Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se
détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure
s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses
seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par
le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains
lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent
amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue:
l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.
Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon
violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se
croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux
assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe
pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque
tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.
Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les
hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un
bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis
que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès
qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se
crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et
en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en
s'endormant.
Les nuées se reforment.
V
Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens
enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au
vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur
enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements
d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres
que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la
fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la
dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent
sur ses seins écrasés.
Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air.