Le lendemain de notre arrivée, le tonnerre gronde, la pluie tombe sans

discontinuer, et nous ne pouvons penser à nous mettre en route: ce qui

nous désappointe fort, car nous avons déjà visité toutes les curiosités

de la ville. Nous tentons, pour nous distraire, d’aller visiter un

temple voisin; mais, quoique entièrement bâti en bois de cèdre, il

n’offre aucun intérêt.

Il nous faut rester. Mon Dieu! qu’allons-nous faire? Revisiter la ville

est impossible. Comme nous n’avons pas de tabouret, M. de Ujfalvy, qui

a vu des lits avec des pieds en vieux bois sculpté, achète ces lits et

veut en faire faire des tabourets: le menuisier est appelé, mais notre

domestique François est si peu intelligent, il parle si mal la langue

du pays qu’on a toutes les peines du monde à faire comprendre à cet

ouvrier qu’il doit couper ces lits pour en faire des sièges. Enfin

François, qui parle toujours à l’infinitif et au participe passé, finit

pourtant par traduire à peu près ce que nous voulons, mais ce n’est pas

sans peine. Le premier tabouret est cependant assez bien, et, comme ces

indigènes sont très intelligents, le second l’est tout à fait; pour

quatre annas nous en sommes quittes. Mais il faut les faire recouvrir,

c’est-à-dire tendre une natte au-dessus. On nous amène un vieillard,

qui se met en devoir de faire ce travail, moyennant quatre annas par

tabouret; à ce prix il fera tout ce qu’il y a de mieux. Pendant ce

temps nous entendons des cris de femme: ce sont ceux de la malheureuse

dont on a vendu les lits sans qu’elle le sache; elle est au désespoir

en les voyant coupés. Sans doute on ne l’a pas consultée, en Orient

tout se fait par ordre, et l’autocratie y règne en tous temps et en

tous lieux.

Dans le fond, caché par les arbres, le toit pointu du temple de

Badhrawar se dessine au milieu de la verdure. Au moment de notre

arrivée, nous n’y avions pas fait attention; mais, maintenant que la

pluie qui tombe nous laisse le temps d’examiner tous les plus petits

détails de cette vie lente et monotone des Orientaux, nous nous

apercevons qu’il est aussi en bois de cèdre et n’a rien de remarquable.

Le soir, nous entendons la retraite sonnée par les troupes du

maharadjah.

Il pleut, hélas! toute la nuit, et nous avions dit cependant que nous

partirions à cinq heures du matin. Mais à l’heure indiquée personne

n’est là, ni le tisseldar ni son lieutenant. C’est quelque chose

d’irritant que les voyages en Orient: on a non seulement la difficulté

des chemins, mais celle des hommes. Les coulis sont-ils prêts, le

tisseldar n’est pas là. Si l’on s’informe où il est, on vous répond,

à votre grand étonnement, qu’il est à trois milles. «Comment? mais il

était venu pour nous!» Vous donnez l’ordre à votre domestique d’aller

le chercher. Celui-ci, au lieu de faire ce que vous lui dites, transmet

l’ordre à un autre, qui le transmet à un troisième, lequel le transmet

à un quatrième, et ainsi de suite, cela n’en finit plus. A Tchamba nous

avons vu M. Marshall, avec une dizaine de serviteurs, obligé de se

lever de table pour aller chercher ce qu’il voulait. Lorsqu’on appelle

un domestique, on ne prononce jamais son nom, on serait sûr qu’il ne

vous répondrait pas; mais on dit: «Ko-haï? (Qui est là?)» Celui alors

qui vous répond est celui auquel on s’adresse. Cette indolence rend le

voyage beaucoup plus difficile. Notre François est malheureusement si

bête et si mou qu’il est impossible de compter sur lui. Il est encore

une autre difficulté qui exaspère l’infortuné voyageur: a-t-il besoin

de demander un renseignement, jamais on ne peut en obtenir un exact.

L’un vous dit: «Le chemin passe par la montagne»; l’autre vous dit:

«Non». «Peut-on passer?--Oui!» quelques instants après: «C’est très

dangereux!» Le peuple oriental est menteur par excellence; c’est même

la plus parfaite éducation qu’on peut donner à l’enfance, celle de

savoir déguiser sa pensée. Les écrivains qui ont tant vanté les beautés

de la civilisation orientale n’y sont jamais allés, ou bien alors c’est

si loin de nous que cela se perd dans la nuit des temps. Sans doute,

quand l’Occident était encore dans la barbarie, cette civilisation

était peut-être merveilleuse, tout étant relatif en ce monde. Mais

maintenant c’est trop vanter l’Orient. Le peuple est pourtant

intelligent. Mais la religion hindoue est si stupide, elle laisse si

peu à l’initiative personnelle, tout y est tellement réglé, stipulé;

ceux qui ont le commandement sont si despotes, si cruels, qu’ils sont,

pour la plupart du temps, abrutis et que les notions du juste et de

l’injuste se confondent dans leur esprit sans pouvoir s’équilibrer.

Avant de partir, deux femmes en pleurs vinrent nous trouver à propos

du lit qu’on leur avait pris; nous leur assurons que nous leur

payerons, elles sont déjà fort surprises et ne peuvent le croire;

elles nous disent que c’est un legs de famille auquel se rattachent

des souvenirs, et supplient qu’on le leur rende. Le tisseldar, revenu

dans l’intervalle, est bien étonné, car il ne sait pas par où elles

sont venues. Il n’ose pas les renvoyer devant nous; mais il n’est pas

content, car, si elles n’étaient pas venues, il aurait certainement

gardé pour lui l’argent du lit; il n’a malheureusement pas songé au

toit, par lequel elles sont passées. Décidément ces toits plats ont

de grands avantages pour les uns et de grands inconvénients pour les

autres. M. de Ujfalvy fait donner aux plaignantes par notre François

deux roupies, double du prix convenu avec le tisseldar; la figure des

deux femmes commence à se rasséréner et leurs pleurs cessent; mais,

comme c’est un souvenir de famille, M. de Ujfalvy leur fait donner

encore une demi-roupie, en leur disant: «Bakchich». Les regrets sont

effacés; le sourire revient sur leurs lèvres, elles s’éloignent vite,

dans la crainte qu’on ne leur reprenne les deux roupies qu’elles

sentent sonner dans leurs mains. Quant au souvenir de famille, il

existait seulement dans leur imagination, car, lorsqu’un Hindou est

mourant, on s’empresse de le transporter dehors, pour que le cadavre

ne souille pas la maison. Que de fois nous est-il arrivé de rencontrer

sur notre route un malade agonisant sous ce beau soleil et tenant entre

ses mains une queue de vache! S’il y a une rivière sacrée, on les

transporte auprès, et si à sa dernière heure l’Hindou pense au Gange,

le plus sacré de tous les fleuves, il est sûr d’avoir une place dans le

ciel de Siva.

Aussitôt que quelqu’un est mort, il doit comparaître devant Yama. Yama

est le Pluton des Hindous; mais, pour se rendre au lieu habité par

ce dieu, il faut quatre heures quarante minutes; l’heure des Hindous

est à peu près de quarante-cinq minutes: aussi aucun mort ne peut

être brûlé ni enterré avant ce temps. Il faut en outre, pour arriver

dans les enfers, traverser un fleuve brûlant, dont les Hindous payent

le passage par des offrandes (une vache noire, par exemple). C’est

après ce passage difficile qu’ils se trouvent en face de Yama, qui,

selon leur mérite, va les punir ou les récompenser. Il est pourtant un

moyen d’échapper à ce dieu terrible: si le mourant a eu le bon esprit

d’invoquer le nom de Vichnou, les serviteurs de ce dieu s’emparent vite

de son âme, la conduisent près de ce dieu, et Yama est frustré dans

ses fonctions. Le pouvoir de Vichnou est si considérable que, même si

l’on invoque son nom par hasard au moment de mourir, on est absous des

péchés les plus grands, fût-ce même celui d’avoir tué des vaches. Yama

a un aide qui tient compte des bonnes et des mauvaises actions des

hommes et de l’heure à laquelle le terme de leur vie est arrivé.

Cet aide a des serviteurs, et ceux-ci prennent quelquefois une âme

pour une autre; tant pis pour la pauvre âme, car alors, si l’aide de

Yama n’a pas reconnu son erreur avant que son enveloppe mortelle soit

brûlée, elle a payé pour une autre, et l’erreur est irréparable. J’aime

à croire qu’il n’en avait pas été de même pour l’âme de ce pauvre mort

qui s’était laissé mourir sur ce lit transformé maintenant en tabouret.

Nous voilà loin de notre départ, mais aussi ce jour-là il fut

compliqué et il fallut des appels réitérés, des cris sans fin après

nos serviteurs pour que nous puissions nous mettre en marche sous une

pluie battante survenue pendant l’intervalle. A peine sortis de la

ville, nous rencontrons le tisseldar, qui accourt tout essoufflé, n’en

croyant pas ses yeux en nous voyant partir par un temps pareil; il faut

pourtant bien qu’il se rende à l’évidence, et, poussant un gros soupir,

il se décide à nous suivre à pied.

La rivière, que nous côtoyons toujours, de loin ou de près, grossit à

vue d’œil sous cette pluie diluvienne; son lit n’est plus assez large

et déjà elle empiète sur notre pauvre petite route. Que sera-ce donc

si cela continue? L’eau roule et se précipite avec fracas, semblant

se ruer sur elle-même; elle bondit sur les pierres, elle saute, elle

s’élance pour s’éparpiller dans l’air et retomber en gerbe; c’est un

spectacle superbe, mais malheur à l’imprudent qui voudrait traverser le

torrent! il serait impitoyablement renversé, roulé et broyé par le flot

dans sa course furibonde.

Nous marchons à la suite les uns des autres, tout impressionnés par

le bruit incessant de cette masse liquide que nous voyons augmenter

à chaque instant. Notre chemin ressemble maintenant à un ruisseau

alimenté par les fossés des rivières, dont l’eau jaunâtre et sale nous

entoure de tous côtés, et, comme si nous n’avions pas assez de celle

de la terre, celle du ciel tombe avec un redoublement de fureur. Le

chemin continue pourtant sa course capricieuse au milieu d’une riche

et splendide nature. Qu’il serait aisé de transformer ces lieux où

tout se rencontre, l’eau, le bois, les pierres! Mais bah! que fait

à ces maîtres demi-civilisés le bien-être de leurs sujets; pourvu

qu’eux-mêmes soient bien, le reste leur est indifférent. Pourquoi

faut-il qu’un si beau pays soit si mal administré! Ces beautés, qu’on

devrait pouvoir admirer tranquillement, c’est au péril de sa vie qu’il

faut aller les voir.

Nous marchons ainsi pendant quatre heures, et, pour arriver à la maison

du roi, qui est située à la station prochaine, il nous reste à peine un

mille à faire. Mais la pluie a fait son œuvre; la rivière a débordé,

le chemin se cache sous les eaux en fureur. Après de vaines tentatives

pour traverser même à pied, nous sommes là, arrêtés devant cet obstacle

infranchissable. Que faire? Il y a un village sur la hauteur, il

nous faut l’atteindre; c’est plus facile à dire qu’à exécuter. Pour

comble de malchance, le cheval de M. Clarke, qui a senti la jument

du tisseldar, hennit, bondit et veut absolument se jeter sur nous; on

parvient à le calmer, mais son cavalier est obligé de mettre pied à

terre. Le tisseldar, sans s’occuper du trouble qu’il cause, nous montre

le chemin, qui offrirait un spectacle charmant s’il faisait beau.

Enfin nous arrivons au village; des hommes sont partis en avant.

Un bon feu est préparé sous la véranda pour sécher ces messieurs,

qui sont trempés. Quant à moi, mon mari m’a si bien enveloppée avec

des couvertures de caoutchouc que j’ai été complètement protégée.

Heureusement que nos coulis sont arrivés et que je puis donner des

vêtements secs à M. de Ujfalvy. Ceux de M. Clarke ne sont pas là. La

pudeur britannique et la fatigue l’empêchent d’entrer dans une chambre

qu’on lui offre, car elle est habitée par une femme et un enfant; je

lui propose des couvertures, avec lesquelles il pourra s’envelopper,

mais il ne veut rien entendre; aussi, malgré le bon feu, il tremble de

tous ses membres, et, comme il n’est déjà pas très bien, nous avons

peur qu’il ne lui arrive quelque chose de mal.

Sous la véranda, le toit en terre laisse passer la pluie, mais que

faire? Nous ne pouvons nous résoudre d’entrer dans les chambres

qu’on nous offre: la première est habitée par une femme, son mari

et son enfant; la seconde, qui n’a d’autre issue que la première,

est réservée aux vaches et aux veaux, qui beuglent à notre approche

avec un ensemble désespérant, et, bien que ces animaux sacrés soient

séparés par un grillage en bois, ce voisinage, auquel nous ne sommes

pas habitués, nous effraye, et nous aimons mieux pour l’instant nous

contenter de la véranda; mais celle-ci devient tout à fait inhabitable

et il nous faudra la quitter. M. de Ujfalvy, s’apercevant que, s’il ne

se met pas en colère, nous n’aurons rien de bon, commence à réclamer

une autre maison à haute voix, au grand mécontentement du tisseldar,

qui a d’abord répondu: non. Mon mari cherche avec lui dans tout le

village un meilleur abri; enfin on en rencontre un, sans doute celui

que le tisseldar se réservait. Nous faisons jeter de la paille sous

la véranda, disposer nos lits, et nous nous rassemblons tous à cet

endroit. Nous voilà installés non sans peine; mon samovar est prêt, et,

grâce à Dieu, je puis donner du thé à ces messieurs. M. Clarke grelotte

et se voit obligé d’accepter l’abri qu’on lui offre: c’est une chambre

sans fenêtre au fond d’une autre ayant assez l’apparence d’un caveau.

Mais on y a fait du feu et il y fait aussi chaud que dans un four. En

se couchant sur cette terre brûlante, notre compagnon pourra au moins

se réchauffer.

Nos provisions ne sont pas encore arrivées. En attendant, j’examine

la demeure de notre nouveau propriétaire. C’est une grande chambre

sans autre ouverture qu’une porte donnant sur la véranda; à droite, un

fourneau en terre battue d’à peu près vingt centimètres où se trouvent

deux trous, et à côté, sur une méchante couverture, un petit enfant

couché qui dort d’un profond sommeil; près de la porte, nous apercevons

deux espèces de support pour déposer des ustensiles de ménage. Le

tcharpaï, ou lit, meuble seul la chambre; les pieds en bois sont bien

travaillés. Les montagnards sont habiles, et pourtant les outils

qu’ils emploient sont bien simples. En général ils font tout avec la

hache; cette hache n’est pas comme la nôtre, elle est retournée, et le

tranchant se trouve faire face au manche.

Ce petit village, où nous sommes obligés de nous abriter, s’appelle

Nioto: il est habité par les Paharis ou habitants des montagnes. Ce

sont en général de fort beaux hommes, et les femmes, avec leur nez en

bec d’aigle, ne sont pas mal.

M. de Ujfalvy se fait donner des renseignements sur la langue de ce

peuple, qui ne parle pas l’hindoustani; c’est un travail surhumain,

il faut une patience de savant pour parvenir à démêler quelque chose

au milieu de toutes leurs paroles. On ne saurait croire combien ces

peuples primitifs sont loquaces; quand ils commencent à parler, ils

n’en finissent plus, et, pour avoir une réponse catégorique, c’est une

affaire d’au moins un quart d’heure.

Mais mon mari s’y adonne avec passion; ce pays est nouveau pour lui, et

les Paharis qui l’habitent sont des peuples qui n’ont pas encore été

mensurés; c’est d’ailleurs dans ce but que nous nous sommes exposés à

tant de fatigues pour arriver jusqu’à eux. Enfin dans l’après-midi,

vers quatre heures et demie, la pluie cesse; si elle ne recommence pas,

nous pourrons partir demain. Le second envoyé du maharadjah, que nous

avons trouvé à Badhrawar, nous assure que, même s’il pleuvait, nous

pourrions toujours nous rendre à la station où se trouve la résidence

du prince. Quel bonheur! aussi comme nous dormons bien en plein air

sous notre véranda, et, le matin, nous sommes tout à fait enchantés en

voyant que la pluie a cessé de tomber. Quant à M. Clarke, il n’est pas

bien et a une grosse fièvre.

Comme la rivière la Nerou n’a pas eu le temps de s’écouler, c’est par

un chemin à travers la forêt, que le tisseldar a fait un peu aplanir

pour nous, que nous nous rendons à la station tant convoitée. La route

est magique, et, malgré les difficultés qu’elle offre, on croirait

qu’il est impossible à une créature humaine de vivre au milieu d’une

telle solitude; partout cependant où un espace de la montagne ou de la

forêt a pu être cultivé, une maison s’élève à côté d’un champ.

A dix heures, lorsque nous arrivons au bungalow royal, le soleil a

reparu, et nous pouvons espérer un temps plus beau; ici, de l’autre

côté du col du Padri, les pluies périodiques ne sont plus de saison.

Nous n’avons pas l’intention de rester au bungalow, qui n’a de royal

que le nom; la station a été trop courte et la journée n’est pas

excessivement chaude; donc, après une collation et malgré les autorités

du village, qui sont venues à notre rencontre, après quelques heures de

repos nous repartons.

Pendant cette halte, nous voulons acheter un costume complet de femme

pahari. On nous amène un jeune couple, vêtu de ses plus beaux atours.

Le costume de la femme était composé d’un pantalon très étroit à

rayures vertes et rouges, d’un morceau de coton dont elle s’entourait

le corps en lui faisant former une jupe et qu’elle ramenait ensuite sur

la tête comme un voile, et de pantoufles de cuir brodé; des boucles

d’oreilles en argent retombaient le long de l’oreille; des bracelets en

plomb complétaient le costume de cette jeune femme, assez gentille du

reste. Les vêtements n’étaient pas d’une scrupuleuse blancheur; mais

j’avais la ressource de les faire laver. Celui de l’homme était plus

simple: un large pantalon, une chemise et un bonnet ressemblant assez à

celui d’un bourreau formaient toute sa parure. La femme, en entendant

qu’il était question de lui prendre ce qu’elle avait de plus beau, se

mit à verser quelques larmes, mais les autorités la forcèrent à aller

se déshabiller. Elle revint donc, vêtue simplement d’un manteau de

gros drap gris, le seul qu’elle possédât peut-être encore, et déposa

à mes pieds d’un air navré ces habits, qui me parurent encore plus

sales. Mais lorsqu’elle vit que je lui comptais en bonnes roupies le

prix qu’elle avait demandé pour tous ces objets, et surtout lorsqu’elle

les sentit résonner dans sa main, sa figure s’éclaira d’un gracieux

sourire, et le salam qu’elle m’adressa était dit avec un accent

plein de joie. Pauvre femme, habituée à ce qu’on lui prenne tout de

force, elle croyait qu’il en serait ainsi de ses parures, qui étaient

peut-être le seul bonheur qu’elle ait en ce monde.

Nous partons par un beau soleil et nous retrouvons bientôt notre

rivière d’hier, la Nérou, mais elle a bien diminué, et, malgré ses 24

milles de longueur qu’elle conserve toujours, son air envahisseur s’est

calmé. Elle roule encore ses eaux avec fracas, mais on aperçoit les

immenses pierres contre lesquelles celles-ci vont se briser.

Quelle belle nature, quel superbe pays et quel malheur qu’il

appartienne à des hommes qui ne savent pas s’en servir! Il est si riche

et si fertile! Nous sommes à l’époque où l’on fait des plantations de

riz; des hommes avec des charrues attelées de buffles labourent la

terre; hommes et bêtes sont dans l’eau jusqu’aux genoux. Plus loin on

a déjà réuni les jeunes pousses du riz en gerbes; on les laisse dans

l’eau sur le champ pendant qu’un homme tasse la terre avec ses pieds.

Puis, dans d’autres places, des femmes, dans l’eau jusqu’à mi-jambe,

repiquent les pieds de riz de distance en distance comme des salades.

Elles enfoncent avec leur doigt chaque brin d’herbe dans la terre avec

une vitesse incroyable. Un champ est bientôt repiqué.

La station est longue, et nous côtoyons le Tchinab, rivière d’une

respectable largeur, un des affluents de l’Indus. Elle est si rapide

qu’aucun bateau ne peut se tenir sur ses flots. Une descente horrible,

telle que nous n’en avions pas encore vue, nous conduit à un torrent

profond; des hommes sont là pour nous aider au passage, il nous faut

quitter nos chevaux. Quinze hommes s’emparent de mon dandy et entrent

dans l’eau jusqu’à la ceinture. Les pierres sont si grosses que mon

porteur de devant va tomber en se heurtant contre l’une d’elles, je me

prépare déjà à être mouillée, mais ses compagnons l’ont retenu. Quant

à ces deux messieurs, ils sont portés chacun sur le dos d’un homme

qui, lui-même, est soutenu par ses compagnons. Enfin le passage s’est

effectué sans accident, et nous nous trouvons en face d’une rampe qui

est un vrai fouillis de pierres et de rocs au travers duquel il faut

retrouver son chemin. Mon porteur tombe pour la seconde fois en se

blessant, et ceux qui me soutiennent avec des cordes l’aident à se

relever. Sa blessure heureusement est légère.

La montée terminée, nous arrivons au village. Il faut nous arrêter.

La maison musulmane qu’on nous offre est plutôt une écurie, mais nous

sommes seuls entre nos quatre murs et nous pourrons nous mettre sous la

véranda de la cour. M. Clarke est très malade; il a un fort accès de

fièvre; nous n’avons donc pas à choisir.

Pendant que M. Clarke reste étendu sur son lit, qu’allons-nous faire?

Admirer le Tchinab; ce fleuve porte un nom chinois qui lui a été donné

par les habitants musulmans de l’Inde. On l’a ainsi désigné parce qu’il

vient du Lahoul, pays dont les habitants ont de grandes affinités avec

ceux de la Chine; mais son véritable nom est Tchamdra-Bagha, parce

qu’il est formé de la réunion de deux cours supérieurs, le Tchamdra et

le Bagha. Sur un parcours de 205 milles il se grossit de neuf affluents

qui sortent des flancs de montagnes richement boisées, et l’on se sert

de leur courant pour la flottaison des bois coupés. Le Tchinab coule

dans un étroit défilé entre deux talus à pic. Les pentes inférieures

de cette route sont couvertes de magnifiques forêts jusqu’à Kichtwar,

situé sur un plateau de 5 milles de long sur 2 de large et à une

élévation de 5500 pieds au-dessus de la mer. C’est sur ce plateau que

le Mari-Wardwan se réunit au Tchinab. La jonction de ces deux rivières

donne lieu à un splendide spectacle, car le Mari-Wardwan descend alors

des hautes montagnes qui séparent le Petit-Tibet du Cachemire et se

précipite dans le Tchinab par plusieurs chutes d’une hauteur totale

de 750 mètres. Cette magnifique cascade produit un bruit qu’on peut

entendre d’une distance de 5 milles, et même à cette distance on

aperçoit très bien les deux chutes. Le moment où elles offrent le plus

bel aspect est à la fin de mai, à l’époque de la fonte des neiges.

Les deux premières chutes se précipitent sur des plates-formes, et

cette masse d’eau, poussée en avant, rejaillit en poussière sous la

violence du choc; elles se déchirent ensuite sur des rochers pour

retomber encore de chute en chute et reprendre un cours paisible,

jusqu’à leur embouchure. Au lever du soleil, les effets de réfraction

sont splendides et donnent aux habitants de gracieuses croyances; pour

eux, toutes ces ondoyantes réfractions sont des ondines qui se baignent

dans les cascades pour réconforter leurs membres engourdis par les

douceurs du sommeil.

Le Kichtwar a un climat très doux, et, si cette magnifique chute d’eau

était en Europe, que de gens viendraient l’admirer en savourant les

bons fruits qui mûrissent! Malgré tout, on peut se faire illusion, car

le chêne croît ici et s’élève même à une assez grande hauteur; avec

un peu de bonne volonté on peut donc s’imaginer être en Europe et se

reposer tout en songeant aux douceurs de la patrie. Kichtwar était

autrefois la résidence d’un radjah et capitale d’un État. Aujourd’hui

dépossédée, elle est réduite à sa plus simple expression; à peine

reste-t-il de son ancienne splendeur quelques centaines de maisons;

les autres, à moitié démolies, tombent en ruines près de cette belle

cascade. Que dire de plus!

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 9 / 27 段