et plus que nous sommes en voyage; mon mari va mensurer les Paharis.
Pauvres gens, ils ne sont pas trop rassurés et ne savent ce qu’on va
leur faire; la vue des instruments qui vont s’emparer de leurs têtes
leur fait peut-être penser au supplice que Yama, le dieu des enfers
hindous, leur imposera plus tard. Ici l’invocation même mentale de
Vichnou ne les sauverait pas. Je me suis laissé raconter qu’un homme
ayant commis les crimes les plus épouvantables, approchant de sa fin,
dévoré d’une telle soif que la fièvre lui occasionnait, appela trois
fois son fils, qui portait un des noms de Vichnou. Il vint à mourir
quelques instants après et les serviteurs de ce dieu s’emparèrent
de son âme et la transportèrent au paradis de Vichnou. Qui entra en
colère? ce fut Yama; mais, malgré ses réclamations au dieu Brahma, il
ne put rien obtenir; la loi est formelle, dit-on. En voilà un qui fut
sauvé sans l’avoir voulu. Ces pauvres gens tremblaient donc de tous
leurs membres, mais la vue du bakchich qu’on donna au premier les
tranquillisa complètement, car Plutus est toujours et partout le dieu
préféré.
Ce peuple, qui pratique la religion hindoue, habite les montagnes du
Cachemire depuis Ramban à l’ouest (Djammou oriental) jusqu’à Badhrawar
et le col de Padri à l’est. Son nom Pahari veut dire «habitant des
montagnes»; ce sont de grands et beaux hommes. Ils ont le front fuyant.
Les bosses sourcilières sont très prononcées, et la dépression est
alors profonde. Les yeux sont droits et généralement très foncés.
Les sourcils sont arqués et bien fournis. Les pommettes sont peu
saillantes, au contraire des arcades zygomatiques, mais cependant
beaucoup moins que chez les Koulous. Le nez est d’une très belle
forme, plutôt long et mince que court. Le visage est ovale, de même
que le menton. Le cou dénote la force, et le torse la vigueur. Pour
des montagnards, ils ont les extrémités vraiment petites. Les femmes
ont un caractère très prononcé que leur donne leur nez en bec d’aigle,
qui s’accentue d’autant plus qu’elles sont vieilles. L’embonpoint est
très rare chez eux; ils sont plutôt maigres et très nerveux. C’est une
belle race, et qui se prête assez volontiers à ce qu’on leur demande;
ils envoient chercher un des leurs, qui sait écrire, et qui s’empresse
de tracer quelques lignes sous la dictée de mon mari. Leur écriture
ne ressemble pas à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Hommes et
femmes portent un petit peigne double en bois de cèdre plus ou moins
travaillé, qu’ils placent dans leurs cheveux sur le sommet de la tête.
Nous voulons mensurer les femmes, mais elles pleurent tellement que, ne
voulant pas les affliger davantage, nous les renvoyons avec un bakchich.
Impossible de partir, la fièvre n’a pas quitté M. Clarke, et nous ne
pouvons laisser seul notre compagnon. Pourvu que cela ne dure pas
longtemps, car je pourrais bien tomber malade de fatigue. Je n’ai pas
fermé l’œil de la nuit; mon lit est tellement habité par ces horribles
bêtes plates et rouges. Quel supplice, être harassée, fatiguée, tomber
de sommeil et être réveillée à chaque instant par des coups d’épingle!
c’est intolérable, et je pleurais de rage sur mon lit; j’avais beau me
mettre sur une chaise, elles tombaient des poutres, les malheureuses,
et, lit ou chaise, elles savaient toujours me trouver.
Aussi, lorsque, sur les cinq heures de l’après-midi, M. Clarke nous dit
que le mal de tête et la fièvre l’avaient quitté, j’étais doublement
contente; je n’avais plus qu’une nuit à subir ce supplice.
Le soir nous allons admirer les montagnes de neige, puis, plus loin, le
glacier qui brille comme de l’or sous les rayons du soleil couchant.
Le 17, à cinq heures du matin, nous nous éloignons de ce beau site en
suivant le cours du Tchinab, qui est enfermé dans de hautes montagnes.
Un pont branlant et trois descentes affreuses. A la deuxième descente,
le sentier est taillé dans les parois de la montagne, et le torrent qui
la sépare de celle que nous aurons à franchir tout à l’heure bondit de
roc en roc, dont sa blanche écume a arrondi les aspérités. La troisième
descente aboutit aussi à un torrent qui a pour cadre un rond-point
en blocs de pierre d’une effrayante beauté et qui nous fait oublier
les horreurs de la route. Nous arrivons à un petit village, mais nous
n’avons pour abri qu’un _dharmsala_ ou caravansérail, abri commun.
Celui-ci se composait d’une véranda dont la toiture ne demandait pas
mieux que de s’écrouler; au milieu se trouvait une porte fermée par
un cadenas de forme russe; au fond de la véranda à gauche, il y avait
un emplacement sur lequel on avait installé des fourneaux en terre.
Au-dessus de ce fourneau s’élevait une petite chapelle bouddhique avec
les fourches en bronze sacramental. Elle était destinée au dieu Siva.
La curiosité nous fit demander qu’on ouvrît cette porte fermée. Au
lieu d’un temple sacré, resplendissant d’objets précieux, que nous
croyons pouvoir admirer, nous vîmes tout uniment une chambre hindoue.
Le propriétaire était mort, et, comme on ne savait pas à qui devait
revenir le peu de choses qu’il possédait, on avait tout laissé comme de
son vivant, se contentant de fermer la porte. Ainsi nous fut racontée
l’histoire de cette chambre. Est-elle vraie? En tout cas, cette manière
de procéder serait fort encombrante dans les pays plus habités,
mais à Akchérazou, petit village perdu au milieu de l’Himalaya, le
peu d’habitants et la place immense dont ils peuvent disposer leur
permettent ce genre de procéder.
Ce village, admirablement situé, est, dit-on, fort malsain; cela est dû
probablement aux rizières qui l’environnent.
Notre compagnon de voyage est de nouveau assez mal, mais il ne peut
rester ici, il faudra repartir dès demain. Déjà à la précédente station
il a dû renoncer à son cheval et s’accommoder d’un mauvais palki,
palanquin qu’on lui arrange au plus vite.
Le palki est une espèce de tissu de cordages attachés à une forme de
bois, longue d’environ 1 m. 25 et large d’environ 60 centimètres; aux
deux extrémités de cette forme de bois sont attachés deux brancards
qui servent à le porter. Huit hommes sont généralement employés à ce
transport, mais dans les montagnes il faut douze hommes au lieu de
huit: deux attachés avec des cordes vont par devant pour tirer dans
les montées, et deux autres sont par derrière pour retenir dans les
descentes. Le palki est très incommode dans ces sentiers montagneux.
Il fait superbe et nous faisons dresser nos tentes; je ne veux pas
recommencer sous la véranda de ce caravansérail mes deux nuits de
la station précédente. J’ai si bien dormi que je me lève à quatre
heures du matin, fraîche, disposée et contente, car nous n’avons plus
qu’une mauvaise station, et ensuite nous trouvons la route royale de
Djammou avec le télégraphe. Le télégraphe! comme ce mot résonne à
notre oreille! avec quel plaisir nous le répétons! Aussi, dans notre
impatience d’arriver à cette bienheureuse route, nous brûlons un petit
village, situé à 5 koss d’Akchérazou, au grand mécontentement de notre
guide. Le koss est la mesure hindoue dont on se sert pour mesurer les
distances; un koss correspond à 1 mille et demi. A ce village on nous
présente un homme qui s’est cassé le bras, car on prend mon mari pour
un savant médecin. Le bras de cet homme est entortillé dans un bandage
parfaitement ferme, et, lorsqu’il veut le défaire pour nous le montrer,
mon mari le lui défend et se contente de lui expliquer qu’il doit de
temps en temps mouiller son bras avec de l’eau fraîche, mais sans
enlever le bandage. La consultation est finie; on nous donne un verre
de lait excellent.
Pour arriver à la station nous contournons une gigantesque montagne, et
la montée nous prend deux heures et demie. Ces montagnes renferment le
Tchinab, dont les méandres nous apparaissent comme un petit ruisseau.
Sur le plateau le coup d’œil est de toute beauté. D’un côté, la vallée
que nous allons quitter avec tous ses mamelons, ses gorges étroites;
de l’autre, en tournant, celle où nous allons entrer, parsemée de
riants villages, parmi lesquels nous apercevons Bohtoti, vers lequel
tendent nos plus ardents désirs.
Nous faisons halte, car nous sommes fatigués. Tout en admirant le
paysage, je trouve de beaux champignons; rien qu’à leur odeur, ceux-là
sont bons, ils ressemblent à ceux de couche que nous mangeons à Paris.
A ce souvenir l’eau nous vient à la bouche, et tout à coup se dresse
devant nos yeux une bonne croûte toute fumante dans son enveloppe
dorée. Quelle illusion, qui s’évanouira bien vite devant notre maigre
poulet ou notre pauvre mouton ordinaire! Chétif poulet qui faites au
moins mille pas avant de trouver un pauvre petit grain, ce n’est pas
le moyen de vous engraisser; et vous, agneaux qui bondissez sur ce
plateau, belles chèvres à la laine longue et soyeuse, vous êtes ou trop
jeunes ou trop vieilles, et il fait trop chaud pour laisser à votre
chair le temps de devenir tendre et succulente.
La descente égale la montée et nous sautons à faire concurrence aux
chèvres, mais tout prend fin en ce monde. Après un pont branlant et
maints détours au milieu d’ornières et fondrières de toutes sortes,
surgit tout à coup, devant nous, le télégraphe, et sur un bel
emplacement planté de beaux cèdres se dresse une tente toute blanche
flanquée à droite et à gauche de deux autres tentes plus petites. C’est
le campement que le maharadjah a fait préparer. La tente du milieu est
pour nous; celle de droite est pour notre compagnon de voyage, et celle
de gauche est un endroit secret, remplaçant avantageusement certaine
chaise percée sans laquelle un Anglais ne voyage jamais.
On nous offre des pommes délicieuses, puis des fleurs et tout ce qu’il
faut pour notre nourriture.
M. Clarke n’arrive qu’une demi-heure après nous; la chaleur et la
route l’ont tellement épuisé qu’il ne demande qu’à se coucher. L’air
frais va le remettre; nous sommes à 3300 pieds d’altitude, car Bohtoti
est en bas et l’on nous a placés sur la hauteur. Il fait du vent, et
il est à craindre que nous n’ayons un violent ouragan, comme il y en
a souvent ici, qui ravage tout sur son passage. Le vent soufflait par
rafales, et nous en fûmes quittes pour un peu d’eau.
Quelque temps après notre arrivée on nous amena un envoyé du
maharadjah, qui prétendit qu’au reçu de la lettre de M. de Ujfalvy
on l’avait envoyé ici tout de suite; il avait marché tellement vite
qu’il s’était abîmé le pied. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à
présent qu’il nous a trouvés, il veut aller à Badhrawar; c’est du moins
ce que nous traduit François, qui assure qu’il a une lettre pour le
tisseldar de cette ville. «Alors il n’est pas venu pour nous?--Si!
mais il a une lettre pour Badhrawar et il demande la permission de
s’y rendre.--Mais s’il est venu pour nous, il faut qu’il reste avec
nous.--Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.--Alors il n’est pas venu
pour nous?--Si.--Il faut qu’il reste.--Non, il faut qu’il aille à
Badhrawar.» Enfin, voyant que nous ne sortirions pas de ce dilemme, on
appelle Lala, le domestique de M. Clarke, car M. de Ujfalvy soupçonnait
François de ne pas comprendre et de ne pas pouvoir traduire. Donc on
appelle Lala. «Oh! Lala!» répètent en chœur les Hindous. Lala arrive.
Tout s’explique.
Le maharadjah ou plutôt son premier ministre lui a donné l’ordre
d’aller à notre rencontre et, s’il le fallait, de pousser jusqu’à
Badhrawar, pour remettre au tisseldar de cette ville une lettre nous
concernant. Or ce brave fonctionnaire nous avait bien trouvés, mais il
se croyait moralement obligé de pousser quand même jusqu’à Badhrawar,
pour remettre cette lettre, inutile maintenant, et pour cette raison il
demandait la permission de s’éloigner. M. de Ujfalvy lui fit répondre
que, puisqu’il nous avait trouvés, il devait rester avec nous, ayant
été envoyé pour nous. Quant à la lettre, s’il se croyait obligé de
la remettre au tisseldar, malgré notre rencontre, il devait la faire
porter par un autre. Je ne sais si cet employé par trop méticuleux
comprit, mais il s’inclina profondément, ainsi que les deux autres qui
nous l’avaient présenté, et s’éloigna. Cependant, comme nous ne l’avons
pas revu, il est plus que probable qu’il sera parti pour Badhrawar.
L’orage est survenu pendant la nuit et par conséquent a retardé notre
départ de quelques heures; nous sommes au 19 juillet, et l’on nous
assure que la route est superbe. Nous avons bien du mal à trouver des
porteurs; il paraît que le service du maharadjah ne leur plaît guère,
car, malgré les coups qu’on leur prodigue, il y en a qui se sauvent,
et les autorités de Sa Hautesse sont forcées de prendre en gage leurs
outils ou leur mince bagage, pour les forcer de porter nos effets.
La belle route de Djammou ne justifie pas sa réputation; elle est assez
large et elle possède un télégraphe, c’est vrai, mais pendant trois
milles les descentes et les montées nous rappellent les plus mauvaises
routes. Nous côtoyons le Tchinab, bien encaissé dans de hautes
montagnes; aussi la route redevient mauvaise et nous subissons des
alternatives de montées et de descentes. Les cascades tombent et leurs
belles eaux s’argentent sous les rayons voilés du soleil.
La vallée du Kichtwar, qu’arrose le Tchinab, n’est pas si belle que
celle de Koulou, ni si sauvage que le haut Tchamba; pourtant les
montagnes en sont plus hautes et, quoique moins boisées, ne manquent
pas de charme. Nous nous arrêtons devant une masure et nous demandons
du lait, qu’on nous sert avec empressement. Nous sommes étonnés,
mais nous comprenons tout de suite pourquoi cet accueil: ce sont des
musulmans. Ceux-ci avec les étrangers sont hospitaliers, la religion
le leur commande. L’Hindou au contraire est arrêté dans l’élan de son
cœur. Tout ce que touche ou a touché un étranger est souillé et doit
être brisé, si l’objet est cassable, sinon purifié. Vous voyez d’ici
les transes de ce malheureux, qui doit casser son pot, purifier sa
maison, nettoyer trois fois au lieu d’une son lota de cuivre. Si vous
n’avez pas un verre avec vous, jamais un Hindou ne vous donnera à
boire, à moins que vous ne buviez comme lui. L’Hindou fait couler de
l’eau d’un vase, et, rapprochant ses deux mains, il s’en sert comme
d’un verre. Nos coulis hindous n’ont jamais bu autrement, tandis que
nos coulis musulmans buvaient dans des bols. Ce brave musulman nous
donne donc à boire avec plaisir, mais il en mit autant à recevoir
son bakchich. Je ne sais si les six femmes qui étaient avec lui lui
appartenaient, mais elles avaient le visage découvert, et deux d’entre
elles étaient assez jolies.
[Illustration: Musulman du Cachemire.]
Après le passage d’un pont, dont ce musulman était le gardien, nous
voyons arriver vers nous un superbe palki surmonté d’un cachemire
de l’Inde du plus beau fond rouge, devant lequel marche un cavalier
vêtu de blanc qui remet une lettre à M. de Ujfalvy. Son cheval blanc,
richement caparaçonné, était tenu en bride par un de ses serviteurs.
C’était un envoyé du premier ministre, qui devait se tenir à notre
disposition et tout arranger pour notre voyage.
Après la lecture de la lettre, nous nous remîmes en marche. L’envoyé
monta sur un des deux chevaux qu’un de ses domestiques tenait en
laisse, et nous suivit derrière. Un nouveau tchouprassi ou chef de
police marche devant nous.
[Illustration: Noble cachemirien.]
Ramban, où nous nous arrêtons, est un misérable petit village qui prend
le titre de ville parce qu’il possède un post-office et un bazar. Les
habitants ont leur demeure dans les montagnes. Le post-office est un
établissement pour le service des lettres; on peut s’y procurer des
timbres. Nous habitons le bungalow du maharadjah. Cette habitation,
temporaire, il est vrai, puisque Sa Hautesse n’y vient que deux fois
l’an, lorsqu’elle va de Srinagar à Djammou et lorsqu’elle en revient,
laisse à désirer non seulement sous le rapport du luxe, mais aussi
sous le rapport du confort; il est encore vrai d’ajouter que notre
confort occidental n’a rien de commun avec celui de l’Orient.
Cette habitation, comme toutes les semblables, possède une véranda, un
premier étage, auquel on parvient par un escalier sombre et délabré
qui vous conduit à une première pièce pouvant servir d’antichambre;
à droite de celle-ci, une autre grande pièce, qui est la principale
du bâtiment: elle possède trois petites fenêtres, qui peuvent se
fermer avec des persiennes en bois travaillées à jour, de telle sorte
que le courant d’air de cette chambre est très bien aménagé: c’est à
quoi les Orientaux tiennent avant tout et avec raison. En revenant
dans l’antichambre, à gauche se trouve une autre pièce avec une seule
fenêtre, et au fond de cette chambre un réduit, transformé en certain
lieu des plus primitifs. Toutes ces salles sont blanchies à la chaux,
les parquets sont en terre battue et les parties boisées ne sont
pas même peintes; pour tout mobilier une table ronde et deux vieux
fauteuils cassés. Il est probable que, pour recevoir Sa Hautesse, tout
est garni de beaux et magnifiques tapis orientaux et que les murs sont
cachés par de superbes draperies brodées d’or. Les Orientaux mettent là
tout leur luxe, et en cela ils sont nos maîtres, car quiconque a vu les
tapis de ce pays trouve les nôtres ridicules et de mauvais goût, les
tapisseries des Gobelins et de Beauvais exceptées.
La situation du bâtiment constitue une de ses beautés; le jardin en est
malheureusement assez éloigné, mais il est joli et bien soigné; les
citronniers y fleurissent, comme du reste dans tout le pays, et sur
la route rien n’est joli comme ces arbres qui mêlent leur feuillage
à celui du cèdre et aux fleurs écarlates des grenadiers. Le citron
ici est petit et vert et a beaucoup moins de jus que ceux que nous
connaissons.
A quelques pas de la demeure du maharadjah un magnifique pont est en
construction sur le Tchinab. J’augure qu’il sera beau par les deux
arches qui sont jetées sur les rives, mais quand sera-t-il achevé? Les
fils de fer sont déjà posés, mais l’ardeur des ouvriers paraît bien
mesurée.
En partant de Ramban, où nous avons eu passablement chaud, nous
quittons le Tchinab pour remonter l’un de ses affluents, petite rivière
qui, à son embouchure, forme de nombreux zigzags. Le chemin qui suit le
cours d’eau avait été une fois bien fait; mais, hélas! depuis combien
de temps n’a-t-il pas été réparé et dégagé surtout des pierres qui, se
détachant des montagnes, viennent l’encombrer?
Un petit lac est formé par la rivière, arrêtée par un amas de terre
considérable. C’est le premier lac que nous voyons dans le Cachemire.
Pourtant quelle délicieuse route on pourrait faire au milieu d’un
paysage si sauvage! La rivière coule et se brise contre des rocs
énormes. Nous suivons un dédale de pierres, de bosquets, d’arbres,
de grottes qui semblent tenues par l’effet seul de l’équilibre;
nos épaules s’en ressentent quelquefois, et gare à nos têtes! Mais
nous sommes à Ramsou, après six heures de marche, sans avoir trouvé
un seul village. Le bungalow est ici bien plus petit que celui de
Ramban, l’herbe croît dans la cour, et les poutres y sont encore plus
dégradées, et l’endroit secret est encore plus abîmé et plus primitif
que tout le reste. On voit que Sa Hautesse ne s’arrête pas souvent ici.
Du reste la situation laisse beaucoup à désirer; la maison est bâtie
sur une éminence de terrain dans le fond de la vallée, éloignée de la
rivière, et, comme elle est renfermée dans une cour entourée de quatre
murs, la vue est laide et tout à fait restreinte.
En nous éveillant le 21 juillet, nous pouvons voir nos chevaux qui
paissent tranquillement sur le toit; nous sommes sûrs au moins qu’ils
sont bien portants, tant mieux: la fatigue d’hier n’a pas altéré leur
santé.
Pour commencer notre journée, nous traversons des endroits si charmants
qu’ils ressemblent aux allées d’un parc; la corniche elle-même qui
contourne cet énorme massif semble nous engager à la suivre, mais, à
mesure que nous nous élevons, les montagnes deviennent plus hautes,
se déboisent et prennent un caractère plus alpestre qu’himalayen. De
_Ramsou_ à Banihal, où nous nous rendons, nous traversons trois petits
villages, et dans l’un d’eux, près d’une belle fontaine aux abords
d’épais ombrages, caché sans doute dans la forêt, un chacal fait
entendre des cris plaintifs. Nous en entendrons beaucoup, dit-on.
Les Hindous n’ont aucune peur de cet animal, et, lorsqu’ils en
rencontrent un sur leur route, s’il est à leur gauche c’est pour eux un
heureux présage, et ils continuent leur chemin avec d’autant plus de
contentement.
Il est de tradition qu’une de leurs déesses, connue sous le nom de
Dourga, s’est métamorphosée en chacal pour arracher à Kangra, qui
voulait le faire périr, l’enfant de Krichna, Dieu favori des Hindous,
surtout des femmes. Dourga est la femme de Siva et l’une des trois
grandes déesses de la religion hindoue, et son nom lui vint de Dourga,
terrible géant qu’elle combattit et vainquit. C’est une espèce
d’Hercule femelle; on la représente aussi avec dix bras, et on place
presque toujours un chacal à côté de son image.
Il me semble que les Cachemiriens du district de Banihal sont plus
forts que les Hindous proprement dits; ils sont grands et bien faits,
ils ont des jambes avec des mollets nerveux, ce que n’avaient pas
ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les hommes et les femmes
manquaient généralement de cette forme gracieuse qui caractérise une
jambe bien faite.
Nous voyons beaucoup moins de femmes dans cette contrée, car ici
les musulmans et les Hindous sont mêlés, et les premiers sont les
principaux habitants du Cachemire. Mais les femmes musulmanes, du
moins celles que nous voyons, ne se voilent pas le visage; elles se
contentent de le cacher un peu avec le voile qu’elles portent sur leur
tête et qui fait partie de leur costume.
Nous ne mettons que cinq heures pour arriver à Banihal en passant par
des ponts si primitifs, qu’ils peuvent faire concurrence à leurs frères
de l’Asie centrale russe; mais ici rien d’étonnant: ces pays sont régis
par des Orientaux, tandis que les Russes, à qui appartient le pays,
imitent l’indolent laisser-aller de leurs devanciers.
Quelle différence! les Anglais auraient bien vite fait de construire un
pont commode et solide. Banihal possède un bazar; donc, aux yeux des
Orientaux, c’est une ville. Faute de grives, on mange des merles, dit
le proverbe (c’est en Orient qu’on peut le répéter souvent). On nous
conduit toujours au bungalow du radjah, mais il paraît que, comme dans
cette localité il y en a deux, un pour le radjah et un pour sa suite,
on trouve plus simple de nous conduire au second. M. de Ujfalvy, qui
s’aperçoit de la fraude et sait combien les Orientaux méprisent les
Européens, ne se laisse pas faire, et, ramenant chacun à son rang, il
nous fait donner le bungalow de Sa Hautesse. Celui-ci, quoique plus
confortable que le premier, qui ressemblait à une belle écurie, ne vaut
pas mieux que tous les autres que nous avions déjà visités.
Cette petite transgression aux ordres du maître était due à la
faiblesse de notre domestique; hélas! il nous aurait occasionné
bien d’autres désagréments si M. de Ujfalvy n’était déjà parvenu à
comprendre assez bien l’hindoustani pour saisir si sa pensée était bien
traduite.
D’après cet exemple il est facile de concevoir pourquoi les Anglais ne
veulent avoir aucun rapport avec les indigènes et pourquoi les idées
d’un sang mêlé leur sont en répulsion. Quand ils pensent, en voyant les
Portugais, à ce qu’ils pourraient devenir s’ils se laissaient aller à
se commettre avec les indigènes, leur sang britannique se révolte, et
cela est bien naturel pour quiconque a vécu un peu dans l’Inde.
La nuit nous amena un orage terrible, la foudre tomba à quelque
distance de nous, ce qui nous fit tressauter sur nos tcharpaïs tant
soit peu ébranlés.
Le 22 au matin, la rivière était déjà bien grossie, des arbres étaient
renversés, un champ de maïs était affaissé sous la pluie, et le dommage
paraissait bien grand, pour un pauvre vieillard à barbe blanche qui
considérait ces dégâts, tout en invoquant Mahomet; son œil triste nous
regarda passer et nous suivit quelque temps.
Nous avions un col de 9500 pieds à franchir, le col de Banihal, qui
allait nous introduire au Cachemire; quelques stations encore et nous
serions alors dans la capitale. L’entrée, comme on le voit, n’est pas
si facile de ce côté. Le panorama pour arriver à ce col était tout
autre que ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les flancs des
montagnes étaient garnis d’herbes et de fleurs de toutes couleurs, qui
formaient des parterres ravissants pour l’œil.