Comme un malheur n’arrive jamais seul, on ne tarda pas à venir nous

apporter une mauvaise nouvelle. Mais le récit en serait trop long, et

nous renverrons le lecteur à un prochain chapitre.

CHAPITRE VI

LE TCHAMBA

Mauvais rêves, bonnes nouvelles.--De nouveau les corniches.--La

panthère aimable.--Le Tchamba.--La ville.--Le radjah Sham Singh.--

Son caractère, son histoire, sa famille, son entourage.--Un cadeau

superbe accompagné d’un autographe.--Le durbar.--Les Gaddis et leurs

danses.--Sham Singh et son père.--Manghieri.--M. Clarke n’aime pas

le voyage à cheval.--Les frontières du Tchamba.--Les envoyés du

maharadjah du Cachemire.--Le _Padri-Pass_ et ses difficultés.

La nuit que nous passâmes au rest house fut des plus mauvaises. Au

milieu de nos rêves, nous nous voyions dans des chemins défoncés,

suspendus à des corniches à demi écroulées, obligés même à un arrêt

forcé.

Hélas! ce n’était que trop vrai, et le lendemain il fallut bien nous

rendre à la réalité, qui vint bientôt confirmer les nouvelles qu’on

nous avait apportées du mauvais état de la route.

Malgré tout cependant, un joyeux pressentiment nous envahissait. Le

soleil était si beau. Oh! caressant sourire du soleil, combien de fois

as-tu relevé des courages abattus! combien de fois ton radieux sourire

a-t-il pour un instant fait passer pour un rêve une effroyable réalité!

Le tchouprassi entra. Sa figure était épanouie. Avec une telle figure,

comment pouvait-il nous annoncer quelque chose de fâcheux? En effet,

M. Marshall veillait à notre sûreté, ainsi qu’il nous l’avait promis

(on peut se fier à la promesse anglaise plus qu’à celle des Russes, qui

promettent toujours et ne tiennent jamais).

Il avait déjà envoyé des hommes pour rétablir la route.

Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, nous quittons Nourpour,

et, bientôt après, nous nous engageons dans les montagnes qui nous

séparent du Tchamba.

Nos montures sont toutes fringantes. Ce n’est pas étonnant après un

pareil repos, mais il faut modérer leur ardeur sur cet étroit sentier,

où leurs prudents pieds ont peine à trouver place. Je suis sûre que M.

Clarke regrette son douli.

Les villages situés dans ces montagnes sont assez pauvres, et cependant

la terre est cultivée partout où la culture peut avoir lieu.

Malgré les réparations que la route a subies, les corniches se trouvent

cependant trop resserrées pour nous permettre de rester à cheval. Le

paysage qui se déroule devant nous est merveilleux; les montagnes

que nous contournons, les vallées profondes et étroites, les ravins

rocailleux se succèdent à nos yeux, avec d’autant plus de beautés que

nous ne pouvons l’admirer à notre aise, tant le chemin est dangereux.

A un certain point de la route, la corniche qui contourne la montagne

est suspendue au-dessus du ravin, et il faut la suivre avec précaution

pour la franchir sans danger. La moitié du sentier s’écroule sous les

pas du cheval de M. Clarke; les pierres tombent avec bruit au fond du

précipice, et à peine ai-je le temps de m’apercevoir du danger que mon

cheval, tenu en bride par mon saïs Nakchid, a déjà mis le pied sur le

peu qui reste; quant à Nakchid, il a sauté de l’autre côté du trou; je

ferme les yeux! mon cheval a passé, et cette seconde d’angoisse aussi.

Mon cheval n’a rien fait écrouler, heureusement, et les domestiques

peuvent nous suivre.

En tournant le circuit, une panthère se faufile dans les broussailles

épaisses de la montagne; nous n’avons que le temps d’apercevoir sa

belle robe mouchetée, le scintillement de ses yeux et les mouvements de

sa longue queue qui ondule.

Le premier croissant de lune apparaît. Nous sommes hors de la vallée de

Nourpour et nous entrons sur le territoire de Tchamba, mais Tchouari ne

paraît pas encore à l’horizon; les torches sont allumées; les villages

endormis nous montrent leurs silhouettes; le torrent mugit à nos

pieds; le chemin étroit se déroule toujours de nouveau à nos yeux; nos

montures sont fatiguées et nous aussi. Quand arriverons-nous?

A une heure du matin, seulement, nous sommes au bungalow. Mais nos

domestiques sont restés en arrière, et nous n’avons point d’autres

lits que ceux du bungalow, qui sont tellement habités qu’il me faut

dormir sur une chaise. Oh! être exténuée de fatigue et ne pas pouvoir

s’étendre sur une couche qui vous offre ses services trompeurs!

Au matin, pour comble de bonheur, ce village, situé au milieu de

rizières, est empesté par une odeur nauséabonde; c’est l’eau qui manque

dans celles-ci et qui ne reviendra que dans quelques heures. Chose

vraiment extraordinaire, quelle que soit la quantité d’eau dont on

inonde les rizières, la tige verte des plantes émerge toujours. S’il

survient des pluies ou des crues inattendues, le riz peut pousser, dans

un seul jour, de quelques centimètres, disent les habitants, en sorte

qu’il n’est jamais submergé.

Le 5 juillet, nous approchons de Tchamba. Il nous faut, pour y

arriver, franchir un col de 1650 mètres, et, sans une descente

fantastique après laquelle nous sommes obligés de laisser reposer

nos bêtes, le chemin nous paraît relativement très bon. Nous passons

un beau pont jeté sur la rapide rivière la Râvi, l’un des principaux

affluents de l’Indus. Puis nous traversons une belle place pour arriver

au bungalow: c’est le Champ de Mars ou le champ de course de Longchamp

de Tchamba.

[Illustration: Pont de Tchamba.]

Le précepteur du radjah, jeune et très aimable Anglais, vient nous

saluer; il est en même temps le général des troupes du prince; les

deux cents soldats et les quatre hommes de cavalerie de son souverain

peuvent manœuvrer à l’aise sur cette belle place.

Le 6 seulement M. Marshall devait arriver de Dalhousie, sanatorium

anglais, situé sur une montagne élevée où l’hiver lui procure six pieds

de neige. Tchamba au contraire, placée au fond d’une ravissante vallée

et tout entourée de hautes montagnes, est préservée du froid et comme

emmitouflée dans des régions neigeuses.

Le tombeau d’un saint musulman se cache parmi les arbres sur le flanc

d’une haute montagne; les maisons sont comme blotties sous la verdure.

Aussitôt M. Marshall arrivé, nous quittons le bungalow pour nous

installer chez lui. Après le déjeuner, le radjah Sham Singh vient nous

voir. Il entre au salon comme Louis XIV au Parlement, sa cravache à

la main. Il est vêtu d’une blouse de satin bleu clair, d’un pantalon

de coton blanc. Une cravate parisienne en soie demi-teinte et brodée

aux deux bouts orne son cou, ainsi qu’un magnifique collier de perles

fines. Il a seize ans, mais il est petit pour son âge; son précepteur

dit qu’il ne s’intéresse pas à grand’chose, ce qui se voit sans peine à

l’air d’ennui répandu sur toute sa figure. Son jeune frère, âgé de onze

ans, qui arrive peu de temps après, a l’air beaucoup plus intelligent,

mais aussi plus cruel. J’offre au souverain un joli revolver qui ne

m’avait jamais quittée, il en paraît fort satisfait; et quelques heures

après nous allons visiter son palais.

[Illustration: Tchamba.]

Pour nous y rendre, nous traversons la place bordée de grands arbres

dont j’ai déjà parlé, nous montons un escalier qui forme rue et est

garni des deux côtés de boutiques ouvertes et animées. Le palais est

en réparation, c’est dire qu’il en a grand besoin. Il se compose

d’une grande cour avec des galeries peintes à fresque, puis de vastes

chambres meublées avec des canapés en bois découpé, travail dans lequel

les Hindous excellent; mais ces meubles ont déjà emprunté la forme

européenne et sont recouverts de damas de soie jaune. Le prince nous

fit voir ses belles armes, les unes enrichies de pierreries, les autres

finement émaillées et provenant de Djaipour. Nous voyons travailler

un peintre hindou qui répare une salle dont une partie des murs est

recouverte d’anciennes fresques qui, malgré leur peu de proportion,

sont d’un coloris et d’une finesse de travail remarquables, tandis que

l’artiste moderne ne fait qu’un pastiche ridicule et grossier.

Les Hindous n’ont jamais excellé, il est vrai, dans la peinture;

mais l’éclat de leurs couleurs est d’une beauté inimitable. Cet art

précieux, aucun peuple n’a pu le leur ravir, et la beauté du coloris

égale sa solidité. Leur couleur favorite est le bleu et le rouge,

qu’ils savent mélanger avec un art qu’on ne saurait imiter.

Cependant le jeune radjah a donné à M. de Ujfalvy des miniatures

représentant une suite de scènes de famille de ses aïeux, qui sont d’un

coloris, d’une finesse, d’un mouvement remarquables.

Ces peintures sont extrêmement rares, pour ne pas dire introuvables

dans l’Inde; est-ce parce que la peinture, comme la sculpture, soumise

à des règles invariables, ne laisse aux artistes aucune inspiration,

que cet art ne s’est pas développé plus parfaitement? Les brahmines

sont les seuls juges de ces deux classes d’artistes; les indications

qu’ils donnent doivent être suivies à la lettre; la plus légère

infraction est punie par la perte de la caste. Étonnons-nous donc

après cela du peu de résultat! L’artiste a besoin de la liberté par

excellence, mais je crois que celui qui travaillait n’était pas enrayé

par les brahmines, et son pinceau comme son imagination n’en étaient

pas plus habiles.

Après avoir examiné toutes ces choses, et écouté les sons d’une boîte

à musique moderne, que par une galanterie inexplicable le prince avait

mise en mouvement à notre entrée sur l’air de _Salut à la France!_

de _la Fille du régiment_, on nous fit traverser une autre cour pour

nous conduire dans une plus petite, contenant des carrés de pierre

plantés de thym. Par un escalier étroit et aux marches très élevées,

on nous fit parvenir à l’appartement des femmes: vide naturellement.

Ce sont des chambres assez sombres, donnant toutes sur une galerie;

les fenêtres, en bois sculpté, s’ouvrent sur le dehors: celle de la

favorite ne possède que de petites lucarnes percées dans un panneau

de bois travaillé à jour et fixe. On se croirait volontiers dans un

cloître, et n’en est-ce pas un que cette réclusion perpétuelle des

femmes, surtout dans les hautes classes, où elles ne sortent jamais?

Elles n’ont d’autres occupations que leur toilette; elles se parfument

les cheveux d’essences, d’huiles, les tressant ou les laissant tomber

en boucles, se noircissent les yeux et se teignent en rouge les ongles

des mains et des pieds, et portent quantité de bijoux.

La grande salle à manger possède des fenêtres des deux côtés; elle est

ornée de pilastres au pied desquels, m’a-t-on dit, on réchauffe les

restes de la table de leur mari, dont elles vivent habituellement.

J’aime à croire que les femmes du radjah sont dispensées de cette

coutume, et que pour les distraire un peu de leur réclusion on leur

fait quelques plats de leur goût. En tout cas, elles ne mangent jamais

avec lui; seules avec leurs jeunes enfants, c’est à croire qu’elles

devraient mourir d’ennui. Leur soumission au mari est absolue, et du

reste toute leur vie n’est qu’un long esclavage. Soumises dès leur

enfance à leurs parents, femmes à leur mari, elles le sont encore dans

leur vieillesse à leurs fils. Aussi, pour leur enlever toute velléité

de révolte, a-t-on bien soin de ne leur donner aucune instruction:

cette règle est générale; les danseuses en sont seules exceptées.

Tous les jours, m’a-t-on raconté, le plancher est nettoyé soigneusement

avec de la bouse de vache, car la religion oblige chaque Hindou à

manger à terre.

En sortant de cet appartement féminin, je poussai un soupir de

satisfaction et m’estimai heureuse au delà de toute expression d’être

Européenne.

Le radjah n’était pas encore marié; on disait qu’à dix-huit ans,

époque de sa majorité, il devait épouser une des filles du maharadjah

du Cachemire, laquelle en ce moment était âgée de six ans.

Le lendemain, après le déjeuner, le radjah est venu chez M. Marshall

pour jouer au whist, délassement qu’il honore de sa préférence. M. de

Ujfalvy s’assit à la table vis-à-vis du radjah; quant aux deux autres

partenaires, deux jeunes nobles du pays, ils jouèrent debout, car ils

n’avaient pas le droit de s’asseoir en présence de leur souverain. Mon

mari gagna, mais le radjah, qui perdit, ne paya pas.

Il fit porter dans la journée à M. de Ujfalvy un magnifique _ganga

sagher_ en bronze martelé en deux couleurs et une lettre que je

m’empresse d’intercaler ici pour vous donner, chère lectrice, une idée

de son écriture et de son style.

Le soir, nous visitions les six temples de la ville, trois grands et

trois petits. Ils sont très vieux, et les sculptures qui les ornent

sont d’une grande beauté. Cinq sont dédiés à Siva, à qui Dieu donna

le pouvoir destructeur, car les brahmines, tout en ne croyant qu’à

un seul Dieu, ont personnifié les trois grandes attributions de la

divinité: celle de créer est attribuée à Brahma, celle de conserver

à Vichnou, et celle de détruire à Siva. L’ignorance excessive dans

laquelle les brahmines ont soin d’entretenir le peuple est peut-être

une des causes de la force et de la durée de leur religion, car les

peuples généralement croient à tout ce qu’ils ne peuvent comprendre, et

on leur a aisément confectionné des dieux qu’ils ont fini par adorer.

Les portes de l’autel du sixième temple, dédié à Vichnou, sont plaquées

d’argent. Quand nous le visitâmes, le grand prêtre était en prière.

On m’a raconté que ces prêtres ont quelquefois de singuliers désirs,

et, sans doute pour entretenir le peuple dans l’ignorance et dans le

respect qui leur sont dus, ils les imputent à leur dieu. Ils désirèrent

une fois avoir un cheval noir et prétendirent que c’était leur dieu qui

l’avait voulu; ils avaient choisi la couleur noire parce qu’elle était

celle d’un superbe cheval qu’on savait être unique dans le pays.

[Illustration: Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy:

Mon Cher Monsieur Ujfalvy

J'envoie une "Arba Muserale" grande aussi une de moyen grandeur.

Faites moi la plaisir d'en choisir une comme souvenir de votre

visit à Chamba

Tout à vous

Sham Singh]

Le résident anglais ne fit ni une ni deux, acheta un vieux cheval

blanc, le fit teindre en noir et le leur envoya. Aujourd’hui le dieu,

paraît-il, manifeste le même désir; on va recommencer le tour, et pour

sept roupies on en sera quitte.

En revenant, nous trouvons la grande place encombrée de cavaliers qui

jouent au polo, jeu originaire du Baltistan et dont je me réserve de

parler dans la description de ce pays.

Nous voulions partir, mais M. Marshall nous retint, car le 8 devait

être la fête du radjah, et il faut que nous assistions au durbar. Ce

jour-là, à onze heures du matin, des coups de canon retentissent. Sa

Hautesse se rend au temple. La cérémonie consiste à laver l’idole, à

l’arroser de lait et d’huile aromatique. Les bayadères dansent, et les

brahmines recueillent les offrandes. Souvent des officiants chassent

avec de grands éventails les mouches qui pourraient incommoder l’idole.

Sa Hautesse doit dire: «Oum!» c’est-à-dire une grande salutation au

dieu.

Dans les circonstances solennelles, on doit sacrifier une chèvre; mais,

pour accomplir le sacrifice, il faut que cette dernière tremble. La

bête à qui l’on ne fait rien ne tremble pas toujours: pour remédier à

cet inconvénient, on jette de l’eau froide dans l’oreille de la bête,

qui tremble et qui, par cette marque d’assentiment, semble consentir au

sacrifice, qui est immédiatement accompli. Or il arriva qu’un jour de

grande fête où le radjah, les brahmines étaient prêts et où tout était

disposé pour la cérémonie, la bête ne trembla pas malgré l’eau qu’on

lui jeta et même, impatientée, parvint à s’échapper, au grand désespoir

des prêtres et des habitants de Tchamba, qui ne pouvaient manger avant

la fin du sacrifice. Enfin, après des courses sans nombre à travers

les montagnes, on ramena la bête, mais elle ne tremblait toujours pas.

O déception! et les estomacs creux qui parlaient. La faim fait sortir

le loup du bois, dit le proverbe; la faim donna de l’imagination aux

brahmines, qui tout simplement baignèrent la chèvre dans la Râvi; la

pauvre bête, au milieu de cette eau tourbillonnante, trembla de tout

son corps, au grand contentement des prêtres, qui l’immolèrent. Chacun

put alors retourner tranquillement chez lui et satisfaire les besoins

impérieux de son estomac.

Ce soir, les 6000 habitants de Tchamba seront en fête et la capitale

sera tout illuminée. Malgré l’orage de la veille et la pluie battante

du matin, le soleil a reparu et il fait une chaleur étouffante. Jamais,

dit-on, il n’a fait si chaud que cette année. C’est peut-être la comète

qui nous vaut ce temps extraordinaire; tous les soirs nous pouvons

l’admirer étalant sa belle queue au milieu de ce ciel resplendissant

d’étoiles. Les indigènes sont persuadés que c’est signe d’un grand

cataclysme.

A six heures, lorsque la chaleur du jour est tombée, le durbar

commence. On appelle durbar les audiences publiques qu’un prince hindou

donne à ses sujets. Presque au bout de la belle place de Tchamba on a

dressé une tente, sous laquelle M. de Ujfalvy et les fonctionnaires

anglais prennent place. Pour moi, qui n’ai pas la permission de me

mêler à cette réunion, on a disposé un fauteuil sous l’ombrage d’un

arbre sacré. Il est entouré d’une maçonnerie formant terrasse et planté

à quelque distance derrière la tente. Je suis donc au mieux pour voir

la cérémonie.

A six heures précises, un coup de canon se fait entendre. Aussitôt le

radjah, accompagné du superintendent anglais, monté sur un éléphant

et assis dans un palanquin, sort de son palais; l’animal, fier sans

doute du personnage qu’il porte, s’avance sur la place d’un pas lent

et majestueux; il est tout caparaçonné de drap rouge brodé d’or; à

son côté et soutenue par une corde pendait une échelle, et sur son

front était placé un bouclier tout incrusté d’or. L’éléphant était

des plus rares; son nez, sa trompe et ses oreilles étaient d’un blanc

rosé tacheté de noir. De l’autre côté de l’éléphant se tenait debout

un homme armé d’un éventail en plume de paon, qui chassait les mouches

importunes. Le frère du radjah était assis à ses côtés, ainsi que M.

Marshall.

Un éléphant moins grand, moins rose suivait le premier et portait

les ministres et les autres grands dignitaires. En tête du cortège

s’avançait un homme à cheval, flanqué de deux indigènes qui

s’escrimaient sur des tambours. D’autres serviteurs faisaient partir de

temps à autre des fusées. Les soldats marchaient fièrement au son d’une

musique indescriptible, et de nobles cavaliers faisaient caracoler

leurs montures sur les flancs du cortège. Celui-ci, parvenu devant la

tente, s’arrêta; l’éléphant plia ses jambes de derrière, mouvement

qui dut imprimer une forte secousse au radjah; puis celles de devant

suivirent, autre mouvement, ce qui remit Sa Hautesse en équilibre. On

dressa l’échelle, et le radjah, son frère et M. Marshall descendirent

ensuite. Devant la tente étaient massés les soldats du radjah, sous

les ordres du précepteur du jeune prince, qui s’approcha du cortège,

tira son sabre et dit: «Présentez armes!» Le superintendent anglais

prit la main du jeune prince et le conduisit sous la tente. Après avoir

salué tous ces messieurs, il s’assit sur un fauteuil au milieu d’eux.

M. Marshall invita mon mari à prendre place à droite du radjah et

s’assit lui-même à sa gauche; tous les fonctionnaires anglais avaient

des chaises; quant aux hauts fonctionnaires indigènes, ils ne peuvent

s’asseoir devant leur souverain que par terre, ce qu’ils firent avec

une lenteur et une habitude tout orientales.

Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On

amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels

le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils

s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer

profondément.

Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à

faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au

nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah.

Leur costume était assez original et le bonnet était tout à fait

typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée

autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois

autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe

que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les

pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque

temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange,

aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui

mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient

très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres

étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse

d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes

au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant

ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et

déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah

touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre;

le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les

sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance

on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger

autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le

plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de

salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du

souverain.

Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône,

les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.

Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui

garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales

vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.

Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnes pendant

l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est

encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le

chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux

et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve

disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux

peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le

fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver

ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était

pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme

il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé,

tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun

reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après

avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain

traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis

disparut sous la grande porte de son palais.

Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est

converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il

regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois

était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais

il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant

radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement

anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint

aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX,

toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons

de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies

femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient

maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette

conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenus

par les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le

parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.

Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu

soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là,

dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil.

Sa femme est morte de chagrin.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 7 / 27 段