont une sortie à l’extérieur et servent de refuge
aux serviteurs du radjah ou aux voyageurs pauvres. Cette eau est si
verte que le fond de ce lac doit avoir au moins 10 ou 15 mètres; elle
s’écoule sous l’arche principale et s’éloigne de ce palais en formant
une jolie rivière.
Les chambres étaient propres et toutes boisées; les plafonds étaient
agrémentés de dessins formés par des lames en bois très minces, ce qui
faisait un effet charmant.
Après nous être reposés quelques heures, nous décidons que nous irons
coucher à Islamabad et que M. Clarke, qui est toujours souffrant,
viendra nous rejoindre le lendemain matin.
A trois heures, lorsque le soleil est un peu moins fort et que nous
espérons sa disparition, nous partons. Mais, hélas! le soleil du
Cachemire est comme celui des Indes, il est aussi brûlant et la route
n’a pas d’ombre; elle s’étend dans une large plaine enclavée dans des
montagnes arides; les plantations de riz, le bord d’une rivière dont le
lit est à peu près sec: tel est le chemin que nous suivons jusqu’à six
heures, où les premières maisons d’Islamabad nous apparaissent, mais
qu’elles sont encore loin, grand Dieu!
[Illustration: Palais et étang de Verinagh.]
Nous entrons dans de vastes prairies; la rencontre de cavaliers nous
fait pressentir les approches de la ville. A sept heures et demie
le Djilam, qui arrose Islamabad, est devant nos yeux. Qu’il a l’air
honnête, ce vieil Hydaspe! qui dirait à son air timide et tranquille
qu’il a vu tant de choses? C’est pourtant sur ses bords, dans le
Pendjab, qu’Alexandre vainquit Porus et consolida son pouvoir; c’est
encore sur ses bords qu’il voit aujourd’hui les Anglais, plus calmes
et surtout plus patients qu’Alexandre, s’emparer doucement de cette
riche contrée qu’ils convoitent. Que de temps s’est écoulé depuis cette
époque, que de changements dans la manière de combattre! Autrefois des
masses énormes se heurtaient les unes contre les autres et faisaient
retentir les alentours du bruit de leur choc. Aujourd’hui le roulement
du canon a remplacé le bruit des armes, le hennissement des chevaux
et les cris des éléphants. Le canon, la mitraille, les obus et les
hommes roulent tués sur le coup ou gémissant sous des blessures sans
nom. Lequel des deux préférez-vous, fleuve calme et tranquille? Si vous
pouviez parler, qui sait à qui vous jetteriez la palme?
Maintenant il faut que nous le traversions sur un pont qui vient de
se briser et que par habitude on ne s’empresse pas de raccommoder;
il est si doux de ne rien faire. Nos chevaux entreront dans ces eaux
paisibles, et nous, nous sauterons par-dessus les trous. Ce qui fut
dit fut fait. Ensuite nous nous engageâmes sous une belle et grandiose
allée de peupliers qui nous conduisit à la ville.
Les rues y sont étroites; elles se croisent, s’entre-croisent, et les
maisons ont souvent trois étages: fait anormal en Orient.
Sur la place se trouve le bungalow, dans lequel notre mounchi,
secrétaire du maharadjah, veut à toute force nous faire entrer, mais
nous nous y opposons; c’est un bungalow indigène, et nous frémissons à
l’idée des hôtes incommodes qui pourraient nous hanter de trop près.
L’histoire d’une princesse orientale trouvant un pou sur sa robe et
le remettant précieusement à sa suivante afin que celle-ci le mette
en liberté, histoire que m’a racontée à Simla la femme d’un pasteur
anglais, me revient à l’esprit, et j’aime mieux tout que d’entrer dans
cette demeure.
Après de longs pourparlers, on se décide à nous conduire au bungalow
anglais, mais il est tard et cet endroit est éloigné: c’est pour cette
cause que notre mounchi n’avait pas voulu nous y mener.
A la nuit tombante, nous sortons de la ville, et, comme il n’y a pas
de clair de lune, il fait très noir dans la campagne. Nous mettons au
moins vingt bonnes minutes pour arriver au bungalow, mais nous nous
applaudissons de n’avoir pas cédé, car, au moins, nous sommes dans un
endroit nu, mais propre. Ce bungalow a été construit par les ordres
du maharadjah, pour recevoir les étrangers qui viennent visiter le
Cachemire. Tout étranger qui entre dans son pays devient son hôte,
il ne peut se rendre propriétaire d’aucun terrain; même le résident
anglais n’a pas sa maison à lui, elle appartient au souverain de ce
beau pays, qui la lui prête pendant son séjour à Srinagar.
Ce bungalow asiatique était loin de ressembler à ceux que construisent
les Anglais; c’en était pourtant une imitation; mais, hélas! qu’elle
était pâle! On eut toutes les peines du monde à trouver un tcharpaï
assez grand pour M. de Ujfalvy; tous ceux qu’on apportait étaient trop
courts. Le gouverneur de la ville, qui était venu là, avec sa suite,
pour notre arrivée, avait beau donner des ordres, rien n’y faisait.
Enfin, on finit pourtant par en trouver un. Le tcharpaï est le lit
oriental par excellence, le même qu’on trouve dans le Turkestan, dans
les Indes, et que les Anglais ont adopté, avec une modification qui
est loin d’être à son avantage, car le cadre du lit, au lieu d’être
en ruban de sangle comme pour les personnes des hautes classes ou en
ficelle comme pour les pauvres, est remplacé chez les Anglais par une
planche. Aussi l’habitude de s’y trouver bien est-elle assez longue à
prendre pour les Occidentaux. Mais, bah! on se fait à tout en voyage,
même aux noirs moustiques qui nous dévorent à belles dents, et dans ce
bungalow ils auront beau jeu, car nous n’avons rien pour nous garantir.
Nos coulis étaient, paraît-il, restés en route. Nous étions si fatigués
que nous dormîmes sur nos ficelles végétales. Il était deux heures
trois quarts du matin lorsque nos porteurs voulurent bien se montrer;
nous leur fîmes fête malgré notre mauvaise humeur, car cette ficelle
était loin d’être douce, et qui sait quel était le malheureux qui s’en
était allé là-dessus par delà l’éternité rejoindre ses compatriotes?
Le lendemain, notre première visite fut pour le bazar. Celui
d’Islamabad est comme tous les autres. Les maisons cachemiriennes
diffèrent de celles du Turkestan en ce qu’elles sont à plusieurs étages
et construites en bois et en terre. Le toit est fait avec de l’écorce
de bouleau et de la terre; aussi, au printemps, tous ces toits sont
en fleurs, ce qui produit un effet ravissant, dont nous avions joui à
Tachkent.
Les murs des champs, des maisons, des jardins sont en torchis comme
dans le Turkestan; leurs briques sont aussi séchées au soleil, mais
leurs habitations ont des croisées sur la rue, et leur plancher est
toujours en terre battue.
Les Cachemiriens écrivent sur de l’écorce de bouleau, avec un calam
ou morceau de bois taillé en plume. Ce papier, dont ils se servent
depuis des temps immémoriaux, est très fort et très durable, il y en
a de magnifique, sur lequel les hauts personnages écrivent, et celui
qu’on emploie pour mettre aux fenêtres est brillant et laisse très bien
pénétrer le jour. Ils écrivent sur ce papier au moyen d’une plume de
roseau, finement taillée. Cette plume est renfermée avec du papier et
tous les autres outils dont ils ont besoin, tels que ciseaux, petites
cuillers pour l’encre, couteau, égalisateur, etc., dans une boîte
généralement faite en papier mâché au lieu d’être en cuivre comme
dans le Turkestan. Cette boîte ou encrier ne les quitte jamais, ils
la portent toujours dans leur ceinture. On peut se procurer de ces
écritoires depuis la modeste somme de 8 annas (1 fr. 05) jusqu’à deux
et trois roupies.
A quelque distance d’Islamabad, c’est-à-dire à cinq milles anglais,
s’élève un vieux temple nommé Martand, la ruine la plus célèbre de tout
le Cachemire.
Nous nous y rendîmes dans la journée, accompagnés du gouverneur et de
notre mounchi.
Chaque ville un peu importante de cette célèbre contrée possède son
gouverneur, appelé vizir, qui correspond à peu près à la place de
sous-préfet, chez nous, en France. Il est le chef de la ville; aussi
était-il, comme toujours, entouré de nombreux serviteurs.
M. de Ujfalvy montait à cheval; quant à moi, afin de ne pas me
fatiguer, je me plaçais dans le palki que le maharadjah m’avait envoyé,
et que huit vigoureux porteurs soutenaient sur leurs épaules. Ce moyen
de locomotion, très agréable si les coulis vont bien ensemble et s’ils
sont légers et agiles comme les Hindous, devient presque un supplice
auquel il faut se faire si les hommes ont le pas dur et ne marchent
pas d’une certaine façon. Cette manière de marcher, mes vigoureux
Cachemiriens ne la connaissaient pas, et j’eus occasion de regretter
mon cheval.
Pour se rendre à Martand, il faut traverser une des extrémités de la
ville, qui est assez étendue. Près de ce faubourg s’étend un petit
lac portant encore le nom d’Anant Nag, et qui fut dans l’antiquité
celui de la ville même, à qui les conquérants musulmans ont donné son
nom moderne Islamabad, c’est-à-dire Ville-de-la-Foi. Ce petit lac,
dont les eaux sont légèrement sulfureuses et gazeuses, est consacré à
Vichnou; il est considéré par les Hindous comme un des lieux les plus
saints de la terre. Sur la berge qui l’entoure sont rangés de nombreux
et élégants petits pavillons.
Comme le faubourg près de ce lac est habité par des musulmans, on voit
quelques cimetières; les tombes sont en pierre et espacées les unes
des autres; c’étaient les premiers cimetières que nous voyions depuis
longtemps, les Hindous brûlant leurs morts. Nous n’avions vu jusqu’à
présent que quelques rares élévations de terre sur le sommet desquelles
était planté un bâton orné d’une oriflamme blanche, qui étaient, nous
avait-on dit, des endroits respectés où l’on avait brûlé des veuves.
[Illustration: Temple de Martand.]
L’antique temple de Martand s’aperçoit de loin; il est situé au pied
d’une montagne, et une immense plaine s’étend devant lui. C’est un
magnifique monument, une merveille en ruine, dont le style rappelle les
édifices gréco-bactriens.
Comme elle est bien placée, cette vieille ruine, au milieu d’une nature
triste et morose, environnée des montagnes qui l’abritent! Les champs
sont déserts, les habitations rares et les habitants plus rares encore.
Et pourtant qu’il devait être beau, ce temple enseveli maintenant dans
le silence et l’oubli! Comme, au temps de sa splendeur, ces colonnes
s’élevaient fièrement, abritant sous ses parvis un peuple frémissant
de bonheur en adorant ses dieux! O temps passés! que reste-t-il de
toutes ces magnificences? rien: quelques débris superbes, encore debout
aujourd’hui et qui, si l’on n’y prend garde, s’écrouleront demain sous
le poids de leurs ans. Quel crime que cette indifférence asiatique
toujours la même! Ces vieux débris sont pourtant si beaux! Témoins
silencieux d’une époque si lointaine, pourquoi ne pas les conserver?
Ils font si bien dans ce triste paysage!
A mesure que nous avancions au milieu des décombres, je regrettais de
ne pouvoir emporter quelques débris de ces magnifiques sculptures. Que
d’élégants chapiteaux gisaient là sur ce sol! Quel bel ornement pour
les musées! Mais, regrets superflus, il n’y fallait pas songer; tous
ceux qui étaient transportables avaient été enlevés par les Anglais.
Nous avions beau regarder, chercher, scruter, aucune pierre travaillée
et d’un transport aisé ne s’était dérobée aux regards avides des rares
visiteurs.
«Des serpents, des serpents en grande quantité», nous cria le vizir
avec un véritable effroi, et il nous supplia de ne pas nous aventurer
d’un certain côté. Les serpents sont les seuls gardiens de ce vieux
temple, et ils ont déjà fait mourir les téméraires qui ont voulu
pénétrer trop avant dans ces vieilles ruines.
Notre domestique, François, nous traduisit ce récit avec une figure
décomposée. Quoique nous ne crûmes pas un mot de l’histoire, comme il
n’y avait rien à admirer de plus, nous ne voulûmes pas contrarier le
vizir, et nous revînmes sur nos pas, au grand contentement du haut
personnage. Cette manière de faire garder ces ruines par le serpent est
une idée sublime, car, quoi qu’on dise des charmeurs de serpents, les
Orientaux ont peur de cet animal venimeux, et, si le cobra n’existe pas
au Cachemire, il y a une autre espèce de serpent très dangereux et qui
occasionne la mort. Cette mort n’est pas aussi certaine que celle due à
la piqûre du cobra, contre la morsure duquel il n’y a aucun remède, et,
bien soigné, on peut en réchapper; mais ce reptile n’en est pas moins
très redoutable.
Il y a aussi, près d’Islamabad, des jardins qui sont très beaux. Les
jardins des Hindous ne ressemblent pas aux nôtres; ils sont presque
toujours tracés en ligne droite et laissés un peu au caprice de la
nature.
En revenant, on nous conduisit à un petit temple au pied duquel se
trouve une belle fontaine; l’eau qui emplit le bassin est limpide,
mais troublée par une quantité de poissons qui grouillent là dedans
comme des sangsues. Autant quelques-uns de ces animaux aux écailles
argentées, se jouant à la surface, sont gracieux et animent cet
élément, autant la quantité noirâtre de ceux qui se pressent les uns
sur les autres est dégoûtante. Combien le goût, la manière de voir
des peuples sont donc différents! plus on voyage, plus on s’aperçoit
de cette différence, et tous se trouvent ridicules et se critiquent,
à l’envi les uns des autres. Il me parut que ces poissons étaient de
la même forme que ceux qui troublent l’eau du grand et beau bassin du
palais Verinagh. Ils sont aussi sacrés que les autres. Aucun mortel
n’oserait les pêcher: plutôt périr. On les nourrit tous. Un indigène
me présenta une assiette pleine de grains de maïs, que je leur jetai;
ils se précipitèrent dessus avec une gloutonnerie indigne de poissons
sacrés. Je suppose qu’ils ne se connaissaient pas cette qualité, car
j’aime à croire qu’ils auraient agi autrement. Cette délicate attention
de m’avoir fait nourrir cette gent liquide me coûta une roupie, et une
autre roupie pour l’homme qui m’offrit une assiette de prunes sèches de
Bokhara et d’amandes.
Ces prunes sont très bonnes et les indigènes les emploient dans leurs
ragoûts. Quant aux amandes, elles ont l’écorce beaucoup plus dure que
celles de nos pays, mais le goût en est le même.
Dieu! les magnifiques platanes; ils ombrageaient cet endroit sombre, et
leurs troncs respectables en étaient un des plus beaux ornements.
Pour rentrer à notre bungalow, la pluie vint à notre rencontre, ce qui
n’empêchait pas les indigènes de mettre leur nez aux portes et aux
fenêtres pour nous regarder passer. Nous étions pour eux un objet de
curiosité. Il vient beaucoup d’Anglais à Islamabad, la ville étant très
renommée, mais ils ne sont pas accompagnés du vizir et de sa suite.
Malgré le flegme musulman qui cache leur ardente curiosité, leurs
langues, j’en suis sûre, se seront occupées de nous, et nous aurons été
pour eux un sujet inépuisable de conversation; l’Hindou est si facile à
distraire; il est comme un enfant et s’amuse de chaque chose.
Rentrés au bungalow, nous retrouvons M. Clarke, et nous passons
ensemble le reste du temps.
Le 24 nous sommes debout à cinq heures, car il faut nous embarquer sur
ces bateaux plats qui descendent le Djilam, jusqu’à Srinagar; le chemin
par la rivière est plus court et surtout plus commode, et nous avons
décidé d’envoyer nos chevaux avec leurs saïs par la plaine.
Cet embarquement est quelque chose d’assez difficile et d’assez confus.
Il nous faut un bateau pour M. de Ujfalvy et moi, un bateau pour M.
Clarke, un bateau pour notre cuisinier et pour nos bagages, et ce
chargement, quoique bien simple, ne s’exécute pas sans difficulté. Ce
sont les coulis qui se trompent et portent nos bagages dans un autre
bateau, il faut les appeler à grands cris et tout recommencer. Enfin,
pourtant, l’embarquement est terminé.
Les barques ont généralement quatre rameurs, qui composent toute une
famille, le père, la mère et les deux enfants. Mais M. de Ujfalvy en
réclame deux de plus, et je soupçonne que ces deux font partie de
la famille, à titre de cousins sans doute. C’est toute une caste à
part que ces bateliers, qui n’ont d’autres demeures que leurs maisons
flottantes, et les femmes, nous assure-t-on, sont plus que légères;
leurs bateaux ne servent pas toujours à de simples voyageurs.
Ces embarcations sont larges et plates, et l’extrémité, qui est très
pointue, est un peu relevée, afin de rendre l’atterrissage plus aisé. A
l’arrière se placent les membres de la famille qui doivent ramer.
Ils sont quatre, ce qui fait huit bras; les deux autres sont devant;
mais, comme ils n’ont qu’une rame, nous n’avons par le fait que cinq
rameurs. Le milieu est réservé au voyageur; on nous fait observer
qu’il y a une place pour le lit et une autre pour une table; tout est
par compartiment, et ceux-ci forment double fond. Ces barques sont
solidement construites en bois de tek et généralement bien travaillées.
Elles sont surmontées d’un paillasson dont les côtés se relèvent à
volonté suivant l’ardeur du soleil.
A cinq heures les rayons naissants de l’aurore nous laissent admirer
le paysage. L’antique Hydaspe coule lentement entre deux rives assez
ordinaires. Les bateliers rament avec une ardeur qui double leur force
et ils chantent quelque peu; ils sont gais, chose tout à fait anormale
pour des musulmans. Allons, nous arriverons bientôt!...
Au bout de deux heures cependant leur bonne volonté et leur ardeur se
ralentissent, leurs bras sont fatigués. Un enfant commence à crier,
et ce dernier, que nous n’avions pas vu, est pris par la mère, qui
lui présente le sein. Au commencement elle continue à ramer, manquant
presque par ses mouvements d’écraser la tête de son fils, qui boit sans
s’inquiéter de rien; il en a l’habitude; mais peu à peu la mère laisse
les rames, ce sont déjà deux bras de moins. L’enfant cependant a pris
son repas; la mère, qui s’est reposée, va recommencer à ramer! Oh non!
et les autres, les grands, il faut bien qu’ils mangent aussi.
Donc la femme se met en devoir de préparer le riz, puis sa fille l’aide
dans sa préparation, deux bras de moins encore. La cuisine heureusement
n’est pas de longue durée; mais, une fois le repas prêt, il faut le
manger, les rames sont mises de côté et les bras se livrent à un autre
exercice. La distribution du riz est assez typique, la mère plonge sa
main dans le plat, prend une poignée de riz et la passe soit à son
fils, soit à son mari; les deux autres parents, sans se gêner, mangent
avec avidité dans le plat. Les musulmans bateliers, comme tous leurs
frères, ne mangent pas avec des cuillères et des fourchettes; ils se
servent toujours de leurs trois doigts, le pouce, l’index et celui du
milieu. Cette habitude ne doit pas nous étonner, puisque, même chez
les peuples occidentaux, la fourchette, qui nous paraît aujourd’hui
indispensable, a été le dernier de tous les objets de luxe à imposer
sa nécessité. Chez le peuple que nous visitons, la cuillère en effet a
bien droit de cité, mais la fourchette est chose inconnue.
De temps en temps cependant les bateliers donnent un coup de rame à
notre barque, qui suit tranquillement le fil de l’eau. Par bonheur,
nous descendons la rivière, mais notre impatience est extrême et nous
aspirons à la fin du repas. Celui-ci terminé, il faut bien fumer,
dormir un peu. Malgré nos ordres réitérés, nos cris même, nous voyons
bien, hélas! que c’est la rivière seule qui se chargera de nous
conduire à la capitale. Il faut en prendre notre parti, nous n’irons
pas plus vite.
Nous regardons les bords du Djilam qui défilent devant nos yeux; ce
sont des terrains plus ou moins cultivés encaissés dans les montagnes
qui ferment l’horizon. De temps en temps des escaliers délabrés servent
d’abordage; des femmes les descendent pour laver leur linge dans la
rivière; ordinairement elles n’ont pas de savon et elles font sortir la
saleté en frappant chaque pièce avec une massue de bois. Pour le moment
ce sont les escaliers qui font l’office de celle-ci; elles frappent à
coups redoublés le linge contre la pierre. Je ne m’étonne plus si tous
les boutons sont à renouveler à chaque blanchissage.
[Illustration: Ruines du temple d’Avantipour.]
Le petit village d’_Edjbeadas_ possède un temple, puis c’est un pont
qui nous passe sur la tête, des îles qui coupent la monotonie de la
rivière. Ces bords me rappellent un peu les environs de Tchimkend,
ville du Turkestan russe située au nord de Tachkent; ces montagnes
nues et desséchées par le soleil, cette terre aride, tout cela sent
toujours bien un peu l’Asie Centrale. Ces bords cachemiriens n’ont rien
du paradis terrestre. Par-ci par-là un paysage un peu plus joli fait
paraître les autres d’autant plus laids.