et n’ouvrent que pour la grande fête annuelle du mois de septembre.
On nous offre des lotas en cuivre de formes différentes; quelques-uns
sont grossièrement travaillés, mais la forme en est toujours jolie,
de grosse toile, du fil, de la poterie, etc., qui ne nous donnèrent
certes pas l’idée de la perfection à laquelle les Hindous s’élevèrent
dans la fabrication de la porcelaine, puisque, à ce que prétendent
quelques archéologues, ce sont eux qui l’apprirent dans les temps les
plus reculés aux Chinois. Ils fabriquèrent autrefois ces beaux vases
jaspés de bleu et de rouge sur un fond blanc, qu’on appelait murrhins
et dont les Romains faisaient grand cas. Ils durent, en effet, être des
premiers à fabriquer la porcelaine, car ils trouvèrent dans leur pays
une grande quantité de terre argileuse.
Un bania nous présente de très beaux vases en cuivre, et, malgré le
prix assez élevé qu’il en demandait, mon mari finit pourtant par
s’arranger avec lui.
Les banias sont des marchands hindous qui font le commerce; ils prêtent
aussi de l’argent sur les bijoux, donc ils sont un peu usuriers.
Nous quittons la ville par une autre porte, et nous arrivons sur un
terre-plein sur lequel s’élève le palais du raï: c’est le titre que
portaient les rois du Koulou. Ce palais, dont l’extérieur n’a rien de
frappant, est composé d’un grand nombre de constructions plus ou moins
dans le style du pays. Nous entrons dans une première cour, puis on
nous conduit, par un escalier dont les degrés paraissent être taillés
pour des géants, à une espèce de salle d’attente où l’on a disposé
trois fauteuils pour nous recevoir. Un secrétaire du raï s’est élancé
pour transmettre à son maître notre désir de visiter son palais. Quinze
minutes après il revient avec une réponse affirmative.
Il est probable qu’il a fallu du temps pour faire rentrer ces dames
dans leur harem; nous pénétrons dans une seconde cour, à la porte de
laquelle tous les indigènes ont soin de déposer leurs chaussures,
et nous arrivons par un second escalier, qui, cette fois, est
excessivement étroit et bas, à plusieurs salles carrées superposées,
ouvertes, et dont les murs sont revêtus d’un stuc splendide. Ce
revêtement ainsi que les peintures murales, en partie effacées, sont
les seuls ornements de ce palais qui méritent d’être mentionnés.
Ce sont les derniers vestiges d’une ancienne magnificence au milieu
de murs crevassés, d’escaliers caducs et de cours remplies d’herbe.
Les peintures murales représentent des scènes du bouddhisme ou des
chasses de radjahs. Quelques-unes sont assez jolies. La salle du second
étage est ébréchée d’un côté: ce sont les traces qu’un boulet sikh y
a laissées il y a près de quarante ans. Rien n’a été fait pour les
réparer. Nous visitons encore quelques autres cours; partout la même
vétusté, la même malpropreté, la même indolence. Ici un vieux palanquin
éventré pourrit aux rayons du soleil; là des excréments de vache
s’étalent sur des balustrades de fenêtre finement sculptées.
Le jeune raï dont j’ai parlé hier reçoit, dit-on, 25 000 fr. par an
du gouvernement anglais. Vous me direz que c’est une somme plus que
suffisante pour vivre dans un pays perdu au milieu de l’Himalaya?
Eh bien, vous vous trompez; ce prince a perdu son royaume, mais en
revanche tous les parasites qui se trouvent à une cour asiatique lui
sont restés; il a des centaines de gens à nourrir qui encombrent son
palais et qui ne lui savent aucun gré pour une chose qu’ils considèrent
comme absolument naturelle. Il lui reste à peine de quoi entretenir son
bonnet en plumes de lophophore, ses colliers, ses bracelets en argent
massif, et les quelques ornements en or que son père lui a laissés.
Pauvre jeune prince! Doit-il s’ennuyer au milieu de son palais délabré,
entouré d’une multitude abjecte! Il est vrai qu’il lui reste ses
femmes, et ce n’est pas peu dire, car les femmes de Koulou sont vantées
pour leur beauté, mais leur caractère infidèle doit donner du fil à
retordre au jeune raï.
Il est vrai aussi que les maris ne sont guère tendres pour leurs
femmes, si l’on en juge par une aventure assez drôle arrivée à un
ancien commissaire du district. Ce fonctionnaire anglais était un jour
en inspection, et, dans le moment où il se trouvait sur le bord de la
rivière, plusieurs maris avec leur femme sans doute la traversaient
sur des outres, lorsqu’un remous fit chavirer les outres, et la femme
disparut sous les flots écumeux; les maris s’empressèrent de ne pas
porter secours à leur femme: ce que voyant, le fonctionnaire se jeta à
l’eau et, au péril de sa vie, ramena la femme sur la berge. Celle-ci
revenue à la vie, les maris vinrent remercier le commissaire et lui
demandèrent un bakchich pour avoir sauvé leur femme. «Comment! un
bakchich? dit celui-ci étonné, car chez nous c’est ordinairement celui
qui a sauvé, non qui est sauvé, qu’on récompense.--Sans doute, lui
repartirent les maris avec calme, si tu as sauvé notre femme, c’est
que tu y voyais intérêt; il faut donc que tu lui fasses une pension
pendant le reste de sa vie.» Cette manière d’envisager la chose n’étant
pas du goût du fonctionnaire, il renvoya les maris sans bakchich.
[Illustration: Outres en peau de bœuf servant à traverser les rivières.]
Toujours est-il que maintenant il y a un beau pont près de Soultanpour,
et l’on n’est plus obligé de traverser la rivière sur des outres; cette
manière de passer les cours d’eau est cependant encore en usage dans
toute cette région de l’Himalaya et aussi dans le Pendjab. Lorsque la
rivière est tant soit peu calme, il n’y a aucun danger; une fois les
outres en peau de bœuf ou de mouton gonflées, on les laisse aller au
courant en les dirigeant un peu; mais dans les rivières du Pendjab,
surtout au moment de la saison des pluies, où le moindre petit cours
d’eau à sec quelquefois devient en un rien de temps un torrent
impétueux roulant ses flots avec fracas, le passage des rivières
avec ces outres offre toujours un réel péril. Les Anglais font tout
leur possible pour diminuer cette manière de passage, mais il en
reste encore, surtout dans les parties que nous avions l’intention de
visiter.
CHAPITRE V
LES VALLÉES DE MANDI ET DE KANGRA
Départ de Soultanpour.--La mule de M. Clarke.--La passe de Babou.--
Le Mandi.--Visite aux ruines d’une antique forteresse.--Surpris par
l’orage.--Le temple de Baïdjnath.--Les vallées de Mandi et de
Kangra.--Nous traversons des torrents.--Lucioles et choléra.--
Dharmsala.--Plantation du thé.--Sa fabrication.--Kangra.--Le temple
d’or, le bazar.--Voyage dans la plaine.--Nourpour.
A Soultanpour nous augmentons notre personnel d’un cuisinier, parce
qu’à partir de cette ville jusqu’à Tchamba les rest houses sont
plus nombreux que les bungalows, et que dans les premiers, sans ce
personnage indispensable, on court grand risque de n’avoir rien à
manger. Nous prenons donc un musulman et nous le chargeons d’acheter
tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.
M. Clarke, notre compagnon, fit aussi un changement. Sa monture,
qu’il avait achetée à Simla, lui semblait trop peu accoutumée à ces
petits sentiers des montagnes; il résolut de s’en débarrasser. Pour un
Anglais, notre compagnon aimait peu la race chevaline; il regrettait
toujours les chemins de fer, et aurait trouvé l’Himalaya bien plus beau
si des voies ferrées l’avaient traversé. Donc, son cheval hennissant et
piaffant un peu trop souvent à son gré, il s’était décidé à le changer
et avait acheté, en conséquence, une autre bête, dont on lui avait
fait un grand éloge. Mais voilà que le dimanche matin 19, au moment
de partir, il devient impossible à M. Clarke de pouvoir enfourcher
sa bête; elle donne des ruades à son nouveau propriétaire, et cela
avec un air tellement furieux que notre compagnon n’est rien moins
que rassuré. Il semblait véritablement atterré, lorsque M. de Ujfalvy
lui conseilla de résilier le marché et de prendre un mulet. Aussitôt
dit, aussitôt fait. M. Clarke choisit la plus grande mule qu’il put
trouver, et, après nous avoir demandé s’il n’était pas ridicule sur
cet utile animal, il se mit à caracoler et à vouloir nous devancer;
mais son ardeur fut ralentie par la réception forcée du docteur hindou
et du forestier du district. Ces deux indigènes, par extraordinaire,
parlaient très bien l’anglais.
Après qu’ils nous eurent salués en portant la main à leur front et en
s’inclinant jusqu’à terre, nous partîmes, accompagnés du percepteur des
contributions, qui remplaçait le chef du district, obligé de partir
en inspection avant notre départ. En Orient, lorsqu’on veut faire un
honneur à quelqu’un, on l’accompagne jusqu’aux dernières limites de la
ville.
Notre cortège ainsi formé avait une mine très respectable. M. Clarke
trottait sur sa mule, fort satisfait; M. de Ujfalvy et moi montions nos
petits chevaux, et nos domestiques fermaient la marche. Mais voilà que
tout à coup, au milieu d’un chemin ravissant, la mule de notre nouveau
cuisinier, mise sans doute en belle humeur à la vue de ces belles
prairies, jette son cavalier par terre et se roule avec délices sur
ces gazons émaillés de fleurs. M. Clarke alors se félicite de n’avoir
pas choisi cette bête, si faible à la tentation. Le pauvre cuisinier,
après bien des efforts, parvint cependant à dompter cet animal par trop
expansif, et nous le voyons repartir et s’éloigner en toute hâte de ce
chemin séduisant.
Un orage épouvantable nous surprit comme nous gravissions des corniches
fort escarpées, et jusqu’au rest house la pluie nous fouetta le visage.
Un orage dans les montagnes est un spectacle grandiose, mais, pour bien
l’admirer, je crois qu’il vaut mieux ne pas avoir à en supporter les
effets.
Le 20 nous avons à franchir le col de Babou, situé à une altitude
de 3000 mètres, qui nous fait passer du Koulou dans le Mandi. Les
corniches se déroulent à nos yeux en spirales, et, si le chemin n’était
pas aussi mauvais, nous jouirions d’un spectacle splendide. Nos pauvres
bêtes font peine à voir, tant elles sont accablées de fatigue; allons,
un peu de courage et nous arriverons au bout; elles le comprennent sans
doute et redoublent d’efforts pour escalader ces rochers. Un faux pas
de nos montures, et nous pouvons aller nous broyer la tête contre un de
ces blocs de pierre qui jonchent la route! Enfin la passe est franchie,
et devant nous s’étale une vue superbe. A Badavan une dispute s’élève
entre nos muletiers, dont l’un, qui a promis d’en payer un autre, se
refuse à tenir sa promesse. Il paraît que le cas n’est pas rare, car,
dans les stations, le règlement ordonne aux maîtres de tout payer
eux-mêmes. Les habitants sont pourtant honnêtes, et les crimes dans le
Koulou et le Mandi ne sont pas fréquents.
La pluie a rafraîchi le temps, et nos hommes, à moitié nus,
s’enveloppent dans un morceau de toile de coton; ils se replient
sur leurs jambes et ont l’air de grelotter. La fièvre d’ailleurs
est fréquente dans ces régions, à cause des changements subits de
température.
Aux deux extrémités de la route, le radjah avait trouvé bon de mettre
un poteau kilométrique, mais c’était la seule concession qu’il avait
faite au gouvernement anglais. Un contrôle, à quoi bon! c’est bon pour
des Occidentaux, mais pour moi Oriental, ma volonté suffit. Là-bas le
commencement, ici la fin; cela me plaît ainsi, cela doit satisfaire, et
cela les satisfait. Il n’est pas de peuple plus soumis au joug d’un
despote, et cela sans murmures, car le repos leur est plus cher que la
liberté; pourvu qu’ils aient un peu de riz et d’eau, le reste leur est
complètement indifférent. Les révolutions amenées par les intrigues du
palais, les massacres mêmes ne peuvent les tirer de leur torpeur. S’il
survient un changement de gouvernement, à peine s’informent-ils du nom
de leur nouveau maître, et, pourvu qu’il ne touche ni à leur religion
ni à leurs lois, le maître, quel qu’il soit, leur est indifférent.
Aussi les Anglais, en habiles politiques, se sont bien gardés de les
faire sortir de leur indolence.
Les montagnes sont boisées et couvertes de rocs désagrégés. Que de fois
avons-nous entendu de formidables bruits répercutés par toutes les
montagnes voisines! C’étaient des morceaux de corniche qui venaient de
s’écrouler, et, quelques heures après, aux mêmes endroits, nos chevaux
trouvaient à peine une place pour y poser leurs pieds. Nous frémissions
à cette vue, en songeant que nous aurions pu être là.
Nous franchissons encore deux cols plus bas, et nous suivons le cours
du Dol, jolie petite rivière très rapide. Ces cours d’eau, quand
surviennent les pluies, se changent en torrents impétueux. On a bâti un
pont convenable à la place de l’ancien, qui était en lianes et qu’il
fallait traverser à califourchon. Dans cette singulière position, les
deux pieds suspendus au-dessus de l’abîme, on vous tirait par une corde
sur l’autre rive. Pour les hommes, la chose était encore possible, mais
pour les animaux?
La vallée qui s’ouvre en tournant à droite est une des plus belles que
nous ayons vues. Jusqu’à Djentigri, la nouvelle station, c’est tout ce
qu’on peut imaginer de plus beau. Mais ces 18 kilomètres, toujours en
montée, sont bien fatigants, et hommes et bêtes ne demandent qu’à se
reposer.
Nous trouvons à la station un Anglais qui veut passer ses examens
pour entrer au service des Indes, et voyage dans ces montagnes pour
apprendre les dialectes, qui diffèrent un peu de ceux des plaines.
Les examens pour les fonctionnaires anglais sont très difficiles, et
on choisit toujours les meilleurs sujets de l’Angleterre, tout au
contraire de ce que l’on fait au Turkestan. Aussi la première question
du général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, lorsqu’un nouveau
fonctionnaire se présente à lui, est-elle celle-ci: «Qu’a-t-il fait?
A-t-il volé? A-t-il enlevé une danseuse?» Ce «qu’a-t-il fait?» me
semble bien caractéristique. Les fonctionnaires anglais, contrairement
à leurs collègues du Turkestan, sont d’une honnêteté scrupuleuse; on
les paye d’ailleurs très largement. En revanche, les petits employés
indigènes sont très mal rétribués, et leur honnêteté laisse beaucoup
à désirer. Pour remédier à cet état de choses, on met près d’eux des
fonctionnaires anglais payés au centuple. Il me semble qu’il serait
beaucoup plus économique de donner un traitement raisonnable aux plus
petits et d’exiger d’eux l’honnêteté. Mais vis-à-vis des Orientaux ce
système de compensation serait douteux, leur esprit d’équilibre est
toujours chancelant.
Le lendemain nous descendons à travers une ravissante forêt dont les
chênes sont, non pas notre vieux chêne, mais le teck, qui fournit un
excellent bois de construction. Il a la solidité du chêne et il est
plus souple et presque aussi léger que le sapin.
Nous côtoyons des mines de sel, où tous les ouvriers sont à leur poste;
ces étranges travailleurs, drapés dans leur blanche couverture qui leur
tient lieu de toge, ont l’aspect de Romains antiques.
L’heure du repos a sonné. Leurs regards mélancoliques et doux nous
suivent avec curiosité. Près d’un village, un bananier nous dit à sa
manière qu’il fait bien chaud dans ces parages. Le caoutchouc, bel
arbre droit et fier, semble me prendre à témoin de la cruauté qu’il y a
de l’enfermer dans nos appartements parisiens.
De 3000 mètres nous sommes descendus à 1200 mètres d’altitude. La
chaleur est grande; heureusement que le rest house est sur une
hauteur. M. de Ujfalvy, qui a des lettres à écrire et des notes à
rassembler, décide que nous nous arrêterons à Dilon jusqu’au lendemain.
Qu’allons-nous faire? M. Clarke et moi, nous nous proposons d’aller
visiter une ancienne forteresse qui s’élève sur une haute montagne.
Il y a une route carrossable, nous dit-on, mais mon mari ne veut pas
que j’aille à cheval; on loue donc six coulis, qui me porteront dans
un dandy. Le dandy est une espèce de hamac attaché aux deux extrémités
à un long morceau de bois; on est assis en travers, de façon que le
morceau de bois passe devant vous, pour que vous puissiez vous y
retenir, tandis que les reins sont soutenus par une sangle. Deux hommes
portent le dandy par les extrémités du bâton. Ce mode de transport
est très pratique, surtout dans les montagnes, mais il n’est pas
confortable.
Nous partons pour cette excursion à quatre heures de l’après-midi;
je me munis de mon waterproof. M. Clarke décide qu’il ira à pied en
s’aidant de son grand bâton ferré. Mais voilà que mes hommes, au
lieu de prendre la route soi-disant carrossable, grimpent comme des
chèvres sur le flanc de la montagne pour arriver au plus court, sans
s’inquiéter de ma position plus ou moins difficile. Ils escaladent
roche après roche; à chaque instant il me faut lever les pieds pour
éviter le choc des pierres. Après trois quarts d’heure de cette montée
à pic, nous sommes au premier mamelon: un petit temple bouddhique
avec sa construction en forme de dôme, couronné du lion légendaire,
nous offre le prétexte de nous reposer un peu. Des images du Bouddha,
des tridents rouillés garnissent l’autel. Nous aurions bien voulu en
prendre, mais notre guide et nos coulis ne nous quittent pas des yeux.
Une de ces pièces, cependant, est assez curieuse: c’est un lion qui
tourne la tête et se lèche la queue; ces idoles tombent de vétusté et
sont réunies en un amas de ruines que semble garder un immense félin.
Nous repartons; mais à peine avons-nous fait quelques pas que nos
guides nous déclarent qu’ils ne sont jamais montés plus haut. Ils
cherchent, ils cherchent. Enfin ils ont trouvé le passage; je laisse
là mon dandy; deux hommes me soutiennent, l’un par la main, l’autre
par le bras, et me voilà enjambant des roches, posant mon pied sur des
pierres qui roulent après notre passage. De cette façon, nous parvenons
cependant à l’escalier de la forteresse. M. Clarke est en avant avec
le guide. Cet escalier vermoulu, aux marches chancelantes, passe sous
une porte qui conduit à un autre passage, sur lequel sont placées les
meurtrières; le style de cette forteresse est remarquable, me dit
mon compagnon, qui est un connaisseur. Au milieu de la citadelle,
des pierres, des herbes, des décombres, mais rien que nous puissions
emporter. Nous sommes vraiment déçus et nous nous rabattons sur le
panorama, qui est fort beau. Désappointés, nous redescendons, et nous
rencontrons la pluie qui commence à tomber. Je revêts mon waterproof,
ma casquette de caoutchouc, et je me crois invulnérable; nous nous
arrêtons quelque temps, et M. Clarke prend le croquis de cette vieille
forteresse. En quelques coups de crayon, au roulement lointain du
tonnerre, le papier a retracé fidèlement l’image de ces ruines, qui ont
pour piédestal une immense montagne. Placée au bord d’un précipice et à
une telle hauteur, cette citadelle devait, pour les armes d’autrefois,
être inattaquable.
Pendant ce temps le ciel s’est obscurci; le tonnerre se rapproche en
roulant perpétuellement comme une décharge d’artillerie, le vent
s’élève et la pluie devient plus forte. Vite, je m’assois dans mon
dandy. Les éclairs se succèdent et déchirent la nue, nous commençons à
descendre. La pluie devient torrentielle, M. Clarke n’est plus qu’une
fontaine. Nous avançons pourtant; mais, au moment d’une descente
périlleuse, car nos hommes ont pris le même chemin que pour venir,
une rafale de vent terrible jette mes deux hommes et moi par terre;
nous roulons vers l’abîme, et c’en était fait de nous si les trois
autres coulis ne s’étaient trouvés là. De leurs pieds agiles, de leurs
mains habituées à saisir chaque saillie du sol, ils retiennent leurs
compagnons, s’emparent des extrémités du dandy et nous tirent de notre
périlleuse situation. Avec ce secours, les autres reprirent vite pied.
Mes jambes meurtries furent en un instant inondées. Je fus mouillée
jusqu’aux os. La tourmente qui se déchaînait était tellement violente
que je n’avais pas le temps de penser au danger. Deux fois cependant,
deux fois encore, mes hommes tombèrent, tant le chemin était glissant.
Tout l’orage éclatait sur nous. Comment arriverons-nous en bas? Je me
le demandais en m’accrochant à mon dandy et en m’y cramponnant pour me
maintenir en équilibre. La descente est quelquefois si rapide que ma
tête touche presque la terre quand mes pieds glissent encore sur la
roche.
Enfin nous voilà presque en bas, et, comme pour saluer notre arrivée,
un fracas épouvantable se fait entendre; ce bruit sinistre est
répercuté par toutes les montagnes environnantes. C’est un bloc de
roche de notre chemin qui s’écroule. Nous n’avons pas le loisir de
penser au danger auquel nous venons d’échapper, et, quelques minutes
après, mes porteurs sont au bungalow. Nous étions, M. Clarke et moi,
méconnaissables et métamorphosés en fontaines. Je serre la main de mon
mari, fort inquiet, qui était venu au-devant de nous et me précipite
dans le bungalow, où je retire le costume de chasse que j’ai adopté
pour ce voyage dans la montagne. Lorsque le désastre de notre équipée
fut réparé, nous pûmes nous apercevoir de la violence de l’ouragan,
même dans la plaine. Une quantité d’ardoises du toit de la galerie
gisaient dans la prairie; la cheminée de la chambre de M. Clarke avait
été enlevée, et il pleuvait sur son lit. Nous nous mîmes gaiement à
table, car nous avions faim, et, le danger passé, la sécurité n’en est
que plus charmante. Nous rîmes en nous rappelant nos figures effarées
sur la montagne. Les trous du toit étaient heureusement bien placés, et
l’endroit où notre table était dressée avait été épargné.
La route qui va de Dilon à Baïdjnath traverse de belles plantations de
thé.
Nous rencontrons des espèces de bohémiens, auxquels mon mari veut
acheter leur âne blanc; mais, malgré le prix relativement assez élevé
qu’il en offre, ils ne veulent pas s’en défaire. Un âne blanc est une
rareté et porte, dit-on, bonheur. Ces bohémiens n’étaient pas mal, les
femmes surtout. L’une d’elles tenait dans ses bras un enfant blond
comme les blés: ce que M. de Ujfalvy remarqua tout de suite en sa
qualité d’anthropologiste.
Pour arriver à Baïdjnath, nous descendons une montagne de 500 mètres
toute couverte de cactus d’une telle grosseur que ce sont presque des
arbres. Quel rempart!
Baïdjnath possède encore des restes de son ancienne splendeur. De
jolies maisons en bois sculpté, des fontaines aux bassins carrés dans
lesquelles on descend par de petits escaliers; la gueule du lion
légendaire les alimente doucement. Toutes les maisons possèdent des
jardins. Un bel arbre appelé banian (_Ficus indica_) s’est tellement
reproduit par lui-même, selon sa propriété, que ses troncs entrelacés
forment des arcades d’un goût tout nouveau. Il se trouve près d’un
vieux temple qui a été abandonné; aussi pouvons-nous, moyennant
finance, nous emparer d’une pierre sculptée, que nous choisissons parmi
de vieux débris réunis en un tas. Quel dommage! Cette construction
est remarquable, elle date de plus de cinq cents ans. Les parasites
qu’on a laissés croître entre les fissures des murs activent encore
sa destruction, et bientôt elle s’effondrera sans laisser d’autres
traces qu’un monceau de décombres finement sculptés. Ce temple ainsi
qu’un autre plus grand ont été bâtis par deux frères. Le plus grand
de ces temples est heureusement en bon état et même entretenu par les
fidèles. Les colonnes du péristyle qui en forment l’entrée, et celles
des côtés sont d’un beau travail; les figures, les bêtes sculptées
dans la pierre sont d’une grande variété. L’intérieur ressemble à nos
églises catholiques: comme dans celles-ci, le sanctuaire s’y trouve au
fond. L’autel est orné de médailles de Bouddha, le bienfaisant Bouddha,
l’auteur de toutes les félicités, qui, dit-on, prit naissance dans le
Cachemire, du moins les Cachemiriens s’en font gloire, mille ans avant
Jésus-Christ.
Devant l’autel se trouve une grande pierre rouge ornée de taches
blanches, au-dessous de laquelle est suspendu un lota, le vase indien
par excellence, tout enguirlandé de fleurs, tandis qu’au-dessus quatre
sonnettes sont attachées à une corde à la suite les unes des autres.