Les boutiques y sont maigrement achalandées; la plupart sont fermées

et n’ouvrent que pour la grande fête annuelle du mois de septembre.

On nous offre des lotas en cuivre de formes différentes; quelques-uns

sont grossièrement travaillés, mais la forme en est toujours jolie,

de grosse toile, du fil, de la poterie, etc., qui ne nous donnèrent

certes pas l’idée de la perfection à laquelle les Hindous s’élevèrent

dans la fabrication de la porcelaine, puisque, à ce que prétendent

quelques archéologues, ce sont eux qui l’apprirent dans les temps les

plus reculés aux Chinois. Ils fabriquèrent autrefois ces beaux vases

jaspés de bleu et de rouge sur un fond blanc, qu’on appelait murrhins

et dont les Romains faisaient grand cas. Ils durent, en effet, être des

premiers à fabriquer la porcelaine, car ils trouvèrent dans leur pays

une grande quantité de terre argileuse.

Un bania nous présente de très beaux vases en cuivre, et, malgré le

prix assez élevé qu’il en demandait, mon mari finit pourtant par

s’arranger avec lui.

Les banias sont des marchands hindous qui font le commerce; ils prêtent

aussi de l’argent sur les bijoux, donc ils sont un peu usuriers.

Nous quittons la ville par une autre porte, et nous arrivons sur un

terre-plein sur lequel s’élève le palais du raï: c’est le titre que

portaient les rois du Koulou. Ce palais, dont l’extérieur n’a rien de

frappant, est composé d’un grand nombre de constructions plus ou moins

dans le style du pays. Nous entrons dans une première cour, puis on

nous conduit, par un escalier dont les degrés paraissent être taillés

pour des géants, à une espèce de salle d’attente où l’on a disposé

trois fauteuils pour nous recevoir. Un secrétaire du raï s’est élancé

pour transmettre à son maître notre désir de visiter son palais. Quinze

minutes après il revient avec une réponse affirmative.

Il est probable qu’il a fallu du temps pour faire rentrer ces dames

dans leur harem; nous pénétrons dans une seconde cour, à la porte de

laquelle tous les indigènes ont soin de déposer leurs chaussures,

et nous arrivons par un second escalier, qui, cette fois, est

excessivement étroit et bas, à plusieurs salles carrées superposées,

ouvertes, et dont les murs sont revêtus d’un stuc splendide. Ce

revêtement ainsi que les peintures murales, en partie effacées, sont

les seuls ornements de ce palais qui méritent d’être mentionnés.

Ce sont les derniers vestiges d’une ancienne magnificence au milieu

de murs crevassés, d’escaliers caducs et de cours remplies d’herbe.

Les peintures murales représentent des scènes du bouddhisme ou des

chasses de radjahs. Quelques-unes sont assez jolies. La salle du second

étage est ébréchée d’un côté: ce sont les traces qu’un boulet sikh y

a laissées il y a près de quarante ans. Rien n’a été fait pour les

réparer. Nous visitons encore quelques autres cours; partout la même

vétusté, la même malpropreté, la même indolence. Ici un vieux palanquin

éventré pourrit aux rayons du soleil; là des excréments de vache

s’étalent sur des balustrades de fenêtre finement sculptées.

Le jeune raï dont j’ai parlé hier reçoit, dit-on, 25 000 fr. par an

du gouvernement anglais. Vous me direz que c’est une somme plus que

suffisante pour vivre dans un pays perdu au milieu de l’Himalaya?

Eh bien, vous vous trompez; ce prince a perdu son royaume, mais en

revanche tous les parasites qui se trouvent à une cour asiatique lui

sont restés; il a des centaines de gens à nourrir qui encombrent son

palais et qui ne lui savent aucun gré pour une chose qu’ils considèrent

comme absolument naturelle. Il lui reste à peine de quoi entretenir son

bonnet en plumes de lophophore, ses colliers, ses bracelets en argent

massif, et les quelques ornements en or que son père lui a laissés.

Pauvre jeune prince! Doit-il s’ennuyer au milieu de son palais délabré,

entouré d’une multitude abjecte! Il est vrai qu’il lui reste ses

femmes, et ce n’est pas peu dire, car les femmes de Koulou sont vantées

pour leur beauté, mais leur caractère infidèle doit donner du fil à

retordre au jeune raï.

Il est vrai aussi que les maris ne sont guère tendres pour leurs

femmes, si l’on en juge par une aventure assez drôle arrivée à un

ancien commissaire du district. Ce fonctionnaire anglais était un jour

en inspection, et, dans le moment où il se trouvait sur le bord de la

rivière, plusieurs maris avec leur femme sans doute la traversaient

sur des outres, lorsqu’un remous fit chavirer les outres, et la femme

disparut sous les flots écumeux; les maris s’empressèrent de ne pas

porter secours à leur femme: ce que voyant, le fonctionnaire se jeta à

l’eau et, au péril de sa vie, ramena la femme sur la berge. Celle-ci

revenue à la vie, les maris vinrent remercier le commissaire et lui

demandèrent un bakchich pour avoir sauvé leur femme. «Comment! un

bakchich? dit celui-ci étonné, car chez nous c’est ordinairement celui

qui a sauvé, non qui est sauvé, qu’on récompense.--Sans doute, lui

repartirent les maris avec calme, si tu as sauvé notre femme, c’est

que tu y voyais intérêt; il faut donc que tu lui fasses une pension

pendant le reste de sa vie.» Cette manière d’envisager la chose n’étant

pas du goût du fonctionnaire, il renvoya les maris sans bakchich.

[Illustration: Outres en peau de bœuf servant à traverser les rivières.]

Toujours est-il que maintenant il y a un beau pont près de Soultanpour,

et l’on n’est plus obligé de traverser la rivière sur des outres; cette

manière de passer les cours d’eau est cependant encore en usage dans

toute cette région de l’Himalaya et aussi dans le Pendjab. Lorsque la

rivière est tant soit peu calme, il n’y a aucun danger; une fois les

outres en peau de bœuf ou de mouton gonflées, on les laisse aller au

courant en les dirigeant un peu; mais dans les rivières du Pendjab,

surtout au moment de la saison des pluies, où le moindre petit cours

d’eau à sec quelquefois devient en un rien de temps un torrent

impétueux roulant ses flots avec fracas, le passage des rivières

avec ces outres offre toujours un réel péril. Les Anglais font tout

leur possible pour diminuer cette manière de passage, mais il en

reste encore, surtout dans les parties que nous avions l’intention de

visiter.

CHAPITRE V

LES VALLÉES DE MANDI ET DE KANGRA

Départ de Soultanpour.--La mule de M. Clarke.--La passe de Babou.--

Le Mandi.--Visite aux ruines d’une antique forteresse.--Surpris par

l’orage.--Le temple de Baïdjnath.--Les vallées de Mandi et de

Kangra.--Nous traversons des torrents.--Lucioles et choléra.--

Dharmsala.--Plantation du thé.--Sa fabrication.--Kangra.--Le temple

d’or, le bazar.--Voyage dans la plaine.--Nourpour.

A Soultanpour nous augmentons notre personnel d’un cuisinier, parce

qu’à partir de cette ville jusqu’à Tchamba les rest houses sont

plus nombreux que les bungalows, et que dans les premiers, sans ce

personnage indispensable, on court grand risque de n’avoir rien à

manger. Nous prenons donc un musulman et nous le chargeons d’acheter

tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.

M. Clarke, notre compagnon, fit aussi un changement. Sa monture,

qu’il avait achetée à Simla, lui semblait trop peu accoutumée à ces

petits sentiers des montagnes; il résolut de s’en débarrasser. Pour un

Anglais, notre compagnon aimait peu la race chevaline; il regrettait

toujours les chemins de fer, et aurait trouvé l’Himalaya bien plus beau

si des voies ferrées l’avaient traversé. Donc, son cheval hennissant et

piaffant un peu trop souvent à son gré, il s’était décidé à le changer

et avait acheté, en conséquence, une autre bête, dont on lui avait

fait un grand éloge. Mais voilà que le dimanche matin 19, au moment

de partir, il devient impossible à M. Clarke de pouvoir enfourcher

sa bête; elle donne des ruades à son nouveau propriétaire, et cela

avec un air tellement furieux que notre compagnon n’est rien moins

que rassuré. Il semblait véritablement atterré, lorsque M. de Ujfalvy

lui conseilla de résilier le marché et de prendre un mulet. Aussitôt

dit, aussitôt fait. M. Clarke choisit la plus grande mule qu’il put

trouver, et, après nous avoir demandé s’il n’était pas ridicule sur

cet utile animal, il se mit à caracoler et à vouloir nous devancer;

mais son ardeur fut ralentie par la réception forcée du docteur hindou

et du forestier du district. Ces deux indigènes, par extraordinaire,

parlaient très bien l’anglais.

Après qu’ils nous eurent salués en portant la main à leur front et en

s’inclinant jusqu’à terre, nous partîmes, accompagnés du percepteur des

contributions, qui remplaçait le chef du district, obligé de partir

en inspection avant notre départ. En Orient, lorsqu’on veut faire un

honneur à quelqu’un, on l’accompagne jusqu’aux dernières limites de la

ville.

Notre cortège ainsi formé avait une mine très respectable. M. Clarke

trottait sur sa mule, fort satisfait; M. de Ujfalvy et moi montions nos

petits chevaux, et nos domestiques fermaient la marche. Mais voilà que

tout à coup, au milieu d’un chemin ravissant, la mule de notre nouveau

cuisinier, mise sans doute en belle humeur à la vue de ces belles

prairies, jette son cavalier par terre et se roule avec délices sur

ces gazons émaillés de fleurs. M. Clarke alors se félicite de n’avoir

pas choisi cette bête, si faible à la tentation. Le pauvre cuisinier,

après bien des efforts, parvint cependant à dompter cet animal par trop

expansif, et nous le voyons repartir et s’éloigner en toute hâte de ce

chemin séduisant.

Un orage épouvantable nous surprit comme nous gravissions des corniches

fort escarpées, et jusqu’au rest house la pluie nous fouetta le visage.

Un orage dans les montagnes est un spectacle grandiose, mais, pour bien

l’admirer, je crois qu’il vaut mieux ne pas avoir à en supporter les

effets.

Le 20 nous avons à franchir le col de Babou, situé à une altitude

de 3000 mètres, qui nous fait passer du Koulou dans le Mandi. Les

corniches se déroulent à nos yeux en spirales, et, si le chemin n’était

pas aussi mauvais, nous jouirions d’un spectacle splendide. Nos pauvres

bêtes font peine à voir, tant elles sont accablées de fatigue; allons,

un peu de courage et nous arriverons au bout; elles le comprennent sans

doute et redoublent d’efforts pour escalader ces rochers. Un faux pas

de nos montures, et nous pouvons aller nous broyer la tête contre un de

ces blocs de pierre qui jonchent la route! Enfin la passe est franchie,

et devant nous s’étale une vue superbe. A Badavan une dispute s’élève

entre nos muletiers, dont l’un, qui a promis d’en payer un autre, se

refuse à tenir sa promesse. Il paraît que le cas n’est pas rare, car,

dans les stations, le règlement ordonne aux maîtres de tout payer

eux-mêmes. Les habitants sont pourtant honnêtes, et les crimes dans le

Koulou et le Mandi ne sont pas fréquents.

La pluie a rafraîchi le temps, et nos hommes, à moitié nus,

s’enveloppent dans un morceau de toile de coton; ils se replient

sur leurs jambes et ont l’air de grelotter. La fièvre d’ailleurs

est fréquente dans ces régions, à cause des changements subits de

température.

Aux deux extrémités de la route, le radjah avait trouvé bon de mettre

un poteau kilométrique, mais c’était la seule concession qu’il avait

faite au gouvernement anglais. Un contrôle, à quoi bon! c’est bon pour

des Occidentaux, mais pour moi Oriental, ma volonté suffit. Là-bas le

commencement, ici la fin; cela me plaît ainsi, cela doit satisfaire, et

cela les satisfait. Il n’est pas de peuple plus soumis au joug d’un

despote, et cela sans murmures, car le repos leur est plus cher que la

liberté; pourvu qu’ils aient un peu de riz et d’eau, le reste leur est

complètement indifférent. Les révolutions amenées par les intrigues du

palais, les massacres mêmes ne peuvent les tirer de leur torpeur. S’il

survient un changement de gouvernement, à peine s’informent-ils du nom

de leur nouveau maître, et, pourvu qu’il ne touche ni à leur religion

ni à leurs lois, le maître, quel qu’il soit, leur est indifférent.

Aussi les Anglais, en habiles politiques, se sont bien gardés de les

faire sortir de leur indolence.

Les montagnes sont boisées et couvertes de rocs désagrégés. Que de fois

avons-nous entendu de formidables bruits répercutés par toutes les

montagnes voisines! C’étaient des morceaux de corniche qui venaient de

s’écrouler, et, quelques heures après, aux mêmes endroits, nos chevaux

trouvaient à peine une place pour y poser leurs pieds. Nous frémissions

à cette vue, en songeant que nous aurions pu être là.

Nous franchissons encore deux cols plus bas, et nous suivons le cours

du Dol, jolie petite rivière très rapide. Ces cours d’eau, quand

surviennent les pluies, se changent en torrents impétueux. On a bâti un

pont convenable à la place de l’ancien, qui était en lianes et qu’il

fallait traverser à califourchon. Dans cette singulière position, les

deux pieds suspendus au-dessus de l’abîme, on vous tirait par une corde

sur l’autre rive. Pour les hommes, la chose était encore possible, mais

pour les animaux?

La vallée qui s’ouvre en tournant à droite est une des plus belles que

nous ayons vues. Jusqu’à Djentigri, la nouvelle station, c’est tout ce

qu’on peut imaginer de plus beau. Mais ces 18 kilomètres, toujours en

montée, sont bien fatigants, et hommes et bêtes ne demandent qu’à se

reposer.

Nous trouvons à la station un Anglais qui veut passer ses examens

pour entrer au service des Indes, et voyage dans ces montagnes pour

apprendre les dialectes, qui diffèrent un peu de ceux des plaines.

Les examens pour les fonctionnaires anglais sont très difficiles, et

on choisit toujours les meilleurs sujets de l’Angleterre, tout au

contraire de ce que l’on fait au Turkestan. Aussi la première question

du général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, lorsqu’un nouveau

fonctionnaire se présente à lui, est-elle celle-ci: «Qu’a-t-il fait?

A-t-il volé? A-t-il enlevé une danseuse?» Ce «qu’a-t-il fait?» me

semble bien caractéristique. Les fonctionnaires anglais, contrairement

à leurs collègues du Turkestan, sont d’une honnêteté scrupuleuse; on

les paye d’ailleurs très largement. En revanche, les petits employés

indigènes sont très mal rétribués, et leur honnêteté laisse beaucoup

à désirer. Pour remédier à cet état de choses, on met près d’eux des

fonctionnaires anglais payés au centuple. Il me semble qu’il serait

beaucoup plus économique de donner un traitement raisonnable aux plus

petits et d’exiger d’eux l’honnêteté. Mais vis-à-vis des Orientaux ce

système de compensation serait douteux, leur esprit d’équilibre est

toujours chancelant.

Le lendemain nous descendons à travers une ravissante forêt dont les

chênes sont, non pas notre vieux chêne, mais le teck, qui fournit un

excellent bois de construction. Il a la solidité du chêne et il est

plus souple et presque aussi léger que le sapin.

Nous côtoyons des mines de sel, où tous les ouvriers sont à leur poste;

ces étranges travailleurs, drapés dans leur blanche couverture qui leur

tient lieu de toge, ont l’aspect de Romains antiques.

L’heure du repos a sonné. Leurs regards mélancoliques et doux nous

suivent avec curiosité. Près d’un village, un bananier nous dit à sa

manière qu’il fait bien chaud dans ces parages. Le caoutchouc, bel

arbre droit et fier, semble me prendre à témoin de la cruauté qu’il y a

de l’enfermer dans nos appartements parisiens.

De 3000 mètres nous sommes descendus à 1200 mètres d’altitude. La

chaleur est grande; heureusement que le rest house est sur une

hauteur. M. de Ujfalvy, qui a des lettres à écrire et des notes à

rassembler, décide que nous nous arrêterons à Dilon jusqu’au lendemain.

Qu’allons-nous faire? M. Clarke et moi, nous nous proposons d’aller

visiter une ancienne forteresse qui s’élève sur une haute montagne.

Il y a une route carrossable, nous dit-on, mais mon mari ne veut pas

que j’aille à cheval; on loue donc six coulis, qui me porteront dans

un dandy. Le dandy est une espèce de hamac attaché aux deux extrémités

à un long morceau de bois; on est assis en travers, de façon que le

morceau de bois passe devant vous, pour que vous puissiez vous y

retenir, tandis que les reins sont soutenus par une sangle. Deux hommes

portent le dandy par les extrémités du bâton. Ce mode de transport

est très pratique, surtout dans les montagnes, mais il n’est pas

confortable.

Nous partons pour cette excursion à quatre heures de l’après-midi;

je me munis de mon waterproof. M. Clarke décide qu’il ira à pied en

s’aidant de son grand bâton ferré. Mais voilà que mes hommes, au

lieu de prendre la route soi-disant carrossable, grimpent comme des

chèvres sur le flanc de la montagne pour arriver au plus court, sans

s’inquiéter de ma position plus ou moins difficile. Ils escaladent

roche après roche; à chaque instant il me faut lever les pieds pour

éviter le choc des pierres. Après trois quarts d’heure de cette montée

à pic, nous sommes au premier mamelon: un petit temple bouddhique

avec sa construction en forme de dôme, couronné du lion légendaire,

nous offre le prétexte de nous reposer un peu. Des images du Bouddha,

des tridents rouillés garnissent l’autel. Nous aurions bien voulu en

prendre, mais notre guide et nos coulis ne nous quittent pas des yeux.

Une de ces pièces, cependant, est assez curieuse: c’est un lion qui

tourne la tête et se lèche la queue; ces idoles tombent de vétusté et

sont réunies en un amas de ruines que semble garder un immense félin.

Nous repartons; mais à peine avons-nous fait quelques pas que nos

guides nous déclarent qu’ils ne sont jamais montés plus haut. Ils

cherchent, ils cherchent. Enfin ils ont trouvé le passage; je laisse

là mon dandy; deux hommes me soutiennent, l’un par la main, l’autre

par le bras, et me voilà enjambant des roches, posant mon pied sur des

pierres qui roulent après notre passage. De cette façon, nous parvenons

cependant à l’escalier de la forteresse. M. Clarke est en avant avec

le guide. Cet escalier vermoulu, aux marches chancelantes, passe sous

une porte qui conduit à un autre passage, sur lequel sont placées les

meurtrières; le style de cette forteresse est remarquable, me dit

mon compagnon, qui est un connaisseur. Au milieu de la citadelle,

des pierres, des herbes, des décombres, mais rien que nous puissions

emporter. Nous sommes vraiment déçus et nous nous rabattons sur le

panorama, qui est fort beau. Désappointés, nous redescendons, et nous

rencontrons la pluie qui commence à tomber. Je revêts mon waterproof,

ma casquette de caoutchouc, et je me crois invulnérable; nous nous

arrêtons quelque temps, et M. Clarke prend le croquis de cette vieille

forteresse. En quelques coups de crayon, au roulement lointain du

tonnerre, le papier a retracé fidèlement l’image de ces ruines, qui ont

pour piédestal une immense montagne. Placée au bord d’un précipice et à

une telle hauteur, cette citadelle devait, pour les armes d’autrefois,

être inattaquable.

Pendant ce temps le ciel s’est obscurci; le tonnerre se rapproche en

roulant perpétuellement comme une décharge d’artillerie, le vent

s’élève et la pluie devient plus forte. Vite, je m’assois dans mon

dandy. Les éclairs se succèdent et déchirent la nue, nous commençons à

descendre. La pluie devient torrentielle, M. Clarke n’est plus qu’une

fontaine. Nous avançons pourtant; mais, au moment d’une descente

périlleuse, car nos hommes ont pris le même chemin que pour venir,

une rafale de vent terrible jette mes deux hommes et moi par terre;

nous roulons vers l’abîme, et c’en était fait de nous si les trois

autres coulis ne s’étaient trouvés là. De leurs pieds agiles, de leurs

mains habituées à saisir chaque saillie du sol, ils retiennent leurs

compagnons, s’emparent des extrémités du dandy et nous tirent de notre

périlleuse situation. Avec ce secours, les autres reprirent vite pied.

Mes jambes meurtries furent en un instant inondées. Je fus mouillée

jusqu’aux os. La tourmente qui se déchaînait était tellement violente

que je n’avais pas le temps de penser au danger. Deux fois cependant,

deux fois encore, mes hommes tombèrent, tant le chemin était glissant.

Tout l’orage éclatait sur nous. Comment arriverons-nous en bas? Je me

le demandais en m’accrochant à mon dandy et en m’y cramponnant pour me

maintenir en équilibre. La descente est quelquefois si rapide que ma

tête touche presque la terre quand mes pieds glissent encore sur la

roche.

Enfin nous voilà presque en bas, et, comme pour saluer notre arrivée,

un fracas épouvantable se fait entendre; ce bruit sinistre est

répercuté par toutes les montagnes environnantes. C’est un bloc de

roche de notre chemin qui s’écroule. Nous n’avons pas le loisir de

penser au danger auquel nous venons d’échapper, et, quelques minutes

après, mes porteurs sont au bungalow. Nous étions, M. Clarke et moi,

méconnaissables et métamorphosés en fontaines. Je serre la main de mon

mari, fort inquiet, qui était venu au-devant de nous et me précipite

dans le bungalow, où je retire le costume de chasse que j’ai adopté

pour ce voyage dans la montagne. Lorsque le désastre de notre équipée

fut réparé, nous pûmes nous apercevoir de la violence de l’ouragan,

même dans la plaine. Une quantité d’ardoises du toit de la galerie

gisaient dans la prairie; la cheminée de la chambre de M. Clarke avait

été enlevée, et il pleuvait sur son lit. Nous nous mîmes gaiement à

table, car nous avions faim, et, le danger passé, la sécurité n’en est

que plus charmante. Nous rîmes en nous rappelant nos figures effarées

sur la montagne. Les trous du toit étaient heureusement bien placés, et

l’endroit où notre table était dressée avait été épargné.

La route qui va de Dilon à Baïdjnath traverse de belles plantations de

thé.

Nous rencontrons des espèces de bohémiens, auxquels mon mari veut

acheter leur âne blanc; mais, malgré le prix relativement assez élevé

qu’il en offre, ils ne veulent pas s’en défaire. Un âne blanc est une

rareté et porte, dit-on, bonheur. Ces bohémiens n’étaient pas mal, les

femmes surtout. L’une d’elles tenait dans ses bras un enfant blond

comme les blés: ce que M. de Ujfalvy remarqua tout de suite en sa

qualité d’anthropologiste.

Pour arriver à Baïdjnath, nous descendons une montagne de 500 mètres

toute couverte de cactus d’une telle grosseur que ce sont presque des

arbres. Quel rempart!

Baïdjnath possède encore des restes de son ancienne splendeur. De

jolies maisons en bois sculpté, des fontaines aux bassins carrés dans

lesquelles on descend par de petits escaliers; la gueule du lion

légendaire les alimente doucement. Toutes les maisons possèdent des

jardins. Un bel arbre appelé banian (_Ficus indica_) s’est tellement

reproduit par lui-même, selon sa propriété, que ses troncs entrelacés

forment des arcades d’un goût tout nouveau. Il se trouve près d’un

vieux temple qui a été abandonné; aussi pouvons-nous, moyennant

finance, nous emparer d’une pierre sculptée, que nous choisissons parmi

de vieux débris réunis en un tas. Quel dommage! Cette construction

est remarquable, elle date de plus de cinq cents ans. Les parasites

qu’on a laissés croître entre les fissures des murs activent encore

sa destruction, et bientôt elle s’effondrera sans laisser d’autres

traces qu’un monceau de décombres finement sculptés. Ce temple ainsi

qu’un autre plus grand ont été bâtis par deux frères. Le plus grand

de ces temples est heureusement en bon état et même entretenu par les

fidèles. Les colonnes du péristyle qui en forment l’entrée, et celles

des côtés sont d’un beau travail; les figures, les bêtes sculptées

dans la pierre sont d’une grande variété. L’intérieur ressemble à nos

églises catholiques: comme dans celles-ci, le sanctuaire s’y trouve au

fond. L’autel est orné de médailles de Bouddha, le bienfaisant Bouddha,

l’auteur de toutes les félicités, qui, dit-on, prit naissance dans le

Cachemire, du moins les Cachemiriens s’en font gloire, mille ans avant

Jésus-Christ.

Devant l’autel se trouve une grande pierre rouge ornée de taches

blanches, au-dessous de laquelle est suspendu un lota, le vase indien

par excellence, tout enguirlandé de fleurs, tandis qu’au-dessus quatre

sonnettes sont attachées à une corde à la suite les unes des autres.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 5 / 27 段