Vingt coulis portaient nos bagages, que nous avions, il est vrai,

réduits à la plus simple expression possible, mais il nous fallait

cependant emporter une tente, une table, des chaises, deux lits, des

ustensiles de cuisine, etc. Nos domestiques suivaient à pied, ainsi que

les saïs, chargés de s’occuper des chevaux.

Dans un pays où chacun a sa caste, qu’il ne peut enfreindre sous peine

de la perdre, le service devient, par cela même, très compliqué. Par

exemple, le bisti, qui porte de l’eau, ne pourra pas faire autre chose,

car, quoique les Hindous soient divisés en quatre grandes castes

principales, ils ont une telle infinité d’autres castes que chaque

métier, chaque fonction presque fait partie d’une autre caste. On

conçoit aisément ce que cette diversité peut entraîner de désagréments.

La route était superbe, longeant tout le temps les montagnes; les

vallées se déroulaient dans le fond et formaient des gorges étroites.

Des cèdres deodar d’une hauteur prodigieuse couvraient les flancs de

ces élévations terrestres. Au sortir de Simla, nous passons sous un

tunnel creusé de main d’homme. La route devenant vraiment de plus en

plus belle, nous descendons de cheval, et, tout en marchant, nous

cueillons des fleurs pour un herbier. Nous nous croyons dans le plus

beau jardin du monde, tant la route est bien entretenue. Il ne

faisait pas trop chaud; le soleil était couvert de temps en temps par

des nuages précurseurs de la saison des pluies, qui allaient nous

atteindre pendant notre voyage. Mais, bah! son sourire était si beau

lorsqu’il éclairait le fond de la gorge dans laquelle notre regard

plongeait d’une hauteur vertigineuse! pourquoi nous attrister d’avance

à cette pensée? Les maisons apparaissaient de temps à autre, juchées

au milieu de cette verdure; le blé doré formait de beaux tapis; la

terre labourable, disposée de gradin en gradin, descendait doucement

jusqu’à ce qu’elle fût arrêtée par un autre mamelon. De petits sentiers

serpentaient sur ces montagnes, attestant partout la présence de

l’homme. Des vaches, des chèvres paissaient sur ces pentes élevées.

Des mulets, des coulis nous croisaient, portant à dos, les uns comme

les autres, de lourds fardeaux; les pieds des hommes, comme ceux des

animaux, étaient d’une grande sûreté.

Près de Fagou, le paysage devint splendide. Mais, hélas! on voyait que

la convoitise de l’homme avait passé par là. Les flancs des montagnes

étaient déboisés; des troncs d’arbres brûlés montraient de quelle

beauté ils avaient dû être lorsqu’ils étaient vivants. Leur ombrage

avait dû autrefois abriter cette belle route, et ceux qui restaient

semblaient protester contre cette dévastation. Les torrents, que les

pluies grossiront bientôt et dont les lits sont encombrés de pierres

et de rocs épars, achèveront l’œuvre de l’homme. Qu’ils devaient être

beaux autrefois, ces fiers mamelons arrosés par cette rivière tortueuse

qu’on aperçoit au fond de la gorge!

Et je me sentis une violente colère contre ces petits radjahs, qui,

pour se procurer de l’argent, ont vendu ces bois aux Anglais. Encore si

l’on voyait trace de reboisement, mais non. L’indifférence orientale se

montre bien dans cette circonstance; l’avenir de leur pays, de leurs

sujets leur est bien égal; pourvu qu’ils jouissent, après eux le

déluge.

Un petit garçon nous offre des fraises qu’il vient de cueillir sur la

montagne; elles n’ont aucun goût.

Fagou est un petit village hindou, bâti sur le sommet de la montagne.

Les maisonnettes sont construites en pierres et en ardoises. Les

indigènes ne connaissent pas le ciment, quoiqu’il y ait beaucoup

de chaux dans ces montagnes, et ils retiennent les pierres en les

encadrant de bois de distance en distance.

Le bungalow dans lequel nous entrons est une maison construite par

le gouvernement anglais pour la commodité des voyageurs. Ces maisons

sont toujours très propres et possèdent plusieurs chambres, grandes

et spacieuses, avec des cabinets de toilette. Les chambres s’ouvrent

toutes sous la véranda qui entoure la maison afin de les préserver de

l’ardeur du soleil.

Cuisine convenable et prix réglés et tarifés officiellement, double

commodité pour le voyageur. La chambre coûte une roupie par personne,

pour douze heures; les autres douze heures sont comptées double, et

ainsi de suite; mais il ne vous est pas permis de rester plus de trois

jours, et, quoique le _kansama_, chef du bungalow, ne vous mette pas à

la porte, il ne vous donne aucune nourriture.

Le 8, orage et pluie torrentielle jusqu’à dix heures. C’est long. Mais

tant pis! La pluie n’arrête pas les braves; nous faisons charger les

mulets. En route!

Le soleil a reparu; le chemin sera plus frais et les arbres de la forêt

embaumeront les airs de leur parfum printanier.

[Illustration: Indigènes des environs de Simla.]

Quelle délicieuse route, toute boisée au nord! Aussitôt qu’un

aplatissement le permettait, la terre, labourée en gradins, laissait

sortir de son sein de beaux épis de blé qui s’épanouissaient et se

doraient sous les rayons ardents du soleil. Dans le fond, à peine

voyait-on le torrent qui, comme un mince filet d’argent, arrosait

capricieusement ces gorges dérobées. Que de quartiers de roche on

avait dû faire sauter pour construire cette route et la conduire au

milieu de ces dédales montagneux! Des sinuosités rocheuses nous

frôlaient à chaque instant et risquaient d’emporter nos chapeaux, perte

irréparable pour nous.

A midi, le temps avait gardé, malgré le soleil, un peu de sa fraîcheur

du matin; aussi, mis en belle humeur et après nous être reposés, nous

faisons une autre étape, qui nous mènera à Mandian. C’est au milieu

d’un parc anglais que nous croyons marcher, tant ces montagnes qui

s’entre-croisent sont belles! Quelques fermiers anglais, dont on

aperçoit les maisons aux murs blancs, sont venus s’établir dans ces

sites enchanteurs.

Le soleil a vaincu pourtant. Si nous ne marchions pas sous ces épais

ombrages, nous serions bien incommodés par lui. Nous le sentons lorsque

nous nous trouvons sur ces corniches et sur ces balcons dénudés,

surplombant le précipice à des hauteurs vertigineuses. Au milieu du

chemin heureusement, après un passage des plus étroits, je ne sais

quelle mouche piqua le cheval que montait le domestique de M. Clarke,

mais, au moment où ce dernier ayant ordonné au premier de passer en

avant pour aller au bungalow prochain commander notre dîner, au moment

où nous nous garions, l’animal hennit et se rua sur le cheval que

montait M. Clarke; celui-ci, pris à l’improviste, tomba et roula sur le

flanc de la montagne; par bonheur, il fut arrêté par un buisson.

Ses blessures n’étaient pas graves; il avait eu le front labouré par

les sabots du cheval, nous le pansâmes à une belle source voisine. Il

fut obligé, malgré un grand mal de tête, de marcher jusqu’à la station

prochaine, car sa bête avait eu la jambe écorchée et était tout en

sang. M. de Ujfalvy lui persuada de renvoyer le cheval avec l’indigène;

cette bête, n’étant pas habituée aux montagnes, pourrait nous causer

des accidents encore plus graves.

Mandian est admirablement situé sur un plateau entouré de belles

montagnes.

En arrivant au bungalow, nous ne trouvons pas notre dîner prêt. Aussi

le _kansana_ ou cuisinier nous proposa-t-il, en attendant, d’aller

chasser une tigresse et ses petits, qui mettaient en émoi tout le

village. Ces messieurs, mal armés pour cette chasse, au fond du cœur

peut-être mal disposés, déclinèrent cet honneur, et M. Clarke, la

tête emmaillotée, s’allongea. Mon mari s’occupa de ses chevaux, qu’on

nourrit ici avec une espèce de pois chiche appelé _grâm_, qui remplace

très bien l’avoine.

A partir de cette station il faut laisser les mulets et reprendre les

coulis; ceux-ci se payent à raison de 4 annas[2] par station, tandis

que les mulets coûtent 8 et 10 annas.

[2] La roupie, environ 2 francs, renferme 16 annas.

De Mandian à Narkanda, la route est ravissante. Nous nous arrêtons

à cette station quelques heures seulement pour y déjeuner et faire

reposer nos bêtes. Puis nous repartons pour Komarsîn. Quelle superbe

et magnifique forêt de cèdres deodar! Ils sont si hauts que le regard

a peine à suivre leurs pointes élancées. Combien de siècles ont passé

et passeront encore avant que la hache des indigènes mette un terme à

leur longue existence? Nous sommes vraiment émerveillés. Mais notre

enthousiasme est bientôt refroidi; le chemin devient abominable: on

voit que les Anglais ne s’en sont pas occupés et qu’ils ont laissé le

soin de l’entretenir au radjah qui, sous le protectorat des Anglais,

administre ce pays. Hélas! nos pauvres bêtes et nos pauvres corps s’en

ressentent; ce n’est pas un chemin, c’est le fond d’un torrent à sec

que nous traversons. C’est plus commode et moins coûteux.

Au bas de cette exécrable route nous rencontrons M. Anderson,

fonctionnaire anglais des plus aimables. Nous nous arrêtons pour causer

ensemble, et, comme il a été longtemps résident anglais à Srinagar, il

nous donne d’utiles renseignements.

Il regrette ce beau pays, et peut-être aussi sa situation. A présent,

il est chef de tous les malfaiteurs des Indes, qui, dans ce pays,

forment une caste qui est non pas protégée, mais acceptée et tolérée

par les indigènes. Dès leur enfance on leur apprend à dérober, et leur

plus ou moins grande adresse est récompensée par les anciens.

Il n’y a pas de sot métier!

Le gouvernement britannique, ne pouvant faire cesser cet état de

choses, a cru faire pour le mieux en les enrégimentant, si je puis

m’exprimer ainsi, et en les mettant sous la haute surveillance de M.

Anderson, fonctionnaire des plus recommandables et des plus énergiques.

Je ne sais si ce poste excite beaucoup de convoitises....

S’il est un reproche à faire aux Anglais, qui sont maîtres des Indes,

c’est certainement leur condescendance envers les indigènes. Mais ce

respect qu’ils professent envers les usages, les coutumes, les mœurs et

la religion des vaincus est d’une bonne politique.

L’Hindou, tolérant et tranquille par nature, se soumet plus volontiers

à celui qui lui laisse le libre exercice de sa conscience et de ses

habitudes. Du reste, envers deux cent cinquante millions d’individus,

il serait bien difficile aux vainqueurs d’agir autrement, et les

Anglais, hommes pratiques par excellence, se sont pliés tout de suite

aux exigences de la situation.

A Komarsîn, hélas! nous ne trouvons point de bungalow, mais il y a une

place superbe, sur laquelle nous allons dresser nos tentes.

Au lever de l’aurore nous sommes réveillés par les sons d’une musique

criarde et discordante. On dirait plutôt un charivari. Qui pourrait

croire que de tels accords sont adressés au dieu? C’est pour le

réveiller.

De fait, cette sauvage musique ne peut manquer son effet. Pendant un

quart d’heure on se livre à ce bruyant exercice. Enfin, quand le dieu

est réveillé et mis sans doute en bonne humeur, en meilleure que la

nôtre, par cette joyeuse aubade, les indigènes lui adressent leurs

prières.

Au moment de partir, nous nous aperçûmes que les indigènes cassaient

les pots dans lesquels ils nous avaient apporté de l’eau. Tout ce que

touche un Européen est souillé, à leurs yeux, et s’ils s’en servaient

ils seraient souillés eux-mêmes. Mais ils n’oublièrent pas de nous les

faire payer; il paraît que l’argent a la vertu de se préserver de toute

souillure, puisqu’ils le prirent avec beaucoup d’empressement.

Le souverain de ce petit pays souffre, dit-on, d’une maladie cérébrale,

et l’administration de ses États s’en ressent énormément.

Tout est dans un désarroi complet; aussi nous nous félicitions, car le

lendemain nous devions entrer de nouveau sur le territoire britannique.

Nous devions visiter le ravissant pays du Koulou, et nous avions hâte

de sortir de celui-ci, gouverné par un indigène.

Mais cependant nous nous demandions avec effroi quelles routes

s’offriraient à nous avant de quitter ces parages.

CHAPITRE IV

LE KOULOU

Doulârch.--Pays du Koulou.--Mariages précoces.--Du plaisir d’être

veuve dans l’Inde.--Incinération des veuves.--Beauté et grâces

des femmes hindoues.--Étrange manière de refuser un pourboire.--

Traversée d’une passe.--Fanatisme hindou.--Sikhs.--Bijoux.--

Habillements.--Polyandrie.--Étrange édit.--Soultanpour.--Oracle.

--Mensurations.--Description du palais.--Curieux accidents.--

Passage des rivières au moyen d’outres.

De Komarsîn à Doulârch le chemin devient fantastique et d’une beauté

sauvage.

Çà et là des maisonnettes bien situées, un temple hindou dont les

clochetons aigus rappellent l’architecture chinoise. Puis jusqu’à

la rivière une descente horrible. Pauvres chevaux! Et le garde-fou

qu’on avait mis jadis à l’endroit le plus périlleux était détruit.

Heureusement nous arrivions au pont tout frais, tout pimpant, avec un

bois tout neuf. Il paraît que dans le temps un gouverneur du Pendjab a

péri en franchissant un de ces ponts invraisemblables. Aussi on s’était

empressé d’en faire un plus solide. La même chose arrive dans le

Turkestan: il faut qu’un haut personnage soit sacrifié pour qu’on pense

aux simples mortels. C’est à souhaiter un trépas tragique au plus grand

nombre de gouverneurs possible.

Ce pont est construit sur le Satledj, un des plus grands affluents de

l’Indus, qui traverse l’Himalaya dans une vallée profondément encaissée

et d’une grandeur sauvage. Cette rivière, assez considérable, coule

avec une grande rapidité; elle est cependant navigable à deux cents

milles au-dessus de son affluent, le Bias. La vallée n’est qu’à mille

pieds anglais d’altitude.

Le Satledj, que nous voyons mugir à nos pieds, est l’Hyphasis

d’Alexandre; c’est elle qui arrose ces déserts qui épouvantèrent les

Grecs et les arrêtèrent dans leur marche triomphante. Ici il n’y a

pas de déserts, au contraire; de hautes et gigantesques montagnes

l’enferment dans un cours, et la montée que nous faisons après la

traversée du pont se continue quatre heures; les chemins étaient

horribles, les corniches vertigineuses se succédaient, et, à mesure que

nous montions, le Satledj et le mugissement de ses eaux s’éloignaient

et disparaissaient à nos yeux.

Enfin nous arrivons, exténués de fatigue, à la station de Doulârch, la

première dans le pays du Koulou.

Dans ce district il n’y a pas de bungalow proprement dit, les stations

s’appellent _rest houses_ (maisons de repos).

L’arrangement de ces maisons est le même que celui des dak-bungalow,

seulement on n’y trouve point de nourriture; il faut se la procurer

soi-même. Le rest house est toujours situé à une certaine distance du

village, les Anglais n’aimant pas le voisinage des indigènes.

Quant aux habitations de ceux-ci, parsemées sur des pentes d’une

élévation extraordinaire, elles ressemblent de loin à des chalets

suisses, mais de près ces misérables maisons couvertes d’ardoises,

avec un balcon privé de garde-fou, ressemblent à des pigeonniers

gigantesques. Les plus élégantes ont des balcons fermés, avec de

petites ouvertures. Des têtes de femmes apparaissent et regardent

curieusement les étrangers.

Il est souvent bien difficile de reconnaître les femmes, tant elles

ressemblent aux hommes, ce qui n’est flatteur pour aucun des deux

sexes. Sans les anneaux qu’elles portent au nez, je crois que cela

serait impossible.

Les paysans du Koulou portent pour tout vêtement une pièce de coton

roulée autour du corps; une des extrémités est passée entre les jambes

et remonte par-dessus les épaules. Ils ont la tête nue, mais quand

ils veulent se garantir du soleil ou du froid ils se la couvrent d’un

morceau de toile formant capuchon. Ceux qui sont employés au service

des Européens se mettent un turban et s’habillent un peu comme les

Musulmans. Les femmes portent une draperie qui forme jupe autour de

la taille. Les plus pauvres, comme les plus riches, ont des pendants

d’oreilles, des bracelets même aux jambes; les riches les garnissent

de pierreries. Les pauvres vont pieds nus, et les riches ôtent leurs

souliers dans les appartements.

En arrivant à Doulârch, nous eûmes toutes les peines du monde à nous

procurer des vivres. Sans l’énergie de ces deux messieurs, nous

n’aurions rien obtenu.

Les Hindous sont très grands marcheurs, malgré leur faible complexion;

ainsi, le saïs de mon mari, véritable Hindou et, de plus, faible

et maladif, suivait cependant son cheval à pied et le rejoignait

facilement au galop. A Bombay par exemple, lorsqu’il s’agit d’une

descente, le domestique saute du siège sur lequel il est assis à côté

du cocher, et, saisissant le cheval par le mors, court avec lui et le

modère.

Jamais aucun accident n’est encore survenu. Ils sont très sobres, se

contentent de riz, de légumes et d’eau pure. Ce régime n’est pas fait

pour relever leur constitution. Le lait dont ils se servent se met dans

des ustensiles de cuivre appelés _lota_, de sorte que cet aliment prend

le goût du métal, ce que je trouvai très désagréable.

Nous étions à Doulârch, dans le pays du Koulou, si vanté pour la

beauté de ses sites et de ses femmes; j’admirais les uns avant de

connaître les autres. Dieu! le ravissant pays avec ces forêts, ces

fermes et ce sol si admirablement cultivé. Cette culture si ancienne

dans l’Inde est toujours la même depuis les temps les plus reculés

jusqu’à nos jours. D’ailleurs le climat constant de cette partie du

monde simplifie beaucoup la culture; les saisons, qui sont constantes,

ne renversent pas les espérances du cultivateur. L’hiver, ou la saison

des pluies, commence en juin et finit en septembre; c’est l’époque des

moussons.

[Illustration: Village dans le Koulou.]

On appelle ainsi des vents réguliers qui soufflent toujours dans la

même direction, du nord-est au sud-ouest, d’octobre en mars, et en sens

inverse tout le reste de l’année. Les Hindous emploient les canaux

d’irrigation pour arroser leurs champs pendant les huit mois secs de

l’année; la terre fournit ordinairement trois récoltes par an.

La charrue qu’ils emploient est un présent de leur dieu; le soc est

long d’un pied et demi et affecte la forme d’une pyramide; au bout de

la charrue se trouve un cercle armé de pointes de fer; ces pointes

brisent les mottes que le soc a soulevées. Ces charrues sont toujours

tirées par des bœufs.

Après Doulârch, nous rencontrâmes sur un pont deux moulins primitifs:

un axe avec quatre ailes; beaucoup de force motrice était perdue, mais

les moulins tournaient malgré cela, au grand contentement de leurs

propriétaires, assis tranquillement à la porte de leur maisonnette.

Le pont passé, le chemin, qui côtoie des montagnes vertigineuses, est

splendide; on y peut admirer de ravissantes cascades, et la quantité de

sources qui vont alimenter la rivière est considérable.

A chaque moment le cri _pâni_, _pâni_ (eau) retentit à nos oreilles,

et vite nos coulis se débarrassent de leur fardeau et accourent se

réconforter à cette eau pure.

Le _tchokidar_ ou chef de la station où nous arrivons était un ancien

voleur de caste, à qui les Anglais, ne sachant qu’en faire et ne

pouvant ni l’arrêter ni le laisser voler, avaient donné cette position,

pour le punir sans doute, puisque, tout étant réglé d’avance par le

gouvernement britannique, il ne pouvait même plus légalement détrousser

les pauvres voyageurs, et que, comme agent anglais, il est au contraire

obligé de leur prêter aide et protection.

Le dimanche 12, en sortant de Djovaï, on annonçait un mariage; trois

hommes marchaient à la file: le premier portait une grosse caisse sur

laquelle de temps en temps il frappait avec un bâton recourbé; le

second tenait un tambourin sur lequel il jouait avec deux baguettes; le

troisième, un jeune garçon, frappait sur une grande cymbale de cuivre

avec un bâton pareil au premier. Ils allaient par tout le village, et

même quelquefois dans plusieurs, annoncer les fiançailles.

Le jour du mariage, on place dans la cour de la maison l’idole de

Kamadéva, le dieu de l’amour et de l’hyménée chez les Hindous. On lui

offre des fleurs, des fruits; les bayadères dansent et chantent, puis

on fait des processions dans la ville ou dans la campagne.

En revenant à la maison, nouvelles offrandes à l’idole, puis diverses

cérémonies. Après que le mari a passé au cou de sa fiancée, chez les

riches une chaîne d’or, et d’autre métal chez les pauvres, le mariage

est terminé, et on laisse les fiancés libres de se retirer. Ces fêtes

durent quelquefois plusieurs jours, et les Hindous font de folles

dépenses pour satisfaire cette vanité.

Les Hindous se marient en général de très bonne heure, les hommes à

quatorze ou quinze ans, les femmes entre dix ou douze. Il y a des

filles qu’on marie même à trois ans, mais alors, jusqu’à un certain

âge, elles restent dans la maison de leurs parents.

C’est à la suite de cette coutume qu’il y a tant de veuves aux Indes;

un vieillard pouvant épouser une enfant, il n’est pas rare alors

que l’enfant devienne veuve même avant d’être femme, et, quoique le

mariage ne soit pas toujours consommé, elle ne peut pourtant jamais se

remarier. Le sort d’une veuve aux Indes est très misérable; réduite

à la servitude, à la misère, au mépris public et aux reproches de sa

famille et même de ses fils, il n’est pas étonnant qu’elle préfère

la mort, d’autant plus que par là elle doit sauver elle et son mari

de l’enfer et attirer à ses enfants et à toute sa famille une grande

considération. Aussi, dès qu’une fille naissait, on lui mettait sous

les yeux le tableau du sort qui l’attendait si son mari venait à mourir

avant elle, on lui faisait un éloge pompeux de tous les avantages

qu’elle retirerait de son sacrifice dans l’autre monde et de la

considération qui entourerait sa famille ici-bas. Qui sait si cette

dernière considération surtout n’était pas propre à rendre éloquents

ceux qui n’étaient pas les acteurs de ce supplice? Il est vrai que,

sans son approbation, on ne pouvait la conduire au sacrifice, mais

on l’entourait de tant d’obsessions, et la puissance des préjugés du

monde est si grande, que la plupart s’y soumettaient. Aussitôt on lui

témoignait les plus grands honneurs; on lui mettait une branche de

manguier dans la main, on lui teignait en rouge le bord des pieds,

elle prenait un bain et on la couvrait de vêtements neufs. Un tambour

battait sans interruption et annonçait la triste cérémonie, puis on

la conduisait devant le bûcher, on lui faisait réciter les prières

d’usage, elle se dépouillait ensuite de ses ornements, qu’elle offrait

à ses amis, et, après avoir attaché des tresses rouges à ses bras,

relevé ses cheveux avec un peigne neuf, elle faisait sur son front les

marques de la caste à laquelle elle appartenait, et, tournant sept fois

autour du bûcher, elle y montait ensuite et s’étendait sur le corps de

son mari. Alors on relevait sur elle les pièces d’étoffe qu’on avait

placées sur le plancher, et avec des cordes on attachait les deux corps

ensemble. Aussitôt le fils du défunt mettait le feu avec une torche au

bûcher, et, aidé d’autres personnes, le feu s’allumait de toutes parts.

Pour l’alimenter, on jetait dessus du beurre clarifié et des fagots

jusqu’à ce que le corps fût entièrement consumé, ce qui était l’affaire

de deux heures. Il y avait, certes, des femmes qui montraient un grand

courage, mais il y en avait d’autres, m’a-t-on dit, qui, vaincues par

la peur, refusaient même au dernier moment, se traînaient à genoux et

s’échappaient en poussant de grands cris; alors on les poursuivait et

on les forçait à ce sacrifice en les accablant de mauvais traitements,

et, quant aux concubines des grands personnages, on les saisissait de

force pour rendre la cérémonie plus émouvante.

Heureusement que les Anglais sont parvenus à faire cesser cette coutume

barbare, mais le sort des veuves ne s’en est pas amélioré, et telle est

la force des usages qu’il y en a qui le regrettent.

Dans quelques parties de l’Hindoustan on enterrait les morts; alors les

femmes étaient enterrées vivantes, mais on avait soin de les étrangler

quand la terre était sur le point de les couvrir.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 3 / 27 段