Les femmes hindoues sont généralement bien faites. Elles ont les traits

fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent

vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et

aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe

très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche

et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail,

probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des

brunes, dit-on, ce doit être la leur.

A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans ce délicieux petit

village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les

coulis et leur donna un bakchich ou pourboire; mais au moment du

partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se

fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le

partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés.

Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été

pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en

débarrasser.

[Illustration: Village de Kôt, dans le Koulou.]

De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000

mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune

trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds

s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux

conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par

le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous

montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes

s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un

champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous

sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre

chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est

garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature

qui les entoure.

Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu

d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le

torrent nous rencontre et nous conduit au rest house. Là l’_assistant

commissary_ du Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour

nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance,

écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait

un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont

des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce

sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement du combat,

ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs

sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé

était un _tchouprassi_, espèce de sous-officier de police. Mais nous

ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des

Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le

Turkestan, que les Anglais des Hindous.

Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en

général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat,

cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à

développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand

bonheur.

Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas

un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les

Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler

leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples

du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela

prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que

la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.

Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et

misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.

Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir

des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous

faire avoir du beurre fondu, qu’on appelle _ghî_: c’est celui qu’on

emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont

excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans

l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal,

tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf

qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela

il faudrait conclure que l’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le

sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement

d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.

Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout le

_taureau_ et le _cheval_, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps

cette coutume a disparu.

Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent

comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent

dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands

sacrifices.

Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les

félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques

qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime

à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants

sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de

réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la

bêtise.

On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute

tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que

je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté

(une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand

sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête

du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme,

essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de

réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et

si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre

comme opérateur.

Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un

philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitent dans la province de Lahore

et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du

Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment

des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs

des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le

pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas.

Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple

d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.

Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une

tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette

obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant

et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet

événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison,

sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur

laquelle on dit des prières.

M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort

originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En

outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant

endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute,

nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux,

et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à

peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre

infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en

servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante

petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je

l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira

sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.

Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna,

charmant oiseau fort commun dans l’Inde.

Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu

à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale,

mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.

Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de

Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons

au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en

dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de

M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les

prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et

les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement

anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les

collectionneurs en ont une très large.

Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est

invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints

endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent

au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.

A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que

sa voisine était blanche.

Les goitres sont fréquents chez les habitants de ce pays; la coutume

qu’ils ont d’orner de bijoux cette difformité la rend encore plus

apparente. Nous rencontrons des indigènes en villégiature sans doute,

car ils se tiennent groupés près de la station. C’est toute une

famille. La femme filait avec son pied; une autre coiffait son mari; un

homme dévidait du fil, se servant aussi de son pied, et un autre sciait

du bois, se servant du pied comme d’un étau. La flexibilité de ces

basses extrémités est extraordinaire chez ces peuples; cela tient sans

doute à la liberté qu’ils leur donnent.

Le 16 nous partons pour Ourli en traversant le (_Biasse_?). La

corniche qui longe cette rivière est un des plus dangereux chemins

que nous ayons suivis, car la route s’élève à pic à une hauteur

vertigineuse, et la voie est juste assez large pour laisser passer nos

bêtes. S’il survenait une rencontre, je ne sais comment nous ferions.

Après deux heures nous quittons cependant cette dangereuse corniche

et nous campons à Ourli; il n’y a ni bungalow ni rest house, et nous

dressons nos tentes.

[Illustration: Vallée du Tirtan-Nadi.]

En arrivant au village, nous rencontrons la poste, qui est vraiment

très bien organisée. Ce sont des hommes qui se succèdent d’étape

en étape; celle-ci est presque toujours de douze milles anglais.

Le messager court en portant un bâton à la main garni de petites

clochettes, lesquelles, par leur bruit, avertissent les piétons d’avoir

à se ranger.

Le 17 nous atteignons Soultanpour, capitale du Koulou. Nous nous sommes

levés de bonne heure afin d’arriver avant la trop grande ardeur du

soleil; mais malgré cela il fait déjà bien chaud avant que nous soyons

parvenus à cette ville.

[Illustration: Soultanpour, capitale du Koulou.]

Nous rencontrons des femmes surchargées de bijoux; je me demande

comment leur pauvre tête peut porter tout cela. Le nez se voit à peine,

et les oreilles sont recourbées par le poids dont elles sont ornées.

Il paraît, du reste, que c’est tout à fait joli de l’avoir grande et

garnie de ces pendants. On appelle cela avoir une oreille «de lis».

Voilà comment, dans tous les pays du monde, la manière de considérer

le beau n’est pas la même, et comme les femmes se donnent beaucoup de

peine pour se rendre plus laides qu’elles ne sont; en outre, elles

sont couvertes de beaux vêtements en laine. Les Hindous de la plaine

ont du coton. La façon dont elles mettent leur vêtement n’est plus la

même: il forme jupe autour de la taille et se remet autour du cou en

laissant celui-ci à découvert. Ces ajustements tiennent sans cordons,

sans épingles chez les hommes. Les femmes se servent seulement de deux

grosses épingles avec lesquelles elles retiennent leur vêtement sur la

poitrine. Quelques-unes portent une jupe et un corsage à taille très

courte. Nous les arrêtons pour voir de près comment sont posés leurs

vêtements, car elles reviennent d’une fête et sont dans leurs plus

beaux atours; elles sont enchantées d’attirer notre attention, et les

maris aussi. Quelle profusion de bijoux! Le mari doit se ruiner? Non,

car dans cet heureux et beau pays du Koulou, qu’on pourrait peut-être

appeler le paradis des femmes, ces dernières ont plusieurs maris,

quelquefois six ou sept, qui sont presque toujours frères. On pourrait

croire que la jalousie et la discorde tourmentent les habitants; il

n’en est rien cependant: la plus parfaite harmonie règne dans ces

ménages, où tout est réglé d’avance.

La polyandrie est, du reste, une des coutumes les plus curieuses des

populations de l’Himalaya occidental, et, comme ces questions ne sont

pas de ma compétence, je me bornerai à citer l’opinion de quelques-uns

des voyageurs qui m’ont précédée et qui ont traité cette grave matière.

«La polyandrie, dit M. Louis Rousselet dans son _Ethnographie de

l’Himalaya occidental_, c’est-à-dire la pluralité des époux pour une

seule femme, est probablement le type de la plus ancienne organisation

sociale des peuplades primitives de l’Inde et de l’Himalaya. Ce qui

tendrait à prouver son antiquité, c’est que nous la trouvons encore

aujourd’hui en usage chez des tribus séparées les unes des autres

par de vastes espaces peuplés d’adeptes de la polygamie. Ainsi nous

trouvons des pratiques polyandriques chez les Naïrs, à l’extrémité

méridionale de l’Inde; chez les Baïgas, dans le Gondvana; chez les

Garros, aux confins de l’Indo-Chine, et enfin, dans l’Himalaya

occidental, au Ladak, au Rouptchou, au Spiti et au Koulou...

«Dans le Koulou, la polyandrie n’est plus que le souvenir d’une

ancienne coutume. Elle tend à disparaître, et une grande partie de la

population est polygame.

«Généralement, lorsque le frère aîné se marie, tous ses frères

deviennent les époux de sa femme. Les enfants nés de cette union

donnent le titre de pères à tous les conjointement-époux. Une femme

a ainsi jusqu’à quatre maris à la fois, mais le nombre n’est pas

limité. En dehors de cette forme régulière de la polyandrie, la femme

a le droit de se choisir un ou plusieurs maris (et non amants) en

dehors d’un groupe de frères. Le résultat de ces pratiques est que la

population reste stationnaire; cependant elle ne diminue pas. Un autre

résultat est que la pudeur féminine est inconnue et que la femme se

livre sans résistance au premier étranger qui la sollicite.

«La femme, chez les Koulous polyandres, est le chef de la communauté.

C’est elle qui administre les biens que les époux cultivent et dont ils

lui remettent les fruits. C’est elle seule aussi qui dote les enfants

et leur transmet ses biens par héritage; et, dans le cas où elle meurt

avant ses conjoints, c’est sa fille aînée qui prend le rang de chef de

la communauté.»

Dans la suite de notre voyage, lorsque nous atteindrons la haute vallée

de l’Indus, nous rencontrerons des populations chez lesquelles la

polyandrie s’est conservée avec bien plus de pureté que dans le Koulou,

et j’aurai l’occasion de revenir sur ces si curieuses coutumes.

Chaque mari a son mois. S’il survient des enfants, le premier

appartient à l’aîné des frères, le second au deuxième, et ainsi de

suite. Quant aux filles qui naissaient en trop, on s’en débarrassait

dès leur naissance. J’aime à croire qu’il n’en est plus ainsi et que

les Anglais y auront mis bon ordre.

Les hommes travaillent sous les ordres de la femme et, sans doute

pour avoir ses bonnes grâces, l’enrichissent de bijoux. Aussi les

femmes ont-elles, dans cette partie des Indes, un air d’autorité et de

commandement qu’on n’est pas habitué à leur voir.

On dit qu’elles sont plus jolies que partout ailleurs; cette

particularité ne nous a pas frappés.

Mais, quoique ayant plusieurs maris, leurs mœurs n’en sont que plus

faciles, et les jeunes Anglais en gardaient de doux souvenirs. On

raconte que la femme d’un Anglais chef de district, très rigide,

dit-on, pour faire cesser ces dérèglements, imagina un moyen des plus

radicaux. Elle avait fait rendre par son mari une ordonnance qui

enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux maris frustrés dans

leur bonheur conjugal, de ne donner aucune nourriture aux malheureux

voyageurs assez imprudents pour se laisser aller aux charmes de ces

séduisantes sirènes.

Les maris, enchantés, s’étaient empressés d’obtempérer à cet édit, et

les pauvres malheureux s’éloignaient au plus vite pour satisfaire leur

estomac trop à jeun.

A Soultanpour il y a un bungalow très bien tenu; le chef de district,

qui s’y trouvait momentanément, nous reçut avec cordialité; sa femme

était à quelques milles de Soultanpour, dans les montagnes, afin d’y

passer la saison chaude, et, lui, devait se rendre pour quelque temps

en tournée d’inspection dans son district.

A peine sommes-nous arrivés dans ce pays séducteur qu’une musique

retentissante éclate à nos oreilles. Quelle musique, grands dieux! Deux

immenses trompettes en forme de crosse épiscopale mêlaient leurs sons

à celui des grosses caisses, des tambours, des cris et des hurlements.

Telle est la musique religieuse des Hindous, car c’était un dieu qu’on

promenait en notre honneur. Ce dieu consistait en une quantité de têtes

posées sur un palanquin orné de vieux châles de Cachemire et porté

par deux hommes; deux autres, privilégiés entre tous, précédaient le

palanquin: l’un portait un panier chargé de fruits, et l’autre un

masque. Le grand prêtre, appelé _phourita_, drapé dans une couverture

de laine blanche et le front marqué d’un signe rouge qui désignait sa

caste, portait sur son épaule une cuiller et une sonnette en cuivre.

Avec le premier instrument il emplit d’huile les lampes qui servent au

culte.

Notre compagnon de voyage ayant voulu acquérir pour le musée de

Kensington un poignard qui appartenait au dieu, il fallut consulter

ce dernier. Le charivari redoubla et on fit faire volte-face au

dieu. Puis le grand prêtre, après avoir pendant quelques instants,

paraît-il, consulté le dieu, balbutia quelques paroles et répondit que

le dieu voulait dix roupies au lieu de trois proposées par M. Clarke.

Celui-ci n’en voulut pas démordre, ni le dieu non plus. Il entendait

le commerce. M. Anderson, le chef du district qui nous accompagnait,

marchanda et offrit cinq roupies. Alors le grand prêtre consulta encore

une fois le dieu; celui-ci fut mécontent sans doute, car le grand

prêtre parut tomber dans des convulsions; sa figure se contracta,

ses membres s’agitèrent, son corps tremblait, et sa conversation

avec le dieu paraissait des plus agitées. Son dieu le traitait

vraisemblablement de gâte-métier, ne comprenant rien ni à la religion

ni au commerce.

Hé quoi! il hésite! il se laisse dauber par un client! Au lieu de jurer

avec aplomb qu’il ne peut céder à meilleur marché, de jurer qu’il perd

même sur le prix de vente! Au lieu de mentir à propos et avec grandeur

d’âme!... Cinq roupies seulement ce poignard! Mais ce serait donner, ce

ne serait pas vendre! Un tel troc le dégraderait. Non, mille fois non!

Qui donc alors continuerait à honorer sa divinité et s’approcherait de

son autel en suppliant? Un étranger marchander son couteau, ce couteau

qui allait être souillé par ce contact! Pour un pareil sacrilège

il fallait demander plutôt le double à cet étranger! ce pingre! ce

rat!... Et, dans sa langue hindoustani, cette apostrophe devait être

bien plus jolie. Et la musique s’exhalait en hurlements plaintifs, et

les instruments de cuivre lançaient des sons à faire frémir les plus

braves; tous les assistants paraissaient consternés et attendaient la

réponse du dieu avec terreur.

Enfin le dieu daigna pourtant se calmer. Le grand prêtre, interprète

du dieu puissant, répondit que celui-ci y consentait, et que même,

si on le contraignait, il le donnerait pour trois roupies, mais que

c’était bien dix qu’il voulait. Alors M. Clarke, impatienté comme tout

bon Anglais, remercia et laissa le poignard. Qui fut attrapé? Ce fut le

grand prêtre, sans doute, qui croyait bien mettre les cinq roupies dans

sa poche. Le poignard alla sans doute retrouver sa place au temple, où,

avec de petits tridents en fer, ils garnissent les autels.

Ces tridents en fer sont tout ce qu’il y a de plus sacré pour les

Hindous. Jamais, à quelque prix que ce soit, nous n’avions pu nous

en procurer un, et notre compagnon de voyage était persuadé que, si

nous venions à nous en emparer d’un pauvre petit, le village s’en

apercevrait et nous ferait pour le moins un mauvais parti. Mais dans

le Chamba, par une circonstance tout exceptionnelle, M. de Ujfalvy put

s’en procurer un; il profita de l’occasion et laissa à la place une

roupie, malgré les supplications de notre compagnon, qui voyait tout le

village à nos trousses. Il n’en fut rien, heureusement.

Nous rentrons vite au bungalow; M. de Ujfalvy doit procéder aux

mensurations anthropologiques de vingt hommes et femmes du Koulou,

vingt hommes et femmes de Mandi, et quelques gens du Lahouli.

La chose alla bien pour les hommes, et le bakchich qu’on leur donna

parut les satisfaire. Mais, lorsque je voulus mesurer les femmes, elles

pleurèrent et tremblèrent tellement que je dus y renoncer; après trois

ou quatre essais, voyant que les pleurs de ces femmes mécontentaient

les hommes, je cessai mon opération, dans la crainte d’entraver les

travaux de mon mari. Les tresses qu’elles font avec leurs cheveux

étaient aussi une grande difficulté et ralentissaient encore le travail

de la mensuration; je le regrettai doublement, car quelques-unes

d’entre elles étaient fort jolies, surtout celles de Mandi.

[Illustration: Montagnards du Koulou.]

Les Koulous sont généralement d’une taille au-dessous de la moyenne;

ils ont le front moyen et droit; les bosses sourcilières sont nulles,

le nez long, droit et courbé. La bouche est assez grande; leurs lèvres

sont grosses et généralement renversées en dehors. Leurs cheveux sont

noirs et frisés, et la barbe est abondante. Ils ont, en général, le

cou fort, mais cependant leur taille est assez fine, et ils ont peu

d’embonpoint; cela vient, je pense, de la grande habitude qu’ils ont de

faire de longues marches pour se rendre d’un village à un autre. Les

Lahoulis sont plus grands que leurs voisins, mais le type est à peu

près le même; leurs yeux sont plus droits et leurs dents souvent usées;

les mains sont grandes, mais leurs pieds sont petits.

Le travail fini, vite il nous faut aller examiner le jeune fils de

l’ancien radjah dépossédé. Il est en visite chez le chef de district

anglais. Au milieu de la conversation il nous fit voir ses bijoux,

consistant en chaînes d’argent, en colliers, en bracelets, en bagues

et en bijoux de jade incrusté de pierres fines, travail qu’on fait

seulement aux Indes et en Chine, car le jade est très dur à travailler.

Voulait-il nous les vendre? Peut-être. Il ne lui restait de son

ancienne splendeur qu’un bonnet garni de plumes de lophophore. Il avait

une jolie tête, mais le corps était épais et petit.

Il portait des souliers vernis, témoignage de sa servitude et des

efforts qu’il faisait sans doute pour s’europaniser.

Soultanpour est la résidence d’un commissaire britannique. Comme

toujours, il y a la ville indigène et quelques habitations anglaises;

ces dernières, tout nouvellement bâties, sont très éloignées l’une de

l’autre.

Pour nous rendre du bungalow à la première, nous suivons un chemin

ombragé, le long duquel les indigènes ont construit quelques misérables

échoppes, nous traversons un torrent sur un pont très rustique, nous

montons une pente assez rapide et nous arrivons à la porte de la ville;

celle-ci a dû être fortifiée autrefois, car on n’y peut entrer que par

des portes hautes et étroites.

Jadis, au temps des radjahs, ces portes étaient soigneusement fermées

la nuit, à cause des voleurs de grands chemins qui avaient l’habitude

de rôder autour.

Mais, depuis que les Anglais ont eu l’excellente idée de pensionner le

dernier de ces principicules, la sécurité est revenue et les portes

restent grandes ouvertes.

La principale rue de Soultanpour, que les indigènes appellent plus

volontiers Koulou, est étroite, sale et tortueuse; elle représente en

même temps le bazar de la ville.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 4 / 27 段