n’a point son égal. Au milieu de l’émotion qui s’empare de vous devant
cette écrasante beauté, on se demande comment l’homme a été assez
téméraire ou assez audacieux pour s’élever jusqu’à ces hauteurs.
Quelle volonté, quelle dépense d’énergie n’a-t-il pas fallu pour
soumettre ces géants! Et l’on ne sait vraiment ce qu’on doit admirer le
plus, ou de la beauté de la nature, qui étale sans effort sa puissance,
ou de la merveilleuse intelligence humaine, qui a su l’assouplir à sa
volonté.
Au milieu de notre route nous nous arrêtons à Solen pour prendre
quelque nourriture. L’air vif nous a ranimés, et l’estomac réclame ses
droits avec énergie. Notre repas vite fait, nous repartons pour admirer
de nouveau. Deux heures de ravissement, et Simla nous apparaît toute
perchée sur une haute montagne et comme enfouie sous la verdure.
Les routes, comme de jolis rubans blancs, unissent les unes aux autres
les maisons isolées.
A l’entrée de Simla il nous faut dire adieu à nos voitures, qui n’ont
pas droit de cité. On me fait monter dans un _tchampang_, espèce de
chaise à porteurs découverte, et quatre indigènes me portent chez lady
Egerton, femme du lieutenant-gouverneur du Pendjab. M. de Ujfalvy
me suivait à pied. Nous montions encore parmi ces détours semés de
tchampang et de cavaliers, jusqu’à un gracieux perron, sous lequel je
descendis, et plus gracieux encore était l’accueil de la maîtresse de
la maison.
Comme elle avait dû être jolie, cette aimable femme qui nous attendait
et nous reçut avec sa distinction britannique! Elle avait su le
français autrefois, mais trente ans de séjour dans les Indes lui
avaient fait perdre l’habitude de manier cette langue. Elle comprenait
cependant ce que je lui disais, et son neveu, aimable garçon qu’elle me
présenta, nous servit d’interprète. Elle nous conduisit à nos chambres
et nous laissa libres. Au dîner, qui eut lieu à huit heures, sir
Robert Egerton me conduisit à table. Le mari était digne de la femme,
et je n’ai jamais vu figure anglaise plus sympathique et plus belle. Il
était universellement aimé dans son gouvernement.
A une grande distinction il unissait une instruction qui le faisait
s’intéresser à toute chose. Il ne parlait pas le français; mais son
secrétaire, M. Dane, spirituel Irlandais, nous servit d’interprète; son
amabilité naturelle lui tint lieu de professeur, et le dîner fut très
animé.
Je n’ai pas besoin de m’étendre sur l’hospitalité anglaise, les façons
de nos voisins d’outre-Manche sont connues. Aussi froids qu’ils peuvent
être envers des étrangers, aussi aimables et naturels ils deviennent
envers les personnes qui leur sont recommandées. Plus on reste chez
eux, plus on leur fait plaisir; moins on reste chez les Russes, plus
ils sont contents: voilà la différence des deux hospitalités.
Cette façon habituelle des Anglais s’est encore, je crois, développée
aux Indes, où la vie est large, où le personnel des domestiques
est nombreux. C’est assez dire de quelles prévenances discrètes et
courtoises nous fûmes l’objet. Nous eûmes non seulement les splendeurs
diverses de la nature, mais les distractions les plus agréables de la
société. C’est tout ce que nous pouvions attendre de mieux: c’est plus
que je n’osais espérer. Jusqu’ici nous avions voyagé sans accident
d’aucune sorte: un bon vent nous avait poussés sur mer, un bon accueil
nous recevait à terre, et, comme les débuts d’un voyage, comme ceux
d’une campagne, influencent fortement le courage et l’humeur, je me vis
dans les meilleures dispositions d’esprit pour continuer l’entreprise.
Tout semble nous sourire, pensais-je; et, souhaitant, comme le dit le
poète, «que l’attelage puisse durer aussi longtemps que la voiture»,
je me couchai en remerciant la Providence et en la priant de daigner
rendre la suite de notre voyage aussi facile, aussi agréable.
CHAPITRE III
SIMLA
Simla.--Le docteur Leitner.--Mensurations anthropologiques.--Étoffes.
--Bijoux, émaux.--Traitements des fonctionnaires aux Indes.--Le mont
Djako et son saint.--Quelques mots sur les différents degrés de
sainteté des fakirs.--Réflexions philosophiques.--Une fête dans un
couvent de jeunes filles.--Départ.--Environs de Simla.--Fagou.--
Mandian.--Komarsîn.
On me permettra ici quelques réflexions sur les goûts et les modes
des Européens habitant le pays. Les gens grincheux contestent aux
femmes bien des talents, mais du moins admettent-ils qu’elles peuvent
décider en matière de chiffons et de tentures. L’habitation de sir
Robert Egerton était bien la plus commode, la plus confortable et en
même temps la plus élégante de Simla, n’en déplaise au vice-roi des
Indes, chez lequel nous avons dîné quelques jours après; sa villa est
certes plus spacieuse, mais, en voulant trop bien faire et trop imiter
l’Occident, on n’a réussi qu’à élever une construction d’assez mauvais
goût. Ah! que les couleurs orientales ressortent sous ce beau soleil,
et que les demi-teintes de nos pays sont pâles à côté d’elles! Quelle
détestable habitude avons-nous donc de vouloir tout reporter à notre
civilisation et à notre goût!
Les Russes en Asie centrale et les Anglais aux Indes en font autant.
Passe pour les maisons et les appartements, mais pour les ornements!
Laissez ces étoffes aux couleurs franches et hardies qui supportent
le soleil et la poussière de ces chaudes contrées et qui garnissent
si bien ces murs où viennent se jouer les rayons du jour. Ces étoffes
s’assortiraient merveilleusement aux beaux tapis orientaux; les
tentures, les décorations indigènes, avec leurs vives couleurs,
seraient en harmonie avec l’entourage. Les nôtres y paraissent pâles
et mesquines, et la cretonne européenne, qui fait le bonheur des
Occidentaux, doit donner aux indigènes une médiocre idée de notre
goût.--Enfin, mesdames, soutenez-moi! N’est-il pas vrai que toute chose
n’est jolie qu’à sa place? que la cacophonie des sons n’est pas plus
odieuse que la cacophonie des couleurs? et qu’en entrant dans certains
intérieurs, même riches et somptueux, on pense involontairement à ces
nourrices qui tiennent dans chaque bras un enfant allochrome, le petit
négrillon camus qu’elles doivent à leur époux, et le petit blanc, fils
du maître?
A Simla, M. de Ujfalvy trouva en villégiature M. Leitner, le célèbre
linguiste.
Cette ville, située sur le sommet d’une montagne, est un sanatorium
anglais très fréquenté. On y vient respirer l’air pur et réparer sa
santé altérée par les chaleurs de la plaine. La saison pluvieuse y
est moins désagréable, les terrains en pente favorisant l’écoulement
des eaux. M. Leitner s’empressa de se mettre à la disposition de mon
mari; grâce à lui, M. de Ujfalvy put faire de nombreuses mensurations
anthropologiques. Mon mari mensura surtout un grand nombre de Baltis
(des Petits-Thibétains que la science anglaise avait jusqu’alors
proclamés Mongols et qui, d’après les mensurations de M. de Ujfalvy,
ne nous le paraissaient pas du tout). Tout en aidant mon mari à les
mensurer, je me demandais comment le type primitif mongolique avait pu
disparaître à ce point qu’on n’en retrouvait aucune trace. L’image
de mes bons Kirghises ne se retrouvait pas dans ces faces brunes et
ovales; leurs yeux en amande ne me rappelaient aucunement l’œil vif,
pétillant, rond et légèrement bridé du Kirghise. Mais la science avait
parlé, et, jusqu’à preuve du contraire, je devais me taire et jurer
tous mes grands dieux qu’ils étaient Mongols. Donc Mongols je les
regardais.
Chez lady Egerton je pus admirer les plus belles étoffes et les plus
beaux bijoux des Indes, car tous les marchands lui offraient ce qu’ils
avaient de mieux. Ils venaient sous la véranda, s’asseyaient, étalant
par terre toute leur marchandise, absolument comme en Asie centrale.
Mais quelle différence de richesse et de travail! leurs bijoux en or et
en argent sont vraiment très remarquables.
Quant à ceux qui sont enrichis de pierreries, il faut se méfier de leur
réputation.
Je ne doute pas un instant que les grands seigneurs n’aient de
belles pierres, mais la plupart de leurs bijoux brillent surtout par
l’arrangement et la disposition des couleurs. Les pierres ne sont
d’abord pas taillées; le plus souvent, elles sont défectueuses, quand
elles ne sont pas coloriées en dessous. Tel saphir, qui paraît d’un
bleu merveilleux, sorti de sa case n’est plus qu’un mauvais caillou
valant à peine quelques francs. Un Oriental est assez indifférent
devant l’authenticité d’une pierre ou sa pureté. Tous ces trésors
orientaux, examinés à la loupe, auraient peut-être à peine la moitié
de la valeur qu’on leur suppose, et leurs pierres ne peuvent entrer
en comparaison avec les nôtres, qui viennent presque toutes pourtant
des Indes. Si nos bijoutiers sont plus soigneux dans leurs travaux
et surtout plus honnêtes dans le choix des pierres fines que leurs
confrères des Indes, ceux-ci possèdent, en revanche, les secrets d’un
art merveilleux et supérieur.
C’est dans le Radjpoutana qu’on fabrique les plus beaux émaux. La
peinture en émail et l’émail en relief, dont la Russie fournit de si
beaux échantillons, sont des procédés relativement modernes, tandis que
le cloisonné et le champlevé sont des procédés très anciens. Les émaux
de Jaïpour sont des champlevés. On fait des émaux à Lahore, à Bénarès,
à Luknor, à Moultan, à Kangra, et même au Cachemire, comme nous le
verrons plus tard. A Tchamba on fabriquait aussi autrefois des émaux en
champlevé d’une grande richesse de couleurs. Mais nulle part ils n’ont
atteint une si grande perfection qu’à Jaïpour.
On ne peut se faire une idée, si l’on n’en a pas vu d’échantillons,
de l’effet merveilleux produit par la richesse et la délicatesse des
couleurs. Le rouge de rubis ou de corail, le vert d’émeraude, le bleu
turquoise ou de saphir disposés sur un fond d’or mat sont d’un éclat et
d’une transparence remarquables.
A Partabghar, dans le Radjpoutana, on fabrique des émaux tout
particuliers. Une couche d’émail vert émeraude est étendue sur une
plaque d’or brunie et recouverte de dessins divers découpés sur la
surface émaillée aussi longtemps que celle-ci est encore molle au moyen
du martelage.
A Routan, dans l’Inde centrale, sur les confins du Radjpoutana, on fait
un travail semblable; souvent le fond en émail est bleu au lieu d’être
vert comme à Partabghar.
Le vice-roi nous invita à un dîner officiel. Lui et sa femme parlaient
très couramment le français. Il me parut que l’étiquette était plus
sévère qu’à Tachkent. Était-ce parce que lady Ripon recevait avec son
mari, puisqu’elle habite près de lui, tandis que lorsque nous étions
à Tachkent, le général Kaufmann recevait seul et un peu en garçon, sa
femme étant presque toujours absente de Tachkent. Cette différence peut
peindre les mœurs des deux pays sans autre commentaire. Tout le monde
fut excessivement aimable pour nous. M. et Mme Bering, qui avaient
longtemps habité le Caire, parlaient admirablement le français (M.
Bering avait été contrôleur des finances égyptiennes).
M. Lyal, secrétaire d’État au département des affaires étrangères des
Indes britanniques, qui eut une longue conversation avec mon mari, lui
expliqua la raison pour laquelle l’administration anglaise aux Indes
jouissait d’une réputation d’honnêteté si bien établie. D’abord aucun
fonctionnaire, aucun officier anglais ne peuvent recevoir de cadeaux
des indigènes; s’ils en reçoivent, ils sont obligés de les déposer à
l’administration centrale, qui les transporte à Calcutta, où ils sont
vendus au profit des pauvres. Si quelques-uns d’entre eux violaient la
loi, ils seraient aussitôt renvoyés. Ensuite le gouvernement anglais
paye excessivement bien ses fonctionnaires, afin d’engager l’élite de
la jeunesse anglaise à solliciter des fonctions dans le Civil service
des Indes. Le traitement est si élevé que les places vacantes sont très
recherchées. Ainsi, par exemple, le gouverneur du Pendjab touche un
traitement de 9500 roupies, presque 20 000 francs par mois, et il n’est
que lieutenant-gouverneur.
Les gouverneurs de Madras et Bombay touchent 12 000 roupies par
mois, et le vice-roi des Indes 25 000 roupies, tandis que le général
Kaufmann, gouverneur général du Turkestan, n’avait que 40 000 roubles
par an, toutes les indemnités comprises.
La retraite des fonctionnaires du Civil service est très belle; tous,
sans exception de grade, ont 1000 livres sterling, soit 25 000 francs
par an. De cette manière on n’a pas le fond du panier, hommes qui,
ayant peine à vivre dans leur pays en raison d’indélicatesses plus
ou moins graves, acceptent avec empressement un traitement qui leur
permet de végéter dans un pays où ils ne seront pas connus. Ils y
apportent alors leurs habitudes relâchées et ne se font aucun scrupule
de voler les indigènes. L’administration en souffre et se trouve
déconsidérée. C’est ainsi que le Turkestan est peuplé de tchinovnik
ou employés d’une délicatesse douteuse, et que le service civil est
assez déconsidéré, car les plus hauts fonctionnaires, comme les plus
modestes, ne sont pas exempts de blâme.
Les mœurs des Anglais sont aussi plus correctes que celles des
Russes; en général du moins, les femmes vivent toutes avec leur mari.
Au Turkestan il n’est pas rare de voir des fonctionnaires vivre
maritalement avec une femme séparée d’avec son mari, et, s’il finit par
pouvoir l’épouser (le divorce étant pratiqué), l’ancien époux devient
très bien l’ami du nouveau. Ils vivent alors à trois dans la plus
parfaite intimité, sans que personne y trouve rien à redire.
Les promenades à Simla sont superbes. La plus renommée est celle du
Glane; nous nous y sommes rendus en tchampang pour y prendre le thé;
le paysage est enchanteur. Le vice-roi, le gouverneur du Pendjab et le
commandant des troupes ont seuls le droit d’aller en voitures attelées.
Les autres personnes vont en tchampang ou à cheval; quelques petites
voitures roulantes font innovation. Lorsqu’il pleut, les cavaliers ont
un costume très curieux: en dehors du manteau qui les couvre, ils ont
un immense tablier de même étoffe, qui, en s’attachant à la taille,
leur préserve parfaitement les jambes. Quand ils n’ont pas de capuchon,
ils tiennent dans leur main droite un parapluie et se rendent ainsi
préservés aux plus grands dîners.
[Illustration: Simla, vue prise du mont Djako.]
La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts
sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les
Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée
Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui
le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière.
Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux
sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver
plus vite. Ce saint homme s’est construit une maison assez propre
(lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure
été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires
et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse
l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux
charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce
climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce
que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi:
ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée.
Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une
chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».
J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints
hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui
veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de
perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés.
Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième,
bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux
degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces
saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre
cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour
s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le
monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de
nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour
les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et
c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige
les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très
originales, à tel point même que je n’en puis donner une description,
même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de
Voltaire, _le Fakir_.
Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la
main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture
de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne
restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce
qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa
bouche: _ôm_, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans les
_Védas_, le livre par excellence des Hindous.
On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes
parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif;
les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de
leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent
d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis
en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment
dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux
chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans
cette position, ils se font suspendre à un arbre.
Un auteur raconte ainsi les souffrances d’un yogi: «Un yogi se tenait
debout, ses yeux constamment fixés sur le soleil et aussi immobile
qu’un buisson, son corps à moitié couvert de la terre qui s’est
amoncelée autour de lui et qui sert de retraite à d’innombrables
fourmis; cette peau de serpent qui a pris la place du zennar et
retombe par un bout sur ses reins, ces plantes noueuses qui entourent
et pressent son cou; ces nids d’oiseaux qui couvrent ses épaules.»
Notre fakir de Simla était loin de cet état de sainteté, et je doute
qu’il eût envie d’y parvenir, mais cependant les pratiques auxquelles
ces fanatiques se livrent sont assez rigoureuses. Ainsi, dans le
second degré de sainteté, ils se lèvent une heure avant le jour, font
leurs ablutions par n’importe quel froid, puis leurs prières. Ils se
nourrissent de ce qu’ils glanent ou de la générosité des personnes, et
ils passent leurs nuits à contempler les astres; plus tard, parvenus
au troisième degré, ils doublent leurs ablutions, ne se couvrent que
de feuilles et d’écorces d’arbre, ne se coupent ni les cheveux ni
les ongles et se soumettent à un jeûne perpétuel. Ce jeûne, appelé
_chanderayan_, est ainsi réglé: le premier jour du mois, une bouchée;
le second, deux, et ainsi de suite jusqu’à trente; ce nombre est la
plus grande bombance à laquelle on puisse se livrer; il faut ensuite
que le pauvre fakir aille en décroissant pour revenir au nombre
primitif. De plus, il ne doit pas même faire cuire son riz. En ce
troisième état de sainteté, le bamperitz peut, si l’âge ou la maladie
lui ôte la force de pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il
peut, dis-je, se donner la mort. Sous certaine condition, cette mort
volontaire le conduit directement au ciel. Il doit, par exemple, ou se
noyer, ou se livrer aux flammes, ou se précipiter du haut d’un rocher,
ou bien encore il se retire vers l’est ou vers le nord, sur une terre
nue et inconnue, et là, dans une contemplation devant Dieu, il attend
la mort, qui ne peut tarder à le surprendre, au milieu des souffrances
de la faim.
Lorsqu’à table, le soir, je racontai ma visite au fakir, un des nôtres
me dit: «Dieu, ou Brahma, ou Jehovah, ou Jupiter aurait là l’occasion
de faire le plus utile des miracles: de faire entrer dans la cervelle
abrutie de ces gens-là cette idée bien simple, qu’on ne se rapproche
pas de la divinité en s’éloignant de l’humanité. Il est sans doute
très indifférent à Dieu le Père ou à Dieu le Fils qu’un gars crépu se
coupe ou ne se coupe pas les cheveux, tandis qu’il aurait certainement
plaisir à le voir vivre proprement et honnêtement.... Mais Dieu ne fera
pas ce miracle; il sait que si sa propre bonté est infinie, la bêtise
humaine est bien plus infinie encore et que ses miracles même ne la
guériraient point.»
Et comme j’écoutais avec sympathie mon aimable voisin, dont le visage
exprimait beaucoup de douceur naturelle et de philanthropie chrétienne,
il ajouta: «N’est-il pas affligeant de voir, chez un peuple très bien
doué, la superstition brutale exercer ses ravages? combattue sous une
forme, et renaissant sous une autre. Mais, hélas! nous n’avons, ni
vous ni moi, le droit de nous indigner contre les fakirs; ils nous
renverraient à notre histoire d’Occident, aussi peu édifiante, en
somme, que celle d’Orient.»
Je ne sais quelle sera la fin du fakir que nous visitions; pour le
moment, au milieu de ses singes, il paraissait enchanté de sa situation
et de la générosité de sir Robert Egerton, et, avec les plus grands
_salam_, il accompagna notre départ.
Le lundi 6 juin, nous assistions à une fête donnée à l’occasion des
pensionnaires du couvent des Capucines. Ces sœurs de charité s’occupent
de l’éducation des jeunes filles et recueillent avec une touchante
bonté toutes les orphelines. J’y vis là une sœur française de Lyon,
qui, depuis trente-trois ans, habitait les Indes, sans que son état de
santé s’en soit affaibli, au contraire; toujours malade à Paris, elle
se portait dans ce climat mortel beaucoup mieux que partout ailleurs.
Le vice-roi, qui est catholique, et lady Ripon assistaient à cette
solennité. Ces belles jeunes filles et ces jeunes gens dansant ou
jouant à colin-maillard sur ces pelouses au milieu de ces superbes
montagnes formaient un tableau qui ne manquait pas de charme, et
j’eus occasion de voir combien les Anglais, même de la plus haute
condition, aiment en général les exercices de corps, car bientôt il y
eut autant d’assistants et d’assistantes que de pensionnaires. Chose
touchante, que nous ne pûmes nous empêcher de constater, les jeunes
gens les plus valeureux se mêlaient à ces divertissements avec un
entrain remarquable. Il y avait entre autres lord Charles Beresford,
renommé pour sa bravoure; il s’était battu avec un courage sans égal
contre les Zoulous, et il tournait et se retournait au milieu de ces
danses et de ces rondes presque enfantines et s’en donnait à cœur joie.
Et pourtant ce même lord ira sur le _Condor_ en Égypte soutenir les
droits de sa patrie au péril de sa vie, prendra part au bombardement
d’Alexandrie, et il fera, comme commandant d’une petite canonnière, des
prouesses de valeur.
[Illustration: Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à
Simla.]
Le 7 juin, à sept heures et demie du matin, nous quittons Simla.
Après bien des démarches, le vice-roi avait accordé à M. de Ujfalvy ce
que d’abord sir Robert Egerton lui avait refusé (vu les difficultés
et les périls de la route), la permission de nous rendre à Srinagar,
capitale du Cachemire, par le haut Tchamba et la route de Badravar.
Nous allions donc voir un pays à peu près inconnu des voyageurs et
remplacer pour longtemps le chemin de fer par le cheval.
M. Clarke, chargé par le musée de South Kensington de faire des
acquisitions pour cet établissement, avait obtenu des autorités
britanniques de suivre la même route.
Notre dernier déjeuner pris dans la jolie habitation du gouverneur du
Pendjab appelée _Barne’s Court_, nous montions à cheval. Le capitaine
Egerton, neveu du gouverneur, et M. Dane devaient nous faire la
conduite jusqu’à la sortie de la ville.