fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent
vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et
aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe
très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche
et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail,
probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des
brunes, dit-on, ce doit être la leur.
A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans ce délicieux petit
village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les
coulis et leur donna un bakchich ou pourboire; mais au moment du
partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se
fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le
partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés.
Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été
pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en
débarrasser.
[Illustration: Village de Kôt, dans le Koulou.]
De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000
mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune
trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds
s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux
conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par
le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous
montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes
s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un
champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous
sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre
chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est
garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature
qui les entoure.
Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu
d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le
torrent nous rencontre et nous conduit au rest house. Là l’_assistant
commissary_ du Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour
nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance,
écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait
un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont
des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce
sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement du combat,
ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs
sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé
était un _tchouprassi_, espèce de sous-officier de police. Mais nous
ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des
Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le
Turkestan, que les Anglais des Hindous.
Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en
général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat,
cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à
développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand
bonheur.
Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas
un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les
Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler
leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples
du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela
prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que
la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.
Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et
misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.
Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir
des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous
faire avoir du beurre fondu, qu’on appelle _ghî_: c’est celui qu’on
emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont
excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans
l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal,
tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf
qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela
il faudrait conclure que l’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le
sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement
d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.
Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout le
_taureau_ et le _cheval_, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps
cette coutume a disparu.
Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent
comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent
dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands
sacrifices.
Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les
félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques
qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime
à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants
sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de
réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la
bêtise.
On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute
tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que
je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté
(une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand
sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête
du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme,
essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de
réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et
si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre
comme opérateur.
Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un
philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitent dans la province de Lahore
et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du
Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment
des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs
des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le
pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas.
Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple
d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.
Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une
tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette
obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant
et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet
événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison,
sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur
laquelle on dit des prières.
M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort
originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En
outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant
endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute,
nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux,
et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à
peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre
infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en
servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante
petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je
l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira
sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.
Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna,
charmant oiseau fort commun dans l’Inde.
Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu
à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale,
mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.
Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de
Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons
au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en
dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de
M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les
prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et
les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement
anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les
collectionneurs en ont une très large.
Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est
invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints
endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent
au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.
A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que
sa voisine était blanche.
Les goitres sont fréquents chez les habitants de ce pays; la coutume
qu’ils ont d’orner de bijoux cette difformité la rend encore plus
apparente. Nous rencontrons des indigènes en villégiature sans doute,
car ils se tiennent groupés près de la station. C’est toute une
famille. La femme filait avec son pied; une autre coiffait son mari; un
homme dévidait du fil, se servant aussi de son pied, et un autre sciait
du bois, se servant du pied comme d’un étau. La flexibilité de ces
basses extrémités est extraordinaire chez ces peuples; cela tient sans
doute à la liberté qu’ils leur donnent.
Le 16 nous partons pour Ourli en traversant le (_Biasse_?). La
corniche qui longe cette rivière est un des plus dangereux chemins
que nous ayons suivis, car la route s’élève à pic à une hauteur
vertigineuse, et la voie est juste assez large pour laisser passer nos
bêtes. S’il survenait une rencontre, je ne sais comment nous ferions.
Après deux heures nous quittons cependant cette dangereuse corniche
et nous campons à Ourli; il n’y a ni bungalow ni rest house, et nous
dressons nos tentes.
[Illustration: Vallée du Tirtan-Nadi.]
En arrivant au village, nous rencontrons la poste, qui est vraiment
très bien organisée. Ce sont des hommes qui se succèdent d’étape
en étape; celle-ci est presque toujours de douze milles anglais.
Le messager court en portant un bâton à la main garni de petites
clochettes, lesquelles, par leur bruit, avertissent les piétons d’avoir
à se ranger.
Le 17 nous atteignons Soultanpour, capitale du Koulou. Nous nous sommes
levés de bonne heure afin d’arriver avant la trop grande ardeur du
soleil; mais malgré cela il fait déjà bien chaud avant que nous soyons
parvenus à cette ville.
[Illustration: Soultanpour, capitale du Koulou.]
Nous rencontrons des femmes surchargées de bijoux; je me demande
comment leur pauvre tête peut porter tout cela. Le nez se voit à peine,
et les oreilles sont recourbées par le poids dont elles sont ornées.
Il paraît, du reste, que c’est tout à fait joli de l’avoir grande et
garnie de ces pendants. On appelle cela avoir une oreille «de lis».
Voilà comment, dans tous les pays du monde, la manière de considérer
le beau n’est pas la même, et comme les femmes se donnent beaucoup de
peine pour se rendre plus laides qu’elles ne sont; en outre, elles
sont couvertes de beaux vêtements en laine. Les Hindous de la plaine
ont du coton. La façon dont elles mettent leur vêtement n’est plus la
même: il forme jupe autour de la taille et se remet autour du cou en
laissant celui-ci à découvert. Ces ajustements tiennent sans cordons,
sans épingles chez les hommes. Les femmes se servent seulement de deux
grosses épingles avec lesquelles elles retiennent leur vêtement sur la
poitrine. Quelques-unes portent une jupe et un corsage à taille très
courte. Nous les arrêtons pour voir de près comment sont posés leurs
vêtements, car elles reviennent d’une fête et sont dans leurs plus
beaux atours; elles sont enchantées d’attirer notre attention, et les
maris aussi. Quelle profusion de bijoux! Le mari doit se ruiner? Non,
car dans cet heureux et beau pays du Koulou, qu’on pourrait peut-être
appeler le paradis des femmes, ces dernières ont plusieurs maris,
quelquefois six ou sept, qui sont presque toujours frères. On pourrait
croire que la jalousie et la discorde tourmentent les habitants; il
n’en est rien cependant: la plus parfaite harmonie règne dans ces
ménages, où tout est réglé d’avance.
La polyandrie est, du reste, une des coutumes les plus curieuses des
populations de l’Himalaya occidental, et, comme ces questions ne sont
pas de ma compétence, je me bornerai à citer l’opinion de quelques-uns
des voyageurs qui m’ont précédée et qui ont traité cette grave matière.
«La polyandrie, dit M. Louis Rousselet dans son _Ethnographie de
l’Himalaya occidental_, c’est-à-dire la pluralité des époux pour une
seule femme, est probablement le type de la plus ancienne organisation
sociale des peuplades primitives de l’Inde et de l’Himalaya. Ce qui
tendrait à prouver son antiquité, c’est que nous la trouvons encore
aujourd’hui en usage chez des tribus séparées les unes des autres
par de vastes espaces peuplés d’adeptes de la polygamie. Ainsi nous
trouvons des pratiques polyandriques chez les Naïrs, à l’extrémité
méridionale de l’Inde; chez les Baïgas, dans le Gondvana; chez les
Garros, aux confins de l’Indo-Chine, et enfin, dans l’Himalaya
occidental, au Ladak, au Rouptchou, au Spiti et au Koulou...
«Dans le Koulou, la polyandrie n’est plus que le souvenir d’une
ancienne coutume. Elle tend à disparaître, et une grande partie de la
population est polygame.
«Généralement, lorsque le frère aîné se marie, tous ses frères
deviennent les époux de sa femme. Les enfants nés de cette union
donnent le titre de pères à tous les conjointement-époux. Une femme
a ainsi jusqu’à quatre maris à la fois, mais le nombre n’est pas
limité. En dehors de cette forme régulière de la polyandrie, la femme
a le droit de se choisir un ou plusieurs maris (et non amants) en
dehors d’un groupe de frères. Le résultat de ces pratiques est que la
population reste stationnaire; cependant elle ne diminue pas. Un autre
résultat est que la pudeur féminine est inconnue et que la femme se
livre sans résistance au premier étranger qui la sollicite.
«La femme, chez les Koulous polyandres, est le chef de la communauté.
C’est elle qui administre les biens que les époux cultivent et dont ils
lui remettent les fruits. C’est elle seule aussi qui dote les enfants
et leur transmet ses biens par héritage; et, dans le cas où elle meurt
avant ses conjoints, c’est sa fille aînée qui prend le rang de chef de
la communauté.»
Dans la suite de notre voyage, lorsque nous atteindrons la haute vallée
de l’Indus, nous rencontrerons des populations chez lesquelles la
polyandrie s’est conservée avec bien plus de pureté que dans le Koulou,
et j’aurai l’occasion de revenir sur ces si curieuses coutumes.
Chaque mari a son mois. S’il survient des enfants, le premier
appartient à l’aîné des frères, le second au deuxième, et ainsi de
suite. Quant aux filles qui naissaient en trop, on s’en débarrassait
dès leur naissance. J’aime à croire qu’il n’en est plus ainsi et que
les Anglais y auront mis bon ordre.
Les hommes travaillent sous les ordres de la femme et, sans doute
pour avoir ses bonnes grâces, l’enrichissent de bijoux. Aussi les
femmes ont-elles, dans cette partie des Indes, un air d’autorité et de
commandement qu’on n’est pas habitué à leur voir.
On dit qu’elles sont plus jolies que partout ailleurs; cette
particularité ne nous a pas frappés.
Mais, quoique ayant plusieurs maris, leurs mœurs n’en sont que plus
faciles, et les jeunes Anglais en gardaient de doux souvenirs. On
raconte que la femme d’un Anglais chef de district, très rigide,
dit-on, pour faire cesser ces dérèglements, imagina un moyen des plus
radicaux. Elle avait fait rendre par son mari une ordonnance qui
enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux maris frustrés dans
leur bonheur conjugal, de ne donner aucune nourriture aux malheureux
voyageurs assez imprudents pour se laisser aller aux charmes de ces
séduisantes sirènes.
Les maris, enchantés, s’étaient empressés d’obtempérer à cet édit, et
les pauvres malheureux s’éloignaient au plus vite pour satisfaire leur
estomac trop à jeun.
A Soultanpour il y a un bungalow très bien tenu; le chef de district,
qui s’y trouvait momentanément, nous reçut avec cordialité; sa femme
était à quelques milles de Soultanpour, dans les montagnes, afin d’y
passer la saison chaude, et, lui, devait se rendre pour quelque temps
en tournée d’inspection dans son district.
A peine sommes-nous arrivés dans ce pays séducteur qu’une musique
retentissante éclate à nos oreilles. Quelle musique, grands dieux! Deux
immenses trompettes en forme de crosse épiscopale mêlaient leurs sons
à celui des grosses caisses, des tambours, des cris et des hurlements.
Telle est la musique religieuse des Hindous, car c’était un dieu qu’on
promenait en notre honneur. Ce dieu consistait en une quantité de têtes
posées sur un palanquin orné de vieux châles de Cachemire et porté
par deux hommes; deux autres, privilégiés entre tous, précédaient le
palanquin: l’un portait un panier chargé de fruits, et l’autre un
masque. Le grand prêtre, appelé _phourita_, drapé dans une couverture
de laine blanche et le front marqué d’un signe rouge qui désignait sa
caste, portait sur son épaule une cuiller et une sonnette en cuivre.
Avec le premier instrument il emplit d’huile les lampes qui servent au
culte.
Notre compagnon de voyage ayant voulu acquérir pour le musée de
Kensington un poignard qui appartenait au dieu, il fallut consulter
ce dernier. Le charivari redoubla et on fit faire volte-face au
dieu. Puis le grand prêtre, après avoir pendant quelques instants,
paraît-il, consulté le dieu, balbutia quelques paroles et répondit que
le dieu voulait dix roupies au lieu de trois proposées par M. Clarke.
Celui-ci n’en voulut pas démordre, ni le dieu non plus. Il entendait
le commerce. M. Anderson, le chef du district qui nous accompagnait,
marchanda et offrit cinq roupies. Alors le grand prêtre consulta encore
une fois le dieu; celui-ci fut mécontent sans doute, car le grand
prêtre parut tomber dans des convulsions; sa figure se contracta,
ses membres s’agitèrent, son corps tremblait, et sa conversation
avec le dieu paraissait des plus agitées. Son dieu le traitait
vraisemblablement de gâte-métier, ne comprenant rien ni à la religion
ni au commerce.
Hé quoi! il hésite! il se laisse dauber par un client! Au lieu de jurer
avec aplomb qu’il ne peut céder à meilleur marché, de jurer qu’il perd
même sur le prix de vente! Au lieu de mentir à propos et avec grandeur
d’âme!... Cinq roupies seulement ce poignard! Mais ce serait donner, ce
ne serait pas vendre! Un tel troc le dégraderait. Non, mille fois non!
Qui donc alors continuerait à honorer sa divinité et s’approcherait de
son autel en suppliant? Un étranger marchander son couteau, ce couteau
qui allait être souillé par ce contact! Pour un pareil sacrilège
il fallait demander plutôt le double à cet étranger! ce pingre! ce
rat!... Et, dans sa langue hindoustani, cette apostrophe devait être
bien plus jolie. Et la musique s’exhalait en hurlements plaintifs, et
les instruments de cuivre lançaient des sons à faire frémir les plus
braves; tous les assistants paraissaient consternés et attendaient la
réponse du dieu avec terreur.
Enfin le dieu daigna pourtant se calmer. Le grand prêtre, interprète
du dieu puissant, répondit que celui-ci y consentait, et que même,
si on le contraignait, il le donnerait pour trois roupies, mais que
c’était bien dix qu’il voulait. Alors M. Clarke, impatienté comme tout
bon Anglais, remercia et laissa le poignard. Qui fut attrapé? Ce fut le
grand prêtre, sans doute, qui croyait bien mettre les cinq roupies dans
sa poche. Le poignard alla sans doute retrouver sa place au temple, où,
avec de petits tridents en fer, ils garnissent les autels.
Ces tridents en fer sont tout ce qu’il y a de plus sacré pour les
Hindous. Jamais, à quelque prix que ce soit, nous n’avions pu nous
en procurer un, et notre compagnon de voyage était persuadé que, si
nous venions à nous en emparer d’un pauvre petit, le village s’en
apercevrait et nous ferait pour le moins un mauvais parti. Mais dans
le Chamba, par une circonstance tout exceptionnelle, M. de Ujfalvy put
s’en procurer un; il profita de l’occasion et laissa à la place une
roupie, malgré les supplications de notre compagnon, qui voyait tout le
village à nos trousses. Il n’en fut rien, heureusement.
Nous rentrons vite au bungalow; M. de Ujfalvy doit procéder aux
mensurations anthropologiques de vingt hommes et femmes du Koulou,
vingt hommes et femmes de Mandi, et quelques gens du Lahouli.
La chose alla bien pour les hommes, et le bakchich qu’on leur donna
parut les satisfaire. Mais, lorsque je voulus mesurer les femmes, elles
pleurèrent et tremblèrent tellement que je dus y renoncer; après trois
ou quatre essais, voyant que les pleurs de ces femmes mécontentaient
les hommes, je cessai mon opération, dans la crainte d’entraver les
travaux de mon mari. Les tresses qu’elles font avec leurs cheveux
étaient aussi une grande difficulté et ralentissaient encore le travail
de la mensuration; je le regrettai doublement, car quelques-unes
d’entre elles étaient fort jolies, surtout celles de Mandi.
[Illustration: Montagnards du Koulou.]
Les Koulous sont généralement d’une taille au-dessous de la moyenne;
ils ont le front moyen et droit; les bosses sourcilières sont nulles,
le nez long, droit et courbé. La bouche est assez grande; leurs lèvres
sont grosses et généralement renversées en dehors. Leurs cheveux sont
noirs et frisés, et la barbe est abondante. Ils ont, en général, le
cou fort, mais cependant leur taille est assez fine, et ils ont peu
d’embonpoint; cela vient, je pense, de la grande habitude qu’ils ont de
faire de longues marches pour se rendre d’un village à un autre. Les
Lahoulis sont plus grands que leurs voisins, mais le type est à peu
près le même; leurs yeux sont plus droits et leurs dents souvent usées;
les mains sont grandes, mais leurs pieds sont petits.
Le travail fini, vite il nous faut aller examiner le jeune fils de
l’ancien radjah dépossédé. Il est en visite chez le chef de district
anglais. Au milieu de la conversation il nous fit voir ses bijoux,
consistant en chaînes d’argent, en colliers, en bracelets, en bagues
et en bijoux de jade incrusté de pierres fines, travail qu’on fait
seulement aux Indes et en Chine, car le jade est très dur à travailler.
Voulait-il nous les vendre? Peut-être. Il ne lui restait de son
ancienne splendeur qu’un bonnet garni de plumes de lophophore. Il avait
une jolie tête, mais le corps était épais et petit.
Il portait des souliers vernis, témoignage de sa servitude et des
efforts qu’il faisait sans doute pour s’europaniser.
Soultanpour est la résidence d’un commissaire britannique. Comme
toujours, il y a la ville indigène et quelques habitations anglaises;
ces dernières, tout nouvellement bâties, sont très éloignées l’une de
l’autre.
Pour nous rendre du bungalow à la première, nous suivons un chemin
ombragé, le long duquel les indigènes ont construit quelques misérables
échoppes, nous traversons un torrent sur un pont très rustique, nous
montons une pente assez rapide et nous arrivons à la porte de la ville;
celle-ci a dû être fortifiée autrefois, car on n’y peut entrer que par
des portes hautes et étroites.
Jadis, au temps des radjahs, ces portes étaient soigneusement fermées
la nuit, à cause des voleurs de grands chemins qui avaient l’habitude
de rôder autour.
Mais, depuis que les Anglais ont eu l’excellente idée de pensionner le
dernier de ces principicules, la sécurité est revenue et les portes
restent grandes ouvertes.
La principale rue de Soultanpour, que les indigènes appellent plus
volontiers Koulou, est étroite, sale et tortueuse; elle représente en
même temps le bazar de la ville.