apporter une mauvaise nouvelle. Mais le récit en serait trop long, et
nous renverrons le lecteur à un prochain chapitre.
CHAPITRE VI
LE TCHAMBA
Mauvais rêves, bonnes nouvelles.--De nouveau les corniches.--La
panthère aimable.--Le Tchamba.--La ville.--Le radjah Sham Singh.--
Son caractère, son histoire, sa famille, son entourage.--Un cadeau
superbe accompagné d’un autographe.--Le durbar.--Les Gaddis et leurs
danses.--Sham Singh et son père.--Manghieri.--M. Clarke n’aime pas
le voyage à cheval.--Les frontières du Tchamba.--Les envoyés du
maharadjah du Cachemire.--Le _Padri-Pass_ et ses difficultés.
La nuit que nous passâmes au rest house fut des plus mauvaises. Au
milieu de nos rêves, nous nous voyions dans des chemins défoncés,
suspendus à des corniches à demi écroulées, obligés même à un arrêt
forcé.
Hélas! ce n’était que trop vrai, et le lendemain il fallut bien nous
rendre à la réalité, qui vint bientôt confirmer les nouvelles qu’on
nous avait apportées du mauvais état de la route.
Malgré tout cependant, un joyeux pressentiment nous envahissait. Le
soleil était si beau. Oh! caressant sourire du soleil, combien de fois
as-tu relevé des courages abattus! combien de fois ton radieux sourire
a-t-il pour un instant fait passer pour un rêve une effroyable réalité!
Le tchouprassi entra. Sa figure était épanouie. Avec une telle figure,
comment pouvait-il nous annoncer quelque chose de fâcheux? En effet,
M. Marshall veillait à notre sûreté, ainsi qu’il nous l’avait promis
(on peut se fier à la promesse anglaise plus qu’à celle des Russes, qui
promettent toujours et ne tiennent jamais).
Il avait déjà envoyé des hommes pour rétablir la route.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, nous quittons Nourpour,
et, bientôt après, nous nous engageons dans les montagnes qui nous
séparent du Tchamba.
Nos montures sont toutes fringantes. Ce n’est pas étonnant après un
pareil repos, mais il faut modérer leur ardeur sur cet étroit sentier,
où leurs prudents pieds ont peine à trouver place. Je suis sûre que M.
Clarke regrette son douli.
Les villages situés dans ces montagnes sont assez pauvres, et cependant
la terre est cultivée partout où la culture peut avoir lieu.
Malgré les réparations que la route a subies, les corniches se trouvent
cependant trop resserrées pour nous permettre de rester à cheval. Le
paysage qui se déroule devant nous est merveilleux; les montagnes
que nous contournons, les vallées profondes et étroites, les ravins
rocailleux se succèdent à nos yeux, avec d’autant plus de beautés que
nous ne pouvons l’admirer à notre aise, tant le chemin est dangereux.
A un certain point de la route, la corniche qui contourne la montagne
est suspendue au-dessus du ravin, et il faut la suivre avec précaution
pour la franchir sans danger. La moitié du sentier s’écroule sous les
pas du cheval de M. Clarke; les pierres tombent avec bruit au fond du
précipice, et à peine ai-je le temps de m’apercevoir du danger que mon
cheval, tenu en bride par mon saïs Nakchid, a déjà mis le pied sur le
peu qui reste; quant à Nakchid, il a sauté de l’autre côté du trou; je
ferme les yeux! mon cheval a passé, et cette seconde d’angoisse aussi.
Mon cheval n’a rien fait écrouler, heureusement, et les domestiques
peuvent nous suivre.
En tournant le circuit, une panthère se faufile dans les broussailles
épaisses de la montagne; nous n’avons que le temps d’apercevoir sa
belle robe mouchetée, le scintillement de ses yeux et les mouvements de
sa longue queue qui ondule.
Le premier croissant de lune apparaît. Nous sommes hors de la vallée de
Nourpour et nous entrons sur le territoire de Tchamba, mais Tchouari ne
paraît pas encore à l’horizon; les torches sont allumées; les villages
endormis nous montrent leurs silhouettes; le torrent mugit à nos
pieds; le chemin étroit se déroule toujours de nouveau à nos yeux; nos
montures sont fatiguées et nous aussi. Quand arriverons-nous?
A une heure du matin, seulement, nous sommes au bungalow. Mais nos
domestiques sont restés en arrière, et nous n’avons point d’autres
lits que ceux du bungalow, qui sont tellement habités qu’il me faut
dormir sur une chaise. Oh! être exténuée de fatigue et ne pas pouvoir
s’étendre sur une couche qui vous offre ses services trompeurs!
Au matin, pour comble de bonheur, ce village, situé au milieu de
rizières, est empesté par une odeur nauséabonde; c’est l’eau qui manque
dans celles-ci et qui ne reviendra que dans quelques heures. Chose
vraiment extraordinaire, quelle que soit la quantité d’eau dont on
inonde les rizières, la tige verte des plantes émerge toujours. S’il
survient des pluies ou des crues inattendues, le riz peut pousser, dans
un seul jour, de quelques centimètres, disent les habitants, en sorte
qu’il n’est jamais submergé.
Le 5 juillet, nous approchons de Tchamba. Il nous faut, pour y
arriver, franchir un col de 1650 mètres, et, sans une descente
fantastique après laquelle nous sommes obligés de laisser reposer
nos bêtes, le chemin nous paraît relativement très bon. Nous passons
un beau pont jeté sur la rapide rivière la Râvi, l’un des principaux
affluents de l’Indus. Puis nous traversons une belle place pour arriver
au bungalow: c’est le Champ de Mars ou le champ de course de Longchamp
de Tchamba.
[Illustration: Pont de Tchamba.]
Le précepteur du radjah, jeune et très aimable Anglais, vient nous
saluer; il est en même temps le général des troupes du prince; les
deux cents soldats et les quatre hommes de cavalerie de son souverain
peuvent manœuvrer à l’aise sur cette belle place.
Le 6 seulement M. Marshall devait arriver de Dalhousie, sanatorium
anglais, situé sur une montagne élevée où l’hiver lui procure six pieds
de neige. Tchamba au contraire, placée au fond d’une ravissante vallée
et tout entourée de hautes montagnes, est préservée du froid et comme
emmitouflée dans des régions neigeuses.
Le tombeau d’un saint musulman se cache parmi les arbres sur le flanc
d’une haute montagne; les maisons sont comme blotties sous la verdure.
Aussitôt M. Marshall arrivé, nous quittons le bungalow pour nous
installer chez lui. Après le déjeuner, le radjah Sham Singh vient nous
voir. Il entre au salon comme Louis XIV au Parlement, sa cravache à
la main. Il est vêtu d’une blouse de satin bleu clair, d’un pantalon
de coton blanc. Une cravate parisienne en soie demi-teinte et brodée
aux deux bouts orne son cou, ainsi qu’un magnifique collier de perles
fines. Il a seize ans, mais il est petit pour son âge; son précepteur
dit qu’il ne s’intéresse pas à grand’chose, ce qui se voit sans peine à
l’air d’ennui répandu sur toute sa figure. Son jeune frère, âgé de onze
ans, qui arrive peu de temps après, a l’air beaucoup plus intelligent,
mais aussi plus cruel. J’offre au souverain un joli revolver qui ne
m’avait jamais quittée, il en paraît fort satisfait; et quelques heures
après nous allons visiter son palais.
[Illustration: Tchamba.]
Pour nous y rendre, nous traversons la place bordée de grands arbres
dont j’ai déjà parlé, nous montons un escalier qui forme rue et est
garni des deux côtés de boutiques ouvertes et animées. Le palais est
en réparation, c’est dire qu’il en a grand besoin. Il se compose
d’une grande cour avec des galeries peintes à fresque, puis de vastes
chambres meublées avec des canapés en bois découpé, travail dans lequel
les Hindous excellent; mais ces meubles ont déjà emprunté la forme
européenne et sont recouverts de damas de soie jaune. Le prince nous
fit voir ses belles armes, les unes enrichies de pierreries, les autres
finement émaillées et provenant de Djaipour. Nous voyons travailler
un peintre hindou qui répare une salle dont une partie des murs est
recouverte d’anciennes fresques qui, malgré leur peu de proportion,
sont d’un coloris et d’une finesse de travail remarquables, tandis que
l’artiste moderne ne fait qu’un pastiche ridicule et grossier.
Les Hindous n’ont jamais excellé, il est vrai, dans la peinture;
mais l’éclat de leurs couleurs est d’une beauté inimitable. Cet art
précieux, aucun peuple n’a pu le leur ravir, et la beauté du coloris
égale sa solidité. Leur couleur favorite est le bleu et le rouge,
qu’ils savent mélanger avec un art qu’on ne saurait imiter.
Cependant le jeune radjah a donné à M. de Ujfalvy des miniatures
représentant une suite de scènes de famille de ses aïeux, qui sont d’un
coloris, d’une finesse, d’un mouvement remarquables.
Ces peintures sont extrêmement rares, pour ne pas dire introuvables
dans l’Inde; est-ce parce que la peinture, comme la sculpture, soumise
à des règles invariables, ne laisse aux artistes aucune inspiration,
que cet art ne s’est pas développé plus parfaitement? Les brahmines
sont les seuls juges de ces deux classes d’artistes; les indications
qu’ils donnent doivent être suivies à la lettre; la plus légère
infraction est punie par la perte de la caste. Étonnons-nous donc
après cela du peu de résultat! L’artiste a besoin de la liberté par
excellence, mais je crois que celui qui travaillait n’était pas enrayé
par les brahmines, et son pinceau comme son imagination n’en étaient
pas plus habiles.
Après avoir examiné toutes ces choses, et écouté les sons d’une boîte
à musique moderne, que par une galanterie inexplicable le prince avait
mise en mouvement à notre entrée sur l’air de _Salut à la France!_
de _la Fille du régiment_, on nous fit traverser une autre cour pour
nous conduire dans une plus petite, contenant des carrés de pierre
plantés de thym. Par un escalier étroit et aux marches très élevées,
on nous fit parvenir à l’appartement des femmes: vide naturellement.
Ce sont des chambres assez sombres, donnant toutes sur une galerie;
les fenêtres, en bois sculpté, s’ouvrent sur le dehors: celle de la
favorite ne possède que de petites lucarnes percées dans un panneau
de bois travaillé à jour et fixe. On se croirait volontiers dans un
cloître, et n’en est-ce pas un que cette réclusion perpétuelle des
femmes, surtout dans les hautes classes, où elles ne sortent jamais?
Elles n’ont d’autres occupations que leur toilette; elles se parfument
les cheveux d’essences, d’huiles, les tressant ou les laissant tomber
en boucles, se noircissent les yeux et se teignent en rouge les ongles
des mains et des pieds, et portent quantité de bijoux.
La grande salle à manger possède des fenêtres des deux côtés; elle est
ornée de pilastres au pied desquels, m’a-t-on dit, on réchauffe les
restes de la table de leur mari, dont elles vivent habituellement.
J’aime à croire que les femmes du radjah sont dispensées de cette
coutume, et que pour les distraire un peu de leur réclusion on leur
fait quelques plats de leur goût. En tout cas, elles ne mangent jamais
avec lui; seules avec leurs jeunes enfants, c’est à croire qu’elles
devraient mourir d’ennui. Leur soumission au mari est absolue, et du
reste toute leur vie n’est qu’un long esclavage. Soumises dès leur
enfance à leurs parents, femmes à leur mari, elles le sont encore dans
leur vieillesse à leurs fils. Aussi, pour leur enlever toute velléité
de révolte, a-t-on bien soin de ne leur donner aucune instruction:
cette règle est générale; les danseuses en sont seules exceptées.
Tous les jours, m’a-t-on raconté, le plancher est nettoyé soigneusement
avec de la bouse de vache, car la religion oblige chaque Hindou à
manger à terre.
En sortant de cet appartement féminin, je poussai un soupir de
satisfaction et m’estimai heureuse au delà de toute expression d’être
Européenne.
Le radjah n’était pas encore marié; on disait qu’à dix-huit ans,
époque de sa majorité, il devait épouser une des filles du maharadjah
du Cachemire, laquelle en ce moment était âgée de six ans.
Le lendemain, après le déjeuner, le radjah est venu chez M. Marshall
pour jouer au whist, délassement qu’il honore de sa préférence. M. de
Ujfalvy s’assit à la table vis-à-vis du radjah; quant aux deux autres
partenaires, deux jeunes nobles du pays, ils jouèrent debout, car ils
n’avaient pas le droit de s’asseoir en présence de leur souverain. Mon
mari gagna, mais le radjah, qui perdit, ne paya pas.
Il fit porter dans la journée à M. de Ujfalvy un magnifique _ganga
sagher_ en bronze martelé en deux couleurs et une lettre que je
m’empresse d’intercaler ici pour vous donner, chère lectrice, une idée
de son écriture et de son style.
Le soir, nous visitions les six temples de la ville, trois grands et
trois petits. Ils sont très vieux, et les sculptures qui les ornent
sont d’une grande beauté. Cinq sont dédiés à Siva, à qui Dieu donna
le pouvoir destructeur, car les brahmines, tout en ne croyant qu’à
un seul Dieu, ont personnifié les trois grandes attributions de la
divinité: celle de créer est attribuée à Brahma, celle de conserver
à Vichnou, et celle de détruire à Siva. L’ignorance excessive dans
laquelle les brahmines ont soin d’entretenir le peuple est peut-être
une des causes de la force et de la durée de leur religion, car les
peuples généralement croient à tout ce qu’ils ne peuvent comprendre, et
on leur a aisément confectionné des dieux qu’ils ont fini par adorer.
Les portes de l’autel du sixième temple, dédié à Vichnou, sont plaquées
d’argent. Quand nous le visitâmes, le grand prêtre était en prière.
On m’a raconté que ces prêtres ont quelquefois de singuliers désirs,
et, sans doute pour entretenir le peuple dans l’ignorance et dans le
respect qui leur sont dus, ils les imputent à leur dieu. Ils désirèrent
une fois avoir un cheval noir et prétendirent que c’était leur dieu qui
l’avait voulu; ils avaient choisi la couleur noire parce qu’elle était
celle d’un superbe cheval qu’on savait être unique dans le pays.
[Illustration: Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy:
Mon Cher Monsieur Ujfalvy
J'envoie une "Arba Muserale" grande aussi une de moyen grandeur.
Faites moi la plaisir d'en choisir une comme souvenir de votre
visit à Chamba
Tout à vous
Sham Singh]
Le résident anglais ne fit ni une ni deux, acheta un vieux cheval
blanc, le fit teindre en noir et le leur envoya. Aujourd’hui le dieu,
paraît-il, manifeste le même désir; on va recommencer le tour, et pour
sept roupies on en sera quitte.
En revenant, nous trouvons la grande place encombrée de cavaliers qui
jouent au polo, jeu originaire du Baltistan et dont je me réserve de
parler dans la description de ce pays.
Nous voulions partir, mais M. Marshall nous retint, car le 8 devait
être la fête du radjah, et il faut que nous assistions au durbar. Ce
jour-là, à onze heures du matin, des coups de canon retentissent. Sa
Hautesse se rend au temple. La cérémonie consiste à laver l’idole, à
l’arroser de lait et d’huile aromatique. Les bayadères dansent, et les
brahmines recueillent les offrandes. Souvent des officiants chassent
avec de grands éventails les mouches qui pourraient incommoder l’idole.
Sa Hautesse doit dire: «Oum!» c’est-à-dire une grande salutation au
dieu.
Dans les circonstances solennelles, on doit sacrifier une chèvre; mais,
pour accomplir le sacrifice, il faut que cette dernière tremble. La
bête à qui l’on ne fait rien ne tremble pas toujours: pour remédier à
cet inconvénient, on jette de l’eau froide dans l’oreille de la bête,
qui tremble et qui, par cette marque d’assentiment, semble consentir au
sacrifice, qui est immédiatement accompli. Or il arriva qu’un jour de
grande fête où le radjah, les brahmines étaient prêts et où tout était
disposé pour la cérémonie, la bête ne trembla pas malgré l’eau qu’on
lui jeta et même, impatientée, parvint à s’échapper, au grand désespoir
des prêtres et des habitants de Tchamba, qui ne pouvaient manger avant
la fin du sacrifice. Enfin, après des courses sans nombre à travers
les montagnes, on ramena la bête, mais elle ne tremblait toujours pas.
O déception! et les estomacs creux qui parlaient. La faim fait sortir
le loup du bois, dit le proverbe; la faim donna de l’imagination aux
brahmines, qui tout simplement baignèrent la chèvre dans la Râvi; la
pauvre bête, au milieu de cette eau tourbillonnante, trembla de tout
son corps, au grand contentement des prêtres, qui l’immolèrent. Chacun
put alors retourner tranquillement chez lui et satisfaire les besoins
impérieux de son estomac.
Ce soir, les 6000 habitants de Tchamba seront en fête et la capitale
sera tout illuminée. Malgré l’orage de la veille et la pluie battante
du matin, le soleil a reparu et il fait une chaleur étouffante. Jamais,
dit-on, il n’a fait si chaud que cette année. C’est peut-être la comète
qui nous vaut ce temps extraordinaire; tous les soirs nous pouvons
l’admirer étalant sa belle queue au milieu de ce ciel resplendissant
d’étoiles. Les indigènes sont persuadés que c’est signe d’un grand
cataclysme.
A six heures, lorsque la chaleur du jour est tombée, le durbar
commence. On appelle durbar les audiences publiques qu’un prince hindou
donne à ses sujets. Presque au bout de la belle place de Tchamba on a
dressé une tente, sous laquelle M. de Ujfalvy et les fonctionnaires
anglais prennent place. Pour moi, qui n’ai pas la permission de me
mêler à cette réunion, on a disposé un fauteuil sous l’ombrage d’un
arbre sacré. Il est entouré d’une maçonnerie formant terrasse et planté
à quelque distance derrière la tente. Je suis donc au mieux pour voir
la cérémonie.
A six heures précises, un coup de canon se fait entendre. Aussitôt le
radjah, accompagné du superintendent anglais, monté sur un éléphant
et assis dans un palanquin, sort de son palais; l’animal, fier sans
doute du personnage qu’il porte, s’avance sur la place d’un pas lent
et majestueux; il est tout caparaçonné de drap rouge brodé d’or; à
son côté et soutenue par une corde pendait une échelle, et sur son
front était placé un bouclier tout incrusté d’or. L’éléphant était
des plus rares; son nez, sa trompe et ses oreilles étaient d’un blanc
rosé tacheté de noir. De l’autre côté de l’éléphant se tenait debout
un homme armé d’un éventail en plume de paon, qui chassait les mouches
importunes. Le frère du radjah était assis à ses côtés, ainsi que M.
Marshall.
Un éléphant moins grand, moins rose suivait le premier et portait
les ministres et les autres grands dignitaires. En tête du cortège
s’avançait un homme à cheval, flanqué de deux indigènes qui
s’escrimaient sur des tambours. D’autres serviteurs faisaient partir de
temps à autre des fusées. Les soldats marchaient fièrement au son d’une
musique indescriptible, et de nobles cavaliers faisaient caracoler
leurs montures sur les flancs du cortège. Celui-ci, parvenu devant la
tente, s’arrêta; l’éléphant plia ses jambes de derrière, mouvement
qui dut imprimer une forte secousse au radjah; puis celles de devant
suivirent, autre mouvement, ce qui remit Sa Hautesse en équilibre. On
dressa l’échelle, et le radjah, son frère et M. Marshall descendirent
ensuite. Devant la tente étaient massés les soldats du radjah, sous
les ordres du précepteur du jeune prince, qui s’approcha du cortège,
tira son sabre et dit: «Présentez armes!» Le superintendent anglais
prit la main du jeune prince et le conduisit sous la tente. Après avoir
salué tous ces messieurs, il s’assit sur un fauteuil au milieu d’eux.
M. Marshall invita mon mari à prendre place à droite du radjah et
s’assit lui-même à sa gauche; tous les fonctionnaires anglais avaient
des chaises; quant aux hauts fonctionnaires indigènes, ils ne peuvent
s’asseoir devant leur souverain que par terre, ce qu’ils firent avec
une lenteur et une habitude tout orientales.
Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On
amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels
le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils
s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer
profondément.
Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à
faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au
nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah.
Leur costume était assez original et le bonnet était tout à fait
typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée
autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois
autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe
que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les
pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque
temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange,
aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui
mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient
très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres
étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse
d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes
au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant
ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et
déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah
touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre;
le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les
sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance
on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger
autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le
plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de
salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du
souverain.
Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône,
les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.
Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui
garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales
vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.
Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnes pendant
l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est
encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le
chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux
et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve
disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux
peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le
fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver
ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était
pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme
il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé,
tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun
reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après
avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain
traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis
disparut sous la grande porte de son palais.
Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est
converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il
regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois
était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais
il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant
radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement
anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint
aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX,
toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons
de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies
femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient
maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette
conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenus
par les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le
parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.
Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu
soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là,
dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil.
Sa femme est morte de chagrin.