Tout se réunit pour nous apprendre que la nature est un maître qui

n’a point son égal. Au milieu de l’émotion qui s’empare de vous devant

cette écrasante beauté, on se demande comment l’homme a été assez

téméraire ou assez audacieux pour s’élever jusqu’à ces hauteurs.

Quelle volonté, quelle dépense d’énergie n’a-t-il pas fallu pour

soumettre ces géants! Et l’on ne sait vraiment ce qu’on doit admirer le

plus, ou de la beauté de la nature, qui étale sans effort sa puissance,

ou de la merveilleuse intelligence humaine, qui a su l’assouplir à sa

volonté.

Au milieu de notre route nous nous arrêtons à Solen pour prendre

quelque nourriture. L’air vif nous a ranimés, et l’estomac réclame ses

droits avec énergie. Notre repas vite fait, nous repartons pour admirer

de nouveau. Deux heures de ravissement, et Simla nous apparaît toute

perchée sur une haute montagne et comme enfouie sous la verdure.

Les routes, comme de jolis rubans blancs, unissent les unes aux autres

les maisons isolées.

A l’entrée de Simla il nous faut dire adieu à nos voitures, qui n’ont

pas droit de cité. On me fait monter dans un _tchampang_, espèce de

chaise à porteurs découverte, et quatre indigènes me portent chez lady

Egerton, femme du lieutenant-gouverneur du Pendjab. M. de Ujfalvy

me suivait à pied. Nous montions encore parmi ces détours semés de

tchampang et de cavaliers, jusqu’à un gracieux perron, sous lequel je

descendis, et plus gracieux encore était l’accueil de la maîtresse de

la maison.

Comme elle avait dû être jolie, cette aimable femme qui nous attendait

et nous reçut avec sa distinction britannique! Elle avait su le

français autrefois, mais trente ans de séjour dans les Indes lui

avaient fait perdre l’habitude de manier cette langue. Elle comprenait

cependant ce que je lui disais, et son neveu, aimable garçon qu’elle me

présenta, nous servit d’interprète. Elle nous conduisit à nos chambres

et nous laissa libres. Au dîner, qui eut lieu à huit heures, sir

Robert Egerton me conduisit à table. Le mari était digne de la femme,

et je n’ai jamais vu figure anglaise plus sympathique et plus belle. Il

était universellement aimé dans son gouvernement.

A une grande distinction il unissait une instruction qui le faisait

s’intéresser à toute chose. Il ne parlait pas le français; mais son

secrétaire, M. Dane, spirituel Irlandais, nous servit d’interprète; son

amabilité naturelle lui tint lieu de professeur, et le dîner fut très

animé.

Je n’ai pas besoin de m’étendre sur l’hospitalité anglaise, les façons

de nos voisins d’outre-Manche sont connues. Aussi froids qu’ils peuvent

être envers des étrangers, aussi aimables et naturels ils deviennent

envers les personnes qui leur sont recommandées. Plus on reste chez

eux, plus on leur fait plaisir; moins on reste chez les Russes, plus

ils sont contents: voilà la différence des deux hospitalités.

Cette façon habituelle des Anglais s’est encore, je crois, développée

aux Indes, où la vie est large, où le personnel des domestiques

est nombreux. C’est assez dire de quelles prévenances discrètes et

courtoises nous fûmes l’objet. Nous eûmes non seulement les splendeurs

diverses de la nature, mais les distractions les plus agréables de la

société. C’est tout ce que nous pouvions attendre de mieux: c’est plus

que je n’osais espérer. Jusqu’ici nous avions voyagé sans accident

d’aucune sorte: un bon vent nous avait poussés sur mer, un bon accueil

nous recevait à terre, et, comme les débuts d’un voyage, comme ceux

d’une campagne, influencent fortement le courage et l’humeur, je me vis

dans les meilleures dispositions d’esprit pour continuer l’entreprise.

Tout semble nous sourire, pensais-je; et, souhaitant, comme le dit le

poète, «que l’attelage puisse durer aussi longtemps que la voiture»,

je me couchai en remerciant la Providence et en la priant de daigner

rendre la suite de notre voyage aussi facile, aussi agréable.

CHAPITRE III

SIMLA

Simla.--Le docteur Leitner.--Mensurations anthropologiques.--Étoffes.

--Bijoux, émaux.--Traitements des fonctionnaires aux Indes.--Le mont

Djako et son saint.--Quelques mots sur les différents degrés de

sainteté des fakirs.--Réflexions philosophiques.--Une fête dans un

couvent de jeunes filles.--Départ.--Environs de Simla.--Fagou.--

Mandian.--Komarsîn.

On me permettra ici quelques réflexions sur les goûts et les modes

des Européens habitant le pays. Les gens grincheux contestent aux

femmes bien des talents, mais du moins admettent-ils qu’elles peuvent

décider en matière de chiffons et de tentures. L’habitation de sir

Robert Egerton était bien la plus commode, la plus confortable et en

même temps la plus élégante de Simla, n’en déplaise au vice-roi des

Indes, chez lequel nous avons dîné quelques jours après; sa villa est

certes plus spacieuse, mais, en voulant trop bien faire et trop imiter

l’Occident, on n’a réussi qu’à élever une construction d’assez mauvais

goût. Ah! que les couleurs orientales ressortent sous ce beau soleil,

et que les demi-teintes de nos pays sont pâles à côté d’elles! Quelle

détestable habitude avons-nous donc de vouloir tout reporter à notre

civilisation et à notre goût!

Les Russes en Asie centrale et les Anglais aux Indes en font autant.

Passe pour les maisons et les appartements, mais pour les ornements!

Laissez ces étoffes aux couleurs franches et hardies qui supportent

le soleil et la poussière de ces chaudes contrées et qui garnissent

si bien ces murs où viennent se jouer les rayons du jour. Ces étoffes

s’assortiraient merveilleusement aux beaux tapis orientaux; les

tentures, les décorations indigènes, avec leurs vives couleurs,

seraient en harmonie avec l’entourage. Les nôtres y paraissent pâles

et mesquines, et la cretonne européenne, qui fait le bonheur des

Occidentaux, doit donner aux indigènes une médiocre idée de notre

goût.--Enfin, mesdames, soutenez-moi! N’est-il pas vrai que toute chose

n’est jolie qu’à sa place? que la cacophonie des sons n’est pas plus

odieuse que la cacophonie des couleurs? et qu’en entrant dans certains

intérieurs, même riches et somptueux, on pense involontairement à ces

nourrices qui tiennent dans chaque bras un enfant allochrome, le petit

négrillon camus qu’elles doivent à leur époux, et le petit blanc, fils

du maître?

A Simla, M. de Ujfalvy trouva en villégiature M. Leitner, le célèbre

linguiste.

Cette ville, située sur le sommet d’une montagne, est un sanatorium

anglais très fréquenté. On y vient respirer l’air pur et réparer sa

santé altérée par les chaleurs de la plaine. La saison pluvieuse y

est moins désagréable, les terrains en pente favorisant l’écoulement

des eaux. M. Leitner s’empressa de se mettre à la disposition de mon

mari; grâce à lui, M. de Ujfalvy put faire de nombreuses mensurations

anthropologiques. Mon mari mensura surtout un grand nombre de Baltis

(des Petits-Thibétains que la science anglaise avait jusqu’alors

proclamés Mongols et qui, d’après les mensurations de M. de Ujfalvy,

ne nous le paraissaient pas du tout). Tout en aidant mon mari à les

mensurer, je me demandais comment le type primitif mongolique avait pu

disparaître à ce point qu’on n’en retrouvait aucune trace. L’image

de mes bons Kirghises ne se retrouvait pas dans ces faces brunes et

ovales; leurs yeux en amande ne me rappelaient aucunement l’œil vif,

pétillant, rond et légèrement bridé du Kirghise. Mais la science avait

parlé, et, jusqu’à preuve du contraire, je devais me taire et jurer

tous mes grands dieux qu’ils étaient Mongols. Donc Mongols je les

regardais.

Chez lady Egerton je pus admirer les plus belles étoffes et les plus

beaux bijoux des Indes, car tous les marchands lui offraient ce qu’ils

avaient de mieux. Ils venaient sous la véranda, s’asseyaient, étalant

par terre toute leur marchandise, absolument comme en Asie centrale.

Mais quelle différence de richesse et de travail! leurs bijoux en or et

en argent sont vraiment très remarquables.

Quant à ceux qui sont enrichis de pierreries, il faut se méfier de leur

réputation.

Je ne doute pas un instant que les grands seigneurs n’aient de

belles pierres, mais la plupart de leurs bijoux brillent surtout par

l’arrangement et la disposition des couleurs. Les pierres ne sont

d’abord pas taillées; le plus souvent, elles sont défectueuses, quand

elles ne sont pas coloriées en dessous. Tel saphir, qui paraît d’un

bleu merveilleux, sorti de sa case n’est plus qu’un mauvais caillou

valant à peine quelques francs. Un Oriental est assez indifférent

devant l’authenticité d’une pierre ou sa pureté. Tous ces trésors

orientaux, examinés à la loupe, auraient peut-être à peine la moitié

de la valeur qu’on leur suppose, et leurs pierres ne peuvent entrer

en comparaison avec les nôtres, qui viennent presque toutes pourtant

des Indes. Si nos bijoutiers sont plus soigneux dans leurs travaux

et surtout plus honnêtes dans le choix des pierres fines que leurs

confrères des Indes, ceux-ci possèdent, en revanche, les secrets d’un

art merveilleux et supérieur.

C’est dans le Radjpoutana qu’on fabrique les plus beaux émaux. La

peinture en émail et l’émail en relief, dont la Russie fournit de si

beaux échantillons, sont des procédés relativement modernes, tandis que

le cloisonné et le champlevé sont des procédés très anciens. Les émaux

de Jaïpour sont des champlevés. On fait des émaux à Lahore, à Bénarès,

à Luknor, à Moultan, à Kangra, et même au Cachemire, comme nous le

verrons plus tard. A Tchamba on fabriquait aussi autrefois des émaux en

champlevé d’une grande richesse de couleurs. Mais nulle part ils n’ont

atteint une si grande perfection qu’à Jaïpour.

On ne peut se faire une idée, si l’on n’en a pas vu d’échantillons,

de l’effet merveilleux produit par la richesse et la délicatesse des

couleurs. Le rouge de rubis ou de corail, le vert d’émeraude, le bleu

turquoise ou de saphir disposés sur un fond d’or mat sont d’un éclat et

d’une transparence remarquables.

A Partabghar, dans le Radjpoutana, on fabrique des émaux tout

particuliers. Une couche d’émail vert émeraude est étendue sur une

plaque d’or brunie et recouverte de dessins divers découpés sur la

surface émaillée aussi longtemps que celle-ci est encore molle au moyen

du martelage.

A Routan, dans l’Inde centrale, sur les confins du Radjpoutana, on fait

un travail semblable; souvent le fond en émail est bleu au lieu d’être

vert comme à Partabghar.

Le vice-roi nous invita à un dîner officiel. Lui et sa femme parlaient

très couramment le français. Il me parut que l’étiquette était plus

sévère qu’à Tachkent. Était-ce parce que lady Ripon recevait avec son

mari, puisqu’elle habite près de lui, tandis que lorsque nous étions

à Tachkent, le général Kaufmann recevait seul et un peu en garçon, sa

femme étant presque toujours absente de Tachkent. Cette différence peut

peindre les mœurs des deux pays sans autre commentaire. Tout le monde

fut excessivement aimable pour nous. M. et Mme Bering, qui avaient

longtemps habité le Caire, parlaient admirablement le français (M.

Bering avait été contrôleur des finances égyptiennes).

M. Lyal, secrétaire d’État au département des affaires étrangères des

Indes britanniques, qui eut une longue conversation avec mon mari, lui

expliqua la raison pour laquelle l’administration anglaise aux Indes

jouissait d’une réputation d’honnêteté si bien établie. D’abord aucun

fonctionnaire, aucun officier anglais ne peuvent recevoir de cadeaux

des indigènes; s’ils en reçoivent, ils sont obligés de les déposer à

l’administration centrale, qui les transporte à Calcutta, où ils sont

vendus au profit des pauvres. Si quelques-uns d’entre eux violaient la

loi, ils seraient aussitôt renvoyés. Ensuite le gouvernement anglais

paye excessivement bien ses fonctionnaires, afin d’engager l’élite de

la jeunesse anglaise à solliciter des fonctions dans le Civil service

des Indes. Le traitement est si élevé que les places vacantes sont très

recherchées. Ainsi, par exemple, le gouverneur du Pendjab touche un

traitement de 9500 roupies, presque 20 000 francs par mois, et il n’est

que lieutenant-gouverneur.

Les gouverneurs de Madras et Bombay touchent 12 000 roupies par

mois, et le vice-roi des Indes 25 000 roupies, tandis que le général

Kaufmann, gouverneur général du Turkestan, n’avait que 40 000 roubles

par an, toutes les indemnités comprises.

La retraite des fonctionnaires du Civil service est très belle; tous,

sans exception de grade, ont 1000 livres sterling, soit 25 000 francs

par an. De cette manière on n’a pas le fond du panier, hommes qui,

ayant peine à vivre dans leur pays en raison d’indélicatesses plus

ou moins graves, acceptent avec empressement un traitement qui leur

permet de végéter dans un pays où ils ne seront pas connus. Ils y

apportent alors leurs habitudes relâchées et ne se font aucun scrupule

de voler les indigènes. L’administration en souffre et se trouve

déconsidérée. C’est ainsi que le Turkestan est peuplé de tchinovnik

ou employés d’une délicatesse douteuse, et que le service civil est

assez déconsidéré, car les plus hauts fonctionnaires, comme les plus

modestes, ne sont pas exempts de blâme.

Les mœurs des Anglais sont aussi plus correctes que celles des

Russes; en général du moins, les femmes vivent toutes avec leur mari.

Au Turkestan il n’est pas rare de voir des fonctionnaires vivre

maritalement avec une femme séparée d’avec son mari, et, s’il finit par

pouvoir l’épouser (le divorce étant pratiqué), l’ancien époux devient

très bien l’ami du nouveau. Ils vivent alors à trois dans la plus

parfaite intimité, sans que personne y trouve rien à redire.

Les promenades à Simla sont superbes. La plus renommée est celle du

Glane; nous nous y sommes rendus en tchampang pour y prendre le thé;

le paysage est enchanteur. Le vice-roi, le gouverneur du Pendjab et le

commandant des troupes ont seuls le droit d’aller en voitures attelées.

Les autres personnes vont en tchampang ou à cheval; quelques petites

voitures roulantes font innovation. Lorsqu’il pleut, les cavaliers ont

un costume très curieux: en dehors du manteau qui les couvre, ils ont

un immense tablier de même étoffe, qui, en s’attachant à la taille,

leur préserve parfaitement les jambes. Quand ils n’ont pas de capuchon,

ils tiennent dans leur main droite un parapluie et se rendent ainsi

préservés aux plus grands dîners.

[Illustration: Simla, vue prise du mont Djako.]

La curiosité de Simla est un saint qui habite un des plus hauts

sommets dominant la ville. Ce saint, qu’on appelle fakir chez les

Musulmans et goussaïn chez les Hindous, vit sur cette hauteur appelée

Djako, au milieu d’une grande troupe de singes, qu’il nourrit et qui

le connaissent aussi bien que les poules connaissent la fermière.

Lorsqu’il les appelle, rien n’est curieux comme de voir ces animaux

sauter d’arbre en arbre, gambader, se bousculer même pour arriver

plus vite. Ce saint homme s’est construit une maison assez propre

(lui-même l’est également sur ses vêtements), dans laquelle il demeure

été et hiver, vivant du produit de la charité de ses coreligionnaires

et des étrangers qui viennent le visiter. La récolte étant nombreuse

l’été, il conserve pour l’hiver, lorsque la neige couvre ces lieux

charmants et empêche toute communication. Que l’homme résiste à ce

climat, rien d’étonnant; mais que les singes le supportent, voilà ce

que je n’ai pu m’expliquer. A moins qu’ils ne fassent pénitence aussi:

ces bêtes-là sont vicieuses et ne disent pas le fond de leur pensée.

Nous avons questionné le fakir à ce sujet, mais il n’a répondu qu’une

chose: «Quand Dieu m’envoie de la nourriture, je partage avec eux».

J’ai dit qu’il était propre, ce qui est assez rare chez les saints

hindous. Il appartenait peut-être à la classe des brahmines, qui

veulent arriver au degré le plus parfait de la sainteté. Cet état de

perfection s’appelle Achrama ou Tchar-Acheroum. Il y a quatre degrés.

Le premier est le brahmtchari; le deuxième, gerischtz; le troisième,

bamperitz. Le quatrième, appelé bramognani, renferme à lui seul deux

degrés: le saniassi et le yogi. Dans ce haut degré de perfection, ces

saints sont entièrement dépourvus de vêtements. Le premier couvre

cependant quelques parties de son corps; mais le yogi, trop saint pour

s’occuper des bienséances et des préjugés humains, va parcourant le

monde, choisissant les endroits les plus fréquentés, dans un état de

nudité complet. Ce sans-gêne n’est, du reste, aucunement choquant pour

les Hindous, aux yeux desquels rien de naturel ne peut être obscène, et

c’est en présence des hommes, des femmes et des enfants qu’il s’inflige

les plus douloureuses tortures. Quelques-unes de ces tortures sont très

originales, à tel point même que je n’en puis donner une description,

même vague. Je renvoie le lecteur curieux à une jolie histoire de

Voltaire, _le Fakir_.

Le saniassi, au contraire, s’enfonce dans les forêts, un bâton à la

main; il se nourrit de ce qu’il trouve. On le reconnaît à une ceinture

de toile jaune dont il s’entoure les reins. Je crois que la couleur ne

restera pas longtemps jaune, car il portera cette ceinture jusqu’à ce

qu’elle tombe en lambeaux. Il ne parle jamais; un seul mot sort de sa

bouche: _ôm_, mot sacré, vénéré entre tous et écrit le premier dans les

_Védas_, le livre par excellence des Hindous.

On ne saurait s’imaginer à quel degré d’insensibilité ces hommes

parviennent. Rien ne peut les distraire de leur état contemplatif;

les plus grands déchaînements de la nature ne peuvent les tirer de

leurs méditations. Leur ascétisme est brutal. Il y en a qui portent

d’énormes colliers de fer; d’autres se chaussent avec des sabots garnis

en dedans de pointes et marchent ainsi; d’autres encore s’enferment

dans des cages en fer qui les entourent depuis les épaules jusqu’aux

chevilles; ils ne peuvent alors ni se coucher ni s’asseoir, et, dans

cette position, ils se font suspendre à un arbre.

Un auteur raconte ainsi les souffrances d’un yogi: «Un yogi se tenait

debout, ses yeux constamment fixés sur le soleil et aussi immobile

qu’un buisson, son corps à moitié couvert de la terre qui s’est

amoncelée autour de lui et qui sert de retraite à d’innombrables

fourmis; cette peau de serpent qui a pris la place du zennar et

retombe par un bout sur ses reins, ces plantes noueuses qui entourent

et pressent son cou; ces nids d’oiseaux qui couvrent ses épaules.»

Notre fakir de Simla était loin de cet état de sainteté, et je doute

qu’il eût envie d’y parvenir, mais cependant les pratiques auxquelles

ces fanatiques se livrent sont assez rigoureuses. Ainsi, dans le

second degré de sainteté, ils se lèvent une heure avant le jour, font

leurs ablutions par n’importe quel froid, puis leurs prières. Ils se

nourrissent de ce qu’ils glanent ou de la générosité des personnes, et

ils passent leurs nuits à contempler les astres; plus tard, parvenus

au troisième degré, ils doublent leurs ablutions, ne se couvrent que

de feuilles et d’écorces d’arbre, ne se coupent ni les cheveux ni

les ongles et se soumettent à un jeûne perpétuel. Ce jeûne, appelé

_chanderayan_, est ainsi réglé: le premier jour du mois, une bouchée;

le second, deux, et ainsi de suite jusqu’à trente; ce nombre est la

plus grande bombance à laquelle on puisse se livrer; il faut ensuite

que le pauvre fakir aille en décroissant pour revenir au nombre

primitif. De plus, il ne doit pas même faire cuire son riz. En ce

troisième état de sainteté, le bamperitz peut, si l’âge ou la maladie

lui ôte la force de pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes, il

peut, dis-je, se donner la mort. Sous certaine condition, cette mort

volontaire le conduit directement au ciel. Il doit, par exemple, ou se

noyer, ou se livrer aux flammes, ou se précipiter du haut d’un rocher,

ou bien encore il se retire vers l’est ou vers le nord, sur une terre

nue et inconnue, et là, dans une contemplation devant Dieu, il attend

la mort, qui ne peut tarder à le surprendre, au milieu des souffrances

de la faim.

Lorsqu’à table, le soir, je racontai ma visite au fakir, un des nôtres

me dit: «Dieu, ou Brahma, ou Jehovah, ou Jupiter aurait là l’occasion

de faire le plus utile des miracles: de faire entrer dans la cervelle

abrutie de ces gens-là cette idée bien simple, qu’on ne se rapproche

pas de la divinité en s’éloignant de l’humanité. Il est sans doute

très indifférent à Dieu le Père ou à Dieu le Fils qu’un gars crépu se

coupe ou ne se coupe pas les cheveux, tandis qu’il aurait certainement

plaisir à le voir vivre proprement et honnêtement.... Mais Dieu ne fera

pas ce miracle; il sait que si sa propre bonté est infinie, la bêtise

humaine est bien plus infinie encore et que ses miracles même ne la

guériraient point.»

Et comme j’écoutais avec sympathie mon aimable voisin, dont le visage

exprimait beaucoup de douceur naturelle et de philanthropie chrétienne,

il ajouta: «N’est-il pas affligeant de voir, chez un peuple très bien

doué, la superstition brutale exercer ses ravages? combattue sous une

forme, et renaissant sous une autre. Mais, hélas! nous n’avons, ni

vous ni moi, le droit de nous indigner contre les fakirs; ils nous

renverraient à notre histoire d’Occident, aussi peu édifiante, en

somme, que celle d’Orient.»

Je ne sais quelle sera la fin du fakir que nous visitions; pour le

moment, au milieu de ses singes, il paraissait enchanté de sa situation

et de la générosité de sir Robert Egerton, et, avec les plus grands

_salam_, il accompagna notre départ.

Le lundi 6 juin, nous assistions à une fête donnée à l’occasion des

pensionnaires du couvent des Capucines. Ces sœurs de charité s’occupent

de l’éducation des jeunes filles et recueillent avec une touchante

bonté toutes les orphelines. J’y vis là une sœur française de Lyon,

qui, depuis trente-trois ans, habitait les Indes, sans que son état de

santé s’en soit affaibli, au contraire; toujours malade à Paris, elle

se portait dans ce climat mortel beaucoup mieux que partout ailleurs.

Le vice-roi, qui est catholique, et lady Ripon assistaient à cette

solennité. Ces belles jeunes filles et ces jeunes gens dansant ou

jouant à colin-maillard sur ces pelouses au milieu de ces superbes

montagnes formaient un tableau qui ne manquait pas de charme, et

j’eus occasion de voir combien les Anglais, même de la plus haute

condition, aiment en général les exercices de corps, car bientôt il y

eut autant d’assistants et d’assistantes que de pensionnaires. Chose

touchante, que nous ne pûmes nous empêcher de constater, les jeunes

gens les plus valeureux se mêlaient à ces divertissements avec un

entrain remarquable. Il y avait entre autres lord Charles Beresford,

renommé pour sa bravoure; il s’était battu avec un courage sans égal

contre les Zoulous, et il tournait et se retournait au milieu de ces

danses et de ces rondes presque enfantines et s’en donnait à cœur joie.

Et pourtant ce même lord ira sur le _Condor_ en Égypte soutenir les

droits de sa patrie au péril de sa vie, prendra part au bombardement

d’Alexandrie, et il fera, comme commandant d’une petite canonnière, des

prouesses de valeur.

[Illustration: Barne’s Court, habitation du gouverneur du Pendjab à

Simla.]

Le 7 juin, à sept heures et demie du matin, nous quittons Simla.

Après bien des démarches, le vice-roi avait accordé à M. de Ujfalvy ce

que d’abord sir Robert Egerton lui avait refusé (vu les difficultés

et les périls de la route), la permission de nous rendre à Srinagar,

capitale du Cachemire, par le haut Tchamba et la route de Badravar.

Nous allions donc voir un pays à peu près inconnu des voyageurs et

remplacer pour longtemps le chemin de fer par le cheval.

M. Clarke, chargé par le musée de South Kensington de faire des

acquisitions pour cet établissement, avait obtenu des autorités

britanniques de suivre la même route.

Notre dernier déjeuner pris dans la jolie habitation du gouverneur du

Pendjab appelée _Barne’s Court_, nous montions à cheval. Le capitaine

Egerton, neveu du gouverneur, et M. Dane devaient nous faire la

conduite jusqu’à la sortie de la ville.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 2 / 27 段