le bétel, le saro, la camoloto ornent, suivant les pays, les autels
hindous. Ce temple, un des plus anciens de l’Inde, est entouré d’un
grand nombre d’autres petits temples, que les fidèles faisaient
construire au dieu de leur choix, et c’est seulement à l’époque des
invasions musulmanes que ces constructions furent entourées d’un mur.
Tous ces édifices sont d’un travail remarquable. En face du temple
principal se dresse une statue de bœuf zébu, dont la bosse, enduite
d’une croûte huileuse, atteste sa vétusté et ses longs services.
L’huile des sacrifices a dû couler longtemps sur son dos, et l’on en
voit encore des traces.
[Illustration: Temples de Baïdjnath.]
Non loin du temple s’élève un autre bel arbre, dont les feuilles sont
pointues et qu’on appelle, je crois, le _cusa_. Cet arbre, sacré aux
yeux des Hindous, a le tronc entouré d’une maçonnerie: tel le veut
l’usage.
Les indigènes ont un grand culte pour certains arbres; ils les
soignent, les arrosent et les plantent près de leurs maisons, ou les
entourent, comme je viens de le dire, d’un carré de maçonnerie qui
les fait facilement reconnaître et les préserve de toute souillure.
Lorsqu’ils plantent un de ces arbres, ils le consacrent toujours par
des cérémonies religieuses. L’arbre une fois consacré, soit à Vichnou,
soit à Siva, les deux grandes divinités qui se partagent à notre époque
le culte des adeptes du brahmanisme, ils demandent au dieu de vivre
dans le ciel autant d’années que cet arbre en mettra à étendre ses
racines dans la terre. Ils se gardent bien d’en couper les branches et
encore moins de les tailler, et ils se feraient un grand scrupule de
brûler celles qui sont mortes.
De beaux cotonniers entourent la ville, et les bambous étalent leurs
branches flexibles et gracieuses; leur hauteur atteint celle des
arbres, et l’on se sent à l’ombre sous leurs belles touffes.
Entre Baïdjnath et la station suivante de Palampour on ne voit que des
plantations de riz et de thé.
Ma gazelle est morte dans ce trajet, pauvre petite Djibi!... Ce sont
ces hommes, ces cris qui l’auront effrayée; la pauvre petite bête est
morte de peur dans mon douli.
Quel voyage! Le choléra est à _Bud_, entre Palampour et Dharmsala.
Ce petit village est entouré d’un cordon sanitaire, et pour nous le
colonel Jenkins, commissaire du district, a levé la consigne, mais
nous ne devons que le traverser, car il nous est défendu d’y rester
même une heure. C’est donc 33 kilomètres qu’il nous faut faire d’une
seule traite. Aussi à cause de nos bêtes avons-nous pris le parti de
louer des hommes et de nous faire porter en douli.
Le douli est une sorte de boîte-bambou plus long que large dont le fond
est en corde végétale et tout recouvert d’étoffe, assez haut pour qu’on
y puisse tenir assis. On y installe des matelas et, si l’on veut, on
s’y couche. Une petite tablette est disposée à vos pieds pour recevoir
les valises. Il faut huit hommes pour vous porter; ils se relayent
quatre par quatre.
Après un violent orage, nous partons à quatre heures du soir. M.
Clarke, qui avait eu l’idée d’un voyage en douli, préférant beaucoup
cette manière de voyager à celle du cheval, nous précédait; moi
j’arrivais la seconde, avec ma Djibi, tout effrayée de ces huit hommes;
M. de Ujfalvy fermait la marche.
A peine avions-nous dépassé Palampour que mon mari déclare qu’il se
sent mal à l’aise et ne peut supporter le balancement du douli; il
envoie alors chercher son cheval. La bête arrivée, M. de Ujfalvy la
monte. Qui est enchanté? Ce sont les huit coulis, leur figure est
radieuse; mais celle des coulis de M. Clarke s’assombrit, malgré les
regards sévères du tchouprassi que M. Jenkins avait envoyé pour nous
accompagner. Il y a trois hommes de plus pour porter les torches le
soir, ce qui rend notre cortège tout à fait respectable.
La route est bonne, mais voilà la rivière; on cherche vainement le
pont, l’orage violent l’a emporté; il faut pourtant passer ce torrent.
Les hommes y entrent courageusement; l’eau, qui arrive jusqu’à leur
ceinture, envahit les matelas de M. Clarke; le courant est très fort,
et les pauvres coulis manquent d’être renversés, mais les nôtres vont
à leur secours. Quant à moi, avec les vingt-quatre hommes je passe
facilement. Mon mari s’est replacé dans son douli, car il ne veut pas
exposer son cheval, qui peut se blesser contre ces blocs de pierre
et dont il a grand besoin; aussi le bon animal, allégé de son poids,
passe vaillamment au milieu de ces flots qui bondissent jusqu’à ses
naseaux. Enfin nous sommes sur l’autre bord, et chacun reprend sa place
respective. Mais, le long de notre route, nous trouvons tous les ponts
emportés.
[Illustration: Ficus indica (arbre sacré) à Baïdjnath.]
A la tombée du jour, les hommes de M. Clarke marchent avec la plus
grande peine et ralentissent leurs pas. Il est clair qu’en allant de ce
train nous ne sommes pas près d’arriver, et pourtant les autres coulis
ne montrent guère d’empressement à aider leurs camarades.
Le crépuscule tombe et le soir succède au jour. Des lucioles
envahissent la campagne; elles s’approchent, s’éloignent, se
rapprochent de nouveau, voltigeant dans les airs, et cette danse
éblouissante a quelque chose de fantastique; la rivière mugit et bondit
à nos pieds; c’est à se croire dans le royaume infernal.
Nous sommes près de _Dud_; le chef du village est à l’entrée, nous le
devinons à sa mine sombre et à l’accent caverneux de sa voix; il nous
prévient que plusieurs personnes sont mortes dans la journée et que
nous ne pouvons aller plus loin. Le tchouprassi s’avance alors, porteur
de l’ordre du chef du district. On nous laisse passer. Les hommes
murmurent, ils voudraient s’arrêter, mais l’ordre est là, et le chef
inflexible les oblige à marcher.
Quand nous sortons du village, la nuit est tout à fait venue, nuit sans
étoiles avec un ciel sombre et couvert de nuages menaçants.
Nous avançons au milieu d’un dédale de plantations de riz entrecoupées
de prairies, de rivières bruyantes, tout cela enclavé dans des
montagnes dont la crête blanche se dessinait au loin.
Les hommes décidément refusent d’avancer. On allume les torches, et,
aux lueurs vacillantes, ils reprennent leur marche; nous traversons des
villages. Tout le monde dort, et ces formes humaines étendues à terre,
enveloppées dans leurs draps blancs semblables à des linceuls, font un
effet lugubre. Hélas! nos hommes voudraient bien imiter ces dormeurs.
Il est évident qu’ils ne pourront pas aller longtemps; un des porteurs
de M. Clarke vient de tomber au bord de la rivière; on le relève et
nous passons encore celle-là. Dieu! l’effroyable voyage! Plus loin, ma
Djibi se roule dans d’horribles convulsions. _Pâni_, _pâni_ (de l’eau,
de l’eau); mais bah! le porteur d’eau n’est pas là, et tout le monde
pourrait mourir que pas un homme ne ferait un mouvement pour accomplir
un office qui n’est pas celui de sa caste. Une dernière convulsion, et
ma Djibi expire. Je dépose doucement au pied d’un arbre la pauvre bête,
et, encore tout émue, je me replace dans mon douli.
Nous nous remettons en marche; mais après une rapide montée les hommes
déclarent qu’ils ne veulent pas aller plus loin; il nous faut chercher
une prairie pour y camper; une fois trouvée, on allume un grand feu
avec du bois humide; on a bien du mal à le faire prendre, mais enfin
on y parvient, et nous faisons du thé pour réchauffer nos membres
engourdis. Inutile d’en offrir à nos hommes, ils n’accepteraient pas:
leur religion le leur défend. Aussi nous hâtons-nous de boire, car ils
nous font pitié. Les hommes se couchent, enveloppés de leur couverture;
plusieurs d’entre eux vont demander l’hospitalité dans quelques cabanes
voisines. Nous nous allongeons dans nos doulis, et, bientôt après, tout
est plongé dans un silence profond.
Au point du jour, tout le monde est sur pied, et notre repas plus
que frugal est bientôt terminé. Les Hindous ne mangent pas, car ils
n’ont rien pris avec eux pour faire leur cuisine. Comment auront-ils
la force de nous porter? Enfin, après mille et mille efforts, car la
montée est rude, nous faisons notre entrée à Dharmsala. Il était temps;
nos hommes, exténués, n’en pouvaient plus; à onze heures, au moment
de notre arrivée, ils étaient à bout. La vaillante bête de mon mari,
qui pourtant n’avait rien mangé depuis la veille, paraissait à peine
essoufflée et donnait à ces hommes l’exemple d’une ardeur infatigable.
Aussi son saïs, plein d’amour pour elle, allait-il bien la soigner.
Le chef du district nous attendait. Quel aimable et charmant
fonctionnaire! comme il savait vous mettre à l’aise! Depuis nombre
d’années déjà qu’il habitait les Indes, son humeur joyeuse n’avait subi
aucune altération.
Dharmsala est un petit sanatorium situé à une hauteur de 1400 à
2000 mètres dans les montagnes formant les premiers contreforts de
l’Himalaya du côté du Pendjab. Par un temps clair, on aperçoit Kangra,
à 24 kilomètres dans la plaine. C’est une _hill station_ pour les
Anglais; les soldats y viennent aussi en convalescence; la chaleur
n’y est jamais excessive et l’hiver est froid. La panthère hante ses
parages et se permet même de visiter la station. De beaux pigeons verts
s’ébattent parmi les arbres de ces montagnes.
Le bazar est petit, et, comme toujours, un Parsi tient toutes les
marchandises de provenance européenne. Il parlait même un peu le
français. Cette race est vraiment intelligente.
[Illustration: Sanatorium de Dharmsala.]
J’eus l’occasion, à Dharmsala, de visiter une plantation de thé, et
un jeune homme, riche propriétaire des environs, m’offrit de me la
montrer en détail. Le lendemain de notre arrivée, qui était le 27
juin, je me rendis donc en tchampang à son habitation, très bien
disposée, comme toutes les habitations anglaises. Nous sommes dans
le jardin et il commence à m’expliquer tout ce qui a rapport à cette
culture. Le thé se plante par pieds, espacés les uns des autres,
et ce sont toujours les jeunes pousses, à peine nées de huit jours,
qu’on cueille à la main. Afin d’en augmenter le nombre, on arrache la
fleur lorsque le bouton est encore naissant. Les jeunes pousses se
multiplient alors aussi beaucoup plus vite. Lorsque la récolte est
faite, on met les feuilles de thé dans des corbeilles en natte, rondes
et très plates. Ces corbeilles sont placées dans une vaste pièce bien
aérée, à l’abri des rayons du soleil, sur des fils de fer tendus entre
deux rangs de solives. On laisse les feuilles sécher ainsi jusqu’à
parfaite flexibilité. Des hommes alors les prennent, les roulent en les
pressant dans leurs mains, les roulent de nouveau sur de grandes tables
couvertes de nattes, jusqu’à ce que le suc astringent qui est dans la
feuille en soit bien sorti. Les feuilles ainsi comprimées ne doivent
pas se casser. On les place encore dans un four très doux, où elles
continuent à sécher. Lorsqu’elles sont à point, on les met pendant deux
ou trois jours dans une couverture de laine, pour qu’elles puissent
fermenter; ensuite on les expose au soleil. Le thé est déjà presque
apprêté, mais il faut encore le mettre sur des corbeilles plates et
carrées, qui sont placées sur un feu de braise rouge et presque en
cendre, afin qu’elles ne brûlent pas et que les feuilles puissent
arriver à la dessiccation voulue. La pièce où se fait cette dernière
préparation est garnie tout autour d’une espèce d’auge carrée en terre
battue, dans laquelle, de distance en distance, on place le feu sous
chaque corbeille. De temps en temps on remue le thé, et la poussière
qui sort de cette corbeille est l’essence même du thé. «Mais, me dit le
propriétaire, je ne puis pas la vendre, puisque personne ne veut croire
qu’elle soit vraiment bonne.»
La préparation du thé est maintenant terminée, il ne reste plus qu’à le
ranger par qualité; à cet effet on trie le thé feuille par feuille;
des petites filles sont employées à cet ouvrage de patience, car aucune
machine n’a pu, jusqu’à présent, remplacer la main de l’homme. Une
ouvrière habile peut trier jusqu’à sept kilogrammes de thé par jour.
Après ce méticuleux triage, on vanne le thé dans des tamis en fil de
laiton, une première fois dans un tamis ordinaire, une seconde fois
dans un tamis plus fin. Ensuite on doit encore enlever avec la main les
petits grains de poussière qui ne peuvent passer à travers le treillis.
Il y a trois sortes de thé à Kangra: la première qualité est le thé le
plus fin, la deuxième le moyen, et la troisième les grandes feuilles.
Le thé étant tout à fait prêt, on le met dans des sacs en papier de
plomb, qui sont pliés dans un moule de bois, afin qu’il n’y en ait pas
un plus rempli que l’autre.
Le thé de Kangra, c’est ainsi qu’on appelle celui qui se cultive dans
les environs de cette ancienne ville, qu’on aperçoit de Dharmsala, se
vend, sur les lieux mêmes, 8 anas ou 1 fr. 05 le demi-kilogramme. C’est
le meilleur des Indes.
Lorsqu’on veut fabriquer du thé vert ou du thé jaune, au lieu de le
laisser sécher par l’air, on le sèche tout de suite au four, afin que
les sucs astringents n’en soient pas exprimés. C’est ce qui rend ces
espèces de thé si excitantes.
C’est avec la feuille de jasmin qu’on obtient le parfum du thé; aussi
les Chinois, qui étaient dans ces pays avant les Anglais, ont planté
partout du jasmin, et les routes de cette partie des Indes sont
remplies de cette odeur pénétrante.
Je remerciai beaucoup le propriétaire de cette belle plantation, pour
m’avoir donné toutes ces explications et fait exécuter sous mes yeux
les travaux de préparation. M. Hogdson est un cadet de bonne famille
qui est venu aux Indes afin de se créer une position, son frère aîné
ayant tout, lui ne possédant que le souvenir d’un château superbe
que son frère habite en Angleterre. Je ne sais s’il a réussi dans
ses désirs; mais ce que j’ai pu constater, c’est que, depuis cinq ou
six ans qu’il est établi dans les environs de Dharmsala, il parle
l’hindoustani très couramment.
Il est certain que si les parents anglais n’étaient pas obligés
d’envoyer leurs enfants en Angleterre, pour raison de santé, quand ils
atteignent l’âge de cinq ou six ans, ceux-ci ne sauraient presque plus
parler leur langue, et l’hindoustani fleurirait seul dans ces contrées.
Fait étrange à constater, l’Anglais, dans l’Inde, apporte avec lui
ses mœurs, ses usages, ses coutumes, reste toujours le même et parle
pourtant la langue de ses subordonnés, qu’il méprise du haut de sa
grandeur.
[Illustration: Plantation de thé dans les environs de Kangra.]
Nous restons à Dharmsala plus longtemps que nous ne l’avions pensé
d’abord; la saison des pluies venait de commencer, et M. Jenkins
ne voulait pas nous laisser partir pour le Tchamba, la route étant
impraticable en cette saison. Le colonel ne voulait pas prendre sous sa
responsabilité de nous exposer aux dangers qui peuvent se présenter sur
ces chemins difficiles, sujets à des éboulements fréquents, ou de nous
obliger à franchir des torrents qui sont d’une telle impétuosité qu’il
est impossible de les traverser. Il arrive même parfois que vous êtes
passé et que vos serviteurs, un peu en retard, ne peuvent plus franchir
cette rivière furieuse. Si la pluie ne dure que quelques heures,
l’ennui n’est pas grand; mais si, au contraire, elle tombe pendant
trois jours entiers, ce qui arrive le plus souvent, vous êtes exposés à
un cruel supplice. Éloignés des villages, rendus inaccessibles par les
pluies, vous devez pendant ce temps supporter l’humidité et la faim.
M. de Ujfalvy télégraphia à M. Lyell de lui envoyer la permission
de nous rendre au Cachemire par la route de Djammou, qui est
essentiellement réservée au service du maharadjah du Cachemire. Il
nous était trop pénible de songer à descendre dans les plaines pour
reprendre la route postale et habituelle qui conduit à Srinagar.
Comme la réponse se faisait attendre, M. de Ujfalvy eut l’idée de
télégraphier aussi à M. Marshall, le _superintendent_ du Tchamba,
qui était averti de notre passage par le gouvernement de Simla. «La
route des montagnes est-elle libre?--Oui, il est encore temps, venez,
j’y veillerai.» Sur ce télégramme, le colonel Jenkins n’eut plus
d’objections à nous faire et nous permit de partir le lendemain pour
Kangra, qui était sur notre chemin.
La veille de notre départ le colonel assista à un bal, et, malgré ce
divertissement qui se prolongea fort avant dans la nuit, il était
sur pied pour nous donner l’accolade du départ. Que de regrets nous
emportions en le quittant!
A peine étions-nous à moitié chemin de la pénible descente qu’un orage
violent éclatait; une pluie torrentielle nous accompagna jusqu’à
Kangra. La vallée qui mène à cette ville est belle et riche, et,
quoique cachés sous nos manteaux de caoutchouc, nous l’admirions
pourtant.
L’homme que le colonel nous avait donné pour nous accompagner, trouvant
sans doute la ville à son goût et voulant nous en montrer toutes
les beautés, nous la fit traverser. Pour atténuer les pentes de ces
rues montueuses, on les a pavées et on a construit un escalier à
larges marches. Nos chevaux montèrent avec une adresse et un ensemble
admirables. Leurs sabots frappaient le pavé. Tous les gens étaient
à leurs portes pour nous voir passer. Au bout de cet escalier se
trouve la porte de la ville, et, après celle-ci, on rencontre une
petite église anglaise. Nos chevaux montèrent au galop à la maison
de justice, où nous devions retrouver M. Clarke, qui, la veille, nous
avait devancés dans son douli.
Mais il n’y avait personne. Notre compagnon s’était fait descendre
au rest house, vers lequel nos vaillantes montures se dirigèrent
lentement, comme il convient à des chevaux appartenant à des personnes
de qualité qui visitent l’Orient. Cette course matinale nous avait
mis en appétit, et nous trouvâmes le déjeuner excellent. Pendant
l’après-midi, le soleil reparut, et, comme nos habits étaient secs,
nous nous dirigeons vers le bazar, où nous ne trouvons rien de curieux,
presque toutes les boutiques étant fermées et ne devant s’ouvrir
qu’avec la foire.
A force de chercher, nous parvenons cependant à dénicher quelques
vieux bronzes, puis des étoffes de coton et de soie. Mais il est très
difficile de rencontrer de la toile de coton fabriquée aux Indes, tant
on en a importé des manufactures anglaises. Le coton hindou était si
beau qu’une pièce de trente aunes roulée pouvait tenir dans les deux
mains. La machine à carder qu’ils emploient pour tisser ce merveilleux
tissu est très simple, et souvent nous en avons vu sur notre route.
Le métier consiste en deux pièces de bois placées sur quatre pieds
droits qu’on plante en terre, sous des arbres, pour se préserver du
soleil; ces métiers en plein air servent à la fabrication des toiles
grossières. Pour le tissage des toiles fines, on s’enferme dans une
chambre, car la moindre agitation de l’air suffit pour casser le fil,
qui est d’une ténuité extraordinaire. Quand on retire la pièce du
métier, on la lave deux fois et on la trempe dans l’huile de noix de
coco. Cette préparation lui donne plus de solidité, et, si l’on veut
lui donner de la souplesse et en même temps du corps, on la trempe dans
l’eau de riz.
Hélas! à Kangra, point de ce fin coton, mais une pièce assez bigarrée
et qui n’était pas d’origine anglaise. Les Hindous n’impriment pas le
coton comme nous, ils le peignent avec une espèce de brosse faite de
fibres de noix de coco, qui sont très élastiques.
Les soieries que nous achetâmes étaient assez originales, sans être
très belles, et pourtant c’est aux Hindous qu’il faut attribuer la
découverte de la fabrication de la soie. Depuis les temps les plus
reculés, une de leurs tribus habitant le canton de Serhind, près de
Delhi, élevait des vers à soie. Les artisans la travaillent, comme le
coton, avec des métiers très simples; ils font des tentures et des
tapis dont on ne peut arriver à égaler ni les couleurs ni les dessins.
Les Romains tiraient leurs soieries des Indes, et elles étaient
arrivées à atteindre un prix si élevé que l’empereur Aurélien refusa
d’en acheter à l’impératrice. Au VIe siècle seulement elle fut apportée
à la cour de Justinien, et c’est Louis XI qui le premier fit élever des
vers à soie en France.
Quels progrès depuis cette époque!
A défaut de belles soieries, nous rencontrâmes à Kangra un devant de
boutique en bois sculpté, avec des figurines émaillées, qui attira
l’attention de notre compagnon. Sa bourse, bien fournie par le musée
de Kensington, pouvait lui permettre cette dépense, et il demanda au
propriétaire s’il consentait à s’en défaire.
Celui-ci lui répondit qu’il avait besoin de la devanture de sa
boutique et qu’il ne pouvait la lui vendre, mais qu’il en ferait une
toute semblable. M. Clarke objecta que la copie ne vaudrait jamais
l’original. Alors le propriétaire lui répondit: «Qu’à cela ne tienne!
si, lorsque la neuve sera faite, vous voulez m’en donner le prix,
je garderai celle-ci et vous prendrez la vieille.» Ce naïf indigène
pensait dans son for intérieur que cet homme était bien simple de
préférer le vieux au neuf. «Et, dit-il, de cette façon chacun sera
content.»
Kangra possède un temple bien plus grand que celui de Baïdjnath,
mais qui est loin de le valoir pour la beauté des détails. Son dôme,
recouvert d’or pur, en est sa plus grande curiosité.
Les portes, très belles, sont en bois sculpté, et près d’elles se
trouvent deux lions en or et en argent massifs, racontent toujours les
indigènes.
La cour du temple est ornée de beaux arbres; on y nourrit une quantité
de singes, et cet animal, sacré pour les Hindous, ne demande pas mal
d’argent pour son entretien.
Il y a des radjahs qui en mourant lèguent des sommes immenses à tel ou
tel temple pour nourrir ce quadrumane dont le roi (Hanoumân), dit la
légende, vint autrefois au secours de Rama.
Le pont de Kangra, comme ouvrage moderne, est aussi très remarquable.
Kangra est formé de deux villes, dont l’ancienne est presque en ruine
depuis la dernière grande famine. A partir de cette époque, les deux
villes sont devenues très pauvres, et les habitants ont été réduits à
vendre leurs plus beaux objets pour pouvoir subvenir à leur misérable
existence.
Le soir, M. Clarke partit en douli, pour nous attendre à Nourpour;
quant à nous, nous partons le 30 de grand matin, car il a été convenu
que nous devons, pendant le trajet, nous rencontrer à Chiapour, pour y
déjeuner à midi; nous sommes exacts.
[Illustration: Une rue et le temple d’or à Kangra.]
Chiapour est situé dans la belle et large vallée de Kangra, enclavée
dans des collines au-dessus desquelles les montagnes du Tchamba se
dessinent parfaitement. A six heures du soir, nous repartons pour Kôt;
la route est belle; à sept heures, le soleil disparaît derrière les
sommets neigeux de Tchamba; nous quittons la vallée de Kangra et nous
entrons dans celle de Nourpour. Nous passons un pont en pierres
taillées qui a coûté fort cher. Puis nous voyons un temple dont le
frontispice est sculpté à jour et où l’on m’offre du sucre jaune.
La route est une vraie route impériale; elle passe par de beaux
villages, s’enfonce entre des collines, s’abrite sous les bois, puis
longe une large vallée dans laquelle la rivière laisse voir son lit
pierreux. Les chèvres bondissent sur ces cailloux et vont se désaltérer
dans son eau transparente. Les femelles des buffles ont les mamelles
pleines de lait et regrettent, j’en suis sûre, qu’il n’y ait pas assez
d’eau dans la rivière pour s’y baigner entièrement. Un dattier pousse
au pied d’un pin; des bananes pendent languissamment, et les mangues
demandent à être cueillies; les noix sont belles et bonnes, et le
banian, ce bel arbre qui se reproduit de lui-même, forme des arcades
ravissantes.
Nourpour, la dernière ville du Pendjab, du côté du Tchamba, est bâtie
sur la pente d’une montagne; ses maisons en terre, à toit plat, sont
égayées par la verdure.
Près de la ville se dressent les ruines du palais du dernier radjah,
dont quatre tours restent encore debout; on y voit une salle superbe
avec des plafonds peints dans le style oriental. La ville elle-même est
ancienne et me parut plus considérable que Kangra.
En arrivant au rest house, j’étais assez fatiguée pour que ces
messieurs ne voulussent pas m’emmener visiter le bazar. Ils partirent
seuls et revinrent très désappointés; malgré leurs minutieuses
recherches, ils n’avaient rien trouvé. Or ne rien trouver pour un
collectionneur est le comble du désagrément.