Les fleurs jouent un grand rôle dans le culte hindou, et le lotus,

le bétel, le saro, la camoloto ornent, suivant les pays, les autels

hindous. Ce temple, un des plus anciens de l’Inde, est entouré d’un

grand nombre d’autres petits temples, que les fidèles faisaient

construire au dieu de leur choix, et c’est seulement à l’époque des

invasions musulmanes que ces constructions furent entourées d’un mur.

Tous ces édifices sont d’un travail remarquable. En face du temple

principal se dresse une statue de bœuf zébu, dont la bosse, enduite

d’une croûte huileuse, atteste sa vétusté et ses longs services.

L’huile des sacrifices a dû couler longtemps sur son dos, et l’on en

voit encore des traces.

[Illustration: Temples de Baïdjnath.]

Non loin du temple s’élève un autre bel arbre, dont les feuilles sont

pointues et qu’on appelle, je crois, le _cusa_. Cet arbre, sacré aux

yeux des Hindous, a le tronc entouré d’une maçonnerie: tel le veut

l’usage.

Les indigènes ont un grand culte pour certains arbres; ils les

soignent, les arrosent et les plantent près de leurs maisons, ou les

entourent, comme je viens de le dire, d’un carré de maçonnerie qui

les fait facilement reconnaître et les préserve de toute souillure.

Lorsqu’ils plantent un de ces arbres, ils le consacrent toujours par

des cérémonies religieuses. L’arbre une fois consacré, soit à Vichnou,

soit à Siva, les deux grandes divinités qui se partagent à notre époque

le culte des adeptes du brahmanisme, ils demandent au dieu de vivre

dans le ciel autant d’années que cet arbre en mettra à étendre ses

racines dans la terre. Ils se gardent bien d’en couper les branches et

encore moins de les tailler, et ils se feraient un grand scrupule de

brûler celles qui sont mortes.

De beaux cotonniers entourent la ville, et les bambous étalent leurs

branches flexibles et gracieuses; leur hauteur atteint celle des

arbres, et l’on se sent à l’ombre sous leurs belles touffes.

Entre Baïdjnath et la station suivante de Palampour on ne voit que des

plantations de riz et de thé.

Ma gazelle est morte dans ce trajet, pauvre petite Djibi!... Ce sont

ces hommes, ces cris qui l’auront effrayée; la pauvre petite bête est

morte de peur dans mon douli.

Quel voyage! Le choléra est à _Bud_, entre Palampour et Dharmsala.

Ce petit village est entouré d’un cordon sanitaire, et pour nous le

colonel Jenkins, commissaire du district, a levé la consigne, mais

nous ne devons que le traverser, car il nous est défendu d’y rester

même une heure. C’est donc 33 kilomètres qu’il nous faut faire d’une

seule traite. Aussi à cause de nos bêtes avons-nous pris le parti de

louer des hommes et de nous faire porter en douli.

Le douli est une sorte de boîte-bambou plus long que large dont le fond

est en corde végétale et tout recouvert d’étoffe, assez haut pour qu’on

y puisse tenir assis. On y installe des matelas et, si l’on veut, on

s’y couche. Une petite tablette est disposée à vos pieds pour recevoir

les valises. Il faut huit hommes pour vous porter; ils se relayent

quatre par quatre.

Après un violent orage, nous partons à quatre heures du soir. M.

Clarke, qui avait eu l’idée d’un voyage en douli, préférant beaucoup

cette manière de voyager à celle du cheval, nous précédait; moi

j’arrivais la seconde, avec ma Djibi, tout effrayée de ces huit hommes;

M. de Ujfalvy fermait la marche.

A peine avions-nous dépassé Palampour que mon mari déclare qu’il se

sent mal à l’aise et ne peut supporter le balancement du douli; il

envoie alors chercher son cheval. La bête arrivée, M. de Ujfalvy la

monte. Qui est enchanté? Ce sont les huit coulis, leur figure est

radieuse; mais celle des coulis de M. Clarke s’assombrit, malgré les

regards sévères du tchouprassi que M. Jenkins avait envoyé pour nous

accompagner. Il y a trois hommes de plus pour porter les torches le

soir, ce qui rend notre cortège tout à fait respectable.

La route est bonne, mais voilà la rivière; on cherche vainement le

pont, l’orage violent l’a emporté; il faut pourtant passer ce torrent.

Les hommes y entrent courageusement; l’eau, qui arrive jusqu’à leur

ceinture, envahit les matelas de M. Clarke; le courant est très fort,

et les pauvres coulis manquent d’être renversés, mais les nôtres vont

à leur secours. Quant à moi, avec les vingt-quatre hommes je passe

facilement. Mon mari s’est replacé dans son douli, car il ne veut pas

exposer son cheval, qui peut se blesser contre ces blocs de pierre

et dont il a grand besoin; aussi le bon animal, allégé de son poids,

passe vaillamment au milieu de ces flots qui bondissent jusqu’à ses

naseaux. Enfin nous sommes sur l’autre bord, et chacun reprend sa place

respective. Mais, le long de notre route, nous trouvons tous les ponts

emportés.

[Illustration: Ficus indica (arbre sacré) à Baïdjnath.]

A la tombée du jour, les hommes de M. Clarke marchent avec la plus

grande peine et ralentissent leurs pas. Il est clair qu’en allant de ce

train nous ne sommes pas près d’arriver, et pourtant les autres coulis

ne montrent guère d’empressement à aider leurs camarades.

Le crépuscule tombe et le soir succède au jour. Des lucioles

envahissent la campagne; elles s’approchent, s’éloignent, se

rapprochent de nouveau, voltigeant dans les airs, et cette danse

éblouissante a quelque chose de fantastique; la rivière mugit et bondit

à nos pieds; c’est à se croire dans le royaume infernal.

Nous sommes près de _Dud_; le chef du village est à l’entrée, nous le

devinons à sa mine sombre et à l’accent caverneux de sa voix; il nous

prévient que plusieurs personnes sont mortes dans la journée et que

nous ne pouvons aller plus loin. Le tchouprassi s’avance alors, porteur

de l’ordre du chef du district. On nous laisse passer. Les hommes

murmurent, ils voudraient s’arrêter, mais l’ordre est là, et le chef

inflexible les oblige à marcher.

Quand nous sortons du village, la nuit est tout à fait venue, nuit sans

étoiles avec un ciel sombre et couvert de nuages menaçants.

Nous avançons au milieu d’un dédale de plantations de riz entrecoupées

de prairies, de rivières bruyantes, tout cela enclavé dans des

montagnes dont la crête blanche se dessinait au loin.

Les hommes décidément refusent d’avancer. On allume les torches, et,

aux lueurs vacillantes, ils reprennent leur marche; nous traversons des

villages. Tout le monde dort, et ces formes humaines étendues à terre,

enveloppées dans leurs draps blancs semblables à des linceuls, font un

effet lugubre. Hélas! nos hommes voudraient bien imiter ces dormeurs.

Il est évident qu’ils ne pourront pas aller longtemps; un des porteurs

de M. Clarke vient de tomber au bord de la rivière; on le relève et

nous passons encore celle-là. Dieu! l’effroyable voyage! Plus loin, ma

Djibi se roule dans d’horribles convulsions. _Pâni_, _pâni_ (de l’eau,

de l’eau); mais bah! le porteur d’eau n’est pas là, et tout le monde

pourrait mourir que pas un homme ne ferait un mouvement pour accomplir

un office qui n’est pas celui de sa caste. Une dernière convulsion, et

ma Djibi expire. Je dépose doucement au pied d’un arbre la pauvre bête,

et, encore tout émue, je me replace dans mon douli.

Nous nous remettons en marche; mais après une rapide montée les hommes

déclarent qu’ils ne veulent pas aller plus loin; il nous faut chercher

une prairie pour y camper; une fois trouvée, on allume un grand feu

avec du bois humide; on a bien du mal à le faire prendre, mais enfin

on y parvient, et nous faisons du thé pour réchauffer nos membres

engourdis. Inutile d’en offrir à nos hommes, ils n’accepteraient pas:

leur religion le leur défend. Aussi nous hâtons-nous de boire, car ils

nous font pitié. Les hommes se couchent, enveloppés de leur couverture;

plusieurs d’entre eux vont demander l’hospitalité dans quelques cabanes

voisines. Nous nous allongeons dans nos doulis, et, bientôt après, tout

est plongé dans un silence profond.

Au point du jour, tout le monde est sur pied, et notre repas plus

que frugal est bientôt terminé. Les Hindous ne mangent pas, car ils

n’ont rien pris avec eux pour faire leur cuisine. Comment auront-ils

la force de nous porter? Enfin, après mille et mille efforts, car la

montée est rude, nous faisons notre entrée à Dharmsala. Il était temps;

nos hommes, exténués, n’en pouvaient plus; à onze heures, au moment

de notre arrivée, ils étaient à bout. La vaillante bête de mon mari,

qui pourtant n’avait rien mangé depuis la veille, paraissait à peine

essoufflée et donnait à ces hommes l’exemple d’une ardeur infatigable.

Aussi son saïs, plein d’amour pour elle, allait-il bien la soigner.

Le chef du district nous attendait. Quel aimable et charmant

fonctionnaire! comme il savait vous mettre à l’aise! Depuis nombre

d’années déjà qu’il habitait les Indes, son humeur joyeuse n’avait subi

aucune altération.

Dharmsala est un petit sanatorium situé à une hauteur de 1400 à

2000 mètres dans les montagnes formant les premiers contreforts de

l’Himalaya du côté du Pendjab. Par un temps clair, on aperçoit Kangra,

à 24 kilomètres dans la plaine. C’est une _hill station_ pour les

Anglais; les soldats y viennent aussi en convalescence; la chaleur

n’y est jamais excessive et l’hiver est froid. La panthère hante ses

parages et se permet même de visiter la station. De beaux pigeons verts

s’ébattent parmi les arbres de ces montagnes.

Le bazar est petit, et, comme toujours, un Parsi tient toutes les

marchandises de provenance européenne. Il parlait même un peu le

français. Cette race est vraiment intelligente.

[Illustration: Sanatorium de Dharmsala.]

J’eus l’occasion, à Dharmsala, de visiter une plantation de thé, et

un jeune homme, riche propriétaire des environs, m’offrit de me la

montrer en détail. Le lendemain de notre arrivée, qui était le 27

juin, je me rendis donc en tchampang à son habitation, très bien

disposée, comme toutes les habitations anglaises. Nous sommes dans

le jardin et il commence à m’expliquer tout ce qui a rapport à cette

culture. Le thé se plante par pieds, espacés les uns des autres,

et ce sont toujours les jeunes pousses, à peine nées de huit jours,

qu’on cueille à la main. Afin d’en augmenter le nombre, on arrache la

fleur lorsque le bouton est encore naissant. Les jeunes pousses se

multiplient alors aussi beaucoup plus vite. Lorsque la récolte est

faite, on met les feuilles de thé dans des corbeilles en natte, rondes

et très plates. Ces corbeilles sont placées dans une vaste pièce bien

aérée, à l’abri des rayons du soleil, sur des fils de fer tendus entre

deux rangs de solives. On laisse les feuilles sécher ainsi jusqu’à

parfaite flexibilité. Des hommes alors les prennent, les roulent en les

pressant dans leurs mains, les roulent de nouveau sur de grandes tables

couvertes de nattes, jusqu’à ce que le suc astringent qui est dans la

feuille en soit bien sorti. Les feuilles ainsi comprimées ne doivent

pas se casser. On les place encore dans un four très doux, où elles

continuent à sécher. Lorsqu’elles sont à point, on les met pendant deux

ou trois jours dans une couverture de laine, pour qu’elles puissent

fermenter; ensuite on les expose au soleil. Le thé est déjà presque

apprêté, mais il faut encore le mettre sur des corbeilles plates et

carrées, qui sont placées sur un feu de braise rouge et presque en

cendre, afin qu’elles ne brûlent pas et que les feuilles puissent

arriver à la dessiccation voulue. La pièce où se fait cette dernière

préparation est garnie tout autour d’une espèce d’auge carrée en terre

battue, dans laquelle, de distance en distance, on place le feu sous

chaque corbeille. De temps en temps on remue le thé, et la poussière

qui sort de cette corbeille est l’essence même du thé. «Mais, me dit le

propriétaire, je ne puis pas la vendre, puisque personne ne veut croire

qu’elle soit vraiment bonne.»

La préparation du thé est maintenant terminée, il ne reste plus qu’à le

ranger par qualité; à cet effet on trie le thé feuille par feuille;

des petites filles sont employées à cet ouvrage de patience, car aucune

machine n’a pu, jusqu’à présent, remplacer la main de l’homme. Une

ouvrière habile peut trier jusqu’à sept kilogrammes de thé par jour.

Après ce méticuleux triage, on vanne le thé dans des tamis en fil de

laiton, une première fois dans un tamis ordinaire, une seconde fois

dans un tamis plus fin. Ensuite on doit encore enlever avec la main les

petits grains de poussière qui ne peuvent passer à travers le treillis.

Il y a trois sortes de thé à Kangra: la première qualité est le thé le

plus fin, la deuxième le moyen, et la troisième les grandes feuilles.

Le thé étant tout à fait prêt, on le met dans des sacs en papier de

plomb, qui sont pliés dans un moule de bois, afin qu’il n’y en ait pas

un plus rempli que l’autre.

Le thé de Kangra, c’est ainsi qu’on appelle celui qui se cultive dans

les environs de cette ancienne ville, qu’on aperçoit de Dharmsala, se

vend, sur les lieux mêmes, 8 anas ou 1 fr. 05 le demi-kilogramme. C’est

le meilleur des Indes.

Lorsqu’on veut fabriquer du thé vert ou du thé jaune, au lieu de le

laisser sécher par l’air, on le sèche tout de suite au four, afin que

les sucs astringents n’en soient pas exprimés. C’est ce qui rend ces

espèces de thé si excitantes.

C’est avec la feuille de jasmin qu’on obtient le parfum du thé; aussi

les Chinois, qui étaient dans ces pays avant les Anglais, ont planté

partout du jasmin, et les routes de cette partie des Indes sont

remplies de cette odeur pénétrante.

Je remerciai beaucoup le propriétaire de cette belle plantation, pour

m’avoir donné toutes ces explications et fait exécuter sous mes yeux

les travaux de préparation. M. Hogdson est un cadet de bonne famille

qui est venu aux Indes afin de se créer une position, son frère aîné

ayant tout, lui ne possédant que le souvenir d’un château superbe

que son frère habite en Angleterre. Je ne sais s’il a réussi dans

ses désirs; mais ce que j’ai pu constater, c’est que, depuis cinq ou

six ans qu’il est établi dans les environs de Dharmsala, il parle

l’hindoustani très couramment.

Il est certain que si les parents anglais n’étaient pas obligés

d’envoyer leurs enfants en Angleterre, pour raison de santé, quand ils

atteignent l’âge de cinq ou six ans, ceux-ci ne sauraient presque plus

parler leur langue, et l’hindoustani fleurirait seul dans ces contrées.

Fait étrange à constater, l’Anglais, dans l’Inde, apporte avec lui

ses mœurs, ses usages, ses coutumes, reste toujours le même et parle

pourtant la langue de ses subordonnés, qu’il méprise du haut de sa

grandeur.

[Illustration: Plantation de thé dans les environs de Kangra.]

Nous restons à Dharmsala plus longtemps que nous ne l’avions pensé

d’abord; la saison des pluies venait de commencer, et M. Jenkins

ne voulait pas nous laisser partir pour le Tchamba, la route étant

impraticable en cette saison. Le colonel ne voulait pas prendre sous sa

responsabilité de nous exposer aux dangers qui peuvent se présenter sur

ces chemins difficiles, sujets à des éboulements fréquents, ou de nous

obliger à franchir des torrents qui sont d’une telle impétuosité qu’il

est impossible de les traverser. Il arrive même parfois que vous êtes

passé et que vos serviteurs, un peu en retard, ne peuvent plus franchir

cette rivière furieuse. Si la pluie ne dure que quelques heures,

l’ennui n’est pas grand; mais si, au contraire, elle tombe pendant

trois jours entiers, ce qui arrive le plus souvent, vous êtes exposés à

un cruel supplice. Éloignés des villages, rendus inaccessibles par les

pluies, vous devez pendant ce temps supporter l’humidité et la faim.

M. de Ujfalvy télégraphia à M. Lyell de lui envoyer la permission

de nous rendre au Cachemire par la route de Djammou, qui est

essentiellement réservée au service du maharadjah du Cachemire. Il

nous était trop pénible de songer à descendre dans les plaines pour

reprendre la route postale et habituelle qui conduit à Srinagar.

Comme la réponse se faisait attendre, M. de Ujfalvy eut l’idée de

télégraphier aussi à M. Marshall, le _superintendent_ du Tchamba,

qui était averti de notre passage par le gouvernement de Simla. «La

route des montagnes est-elle libre?--Oui, il est encore temps, venez,

j’y veillerai.» Sur ce télégramme, le colonel Jenkins n’eut plus

d’objections à nous faire et nous permit de partir le lendemain pour

Kangra, qui était sur notre chemin.

La veille de notre départ le colonel assista à un bal, et, malgré ce

divertissement qui se prolongea fort avant dans la nuit, il était

sur pied pour nous donner l’accolade du départ. Que de regrets nous

emportions en le quittant!

A peine étions-nous à moitié chemin de la pénible descente qu’un orage

violent éclatait; une pluie torrentielle nous accompagna jusqu’à

Kangra. La vallée qui mène à cette ville est belle et riche, et,

quoique cachés sous nos manteaux de caoutchouc, nous l’admirions

pourtant.

L’homme que le colonel nous avait donné pour nous accompagner, trouvant

sans doute la ville à son goût et voulant nous en montrer toutes

les beautés, nous la fit traverser. Pour atténuer les pentes de ces

rues montueuses, on les a pavées et on a construit un escalier à

larges marches. Nos chevaux montèrent avec une adresse et un ensemble

admirables. Leurs sabots frappaient le pavé. Tous les gens étaient

à leurs portes pour nous voir passer. Au bout de cet escalier se

trouve la porte de la ville, et, après celle-ci, on rencontre une

petite église anglaise. Nos chevaux montèrent au galop à la maison

de justice, où nous devions retrouver M. Clarke, qui, la veille, nous

avait devancés dans son douli.

Mais il n’y avait personne. Notre compagnon s’était fait descendre

au rest house, vers lequel nos vaillantes montures se dirigèrent

lentement, comme il convient à des chevaux appartenant à des personnes

de qualité qui visitent l’Orient. Cette course matinale nous avait

mis en appétit, et nous trouvâmes le déjeuner excellent. Pendant

l’après-midi, le soleil reparut, et, comme nos habits étaient secs,

nous nous dirigeons vers le bazar, où nous ne trouvons rien de curieux,

presque toutes les boutiques étant fermées et ne devant s’ouvrir

qu’avec la foire.

A force de chercher, nous parvenons cependant à dénicher quelques

vieux bronzes, puis des étoffes de coton et de soie. Mais il est très

difficile de rencontrer de la toile de coton fabriquée aux Indes, tant

on en a importé des manufactures anglaises. Le coton hindou était si

beau qu’une pièce de trente aunes roulée pouvait tenir dans les deux

mains. La machine à carder qu’ils emploient pour tisser ce merveilleux

tissu est très simple, et souvent nous en avons vu sur notre route.

Le métier consiste en deux pièces de bois placées sur quatre pieds

droits qu’on plante en terre, sous des arbres, pour se préserver du

soleil; ces métiers en plein air servent à la fabrication des toiles

grossières. Pour le tissage des toiles fines, on s’enferme dans une

chambre, car la moindre agitation de l’air suffit pour casser le fil,

qui est d’une ténuité extraordinaire. Quand on retire la pièce du

métier, on la lave deux fois et on la trempe dans l’huile de noix de

coco. Cette préparation lui donne plus de solidité, et, si l’on veut

lui donner de la souplesse et en même temps du corps, on la trempe dans

l’eau de riz.

Hélas! à Kangra, point de ce fin coton, mais une pièce assez bigarrée

et qui n’était pas d’origine anglaise. Les Hindous n’impriment pas le

coton comme nous, ils le peignent avec une espèce de brosse faite de

fibres de noix de coco, qui sont très élastiques.

Les soieries que nous achetâmes étaient assez originales, sans être

très belles, et pourtant c’est aux Hindous qu’il faut attribuer la

découverte de la fabrication de la soie. Depuis les temps les plus

reculés, une de leurs tribus habitant le canton de Serhind, près de

Delhi, élevait des vers à soie. Les artisans la travaillent, comme le

coton, avec des métiers très simples; ils font des tentures et des

tapis dont on ne peut arriver à égaler ni les couleurs ni les dessins.

Les Romains tiraient leurs soieries des Indes, et elles étaient

arrivées à atteindre un prix si élevé que l’empereur Aurélien refusa

d’en acheter à l’impératrice. Au VIe siècle seulement elle fut apportée

à la cour de Justinien, et c’est Louis XI qui le premier fit élever des

vers à soie en France.

Quels progrès depuis cette époque!

A défaut de belles soieries, nous rencontrâmes à Kangra un devant de

boutique en bois sculpté, avec des figurines émaillées, qui attira

l’attention de notre compagnon. Sa bourse, bien fournie par le musée

de Kensington, pouvait lui permettre cette dépense, et il demanda au

propriétaire s’il consentait à s’en défaire.

Celui-ci lui répondit qu’il avait besoin de la devanture de sa

boutique et qu’il ne pouvait la lui vendre, mais qu’il en ferait une

toute semblable. M. Clarke objecta que la copie ne vaudrait jamais

l’original. Alors le propriétaire lui répondit: «Qu’à cela ne tienne!

si, lorsque la neuve sera faite, vous voulez m’en donner le prix,

je garderai celle-ci et vous prendrez la vieille.» Ce naïf indigène

pensait dans son for intérieur que cet homme était bien simple de

préférer le vieux au neuf. «Et, dit-il, de cette façon chacun sera

content.»

Kangra possède un temple bien plus grand que celui de Baïdjnath,

mais qui est loin de le valoir pour la beauté des détails. Son dôme,

recouvert d’or pur, en est sa plus grande curiosité.

Les portes, très belles, sont en bois sculpté, et près d’elles se

trouvent deux lions en or et en argent massifs, racontent toujours les

indigènes.

La cour du temple est ornée de beaux arbres; on y nourrit une quantité

de singes, et cet animal, sacré pour les Hindous, ne demande pas mal

d’argent pour son entretien.

Il y a des radjahs qui en mourant lèguent des sommes immenses à tel ou

tel temple pour nourrir ce quadrumane dont le roi (Hanoumân), dit la

légende, vint autrefois au secours de Rama.

Le pont de Kangra, comme ouvrage moderne, est aussi très remarquable.

Kangra est formé de deux villes, dont l’ancienne est presque en ruine

depuis la dernière grande famine. A partir de cette époque, les deux

villes sont devenues très pauvres, et les habitants ont été réduits à

vendre leurs plus beaux objets pour pouvoir subvenir à leur misérable

existence.

Le soir, M. Clarke partit en douli, pour nous attendre à Nourpour;

quant à nous, nous partons le 30 de grand matin, car il a été convenu

que nous devons, pendant le trajet, nous rencontrer à Chiapour, pour y

déjeuner à midi; nous sommes exacts.

[Illustration: Une rue et le temple d’or à Kangra.]

Chiapour est situé dans la belle et large vallée de Kangra, enclavée

dans des collines au-dessus desquelles les montagnes du Tchamba se

dessinent parfaitement. A six heures du soir, nous repartons pour Kôt;

la route est belle; à sept heures, le soleil disparaît derrière les

sommets neigeux de Tchamba; nous quittons la vallée de Kangra et nous

entrons dans celle de Nourpour. Nous passons un pont en pierres

taillées qui a coûté fort cher. Puis nous voyons un temple dont le

frontispice est sculpté à jour et où l’on m’offre du sucre jaune.

La route est une vraie route impériale; elle passe par de beaux

villages, s’enfonce entre des collines, s’abrite sous les bois, puis

longe une large vallée dans laquelle la rivière laisse voir son lit

pierreux. Les chèvres bondissent sur ces cailloux et vont se désaltérer

dans son eau transparente. Les femelles des buffles ont les mamelles

pleines de lait et regrettent, j’en suis sûre, qu’il n’y ait pas assez

d’eau dans la rivière pour s’y baigner entièrement. Un dattier pousse

au pied d’un pin; des bananes pendent languissamment, et les mangues

demandent à être cueillies; les noix sont belles et bonnes, et le

banian, ce bel arbre qui se reproduit de lui-même, forme des arcades

ravissantes.

Nourpour, la dernière ville du Pendjab, du côté du Tchamba, est bâtie

sur la pente d’une montagne; ses maisons en terre, à toit plat, sont

égayées par la verdure.

Près de la ville se dressent les ruines du palais du dernier radjah,

dont quatre tours restent encore debout; on y voit une salle superbe

avec des plafonds peints dans le style oriental. La ville elle-même est

ancienne et me parut plus considérable que Kangra.

En arrivant au rest house, j’étais assez fatiguée pour que ces

messieurs ne voulussent pas m’emmener visiter le bazar. Ils partirent

seuls et revinrent très désappointés; malgré leurs minutieuses

recherches, ils n’avaient rien trouvé. Or ne rien trouver pour un

collectionneur est le comble du désagrément.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 6 / 27 段