qui avait une demande à lui adresser, lui fit dire qu’il l’attendait
chez lui. «Je suis le radjah, répondit le jeune prince; s’il a quelque
chose à me demander, c’est à lui à se déranger.» Sham Singh n’avait
pas un grand respect pour l’auteur de ses jours, mais aux souverains
orientaux il est permis bien des choses. Pourtant les Hindous ont une
grande vénération pour leur père, dit-on; jamais le fils, fût-il même
l’aîné, ne s’assiérait devant lui, et aucune parole irrespectueuse
n’ose sortir de sa bouche, mais ce respect n’est qu’apparent, et jamais
l’amitié n’y vient mêler sa douceur; dans un pays où la famille est
tellement annihilée, il ne peut en être autrement. Ce respect tient
aux habitudes et aux lois de la religion. Ainsi M. de Ujfalvy parlant
une fois au jeune Khodja Singh, fils du premier ministre et garçon
très intelligent, lui dit: «Vous devriez venir avec moi à Paris.--Je
le voudrais bien, répondit-il; mais qui brûlera mon père?» Ainsi leur
religion leur défend expressément de quitter leur pays, et il ne faut
pas s’en étonner: comment pourraient-ils dans d’autres pays remplir
les devoirs que leur religion leur impose? Les marchands doivent se
procurer auprès des brahmines des dispenses, non seulement pour obtenir
la permission de s’éloigner, mais pour leurs ablutions et autres
pratiques.
Les habitants de Tchamba, sur lesquels M. de Ujfalvy put faire des
mensurations, se rapprochent beaucoup des Koulou-Lahouli; cependant
le Gaddi est plus beau et d’une taille plus élevée, ses arcades
zygomatiques sont moins saillantes, et son nez est plus proéminent et
plus arqué. Nous avons remarqué parmi eux quelques hommes blonds avec
des yeux bleus. Ils prétendent descendre de la race des brahmines et
de celle des Radjpoutes, race guerrière par excellence qui habite la
province du Radjpoutana, pays au nord du Goudjerat, et qui s’était
réfugiée dans les montagnes à l’époque de l’invasion musulmane. Ils
disent appartenir à la seconde caste; leur esprit est belliqueux,
mais grossier. Au commencement de ce siècle, ils envahirent le pays
de Badhrawar et l’occupèrent pendant dix ans. A la même époque ils
s’étaient emparés de Kangra et de Nourpour. Les crimes sont assez
fréquents dans le Tchamba, et, malgré la réclusion des femmes, il
se trouve au nord de cette principauté une vallée où la conduite de
celles-ci laisse beaucoup à désirer et ne milite pas en faveur de
la réclusion et de l’ignorance dans laquelle on les tient. Ils sont
généralement tous agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Ils cultivent
surtout le riz, le blé et le maïs. Leur caractère est tout différent
de celui des Hindous, car ils sont gais, ouverts et paraissent bons
enfants. Ils sifflent même, et chez eux l’esprit de caste est beaucoup
amoindri: il faut espérer que le contact avec les Anglais le fera
disparaître tout à fait. Si cet esprit de caste pouvait s’éteindre dans
les Indes, ce serait un bienfait pour ce pays, car c’est cet esprit qui
empêche toute civilisation réelle.
Le lendemain il nous fallait prendre congé du superintendent M.
Marshall, homme charmant et distingué par excellence et qui s’occupe
beaucoup et avec talent d’ornithologie. Il nous avait promis de donner
des ordres en conséquence pour notre voyage, car le terrain était
dangereux, la saison des pluies commencée, et il devenait difficile de
s’aventurer dans le haut Tchamba. M. de Ujfalvy avait choisi cette
route, car il tenait à voir les Paharis ou habitants des montagnes, qui
sont parsemés au milieu de ces hautes contrées himalayennes, sur les
confins du Cachemire.
[Illustration: Cultivateurs gaddis.]
A notre départ, Sham Singh nous fit porter un mouton, du riz et une
grande quantité de légumes indiens, qui ne valent malheureusement pas
les nôtres, et, quoique ce peuple soit légumiste, les espèces qu’il
cultive ne sont pas exquises pour quiconque n’en a pas l’habitude.
Notre première visite fut pour Manghieri, habité par l’ancien radjah
dépossédé. Il nous offrit deux chambres dans sa demeure, offre qui nous
évita la peine de faire dresser nos tentes.
Cette habitation est loin de ressembler à celle de Tchamba. Qui dirait,
en voyant cet homme aux vêtements humbles et presque misérables,
qu’il est sorti de race royale? Certes ce n’est ni son air ni sa
prestance. Décidément les dépossédés de l’Orient n’ont pas cet air
que nos auteurs aiment à leur donner; rien en eux, lorsqu’ils sont
tombés, ne dénote leur position d’autrefois; rien en eux ne porte la
trace de la splendeur passée. Dans ces lieux inhabités, au milieu de
ses concubines, sa médiocre intelligence ne lui fait désirer rien de
plus. Il faut en Orient être d’une nature véritablement supérieure
pour résister à l’éducation, j’oserai dire bestiale, qui est donnée
à l’enfant, livré aux mains de créatures ignorantes et toujours
rabaissées. A l’âge de sept ou huit ans, il passe, il est vrai, dans
les mains viriles des hommes; mais ceux-ci, courbés eux-mêmes devant
les volontés de cet enfant, n’osent pas et ne peuvent pas lui parler
des sentiments grands et généreux qui n’existent pas chez eux et dont
personne ne leur donne l’exemple. L’enfant, à la vue de tous ces
courtisans courbés devant le pouvoir depuis le plus petit jusqu’au
plus grand, prend dès son âge le plus tendre un profond mépris de
l’humanité; ses instincts généreux sont refoulés et les mauvais
sentiments grandissent au détriment des autres.
Le matin du 10, comme nous étions au moment de partir, notre domestique
ou plutôt notre traducteur, François, se trouvait fortement indisposé;
après le thé que je lui fis prendre, il se sentit mieux; mais nous ne
pouvions pas penser à le faire aller à pied. Comment donc faire? Aucune
possibilité de louer une bête quelconque. M. de Ujfalvy fit demander
au maître de céans s’il n’avait pas un cheval à nous prêter, notre
domestique étant malade. «Je n’ai que le mien, dit-il, que je vous
prête avec plaisir, mais sur lequel il ne faut pas que votre serviteur
monte.» Ce n’était pas notre affaire, puisque c’était justement pour
notre drogman que nous en avions besoin. On eut beau expliquer cette
circonstance à l’ancien roi. «Que me fait la maladie de ce serviteur.
Il souillerait mon cheval en montant dessus, et je ne le veux pas;
pour vous ou madame, c’est autre chose: mais un serviteur sur mon
cheval, jamais!» M. de Ujfalvy, voyant cette résistance, tourna vite
la question: il monta le cheval du radjah dépossédé et donna le sien
à François, qui, je crois, fut très satisfait de cette détermination,
vu que son amour pour la race chevaline était peu développé. Il était,
de ce côté, du même avis que M. Clarke. Jamais je n’avais remarqué
pareille répulsion du cheval chez un Anglais. Il est vrai que sa
première vocation en avait fait un architecte et que son goût pour les
antiquités n’était, je crois, que la suite de sa position.
Que de fois, en parcourant ces beaux et splendides sites de l’Himalaya,
au milieu de ces sentiers perdus, ne l’ai-je pas entendu regretter
un chemin de fer par-ci, un chemin de fer par-là, pour qu’il pût
partir la nuit, dormir et s’éveiller en arrivant à destination! Cette
montagne de 1500 mètres que nous allions avoir à gravir d’une seule
traite pour sortir de Manghieri et nous trouver de l’autre côté était
pour lui quelque chose de ridicule. Comme il aurait mieux préféré le
sifflement d’une bonne locomotive au souffle haletant de nos pauvres
bêtes, qui vaillamment pourtant, et après quelques heures de pénibles
efforts, nous transportèrent enfin sur le sommet quelque peu pointu de
cette élévation terrestre! Quel splendide pays que ce haut Tchamba!
Torrents impétueux, cascades, forêts dont l’œil peut à peine mesurer la
profondeur, montagnes rocheuses, tapis verdoyant, tout est réuni pour
en faire le plus beau pays que nous ayons encore admiré, et pourtant
le chemin se perd au milieu de montées, de descentes plus fantastiques
les unes que les autres; la pluie torrentielle qui nous inonde rend
d’autant plus difficiles les sentiers vertigineux que nous parcourons;
chaque pas de nos bêtes nous expose à un danger; mais le spectacle est
si beau, mais ces paysages qui changent à chaque instant laissent dans
nos âmes un tel sentiment de grandeur, que, semblables aux Hindous,
nous courbons nos têtes devant cette nature merveilleuse, que nous
sentons notre maîtresse. Oui, elle est bien la reine ici, et aucune
puissance humaine n’est assez forte pour la braver. Qui donc arrêtera
ce torrent qui descend furieux, mugissant, bondissant, lançant son
écume, et au-dessus duquel nous sommes presque suspendus? Nos chevaux,
en dépit de ce qu’en pense M. Clarke, sentent instinctivement le
danger, ils regardent attentivement et semblent sonder chaque pierre
avant d’y poser leur pied délicat.
A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une
masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y
précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la
pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.
Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent
mieux qu’une tente. La tente, sous un beau soleil, par un temps
sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable
peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur
un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis,
quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos
vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je
la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me
semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre
les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les
Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de
leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice
dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira
notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière?
certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée;
aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait
chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change
à la façon de la regarder.
J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il
valait mieux se hâter et arriver à cette cité.
Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les
autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau
jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes
argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son
lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns
doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche
en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces
hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je
ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se
refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces
me trahirent, et nous fûmes obligés de nous arrêter à Pokhari sous une
véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature.
La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa
trace; les moraines servent de rives et de ponts!
Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral,
belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.
Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos
domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus,
la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses,
est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable
danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.
Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar,
il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il
mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le
départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le
cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari
manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne
sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le
calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres.
Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière
du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les
voyageurs.
Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.
Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute
description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle
fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays,
convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on
viendra le prendre. Au haut de cet escalier, les envoyés du maharadjah
du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la
permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était
plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à
Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant
arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.
L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut
pas de trop.
Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux.
M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans
mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement
fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les
autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une
moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une
descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent
ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour
leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai
seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide
de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris
s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui
sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas.
Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette
malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun
cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le
bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes
en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros
Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il
a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée.
De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeux étonnés nous
regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait
lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux
chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles
broutent sans même lever la tête.
CHAPITRE VII
LE BADHRAWAR ET LE KICHTWAR
«Route impossible!»--Descente à l’avenant.--Badhrawar.--Nous montons
par une échelle dans notre habitation.--Curiosité des Orientaux.--
Histoire d’un lit.--Départ par une pluie torrentielle.--Une rivière
débordée.--Nous passons la nuit dans une étable.--Mœurs et coutumes.
--M. Clarke tombe malade.--Les Paharis, leur type, leur costume.--Les
chutes d’eau de Kichtwar.--Le Tchinab.--Un bungalow du maharadjah
trop habité.--Bohtoti.--Ramban.--Ramsou.--Banihal-Pass.--Enfin le
Cachemire!
Après un moment de halte et d’une marche facile sur le plateau qui
couronne le col du Padri, nous nous arrêtons émerveillés. L’œil
stupéfait se fixe sur des montagnes blanchies par la neige, pour
glisser ensuite sur des mamelons verdoyants qui s’échelonnent jusqu’à
une gorge étroite. Cette gorge semble s’entr’ouvrir pour laisser
passer un mince filet d’eau, puis au loin l’œil découvre encore des
plantations que le soleil dore de ses rayons, et le ciel nuageux, non
plus le ciel bleu, presque blanc de la plaine des Indes, mais d’un bleu
foncé, nous rappelle celui de nos chères contrées européennes.
Nous avons à descendre quinze cents mètres, et le _massage_ de ces
messieurs continue de plus belle. Nous remercions le maharadjah du
renfort qu’il nous a envoyé, car sans lui nous ne serions pas parvenus
à franchir ce col. Je ne m’étonne pas de la réponse de sir Robert
Egerton: «Impossible cette route! Impossible!» Pourtant nous n’étions
pas au bout, nous n’arrivions au bas de la descente qu’à quelques
milles de _Pradgis_.
Heureux et enchantés comme des écoliers en vacances, nous nous décidons
à brûler ces quelques milles qui traversaient les plantations entrevues
sur le col quelques heures auparavant. A _Pradgis_, le tisseldar, le
receveur des impôts, prévenu de notre arrivée, nous attendait avec
plusieurs autres fonctionnaires de la localité. Il nous offrit quelques
roupies, que nous touchons avec la main, mais que nous avons bien soin
de ne pas prendre. Cette offre d’argent aux personnes à qui l’on veut
faire honneur est un usage oriental. Le tisseldar nous prévint que le
maharadjah avait donné ordre que tout fût mis à notre disposition, que
nous n’eussions à nous inquiéter de rien, car nous étions ses hôtes et
il se chargeait de tous nos besoins. Coulis, nourriture, tout était aux
frais du roi. Le tisseldar est l’officier qui doit lever les impôts.
Avec les pièces d’argent il nous offrit des paniers de fruits ornés de
fleurs. Les Hindous adorent ces dernières, et dans aucune fête ils ne
sauraient, pour une offrande, se passer de cet ornement. Il m’a paru
que, hormis la rose, leurs fleurs sont moins odoriférantes que les
nôtres. Les pommes sont très bonnes; on les trouve en quantité dans
ces montagnes, et elles sont un bienfait pour les pauvres, qui les
ramassent et s’en nourrissent.
_Pradgis_ est une colonie brahmane, et Rangal, petit village que nous
avons traversé sur notre route, est habité par des musulmans. Aussi
ne fûmes-nous nullement étonnés de rencontrer des femmes enveloppées
depuis la tête jusqu’aux pieds dans de larges et longs manteaux, dans
lesquels elles se dissimulèrent autant que possible à notre vue.
Après un déjeuner frugal, comme il n’y a que quatre milles jusqu’à
Badhrawar, nous sommes résolus à pousser jusque-là pour nous reposer
dans cette petite capitale. Le tisseldar, monté sur sa jument, nous
précède et nous indique le chemin, vrais décombres de pierres. Sa
jument est accompagnée de son poulain, tout jeune et tout gracieux, qui
suit sa mère et bondit de pierre en pierre, hennissant plaintivement
lorsqu’il l’a perdue des yeux et tout joyeux quand il a retrouvé
sa trace. Ici les Orientaux montent des juments, contrairement à
l’habitude des autres peuples que nous avions visités. Ils les
montent de préférence aux étalons, et elles sont toujours suivies de
leur petit. Il n’est pas étonnant alors que ces chevaux soient aussi
accoutumés à ces affreux terrains où ils ont été élevés et où leur
corne se raffermit tellement qu’il n’est pas besoin de les ferrer.
Bientôt nous distinguons la forteresse de Badhrawar avec ses quatre
tours, s’élevant sur une hauteur et dominant la vallée. Puis
apparaissent les premiers abords de la ville, ensuite la ville
elle-même. Nous sommes arrivés. Quelles vilaines petites rues étroites,
tortueuses, toujours aussi laides les unes que les autres. La place
est plus régulière, car elle a été arrangée pour le jeu de polo. Les
maisons qui la garnissent possèdent toutes des balcons ou plutôt des
vérandas. Notre arrivée est un véritable événement pour la ville: tout
le monde est sur pied. On nous a choisi deux vieilles maisons, et
nous devons parvenir à nos chambres par une sorte d’échelle placée en
dehors. Mais nous préférons une maison toute neuve qui n’est pas encore
complètement terminée et qui fait le coin de la place; l’escalier n’est
pas beaucoup meilleur que l’échelle, mais du moins il est caché aux
regards. Nous nous installons au premier. On nous apporte des fruits
et des légumes, et on garnit nos chambres de _tcharpaï_. Le tcharpaï
est le lit du pays: il se compose d’un filet tendu sur quatre pieds,
d’où il tire son nom: _tchar_, quatre, _paï_, pied. Des tringles en
bois réunissent les quatre pieds. Suivant que le lit appartient à des
personnes de plus ou moins haute condition, le filet est en cordes plus
ou moins fines, les pieds sont plus ou moins décorés de peintures ou de
sculptures.
[Illustration: Forteresse de Badhrawar.]
En général, le lit qu’on donne aux pauvres voyageurs qui ont cassé les
leurs, comme nous, sont des lits dans lesquels les propriétaires sont
morts; nous n’avons appris ce détail que plus tard; sans cela nous
aurions maudit bien davantage la maison Watson, de Bombay, où nous
avons acheté ces lits si peu solides, que, le premier soir, un des deux
s’effondra sous le poids de M. de Ujfalvy. Le mien ne me fit cette
perfidie qu’à Badhrawar, où heureusement il ne manquait pas de tcharpaï.
Toutes les maisons de la place sont du même style: un rez-de-chaussée,
un premier avec véranda, quelquefois un second. On parvient aux étages
supérieurs de deux façons: ou par une échelle placée en dehors, alors
on escalade la balustrade, assez basse du reste, du balcon; ou par un
escalier placé sous la véranda. La maison que nous avions choisie était
lattée en bois de cèdre. Les parquets étaient en terre battue; les
toits verdoyaient sous la pluie qui nous avait enfin rejoints. Une de
nos chambres n’ayant d’autre issue que celle de la véranda, on enleva
quelques planches du mur de côté, et nous nous trouvons alors au niveau
du toit du voisin; c’est une terrasse d’un nouveau genre, qui nous sera
bien utile.
Badhrawar donne son nom à une ancienne principauté aujourd’hui réunie
au royaume de Cachemire, qui s’étend sur la partie méridionale de
la haute vallée du Tchinab, un des principaux affluents de l’Indus.
C’est une des plus belles provinces de la couronne de Goulab Singh,
grâce à son altitude, qui est d’environ 1500 mètres. La température
y est douce. Le sol est admirablement arrosé par une quantité de
petits cours d’eau qui courent au Tchinab; aussi la fertilité y est
grande. On y cultive le riz, et des arbres à fruits de toute espèce
vous offrent leur ombrage. C’est véritablement le petit Cachemire, et
cette désignation n’a rien de surfaite. Les environs de la ville sont
magnifiques. Celle-ci a environ mille habitants.
Elle possède un grand bazar et deux petits; le pont qui conduit de la
place à la vieille ville laisse beaucoup à désirer. Elle fut prise par
les habitants de Tchamba.
Les habitants de ce pays m’ont paru plus gais et plus vifs que les
Hindous; leurs femmes sont assez jolies; plus rustiques que celles
de la plaine, elles n’en possèdent pas la grâce. Elles sont aussi
couvertes de bijoux, et celles qui sont trop pauvres pour en porter en
argent en ont en plomb.
Les bœufs à bosses, mâles et femelles, traversent librement la ville et
entrent dans toutes les maisons, mais ce sont des bêtes intelligentes,
et il est rare que malgré cette liberté elles entrent dans une autre
que dans la leur, bel exemple que nous devrions souvent imiter; que
de fois ne nous sommes-nous pas trompés en regardant les maisons des
voisins, quand il nous aurait été si utile de regarder dans les nôtres!
Le maharadjah du Cachemire fait bien les choses, car nous sommes
défrayés de tout. On dit que le fonctionnaire qui s’occupe du soin de
ces voyages est enchanté: il présente un compte fantastique au roi, qui
s’empresse, dit-on encore, de ne pas le payer, mais qui lui permet de
se faire rembourser sur les impôts du pays. Les voyageurs qui passent
par cette route sont rares, au grand contentement des contribuables,
qui payent toujours les frais des violons.