Commerçants et industrieux de nature, ils fondèrent quelques

VOYAGE

D’UNE PARISIENNE

DANS

L’HIMALAYA OCCIDENTAL

[Illustration: MADAME DE UJFALVY-BOURDON.]

VOYAGE

D’UNE PARISIENNE

DANS

L’HIMALAYA OCCIDENTAL

PAR

Mme DE UJFALVY-BOURDON

Officier d’Académie.

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 64 GRAVURES SUR BOIS

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET C{ie}

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1887

Droits de propriété et de traduction réservés

A

MA CHÈRE AMIE

ÉMILIENNE GIRARD DE RIALLE

HOMMAGE

D’UNE SINCÈRE AFFECTION

L’AUTEUR

VOYAGE

DANS

L’HIMALAYA OCCIDENTAL

JUSQU’AUX MONTS KARAKOROUM

CHAPITRE PREMIER

DE TRIESTE A BOMBAY

Départ.--Aventure en chemin de fer.--Trieste.--Nous nous embarquons.

--L’Adriatique et la Méditerranée.--Port-Saïd.--Le canal de Suez.--

Orgueil justifié.--La mer Rouge et ses dangers.-- Les rochers d’Aden.

--L’océan Indien.--Enfin Bombay.

Après avoir accompagné mon mari deux fois en Asie centrale, dans

l’espace de quatre ans, je l’ai également suivi lors de son voyage

aux Indes, au Cachemire et au petit Tibet. Quant à la rapidité avec

laquelle nous avons exécuté nos deux derniers voyages, quelques dates

en diront plus long qu’une description. En décembre 1880 nous étions

à Tachkent; en janvier 1881, sur les bords de la mer d’Aral; en avril

1881, en Égypte; en juin de la même année, au cœur de l’Himalaya.

Le 18 avril 1881, nous partions le soir de Gratz en nous dirigeant

vers Trieste. Grâce à quelques largesses, nous obtenons un bon coupé.

Dormons... Ah!... très bien... La respiration devient régulière,

et les reins sont bien appuyés. Un bon sommeil nous donnera des

forces... Oui!... Comptons là-dessus. Des cris de détresse partent du

compartiment voisin: «Au secours! Au nom du ciel, au secours!» Le train

s’arrête à Laibach et les cris redoublent de plus belle. Une voyageuse

éperdue paraît à la portière et crie aux employés: «Mon mari se meurt,

il est empoisonné! Du lait! au nom du ciel, du lait!»

Les employés se précipitent, entrent, descendent, emportent une masse

grise: ce doit être le mari; suivie d’une ombre qui gesticule et crie:

ce doit être la femme. Puis on n’entend plus rien. L’employé qui vient

nous demander nos billets répond avec un calme parfait à nos questions:

_Il aura mangé trop de cochonnaille au buffet de Gratz, il se trouve

mal, et sa femme croit qu’il a été empoisonné par la strychnine._ Je

plains ce pauvre homme, et je plains aussi la femme, malgré le côté

comique de l’accident, car je ne puis m’empêcher de me reporter à mon

dernier voyage dans les steppes de la mer d’Aral, où, par un froid

de 37°, M. de Ujfalvy tomba à mes pieds, frappé d’une congestion.

Mais enfin cette femme était en pays civilisé, à portée d’un médecin,

tandis que moi j’étais au milieu du désert, sans autre secours que

celui du chef de la misérable station et de sa femme, seuls habitants

de ces terres émaillées çà et là de pauvres kirghises. Pour trouver

un médecin, il m’aurait fallu retourner sur mes pas à Kazalinsk, soit

à 150 kilomètres en arrière, et cela, pour tout moyen de locomotion,

avec des chameaux, utiles animaux, sans doute, mais qui font tout

tranquillement au plus leurs 40 kilomètres en dix à douze heures. On

conviendra que la différence des situations était grande. Aussi, tout

en plaignant la femme, je m’endormis pourtant et ne me réveillai qu’à

six heures du matin, c’est-à-dire à une heure à peu près de Trieste.

[Illustration: Carte d’ensemble du voyage de Mme de Ujfalvy.]

A quelque distance de cette ville, le chemin de fer côtoie la mer, et

le château de Miramar, autrefois propriété de l’empereur Maximilien,

apparaît à nos yeux. Les vagues battent ses pieds et son profil se

détache nettement au milieu de la sombre verdure qui l’entoure.

Trieste est bien située sur le bord de l’Adriatique, entourée de

montagnes sur lesquelles sont juchées de jolies maisons de campagne.

Son effet est tout riant. La mer est si tranquille qu’on dirait un beau

lac; le flux et le reflux sont presque imperceptibles.

Nous nous faisons conduire au bateau qui doit nous emporter demain et

nous y déposons nos bagages. Nous choisissons une cabine sur le pont,

à côté de celle du capitaine, et de là nous nous rendons à l’_Hôtel de

la ville_. Cet hôtel est sur le port, il est au complet; on nous fait

grimper au troisième étage soi-disant, mais c’est bien au sixième!

Le garçon nous console; nous aurons une vue superbe pour voir l’entrée

du prince Rodolphe, qu’on attend pour le lendemain, revenant de son

voyage en Orient.

En effet, la vue est splendide: la mer s’étend au loin devant nous, à

peine arrêtée par les deux jetées qui servent de port.

Nous passons cette journée à nous promener et à faire nos dernières

emplettes, mais il pleut, il pleut!

Le lendemain, 20 avril, tous les bâtiments ont hissé leurs pavillons et

sont pavoisés.

A onze heures, le canon se fait entendre; c’est le yacht du prince

qui est en vue, mais bien loin encore; à midi, les bateaux voguent

à sa rencontre, et les vaisseaux de guerre alignés dans la rade

font entendre leurs canons, et les détonations, répercutées par les

montagnes, sont d’un effet saisissant.

Le yacht arrive, la musique joue, le prince descend de son canot sur

la jetée, salue les fonctionnaires venus à sa rencontre; les troupes

se mettent en marche et lui-même se rend à pied, accompagné de son

entourage et de toutes les autorités, jusqu’à l’hôtel de ville, pavoisé

pour le recevoir. La foule se disperse, et, après quelques heures, tout

est rentré dans l’ordre.

Quant à nous, à quatre heures nous nous rendions modestement à notre

navire, qui porte le nom de _Polluce_ (Pollux) et doit nous emporter à

travers les mers à Bombay.

A cinq heures et demie nous levons l’ancre. Il faut rendre justice à la

compagnie du Lloyd: les bâtiments sont excellents et les aménagements

sont bien compris; les cabines sur le pont sont relativement vastes, je

les préfère à celles qui sont en bas; la nourriture est très abondante,

et la liberté dont on jouit à bord est beaucoup plus grande que sur les

navires anglais.

C’est vingt-cinq jours que nous devons passer sur cet élément mobile,

mais toujours si beau et si divers, dans son uniformité, qu’on ne se

lasse jamais de l’admirer. Moi qui n’ai pas le mal de mer, je n’étais

pas effrayée de ce long espace de temps, mais pour M. de Ujfalvy, qui

souffre continuellement de ce mal, la perspective était cruelle, et il

fallait la véritable passion des voyages lointains pour s’y soumettre

volontairement.

Le 22, nous voyons les côtes de l’Italie et admirons la blanche

Brindisi, dont le port m’a paru plus grand que celui de Trieste, puis

la verte Corfou, et enfin nous entrons dans la Méditerranée. Il faut

convenir que la différence des deux mers ne m’a pas semblé perceptible.

Le 24, nous longeons l’île de Candie, l’ancienne Crète, qui montre ses

flancs arides. Le nom du Minotaure vient sur mes lèvres. Que de temps

s’est écoulé depuis cette époque mythologique! Le Minotaure ne dévore

plus ni jeunes gens ni jeunes filles, et l’île antique et dénudée dont

les montagnes dentelées défilent à nos yeux nous reporte par la pensée

vers ces époques disparues.

La rencontre de goélettes, de bricks et de vapeurs nous ramène à

l’actualité, qu’en dignes enfants du siècle nous préférons à ces temps

fabuleux.

Soudain la petite île de Gazza surgit à notre droite, puis elle aussi

s’évanouit, et notre bateau s’avance majestueusement en pleine mer, et

jusqu’à Port-Saïd aucune terre n’apparaît plus à nos yeux.

Dans la journée du 20, la terre d’Égypte, toute blanche de vieillesse

et toute pleine de souvenirs, se déroule à nos regards. A six heures,

le phare de Port-Saïd apparaît à l’horizon. Un pilote monte à notre

bord et dirige notre entrée. Les digues qu’on a posées semblent mettre

la mer en fureur; elle se débat en vains efforts contre les prodiges

de la volonté humaine. Le phare fiché sur ces digues a quelque chose

d’impérieux; il est ferme et fier comme la volonté, et sa lumière

jaillissante éclaire au loin cette belle Méditerranée.

Le 27 nous voit levés de bonne heure; nous voulons aller à la ville

avant la grande chaleur, mais, malgré les assurances d’un ciel toujours

bleu à Port-Saïd, cet astre, fatigué sans doute de son propre éclat, se

voile la face et semble disposé à protester contre sa réputation.

Il paraît que ce qui le contrarie n’est ni plus ni moins que le

canal de Suez. Le percement de l’isthme a, semble-t-il, modifié les

conditions climatologiques, et les pluies, autrefois inconnues dans

ces parages, sont devenues aujourd’hui, sinon fréquentes, du moins

possibles. Le capitaine de notre navire m’a raconté qu’une fois, étant

dans un café à Port-Saïd, la pluie était venue avec tant d’abondance

qu’il avait été obligé, ainsi que tous les officiers, de monter sur des

tables. Ce déluge, il est vrai, n’a pas duré longtemps. Et la neige,

dont les indigènes ne soupçonnaient même pas l’existence, la neige, ce

vaporeux souvenir hivernal, a voulu montrer à ces chaudes contrées sa

grâce et sa beauté. Il est vrai qu’elle était si petite, si timide.

Mais aussi elle pouvait bien avoir peur, la pauvrette, dans ces parages

si peu accoutumés à son aspect. Qu’aurait dit Hérodote, qui prenait des

flocons de neige pour des duvets apportés par le vent? Port-Saïd a été

tant de fois décrit que je n’en dirai que quelques mots. La ville

européenne est toute moderne, et les enseignes des marchands français

frappent les yeux. L’ancien village arabe, pauvre et sale comme tous

ceux de l’Orient, fait suite à la ville européenne, qui est d’une

création toute nouvelle. A dix heures, la chaleur est déjà excessive,

et il nous faut rentrer à bord du _Polluce_.

[Illustration: Le canal de Suez.]

Les bateaux font leur réapprovisionnement de charbon dans cette ville;

lorsque le nôtre est terminé, à deux heures nous levons l’ancre et nous

entrons dans le canal.

En ce moment mon cœur bondit d’orgueil à la vue de cette œuvre, due au

génie français. Témoins ineffaçables de notre intelligence nationale,

vous apprendrez aux peuples à venir ce dont le travail et l’initiative

français étaient capables.

Le canal traverse presque en ligne droite ces déserts de sable; les

lacs salés et amers sont bordés de petits navires pêcheurs.

Les stations sont bâties à l’européenne, et chacune d’elles possède un

mât de signal pour avertir si le canal est libre, celui-ci n’étant pas

assez large pour permettre durant tout son cours le passage de deux

navires de conserve; le premier arrivé passe donc avant l’autre, qui

doit se garer.

Plus nous avançons, plus les stations sont riantes; tout entourées

d’arbres naissants, elles semblent des oasis au milieu de ces brûlants

déserts. Chaque station est habitée par un chef, qui ne doit pas

quitter son poste un seul instant. Tous les trois ans on lui accorde un

congé de deux à trois mois. Ses appointements s’élèvent de 3600 à 4800

francs par an, le logement en plus. Il en est de même pour les employés

du télégraphe, dont les fils nous rappellent incessamment les progrès

de la civilisation moderne dans ces pays lointains.

Ismaïlia, ville microscopique et toute verdoyante, marque le milieu du

canal.

C’est là que l’ouverture de ce grand travail humain eut lieu sous

les yeux des représentants de toutes les nations. La villa que M. de

Lesseps y possède est, dit-on, très jolie. Le khédive, quand il y

vient, réside dans une grande maison carrée. En cet endroit du canal,

le lac salé est d’une si vaste étendue qu’on dirait une petite mer.

Qui pourrait croire qu’autrefois toute cette immense nappe d’eau était

remplie par des bancs de sel qu’il a fallu faire sauter en les minant?

Le spectacle a dû être grandiose lorsque les eaux de la mer

Méditerranée et celles de la mer Rouge, retenues toutes deux par

une digue, ont eu leur libre cours et se sont réunies après un choc

furibond. Certes, la rencontre des deux mers ne fut pas favorable aux

malheureux poissons, précipités avec fureur dans un bassin qu’ils ne

connaissaient pas et où les attendait une mort prématurée. Les eaux de

la mer Rouge, étant plus salées que celles de la Méditerranée, leur

devinrent funestes. La quantité de ces pauvres victimes de la volonté

humaine était, paraît-il, pendant un certain laps de temps, prodigieuse.

En ce moment, pour augmenter la facilité de transport dans ces

contrées, on fait un chemin de fer d’Ismaïlia à Port-Saïd et de cette

dernière ville à Damiette. De loin en loin nous voyons la fumée de la

locomotive qui se rendait d’Ismaïlia à Suez, où nous sommes arrivés le

29, à onze heures du matin.

Nous ne relâchâmes à Suez que quelques heures et le soir nous partîmes

voir les illuminations de la ville, dans laquelle le khédive était

arrivé le matin pour s’engager dans le canal et visiter cette merveille

des temps modernes. Depuis son ouverture, vous m’avouerez qu’il y avait

mis le temps.

Nous voguons maintenant sur la mer Rouge. Cette mer, la première dont

le nom ait frappé mes oreilles enfantines et que j’entrevoyais comme

une curiosité incompréhensible, cette mer reculant pour laisser

passer les Hébreux, je la voyais, et elle était comme les autres, ce

que je n’aurais jamais osé penser. A minuit nous passerons sous les

tropiques et nous entrerons dans la zone torride, à droite l’Afrique, à

gauche l’Arabie.

Nous avons 26° à l’ombre à sept heures du matin. Nous en avons eu

jusqu’à 32. Il paraît qu’aux mois de juillet et d’août la traversée de

cette mer est terrible, et il n’est pas rare que quelques personnes

meurent d’insolation, tant la chaleur du soleil y est intense. Il y a

jusqu’à 45° à l’ombre et pas un souffle d’air.

Notre traversée fut vraiment belle: la mer scintillait au soleil comme

des myriades de diamants; des poissons volants s’ébattaient dans les

airs, des dauphins bondissaient hors des vagues en suivant notre

bateau, et un énorme requin nageait entre deux eaux.

C’est après l’île de Périm que nous entrons dans l’océan Indien, plutôt

appelé dans cette partie le golfe d’Aden. Douze heures après, cette

ville apparut à nos yeux.

[Illustration: Le marché d’Aden. (Voyez p. 13.)]

Pittoresquement construite sur ces flancs de roches dénudées, sans un

arbre pour l’abriter, battue par cette mer grandiose, Aden produit un

merveilleux effet; elle s’enorgueillit de son aridité comme une autre

se parerait de sa verdure, et semble dire: J’existe par ma volonté.

Cette ville, la plus chaude, dit-on, de la terre, ou peu s’en faut, est

très saine; elle doit cette salubrité extraordinaire à son manque de

végétation. L’eau douce y est inconnue; on distille l’eau de mer.

Deux personnes dépensent de 60 à 70 francs par mois pour avoir de

l’eau potable. Les fameux réservoirs d’eau douce, construits depuis

des siècles, sont toujours vides, car il y pleut tous les trois ans au

plus. Le marché, malgré cela, est bien approvisionné; il ne manque pas

d’un certain caractère local.

Les Somâlis, qui constituent le fond de la population, sont de grands

beaux hommes, dont le nez aquilin accuse une origine sémitique; la

couleur jaune dont ils teignent leurs cheveux leur donne un aspect

étrange.

Le 10 mai nous repartons encore, et nous naviguons sans escale jusqu’à

Bombay. Devant nous l’océan Indien ouvrait sa large voie, et, pendant

dix jours, aucune trace de terre ne se fit voir à l’horizon. Quoique

onctueuse comme de l’huile, la mer soulève quelquefois fortement le

bateau, et l’on voit ses grandes lames passer sous la surface huileuse;

ce sont déjà les avant-coureurs des moussons qui se font sentir. Dans

un mois d’ici, cette mer paisible se soulèvera furieuse; ses vagues en

colère atteindront jusqu’à la hauteur de 9 à 10 mètres et se briseront

avec une violence inouïe contre les navires qui la traversent.

Enfin le 14 mai nous étions devant Bombay; la première étape de notre

voyage était faite.

A beaucoup de Parisiens, qui voyagent peu ou point, qui sont

«casaniers», comme on dit familièrement, cette première étape peut

sembler un voyage entier à elle seule. Eh bien, je leur assure qu’avec

un peu d’habitude rien ne se fait plus agréablement qu’un long voyage.

On finit par voyager comme on passe sa vie: sans s’en apercevoir.

On compte par lieues marines au lieu de compter par kilomètres; et

d’ailleurs «l’esprit des navigateurs, qui s’élance en avant et qui

flotte comme les banderoles et les drapeaux sur les vergues»,--ce

sont deux vers de Gœthe qui me reviennent à la mémoire,--l’esprit

des navigateurs, dis-je, a bientôt supprimé les distances.--Voyagez,

mesdames, voyagez! Vous verrez que rien au monde n’est plus charmant

que d’avoir visité les plages lointaines et surtout d’en revenir.

CHAPITRE II

DE BOMBAY A SIMLA

Arrivée à Bombay.--Watson’s Esplanade Hotel.--Les Parsis.--Les

tours du silence.--Mariage parsi.--Types de Bombay.--École de

dessin.--Départ.--Allahabad.--Bénarès.--Oumballah.--Nature de

l’Himalaya.--Simla.

Nous sommes à Bombay. Que cette rade est belle! ayant pour cadre, d’un

côté cet immense océan Indien, de l’autre les Ghats occidentaux, dont

les cimes blanches s’estompaient dans le lointain. Il nous fallut

encore dîner à bord, en attendant la douane anglaise. La visite

terminée, nous fîmes prix avec un petit bateau à voile pour nous

conduire à terre. Au débarcadère nous vîmes quantité de voitures de

maîtres, stationnant et attendant. Les propriétaires, nonchalamment

assis, regardaient les débarquants. Cette promenade est le rendez-vous

ordinaire des élégantes de Bombay. Nous nous fîmes conduire à Watson’s

Esplanade Hotel, le premier de la ville, et là, moyennant 10 roupies

(22 fr.) pour deux par jour, on nous donna une chambre au second

étage, ayant vue sur la mer, nourriture, éclairage et bains à volonté.

Nous donnons ces sèches et prosaïques indications, qui peuvent, par

la comparaison avec les prix d’Europe, intéresser les lecteurs. Nous

faisons un voyage pratique bien plus qu’une excursion poétique, et le

lecteur sera certes bien aise de savoir, à côté de ce qu’on voit, ce

qu’on paye.

Je ne décrirai pas Bombay, car ses magnificences sont connues, et,

quoique ces grands monuments gothiques aux couleurs sombres que les

Anglais ont construits ne soient pas en rapport avec ce beau ciel, la

ville est imposante. Ce n’est pas la capitale des Indes, mais c’en est

une des villes principales.

Quelle différence avec Tachkent, capitale du Turkestan (Asie centrale

russe)!

A Bombay, tout le confort de la civilisation est réuni: de belles

rues bien macadamisées avec des trottoirs bordés de grands arbres

ombreux, parterres, fontaines, becs de gaz, beaux magasins. Les halles

ou marchés sont entourés de jardins soignés à donner des regrets à

nos halles parisiennes. La ville indigène aussi est parfaitement

entretenue. Des tramways la sillonnent en tous sens, tout comme dans

la ville anglaise; les voitures sont jolies et appropriées au climat

des tropiques. Le chemin de fer qui longe le bord de la mer rappelle

les merveilles de la civilisation moderne, tandis que Tachkent, malgré

ses belles avenues et ses beaux arbres, n’est qu’un grand village. Il

est vrai que les Russes ne font presque rien pour le confort; ce qui

frappe l’œil, tout est là pour eux. Les rues, les trottoirs sont à

peine entretenus; l’été, passe encore! mais l’hiver il est impossible

de s’y promener sans être chaussé de bottes, car on enfonce dans ces

rues jusqu’à mi-jambe; la boue est quelquefois si délayée, que, même en

voiture, vous êtes tout éclaboussé. Quant aux voitures de Tachkent, on

n’a pas idée d’une telle malpropreté; hormis les attelages de maîtres,

les autres sont indescriptibles; l’incommodité de la forme ne le cède

en rien à la vétusté. Ce n’est qu’à Moscou, la seconde capitale de la

Russie, qu’on peut avoir une idée de la décrépitude de ces voitures de

place. Quant à la partie indigène de Tachkent, les Russes n’ont rien

fait pour y faire sentir leur présence; en été même, on ne peut la

parcourir à pied.

Ici, aux portes d’une ville habitée par les Anglais, les abords

s’améliorent à vue d’œil; là-bas, c’est tout le contraire. D’où vient

donc cette différence, si ce n’est du caractère du peuple même? Les

Russes ne manquent pas de pierres pour macadamiser leurs routes; les

fonds des rivières du Tchirtchik à Tachkent, du Zérafchân près de

Samarkand et le Talas près d’Aoulié-Ata pourraient leur en fournir

autant qu’il leur en faudrait.

A notre second passage dans cette capitale du Turkestan, des essais de

nettoyage avaient lieu. Seront-ils continués? Et combien de temps? Il

faut bien le dire, les Russes, comme les Orientaux, laissent volontiers

les choses se nettoyer elles-mêmes, comme elles peuvent et si elles

peuvent. Il ne faut pas alléguer les distances; les Russes y sont

habitués; leur empire est si vaste et en comparaison si peu peuplé que

200 kilomètres n’ont pas plus de valeur à leurs yeux que chez nous 50.

D’ailleurs, comme je l’ai dit, le Tchirtchik arrose Tachkent, et ce que

le général Abramof a commencé de faire à Samarkand, le général Kaufmann

pouvait le faire exécuter depuis longtemps dans sa capitale. Mais, tout

homme charmant et grand général qu’il est[1], il a ses défauts comme

un simple mortel, et le principal est une grande faiblesse. Le général

Kaufmann se laisse dominer par la personne qui, à tort ou à raison, a

su s’emparer de sa confiance.

[1] A cette époque le général Kaufmann n’était pas mort.

Il est extraordinaire à remarquer comme les Russes se décrient entre

eux vis-à-vis même des étrangers. Ainsi un homme du monde nous

faisait, à propos du gouverneur général du Turkestan, une excellente

comparaison.

«Il y a, disait-il, deux catégories d’hommes: les uns, qui naissent

avec une selle; les autres, avec des éperons. Eh bien, le général

Kaufmann est de la première; il faut toujours qu’il y ait quelqu’un qui

le monte.»

Il est vrai que les Anglais ont les Indes depuis deux siècles, et

Tachkent appartient aux Russes depuis quinze ans seulement. Mais Moscou

appartient aux Russes depuis que ceux-ci sont Russes, et pourtant si

par malheur vous vous trouvez dans cette ancienne capitale des tsars,

en septembre par exemple, comme cela nous est arrivé à notre second

passage en Russie, demandez aux dieux un temps sec, car, lorsqu’il

pleut dans cette ville, les rues sont métamorphosées en lacs, et si

vous n’avez de hautes bottes, il vous est impossible de les traverser.

Outre les beautés de la nature et celles dues au génie humain, on

peut admirer à Bombay presque tous les types des Indes. Celui qui

frappe plus particulièrement est celui des Parsis, ou adorateurs du

feu. Chassés de la Perse depuis de longs siècles par l’intolérance

des vainqueurs mahométans qui envahissaient leur pays, ils abordèrent

aux côtes du Goudjerat et furent bien accueillis par les princes qui

régnaient dans cette presqu’île.

[Illustration: Parsi de Bombay.]

Commerçants et industrieux de nature, ils fondèrent quelques

établissements et s’adonnèrent au négoce, dans lequel ils acquirent une

grande réputation de bonne foi et de probité; néanmoins ils étaient

peu estimés des Mahométans et des Hindous, auprès desquels ils ne

constituaient qu’une minime fraction de la population des Indes. Ce

n’est que depuis l’envahissement des Anglais qu’ils ont acquis une

certaine prépondérance. Ces derniers les emploient beaucoup dans leurs

établissements, et même comme fonctionnaires publics. Ces Parsis

attirent l’attention par leur costume, composé d’une longue redingote

blanche serrée à la taille et ornée quelquefois d’une large ceinture

dont ils s’entourent plusieurs fois le corps; leur pantalon, en soie

rouge ou verte, est d’un effet pittoresque. Leur coiffure ressemble

à une mitre d’évêque et est généralement noire et peu utile contre

les ardeurs du soleil. Celle qui est blanche est portée par des

prêtres; quelques-uns en ont aussi de rouge, mais c’est le plus petit

nombre. La figure du Parsi, avec ses grands yeux intelligents, un

nez légèrement recourbé, est régulière; son expression est avenante.

Le crâne des Parsis se distingue assez de celui des Hindous; il est

beaucoup moins allongé, mais en revanche beaucoup plus élevé. J’ai

été frappée de la ressemblance caractéristique entre tous les Parsis

qu’on rencontre dans les rues de Bombay ou ailleurs. Il y a là une

espèce d’air de famille très prononcé; qui en a vu un les a vus tous.

Au moral, le Parsi a un esprit vif et délié; il est naturellement

aimable, prévenant pour l’étranger; ses manières sont d’une urbanité

parfaite. De tous les Orientaux, je crois que c’est le seul qui éprouve

une sympathie sincère pour les Européens. Il est vrai que c’est la

domination anglaise qui a socialement relevé les Parsis entre les

indigènes des Indes. Ils sont divisés en deux partis: ceux qui ont

adopté les idées européennes, et ceux qui sont restés dans leurs

vieux usages. Ces derniers se reconnaissent principalement au manque

de chaussure; hommes et femmes vont encore pieds nus. En général,

ils parlent tous l’anglais, quelques-uns même le français, les deux

langues avec une rare pureté. Ils sont instruits et très propres. Ils

se soutiennent entre eux avec un merveilleux esprit de corps. Il n’y a

point de mendiants, point de mauvaises femmes.

Le costume des femmes parsis est très séduisant. Les jeunes mariées

retiennent leurs cheveux dans un mouchoir blanc qu’elles nouent par

derrière. Un long morceau d’étoffe qu’elles arrangent à leur taille en

jupe courte plissée et qu’elles tournent autour du corps de façon à

le ramener sur leur tête leur donne à toutes un air de prêtresse. Ce

morceau d’étoffe, en soie de différentes couleurs, selon le goût de

la personne, est toujours bordé d’un large galon d’or, d’argent ou de

soie. On les rencontre partout, à pied, en voiture, causant, parlant,

bien différentes en cela des autres femmes orientales.

Nous avons assisté à un mariage parsi.

Dans un magnifique jardin, tous les hommes étaient assis rangés sur des

chaises, tous vêtus de blanc. Aux deux extrémités du jardin s’élevaient

deux bâtiments où mille et mille lumières scintillaient, éclairant

de leurs lueurs riantes la mariée, les parents et les amies. A notre

entrée, on nous offrit à chacun un petit bouquet et du bétel enveloppé

dans des feuilles d’or. A peine étions-nous assis qu’un Parsi tenant

dans sa main un flacon en argent ciselé s’approcha de nous et aspergea

nos bouquets avec de la délicieuse essence de rose. La musique mêlait

ses accents joyeux à cette fête de famille. Bientôt après, la mariée,

suivie de tout son cortège, sortit du bâtiment de gauche, traversa le

jardin et se rendit à celui de droite.

En ce moment, le marié se présenta aussi à la porte du bâtiment, et

la sœur de la mariée, debout sur le seuil, le reçut et lui fit des

cérémonies sur la tête d’une manière noble et digne. Après qu’elles

furent terminées, elle entra dans la pièce, suivie du marié. Aussitôt

la musique interrompue éclata de nouveau; des hommes s’empressèrent

d’allumer toutes les lumières du jardin, qui devront brûler jusqu’à

extinction, car un Parsi n’éteint jamais une lumière; l’effet en fut

ravissant. Nous eûmes la permission de suivre les mariés dans le

sanctuaire; en ce moment on leur liait déjà les mains, on les attacha

ensuite par le corps afin de leur dire qu’ils étaient liés à tout

jamais l’un à l’autre, un Parsi ne prenant qu’une femme; le prêtre jeta

des grains sur eux en signe de bénédiction. Pendant cette cérémonie

on m’avait fait asseoir, et toutes les parentes de la mariée étaient

venues me serrer la main et me souhaiter la bienvenue avec une grâce

parfaite. Trois prêtres étaient debout devant les conjoints, et, avec

de grands gestes, avaient l’air de prononcer un discours. Comme il

m’était impossible de comprendre les choses très intéressantes sans

doute qu’ils leur disaient, j’examinai cette réunion de femmes. L’effet

magique que produisaient ces différentes robes aux couleurs éclatantes

et rehaussées encore par le scintillement des lumières ne saurait se

décrire. Elles n’étaient pourtant pas belles, en général du moins, mais

leur tournure était élégante et majestueuse. Quelques-unes autour de

moi avaient de superbes bijoux, et tout cela était arrangé avec goût.

Plusieurs d’entre elles avaient poussé la coquetterie jusqu’à orner

le nœud de leurs souliers d’un délicieux bouton de rose naturelle. Au

milieu de cette atmosphère asiatique et doucement rafraîchie par les

éventails de ces jeunes femmes, le temps s’écoulait malheureusement

trop vite, et il nous fallait retourner à l’hôtel. Je quittai donc ma

place à regret, ne pouvant rester jusqu’à minuit, heure à laquelle la

cérémonie devait recommencer jusqu’à l’accomplissement du mariage, qui

a lieu lorsque le grand _destour_, leur prêtre, les a couverts sous un

châle de cachemire et dérobés pendant vingt minutes à tous les regards.

Après cette cérémonie, les jeunes gens sont unis pour la vie.

Le 20 mai nous allions, en compagnie du consul de France, M. Drouin,

voir la tour du silence. Il avait obtenu pour nous une permission,

et, comme il parle très bien les langues du pays, nous n’avions pas

besoin d’autre guide. On doit lui en savoir gré, car c’est peut-être

un des rares consuls français qui connaissent si à fond les idiomes

de la contrée où ils sont appelés à représenter les intérêts de leur

pays. M. Drouin s’intéresse à tout ce qui a rapport aux Indes, il

est très instruit en même temps qu’homme de bonne compagnie, il sait

apprécier toute chose, et, comme il joint à un savoir consommé une

grande distinction, il est accueilli par les autorités aussi bien

anglaises qu’indigènes. Cette tour du silence est le cimetière des

Parsis. Au milieu d’un magnifique jardin, qui jouit de la plus belle

vue de Bombay, s’élèvent cinq tours, dont une, la principale, est plus

grande que les autres. Ces tours possèdent une seule petite porte, par

laquelle on introduit les cadavres. Dans l’intérieur de cette tour,

dont les murs sont très élevés, se trouvent trois rangs circulaires de

niches horizontales: le premier pour les hommes, le deuxième pour les

femmes, et le troisième pour les enfants. Chaque rangée est divisée par

compartiments ou plutôt par cases. Au milieu de la tour se trouve un

trou très profond. Un passage est réservé pour aller à ces rangées.

Une ou plusieurs heures après la mort du Parsi, on porte le corps

à la tour du silence; ses parents et ses amis l’accompagnent. A

l’approche de la tour, le corps est remis entre les mains des hommes

qu’on pourrait appeler chez nous des fossoyeurs. Ces hommes prennent

le corps, le dépouillent de ses vêtements et l’introduisent par cette

petite porte dans une de ces cases. En moins d’une heure, il est dévoré

par les vautours, qui, sachant qu’on leur apporte leur nourriture, ne

quittent jamais le jardin. On laisse sécher le squelette au soleil,

puis on jette les ossements dans le grand trou du milieu. Ainsi sont

réunis le riche et le pauvre, comme le veut leur religion.

Dans la tour il y a de l’eau qui s’écoule par des conduits après avoir

été filtrée sur du charbon «afin que ce qui sort de la terre soit

toujours pur».

Les hommes qui prennent les corps sont au nombre de douze; c’est à

peine si on les connaît, on ne leur parle jamais et on ne mange jamais

avec eux. Ils n’ont enfin aucun commerce avec les autres hommes.

Comme je demandais ce qu’il arriverait si l’on introduisait dans la

tour une personne qui ne serait pas morte, on me répondit que cela ne

s’était jamais vu. Cependant voici une histoire qui m’a été racontée à

Bombay même. Il paraîtrait qu’à Kourratchi, ville commerçante située

à l’embouchure de l’Indus, un Parsi avait été introduit dans la tour

du silence en état de léthargie. Les vautours, qui ne se trompent

jamais, en dépit même des docteurs, m’a assuré le médecin de notre

bord, ne touchèrent pas au corps. Le soir, cet homme se réveilla, et,

après mille difficultés pour arriver à sortir de ces murs très élevés,

parvint à s’échapper la nuit de ce terrible lieu. Mais il a dû s’enfuir

de Kourratchi et se cacher, dans la crainte d’être reconnu et, dit-on,

tué par les Parsis, qui le recherchent à Bombay, où l’on sait qu’il

s’est réfugié, car celui qui est une fois entré dans la tour du silence

n’en doit plus sortir. Ce qui prouve qu’en certains cas il vaut mieux

rencontrer un vautour qu’un concitoyen.

Je visitai la demeure d’un riche Parsi à Bombay, mais tout y était

devenu si européen, qu’à peine y remarquai-je une immense chambre

à coucher meublée de grands lits. Au centre était une petite pièce

carrée dont les murs percés à jour constituaient une retraite assurée

contre les moustiques. Un tourniquet à air remplaçait le panka ou

éventail mobile suspendu au plafond. Quant au somptueux salon de cette

habitation, il était meublé avec un mauvais goût parfait; des meubles

Empire, d’immenses glaces à biseaux et des lustres invraisemblables

se trouvaient là entassés pêle-mêle avec de médiocres tableaux, des

cabinets italiens et des torchères de l’époque de la Renaissance.

Nous visitâmes aussi l’école de dessin que les Anglais ont établie à

Bombay. Je me suis laissé dire que, par la création de cette école, le

niveau de l’originalité de l’art hindou avait baissé. En leur faisant

copier les modèles européens, ils ont perdu leur personnalité. Le

modèle, quoique bien fait, n’est toujours qu’une mauvaise imitation de

notre style. Quand un Hindou commence un ouvrage, il ne sait jamais

ce qu’il va faire; l’idée lui vient en travaillant. Son inspiration

est instantanée et très peu régulière; comme il possède une patience

énorme et qu’il se complaît à son œuvre, le travail est toujours

finement exécuté.

Les Hindous, qui forment la majeure partie de la population de Bombay,

ont d’élégantes voitures à bœufs; mais la possibilité de s’asseoir dans

ces sortes de véhicules est une énigme pour nous autres Européens.

Aussi j’aime bien mieux les voir marcher; les femmes surtout sont

si gracieuses avec leur _sari_ de couleurs éclatantes dont elles

s’enveloppent le corps à la manière grecque. Avec leurs jambes nues et

leurs beaux bras qui s’élèvent gracieusement pour retenir le pot de

grès ou de cuivre qu’elles portent sur leur épaule, elles ressemblent à

de belles statues antiques, marchant fièrement sous un ciel pur et sans

nuages.

Les Musulmanes sont moins élégantes, et cela tient sans doute au

pantalon qu’elles portent, ornement des plus disgracieux, surtout pour

une femme.

On rencontre aussi à Bombay maints types, tels que les Maharis, les

Mahrattes, etc., etc. Les femmes brahmines ne sortent jamais qu’en

voiture, et encore très rarement. Il est impossible de les voir, ainsi

qu’en général les femmes des riches Hindous. On dit que parmi elles il

y en a de très blanches et de fort belles.

Durant notre séjour à Bombay, nous fûmes obligés, malgré la grande

chaleur, de nous occuper de nos préparatifs de voyage et de trouver un

domestique qui parlât la langue des indigènes et le français. Hormis

Bombay et Calcutta, il vous est plus facile, pour voyager dans l’Inde,

de savoir l’hindoustani que l’anglais; les conquérants parlent la

langue du pays, mais les indigènes qui savent l’anglais sont rares.

Ce sont les vaincus qui ont imposé leur langue aux vainqueurs. Enfin,

nous trouvons cette perle presque unique qui répond au nom de François,

et qui est Français, puisqu’il est de Pondichéry.

Aussi, le dimanche 10 mai, nous partions pour Simla par le chemin de

fer.

Nous avions reçu du gouverneur du Pendjab, sir Robert Egerton,

une invitation pour habiter chez lui pendant notre séjour dans ce

sanatorium britannique.

Aux Indes les chemins de fer sont relativement à bon marché et

parfaitement appropriés à la température du pays. On peut très bien

y dormir; chaque voiture est munie d’un cabinet de toilette et, en

plus, d’un ventilateur à eau; grâce à ce système, le voyage est rendu

moins fatigant. Sur tout le parcours, les stations sont propres et

bien tenues et possèdent toutes des buffets. La quantité d’indigènes

de toutes nations qui voyagent en troisième est quelque chose de

remarquable et de pittoresque.

Ces peuples orientaux acceptent les progrès de la civilisation moderne

avec une superbe indifférence, dont le flegme britannique n’est qu’une

pâle imitation; c’est comme une pierre fine et une pierre fausse. Ils

se servent de nos progrès, quitte à reprendre l’instant d’après leurs

anciennes habitudes, sans regrets, comme sans désirs; leur indifférence

égale leur indolence.

De Bombay à Allahabad, où il faut nous arrêter du matin jusqu’au soir

pour reprendre notre route, la distance est de trente-six heures.

Allahabad est un lieu de pèlerinage renommé.

Lorsqu’un Hindou part pour un pèlerinage, il se fait d’abord raser la

tête, jeûne et offre aux morts un sacrifice qu’on appelle _chraddhar_;

généralement le pèlerin fait le voyage à pied, car s’il le fait soit

sur un bateau, soit dans un palanquin, le pèlerinage est réduit à

moitié. Pendant le voyage il ne doit manger qu’un peu de riz et doit

s’abstenir de ses ablutions. Le jour de son arrivée, il jeûne et, après

quelque temps de repos, se rase le corps de la tête aux pieds, prend un

bain et offre un second sacrifice aux morts. Le temps de son séjour

dans le lieu du pèlerinage est fixé à sept jours. Puis, à son départ,

les brahmines lui donnent, en échange de ses dons, des fleurs, des

feuilles de toulasi et des cendres de bouse de vache qui sont restées

dans le sanctuaire et ont été sanctifiées par cela même: en résumé, des

cadeaux qui ne les ruinent pas. Si c’est une femme qui accomplit le

pèlerinage, alors on ne lui coupe pas tous les cheveux, mais seulement

une petite tresse par derrière.

Il faisait dans ce lieu réputé saint une chaleur épouvantable; nous

eûmes le soir, avant le départ du train, un ouragan de sable très

violent, assez fréquent ici; c’est, du reste, le seul rafraîchissement

dans ces climats, chauds à plus de 45° à l’ombre.

Gaya et Bénarès sont aussi fameux pour leur sainteté. A Bénarès même,

les heureux pèlerins qui meurent sans avoir fait pénitence de leur

péché font malgré cela leur salut.

En faisant ces pèlerinages, l’Hindou est persuadé qu’il obtient la

protection du dieu qu’il honore et que, par elle, il sera reçu au ciel

(ne nous moquons pas de sa pieuse croyance), où trône le dieu qu’il a

honoré.

L’Inde est fameuse pour la fabrication de ses cuivres, mais nulle part

cette fabrication n’est aussi considérable qu’à Bénarès. Dans cet

endroit on confectionne un alliage composé de huit métaux: or, argent,

fer, étain, plomb, mercure, cuivre et zinc. Cet alliage est parfait, et

les objets qu’on en fabrique ont une valeur incontestable. Outre les

idoles qui garnissent la plupart des temples, on fabrique à Bénarès

des vases, des coupes, des plats, etc., etc. Ces derniers objets sont

exportés jusqu’en Europe, et l’on en trouve dans nos grands magasins de

nouveautés.

A sept heures du soir nous partions d’Allahabad, et le lendemain à

cinq heures du soir nous arrivions à Oumbala. A cet endroit nous

disions adieu pour longtemps au chemin de fer et faisions prix avec

le chef de la poste pour nous conduire à Simla. Notre départ est fixé

au lendemain, sept heures du soir. Il fait très chaud; la route dans

la plaine n’a rien de curieux; profitons de la nuit pour voyager dans

ces grandes voitures qu’on appelle des _dak_, bien préférables aux

horribles tarantass russes. Les chevaux vont très vite, les relais

sont très courts; la poste est payée d’avance, ce qui évite l’ennuyeux

inconvénient des voyages en Sibérie et dans le Turkestan russe,

de payer presque à chaque station, ce qui met le voyageur sous la

dépendance du starosta ou chef de poste, lequel rançonne les voyageurs,

soit en les forçant de prendre plus de chevaux malgré le règlement,

alléguant le mauvais état de la route, soit en les lui refusant, sous

prétexte qu’ils sont tous partis. Impatienté d’attendre, le malheureux

voyageur met la main à la poche. O pouvoir magique de l’argent! le

rouble a déjà fait revenir les chevaux.

Ici tout est arrangé en vue de la commodité de celui qui voyage. La

voiture vous est aussi fournie par l’administration, et vous la gardez

jusqu’à destination. Chez les Russes, au contraire, il vous faut songer

à votre véhicule, qui est une affaire de quelques centaines de roubles.

Sinon, la poste vous en fournit bien un, mais il vous faut le changer

à toutes les stations; passe encore quand on est seul, on saute d’une

voiture dans l’autre; mais dans un long voyage où, n’ayant même que le

strict nécessaire, on est cependant encombré de bagages, de vêtements

pour le chaud, pour le froid, d’oreillers, de provisions, etc., etc.,

vous voyez d’ici l’agrément, sans compter la perte de temps. Puis vous

étiez bien dans cette voiture, vous voilà mal dans l’autre, et cela

devra se renouveler toutes les deux ou trois heures pendant au moins

douze grandes journées et plus.

La poste elle-même n’est pas exempte de cette formalité; à chaque

station, les lettres, les paquets sont jetés d’une voiture dans une

autre, sans respect pour les pauvres colis, et cela sur un trajet

de 2000 kilomètres. C’est à se demander par quel miracle les objets

parviennent à destination.

Si, pour obvier à tous ces inconvénients, vous achetez une voiture, la

défaite de celle-ci est bien aléatoire et dépend beaucoup de la variété

des saisons.

Si par malheur vous partez d’Orenbourg pour Tachkent avec un traîneau,

vous arrivez souvent à Tachkent en plein dégel; votre traîneau n’a plus

de valeur, vous le vendez à vil prix, quand vous n’êtes pas obligé de

le laisser en route, et la réciproque est aussi vraie, c’est-à-dire

aussi désagréable. A ce sujet, il nous est arrivé une bonne histoire

lors de notre voyage en Russie. Nous revenions de Tachkent avec deux

tarantass, et, selon son habitude, l’hiver commençait à poindre en

novembre dans cette gentille ville d’Orenbourg. Tous les marchands

faisaient donc fi de nos pauvres véhicules et nous en offraient un

prix dérisoire. Un charmant officier anglais, M. Shepherd, que nous

avions rencontré dans le pays des Bachkirs, et qui nous avait devancés

dans cette ville, avait pourtant réussi à vendre la sienne assez

bien. Quant aux nôtres, impossible d’en trouver un prix raisonnable.

Au moment de partir et étant à déjeuner tous les trois, le général

G..., gouverneur du Tourgaï, vint nous rendre visite. Pendant la

conversation, M. de Ujfalvy lui parla de sa mauvaise fortune. «N’est-ce

que cela? dit-il, laissez-moi les voitures, cher monsieur, je vous les

vendrai parfaitement bien au printemps et je vous enverrai l’argent.»

M. de Ujfalvy crut pouvoir se fier à la parole d’un général, et les

voitures lui furent laissées. Le printemps arriva, pas de nouvelles; le

printemps se passa, rien; mon mari écrivit, pas de réponse; enfin l’été

survint, rien encore.

Sur ces entrefaites, un monsieur dont nous avions fait la connaissance

à Tachkent vint nous voir. C’était l’Exposition à Paris, il passa donc

quelque temps dans cette ville. Au moment de son départ, M. de Ujfalvy

lui dit: «Vous aurez probablement besoin d’une voiture pour retourner

à Tachkent. Allez donc chez le général G..., demandez-lui de ma part

un de mes tarantass, je vous le céderai à bon compte.» Le monsieur

accepta avec empressement l’offre et partit muni d’une lettre pour le

gouverneur du Tourgaï. Le général n’était pas chez lui. Ce monsieur

remit pourtant la lettre, mais il fut fort mal reçu et éconduit comme

un fâcheux. Depuis ce temps, nous n’avons jamais entendu parler de nos

tarantass.

Mais s’il est en Russie des hauts fonctionnaires qui agissent ainsi,

il en est de plus délicats, qui vous prêtent les leurs, et nous devons

bien remercier le sous-préfet d’Orsk, qui, à notre second voyage en

Asie centrale, nous tira d’un grand et pénible embarras en nous prêtant

son traîneau jusqu’à Orenbourg. Sans lui, faute de trouver à acheter un

moyen de locomotion, je ne sais quand nous serions partis. Il est vrai

que nous nous empressâmes de le lui renvoyer.

Donc ici, privés de tous ces ennuis, nous arrivâmes vite à Kalka, au

pied de l’Himalaya; il était deux heures du matin.

Nous y attendons le lever du soleil pour ne rien perdre des points

de vue de cette première partie de notre escalade de l’Himalaya,

représenté ici par de très modestes contreforts. A six heures nous

montons dans une petite voiture à quatre personnes, y compris le

cocher. On est placé dos à dos, et celle-ci n’a que deux roues; ce

véhicule spécial pour les montagnes s’appelle _tonga_. Nos bagages nous

suivront dans une voiture à bœufs et arriveront le lendemain.

Je ne décrirai pas les beautés de l’Himalaya, qui sont si renommées.

Cependant l’impression en est saisissante. Ces gigantesques montagnes,

qui s’élèvent tout d’un coup de cette immense plaine des Indes, vous

imposent au delà de toute expression.

La route qui nous conduit à Simla, creusée et entretenue par les

Anglais, est admirable; elle contourne des points de vue de toute

beauté. Les merveilles de la végétation s’étalent sous vos yeux

éblouis, depuis les plantes tropicales jusqu’aux plantes plus modestes

de nos contrées tempérées. Ce qu’il y a de merveilleux, c’est de

rencontrer sur un espace relativement peu étendu une flore si diverse.

Au pied des montagnes, le palmier se détache sur un fond poudreux;

plus loin, des bambous gigantesques forment des taillis impénétrables,

et, plus loin encore, des cactus aux contours bizarres se découpent à

l’horizon. On monte! Le palmier disparaît! Le rhododendron atteint les

dimensions d’un grand arbre; et ses fleurs rouges, qui parsèment son

feuillage sombre, font un effet ravissant! Les bambous se rapetissent

et rappellent vaguement les tiges élégantes que les artistes japonais

peignent sur leur porcelaine. Le cactus sort maintenant par touffes des

parties rocheuses! Bientôt ce dernier disparaît aussi, le bambou n’est

plus qu’un frêle arbuste, et, à côté de lui, nous voyons apparaître

les premiers conifères. Le pin excelsa nous fait admirer son tronc

svelte et élancé, et le majestueux cèdre deodar, le chêne de la flore

himalayenne, se dresse devant nos regards ravis! Qui n’a pas vu dans la

même journée--que dis-je? en quelques heures--cette nature unique de

l’Himalaya passer devant ses yeux, ne peut se faire une idée de ce que

le voyageur éprouve.

«La plume la plus éloquente (dit le botaniste Hooker), le pinceau

le plus habile sont également impuissants à placer sous les yeux

les formes et les couleurs de ces monts neigeux ou à réveiller dans

l’imagination les sensations et les pensées qui l’enchaînent tout

entière à ces sublimes phénomènes, quand ils se développent dans leur

réalité. Rien ne peut rendre la netteté de leurs lignes et encore moins

les merveilleux effets de couleurs jouant sur les pentes des neiges,

les faisceaux lumineux formés par les combinaisons de l’orange, de l’or

et de l’incarnat, les nuages illuminés par le lever du soleil, et enfin

la teinte fantastique que revêt le tout au moment du crépuscule...»

Certes nous possédons dans nos Alpes une nature merveilleuse. Mais en

Asie tout a un autre caractère.

Tandis que chez nous la nature alpestre peut se comparer à une douce

jeune fille dont les charmes à demi voilés nous font l’effet le plus

agréable, la nature de l’Himalaya est semblable à une belle femme qui,

dans toute la maturité de sa beauté, étale ses charmes au grand jour

et vous subjugue par sa grandeur et sa majesté. Pardonnez-moi, chère

lectrice, cette digression, et si vous songez à une Parisienne qui se

trouve soudain transportée au fin fond de l’Himalaya, vous concevrez

aisément que tout ce qui apparaissait à mes yeux me faisait l’effet

d’un conte de fées et que j’éprouvais l’envie, certes bien excusable,

d’essayer de parler le langage de ces vieux contes.

Les maisons montrent leurs toits foncés, toutes fières de se trouver

sur ces hauteurs! Les villages superposés apaisent le vertige qui

pourrait s’emparer de vous à cette élévation! Enfin le blé doré nous

ramène en pensée aux plaines immenses de nos basses contrées.

Et l’on monte, on monte toujours. Les montagnes se croisent,

s’entre-croisent! On les croit finies, elles recommencent.

Malgré le soleil splendide se détachant sur un ciel d’un bleu

inimitable qui éclaire ce tableau fantastique, l’air frais vous

pénètre. Il faut se couvrir. Un petit frisson parcourt votre être, et

l’on doute si ce n’est de plaisir.

Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental · 第 1 / 27 段