On raconte qu’un jour, Sham Singh passant par Manghieri, son père,

qui avait une demande à lui adresser, lui fit dire qu’il l’attendait

chez lui. «Je suis le radjah, répondit le jeune prince; s’il a quelque

chose à me demander, c’est à lui à se déranger.» Sham Singh n’avait

pas un grand respect pour l’auteur de ses jours, mais aux souverains

orientaux il est permis bien des choses. Pourtant les Hindous ont une

grande vénération pour leur père, dit-on; jamais le fils, fût-il même

l’aîné, ne s’assiérait devant lui, et aucune parole irrespectueuse

n’ose sortir de sa bouche, mais ce respect n’est qu’apparent, et jamais

l’amitié n’y vient mêler sa douceur; dans un pays où la famille est

tellement annihilée, il ne peut en être autrement. Ce respect tient

aux habitudes et aux lois de la religion. Ainsi M. de Ujfalvy parlant

une fois au jeune Khodja Singh, fils du premier ministre et garçon

très intelligent, lui dit: «Vous devriez venir avec moi à Paris.--Je

le voudrais bien, répondit-il; mais qui brûlera mon père?» Ainsi leur

religion leur défend expressément de quitter leur pays, et il ne faut

pas s’en étonner: comment pourraient-ils dans d’autres pays remplir

les devoirs que leur religion leur impose? Les marchands doivent se

procurer auprès des brahmines des dispenses, non seulement pour obtenir

la permission de s’éloigner, mais pour leurs ablutions et autres

pratiques.

Les habitants de Tchamba, sur lesquels M. de Ujfalvy put faire des

mensurations, se rapprochent beaucoup des Koulou-Lahouli; cependant

le Gaddi est plus beau et d’une taille plus élevée, ses arcades

zygomatiques sont moins saillantes, et son nez est plus proéminent et

plus arqué. Nous avons remarqué parmi eux quelques hommes blonds avec

des yeux bleus. Ils prétendent descendre de la race des brahmines et

de celle des Radjpoutes, race guerrière par excellence qui habite la

province du Radjpoutana, pays au nord du Goudjerat, et qui s’était

réfugiée dans les montagnes à l’époque de l’invasion musulmane. Ils

disent appartenir à la seconde caste; leur esprit est belliqueux,

mais grossier. Au commencement de ce siècle, ils envahirent le pays

de Badhrawar et l’occupèrent pendant dix ans. A la même époque ils

s’étaient emparés de Kangra et de Nourpour. Les crimes sont assez

fréquents dans le Tchamba, et, malgré la réclusion des femmes, il

se trouve au nord de cette principauté une vallée où la conduite de

celles-ci laisse beaucoup à désirer et ne milite pas en faveur de

la réclusion et de l’ignorance dans laquelle on les tient. Ils sont

généralement tous agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Ils cultivent

surtout le riz, le blé et le maïs. Leur caractère est tout différent

de celui des Hindous, car ils sont gais, ouverts et paraissent bons

enfants. Ils sifflent même, et chez eux l’esprit de caste est beaucoup

amoindri: il faut espérer que le contact avec les Anglais le fera

disparaître tout à fait. Si cet esprit de caste pouvait s’éteindre dans

les Indes, ce serait un bienfait pour ce pays, car c’est cet esprit qui

empêche toute civilisation réelle.

Le lendemain il nous fallait prendre congé du superintendent M.

Marshall, homme charmant et distingué par excellence et qui s’occupe

beaucoup et avec talent d’ornithologie. Il nous avait promis de donner

des ordres en conséquence pour notre voyage, car le terrain était

dangereux, la saison des pluies commencée, et il devenait difficile de

s’aventurer dans le haut Tchamba. M. de Ujfalvy avait choisi cette

route, car il tenait à voir les Paharis ou habitants des montagnes, qui

sont parsemés au milieu de ces hautes contrées himalayennes, sur les

confins du Cachemire.

[Illustration: Cultivateurs gaddis.]

A notre départ, Sham Singh nous fit porter un mouton, du riz et une

grande quantité de légumes indiens, qui ne valent malheureusement pas

les nôtres, et, quoique ce peuple soit légumiste, les espèces qu’il

cultive ne sont pas exquises pour quiconque n’en a pas l’habitude.

Notre première visite fut pour Manghieri, habité par l’ancien radjah

dépossédé. Il nous offrit deux chambres dans sa demeure, offre qui nous

évita la peine de faire dresser nos tentes.

Cette habitation est loin de ressembler à celle de Tchamba. Qui dirait,

en voyant cet homme aux vêtements humbles et presque misérables,

qu’il est sorti de race royale? Certes ce n’est ni son air ni sa

prestance. Décidément les dépossédés de l’Orient n’ont pas cet air

que nos auteurs aiment à leur donner; rien en eux, lorsqu’ils sont

tombés, ne dénote leur position d’autrefois; rien en eux ne porte la

trace de la splendeur passée. Dans ces lieux inhabités, au milieu de

ses concubines, sa médiocre intelligence ne lui fait désirer rien de

plus. Il faut en Orient être d’une nature véritablement supérieure

pour résister à l’éducation, j’oserai dire bestiale, qui est donnée

à l’enfant, livré aux mains de créatures ignorantes et toujours

rabaissées. A l’âge de sept ou huit ans, il passe, il est vrai, dans

les mains viriles des hommes; mais ceux-ci, courbés eux-mêmes devant

les volontés de cet enfant, n’osent pas et ne peuvent pas lui parler

des sentiments grands et généreux qui n’existent pas chez eux et dont

personne ne leur donne l’exemple. L’enfant, à la vue de tous ces

courtisans courbés devant le pouvoir depuis le plus petit jusqu’au

plus grand, prend dès son âge le plus tendre un profond mépris de

l’humanité; ses instincts généreux sont refoulés et les mauvais

sentiments grandissent au détriment des autres.

Le matin du 10, comme nous étions au moment de partir, notre domestique

ou plutôt notre traducteur, François, se trouvait fortement indisposé;

après le thé que je lui fis prendre, il se sentit mieux; mais nous ne

pouvions pas penser à le faire aller à pied. Comment donc faire? Aucune

possibilité de louer une bête quelconque. M. de Ujfalvy fit demander

au maître de céans s’il n’avait pas un cheval à nous prêter, notre

domestique étant malade. «Je n’ai que le mien, dit-il, que je vous

prête avec plaisir, mais sur lequel il ne faut pas que votre serviteur

monte.» Ce n’était pas notre affaire, puisque c’était justement pour

notre drogman que nous en avions besoin. On eut beau expliquer cette

circonstance à l’ancien roi. «Que me fait la maladie de ce serviteur.

Il souillerait mon cheval en montant dessus, et je ne le veux pas;

pour vous ou madame, c’est autre chose: mais un serviteur sur mon

cheval, jamais!» M. de Ujfalvy, voyant cette résistance, tourna vite

la question: il monta le cheval du radjah dépossédé et donna le sien

à François, qui, je crois, fut très satisfait de cette détermination,

vu que son amour pour la race chevaline était peu développé. Il était,

de ce côté, du même avis que M. Clarke. Jamais je n’avais remarqué

pareille répulsion du cheval chez un Anglais. Il est vrai que sa

première vocation en avait fait un architecte et que son goût pour les

antiquités n’était, je crois, que la suite de sa position.

Que de fois, en parcourant ces beaux et splendides sites de l’Himalaya,

au milieu de ces sentiers perdus, ne l’ai-je pas entendu regretter

un chemin de fer par-ci, un chemin de fer par-là, pour qu’il pût

partir la nuit, dormir et s’éveiller en arrivant à destination! Cette

montagne de 1500 mètres que nous allions avoir à gravir d’une seule

traite pour sortir de Manghieri et nous trouver de l’autre côté était

pour lui quelque chose de ridicule. Comme il aurait mieux préféré le

sifflement d’une bonne locomotive au souffle haletant de nos pauvres

bêtes, qui vaillamment pourtant, et après quelques heures de pénibles

efforts, nous transportèrent enfin sur le sommet quelque peu pointu de

cette élévation terrestre! Quel splendide pays que ce haut Tchamba!

Torrents impétueux, cascades, forêts dont l’œil peut à peine mesurer la

profondeur, montagnes rocheuses, tapis verdoyant, tout est réuni pour

en faire le plus beau pays que nous ayons encore admiré, et pourtant

le chemin se perd au milieu de montées, de descentes plus fantastiques

les unes que les autres; la pluie torrentielle qui nous inonde rend

d’autant plus difficiles les sentiers vertigineux que nous parcourons;

chaque pas de nos bêtes nous expose à un danger; mais le spectacle est

si beau, mais ces paysages qui changent à chaque instant laissent dans

nos âmes un tel sentiment de grandeur, que, semblables aux Hindous,

nous courbons nos têtes devant cette nature merveilleuse, que nous

sentons notre maîtresse. Oui, elle est bien la reine ici, et aucune

puissance humaine n’est assez forte pour la braver. Qui donc arrêtera

ce torrent qui descend furieux, mugissant, bondissant, lançant son

écume, et au-dessus duquel nous sommes presque suspendus? Nos chevaux,

en dépit de ce qu’en pense M. Clarke, sentent instinctivement le

danger, ils regardent attentivement et semblent sonder chaque pierre

avant d’y poser leur pied délicat.

A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une

masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y

précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la

pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.

Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent

mieux qu’une tente. La tente, sous un beau soleil, par un temps

sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable

peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur

un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis,

quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos

vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je

la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me

semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre

les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les

Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de

leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice

dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira

notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière?

certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée;

aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait

chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change

à la façon de la regarder.

J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il

valait mieux se hâter et arriver à cette cité.

Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les

autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau

jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes

argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son

lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns

doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche

en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces

hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je

ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se

refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces

me trahirent, et nous fûmes obligés de nous arrêter à Pokhari sous une

véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature.

La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa

trace; les moraines servent de rives et de ponts!

Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral,

belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.

Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos

domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus,

la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses,

est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable

danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.

Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar,

il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il

mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le

départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le

cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari

manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne

sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le

calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres.

Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière

du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les

voyageurs.

Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.

Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute

description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle

fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays,

convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on

viendra le prendre. Au haut de cet escalier, les envoyés du maharadjah

du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la

permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était

plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à

Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant

arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.

L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut

pas de trop.

Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux.

M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans

mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement

fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les

autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une

moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une

descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent

ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour

leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai

seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide

de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris

s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui

sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas.

Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette

malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun

cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le

bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes

en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros

Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il

a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée.

De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeux étonnés nous

regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait

lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux

chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles

broutent sans même lever la tête.

CHAPITRE VII

LE BADHRAWAR ET LE KICHTWAR

«Route impossible!»--Descente à l’avenant.--Badhrawar.--Nous montons

par une échelle dans notre habitation.--Curiosité des Orientaux.--

Histoire d’un lit.--Départ par une pluie torrentielle.--Une rivière

débordée.--Nous passons la nuit dans une étable.--Mœurs et coutumes.

--M. Clarke tombe malade.--Les Paharis, leur type, leur costume.--Les

chutes d’eau de Kichtwar.--Le Tchinab.--Un bungalow du maharadjah

trop habité.--Bohtoti.--Ramban.--Ramsou.--Banihal-Pass.--Enfin le

Cachemire!

Après un moment de halte et d’une marche facile sur le plateau qui

couronne le col du Padri, nous nous arrêtons émerveillés. L’œil

stupéfait se fixe sur des montagnes blanchies par la neige, pour

glisser ensuite sur des mamelons verdoyants qui s’échelonnent jusqu’à

une gorge étroite. Cette gorge semble s’entr’ouvrir pour laisser

passer un mince filet d’eau, puis au loin l’œil découvre encore des

plantations que le soleil dore de ses rayons, et le ciel nuageux, non

plus le ciel bleu, presque blanc de la plaine des Indes, mais d’un bleu

foncé, nous rappelle celui de nos chères contrées européennes.

Nous avons à descendre quinze cents mètres, et le _massage_ de ces

messieurs continue de plus belle. Nous remercions le maharadjah du

renfort qu’il nous a envoyé, car sans lui nous ne serions pas parvenus

à franchir ce col. Je ne m’étonne pas de la réponse de sir Robert

Egerton: «Impossible cette route! Impossible!» Pourtant nous n’étions

pas au bout, nous n’arrivions au bas de la descente qu’à quelques

milles de _Pradgis_.

Heureux et enchantés comme des écoliers en vacances, nous nous décidons

à brûler ces quelques milles qui traversaient les plantations entrevues

sur le col quelques heures auparavant. A _Pradgis_, le tisseldar, le

receveur des impôts, prévenu de notre arrivée, nous attendait avec

plusieurs autres fonctionnaires de la localité. Il nous offrit quelques

roupies, que nous touchons avec la main, mais que nous avons bien soin

de ne pas prendre. Cette offre d’argent aux personnes à qui l’on veut

faire honneur est un usage oriental. Le tisseldar nous prévint que le

maharadjah avait donné ordre que tout fût mis à notre disposition, que

nous n’eussions à nous inquiéter de rien, car nous étions ses hôtes et

il se chargeait de tous nos besoins. Coulis, nourriture, tout était aux

frais du roi. Le tisseldar est l’officier qui doit lever les impôts.

Avec les pièces d’argent il nous offrit des paniers de fruits ornés de

fleurs. Les Hindous adorent ces dernières, et dans aucune fête ils ne

sauraient, pour une offrande, se passer de cet ornement. Il m’a paru

que, hormis la rose, leurs fleurs sont moins odoriférantes que les

nôtres. Les pommes sont très bonnes; on les trouve en quantité dans

ces montagnes, et elles sont un bienfait pour les pauvres, qui les

ramassent et s’en nourrissent.

_Pradgis_ est une colonie brahmane, et Rangal, petit village que nous

avons traversé sur notre route, est habité par des musulmans. Aussi

ne fûmes-nous nullement étonnés de rencontrer des femmes enveloppées

depuis la tête jusqu’aux pieds dans de larges et longs manteaux, dans

lesquels elles se dissimulèrent autant que possible à notre vue.

Après un déjeuner frugal, comme il n’y a que quatre milles jusqu’à

Badhrawar, nous sommes résolus à pousser jusque-là pour nous reposer

dans cette petite capitale. Le tisseldar, monté sur sa jument, nous

précède et nous indique le chemin, vrais décombres de pierres. Sa

jument est accompagnée de son poulain, tout jeune et tout gracieux, qui

suit sa mère et bondit de pierre en pierre, hennissant plaintivement

lorsqu’il l’a perdue des yeux et tout joyeux quand il a retrouvé

sa trace. Ici les Orientaux montent des juments, contrairement à

l’habitude des autres peuples que nous avions visités. Ils les

montent de préférence aux étalons, et elles sont toujours suivies de

leur petit. Il n’est pas étonnant alors que ces chevaux soient aussi

accoutumés à ces affreux terrains où ils ont été élevés et où leur

corne se raffermit tellement qu’il n’est pas besoin de les ferrer.

Bientôt nous distinguons la forteresse de Badhrawar avec ses quatre

tours, s’élevant sur une hauteur et dominant la vallée. Puis

apparaissent les premiers abords de la ville, ensuite la ville

elle-même. Nous sommes arrivés. Quelles vilaines petites rues étroites,

tortueuses, toujours aussi laides les unes que les autres. La place

est plus régulière, car elle a été arrangée pour le jeu de polo. Les

maisons qui la garnissent possèdent toutes des balcons ou plutôt des

vérandas. Notre arrivée est un véritable événement pour la ville: tout

le monde est sur pied. On nous a choisi deux vieilles maisons, et

nous devons parvenir à nos chambres par une sorte d’échelle placée en

dehors. Mais nous préférons une maison toute neuve qui n’est pas encore

complètement terminée et qui fait le coin de la place; l’escalier n’est

pas beaucoup meilleur que l’échelle, mais du moins il est caché aux

regards. Nous nous installons au premier. On nous apporte des fruits

et des légumes, et on garnit nos chambres de _tcharpaï_. Le tcharpaï

est le lit du pays: il se compose d’un filet tendu sur quatre pieds,

d’où il tire son nom: _tchar_, quatre, _paï_, pied. Des tringles en

bois réunissent les quatre pieds. Suivant que le lit appartient à des

personnes de plus ou moins haute condition, le filet est en cordes plus

ou moins fines, les pieds sont plus ou moins décorés de peintures ou de

sculptures.

[Illustration: Forteresse de Badhrawar.]

En général, le lit qu’on donne aux pauvres voyageurs qui ont cassé les

leurs, comme nous, sont des lits dans lesquels les propriétaires sont

morts; nous n’avons appris ce détail que plus tard; sans cela nous

aurions maudit bien davantage la maison Watson, de Bombay, où nous

avons acheté ces lits si peu solides, que, le premier soir, un des deux

s’effondra sous le poids de M. de Ujfalvy. Le mien ne me fit cette

perfidie qu’à Badhrawar, où heureusement il ne manquait pas de tcharpaï.

Toutes les maisons de la place sont du même style: un rez-de-chaussée,

un premier avec véranda, quelquefois un second. On parvient aux étages

supérieurs de deux façons: ou par une échelle placée en dehors, alors

on escalade la balustrade, assez basse du reste, du balcon; ou par un

escalier placé sous la véranda. La maison que nous avions choisie était

lattée en bois de cèdre. Les parquets étaient en terre battue; les

toits verdoyaient sous la pluie qui nous avait enfin rejoints. Une de

nos chambres n’ayant d’autre issue que celle de la véranda, on enleva

quelques planches du mur de côté, et nous nous trouvons alors au niveau

du toit du voisin; c’est une terrasse d’un nouveau genre, qui nous sera

bien utile.

Badhrawar donne son nom à une ancienne principauté aujourd’hui réunie

au royaume de Cachemire, qui s’étend sur la partie méridionale de

la haute vallée du Tchinab, un des principaux affluents de l’Indus.

C’est une des plus belles provinces de la couronne de Goulab Singh,

grâce à son altitude, qui est d’environ 1500 mètres. La température

y est douce. Le sol est admirablement arrosé par une quantité de

petits cours d’eau qui courent au Tchinab; aussi la fertilité y est

grande. On y cultive le riz, et des arbres à fruits de toute espèce

vous offrent leur ombrage. C’est véritablement le petit Cachemire, et

cette désignation n’a rien de surfaite. Les environs de la ville sont

magnifiques. Celle-ci a environ mille habitants.

Elle possède un grand bazar et deux petits; le pont qui conduit de la

place à la vieille ville laisse beaucoup à désirer. Elle fut prise par

les habitants de Tchamba.

Les habitants de ce pays m’ont paru plus gais et plus vifs que les

Hindous; leurs femmes sont assez jolies; plus rustiques que celles

de la plaine, elles n’en possèdent pas la grâce. Elles sont aussi

couvertes de bijoux, et celles qui sont trop pauvres pour en porter en

argent en ont en plomb.

Les bœufs à bosses, mâles et femelles, traversent librement la ville et

entrent dans toutes les maisons, mais ce sont des bêtes intelligentes,

et il est rare que malgré cette liberté elles entrent dans une autre

que dans la leur, bel exemple que nous devrions souvent imiter; que

de fois ne nous sommes-nous pas trompés en regardant les maisons des

voisins, quand il nous aurait été si utile de regarder dans les nôtres!

Le maharadjah du Cachemire fait bien les choses, car nous sommes

défrayés de tout. On dit que le fonctionnaire qui s’occupe du soin de

ces voyages est enchanté: il présente un compte fantastique au roi, qui

s’empresse, dit-on encore, de ne pas le payer, mais qui lui permet de

se faire rembourser sur les impôts du pays. Les voyageurs qui passent

par cette route sont rares, au grand contentement des contribuables,

qui payent toujours les frais des violons.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 8 / 27 段