Samedi, 16 juillet. Mon Dieu, comme le temps passe! Voilà déjà un mois

et plus que nous sommes en voyage; mon mari va mensurer les Paharis.

Pauvres gens, ils ne sont pas trop rassurés et ne savent ce qu’on va

leur faire; la vue des instruments qui vont s’emparer de leurs têtes

leur fait peut-être penser au supplice que Yama, le dieu des enfers

hindous, leur imposera plus tard. Ici l’invocation même mentale de

Vichnou ne les sauverait pas. Je me suis laissé raconter qu’un homme

ayant commis les crimes les plus épouvantables, approchant de sa fin,

dévoré d’une telle soif que la fièvre lui occasionnait, appela trois

fois son fils, qui portait un des noms de Vichnou. Il vint à mourir

quelques instants après et les serviteurs de ce dieu s’emparèrent

de son âme et la transportèrent au paradis de Vichnou. Qui entra en

colère? ce fut Yama; mais, malgré ses réclamations au dieu Brahma, il

ne put rien obtenir; la loi est formelle, dit-on. En voilà un qui fut

sauvé sans l’avoir voulu. Ces pauvres gens tremblaient donc de tous

leurs membres, mais la vue du bakchich qu’on donna au premier les

tranquillisa complètement, car Plutus est toujours et partout le dieu

préféré.

Ce peuple, qui pratique la religion hindoue, habite les montagnes du

Cachemire depuis Ramban à l’ouest (Djammou oriental) jusqu’à Badhrawar

et le col de Padri à l’est. Son nom Pahari veut dire «habitant des

montagnes»; ce sont de grands et beaux hommes. Ils ont le front fuyant.

Les bosses sourcilières sont très prononcées, et la dépression est

alors profonde. Les yeux sont droits et généralement très foncés.

Les sourcils sont arqués et bien fournis. Les pommettes sont peu

saillantes, au contraire des arcades zygomatiques, mais cependant

beaucoup moins que chez les Koulous. Le nez est d’une très belle

forme, plutôt long et mince que court. Le visage est ovale, de même

que le menton. Le cou dénote la force, et le torse la vigueur. Pour

des montagnards, ils ont les extrémités vraiment petites. Les femmes

ont un caractère très prononcé que leur donne leur nez en bec d’aigle,

qui s’accentue d’autant plus qu’elles sont vieilles. L’embonpoint est

très rare chez eux; ils sont plutôt maigres et très nerveux. C’est une

belle race, et qui se prête assez volontiers à ce qu’on leur demande;

ils envoient chercher un des leurs, qui sait écrire, et qui s’empresse

de tracer quelques lignes sous la dictée de mon mari. Leur écriture

ne ressemble pas à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Hommes et

femmes portent un petit peigne double en bois de cèdre plus ou moins

travaillé, qu’ils placent dans leurs cheveux sur le sommet de la tête.

Nous voulons mensurer les femmes, mais elles pleurent tellement que, ne

voulant pas les affliger davantage, nous les renvoyons avec un bakchich.

Impossible de partir, la fièvre n’a pas quitté M. Clarke, et nous ne

pouvons laisser seul notre compagnon. Pourvu que cela ne dure pas

longtemps, car je pourrais bien tomber malade de fatigue. Je n’ai pas

fermé l’œil de la nuit; mon lit est tellement habité par ces horribles

bêtes plates et rouges. Quel supplice, être harassée, fatiguée, tomber

de sommeil et être réveillée à chaque instant par des coups d’épingle!

c’est intolérable, et je pleurais de rage sur mon lit; j’avais beau me

mettre sur une chaise, elles tombaient des poutres, les malheureuses,

et, lit ou chaise, elles savaient toujours me trouver.

Aussi, lorsque, sur les cinq heures de l’après-midi, M. Clarke nous dit

que le mal de tête et la fièvre l’avaient quitté, j’étais doublement

contente; je n’avais plus qu’une nuit à subir ce supplice.

Le soir nous allons admirer les montagnes de neige, puis, plus loin, le

glacier qui brille comme de l’or sous les rayons du soleil couchant.

Le 17, à cinq heures du matin, nous nous éloignons de ce beau site en

suivant le cours du Tchinab, qui est enfermé dans de hautes montagnes.

Un pont branlant et trois descentes affreuses. A la deuxième descente,

le sentier est taillé dans les parois de la montagne, et le torrent qui

la sépare de celle que nous aurons à franchir tout à l’heure bondit de

roc en roc, dont sa blanche écume a arrondi les aspérités. La troisième

descente aboutit aussi à un torrent qui a pour cadre un rond-point

en blocs de pierre d’une effrayante beauté et qui nous fait oublier

les horreurs de la route. Nous arrivons à un petit village, mais nous

n’avons pour abri qu’un _dharmsala_ ou caravansérail, abri commun.

Celui-ci se composait d’une véranda dont la toiture ne demandait pas

mieux que de s’écrouler; au milieu se trouvait une porte fermée par

un cadenas de forme russe; au fond de la véranda à gauche, il y avait

un emplacement sur lequel on avait installé des fourneaux en terre.

Au-dessus de ce fourneau s’élevait une petite chapelle bouddhique avec

les fourches en bronze sacramental. Elle était destinée au dieu Siva.

La curiosité nous fit demander qu’on ouvrît cette porte fermée. Au

lieu d’un temple sacré, resplendissant d’objets précieux, que nous

croyons pouvoir admirer, nous vîmes tout uniment une chambre hindoue.

Le propriétaire était mort, et, comme on ne savait pas à qui devait

revenir le peu de choses qu’il possédait, on avait tout laissé comme de

son vivant, se contentant de fermer la porte. Ainsi nous fut racontée

l’histoire de cette chambre. Est-elle vraie? En tout cas, cette manière

de procéder serait fort encombrante dans les pays plus habités,

mais à Akchérazou, petit village perdu au milieu de l’Himalaya, le

peu d’habitants et la place immense dont ils peuvent disposer leur

permettent ce genre de procéder.

Ce village, admirablement situé, est, dit-on, fort malsain; cela est dû

probablement aux rizières qui l’environnent.

Notre compagnon de voyage est de nouveau assez mal, mais il ne peut

rester ici, il faudra repartir dès demain. Déjà à la précédente station

il a dû renoncer à son cheval et s’accommoder d’un mauvais palki,

palanquin qu’on lui arrange au plus vite.

Le palki est une espèce de tissu de cordages attachés à une forme de

bois, longue d’environ 1 m. 25 et large d’environ 60 centimètres; aux

deux extrémités de cette forme de bois sont attachés deux brancards

qui servent à le porter. Huit hommes sont généralement employés à ce

transport, mais dans les montagnes il faut douze hommes au lieu de

huit: deux attachés avec des cordes vont par devant pour tirer dans

les montées, et deux autres sont par derrière pour retenir dans les

descentes. Le palki est très incommode dans ces sentiers montagneux.

Il fait superbe et nous faisons dresser nos tentes; je ne veux pas

recommencer sous la véranda de ce caravansérail mes deux nuits de

la station précédente. J’ai si bien dormi que je me lève à quatre

heures du matin, fraîche, disposée et contente, car nous n’avons plus

qu’une mauvaise station, et ensuite nous trouvons la route royale de

Djammou avec le télégraphe. Le télégraphe! comme ce mot résonne à

notre oreille! avec quel plaisir nous le répétons! Aussi, dans notre

impatience d’arriver à cette bienheureuse route, nous brûlons un petit

village, situé à 5 koss d’Akchérazou, au grand mécontentement de notre

guide. Le koss est la mesure hindoue dont on se sert pour mesurer les

distances; un koss correspond à 1 mille et demi. A ce village on nous

présente un homme qui s’est cassé le bras, car on prend mon mari pour

un savant médecin. Le bras de cet homme est entortillé dans un bandage

parfaitement ferme, et, lorsqu’il veut le défaire pour nous le montrer,

mon mari le lui défend et se contente de lui expliquer qu’il doit de

temps en temps mouiller son bras avec de l’eau fraîche, mais sans

enlever le bandage. La consultation est finie; on nous donne un verre

de lait excellent.

Pour arriver à la station nous contournons une gigantesque montagne, et

la montée nous prend deux heures et demie. Ces montagnes renferment le

Tchinab, dont les méandres nous apparaissent comme un petit ruisseau.

Sur le plateau le coup d’œil est de toute beauté. D’un côté, la vallée

que nous allons quitter avec tous ses mamelons, ses gorges étroites;

de l’autre, en tournant, celle où nous allons entrer, parsemée de

riants villages, parmi lesquels nous apercevons Bohtoti, vers lequel

tendent nos plus ardents désirs.

Nous faisons halte, car nous sommes fatigués. Tout en admirant le

paysage, je trouve de beaux champignons; rien qu’à leur odeur, ceux-là

sont bons, ils ressemblent à ceux de couche que nous mangeons à Paris.

A ce souvenir l’eau nous vient à la bouche, et tout à coup se dresse

devant nos yeux une bonne croûte toute fumante dans son enveloppe

dorée. Quelle illusion, qui s’évanouira bien vite devant notre maigre

poulet ou notre pauvre mouton ordinaire! Chétif poulet qui faites au

moins mille pas avant de trouver un pauvre petit grain, ce n’est pas

le moyen de vous engraisser; et vous, agneaux qui bondissez sur ce

plateau, belles chèvres à la laine longue et soyeuse, vous êtes ou trop

jeunes ou trop vieilles, et il fait trop chaud pour laisser à votre

chair le temps de devenir tendre et succulente.

La descente égale la montée et nous sautons à faire concurrence aux

chèvres, mais tout prend fin en ce monde. Après un pont branlant et

maints détours au milieu d’ornières et fondrières de toutes sortes,

surgit tout à coup, devant nous, le télégraphe, et sur un bel

emplacement planté de beaux cèdres se dresse une tente toute blanche

flanquée à droite et à gauche de deux autres tentes plus petites. C’est

le campement que le maharadjah a fait préparer. La tente du milieu est

pour nous; celle de droite est pour notre compagnon de voyage, et celle

de gauche est un endroit secret, remplaçant avantageusement certaine

chaise percée sans laquelle un Anglais ne voyage jamais.

On nous offre des pommes délicieuses, puis des fleurs et tout ce qu’il

faut pour notre nourriture.

M. Clarke n’arrive qu’une demi-heure après nous; la chaleur et la

route l’ont tellement épuisé qu’il ne demande qu’à se coucher. L’air

frais va le remettre; nous sommes à 3300 pieds d’altitude, car Bohtoti

est en bas et l’on nous a placés sur la hauteur. Il fait du vent, et

il est à craindre que nous n’ayons un violent ouragan, comme il y en

a souvent ici, qui ravage tout sur son passage. Le vent soufflait par

rafales, et nous en fûmes quittes pour un peu d’eau.

Quelque temps après notre arrivée on nous amena un envoyé du

maharadjah, qui prétendit qu’au reçu de la lettre de M. de Ujfalvy

on l’avait envoyé ici tout de suite; il avait marché tellement vite

qu’il s’était abîmé le pied. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à

présent qu’il nous a trouvés, il veut aller à Badhrawar; c’est du moins

ce que nous traduit François, qui assure qu’il a une lettre pour le

tisseldar de cette ville. «Alors il n’est pas venu pour nous?--Si!

mais il a une lettre pour Badhrawar et il demande la permission de

s’y rendre.--Mais s’il est venu pour nous, il faut qu’il reste avec

nous.--Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.--Alors il n’est pas venu

pour nous?--Si.--Il faut qu’il reste.--Non, il faut qu’il aille à

Badhrawar.» Enfin, voyant que nous ne sortirions pas de ce dilemme, on

appelle Lala, le domestique de M. Clarke, car M. de Ujfalvy soupçonnait

François de ne pas comprendre et de ne pas pouvoir traduire. Donc on

appelle Lala. «Oh! Lala!» répètent en chœur les Hindous. Lala arrive.

Tout s’explique.

Le maharadjah ou plutôt son premier ministre lui a donné l’ordre

d’aller à notre rencontre et, s’il le fallait, de pousser jusqu’à

Badhrawar, pour remettre au tisseldar de cette ville une lettre nous

concernant. Or ce brave fonctionnaire nous avait bien trouvés, mais il

se croyait moralement obligé de pousser quand même jusqu’à Badhrawar,

pour remettre cette lettre, inutile maintenant, et pour cette raison il

demandait la permission de s’éloigner. M. de Ujfalvy lui fit répondre

que, puisqu’il nous avait trouvés, il devait rester avec nous, ayant

été envoyé pour nous. Quant à la lettre, s’il se croyait obligé de

la remettre au tisseldar, malgré notre rencontre, il devait la faire

porter par un autre. Je ne sais si cet employé par trop méticuleux

comprit, mais il s’inclina profondément, ainsi que les deux autres qui

nous l’avaient présenté, et s’éloigna. Cependant, comme nous ne l’avons

pas revu, il est plus que probable qu’il sera parti pour Badhrawar.

L’orage est survenu pendant la nuit et par conséquent a retardé notre

départ de quelques heures; nous sommes au 19 juillet, et l’on nous

assure que la route est superbe. Nous avons bien du mal à trouver des

porteurs; il paraît que le service du maharadjah ne leur plaît guère,

car, malgré les coups qu’on leur prodigue, il y en a qui se sauvent,

et les autorités de Sa Hautesse sont forcées de prendre en gage leurs

outils ou leur mince bagage, pour les forcer de porter nos effets.

La belle route de Djammou ne justifie pas sa réputation; elle est assez

large et elle possède un télégraphe, c’est vrai, mais pendant trois

milles les descentes et les montées nous rappellent les plus mauvaises

routes. Nous côtoyons le Tchinab, bien encaissé dans de hautes

montagnes; aussi la route redevient mauvaise et nous subissons des

alternatives de montées et de descentes. Les cascades tombent et leurs

belles eaux s’argentent sous les rayons voilés du soleil.

La vallée du Kichtwar, qu’arrose le Tchinab, n’est pas si belle que

celle de Koulou, ni si sauvage que le haut Tchamba; pourtant les

montagnes en sont plus hautes et, quoique moins boisées, ne manquent

pas de charme. Nous nous arrêtons devant une masure et nous demandons

du lait, qu’on nous sert avec empressement. Nous sommes étonnés,

mais nous comprenons tout de suite pourquoi cet accueil: ce sont des

musulmans. Ceux-ci avec les étrangers sont hospitaliers, la religion

le leur commande. L’Hindou au contraire est arrêté dans l’élan de son

cœur. Tout ce que touche ou a touché un étranger est souillé et doit

être brisé, si l’objet est cassable, sinon purifié. Vous voyez d’ici

les transes de ce malheureux, qui doit casser son pot, purifier sa

maison, nettoyer trois fois au lieu d’une son lota de cuivre. Si vous

n’avez pas un verre avec vous, jamais un Hindou ne vous donnera à

boire, à moins que vous ne buviez comme lui. L’Hindou fait couler de

l’eau d’un vase, et, rapprochant ses deux mains, il s’en sert comme

d’un verre. Nos coulis hindous n’ont jamais bu autrement, tandis que

nos coulis musulmans buvaient dans des bols. Ce brave musulman nous

donne donc à boire avec plaisir, mais il en mit autant à recevoir

son bakchich. Je ne sais si les six femmes qui étaient avec lui lui

appartenaient, mais elles avaient le visage découvert, et deux d’entre

elles étaient assez jolies.

[Illustration: Musulman du Cachemire.]

Après le passage d’un pont, dont ce musulman était le gardien, nous

voyons arriver vers nous un superbe palki surmonté d’un cachemire

de l’Inde du plus beau fond rouge, devant lequel marche un cavalier

vêtu de blanc qui remet une lettre à M. de Ujfalvy. Son cheval blanc,

richement caparaçonné, était tenu en bride par un de ses serviteurs.

C’était un envoyé du premier ministre, qui devait se tenir à notre

disposition et tout arranger pour notre voyage.

Après la lecture de la lettre, nous nous remîmes en marche. L’envoyé

monta sur un des deux chevaux qu’un de ses domestiques tenait en

laisse, et nous suivit derrière. Un nouveau tchouprassi ou chef de

police marche devant nous.

[Illustration: Noble cachemirien.]

Ramban, où nous nous arrêtons, est un misérable petit village qui prend

le titre de ville parce qu’il possède un post-office et un bazar. Les

habitants ont leur demeure dans les montagnes. Le post-office est un

établissement pour le service des lettres; on peut s’y procurer des

timbres. Nous habitons le bungalow du maharadjah. Cette habitation,

temporaire, il est vrai, puisque Sa Hautesse n’y vient que deux fois

l’an, lorsqu’elle va de Srinagar à Djammou et lorsqu’elle en revient,

laisse à désirer non seulement sous le rapport du luxe, mais aussi

sous le rapport du confort; il est encore vrai d’ajouter que notre

confort occidental n’a rien de commun avec celui de l’Orient.

Cette habitation, comme toutes les semblables, possède une véranda, un

premier étage, auquel on parvient par un escalier sombre et délabré

qui vous conduit à une première pièce pouvant servir d’antichambre;

à droite de celle-ci, une autre grande pièce, qui est la principale

du bâtiment: elle possède trois petites fenêtres, qui peuvent se

fermer avec des persiennes en bois travaillées à jour, de telle sorte

que le courant d’air de cette chambre est très bien aménagé: c’est à

quoi les Orientaux tiennent avant tout et avec raison. En revenant

dans l’antichambre, à gauche se trouve une autre pièce avec une seule

fenêtre, et au fond de cette chambre un réduit, transformé en certain

lieu des plus primitifs. Toutes ces salles sont blanchies à la chaux,

les parquets sont en terre battue et les parties boisées ne sont

pas même peintes; pour tout mobilier une table ronde et deux vieux

fauteuils cassés. Il est probable que, pour recevoir Sa Hautesse, tout

est garni de beaux et magnifiques tapis orientaux et que les murs sont

cachés par de superbes draperies brodées d’or. Les Orientaux mettent là

tout leur luxe, et en cela ils sont nos maîtres, car quiconque a vu les

tapis de ce pays trouve les nôtres ridicules et de mauvais goût, les

tapisseries des Gobelins et de Beauvais exceptées.

La situation du bâtiment constitue une de ses beautés; le jardin en est

malheureusement assez éloigné, mais il est joli et bien soigné; les

citronniers y fleurissent, comme du reste dans tout le pays, et sur

la route rien n’est joli comme ces arbres qui mêlent leur feuillage

à celui du cèdre et aux fleurs écarlates des grenadiers. Le citron

ici est petit et vert et a beaucoup moins de jus que ceux que nous

connaissons.

A quelques pas de la demeure du maharadjah un magnifique pont est en

construction sur le Tchinab. J’augure qu’il sera beau par les deux

arches qui sont jetées sur les rives, mais quand sera-t-il achevé? Les

fils de fer sont déjà posés, mais l’ardeur des ouvriers paraît bien

mesurée.

En partant de Ramban, où nous avons eu passablement chaud, nous

quittons le Tchinab pour remonter l’un de ses affluents, petite rivière

qui, à son embouchure, forme de nombreux zigzags. Le chemin qui suit le

cours d’eau avait été une fois bien fait; mais, hélas! depuis combien

de temps n’a-t-il pas été réparé et dégagé surtout des pierres qui, se

détachant des montagnes, viennent l’encombrer?

Un petit lac est formé par la rivière, arrêtée par un amas de terre

considérable. C’est le premier lac que nous voyons dans le Cachemire.

Pourtant quelle délicieuse route on pourrait faire au milieu d’un

paysage si sauvage! La rivière coule et se brise contre des rocs

énormes. Nous suivons un dédale de pierres, de bosquets, d’arbres,

de grottes qui semblent tenues par l’effet seul de l’équilibre;

nos épaules s’en ressentent quelquefois, et gare à nos têtes! Mais

nous sommes à Ramsou, après six heures de marche, sans avoir trouvé

un seul village. Le bungalow est ici bien plus petit que celui de

Ramban, l’herbe croît dans la cour, et les poutres y sont encore plus

dégradées, et l’endroit secret est encore plus abîmé et plus primitif

que tout le reste. On voit que Sa Hautesse ne s’arrête pas souvent ici.

Du reste la situation laisse beaucoup à désirer; la maison est bâtie

sur une éminence de terrain dans le fond de la vallée, éloignée de la

rivière, et, comme elle est renfermée dans une cour entourée de quatre

murs, la vue est laide et tout à fait restreinte.

En nous éveillant le 21 juillet, nous pouvons voir nos chevaux qui

paissent tranquillement sur le toit; nous sommes sûrs au moins qu’ils

sont bien portants, tant mieux: la fatigue d’hier n’a pas altéré leur

santé.

Pour commencer notre journée, nous traversons des endroits si charmants

qu’ils ressemblent aux allées d’un parc; la corniche elle-même qui

contourne cet énorme massif semble nous engager à la suivre, mais, à

mesure que nous nous élevons, les montagnes deviennent plus hautes,

se déboisent et prennent un caractère plus alpestre qu’himalayen. De

_Ramsou_ à Banihal, où nous nous rendons, nous traversons trois petits

villages, et dans l’un d’eux, près d’une belle fontaine aux abords

d’épais ombrages, caché sans doute dans la forêt, un chacal fait

entendre des cris plaintifs. Nous en entendrons beaucoup, dit-on.

Les Hindous n’ont aucune peur de cet animal, et, lorsqu’ils en

rencontrent un sur leur route, s’il est à leur gauche c’est pour eux un

heureux présage, et ils continuent leur chemin avec d’autant plus de

contentement.

Il est de tradition qu’une de leurs déesses, connue sous le nom de

Dourga, s’est métamorphosée en chacal pour arracher à Kangra, qui

voulait le faire périr, l’enfant de Krichna, Dieu favori des Hindous,

surtout des femmes. Dourga est la femme de Siva et l’une des trois

grandes déesses de la religion hindoue, et son nom lui vint de Dourga,

terrible géant qu’elle combattit et vainquit. C’est une espèce

d’Hercule femelle; on la représente aussi avec dix bras, et on place

presque toujours un chacal à côté de son image.

Il me semble que les Cachemiriens du district de Banihal sont plus

forts que les Hindous proprement dits; ils sont grands et bien faits,

ils ont des jambes avec des mollets nerveux, ce que n’avaient pas

ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les hommes et les femmes

manquaient généralement de cette forme gracieuse qui caractérise une

jambe bien faite.

Nous voyons beaucoup moins de femmes dans cette contrée, car ici

les musulmans et les Hindous sont mêlés, et les premiers sont les

principaux habitants du Cachemire. Mais les femmes musulmanes, du

moins celles que nous voyons, ne se voilent pas le visage; elles se

contentent de le cacher un peu avec le voile qu’elles portent sur leur

tête et qui fait partie de leur costume.

Nous ne mettons que cinq heures pour arriver à Banihal en passant par

des ponts si primitifs, qu’ils peuvent faire concurrence à leurs frères

de l’Asie centrale russe; mais ici rien d’étonnant: ces pays sont régis

par des Orientaux, tandis que les Russes, à qui appartient le pays,

imitent l’indolent laisser-aller de leurs devanciers.

Quelle différence! les Anglais auraient bien vite fait de construire un

pont commode et solide. Banihal possède un bazar; donc, aux yeux des

Orientaux, c’est une ville. Faute de grives, on mange des merles, dit

le proverbe (c’est en Orient qu’on peut le répéter souvent). On nous

conduit toujours au bungalow du radjah, mais il paraît que, comme dans

cette localité il y en a deux, un pour le radjah et un pour sa suite,

on trouve plus simple de nous conduire au second. M. de Ujfalvy, qui

s’aperçoit de la fraude et sait combien les Orientaux méprisent les

Européens, ne se laisse pas faire, et, ramenant chacun à son rang, il

nous fait donner le bungalow de Sa Hautesse. Celui-ci, quoique plus

confortable que le premier, qui ressemblait à une belle écurie, ne vaut

pas mieux que tous les autres que nous avions déjà visités.

Cette petite transgression aux ordres du maître était due à la

faiblesse de notre domestique; hélas! il nous aurait occasionné

bien d’autres désagréments si M. de Ujfalvy n’était déjà parvenu à

comprendre assez bien l’hindoustani pour saisir si sa pensée était bien

traduite.

D’après cet exemple il est facile de concevoir pourquoi les Anglais ne

veulent avoir aucun rapport avec les indigènes et pourquoi les idées

d’un sang mêlé leur sont en répulsion. Quand ils pensent, en voyant les

Portugais, à ce qu’ils pourraient devenir s’ils se laissaient aller à

se commettre avec les indigènes, leur sang britannique se révolte, et

cela est bien naturel pour quiconque a vécu un peu dans l’Inde.

La nuit nous amena un orage terrible, la foudre tomba à quelque

distance de nous, ce qui nous fit tressauter sur nos tcharpaïs tant

soit peu ébranlés.

Le 22 au matin, la rivière était déjà bien grossie, des arbres étaient

renversés, un champ de maïs était affaissé sous la pluie, et le dommage

paraissait bien grand, pour un pauvre vieillard à barbe blanche qui

considérait ces dégâts, tout en invoquant Mahomet; son œil triste nous

regarda passer et nous suivit quelque temps.

Nous avions un col de 9500 pieds à franchir, le col de Banihal, qui

allait nous introduire au Cachemire; quelques stations encore et nous

serions alors dans la capitale. L’entrée, comme on le voit, n’est pas

si facile de ce côté. Le panorama pour arriver à ce col était tout

autre que ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les flancs des

montagnes étaient garnis d’herbes et de fleurs de toutes couleurs, qui

formaient des parterres ravissants pour l’œil.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 10 / 27 段